Lovie, Jacques, Poilus savoyards (1913-1918). Chronique d’une famille de Tarentaise, Montmélian, imprimerie Arc-Isère, 1981, 247 pages
1. Les témoins
La famille Quey est composée de :
– Alexandre Quey, né le 21 juin 1867 (ou le 23 juin 1869 page 13). Il meurt en juin 1940 à Aime (Savoie) en exode. Marie-Euphrasie Rullier, son épouse, née le 23 février 1865. Elle meurt le 25 avril 1938. Ils se marient le 16 octobre 1890 et ont 7 enfants :
– Joseph-Antoine, né le 20 janvier 1892 à Versoie, tué à Mandray (Vosges) le 10 septembre 1914 (Delphin verra son cimetière au col de Mandray le 18 juin 1915, page 91)
– Marie-Marguerite-Aline, née à Versoie le 12 juillet 1894. Elle meurt en 1935.
– Delphin-Athanase, né à Versoie le 13 octobre 1895. Il se marie en 1924 et meurt le 20 août 1945.
– Jean-Pierre-Marius, né à Versoie le 22 mars 1897. Marié, il décède le 11 mai 1953.
– Marie-Adeline, née à Versoie le 13 mars 1900, mariée à Louis Labbé, meurt le 13 octobre 1968.
– Gaston-Emile-Roger, né à Versoie le 27 mai 1904
– Aurélie (ou Amélie)-Léa, née à Versoie le 18 (ou le 19) octobre 1905. Elle meurt le 6 mai 1937.
Sont également représentés Nazaire Rullier, frère d’Euphrasie, et Antoine-Maurice Marchand, un voisin de la famille, né à Versoie le 11 (ou le 12) avril 1884, fils de Constant Marchand et de Marie-Josephe Gaimard. Il deviendra adjoint au maire de Bourg pour le hameau de Versoie après-guerre et meurt célibataire le dimanche 23 décembre 1923, projeté contre un arbre au cours d’une avalanche.
Joseph Quey est mobilisé au 13ème BCA (14ème CA, 28ème Division, 56ème Brigade), caserne Curial à Chambéry. Des lettres de lui sont reproduites du 5 novembre 1913, date à laquelle commence son dressage au bataillon, au 9 septembre 1914, veille de sa mort à Mandray le 10 à 8 heures du matin. Sa fiche Mémoire des Hommes n’a toutefois pas été retrouvée. Ses 17 lettres témoignent du dressage du chasseur, du comportement des officiers, eux-mêmes dressés par le feu (page 111), et de la relative carence nutritionnelle de l’intendance militaire, dans lesquelles lettres la faim revient souvent.
Maurice Marchand est affecté quant à lui comme muletier à la 5ème puis 4ème Cie du 2ème puis 1er bataillon du 97ème RIA. Blessé en octobre 1914 par un éclat d’obus au bras, il avait été pensé mort par son adjudant qui s’apprêtait à envoyer un mortuaire. Il reçoit en juin 1915 un coup de pied de mulet qui le fait saigner. Il en dit : « on n’est plus dur que le fer tu sais ! – et on guérit comme le diable » (page 88). Il sera à nouveau blessé, omoplate de l’épaule fracturée, lors d’une chute de voiture, en janvier 1916, puis il reçoit un éclat d’obus à la tête le 17 mars suivant, sous les murs du fort de Vaux. Il est trépané le 15 avril pour ôter des esquilles. Après sa blessure, il intègre le dépôt à Albertville ou Chambéry et il semble qu’il ne retournera jamais au front.
Delphin entre plus tardivement dans la guerre. Il est mobilisé peu après le 15 décembre 1914 et intègre d’abord le centre d’instruction de Bollène, dans le Vaucluse, à la 12ème escouade de la 11ème Cie du 22ème BCA. Il continue sa formation dans la vallée de la Maurienne à Modane avant d’arriver sur le front de Vosges, à la Croix le Prêtre de la Cote 766, début juin 1915, avec la 22ème Cie du 62ème BCA. Il fait plusieurs secteurs sur la montagne, tant sur le versant lorrain qu’alsacien. Le 14 avril 1917, il dit avoir quitté le fusil mitrailleur, « une saleté complète », et on le retrouve quelques jours plus tard colombophile à la Section Hors Rang du 62ème BCA, du côté de Reims. Il est légèrement blessé le 17 janvier 1917, atteint par un éclat d’obus dans l’épaule. Delphin conseille son frère, qui ne rejoindra le front qu’à partir de 1917, d’éviter l’engagement, de ne pas craindre les punitions, de tricher voire de simuler la folie (page 157).
