Cailleau Jean (1882-1956) – Cailleau Pauline (1884-1963)

Cailleau Jean (1882-1956) – Cailleau Pauline (1884-1963)

« Puis crac ! C’est la guerre »

Alain Jacobzone – Louis Thareaut

1. Les témoins

En 1906 Jean Cailleau a épousé Pauline Chenois, et en 1914 ils ont trois enfants de 7, 5 et 2 ans. La famille habite Denée (Maine-et-Loire), et Jean travaille comme menuisier, le couple complétant ses revenus en tenant un café. Mobilisé dans l’artillerie au 3e Régiment d’artillerie lourde, il sert d’abord à l’échelon dans la Somme, en Artois, puis en Champagne. Passé au service d’une pièce, il combat dans l’Aisne, puis en 1918, avec le 111e RAL, dans les batailles de résistance à l’offensive allemande. Après les combats de reconquête de l’été, l’Armistice le trouve dans les Ardennes. Son âge et ses trois enfants lui permettent d’être démobilisé dès janvier 1919.

2. Le témoignage

Alain Jacobzone et Louis Thareaut ont publié en 2018 « Puis crac ! C’est la guerre », Échange épistolaire d’un couple Angevin durant la Première Guerre mondiale (Éditions du Petit Pavé, 312 pages). Louis Thareaut, petit-fils du couple Cailleau, a d’abord transcrit les 1542 lettres conservées, et des exemplaires des six volumes obtenus ont été distribués à la famille après 2000. Ce premier corpus, base de travail pour Puis crac ! C’est la guerre, contenait toutes les lettres quasi-quotidiennes des deux époux, car Jean Cailleau répondait au verso des envois de sa femme. Il existe aussi un carnet de guerre pour Jean, interrompu en 1915. Alain Jacobzone, un historien qui a bien étudié la Grande Guerre à l’échelon régional (« En Anjou, loin du front », 1988, réédité en 2015), a rédigé, en s’appuyant sur de nombreux extraits, une analyse thématique qui occupe l’essentiel du livre (p. 31 à 286). L. Thareaut le précède dans une présentation des sources et de ses grands-parents (p. 11 à 31), puis à la fin du volume (p. 287 à 297) évoque la vie de sa famille après 1918.

3. Analyse

Puis crac ! C’est la guerre n’est pas la publication des lettres des époux Cailleau, mais une mise en contexte et une analyse de leur correspondance, c’est à dire surtout une explication de la guerre qu’ils ont vécue. L’avertissement précise que l’édition des 1500 lettres était inenvisageable (p. 32), mais que le travail d’analyse repose rigoureusement sur ces documents: « le seul chapitre consacré au couple comporte 263 citations de quelques mots à plusieurs lignes et l’ensemble de l’ouvrage doit en comporter un bon millier. » Ce choix oriente donc plus le livre vers un travail d’historien, sur la guerre des époux Cailleau à travers leur correspondance, que vers une publication de source, c’est un choix assumé qui (p. 32) « pourrait gêner ceux qui ont le culte du document au point d’en faire un sanctuaire inviolable. » Appartenant effectivement plutôt à ce groupe (mais sans fanatisme), je regrette un peu ce sur-découpage en centaines de citations, qui empêche de se faire une vue d’ensemble par soi-même, mais le travail d’analyse est de bonne qualité, et le choix d’intituler les sous-parties avec des extraits significatifs (par exemple : chapitre IV. 4) « Tu dois trouver ça bien de ne plus m’entendre rouspéter…») ramène en permanence au texte et les propos des témoins sont replacés dans leurs contextes événementiels, économiques et familiaux, ce qui permet de déboucher sur une étude des mentalités ou de l’intime.

