Emmanuel Geisler, La guerre au quotidien. Carnets et lettres d’Emmanuel Geisler et de ses proches de 1914 à 1918, Montélimar, éditions Marie de la Baume, 2013, 405 pages
Résumé de l’ouvrage :
Emmanuel Geisler (1895-1976) est le fils d’une grande famille propriétaire forestier et de fabriques de papier des Vosges, disposant d’un château, celui des Châtelles, à Etival-Clairefontaine, près de Raon-l’Étape. Il intègre le 10ème BCP le 18 décembre 1914 et arrive sur le front d’Artois en juin 1915. Il termine sa guerre lieutenant au 19ème BCP. S’il tient d’abord un carnet de guerre, ce sont surtout les lettres qu’il écrit à sa mère et à sa famille qui sont aussi publiées, ce jusqu’au 20 novembre 1918. L’ouvrage est complété des notes journalières de Jean Arnoux, tenancier de café du centre de Raon-l’Étape, des souvenirs de Maria Braconnier, cuisinière du château, puis par deux lettres de Michel Geisler, frère d’Emmanuel, écrites en octobre 1914, d’autres lettres de Jacqueline et Louis de Longeaux, de septembre 1914 à juin 1916 et d’une généalogie.
Éléments biographiques :
Emmanuel Henri Marie Geisler est né le 30 décembre 1895 à Etival-Clairefontaine de l’industriel Gabriel Louis (qui meurt subitement en février 1914) et de Marie Ernestine Amélie Genin dont il est le 7ème enfant. Il épouse à Versailles le 28 décembre 1925 Berthe Albertine Jeanne Le Tellier avec laquelle il aura 6 enfants. Il décède à Etival le 9 mars 1976. Dans une lettre écrite en 1974, il résume son accession aux différents grades dans sa campagne : « Chasseur de 1ère classe mon baptême du feu au « Bois Carré », du 15 au 19 juin 1915, comme je redescends seul de mon escouade on me nomma caporal » (…) Le 15 août suivant, toujours pour boucher les trous, je fus nommé sergent, je fus même sergent fourrier » (…) puis sergent grenadier. (…) À la fin de l’année [1915] je fus déjà proposé comme sous-lieutenant et comme je n’avais pas 20 ans on ne me nomma à ce grade qu’en redescendant de Verdun en 1916, car à Verdun j’avais commandé en fait la section où je me trouvais [5ème compagnie] et 2 ans après, c’est-à-dire au début de mai 1918, j’obtins réglementairement ma 2ème ficelle ». Son dossier de Légion d’Honneur est effectivement plus précis quant à ses grades : Entrée en service le 19 décembre 1914 comme chasseur de 2ème classe au dépôt du 10ème BCP. Caporal (5ème compagnie) sergent du 11 juin 1915 au 4 mai 1916. Sous-lieutenant chef de section à titre temporaire (compagnie hors-rang) (page 137) du 5 mai au 18 septembre 1916. Officier-adjoint du commandant de compagnie, agent de liaison du Corps à la Brigade, du 19 septembre au 9 novembre 1916. Officier de renseignement du 10 novembre 1916 au 10 mai 1918, lieutenant de renseignement du 11 mai 1918 (il fait un stage dans l’aviation en septembre et dit commander un compagnie le 7 novembre) au 15 janvier 1919, lieutenant chef de section du 16 janvier au 22 août 1919 et démobilisé le 23 août suivant pour devenir à son tour industriel.
Il traverse sa campagne en multipliant les miracles ; il reçoit une blessure superficielle par éclat d’obus au mollet droit au Fort de Vaux le 7 avril 1916, légèrement touché au milieu de 3 morts et de deux autres blessés. Il dit à sa mère la concernant : « Dites-vous que j’ai été protégé » (page 179), avoue une autre blessure légère au cou résultant d’un accident de grenade (page 193), confie une ecchymose et avoir été très légèrement gazé le 8 juin 1918 (page 259). Il dit aussi avoir fait une « sorte de crise de paludisme » (page 258) mais n’était-ce pas la grippe espagnole ?
Il est cité le 18 juillet 1915 et le 16 septembre 1916 (transmission d’ordres sur le champ de bataille), en juin 1918 (organisation d’observatoires) et le 29 octobre 1918 (liaison et reconnaissance). Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur le 20 juillet 1927.
Ayant 6 enfants à la seconde déclaration de guerre, il ne sera pas mobilisé en 1939. Bachelier es-lettres, il deviendra président-directeur général des Papèteries de Châtelles. Il exercera également les fonctions de président du Syndicat général des Fabricants de papiers, cartons et celluloses jusqu’en 1945, conseiller de la Banque de France. Localement il exerce aussi les fonctions président de la Société de Secours Mutuels « La Bienfaisante » de Raon-l’Etape, des Anciens Combattants et de Sidi de la même ville et de l’éphémère Association des Anciens de Lorette des Vosges.
Commentaires sur l’ouvrage :
Témoignage majeur à plus d’un titre, les correspondances et le carnet de guerre d’Emmanuel Geisler permettent d’appréhender la guerre d’un jeune fils d’industriel qui entre dans le conflit au seuil de ses vingt ans, conservant toute sa guerre son lien avec une mère universellement aidante. Son aspect juvénile est souligné dans une lettre reçue par cette dernière le 21 mai 1916 : « J’ai à côté de moi le plus beau des sous-lieutenants de chasseurs à pied. (…) Il a un petit air d’avoir quinze ans et une physionomie rieuse et fine qui retient les regards et la sympathie. Son capitaine me l’a présenté comme un homme de confiance. À 20 ans, c’est toujours un titre flatteur » (page 187). Le 23 juillet 1916, il lui écrit : « Ce n’est pas la qualité d’officier qui m’empêche d’avoir 20 ans et d’aimer retrouver une Maman » (page 193).
