Roserot de Melin, Joseph (1879-1968)

Joseph Roserot de Melin, Avec les territoriaux en 1914-1918. La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges. Troyes, chez l’auteur, 1971, 255 pages

1. Le témoin

Joseph Marie Gustave Roserot de Melin naît à Troyes (Aube) le 27 avril 1879 d’une famille de juristes. Son grand-père avait été juge à Bar-sur-Seine (Aube) et son père Alphonse, ancien archiviste, est avocat et sa mère, Victorine Laperouse est sans profession. La famille demeure 5 rue des Cordeliers, lui-même demeurera à sa mort 10 rue Marcelin Berthelot. Après avoir fait des études secondaires à l’Institution Saint-Joseph d’Épinal, par ailleurs dirigée par son oncle, Paul Roserot et avoir obtenu son baccalauréat, il entre au séminaire Français de Rome où il poursuit ses études sacerdotales de 1897 à 1903. À son retour dans sa ville, il est d’abord vicaire à la cathédrale pendant quelques mois puis professeur au Grand Séminaire. En 1906, il est nommé curé de Clérey, et en 1908 de Gyé-sur-Seine, également dans l’Aube. En 1911, il est professeur d’Histoire dans un collège parisien (il a une chambre rue de Varenne) et entre à l’Ecole des Chartes jusqu’à la déclaration de guerre, qui le surprend en troisième année. D’abord réformé pour une « faiblesse de constitution » qui l’exempte de service militaire, il est reconnu apte par un Conseil de Réforme début 1915. Il est affecté dans les Vosges, qu’il connaît, ayant passé des vacances à Gérardmer alors qu’il était adolescent, de 1893 à 1897. Il parle allemand, ce qui lui permettra de converser avec des prisonniers allemands et italien.

Il rentre définitivement à Troyes en 1930 et poursuit, alors qu’il occupe les fonctions de vicaire, secrétaire Général de l’Evêché, ce jusqu’à sa retraite en 1952, une carrière d’historien, homme de lettres (il est docteur es-lettres) et archiviste paléographe. Il est aussi membre de l’Ecole Française de Rome de 1919 à 1922 puis Aumônier de l’Armée du Rhin (à l’instar de l’abbé Julien Schuhler). Il a été également président de la Société Académique de l’Aube. Il a contribué au dictionnaire historique de la Champagne méridionale des origines à 1790, avec le concours de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il a publié aussi une biographie de Antonio Caracciolo (évêque de Troyes de 1515 à 1570). Il devait présenter sa thèse à l’Ecole des Chartes le 8 juillet 1914 mais la guerre l’interrompt et il la soutient finalement le 27 janvier 1919. Il publie enfin de nombreux autres ouvrages religieux, dont un sur la Cité du Vatican (en 1937). Il est qualifié de « Grand érudit qui s’est passionné pour l’Histoire religieuse de la Champagne » (Dossier de LH, Base Léonore, page 10).

Malgré son statut, il fait la guerre comme simple soldat de 2ème classe au 51ème R.I.T de 1915 à 1919 et sera cité à l’Ordre au régiment en novembre 1916, date à laquelle il reçoit la Croix de Guerre (remise le 21 décembre suivant) et passe 1ère classe (page 127). Juste après sa démobilisation, il est un temps chapelain de Saint-Louis des Français à Rome, d’avril à octobre 1919. En 1940, il se signale « à l’admiration de tous, se prodiguant au soin des blessés, à l’inhumation des morts, venant en aide à la population sinistrée » (page 8). Il décède à Troyes le 5 mai 1968 à l’âge de 89 ans.

2. Le témoignage :

Joseph Roserot de Melin connaît la mobilisation à Troyes le 1er août 1914 mais il n’arrive finalement au 51ème Régiment d’Infanterie Territoriale sur le front des Vosges, à l’est de Saint-Dié, dans les Vosges, que le 18 décembre 1914. Il partage dès lors la vie des poilus qui souffrent dans les tranchées de moyenne montagne, froides et aussi meurtrières qu’ailleurs dans ce secteur dit calme. André Marsat et Patrice Roserot de Melin, qui publient post mortem le journal de guerre de Joseph Roserot de Melin, nous renseignent sur sa tenue, dans dix petits carnets « d’une écriture fine et serrée » (page 9). Ils énoncent toutefois une publication non intégrale. Le témoignage, précisément daté, couvre la période du 1er août 1914 au 11 novembre 1918.

3. Analyse

Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, sur un secteur des Vosges très méconnu et sur des hommes souvent moins évoqués « de l’intérieur ». Noms et lieux sont décrits précisément de même que mille choses et anecdotes qui rendent l’ouvrage vivant et plein d’attraits multiples. Une référence malgré un trop peu de descriptions des faits militaires.

Si son journal de guerre débute le samedi 1er août 1914 avec le tocsin et la mobilisation à Troyes, Joseph Roserot de Melin n’est pas mobilisé de suite. D’abord réformé pour faiblesse de constitution, il témoigne d’un « pays qui s’arme, et si joyeusement », mais aussi d’un climat violemment anticlérical, subissant insultes et même un jet d’artichaut par un voyou (page 13) ! Il se plaint plus tard d’ailleurs de temps en temps de cet anticléricalisme, accusé d’embusqué ou de faire durer la guerre (page 33). Ce n’est qu’en décembre qu’il subit une nouvelle visite d’incorporation au cours de laquelle il demande à partir sur le front, « faveur » qui lui est accordée et qui l’affecte d’abord fraction O, 31ème Cie du 24ème R.I. (page 14). Il évoque faire partie d’un groupe d’élèves-caporaux mais pourtant il n’entre toutefois toujours pas en campagne, errant en différents lieux (Bernay puis Évreux (Eure), Roissy-en-France, Livry, il s’acclimate d’abord de la « grossièreté du milieu » militaire, fait de « soldats d’occasion : paysans plus ou moins impotents arrachés à leur culture, poursuivis par le souvenir de leur champ, de leur femme, de leur enfant » dans une vie de garnison idiote où, infirmier de fortune, il pose des ventouses et prend des températures (page 15). Il parvient finalement à recevoir une affectation au front le 15 décembre. Ainsi, son journal pour 1914 et la quasi-totalité de 1915 est assez disert et ne comporte que 22 dates pour 17 mois.