Une première partie présente les caractéristiques de la correspondance (p. 39 à 61), avec cette obligation quotidienne que les époux s’imposent. Le temps de cheminement est en moyenne de 4 ou 5 jours, et les lettres de Pauline sont plus longues que celles de son mari (A.J., p. 46) « elle semble s’imposer la norme exigeante de 4 pages quotidiennes qu’elle avoue parfois peiner à tenir. » L’analyse se poursuit en présentant la lettre-type de l’une ou de l’autre, avec l’ordre et les sujets abordés. Jean tient aussi un journal, mais il y renonce en mai 1915, car (A.J., p. 64) « il explique qu’il fait double-usage avec ses lettres qui relatent l’ensemble de sa vie de combattant. »

Le chapitre 2, intitulé Cailleau soldat, évoque la vie quotidienne, les conditions climatiques, l’alimentation et les événements du front. Alain Jacobzone parle d’un bilan décevant pour ce qu’on peut apprendre précisément du combat, notre artilleur ne disant par exemple presque rien de son arme, l’artillerie lourde. Il est un peu plus précis sur les opérations à l’été 1918, lorsque reprend la guerre de mouvement. Par ailleurs Jean atténue la description de la violence des combats, sans toutefois la faire disparaître complétement (classiques procédés d’euphémisation p.79). La partie la plus intéressante concerne l’évolution de l’engagement patriotique de Jean, avec un virage en 1915, que l’on peut caractériser avec cet extrait (p. 101, octobre 1915, avec autorisation de citation) : « Pour moi, je t’assure ma petite Pauline, que mes idées ont rudement changé au point de vue patriotisme. Au début j’aurais vraiment fait des actes de bravoure volontaires pour la patrie j’aurais donné ma vie. Aujourd’hui, après tout ce qu’on a vu et tout ce que l’on voit, je peux t’assurer que lorsque j’exposerai ma vie, c’est que j’y serai forcé. » Dès juillet 1915, il signale dans une lettre: « Si tu savais comme tout le monde en a assez», et ces moments d’exaspération reviennent régulièrement, en s’accentuant en 1917 (p. 103) « ce que je souhaite ardemment, c’est que tous les partisans de la guerre crèvent le plus tôt possible. » En sélectionnant un certain nombre de ces extraits, A. Jacobzone parle d’une forme de révolte de basse intensité (p. 106), constituée par exemple par la critique permanente des gradés et des officiers, ou des stratégies d’évitement : essayer de rester à l’échelon, moins exposé, écrire à son député pour obtenir un poste à l’arrière… Pauline relaie ces démarches, écrivant aussi au député, ou essayant sans succès l’intervention d’une relation familiale pour le faire muter à Lorient. À la fin du conflit, si le patriotisme, certes déclinant, reste un des moteurs de la résistance, c’est surtout l’attachement à la famille qui fait tenir Jean, et pas les grandes causes (p. 113, janvier 1918) : « On parle de plus en plus de paix. Mais la grande question c’est l’Alsace-Lorraine. Mon vœu le plus cher c’est que ceux qui la veulent viennent la chercher. »