L’ouvrage s’ouvre sur un très intéressant écrit qu’Emmanuel intitule « Journal d’un non combattant, août-décembre 1914, notes prises avec irrégularité et paresse par un non combattant de 4 mois et demi », tenu à partir du 25 juillet 1914. Il y décrit ce qu’il fait et constate avant sa propre entrée en guerre. Il pense d’abord à s’engager ; le 1er septembre, il dit « J’en suis dégouté, toujours fuir, jamais je n’ai tant reculé ! Je me ferai honte moi-même, ah, que je ne suis né un an plus tôt, je partirai maintenant ! » (page 47). Le 6, l’appel de sa classe est enfin annoncé ; il dit « Je vais me choisir des souliers. Je suis bien content ! » (page 49). Son « rapport » de l’ambiance parisienne d’août 14 puis sa visite en voiture, qu’il conduit lui-même, à l’arrière puis au front, dans les régions libérées, de Rambervillers à Raon-l’Etape, est un mélange de constatations visuelles et de rapports d’une guerre par procuration, exagérée par un indéniable bourrage de crâne dont il n’est pas entièrement dupe. Ainsi, ces 50 pages du journal pendant la guerre d’un bourgeois adolescent patriote est particulièrement éclairant.
Le 18 décembre 1914, il est appelé au 10ème Bataillon de Chasseur à Pied et arrive 2ème classe à Langres (13ème compagnie). Il devient rapidement chef d’escouade et passe 1ère classe (27 avril), instruisant la classe 1916. Sa période d’instruction achevée, il arrive sur le front d’Artois en juin 1915, ce jusqu’en janvier 1916. Il découvre au front la guerre, sa saleté et ses conditions de vie. Le 1er août 1915, il écrit à sa mère : « Ecoutez, je sais ce que c’est le feu, eh bien cela va. Mais si jamais je retourne au dépôt, à la suite d’une blessure, jamais je ne serai volontaire pour repartir comme je l’ai été, car je sais ce que c’est la vermine ». Il cherche d’ailleurs à ce moment (page 232) à s’embusquer dans l’artillerie en faisant jouer des relations (page 124), projet finalement vague et inabouti puisque Emmanuel Geisler fera « sa » guerre jusqu’au bout. En août 1915, il occupe un temps le rôle d’avocat d’un caporal accusé d’homicide par accident au Conseil de Guerre, dont il obtient l’acquittement (p. 131), rôle qu’il endosse à nouveau en mars et en avril 1916 (pages 174 et 183). Suivent Verdun (février à août 1916), La Somme (août à décembre 1916), l’Alsace (décembre 1916 à juin 1917), l’Aisne (juin à novembre 1917), les Vosges (fin novembre 1917 à mai 1918), seconde bataille de La Marne (mai à juillet 1918) et Champagne, sous Reims, d’août à novembre 1918 dans une guerre, longue suite de miracles. Il convient parfois de sa chance quand un obus enlève son képi et n’entraîne sur lui « qu’un peu d’abrutissement et de surdité passagère » (page 110).
La lecture de la guerre d’un fils qui maintient tant le lien maternel donne une teinte particulière à ce livre, dans lequel la guerre est finalement secondaire, laissant place à une correspondance domestique, pratique, à hauteur d’homme dans la tranchée (au risque de le faire passer pour un Dandy, mais ses moyens lui permettent), citant beaucoup de produits de consommation. Il s’en explique le 12 septembre 1916 : « La consigne m’empêche de vous dire ce qui serait intéressant » (page 199). Passé sous-lieutenant, il se préoccupe de son apparence par élégance et confie par là-même avoir moins besoin d’argent. Il a conscience que son rôle d’agent de liaison lui confère une certaine protection. Il dit le 9 septembre 1916 : « Je suis en ce moment un sale embusqué ». Mais ce fils bourgeois garde bien entendu sa cuture industrielle ! Le 5 mai 1917, il commente : « L’armée a de drôles de méthodes de travail. Je sais bien que la main-d’œuvre ne lui coûte rien, mais un entrepreneur civil procédant ainsi serait ruiné en quelques jours » ! Censure oblige, il s’épanche peu dans ses courriers mais marque toutefois quelques réflexions plus profondes, signes de maturité. Parfois, il révèle des sentiments plus surréalistes, notamment quand le sujet concerne l’Allemagne et les forêts. Le 12 mai 1917, il dit : « … si nous reprenons l’Alsace comme le Nord, les forêts seront brûlées et les fermes rasées. Il n’y a pas d’hésitation à avoir » (page 226). La guerre est longue et le moral n’est pas bon ; il dit, le 3 août 1917 : « La guerre est maintenant un sujet dont j’évite de parler avec les poilus, quiconque a vécu avec la troupe en fait autant, car il n’est pas difficile de se rendre compte que si vous-même trouvez le temps long, combien le paysan qui n’attend rien que la fin pour s’en aller, doit faire de mauvaises réflexions ! ». Il se confie également sur son rôle d’officier par rapport à la troupe ; plus loin, il dit : « … la discipline se maintient grâce à la force d’inertie et notre rôle est d’éviter les frottements en nous montrant fermes et en s’occupant de la vie matérielle ». Poursuivant son analyse psychologique, mais dévoilant également sa différence sociale et d’éduction, il disserte dans le paragraphe suivant : « Il faudrait parler aux gens du sacrifice. L’éducation qu’ils ont reçue ne leur permet pas de le comprendre. Et pourtant certains actes individuels montrent qu’il y a çà et là cette idée de sacrifice à l’état latent et qu’un choc peut la faire sortir ; mais il faut ce choc et s’il vient, il est amené par des contingences absolument indépendantes de nous » (page 232). Il revient en décembre 1917 sur la durée de la guerre, et s’étonne : « Si je pensais faire 3 ans à ce moment, je ne pensais pas en tout cas faire 3 ans de guerre, ni vous non plus. Il me semble maintenant que je n’ai guère vécu en temps de paix et je ne compte plus avec l’avenir qu’en supputant les repos et les périodes de tranchées et les périodes de permission qui peuvent m’échoir » (page 245). Il confie quelques jours plus tard que sa « sensibilité s’est beaucoup émoussée depuis la guerre » (page 246).