C’est par piston du capitaine de l’Horme déjà au front qu’il accepte une place d’infirmier-aumônier au 2ème bataillon du 51ème R.I.T. C’est le 18 « après-midi » (page 23) que commence le sous-titre de son témoignage : « La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges ». Il intègre d’abord une compagnie de mitrailleuses mais finalement revient à la 4ème compagnie. Sa première prise de contact avec les territoriaux du front n’est pas très amène. Le 21 décembre, il assiste à une visite de malades et dit : « Quelle collection ! Il y a de tous les spécimens de déchets. Ne blaguons pas trop fort les Boches de leur levée en masse, la nôtre a ramassé bien trop d’estropiés » (page 25).

Il égrène ensuite au fil des pages ses premières fois, qui témoignent d’un acclimatation lente avec la guerre. Sa première séance de mitrailleuse le 24 décembre 1915, son baptême du feu le 28 suivant, la première fois qu’il franchit le parapet date du 4 mars 1916, première patrouille le 23 suivant, premier duel aérien le 17 mai, premier enterrement sur le front le 15 juin et quand il voit son premier allemand, à 4 kilomètres, le 16 juillet.

Mais il finit par trouver sa place et même par être accepté. Il dit : « Ils sont gentils pour moi, tous. Hommes, sous-officiers, officiers, me traitent volontiers en aumônier. Ça n’est peut-être pas profond, mais cordial » (page 38). C’est en effet son colonel qui lui confère ce statut le 23 mai en disant : « Votre rôle d’aumônier n’est pas de passer les fils de fer… » (page 65). Il se voit d’ailleurs comme un « soldat-camarade-aumônier » (page168) et donne l’impression d’un prêtre qui cherche toute sa guerre à se faire aimer de ses soldats, ces « pauvres diables qui souffrent des pieds à la tête » (page 211). De fait donc, il est manifestement « protégé » par les officiers qu’il côtoie, au moins pour les plus pieux, et donc certains lui commandent des messes. Il se considère ainsi parfois comme un « curé ambulant ». De fait, tout son témoignage donne la plus large part à son « ministère sur le font », faisant le plus possible messes partout où il le peut comme dans les villages de repos ou de l’arrière. Il intervient aussi auprès de la population (extrême onction ou confessions de civils voire (page 150) même une retraite de 2 jours au Grande Séminaire de Saint-Dié), catéchisme avec les enfants, jouissant pour cela d’une liberté certaine, parfois surréaliste, le transformant singulièrement en touriste en voiture parfois, favorisant son apostolat et donnant de fait à son journal de guerre le caractère d’un journal de prêtre à la guerre. Roserot de Melin est plus religieux que militaire, mais il fait la guerre toutefois. En cela, son témoignage, à l’échelon d’un régiment territorial, rejoint celui de Julien Schuhler, avec un mélange de guerrier et de religiosité omniprésente. Au cours d’un coup de main auquel il participe, passant ainsi le parapet, il récolte distinction (1ère classe) et citation, analysant longuement la différence entre cette dernière et la réalité de son « action au feu », soulignant la dissemblance entre arguties militaires et « École des Chartes » ! (pages 127, 128 et 157). D’ailleurs, le « tableau du communiqué », affiché sur les arches de la mairie de Saint-Dié génère les commentaires goguenards des civils qui disent : « C’est parler pour ne rien dire » (page 174).

Mais sa proximité avec le commandement n’empêche pas qu’il garde quand même un esprit critique pour ceux d’entre eux qu’il mésestime tel ce lieutenant M. (notons à ce sujet au passage que la plupart du temps les noms sont cités, saufs ceux qu’ils critique). En effet, il dit : « C’est l’occasion de noter combien ces chefs, terrés dans leurs bonnes maisons à l’arrière, ignorent tout de notre vie et froissent continuellement les hommes. Ils semblent prendre plaisir à agacer. Ils se piquent d’appliquer des consignes tatillonnes de temps de paix, ne comprennent rien à la psychologie du troupier actuel et se rendent odieux, eux qui ne souffrent que si peu de tous nos ennuis » (page 39). Il y revient le 16 juin 1916 quand le commandement prescrit de déplacer des chevaux de frise : « Travail idiot au surplus. Si les chefs se rendaient mieux compte de ce qu’ils commandent souvent ! » (page 69). Mais le bénéfice de ses liens particuliers avec le commandement lui permet de s’épancher et parfois d’intervenir pour les hommes mal traités ou dont le moral flanche par trop (page 213). C’est d’ailleurs ce qui le fait tenir aussi lui-même pendant toute la guerre, disant garder le moral pour le communiquer aux hommes qui l’entourent.

Sa vie est front est pour lui « bizarre » (page 59), mélange de différence sociale affichée et de camaraderie de frères d’armes, terme qu’il reprend quelques pages plus loin évoquant des « journées alternativement guerrières et pacifiques où la vie reprend ses habitudes corporatives, sa physionomie régionale, ses manies » (page 64). Il fustige la tendance, croissante d’ailleurs au fil du récit, du soldat à l’intempérance : « Ils sont braves gens, mais toujours le bidon, le satané bidon à la main » (page 74). Plus loin, il décrit : « Ce qui m’agace aussi, c’est l’incurable inconscience de ces troupiers. Ils refusent totalement à sortir de leur gangue grossière. Ceux d’en face sont trop mécanisés, ceux-ci pas assez. Ils seront superbes quand il le faudra, ils sont insupportables de manque de discipline, de sérieux dans l’ordinaire. La racine de ce vice, c’est qu’ils boivent » (page 105). En effet la « viande saoûle » (page 223) qu’il voit partout le dégoûte.

Il réserve aussi une place particulière aux soldats, « gensses du Midi », dont il aime la volubilité mais dont il se moque volontiers du caractère : « Il y a toujours quelque chose de comique dans cette éloquence méridionale et le naïf étalage de leurs pensées intimes » (pages 77 mais aussi 78, 99, 105, 106 et 147).

Il avoue souvent aussi sa propre peur. Le 21 juin 1916, il se demande : « Pourquoi la journée m’a-telle paru si lourde ? J’ai senti cette fois l’angoisse de la mort… je me suis senti révolté contre cette perspective… » (page 71) et il y revient dans les mêmes termes quelques jours à peine plus tard : « Est-ce pour cela que toute la journée, j’ai été nerveux ; nerveux. J’avais l’âme brouillée. Depuis mon arrivée, je n’ai pas encore eu cette lourdeur sur la poitrine, cette angoisse du lendemain, ce besoin physique de la certitude d’en sortir et de revoir les miens » (page 72). Il se recommande à Dieu lors des moments « chauds ». Il dit : « Pendant l’attente, j’ai fait le vœu d’aller à Lourdes si nous revenions sains et saufs, et pour que je sorte de la tourmente » (page 115). Il fera d’ailleurs ce voyage le 3 octobre 1918. Plus loin, il dénonce : « J’ai relu tout à l’heure mon acte d’acceptation de la mort… » (page 124). Car plus la guerre dure, plus il l’appréhende. Il dit, en janvier 1917 : « J’avoue que plus la guerre se prolonge, plus mon appréhension du feu est grande. Que vaut le dicton : s’aguerrir au feu ! Pas grand-chose, à mon avis, d’après ce que j’ai constaté chez les autres et chez moi » (pages 142 et 154). Il confesse plus loin encore : « Une balle claque. Je rentre d’instinct la tête dans les épaules, mais, honteux je regarde aussitôt autour de moi si quelqu’un m’a vu » (page 153).