La plupart des lettres émanent finalement de Maurice Marchand et de Delphin Quey.
2. Le témoignage :
Au cours de travaux de réparation à la suite de l’acquisition d’une maison de la famille Quey dans le hameau des Granges à Versoye (ou Versoie) (Isère), en bordure du Torrent des Glaciers au nord de Bourg-Saint-Maurice, dans la vallée de la Tarentaise, un corpus de correspondances est découvert. Jacques Lovie présente ainsi 320 lettres de cette famille, échangées au cours de la période allant de l’été 1913 au 10 novembre 1918.
3. Analyse
Issue d’une famille rurale de montagnards alpins de la haute vallée de la Tarentaise, cette correspondance, très familiale et domestique, apporte peu d’informations à l’Historien. Les opérations militaires n’y sont pas évoquées, les lieux d’affectation sont peu décrits et le front souvent placé en filigrane. L’ouvrage présente toutefois l’intérêt d’entrer dans l’intimité d’une famille montagnarde, avec ses problématiques rurales, milieu âpre, dans la guerre.
La plupart des lettres sont écrites de manière phonétique ou usant de patois éclairant sur le niveau de langage de la famille Quey. Peu de lieux sont cités, en Alsace ou dans les Vosges, le plus souvent mal orthographiés mais heureusement rétablis par le présentateur. De fait, le corpus de correspondances révèle des échanges le plus souvent familiaux et domestiques ou la guerre est peu citée, rarement expliquée et les considérations d’opérations militaires générales absentes, démontrant que cette compréhension de l’environnement est secondaire chez les différents témoins. Par contre, la dureté de la guerre sur le « dressage » et l’aliénation du soldat, tant avant-guerre que dans celle-ci, est bien absente dans les correspondances, sur toute la continuité des lettres de Delphin Guey. Avant-guerre, Joseph évoque par exemple la réception par son capitaine de lettres anonymes dénonçant la mauvaise qualité de la nourriture des soldats et les punitions liées par exemple pour avoir mangé à la cantine (page 30). Delphin quant à lui est puni fin 1916 de 4 jours de prison et d’1 franc d’amende pour avoir mangé une boîte de conserve tirée dans son sac (page 168). Il revient d’ailleurs souvent sur la nourriture au front, demandant à plusieurs reprises de l’argent pour pallier son impécuniosité. Le 5 février 1917, il y revient et dit : « Ils nous case bien la tête est nous prennent vraiment pour des bleus les mêmes conneries, et toujours sans trop bouffé » (page 207), accusant même les officiers de voler la nourriture pour « faire la bombe » (page 212). Delphin témoigne donc sans citer le terme de mutinerie, des problèmes entre les soldats et les officiers, évoquant par exemple un désaccord entre un capitaine et un médecin sur la quantité d’hommes malades (page 213). Le 24 mars enfin, il dit : « Le patriotisme, j’en ai plein sous les talons de mes souliers il n’y a qu’une chose que je demande ses la même que je vous [vois] la fin de toute ses misères. Après cela on verra bien si on apprend des chansons » (page 221).
L’ouvrage est correctement présenté, notamment par un appareil de notes opportun permettant de pallier à l’écriture phonétique ou patoisante, et à rétablir les toponymes, globalement rares et ne permettant pas de suivre facilement le parcours et la localisation des témoins. Il contient au début des problèmes mineurs de cohérence d’identification des personnages. En effet, les dates de naissance voire les prénoms divergent entre les pages 10 et 13 de l’introduction. Le livre est illustré de plusieurs photographies et cartes postales, reproduites malheureusement de médiocre qualité toutefois.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Quelques informations peuvent toutefois être dégagées de ces pages.