Le chapitre 3, intitulé L’autre front de Pauline,donne une série d’éclairages sur la guerre vécue au bourg. Pauline s’intéresse aux opérations, essaie de jauger le danger pour son mari, croise les informations d’après le récit des permissionnaires. On constate ici aussi que l’année 1915 voit une baisse du moral ; elle avait décrit en novembre 1914 (p. 151) la scène affreuse de la douleur d’une mère à l’annonce du décès de son fils, et on peut citer le long extrait dont A. Jacobzone souligne la qualité d’évocation : (février 1915, p. 165) « Tu vois bien mon petit Jean que nous ne pouvons être gaies. Vous, ce n’est pas tout à fait la même chose, vous côtoyez la mort, vous voyez même tomber ces braves, et dans l’élan de votre patriotisme vous vous dites : « cette mort est belle », et vous passez en saluant leur dépouille. Vous vous riez des balles, vous narguez les obus, mais vous n’avez pas vu les figures pâles de ceux qui vous attendent quand un décès arrive, vous n’avez pas entendu ce bruit qui circule, ce bruit qui fait du mal, plus que vous ne pouvez le croire : « il y en a encore un ! »… Vous ne voyez pas comme je l’ai vu plusieurs fois hélas, la grande douleur, l’effroyable sensation de vide de ceux qui restent. Non mon petit Jean, nous ne pouvons être gaies, courageuses oui, vaillantes jusqu’au bout, mais c’est tout, nous les femmes, ce que nous pouvons vous promettre. » Sur le plan matériel, les lettres indiquent une fatigue physique et morale, liée au travail harassant – (p. 168) «Je ne m’assoie guère plus d’une heure par jour » – , et à la baisse des revenus malgré l’allocation : la menuiserie est arrêtée et le café marche mal ; Pauline redoute la misère, échafaude sans succès des projets d’entreprise, écrit au député pour que l’allocation soit revalorisée (juillet 1917, p.187) : « On nous a enlevé notre soutien, on se doit de pourvoir à nos besoins. » Le secours de la religion est pour elle vital, elle se pense protégée par sa pratique assidue, ses invocations à la Vierge (celle de Béhuard notamment) et plus encore à Sainte Thérèse de Lisieux.

Le dernier chapitre,Le couple et ses enfantsaborde la vie familiale, et on peut évoquer les thèmes suggérés par les titres de sous-parties qui sont extraits des lettres :

4.1.b « Tu sais combien les petites tiennent une grande place pour moi. »

Jean essaie malgré la distance de garder son rôle prescripteur de père, il dit son affection pour les enfants, mais essaie aussi de continuer d’imposer son autorité et ses directives, fait des remontrances à distance.

4.1.c « Mon Dieu que ceux qui ont des enfants solides ont de la chance ! »

Pauline détaille tous les soucis de santé des enfants, et l’épuisement qui découle des soins liés aux périodes de maladies infantiles.

4.1.d « Je crois qu’on laisse un peu la grammaire de côté. »

C’est l’aîné qui est investi comme l’héritier de la menuiserie, et son instruction doit être soignée (par exemple pour le calcul des mesures) ; la guerre entraîne une désorganisation avec une surcharge d’élèves chez les sœurs, dont l’enseignement laisse à désirer (p. 229) : [pour 1915] « Une année de fichue (…) Ils ont vacances sur vacances. Les demoiselles ont bien trop d’élèves et forcément les garçons sont négligés et ils n’apprennent rien de rien. » Et Pauline poursuit à propos du niveau de l’aîné en grammaire : « Si on ne s’en mêle pas, ce sera un âne. » Cet investissement de la mère dans le suivi pratique du travail scolaire des enfants est à noter, car il est rare, ou en tout cas peu mentionné dans les autres ménages ruraux.

L’analyse de la correspondance aborde l’intimité des deux époux : même si Jean est directif, il s’agit d’un vrai couple, et un passage intéressant rappelle les bilans que l’on trouve chez les territoriaux, quand ils regardent derrière eux en constatant l’effet la guerre sur leur trajectoire, familiale et matérielle. (décembre 1915, p. 253) « Tout n’a pas été rose loin s’en faut, il nous a fallu bûcher pour se créer une petite situation… la terrible maladie a été notre plus rude épreuve. Depuis ce moment, nous nous croyions à peu près sauvés, la santé revenant, le travail allant à merveille, nous commencions à faire quelques économies. Nous avions le grand bonheur de vivre pour nos trois chers petits qui nous délassaient de nos peines d’un jour par une caresse d’un instant. Puis crac, c’est la guerre, la terrible catastrophe, la dure séparation (…) On a ici une guerre pensée comme un aléa extérieur, non investi de sens ou d’engagement : la famille reste ici la première valeur.