De même il ne cache pas non plus ses moments de cafard. Car la guerre dure. Il dit, le 6 octobre 1916 : « Mais, si je ne disais pas que cette vie, j’en ai plein le dos, je mentirais comme une agence de propagande boche » (page 114). C’est parfois l’inaction dont il souffre qui l’invite à l’introspection qui lui fait dire : « Mais je suis dans un marasme vague et obsédant : la mort de François en fait le fonds. Il s’y greffe des éléments de cafard mal précisés et l’ennui, cet ennui ancien d’expérience, qui me prend lorsque le nouveau d’une situation est épuisé et que je vois net, dans tous ses recoins, le terrain où je me suis avancé » (page 89). La routine lui pèse aussi, début 1917 : « Quand j’étais « à l’arrière », j’imaginais la vie du front comme un cordial, un excitant qui devait empêcher l’âme de baisser. Mais non, la routine gagne tout. La lassitude des jours, l’accoutumance des périodes, les périodes de sécurité, et puis la naturelle propension à détendre le ressort trop longtemps comprimé, et puis la vulgarité des gestes et des mots, le sans-gêne moral des cantonnements : tant de choses créent une atmosphère où l’âme s’étiolerait vite si elle ne renouvelait pas sa provision » (page 161). Il s’interroge de même sur la guerre elle-même et, lucide, dit : « Dans la pratique, la guerre n’est qu’une horreur du corps et de l’âme » (page 162). Ce cafard est un révélateur de sa guerre tout en surréalisme tant y est attaché le sentiment récurrent de désœuvrement. Le 23 mars 1917, il rapporte : « Longue journée… si longue dans son désœuvrement. J’erre dans la montagne, le matin, et, l’après-midi, je flâne au bureau de la 4ème, sur le chemin, un peu partout, n’étant nulle part présent d’esprit. Car ces journées vides sont terribles pour le cœur et le cerveau. Les lourdes impressions de déracinement intellectuel et moral se font plus pressantes. Et le désir de sortir de ce cauchemar vous brûle jusqu’à la moelle de l’être » (page 163). Il cultive une certaine honte de son spleen récurrent, disant : « Je m’en veux de mes terreurs, mais elles me tenaillent bien durement » (page 178). Il ressent « toute la pesanteur de la guerre sur le dos » (page 209), ne trouvant une certaine consolation que dans les messes qu’il dit dans tous les lieux possibles.

Quelques fois contemplatif, il décrit les Vosges et sa beauté montagnarde, où la météo joue un rôle prépondérant, comme la lutte d’artillerie parfois formidables : « On eut dit une chevelure géante » après un bombardement sur le Violu (page 83) ou « Mais cette neige et ce silence, c’est comme un linceul et un tombeau. Et l’âme est tout alourdie » (page160). Il est également spectateur des combats sur la Cote 607, à quelques kilomètres au sud de sa position, par-delà la vallée de la Fave. Dans ce pays du bruit ou chaque coup de fusil résonne, se répercutant sur les montagnes, et où le canon s’amplifie par la topographie, il s’étonne également du silence. Il dit : « Est-il possible qu’à 800 m. des lignes il y ait ce calme absolu, un calme de tombe ? » (page 86).

Chartiste, il est avide de culture et introduit la littérature au front ; il lit plusieurs fois Gaspard à ses poilus, mais aussi Genevoix, Rédier ou Barbusse qu’il critique. Il évoque également sa thèse linguistique sur le patois et l’anthropologie des populations qu’il observe « in situ », comme ces lits vosgiens dont il décrit le caractère « bizarre » (page 83). Mais il connaît aussi parfois les naissances illégitimes ou les divorces de guerre, dressant quelques tableaux qui démontrent le poids de celle-ci sur les villageois vosgiens (pages 94, 100 ou 144). Baptisant un bébé malade, il lâche : « Son père ? – Ah, dame, son père ? » (…) « Il y en plus d’un sans doute ! » (page 144 et vap 152 et 159). Dès lors, des renseignements intéressants peuvent être par là-même dégagés sur cette anthropologie dans son témoignage. Le 27 septembre 1917, le commandement lui donne la mission de rédiger l’historiographie du régiment. Il dépouille alors JMO et registre des citations pour s’exécuter (page 203) et rencontre le lieutenant Dupuy, journaliste à l’Excelsior, qui réalise celui de la 41ème division (et qui sera publié en 1936 chez Payot, dans la collection de références de Mémoires, études et documents pour servir à l’Histoire de la Guerre mondiale sous le titre La guerre dans les Vosges. 41ème D.I. 1er août 1914 – 16 juin 1916).

Contrairement à nombre de poilus, Roserot de Melin évoque parfois ce qu’il fait en permission. À Paris, il constate que « La femme a une vogue extraordinaire en temps de guerre ! » (page 251).

Le 14 janvier 1918, il apprend le recensement des classes 1898 et avant pour être reversé dans des régiments d’active. « Son » 51ème R.I.T. sera d’ailleurs dissous le 12 juin suivant. Dès lors, la fin de son témoignage, à partir du moment où il est changé d’affectation, fin janvier, témoigne d’une certaine nouvelle errance, ressemblant singulièrement à celle de a première année de guerre. Il occupe plusieurs rôles, un temps inspecteur d’hygiène au camp de la Noblette, dans la Marne, et affectations. Le 1er avril, malade, souffrant de bronchite et de pleurite, et il connaît divers hôpitaux et finit par vivre le 11 novembre en convalescence à Polisy.

L’ouvrage comporte 24 photographies intéressantes et 2 cartes. Il comporte quelques fautes patronymiques et erreurs (ballade pour balade, ou l’utilisation, à plusieurs reprises, de l’expression mouler le café pour la mitrailleuse, incorrecte, celle de moudre le café étant le plus souvent utilisée par les soldats).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.