L’ouvrage est complété de lettres et de souvenirs qui centrent l’intérêt sur la demeure familiale des industriels, le château des Châtelles (voir sa visite le 9 décembre 1917, sa description, l’usine et le moral des ouvriers (page 244)).
Publié opportunément par Marie Geisler de la Baume, petite-fille d’Emmanuel, cette correspondance permet d’entrer dans l’intimité et l’histoire des familles industrielles vosgiennes, à l’instar de Marie Favre pour la famille Cuny-Boucher, ou de François Mathey, milieu rarement pénétré par la littérature testimoniale. Ce témoignage, par le caractère adolescent du témoin, au moins dans la première partie d’une guerre qui le forge lentement en combattant meneur d’hommes, l’ouvrage rappelle celui de Pierre Suberviolle ou d’Eugène Lasbleis, autres bons fils.
On note quelques rares coquilles (52 à Coëtquidan ou Loquenaire, pour Laquenaire page 155, abri-caserne (page 217), cuvée pour corvée page 179) ou Hurding Stellung (page 274) et un manque parfois de notes de bas de page. De même les photos qui illustrent l’ouvrage sont trop petites, de basse qualité ou non légendées. La présentatrice donne peu d’informations sur le corpus publié mais précise dans une note qu’Emmanuel Geisler a procédé à des ajouts après la guerre (page 224).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 34 : 28 juillet, disparition de l’or et de la monnaie (vap 37)
: Croit à la guerre dès le 29 juillet
: Passe la frontière allemande au col de Sainte-Marie, ambiance
36 : Vue de Raon-l’Étape le 30 juillet (bilan page 60)
: Pense à s’engager (vap 46, 47, 49, 50, 60)
37 : Enterrement des bijoux
: Exemple de réquisition expresse des chevaux
: Impression de fuite de Raon-l’Étape : « … je relève la capote pour qu’on ne voie pas « notre fuite » dans Raon »
: Sur l’assassinat de Jaurès
41 : 3 août : « On craint la famine, les gens ont monté chez eux un entrepôt d’épicerie »
: Mariages précipités et avancés
42 : Espionnite et fausses nouvelles
47 : Sur l’action des aviateurs anglais que la population ne doit pas prendre pour des allemands
48 : Réquisition d’essence
: Panne de voiture (vap 54, 57)
51 : Ecrit Uhlands au lieu de Uhlan
54 : Sur les uniformes
55 : Réflexion d’adolescent sur la « paire d’avant-scène bien portante » d’une femme
: Durée de la guerre
58 : Les papiers d’une automobile
59 : Gendarmes tatillons (vap 60, épanchement sur la réalité du métier de gendarme)
62 : Etat de La Chipotte en octobre 1914
64 : Raon-l’Etape et La Neuveville, affaire des 51 fusillés de la passerelle
65 : Sur le XVème Corps (vap 69, 77 vol, Mayennais égaux au gens du Midi, 80)
: 12 soldats fusillés pour pillage à Rambervillers
70 : Ivresse générale des sanitaires allemands, état des ambulances (exagéré)
: Etat des lieux du château des Châtelles
72 : Saleté allemande
74 : Senones appelée Seunchen par les allemands, bourrage de crâne mais précise « sans doute »
75 : Abbé Lahache
77 : Vol de cristaux de Baccarat
: 3 sortes de femmes allemandes à Raon, ce qu’il en pense (vap 344)
78 : Alcoolisation du soldat allemand
80 : Sur les médailles pieuses ; il en a 5 et dit : « Si avec cela je ne vais pas tout droit au Paradis, je ne sais vraiment pas ce qu’il m’aura manqué ! »
86 : Préfère la compagnie des Parisiens par rapport à celle des Vosgiens
: Son habillement
89 : Désigne celui qui devra annoncer sa mort (Pierre de la Fontaine, colonel d’artillerie) et comment
90 : Lettre par la crémaillère (pour contourner la censure)
92 : Chasseur de 1ère classe, galon de laine jaune, les caporaux sont nommés seulement au front
93 : Onatoplasure, sinapisme, Momaye, ouate thermogène
94 : 4 compagnies = 64 escouades
95 : Produits « Entub », en tube d’étain : café au lait, chocolat, camembert poudre insecticide, rillette, etc. (vap 124, 130, finalement peu pratique)
105 : Sur le vol dans le courrier
106 : A peur de prendre le képi d’un mort
108 : Crésyl anti mouche
110 : Explosion poche, képi enlevé, chance et accoutumance de la mort
: Mort du lieutenant Ferry, chargé d’affaires à Saint-Dié
: Demande un képi et des vêtements (vap 106 (de l’argent), 113 (un revolver d’un modèle précis), vap 134)
112 : Tabac pour chasser les mouches et les odeurs