Louis Thareaut ré-intervient en fin de volume (p. 289) : « Rien dans l’image du couple que donne l’historien ne me choque. Il laisse apparaître l’autorité de Jean et une Pauline courageuse qui tente de faire face à une situation à laquelle elle n’était pas préparée. » Et nous quittons l’Histoire pour la Mémoire, lorsque L. Thareaut évoque la publication des lettres (p. 295) « Je ne crois que grand-père Jean aurait sauté de joie de voir mise sur la place publique leur intimité épistolaire. » À son avis, Pauline n’aurait pas été du même avis, et lui pense de même : ce dépôt aux archives, tout comme la publication du livre (p. 297) « Non, ce n’est pas une trahison, ce n’est pas un sacrilège, ce n’est pas du voyeurisme. C’est un geste de reconnaissance. C’est un geste d’affection. »

Vincent Suard, février 2026

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Gilbert, Abel (1881-1972)

L’auteur
Abel Gilbert est forgeron maréchal à Épieds-en-Beauce (Loiret). Il a un fils de deux ans et sa femme, Désirée Frémond (voir ce nom), est enceinte. Il est rappelé le 31 juillet 1914 comme maréchal-ferrant chargé de l’entretien des 225 chevaux de la 2e colonne légère du 3e régiment d’artillerie lourde attelée. Il entre « en pays ennemi » (Lorraine) dès le 17 août puis participe à la retraite sur Nancy. Pendant quatre ans il parcourt la frontière, de l’Yser à la Franche-Comté, sa voiture-forge est présente au Grand Couronné, à Notre-Dame de Lorette, à Furnes, au Vieil Armand, à Verdun, au Chemin des Dames, dans la Somme, deux fois en Champagne, etc. Il ne connaît qu’une interruption de 6 mois en 1916 lorsque son régiment retourne au dépôt de Valence le temps de remplacer tous ses canons mis hors d’usage à Verdun. À la suite des différents remaniements de l’artillerie lourde, Abel Gilbert appartient successivement au 114e RAL puis au 314e.
Il rentre chez lui en février 1919, auprès de sa femme qui a géré la boutique en son absence et des deux autres enfants nés pendant le conflit. Il reprend sa place à la forge et à l’atelier de mécanique agricole et reste, jusqu’à sa mort en 1972, une figure respectée du village qui a donné son nom à une de ses rues.

Le témoignage
Durant sa campagne Abel Gilbert a tenu un carnet de route assez succinct et qui nous est parvenu incomplet : il y manque les six derniers mois de 1916, les six derniers mois de 1917 et toute l’année 1918. Le carnet est parfois perdu, réécrit, retrouvé, continué. On s’aperçoit que les dates ne sont pas toujours très fiables. L’écriture et le style sont aisés, incluant quelques mots du parler beauceron, d’une bonne orthographe sauf lorsque l’écriture reflète la prononciation locale.
Abel a aussi écrit tous les deux jours à sa femme, de juillet 1914 à février 1919 : cette abondante correspondance nous est parvenue en entier.
Le carnet de route a été édité par Françoise Moyen, sa petite-fille. Le texte intégral est suivi d’une lecture par thèmes qui regroupe les différents aspects de la vie d’un maréchal à l’armée. La correspondance est en cours d’édition. [Il s’agit d’une édition de type familial ; la transcription des documents sera déposée aux Archives du Loiret. En attendant, on peut consulter fran.moyen@orange.fr.]