Page 13 : Troyes le 1er août 1914
16 : Paquets de bismuth
24 : Adèle et Germaine, nom d’abris de mitrailleuse
25 : Boue des Vosges, « bouillie genre sauce tomate »
: Mitrailleuse allemande de capture réutilisée
26 : Remise de croix de guerre à Neuvillers-sur-Fave
: Vue de baraquements : « Ça tient de la cale de paquebot avec sa double rangée de couchettes – et puis des chambres étroites taillées dans le tuf rouge »
: Baptême du feu à l’obus
27 : Surnom de vosgiennes
: Motif comique de punition ayant joué du piston (vap 28, augmentée par le colonel)
28 : Drapeau orné d’un Sacré Cœur
29 : Projecteur d’automobile
: Major, grossier personnage injuriant les malades
31 : Cherche vainement des shrapnels antiaériens
33 : Soldat avec un chien loup
34 : Pulvérisateur Draeger et appareil à oxylithe (vap 42 Vermorel)
: Vue de Saint-Dié « Mais vraiment trop de femmes et de fringants officiers, sous-officiers et soldats autour d’elles… à 7 kilomètres du front »
: Château du Spitzemberg, description, ossements découverts (vap 47 + poterie, 66)
39 : « Ça vaut la peine d’être vu un bataillon territorial en déplacement ! »
42 : Vue du général Bulot (vap 43)
43 : Entend le canon de Verdun (vap 44)
: Il brancarde et trouve que « c’est fichtrement dur » !
44 : Eradication de la barbe, conservation du bouc
45 : Récolte de la résine pour remplacer l’encens
: Vue du petit cimetière de Graingoutte
: Bruit de balle « susurrement d’abeille » (vap 46 « voûte de sifflements »
47 : Prisonnier allemand pensant qu’il allait être obligatoirement fusillé
58 : Lutte épique de rats (vap 159)
63 : Boules lyonnaises
: Prescription de « plus de députés dans les régiments de leur circonscription » vap 64 la note du Gal en chef n°9972 : « les fils ne pourront être autorisés à servir dans le corps de leur père »
64 : Journaux allemand étalés sur des barbelés, récupération par une patrouille, « fielleuse et nauséabonde Gazette des Ardennes, – sale cuisine, oh combien habile ! de tous les éléments qui peuvent nous exciter les uns contre les autres, le tout dans ce gros bluff allemand où ils sont passé maîtres »
: Lyonnais : « genre de parisianisme, avec une touche méridionale dans le parler »
67 : Prise d’armes dans un pré de Robache avec Claret de la Touche, Olris et Bulot
72 : Mort de Funck-Bentano (vap 81 la description du lieu)
: Rate Pierre Loti de peu (voir sa notice in Loti, Pierre)
73 : Bombardement de St-Dié, 48 obus et un enfant de 4 ans tué
74 : Exhumation d’Albert Schwarz, né le 8 avril 1881 à Saint-Laurent (Vosges) soldat au 152ème R.I. tombé le 21 septembre 1914
79 : Mort par accident de grenade (vap 94, 176 d’un soldat mort en permission d’un accident de voiture)
: Vue de Gustave Bourgain, peintre de Marine
80 : Entend des chants allemands et des voix de femme derrière « .. la barrière terrible qui est entre nous »
85 : Critique Genevoix (vap 180) et Rédier (vap 151 Barbusse)
88 : Moulin-jouet sur un ruisseaux (voir en cela également Martin, Henri)
94 : Divorce dû à la guerre (vap 100 sur une dissolution de foyer à l’encans)
96 : Soldat brocanteur
97 : Chat
99 : Serpentin d’étoiles et anneaux de serpent lumineux des fusées
: Imperméable Mackintosh
101 : Vue d’un allemand déserteur disant qu’il reste un an de guerre (06.09.1916) (vap 126 un déserteur polonais allemand (de Posen))
106 : Rêve d’une visite dans les tranchées allemandes
109 : Sur les récompenses. « L’histoire des récompenses au front, si elle était écrite un jour, offrirait quelques bizarres contradictions ». « Bizarre et… pénible ». Exemples
115 : Tir ami
118 : Sur l’ambiance à Paris : « Et d’ailleurs, ce Paris qui s’amuse avec nos soldats de la grande guerre… »
: Evoque l’idée néfaste de « guerre kilométrique »
123 : Bérets de la section franche
124 : Accident de crapouillot
125 : Coup de main faisant 16 prisonniers à Frapelle, il y participe
127 : Prisonnier blessé maltraitée par un soldat
128 : Homme blessé au fusil de chasse
132 : Lemaire, ancien maire du Ban-de-Sapt
: Pavillon Jules Ferry à Saint-Dié
133 : Entend le canon de Verdun
134 : Bât le seigle
135 : Femme considérant que les Allemands faisaient moins de dégât que les Alpins
136 : Harmonica quadruple acheté à Genève
149 : Cas de lâches
150 : Tentative de suicide
157 : Pain gâché
160 : Manteau camouflé du général Garbit
161 : Photo d’un groupe franc
166 : Vue d’une cousine de M. Gérard qui raconte 30 mois d’occupée à Laître et dans l’Aisne, subterfuges pour cacher de argent, montre, bague dans les cheveux ou un ourlet (vap 174)
177 : Allemand achevant un blessé au couteau
180 : Fusil-mitrailleur au bruit de crécelle
184 : Chapelle Sainte-Claire
186 : Laage, aviateur abattu entre les lignes et sauvé par une patrouille, son récit
192 : Concours de mitrailleurs (que Roserot trouve inutile)
: Gros obus avec un bruit de trolley, (vap 200 bruit de métro)
204 : Assiste à un Conseil de guerre(vol d’un sac d’avoine par un artilleur)
212 : Canne artisanat de tranchée
: Scierie de Denipaire (vap 222)
230 : Classe 1919 : « Pauvres gosses ! S’ils avaient vu ce que nous avons vu ! »
235 : Voit Fonck
: Football-association différent de rugby
: Poilus jaloux des Italiens : « Ils sont vexés que les Italiens viennent chez nous pour faire les travaux de l’arrière, tandis que nous allons chez eux… à l’avant »
239 : Carte de pain : « Nous avons ri des Allemands quand ils ont imaginé ce système de prévoyance »
251 : Assiste à une conférence « propagande »

Prouillet Yann, février 2026

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Watkins, Owen Spencer (1873-1957)

Avec les français en France et en Flandre, Owen Spencer Watkins, Berger-Levrault, collection La guerre – les Récits des Témoins, 1915, 114 p.