113 : Reptation système Hébert
: Caporal à la 5ème compagnie, ce que cela lui a coûté, sa citation, ses étoiles, son prêt (119) (120) (vap 122)
114 : Explique la tension nerveuse du bataillon par le bombardement
115 : Raccripotté, ratatiné sur soi-même
: Secours de la religion
: Prix des denrées
116 : Poux
117 : Artisanat de tranchée
118 : Riquelès
121 : Vue de décoration avec cinéma et généraux
122 : Tirailleurs, « sales troupes »
123 : Où sont les poux, dans quels tissus, pommade contre (vap 124)
: Blaireau à poils rétractables
129 : Demande de l’argent pour payer son tampon (ordonnance de sous-officier, étant sergent fourrier)
132 : Myope et malades du cœur appelés « cinq pattes »
: 2 jours de plus de permission pour les Croix de guerre
134 : « Mettre les bâtons », se sauver
: 50 francs la vareuse Bleu Horizon
: Sac de couchage
136 : Chambre à gaz (vap 153), touche l’Adrian et les 1ers masques à gaz (vap 137 utilité)
139 : Sur les feuillées ; le plus important quand on commande !
140 : Gilet Rasurel
: Produit Saintas contre la vermine
141 : Guêtres
143 : Sur l’emploi du revolver
145 : Cheviet ou Korkrew, noms de drapiers
146 : Pieds gelés (vap 149, description, 150, s’en prémunir), boue avalant les chaussures
150 : Contact et trêve de la boue, accords tacites, admonestation du commandement
153 : Bataille de boules de neige
155 : Remise de croix de guerre
159 : Chocolatier Chauvel
160 : Vue de Boissoudy, ridiculement militaire
162 : Douleur d’un père, prémonition de sa mort par le fils
163 : Dranem
164 : Jumelle Huet, chaussures Cook (rue Auber à Paris)
166 : Sur les coiffes
167 : Descriptions des codes couleurs de sa tenue bleu horizon chasseur
168 : Création de « pelotons d’élèves caporaux, d’élève sous-officiers, d’élèves officiers » et épreuves d’arithmétique, de géométrie, d’histoire, de géographie et une dictée
169 : « La guerre n’a changé que bien peu de gens »… « pour moi principe fondamental. Se f.. de tout ».
175 : Vue de Verdun le 23 mars 1916
: Cirage Lion Noir
193 : Durée de la guerre
194 : Cravate de chasse kaki, « commode car peu salissant »
206 : Troupe théâtrale du 21ème Corps
208 : Il ne sait pas monter à cheval et fait ainsi une différence entre cavalier et officier monté
211 : Costume de chez Richard (trop serré)
216 : Comment on traite les colis
: Sur l’esprit et le moral des chasseurs
217 : Boussole alidade à roulettes de chez Delagrave qui sert aussi de curvimètre
218 : Cache-nez interdit car ce n’est pas militaire selon le général
: Sur le manque de sucre
: « On a des histoires avec les Eaux et Forêts parce qu’on coupe. Ces gens-là vous embêtent. Si on les écoutait une panne vaudrait mieux qu’un homme »
231 : Homme tué par la pale d’un avion au démarrage
246 : Décrit Maria Braconnier
253 : « C’est tout de même étonnant qu’ils ne cherchent pas à démolir la tour Eiffel » !
266 : Mouches
267 : Piqué par une guêpe
270 : Fait un tour en tank
274 : Paragraphe sur l’état d’esprit allemand déterminée et encore combattif, qui « résiste jusqu’à l’épuisement, blessure ou mort » le 31 octobre 1918
275 : Ambiance le 7 novembre 1918 et ce que pense la classe 18
277 : Vue et ambiance au 11 novembre, soviets allemands
278 : Evoque toujours le front le 20 novembre
Le livre se poursuit par « 19 jours d’occupation allemande, du 24 août au 12 septembre 1914. Notes journalières d’un témoin oculaire, Jean Arnoux, Café du point Central à Raon-l’Étape ». Cet ajout comprend le témoignage du gérant du café du Point Central, situé au centre de la ville, à l’intersection des actuelles rues Jules Ferry et Charles Weil sur la période du lundi 24 août au 12 septembre 1914 correspondant à la courte période d’occupation de la ville pendant la bataille des frontières. Le témoignage, référentiel, n’est toutefois pas généalogiquement et socialement introduit par Marie de la Baume.
Page 293 : Beauté et horreur de l’incendie de Raon-L’Étape
299 : Officiers allemands parlant presque tous français
Nous mentionnons que les témoignages de Jean Arnoux et de Maria Braconnier ont été publiés dans le numéro 1 des Cahiers d’Archipel sous le titre 1914 à Raon-L’Etape, récits inédits, Kruch éditeur en 1985, 32 pages.