Analyse
Dans son carnet de route Abel Gilbert note les déplacements incessants, parfois dramatiques, de sa section, l’inconfort des cantonnements et les difficultés permanentes pour se procurer le charbon et le fer, matières premières indispensables à son activité et dont l’armée n’assure pas l’approvisionnement. La première année il est « abonnataire » c’est-à-dire libre de gérer forfaitairement l’entretien des chevaux dont il a la charge. Il y gagne un peu d’argent … il en a honte … il partage avec ses équipiers. Les années suivantes la plupart des maréchaux, comme lui, dénoncent les nouvelles conditions de l’abonnement et restent maréchaux sans contrat.
Abel est un esprit curieux. Entre le travail harassant, parfois jusqu’à 2 heures du matin, et les livraisons de munitions aux batteries, dont les maréchaux ne sont pas dispensés (certains y trouveront la mort) Abel prend le temps de visiter et décrire les églises, les monuments, les statues. Il s’enquiert de l’économie des régions traversées et, très pragmatique, il s’essaie à l’extraction du charbon au fond de la mine, à la conduite des « charrues à vapeur » dans les grandes exploitations de la Brie et fait même quelques rangs de tissage dans une usine des Vosges !
Son patriotisme est à toute épreuve et sa foi catholique, bien que discrète, très ferme. Son rôle de maréchal le tient quelques kilomètres en arrière de la ligne de feu, aussi n’y a-t-il aucune description de combat dans ce carnet de route mais toujours le fracas de la canonnade qui, de nuit, n’est pas sans beauté. Pourtant dans le duel qui oppose les deux artilleries, le danger est toujours présent et il a échappé plusieurs fois à la mort.
Dans ses lettres il ne fait pas allusion à ces dangers, mais se montre rassurant en insistant sur le peu de morts dans l’artillerie lourde. Il parle peu de la vie au cantonnement mais davantage des camarades et connaissances qu’il rencontre, des visites qu’il fait. Par de nombreuses recommandations à sa femme, il s’efforce surtout de diriger à distance le fonctionnement de sa boutique d’Épieds-en-Beauce : le vieux père d’Abel a repris le marteau, aidé par un jeune à peine sorti d’apprentissage et qui sera d’ailleurs mobilisé en 1917.
Françoise Moyen

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Alain (Emile-Auguste Chartier) (1868-1951)

1. Le témoin

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Emile-Auguste Chartier dit Alain est né à Mortagne-au-Perche le 3 mars 1868. Philosophe, journaliste et professeur de français, il publie dès 1903 plusieurs milliers de chroniques sous le nom d’Alain et est connu comme pacifiste avant guerre. A la déclaration des hostilités, bien que non mobilisable, il s’engage dans l’artillerie et est affecté au 3e régiment d’artillerie lourde. Gravement blessé au pied à Verdun le 23 mai 1916, il fait un court séjour aux services météorologiques de l’armée, sera démobilisé en 1917, restera estropié et reprendra sa carrière de professeur. Son nom reste attaché au pacifisme et à l’antifascisme. Il décède au Vésinet le 2 juin 1951 et est enterré au cimetière du Père Lachaise.

2. Le témoignage

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Emile-Auguste Chartier dit Alain, Souvenirs de guerre. Paris, Hartmann, 1937, 246 pages, non illustré, portrait en frontispice.

Alain écrit ses souvenirs en 1931 et précise en faire « quelques ajustements, mais sans rien changer à cette couleur des opinions » (page 243) en mai 1933. Ces souvenirs présentés d’une manière vaguement chronologique comportent peu de dates et quelques lieux seulement pourront aider à suivre le narrateur dans ses trois années de périple. On trouve néanmoins dans l’ouvrage quelques tableaux assez bien descriptifs de ces lieux occupés par Alain et de nombreux détails techniques, restant superficiels toutefois. La période couverte s’étale d’octobre 1914 à octobre 1917.