Résumé de l’ouvrage :
Owen Spencer Watkins, révérend et aumônier du corps expéditionnaire britannique est versé, à Dublin, le 16 août 1914, à la 14e ambulance de 14e brigade de la 5e division. Il débarque en France, au Havre, et le 22 août est embarqué en train pour la région de Valenciennes. Par 9 lettres-tableaux qui se succèdent depuis cette date jusqu’au 31 décembre 1914, l’auteur nous fait vivre successivement la retraite de Mons et la bataille du Cateau (jusqu’au 6 septembre), la bataille de La Marne, celle de l’Aisne, la poursuite vers le nord, la résistance sur la ligne Béthune – Arras – La Bassée, la route de Calais barrée, la bataille d’Ypres – Armentières et la fixation du front préliminaire au premier hiver de guerre. Un appendice, en forme de post-scriptum, révèle, avant l’impression de l’ouvrage (déposé en octobre 1915), le destin de quelques hommes cités, le plus souvent tués dans l’exercice de leur mission.

Eléments biographiques :
L’ouvrage s’ouvre sur une notice biographique des éditeurs qui indique que le révérend Owen Spencer Watkins est né le 28 février 1873 à Southsea, un quartier du sud de Portsmouth (Angleterre). Son père, Owen Watkins, est lui-même révérend, pionnier du champ missionnaire de l’Afrique centrale. Il fait ses études à l’école de Kingswood et au Richmond college. En 1896, à l’âge de 23 ans, il est aumônier wesleyen auprès de la garnison militaire de Londres. Il sert également ailleurs qu’en Angleterre, dans le corps d’occupation en Crète (1897-1899), fait partie de l’expédition du Nil et prend part à la bataille d’Omdurman, qui se déroule le 2 septembre 1898 au Soudan, pendant la guerre des mahdistes. Il fut un des quatre aumôniers qui célébrèrent le service commémoratif du général Gordon, mort le 26 janvier 1885 à Khartoum. En 1899-1900, il se rend dans le sud africain et prend part aux batailles de Lombard’s Kop, de Nicholson’s Neck, au siège de Ladysmith, de Majuba, etc. Ces quatre années de campagnes lui apportent plusieurs citations à l’ordre du jour de l’Armée, la médaille de la Reine et la médaille de l’Egypte, avec plusieurs agrafes. Il attrape manifestement en Afrique une malaria qui le rattrape sur le front. Il parvient toutefois, par ses relations, à éviter l’hôpital de la Base, disant : « Une ambulance n’est pas faite pour s’encombrer de malades » ! Nommé honorary chaplain de 3ème classe le 19 août 1910, il est délégué à la conférence œcuménique de Toronto et aumônier du corps expéditionnaire britannique en 1914, promu à la second classe, ayant rang de lieutenant-colonel. Bien qu’il n’en parle pas dans sa lettre du chapitre V, de l’Aisne au nord de la France, correspondant à la période du 1er au 17 octobre 1914, il est cité à l’ordre du jour par le maréchal sir John French lui-même le 8 octobre. Grand amateur de golf, il a publié avant la guerre plusieurs ouvrages sur son expérience et sa mission africaines. Il réside à la publication du livre, qu’il dédie à sa femme, à Londres, dans le quartier de West Ealing. O.-S. Watkins sera une figure importante dans le développement de l’aumônerie méthodiste et poursuivra sa carrière d’aumônier général. Il quitte l’armée en 1928 et décède en 1957.

Commentaires sur l’ouvrage :
Cet ouvrage est de définition composite, ayant l’apparence d’un carnet de guerre, dument daté, aux noms restitués et au suivi géographique précis, facile à suivre, mais qui indique une suite de tableaux de guerre formés de 9 lettres écrites du 16 août au 31 décembre 1914. L’auteur rejoint l’ambulance de campagne n°14, formée à Dublin, le 16 août 1914, formation sanitaire du Corps Expéditionnaire Britannique (CEB). Embarqué sur le City of Benares, le navire transporte les éléments sanitaires de la Division (entre autres l’hôpital de la Base et son ambulance), il côtoie quatre aumôniers de l’Eglise anglicane et un catholique. Le 22, l’ambulance embarque dans un train à destination de Valenciennes alors que la bataille de Mons est déjà commencée. Mais les marches épuisantes successives vers le nord se heurtent au gros des troupes allemandes qui foncent vers le sud ; c’est la retraite, les premiers secours de l’ambulance à peine déclenchés. La marche vers le sud, par Cambrai, à partir du 26 août, lui fait côtoyer des hommes de toutes armes, agissant au secours des blessés en retraite de Mons ou du Cateau, ce jusqu’au revirement de La Marne, qu’il vit, le 6 septembre, au sud de la rivière, à Saacy. La retraite changeant de camp, la bataille de l’Aisne s’engage suivie d’une remontée effrénée en direction du nord, jusqu’à la Belgique, engagé dans la terrible bataille d’Ypres où le front va finir par se cristalliser à l’entrée de l’hiver. L’ouvrage permet d’entrer dans l’organisation du C.E.B., des différents régiments qui le composent, issu des villes ou des comtés, et des grandes unités qui prennent le nom de leur commandant. Il permet également de toucher du doigt l’action du témoin, sanitaire, médicale mais aussi sacerdotale, même si la diversité des obédiences religieuses anglaises apparaît clairement en filigrane. Mais paradoxalement il exerce peu son ministère, avouant même que la première messe qu’il peut donner au front survient seulement un dimanche de la fin de septembre (p. 47), un mois environ après son départ d’Angleterre. Il s’en ouvre (p. 74) disant : « Quant à l’œuvre d’aumônier, qu’importe ? (…) Peu d’occasions de réunir les hommes en un office solennel ». Peu d’erreurs sont décelées et les épisodes d’espionnite, réelle ou supposée, sont le reflet de la période d’écriture. Il ne sont pas totalement absents toutefois, avec une concentration de multiples cas rapportés (allemands déguisés, signaux lumineux, nuages de fumée ; ailes de moulins, trahison des habitants) (page 81). Existent aussi de rares exagérations (comme ce soldat blessé d’une balle « pénétrant dans la nuque (..) (et) ressorti[e] par la bouche » qui s’exprime aussi héroïquement que sans séquelle !) (page 69) ou ces tireurs allemands embusqués dans les lignes anglaises (p. 86), ne gêne pas fondamentalement le témoignage globalement crédible et opportun. L’ouvrage est titré « avec les français » mais ceux-ci sont relativement peu présents dans le récit qui n’est pas non plus teinté de francophobie exacerbée. Il n’aligne pas non plus les outrances de la « bochophobie », également courante dans les ouvrages ayant cette date d’écriture (1914) ou de publication (1915). Certes le livre met en avant sa « communauté », il dit : « Il n’y a vraiment pas dans l’armée anglaise d’hommes plus braves et plus remplis d’abnégation que les infirmiers et les brancardiers du corps médical » (p. 42). Pendant la bataille de l’Aisne, Owen Spencer Watkins aligne le chiffre des pertes des quatre premières journées de la bataille de l’Aisne : « 13 officiers et 450 blessés passèrent par l’ambulance n°14 ; les aumôniers enterrèrent 2 officiers et 230 hommes. Combien furent accueilli par d’autres ambulances ou inhumés par d’autres aumôniers, il est impossible de le savoir » (p. 46), y revenant quelques jours plus tard, disant, dans le chapitre Béthune – Arras – La Bassée : « Pendant les trois jours de notre présence au front, il ne passa pas moins de 100 officiers et de 3 000 soldats par la 14ème ambulance de campagne, à destination de l’Angleterre ou des hôpitaux de la Base » (page 74 ». Précis sur les lieux cités, le parcours de l’ambulance d’O.S. Watkins (p. 42) est aisé à suivre. Il contient aussi, par son long périple entre Paris et la Belgique, des éléments anthropologiques à noter. Par exemple, il décrit, dans les environs de Villers-Cotterêts : « En beaucoup d’endroits, les villageois veillèrent toute la nuit ; devant leurs maisonnettes, ils dressèrent des tables couvertes de rafraîchissements qu’ils distribuèrent aux troupes qui passaient d’heure en heure – café, thé, pain et beurre, tablettes de chocolat, fruits, cigarettes, gâteaux ; il est probable que tout ce qui pouvait se manger, se boire et se fumer fut consommé longtemps avant le passage de la queue de la colonne » (page 55). L’ouvrage est également intéressant sur le contraste entre l’armée anglaise, non basée sur la conscription universelle, et qui révèle, après la bataille de la Marne, l’absence de renforts due à une armée régulière exsangue dès les premières semaines de guerre (voir pages 89 et 90). Owen Spencer Watkins rend hommage à cette armée et aux sacrifices des soldats du CEB Il dit : « Point de renforts, pas de réserves, rien qu’une mince ligne khaki tenant opiniâtrement en respect des armées allemandes écrasantes » (p. 90) en plein cœur de la bataille d’Ypres en octobre.