L’ouvrage se poursuit par les souvenirs de Marie-Louise Jouvenot (1863-1948), appelée Maria, épouse de Louis Braconnier (1861-1906), régisseur des fermes des Châtelles, attenantes au château. Cuisinière au château, elle est une femme de grande conscience et d’autorité qui a passé toute sa vie au service de la famille Geisler, tant dans les Vosges qu’à Poncillon, près de Metz. Son témoignage couvre la période qui va de la veille de la mobilisation à la fin de la guerre sur 20 pages. Il permet à la fois de suivre son propre déplacement d’exode, chassée par l’invasion, et ses conditions de périple, ballottée dans les premières semaines de guerre, voyage surréaliste avec ses trois chiens et un âne, jusqu’au retour aux Châtelles libérées par le recul allemand du 12 septembre 1914, puis tout ce qu’elle a fait pour remettre en état un château profondément impacté par les bombardements et les dégradations dues à 19 jours d’occupation ennemie qui le laissent dans un état d’insalubrité particulièrement impressionnant.
Page 305 : Comment elle cache l’argenterie (vap 314, retrouvée intacte (p. 334) mais détériorée
(p. 382), lard dans le calorifère (p. 314).
317 : Inhumations à La Chipotte, vue de tombes avec bouteilles renversées
319 : Invasion de mouches, brûlage à la torche la nuit
322 : Miracle de bombardement
323 : Chambre transformée en chapelle
325 : Le 11 novembre à Raon-l’Étape
Il se poursuit avec la reproduction de lettres de Michel Geisler, frère d’Emmanuel, (cité page 135 à l’hôpital de Bourges pour amibes) sur la période du 15 au 9 octobre 1914.
331 : Clavières, maire de Raon, fuyard, hâbleur (vap 332)
: Odeur de La Chipotte, déblaiement
: Particulièrement violent sur les soldats du Midi : « Quant aux Méridionaux… !!!! Je préfère ne pas en parler, ce que je pourrais dire sur leur comportement ne s’écrit pas. Je crois du reste que les balles françaises en ont tués autant que les balles allemandes et ce n’est que justice ! Race misérable et lâche ! »
332 : Qui sont les lâches à Raon-l’Étape : « Le maire et tout le Conseil sauf trois membres. Curé et vicaires ! Charles Martin président de la Croix Rouge ! »
: Description des Châtelles
: Pied humain retrouvé dans un massif de fleurs
334 : Les véhicules
: Animaux enterré dont les pattes dépassent du sol
: Michel Geisler fait un petit musée
335 : Que faire des corps allemands ?
Suivent les lettres de Jacqueline, sœur d’Emmanuel, et de Louis de Longeaux, sur la période septembre 1914 à juin 1916. Jacqueline a quitté les Vosges en juillet 1914 avec ses enfants pour s’installer en Bretagne, à La Gacilly, chez sa belle-mère, Hélène de Longeaux, pour les vacances. Elle y restera jusqu’au décès de son fils Daniel, le 17 août 1915, et s’installera au Mans. Son mari Louis, d’abord mobilisé dans la Place de Toul, sera démobilisé en 1915 car père de 6 enfants. C’est lui qui va assurer le redémarrage et le fonctionnement de la papèterie des Châtelles pendant la guerre en tenant régulièrement informée sa belle-mère, Marie.
Page 344 : Allemands pillant avec leurs propres femmes
359 : Echo des montagnes
363 : Poudres de Coch contre les problèmes gastriques
365 : Bonheur insolent de Schwindenhammer, dont les autos n’ont pas été réquisitionnées
370 : Piqûres d’oesmastyl et eau de la Bourboule pour les problèmes de digestion
374 : Bombardement de La Neuveville, qui est touché
385 : Général Bruté de Rémur
: Geisler s’oppose à son installation
Yann Prouillet, octobre 2026
Masson, Albert (1897-1999)
Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.
Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Albert Masson concerne les pages 79 à 93 de l’ouvrage.
Eléments biographiques :
Albert Masson, né à Hagéville en (Meurthe-et-Moselle) le 18 février 1897, est incorporé dans les chasseurs alpins sur le front ouest et en Orient. Il est ouvrier boulanger près de Verdun en 1913 et patron par intérim à la déclaration de guerre, poursuivant son métier jusqu’à son incorporation, le 12 janvier 1916 au 19e BCP, comme chasseur de 2e classe. Il monte en ligne près de Châlons-sur-Marne puis participe à l’offensive de la Somme, où il est blessé. Il revient au front pour la terrible offensive Nivelle sur le Chemin-des-Dames. Son frère y est tué et lui blessé à la main le même jour. Revenu sur le front dans le Nord, il répond positivement à un appel à volontaire pour Salonique, qu’il rejoint finalement, au camp de Zeitenlik. En avril 1918, son bataillon traverse la Grèce pour monter en ligne à Monastir, en Macédoine, face aux Allemands et aux Bulgares, dont il dit qu’ils « étaient des assassins (…) ils achevaient les blessés » (p. 86). Le 6 août 1918, il reçoit une balle dans la tête, deuxième blessure, finalement peu grave, qui le tient éloigné du front pendant quelque semaines. Il rejoint son bataillon en septembre et constate la déliquescence du front alentour alors que, blessé de la tête, il est quelque peu « préservé » par ses supérieurs. La guerre terminée, il est employé à la boulangerie militaire de Zagreb et finit par rentrer en France en août 1919 ; « Cela faisait cinq ans que je n’avais pas vu ma mère » (p. 91). Gardant sa profession de boulanger après-guerre, il décède à Metz (Moselle) le 18 février 1999 à l’âge de 102 ans.