Page 26 : Demande un échantillon commercial de Phoscao
42 : Joseph signale avoir été un temps fait prisonnier et qu’il s’est évadé (6 septembre 1914), renseignement fourni sans autre explication
55 : Balles explosives et « défendues » employées par les allemands
: Claveler les mulets, leur mettre des crampons
: Espère un coup de sabot de mulet ; fine blessure, découragement à la guerre (vap 154)
56 : Habillement de Delphin
63 : Escrime à la baïonnette
69 : Pet de cheval musical
91 : Maurice Marchand dit : « on voit notre vie au bout du fil d’araignée »
91 : Delphin s’adonne à l’artisanat de tranchée, (bagues, porte-plumes ou coupe-papier) (vap 100, 106, 11 (prix), 116, 128, porte-plume), 161, 218 coupe-papier)
109 : Envoie des grains de blé d’Alsace
111 : Dressage des officiers par le feu
112 : Sur les embusqués
124 : Proximité des tranchées, il entend les allemands causer et se moucher
139 : Prix d’une lampe torche et deux piles neuves : 100 sous
143 : Milenn verphère pour minenwerfer
146 : Delphin espère une marraine de guerre (vap 165)
155 : Découverte de corps
166 : Delphin écrit Kaphar ou Kafar (page 178) pour cafard
191 : Ajout sur une carte postale pas, derrière « on les aura ! » refus de verser de l’or
203 : Ce qu’il mange au front le 20 janvier 1917
206 : Vin chaud
211 : Se fait blanchir les dents pour éviter le caries (vap 221 Dentol)
215 : S’offusque de voir des manœuvres d’hommes dans des champs cultivés (vap 222)
232 : Sur l’analphabétisme
: Carnet de pécule
234 : Poussière nauséabonde
Yann Prouillet, mars 2026
Viallet, Elie (1885-1915)
Gasqui, Jacques, Élie Viallet, capitaine de chasseurs alpins. Août 1914 – juin 1915, Paris, Bernard Giovanangeli éditions, 2014, 159 p.
Résumé de l’ouvrage :
Élie Joseph Viallet, né en 1885 dans l’Isère, fait avant-guerre une carrière militaire qui, en août 1914 le trouve lieutenant (depuis 1911) au 13e BCA de Chambéry. Après une courte période de garde à la frontière italienne, le 12 août, le bataillon arrive à Gérardmer, entre en Alsace et reçoit son baptême du feu à Soultzeren. Après la bataille des frontières, et une première blessure, il combat au terrible Hartmannswillerkopf puis est appelé en renfort lors de « l’affaire » de l’Hilsenfirst. C’est là qu’il trouve la mort sous les shrapnells allemands.
Éléments biographiques :
Élie Joseph Viallet naît le 8 juillet 1885 au Gua, dans le département de l’Isère. Son père, également prénommé Élie, est employé au Chemin de Fer Saint-Georges de La Mure (SGLM) qui achemine le charbon extrait des mines du secteur. Sa mère, Mélanie Euphrosine Samuel est lingère. La famille demeure au hameau de Saint-Pierre, dans le village de Saint-Georges-de-Commiers. Une sœur, Marie, rejoint le foyer en avril 1888 ; elle deviendra institutrice et il entretiendra toujours une correspondance avec elle, lui reprochant parfois la rareté de ses lettres (p. 87). Elle vivra dans le souvenir de son frère défunt. Il fait des études à l’école supérieure de Vizille, puis de La Mure à partir de 1901. Il s’engage pour trois ans au 52ème R.I. de Montélimar en octobre 1903 et est promu caporal l’année suivante, en octobre. Il passe sous-officier en juillet 1905, sergent-fourrier puis sergent en septembre 1906. Il est bien noté et désire alors embrasser la carrière d’officier. En 1908, il réussit simultanément les examens d’entrée à l’École d’administration de Vincennes et de l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent, intégrant cette dernière en octobre. Le 1er janvier 1909, il est incorporé élève officier et sort sous-lieutenant, 49e sur 163, le 1er octobre. Il est alors affecté au 13e BACP à Chambéry. Il passe lieutenant un an plus tard. On le retrouve chargé du casernement et des équipages, et remplit les fonctions d’officier d’approvisionnement pendant les manœuvres alpines et d’armée. Il quitte ces fonctions en juin 1913 pour reprendre le service de compagnie puis suit au premier semestre de 1914 les cours de l’École normale de gymnastique et d’escrime de Joinville. Son unité est en Haute-Maurienne pour les traditionnelles manœuvres d’été, en juillet 1914. Le premier courrier publié date du 27 juillet 1914 mais il tient également un journal de marche.