L’ouvrage est enrichi d’une carte, d’un portrait de l’auteur et de 6 intéressantes illustrations montrant officiers et personnels de l’ambulance, malades et blessés dans l’église de Dranoutre ou l’ambulance dans un hameau proche du village.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 14 : Respect du drapeau de la Croix Rouge planté sur un tertre près de la gare d’Honnechy (Belgique). Horreur de l’ambulance
15 : Evoque des tranchées dès le 26 août
: Français en retard ou ayant battu en retraite
19 : Voiture hippomobile filtre pour la potabilité de l’eau
25 : Voitures anglaises portant des inscriptions des maisons de commerce
26 : Inscription sur les maisons pour éviter le pillage, parfois respectées par l’ennemi
27 : Bravoure des éclaireurs à moto, étudiants d’Oxford ou de Cambridge
28 : Vision émouvante d’un enterrement et de la participation de la population au traitement du corps en amont (vap 45)
34 : Assainissement du champ de bataille et enterrement des « braves allemands »
37 : Explication du surnom de Tommy : « À une certaine époque, les soldats anglais reçurent un calepin sur lequel ils devaient inscrire leur nom, le numéro de leur régiment et certains détails les concernant personnellement. Une formule imprimée fut jointe au calepin comme modèle à suivre. Thomas Atkins fut le nom hypothétique choisi par l’autorité militaire. Ce nom s’étendit au calepin, puis au soldat lui-même ».
59 : Sur la couleur de l’uniforme anglais : « Notre khaki est sans doute plus pratique, mais paraissait bien terne et bien sale à côté » de celui des cuirassiers
61 : Sur les apports inestimables des véhicules transformés en ambulances par des particuliers
63 : Saccages allemands, consommation des bouteilles et corvée de nettoyage (fin 64)
66 : Croix de Victoria, décoration instituée en 1856, décernée pour haut fait de guerre, avec rente annuelle de 250 francs
80 : Note sur la ceinture Sam Browne, large ceinture de cuir portée par les officiers anglais et imaginée par le général Sam Browne, qui se fit connaître particulièrement à l’époque de la révolte des Cipayes en 1857
80 : Espionnite multiple : allemand déguisé, signaux lumineux, nuage de fumée ; ailes de moulin, trahison des habitants
83 : Autobus londoniens transportant les troupes
86 : Tireurs embusqués dans les lignages anglaises, débusqué pas des gendarmes
88 : Note sur la chanson, sur la route de Tipperary, composée dans les premiers mois de la guerre par Harry Williams et Jack Judge
: Général von Kluck surnommé « Vieux five o’clock », vap 103 « Têtes carrées »
89 : Plaisanterie : « Il y a probablement une armée de Kitchener, mais pas un des pauvres diables qui sont ici ne vivra assez longtemps pour la voir arriver ! »
90 : Premiers froids dans la bataille d’Ypres
92 : Eloignement de l’ambulance (16 kilomètres aller-retour), trajet
96 : On entend le son du canon depuis Folkestone (première permission, 7 jours, du 23 novembre au 1er décembre)
: Visite du roi et du Prince de Galles, remise de décorations
101 : Être « fricassé », être cuit, avoir « du chien », du courage
106 : Foot au front et note sur la différence entre foot-ball Rugby et foot-ball Association
107 : Docteurs soignant gratuitement les nécessiteux, réfugiés et paysans ruinés par la guerre, état sanitaire des hommes
109 : Vue de Noël 1914 anglais

Yann Prouillet, 12 mai 2025

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Dutoo, Charles (1886-1964)

Résumé de l’ouvrage :

Les mémoire d’un chef de fanfare, Charles Dutoo, Ets Douriez-Bataille éditeur, 1963, 96 p.