Yann Prouillet, 28 juin 2025
Dutoo, Charles (1886-1964)
Résumé de l’ouvrage :
Les mémoire d’un chef de fanfare, Charles Dutoo, Ets Douriez-Bataille éditeur, 1963, 96 p.
Aumônier du 56e BCP, l’auteur, au début des années 1960 couche sur le papier ses mémoires de guerre et notamment le rôle qu’il accepte du successeur de l’emblématique colonel Driant, mort dans les premiers jours de la bataille de Verdun, le commandant Berteaux, de monter une fanfare régimentaire. Bénéficiant pour ce faire d’un appel de Maurice Barrès dans la presse, 6 000 francs sont collectés, permettant la créant de l’ensemble musical, l’acquisition des partitions et des instruments. Un appel « aux chasseurs ayant des connaissances musicales et la pratique d’un instrument » reçoit la candidature de 50 d’entre eux. La fanfare est ainsi rapidement montée, avec 28 exécutants, majoritairement des gars du Nord et du Pas-de-Calais. La générale se passe à la tête des troupes en traversant Belfort en mai 1916. Dès lors, la formation se produit au gré des mouvements du bataillon, se rodant au camp d’Arches, dans les Vosges, puis sur la Somme en juillet, dans le secteur du fort de Vaux et en Champagne en 1917. La formation accompagne les messes ou les visites d’autorités, distrayant les soldats entre deux attaques. Parallèlement à la vie de son unité sonore, Dutoo relate sa vie particulière d’aumônier-musicien au front. Il raconte le côtoiement étonnant des soldats noirs du Bataillon du Pacifique, dont le roi de l’île de Lifou. Musicien bien entendu, l’auteur explique le fonctionnement de son « unité », son registre, ses archives, bientôt complété par une chorale. L’hiver 1917 se passe en Alsace avant un retour en Champagne à l’été 1918. Il est en Flandre et participe aux derniers combats en Flandre belge à la fin de la guerre lorsque le 15 octobre, à 10 heures du matin, il est blessé à la jambe par un éclat d’obus. C’est sur la place d’Avranches qu’il participe à la joie délirante de la population à l’annonce de l’Armistice. Il vit ces grandes journées en territoire belge, défilant avec la 77e Division avant d’entrer en territoire allemand aux premiers jours de 1919, logeant ses fanfaristes chez des allemands. Il décrit enfin la dissolution du 56e bataillon, réparti dans les 9ème et 18e BCP, lui-même étant versé au 9ème. Le 29 mars 1919, à Mohon, dans les Ardennes, il est démobilisé pour reprendre son service de vicaire à l’église Saint-Etienne de Lille.
Eléments biographiques :
Charles Dutoo nait le 20 avril 1886 à Tourcoing, dans le Nord. Il fait ses études au collège du Sacré-Cœur, où il cultive très tôt sa vocation religieuse. Il entre au Grand séminaire à Cambrai et Saint-Saulve, près de Valenciennes et fait entre temps son service militaire au 8e BCP à Amiens. Il est ordonné prêtre le 7 juillet 1912 et est nommé professeur au collège de Tourcoing. C’est là que la guerre le mobilise au 26e BCP, celui du colonel Driant, dont il devient l’aumônier. Il retrouve à Tourcoing le 4 décembre 1918 sa mère, « que je n’avais pas revue depuis 4 ans ». Après la guerre, il reprend son métier de vicaire pendant 10 années puis devient sous-directeur puis directeur diocésain des Œuvres de Lille pendant les 18 années qui suivent. Il est également Pasteur à Notre-Dame-de-Fives et curé-doyen à Lille Saint-Maurice. Il fonde l’Action civile ouvrière puis l’Action catholique, ayant une action sociale tournée vers les « humbles gouvernantes de presbytère, à ces femmes qui par leur dévouement caché aident le ministère des prêtres pour un salaire souvent modeste » (selon un discours posthume anonyme). Il restera très marqué par la guerre et décède de longue maladie le 27 janvier 1964 à l’âge de 78 ans. Il était chevalier de la Légion d’honneur, et avait également reçu la Croix de guerre et la Médaille militaire.
Commentaires sur l’ouvrage :
Le témoignage de l’aumônier-fanfariste du bataillon des chasseurs de Driant Charles Dutoo est par cette fonction un livre de souvenirs singulier. Même si peu profond dans sa matérialité testimoniale, souvent se raccrochant aux secteurs parcourus, un peu moins précis sur les dates, il permet toutefois de retracer la réalité peu connue d’une fanfare de bataillon au front, activité périphérique le plus souvent dévolue au service de santé, ainsi que son animation musicale dans la guerre. Constituée par la conjonction de la volonté, « le rêve » du colonel Driant et l’appui de Maurice Barrès pour sa constitution, Dutoo n’élude rien de sa création, de son économie, de son fonctionnement, de ses œuvres et autres caractéristiques (comme la création périphérique d’une chorale) en replaçant cette existence dans les différents fronts de sa Grande Guerre, entrant par cette relation dans le champ testimonial. Ceci principalement de 1916 à la dissolution du bataillon (28 février 1919) et sa démobilisation (31 mars 1919). Mais il n’est pas seulement musicien ; sa tache au front est également la gestion des morts et le renseignement des vivants. Il dit à ce sujet : « Les lendemains d’attaque, je recevais toujours une avalanche de lettres. Familles ou amis voulaient apprendre de l’aumônier où, quand et comment leur être cher était tombé. Après avoir trié prudemment ; on comprend pourquoi, toute la correspondance du défunt, je renvoyai aux siens les modestes mais précieux souvenirs, qui alimenteraient sa mémoire, peut-être au cours de plusieurs générations » (page 29). Plusieurs descriptions de cette tâche sont à relever dans l’ouvrage. Dutoo décrit également son côtoiement avec les soldats d’un Bataillon du Pacifique et de son roi.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 30 : Monseigneur de Liobet, évêque de Gap, futur archevêque d’Avignon, atteint par la loi Dalbiez, versé à 42 ans dans une division du 30e corps.