La guerre déclarée et après une courte garde à la frontière italienne, il connaît son baptême du feu le 15 août, participe aux combats de Mandray et de la Tête de la Behouille, dans les Vosges, avant d’être blessé légèrement à la jambe le 3 septembre. Il écrit à sa sœur le 11 qu’il a fait 7 jours d’hôpital et qu’il se remet très bien. Positionné ensuite en Alsace, il participe aux combats du Hartmannswillerkopf au premier trimestre de 1915, date à laquelle il est promu capitaine. Il sera à cette occasion cité deux fois à l’ordre de l’armée, étant l’un des premiers récipiendaires de la Croix de Guerre dans son bataillon (9 juin 1915). Élie Viallet meurt le 15 juin sur l’Hilsenfirst, dans les Hautes-Vosges (Haut-Rhin). Il sera cité une troisième fois et reçoit la Légion d’Honneur à titre posthume (dossier non découvert sur la base Léonore toutefois).
Commentaires sur l’ouvrage :
En page intérieure, l’ouvrage reçoit le sous-titre Élie Viallet, capitaine au 13e bataillon de chasseurs alpins : itinéraire d’un diable bleu.
Très représentative de la correspondance auto-censurée, destinée à rassurer en permanence les siens, les lettres de l’officier Viallet apprennent peu à l’Historien. Mais l’ouvrage trouve toutefois un intérêt dans la qualité de la contextualisation par Jacques Gasqui, présentateur du corpus du capitaine Vialle, qui précise avoir hérité des archives de l’officier, dans son bataillon, donnant à l’ouvrage l’aspect d’une biographie illustrée de correspondances. L’ouvrage est bien présenté et cite nombre d’autres personnages importants cités par le témoin (dont le docteur Boutle par exemple, qui a également témoigné dans l’ouvrage de Jean-Daniel Destemberg, Les Chemins de l’Histoire. L’Alsace, Verdun, La somme (Moulins, Desmars, 1999, 327 p.).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 23 : Durée de la guerre « bien vite réglée et que ce ne serait qu’une affaire de quelques semaines »
24 : Demande à sa sœur de conserver les journaux, « documents intéressants et que je reverrai avec plaisir »
48 : « À côté des amis qui assistaient à notre départ, on voyait des mamans et des sœurs qui pleuraient (elles ne sont pas plus raisonnables à Chambéry qu’ailleurs) ».
59 : Gants de pied supérieurs à la bande molletière pour les chasseurs
83 : Sur l’action de tireurs d’élite : « J’ai organisé depuis mes tranchées plusieurs stands et les bons tireurs les tirent au passage »
96 : Garde un fusil boche
107 : Demande à remplacer son fanion de compagnie, envoie le plan (description p. 108)
113 : Description du chasseur, « uniforme d’homme des bois » : « Béret bleu, peau de mouton, pantalon bleu de mécanicien en culotte de velours, gants de pieds, passe-montagne, cache-nez ; etc., et beaucoup de boue par-dessus tout ça »
114 : Sur l’enrichissement à la guerre : « Je vous envoie un mandat-poste de 300 francs. Je n’avais jamais trouvé autant d’argent dans ma poche en fin de mois. La guerre enrichit, le fait est concluant »
115 : « L’arrivée d’un nouveau galon est une chose dont on se réjouit en temps de paix ; à l’heure actuelle, malheureusement, elle est la conséquence de la disparition d’un camarade »
132 : Stylo Gold Starry
145 : Non-restitution des corps
Yann Prouillet, janvier 2026
Lugand, Fernand (1888-1950)
1. Le témoin