Aumônier du 56e BCP, l’auteur, au début des années 1960 couche sur le papier ses mémoires de guerre et notamment le rôle qu’il accepte du successeur de l’emblématique colonel Driant, mort dans les premiers jours de la bataille de Verdun, le commandant Berteaux, de monter une fanfare régimentaire. Bénéficiant pour ce faire d’un appel de Maurice Barrès dans la presse, 6 000 francs sont collectés, permettant la créant de l’ensemble musical, l’acquisition des partitions et des instruments. Un appel « aux chasseurs ayant des connaissances musicales et la pratique d’un instrument » reçoit la candidature de 50 d’entre eux. La fanfare est ainsi rapidement montée, avec 28 exécutants, majoritairement des gars du Nord et du Pas-de-Calais. La générale se passe à la tête des troupes en traversant Belfort en mai 1916. Dès lors, la formation se produit au gré des mouvements du bataillon, se rodant au camp d’Arches, dans les Vosges, puis sur la Somme en juillet, dans le secteur du fort de Vaux et en Champagne en 1917. La formation accompagne les messes ou les visites d’autorités, distrayant les soldats entre deux attaques. Parallèlement à la vie de son unité sonore, Dutoo relate sa vie particulière d’aumônier-musicien au front. Il raconte le côtoiement étonnant des soldats noirs du Bataillon du Pacifique, dont le roi de l’île de Lifou. Musicien bien entendu, l’auteur explique le fonctionnement de son « unité », son registre, ses archives, bientôt complété par une chorale. L’hiver 1917 se passe en Alsace avant un retour en Champagne à l’été 1918. Il est en Flandre et participe aux derniers combats en Flandre belge à la fin de la guerre lorsque le 15 octobre, à 10 heures du matin, il est blessé à la jambe par un éclat d’obus. C’est sur la place d’Avranches qu’il participe à la joie délirante de la population à l’annonce de l’Armistice. Il vit ces grandes journées en territoire belge, défilant avec la 77e Division avant d’entrer en territoire allemand aux premiers jours de 1919, logeant ses fanfaristes chez des allemands. Il décrit enfin la dissolution du 56e bataillon, réparti dans les 9ème et 18e BCP, lui-même étant versé au 9ème. Le 29 mars 1919, à Mohon, dans les Ardennes, il est démobilisé pour reprendre son service de vicaire à l’église Saint-Etienne de Lille.

Eléments biographiques :

Charles Dutoo nait le 20 avril 1886 à Tourcoing, dans le Nord. Il fait ses études au collège du Sacré-Cœur, où il cultive très tôt sa vocation religieuse. Il entre au Grand séminaire à Cambrai et Saint-Saulve, près de Valenciennes et fait entre temps son service militaire au 8e BCP à Amiens. Il est ordonné prêtre le 7 juillet 1912 et est nommé professeur au collège de Tourcoing. C’est là que la guerre le mobilise au 26e BCP, celui du colonel Driant, dont il devient l’aumônier. Il retrouve à Tourcoing le 4 décembre 1918 sa mère, « que je n’avais pas revue depuis 4 ans ». Après la guerre, il reprend son métier de vicaire pendant 10 années puis devient sous-directeur puis directeur diocésain des Œuvres de Lille pendant les 18 années qui suivent. Il est également Pasteur à Notre-Dame-de-Fives et curé-doyen à Lille Saint-Maurice. Il fonde l’Action civile ouvrière puis l’Action catholique, ayant une action sociale tournée vers les « humbles gouvernantes de presbytère, à ces femmes qui par leur dévouement caché aident le ministère des prêtres pour un salaire souvent modeste » (selon un discours posthume anonyme). Il restera très marqué par la guerre et décède de longue maladie le 27 janvier 1964 à l’âge de 78 ans. Il était chevalier de la Légion d’honneur, et avait également reçu la Croix de guerre et la Médaille militaire.

Commentaires sur l’ouvrage :

Le témoignage de l’aumônier-fanfariste du bataillon des chasseurs de Driant Charles Dutoo est par cette fonction un livre de souvenirs singulier. Même si peu profond dans sa matérialité testimoniale, souvent se raccrochant aux secteurs parcourus, un peu moins précis sur les dates, il permet toutefois de retracer la réalité peu connue d’une fanfare de bataillon au front, activité périphérique le plus souvent dévolue au service de santé, ainsi que son animation musicale dans la guerre. Constituée par la conjonction de la volonté, « le rêve » du colonel Driant et l’appui de Maurice Barrès pour sa constitution, Dutoo n’élude rien de sa création, de son économie, de son fonctionnement, de ses œuvres et autres caractéristiques (comme la création périphérique d’une chorale) en replaçant cette existence dans les différents fronts de sa Grande Guerre, entrant par cette relation dans le champ testimonial. Ceci principalement de 1916 à la dissolution du bataillon (28 février 1919) et sa démobilisation (31 mars 1919). Mais il n’est pas seulement musicien ; sa tache au front est également la gestion des morts et le renseignement des vivants. Il dit à ce sujet : « Les lendemains d’attaque, je recevais toujours une avalanche de lettres. Familles ou amis voulaient apprendre de l’aumônier où, quand et comment leur être cher était tombé. Après avoir trié prudemment ; on comprend pourquoi, toute la correspondance du défunt, je renvoyai aux siens les modestes mais précieux souvenirs, qui alimenteraient sa mémoire, peut-être au cours de plusieurs générations » (page 29). Plusieurs descriptions de cette tâche sont à relever dans l’ouvrage. Dutoo décrit également son côtoiement avec les soldats d’un Bataillon du Pacifique et de son roi.

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 30 : Monseigneur de Liobet, évêque de Gap, futur archevêque d’Avignon, atteint par la loi Dalbiez, versé à 42 ans dans une division du 30e corps.
32 : Chasseur mort de froid
33 : Fouille les morts pour restituer objets et documents, rédige des cartes macabres à l’intention des familles
: « Il n’y a avais plus [à Verdun] que des ossements et de la poussière ! Je me disais que le sol de Verdun était réellement fait de la cendre des morts : que la terre entière aussi était faite de tous ceux qui nous avaient précédés, depuis des millénaires, et que l’Eglise avait raison de nous rappeler chaque année que, comme les autres, « nous sommes poussière et nous retournerons en poussière »»
34 : Ramassage des corps éclatés
37 : Nom et paternité de morceaux joués par la Fanfare
40 : Espionnite, affaire des signaux, en fait une chasse aux pigeons
45 : Nécrophores (insectes) empêchant le transport des corps, traînés sur le champ de bataille
: Constitution d’un cimetière, gravage des noms sur des boîtes de conserve, carte des croix
48 : Baptême de l’air proposé aux officiers au repos
52 : Bataillon du Pacifique, nom de roi, difficulté climatique et repos à Saint-Raphaël, utilisation privilégiée du tutoiement, hommes champions du lancer de grenade (fin 55)
65 : Kouglof appelé gouqueloupf
80 : Sur les caves de Reims
84 : Reçoit en don d’un prisonnier allemand un parabellum
86 : Aime son Adrian, « ce cher casque « ennobli », lors de ma démobilisation, d’une visière supplémentaire de cuivre »
92 : Démobilisé, il reçoit « un costume civil gris de douteuse qualité », le costume Abrami.