32 : Chasseur mort de froid
33 : Fouille les morts pour restituer objets et documents, rédige des cartes macabres à l’intention des familles
: « Il n’y a avais plus [à Verdun] que des ossements et de la poussière ! Je me disais que le sol de Verdun était réellement fait de la cendre des morts : que la terre entière aussi était faite de tous ceux qui nous avaient précédés, depuis des millénaires, et que l’Eglise avait raison de nous rappeler chaque année que, comme les autres, « nous sommes poussière et nous retournerons en poussière »»
34 : Ramassage des corps éclatés
37 : Nom et paternité de morceaux joués par la Fanfare
40 : Espionnite, affaire des signaux, en fait une chasse aux pigeons
45 : Nécrophores (insectes) empêchant le transport des corps, traînés sur le champ de bataille
: Constitution d’un cimetière, gravage des noms sur des boîtes de conserve, carte des croix
48 : Baptême de l’air proposé aux officiers au repos
52 : Bataillon du Pacifique, nom de roi, difficulté climatique et repos à Saint-Raphaël, utilisation privilégiée du tutoiement, hommes champions du lancer de grenade (fin 55)
65 : Kouglof appelé gouqueloupf
80 : Sur les caves de Reims
84 : Reçoit en don d’un prisonnier allemand un parabellum
86 : Aime son Adrian, « ce cher casque « ennobli », lors de ma démobilisation, d’une visière supplémentaire de cuivre »
92 : Démobilisé, il reçoit « un costume civil gris de douteuse qualité », le costume Abrami.
Yann Prouillet,16 avril 2025
Gérard, Louis-Charles (18..-19..)
1. Le témoin
Nous n’avons pas recueilli d’information biographique à propos de Louis-Charles Gérard qui indique à la fin de son œuvre l’avoir rédigée à Roches-les-Blamont, dans le Doubs, en 1932. Il annonce également un autre récit en préparation intitulé L’épave, lequel ne semble pas toutefois avoir été publié.
2. Le témoignage
Gérard, Louis-Charles, Les dessous de la gloire, Besançon, imprimerie Jacques et Demontrond, 1932, 248 pages.
Léon Giraud est incorporé pour sa période militaire le 9 octobre – semble-t-il – 1912 au 81e bataillon de chasseurs à pied de Montabélard. Il va y apprendre le métier au cours d’une longue vie de caserne, faite de services et de menus tracas ; un milieu où il va gagner le respect de ses camarades ainsi que le galon de caporal. Les bruits de guerre rapprochant le bataillon de la frontière, c’est dans les Vosges qu’il prend sa place « assignée sur la ligne Messimy » (p. 202). Après le baptême du feu en Alsace, le caporal Giraud est lui-aussi fauché par l’implacable destinée de chair à canon quelque part dans la Champagne Pouilleuse, à proximité d’une ferme de la Folie.
3. Analyse
L’auteur place son héros dans le 81e BCP de Montabélard. Cette commune comme cette unité n’existent pas, les BCP à la mobilisation « s’arrêtant » au numéro 71. Son témoignage ne correspond pas non plus au 55e BCP de Montbéliard, dont le parcours n’est pas commun avec celui décrit dans l’ouvrage de Gérard. Car l’auteur a bien fait ses classes, et vraisemblablement la Grande Guerre, dans les chasseurs à pied. Son caporal Giraud y décrit fidèlement, et longuement, la vie de caserne, son microcosme et son jargon, son argot, y développant quelques scènes typiques d’intérêt pour l’historien. Il décrit la mobilisation en caserne (déroulement, vocabulaire, etc.) (p. 70) et glose sur la discipline : « Il est écrit dans le Règlement : Le supérieur doit obtenir de l’inférieur une obéissance entière et une soumission de tous les instants. Tous les actes de la vie militaire tendent à asseoir cette opinion présentée sous forme d’axiome. Tous les esprits sont atteints de cette psychose particulière, d’où naît l’aveugle soumission » (p. 86). Il décrit une marche-manœuvre sous la pluie : « Aux fenêtres, des gens étonnés regardaient passer le morne défilé des soldats courbés sous la rafale, les fusils crosse en l’aire, comme on le fait aux enterrements. Et vraiment cela ressemblait à un enterrement : choses, bêtes et gens semblaient plongés dans un deuil cruel » (p. 89) ou une séance d’escrime à la baïonnette (p. 121). Son tableau (p. 195) de la lecture de la presse allemande par les officiers afin de galvaniser les soldats est certainement chose vue. Il est également opportun dans sa réflexion sur la guerre qui mélange les origines sociales : « Cela me fait plaisir de constater que, si la guerre arrive, nous y seront tous, sans distinction de fortune ». (p. 205). Il y revient plus loin (pp. 210-211), et dit, en septembre 1914 : « Tout d’abord, j’ai perdu encore là une autre illusion, j’avais cru à la sincérité de cet élan qui nous portait tous indistinctement à un commun sacrifice ; sous l’uniforme qui nous rendait frères égaux, j’avais conçu le fol espoir d’une mentalité nouvelle enfantée par le danger pressant ; je voyais dans ce généreux geste d’union sacrée, apparaître les bases d’une société meilleure, qui allait se tremper dans le creuset de la souffrance et cimenter dans le sang, l’éternel monument d’une fraternité effective ». Il découvre les PCDF et les embusqués.