Fernand Lugand est né le 28 janvier 1888 à Saint-Germain-de-Joux dans l’Ain. Il est le cinquième enfant d’Ennemond Alfred-François Lugand, préposé aux douanes (lequel mourra le 25 janvier 1917), et de Marie-Eugénie Burdet, modiste et lapidaire. Il fait son service militaire à Remiremont (Vosges) du 10 octobre 1909 au 24 septembre 1911, puis se marie avec Marie-Antoinette Ballivet, diamantaire. Le couple s’installe à Lajoux (Jura), où il est affecté comme préposé aux écritures à la capitainerie des douanes. Le 28 juillet 1914, il est mobilisé au 13ème Bataillon de Chasseurs alpins de Chambéry et part occuper le col de la Faucille, à la frontière suisse. De fait, il ne rejoindra pas immédiatement la ligne de feu : « …J’avais un peu honte de rester chez moi, mais l’ordre était formel, les douaniers devaient rester à leur poste d’après les plans de mobilisation » (page 45). Il a même le temps de connaître la naissance, le 8 mars 1915, de sa première fille, Renée (qui mourra d’une angine pernicieuse en 1929, à l’âge de 15 ans). Le 3 mai suivant, il intègre le 13ème BCA comme chasseur de 2ème classe et rejoint finalement le front des Vosges le 24 juin. Même si son baptême du feu, à Sondernach, date du 10 juillet, 1915, il reste dans un premier temps relativement à l’arrière des points chauds, aidé en cela par son grade de caporal-fourrier, qui lui permet de rester au pied des champs de bataille en pleines batailles d’une année 1915, celles des « Grands orages » sur les Vosges. Il finit par participer aux combats du HWK, (décembre 1915 – janvier 1916) puis du Linge (avril 1916), jusqu’à sa très grave blessure par balle, le 24, puisqu’il perdra l’usage d’un bras. Sa guerre est donc terminée et après opérations et convalescence, il est finalement renvoyé dans ses foyers le 27 février 1917. Il reprend alors ses fonctions dans les Douanes à la capitainerie de Châtillon-de-Michaille (Ain). Sa seconde fille, Andrée, naît le 21 novembre 1918. Il perd son épouse de tuberculose en 1922 et se remarie avec Emma Michel, fille d’un hôtelier. Il poursuit sa carrière jusqu’à sa retraite en 1949, après avoir eu une action manifeste dans la Résistance. Fernand Lugand meurt le 13 octobre 1950 à Cognin (Savoie), emporté par une attaque cérébrale.
2. Le témoignage
Lugand, Fernand, Les carnets de guerre d’un « poilu » savoyard. (Mémoires et souvenirs de Fernand Lugand). Ouvrage présenté par Xavier Charvet. Préface du Professeur Jean-Jacques Becker, Montmélian, La Fontaine de Siloé, collection Les carnets de vie, 2000, 154 pages.
3. Analyse
Xavier Charvet, qui biographie très précisément le parcours de l’auteur, indique que celui aurait écrit ses mémoires à l’hôtel de Savoie à Chambéry à l’hiver 1934-1935. Car en effet, certainement basé sur un carnet de guerre, l’ouvrage, qui retrace 10 mois de guerre dans les Hautes-Vosges, forme en fait une succession de tableaux chronologiques, parfois didactiques (« qu’est-ce que ma cagna ? » page 74) voire justificatifs (« le feu des tentations », page 115, où il tente de se disculper d’un non-amour !) mais en forme de transmission orale à sa seconde fille Andrée, à laquelle il s’adresse nommément (comme page 77 où il dit « Laisse-moi te raconter une petite histoire ». Fernand Lugand s’en explique en forme d’introduction : « J’écris ceci, afin que tu saches ce que ton père a pu voir et endurer pendant les longs jours de malheurs de 1914 à 1918. » (page 43) et reviens sur sa démarche dans l’ultime chapitre : « A mes descendants » : « J’ai écrit ce qui précède sans prétention aucune et sans recherche littéraire, tous simplement pour que tu connaisses mes diverses péripéties qui ont marqué ma vie pendant cette période tourmentée… ». Toutefois, celle-ci a 13 ans lorsque Lugand prend la plume pour son récit et il est donc vraisemblable qu’il l’a édulcoré d’une vérité trop crue. Il tient à plusieurs reprises à démontrer qu’il fut un bon soldat (voir page 124), ce que nous croyons