Yann Prouillet,16 avril 2025

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Duffy, Francis (1871-1932)

Pendant la Grande Guerre, ce prêtre catholique canadien a été l’aumônier du 69e régiment d’infanterie de la Garde Nationale de New York, composée majoritairement d’immigrants irlandais. Il est l’ecclésiastique le plus décoré dans l’histoire de l’armée américaine.

Né en 1871 au Canada, dans l’Ontario, Francis Duffy émigre à New York. Ordonné prêtre en 1896, il enseigne la « psychologie philosophique » au séminaire de Yonkers et édite la New York Review, que l’archevêque de New York réussit à faire interdire en raison de son contenu jugé trop « moderniste ». Nommé dans une paroisse récemment créée dans le Bronx, Francis Duffy devient également aumônier militaire, ce qui lui vaut d’accompagner les troupes américaines lors de la guerre hispano-américaine de 1898 à Cuba.

Quand le 69e régiment de New York est envoyé en France, en 1917, Francis Duffy accompagne les hommes dont il a la charge spirituelle. Après la période d’entraînement militaire, pendant laquelle il célèbre de nombreux mariages, il débarque à Brest avec son régiment le 12 novembre. Le régiment rejoint les Vosges puis les secteurs de Lunéville et de Baccarat, en Meurthe-et-Moselle. Viendront ensuite la bataille de l’Ourcq, l’offensive de Saint-Mihiel, la bataille de l’Argonne puis l’occupation en Allemagne. Francis Duffy ne se contente pas d’assurer les services religieux et de veiller au moral des troupes, il accompagne également les brancardiers au cœur même des combats. Le lieutenant-colonel Donovan considère que le rôle de Francis Duffy dépasse celui d’un simple aumônier. Il est même question de lui attribuer le poste de commandement du régiment.

Les mémoires de guerre de Francis Duffy regorgent d’informations précises sur les localités françaises où stationne le 69e régiment et de commentaires sur la population civile. On y suit la vie quotidienne du régiment, avec pour fil conducteur l’esprit irlandais qui unit ces fils et petit-fils d’émigrés de la verte Erin. L’ouvrage remplit à la fois les fonctions d’histoire régimentaire et de récit personnel. Cette double orientation s’explique par la genèse du livre. Francis Duffy a en fait repris le manuscrit de son ami, le poète Joyce Kilmer, converti au catholicisme, qui avait entamé la rédaction de l’histoire du régiment avant d’être tué en 1918 au cours de la bataille de l’Ourcq. Duffy avait au départ l’intention de continuer dans la veine du manuscrit de Kilmer, mais on l’avait incité à y relater également ses propres souvenirs. Comme de nombreux autres mémoires d’aumôniers, l’ouvrage de Patrick Duffy est un témoignage très documenté qui se distingue par la qualité de son écriture.

Après la guerre, il prend en charge la paroisse de Holy Cross, à New York, et y restera jusqu’à sa mort en 1932.

Extraits :

Dimanche 17 mars 1918

Nous n’avions pas de cathédrale pour notre messe de la Saint Patrick mais le lieutenant Austin Lawrence a demandé aux médecins Jim McCormack et George Daly de me trouver un coin dans les arbres où ma soutane blanche ne risquerait pas d’être repérée. Les hommes qui en avaient l’autorisation se glissèrent hors des tranchées pour assister à l’office.
Plus tard dans la matinée, j’ai également célébré une messe en arrière, au camp New York, pour le 2nd bataillon. Là aussi nous étions dissimulés par de jeunes bouleaux sur un terrain en pente. Les hommes n’ont pas bougé quand le clairon a retenti pour signaler un aéroplane ennemi. Je leur ai décrit les anciennes fêtes de la Saint Patrick en leur disant que nous étions mieux ici. Les dirigeants de notre pays nous avaient appelés pour que nous nous battions au nom de la liberté et du droit des petites nations. Nous combattons pour cette noble cause au nom de notre pays et de l’humanité toute entière, sans oublier le cher petit pays d’où venaient tant d’entre nous et que nous aimions tous.

(…)
Après la bataille / Forêt de Fère – Août 1918
En une seule bataille, presque la moitié de nos forces a disparu. Cinquante-neuf officiers et mille trois cents hommes ont été mis hors de combat. Parmi ceux-ci, treize officiers et deux cents hommes sont morts. Les blessés graves sont nombreux. Mais en dépit de ces pertes, de la douleur qu’elles occasionnent et des maladies, les hommes sont étonnement enthousiastes. Ils ont obtenu ce qui compte le plus pour un soldat : la victoire. Et ils savent maintenant que les adversaires qui ont dû se replier faisaient partie de la célèbre Garde Prussienne, la fine fleur de la machine de guerre allemande. Le 69e a de nouveau été à la hauteur de sa réputation.
Je suis allé interroger les survivants pour la chronique que j’écris sur le régiment. Je peux avouer, tandis que je réécris ces chapitres, que j’ai dû attendre des mois pour obtenir des informations détaillées auprès des blessés. Au lendemain de la bataille, ceux qui étaient le plus en mesure de me livrer le récit des événements étaient allongés sur des lits d’hôpitaux, souffrant atrocement, mais toujours animés du courage et de la dévotion de leur race, attendant avec impatience le jour où ils pourraient reprendre leur dangereux poste au sein de leur cher régiment. Ce sont les véritables héros de la guerre. Il est facile de s’engager sur le coup de l’émotion mais l’heure de vérité sonne quand, après avoir fait face à la perspective d’une mort brutale et avoir enduré des douleurs sans nom, le combattant insiste, malgré les offres de service allégé que lui proposent des officiers prévenants, pour reprendre sa place en ligne auprès de ses camarades. Et maintenant que la guerre est terminée, rien ne me remue autant le sang que l’arrogance mesquine de certains majors qui rejetaient les requêtes de ces hommes souhaitant endosser à nouveau l’uniforme (dont beaucoup avaient été blessés plusieurs fois).

Francis Grembert, décembre 2018

Father Duffy’s Story, Francis Duffy et Joyce Kilmer, George H. Doran Company, New York, 1919
Duffy’s War: Fr. Francis Duffy, Wild Bill Donovan, and the Irish Fighting 69th in World War I. Stephen L. Harris, Potomac Books, Washington, 2006

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