3. Analyse

Alain a 46 ans lorsqu’il s’engage comme volontaire au 3e RAL en octobre 1914 et rejoint avec sa batterie le village de Beaumont, entre Toul et Saint-Mihiel. Dès lors, l’écrivain-philosophe-soldat relate les épisodes marquants qui lui reviennent à l’esprit et qui vont lui donner le prétexte à une réflexion profonde et débridée sur la guerre et les impressions qu’elle lui inspire. Employé dans plusieurs postes, rarement très loin des combats, Alain, simple brigadier malgré ses lettres et son cursus, va parcourir la guerre jusqu’en octobre 1917 et observer, parfois commander mais surtout réfléchir à sa condition et à celle des hommes qu’il côtoie. Il donne libre court à son esprit critique et juge tant le détail que la nature humaine avec un soupçon de révolutionnarisme. Il parle aussi objectivement de la technique, de ses métiers et des lieux qu’il parcourt, ceci sans soucis de continuité ou de lien, laissant courir sa plume au gré de ses souvenirs. On sent toutefois présente dans la fin du récit une certaine lassitude de la guerre et c’est sans regret que l’auteur quitte le front en octobre 1917.

L’attrait de ces souvenirs réside tant par la richesse des impressions qu’ils contiennent que par l’origine de leur auteur. Alain, philosophe-soldat nous fait plonger dans le minuscule univers de son champ de vision et fait surgir quelques réflexions sur le monde qu’il nous présente de manière débridée. Ainsi, par delà le simple récit d’un combattant de l’immédiat arrière front se trouvent illustrés un état d’esprit et une vision fort justes de personnages divers, décrits au gré des rencontres. Philosophe soldat, la guerre semble un laboratoire de l’âme humaine qu’Alain analyse en temps réel. Un ouvrage donc riche de sentiments (lire ses impressions en montant à Verdun, page 198 ou ses sentiments de permissionnaire après 17 mois de front, page 154), de réflexions logiques ou philosophiques d’une portée très abordable  – parfois même naïve (Alain se demande (à Souain) si la viande d’un cheval blanc est comestible, comme le dit la rumeur, page 115) – avec également de nombreux détails techniques utiles sur l’artillerie ou des tableaux simplement décrits (tels les jeunes conscrits qu’il dépeint comme : « Cette jeunesse avait quelque chose de vieux » page 168). Quelques thèmes récurrents sont abordés tels l’espionnite (pages 62 et 64). Il évoque également Norton Cru (page 21), parle de la gnôle, « l’eau des braves » (page 147) (voir aussi sur l’alcool, remède de troupe pour le vaccin contre la typhoïde : « boire à mort et dormir 24 heures » page 179), et l’on retient sa citation « Le front commence au dernier gendarme » (page 43).

4. Autres informations

Rapprochements bibliographiques – bibliographie de et sur l’auteur

Alain (Chartier Emile) Souvenirs de guerre. Paris, Hartmann, 1937, 246 pages.

Alain (Chartier Emile) Mars ou la guerre jugée. Paris, Gallimard, 1921, 258 pages.

Alain (Chartier Emile) Correspondance avec Elie et Florence Halevy. Paris, Gallimard, 1958.

Alain (Chartier Emile) Suite à Mars. Convulsions de la force. Paris, Gallimard.

Alain (Chartier Emile) Propos d’un Normand. Tome V : 1906-1914. Paris, N.R.F., 1960, 312 pages.

Alain (Chartier Emile) Méditation pour les non-combattants. 21 propos d’Alain (1907-1914). Paris, 1914, 32 pages.

Alain (Chartier Emile) Le Citoyen contre les Pouvoirs. Paris, Simon Kra, 1926.

Alain (Chartier Emile) De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées. Paris, Foulatier et Bourgne, 1988.

Gontier Georges Alain à la guerre. Paris, Mercure de France, 1963, 179 pages

Vollerin Alain Alain et Tresch. 1914-1918. Un philosophe, un peintre dans les tranchées. Une rencontre improbable. Paris, Mémoire des Arts, 2005, 95 pages.

Yann Prouillet, juillet 2008

Complément : Alain, Lettres aux deux amies, Paris, Les Belles Lettres, 2014, 681 p. Les deux amies sont Marie-Monique Morre-Lambelin et Marie Salomon, largement citées par ailleurs dans Marie-Louise et Jules Puech, Saleté de guerre ! correspondance 1915-1916 présentée par Rémy Cazals, Ampelos, 2015.

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