volontiers quand Lugand dit sa décision de ne pas tuer au fusil, (il se dit bon tireur) un allemand occupé à creuser un trou à la pioche : « Je me dis qu’il serait lâche de tuer ainsi un homme qui peut-être travaille à ce trou pour donner une sépulture à un camarade. Je relève mon arme, la dépose à mes pieds et ma conscience me dit : « Tu as bien fait » » (page 59). Sur le rôle moral fondamental de la correspondance, il dit : « … les lettres sont au moral ce que le ravitaillement en vivres est au corps ». A plusieurs reprises, il donne des éléments sur la mort (page 62), y compris par pulvérisation (page 93), et l’inhumation des camarades. Il réfléchit à sa propre mort en dormant dans un … cercueil (page 71) et s’interroge sur la résistance de l’Homme aux conditions climatiques de la guerre dans les Vosges : « … Comment le corps humain peut-il offrir pareille résistance à tous ces éléments ? ». Enfin, sa blessure renseigne sur les conditions sanitaires d’extraction du champ de bataille et d’évacuation d’un blessé depuis la ligne de feu, ce, jusqu’à sa démobilisation, avec une anecdote d’intérêt lorsqu’il se réveille d’opération chirurgicale : « Je passe la main droite autour de mon cou où je trouve suspendue la balle qui m’a été extraite du flanc. Je l’ai pieusement conservée, rangée dans la boîte qui contient ma médaille militaire » (page 130).
L’ouvrage, bien édité, est enrichi d’un avant-dire de Xavier Charvet sur la famille, longue lignée de douaniers, les lieux, terres de montagnes (Savoie, Jura, Vosges) qui forment la ligne commune de ce témoignage, et sur la démarche de publication. Le livre produit également des cartes, photos du soldat, reproductions d’un ordre de Serret (66ème D.I.) et d’une page du cahier de Lugand, d’une généalogie et d’une bibliographie sommaire.
Yann Prouillet – mars 2017
Thivolle-Cazat, Gabriel (1883-1970)
1. Le témoin
Né à Mureils (Drôme) le 30 décembre 1883. Famille d’agriculteurs. Ecole primaire. En 1914, marié, deux enfants. Il passe une partie de la guerre, au début, comme planton au GQG de Joffre (septembre 1914-janvier 1915), puis au QG de Dubail jusqu’en décembre 1915. Il est ensuite affecté au 13e Bataillon de Chasseurs alpins sur le front des Vosges où ses notes s’interrompent en mai 1916. On sait qu’il combattit ensuite en Italie et qu’il survécut à la guerre. Revenu sur l’exploitation familiale à Mureils, il y est décédé le 1er avril 1970.
2. Le témoignage
Deux carnets de notes sont conservés par la famille. Le premier carnet de Gabriel Thivolle-Cazat, de septembre 1914 à décembre 1915, est retranscrit dans Jean-Pierre Bernard et al., Je suis mouton comme les autres. Lettres, carnets et mémoires de poilus drômois et de leurs familles, Valence, Editions Peuple Libre et Notre Temps, 2002, p. 439-454.
3. Analyse
Lassitude, démoralisation et révolte apparaissent de bonne heure. D’abord (4 mars 1915), l’auteur espère la fin victorieuse, mais en novembre, c’est : « Que ça finisse donc comme ça voudra, mais que l’on rentre chez soi. » Il y a tant à faire à la maison et sur les terres. Sentiments d’animosité envers les officiers qui traitent les hommes comme les paysans traitent les animaux. Le 2 avril 1916, près de La Croix-aux-Mines, il entend les Boches de la tranchée d’en face chanter l’Internationale en français.
4. Autres informations
– Rémy Cazals, « Culture de guerre, culture de paix. Retour sur les témoignages de combattants », dans Histoire, défense et sociétés, revue de l’ESID, Université de Montpellier III, n° 1, 2004, « Guerre, paix et sociétés. Pour une histoire totale », p. 59-74.
Rémy Cazals, 12/2007