Vient la guerre. L’épreuve du feu passée, il dit en septembre 1914 « Je me demande par quel miracle je suis encore en vie ! » (p. 210). Puis il décrit sa vision des soldats après quelques semaines de guerre : « Tous ces combattants n’offraient plus rien de la physionomie habituelle des soldats du temps de paix. Des uniformes salis et déchirés, des faces osseuses et tannées, sur lesquelles une barbe d’un mois appliquait un cachet crapuleux, des gestes brusques, des voix rauques, des yeux durs où brillait une flamme inquiétante, c’était, en quelques traits, ce qu’offrait la vue des survivants de ce premier mois de campagne ! » (p. 214). Il termine sa campagne quelques jours plus tard, adossé à la margelle d’un puits, une artère fémorale coupée, pleurant « sur sa jeunesse sacrifiée, sur ses deux dernières et inutiles années qu’on avait volées à son affection filiale, sur les petites méchanceté qu’il avait supportées, sur la cruauté criminelle des hommes qui déchaînent la guerre, sur la bêtise de ceux qui la font, sur le néant de ce qu’elle représente » (p. 243-244).
D’idéaliste, Gérard, dans un ultime chapitre appelé « Remords », adresse, la guerre terminée, un pamphlet pacifiste aux anciens combattants : « Il faut bien l’avouer, on ne nous a pas consultés pour rédiger les traités, moutons nous étions, moutons nous sommes restés, sous la houlette de nos bergers, nous n’avons pas eu le courage d’élever la voix. Nous nous sommes laissés canaliser dans nos foyers, par petites paquets, et, sitôt repris par l’égoïsme, nous nous sommes vautrés dans l’indifférence, dans la lâcheté ! On nous a jeté, comme à des enfants, des hochets, des rubans qui flattaient notre fatuité. Pour étouffer nos scrupules, on a agité sous nos yeux, les spectres d’un danger puéril. Nous n’avons pas su résister, « ô corruption de l’argent ! », à l’appât des misérables primes qu’on nous offrait…, que votre sang avait payées…, et comme des mercenaires, nous avons empoché nos trente deniers ! Nous avons fermé les yeux, nous n’avons pas voulu démasquer les gens de la coulisse « (p. 245-246).
Dès lors, malgré que la classification de cet ouvrage soit de l’ordre du roman, la guerre ne concernant que les pages 201 à 244, Les dessous de la gloire constitue un bon témoignage anonymisé du dressage d’un chasseur à pied.
Parcours de guerre : Août 1914, départ de la caserne (fictive) de Ban-sur-Meurthe (201) – Vallées de la Plaine et du Rabodeau (Vosges) (203) – début septembre : Mirecourt, Neufchâteau, Chaumont, Bologne, vallée de la Marne (214) – Saint-Dizier (219) – Montier-en-Der (220) – Champagne Pouilleuse (221) – début de la bataille de la Marne (227) – Ferme de la Folie (231).
Autres informations relevées
Page 13 : Hussards surnommés « trotte-secs »
15 : Il cire les sabots de son cheval pour l’occasion
22 : Essai des chaussures à l’incorporation
23 : Pliage du paquetage
90 : Bienfait du chant sur le cafard de la marche
101 : Cigarettes Maryland et Londrès et courses de rallye-paper : « Le jour de la course, deux cyclistes, chargés de musettes bourrées de papier déchiré menu, partaient de grand matin semer par monts et par vaux ces papillons marquant la piste que devaient suivre les coureurs… ».
128 : Pose de la bande molletière
129 : Vue du « triste camp de Valdahon »
132 : Recevoir l’ours = recevoir la solde
166 : Anciens cassant la visière des képis des bleus
168 : Affecté au 21e corps, parcours de Montabélard à Ban-sur-Meurthe
195 : Lecture de la presse allemande par les officiers afin de galvaniser les soldats : « N’oubliez pas que, s’il y a des Allemands intelligents, c’est que les Français ont occupé vingt ans l’Allemagne »
215 : terribles taureaux pour territoriaux
216 : Le brutal = le canon
229 : Description de la marche « en tiroir »
221 : Vision d’exode
231 : Stratagèmes pour étancher la soif : « … on ramassa des balles boches, dont la chemise de nickel éclatée permit d’extraire le plomb, espérant que le froid du métal parviendrait à ramener un peu de salive ; on mâcha des aiguilles de pin, mais le soulagement était de si courte durée qu’on y renonça bientôt. Des hommes souhaitèrent d’attraper la bienheureuse balle qui mettrait fin à leur supplice ».
Yann Prouillet, février 2021
