Janériat, Joseph (1879 – 1916) et Joséphine (1884- 1956)

Lettres à Joséphine     Histoires intimes de la Grande Guerre 1914 – 1916

Karine Chavas

« Mon Joseph aimé, je te quitte, il faut aller donner aux vaches. Voilà quatre heures, le temps est sombre, ça sera vite nuit. »

1. Les témoins

En 1914, Joseph et Joséphine Janériat sont des cultivateurs qui vivent dans une ferme à Sainte-Colombe (Rhône). En 1914, leurs trois filles ont respectivement 9, 7 et 5 ans. J. Janériat est d’abord affecté au 109e RIT à Vienne puis à Bollène (Vaucluse) ; il monte en ligne en avril 1915 avec le 299e RI et est longtemps stationné en Lorraine en secteur calme ; il est tué en novembre 1916 à Verdun, dans la bataille de reconquête de Vaux-Douaumont (début le 24 octobre 1916).

2. Le témoignage

La correspondance échangée entre Joseph et Joséphine a été découverte par la famille, classée et présentée à Sainte-Colombe à l’occasion du Centenaire. Karine Chavas a retranscrit cet ensemble (une centaine de lettres et une centaine de cartes) et l’a publié en 2017 (Lettres à Joséphine, éditions Sutton, 190 pages). Elle précise en avant-propos avoir seulement corrigé l’orthographe et ajouté de la ponctuation, en gardant la syntaxe et la grammaire d’origine, pour profiter au mieux de « de la verve et du langage typique de l’époque ».

3. Analyse

Nous avons ici une correspondance paysanne marquée surtout par l’affection et l’attachement familial. L’évocation de l’arrière-plan agricole est constante mais le détail des activités militaires de Joseph est lui presque complètement absent.

a. « Joséphine, contrairement à Joseph, aime beaucoup écrire » (Karine Chavas)

Joséphine adresse de longues et fréquentes lettres à son mari (avec autorisation de citation, 5.01.1915, p. 20) « Mon époux bien aimé, je m’en vais te quitter pour aujourd’hui. Voilà trois lettres que je t’envoie à la file, je vais finir par écrire comme un notaire, toutes mes soirées passant à faire des lettres. » Elle correspond le plus souvent possible, faire écrire les trois filles à leur père, et révèle une aisance réelle dans ses courriers, avec un style très marqué par l’oralité ; elle donne des nouvelles des enfants, de proches ou de connaissances qui sont « montés » à la ferme, fait le bilan des travaux de la journée et des projets pour le lendemain.

Joséphine reproche à Joseph de ne pas écrire assez souvent, et surtout de n’en pas « mettre suffisamment », elle voudrait que ses lettres ressemblent aux siennes ; dès le début de la séparation, elle lui signale (p. 16) « Tu m’a fait joliment attendre pour m’écrire depuis mercredi. J’attendais, je n’ai reçu qu’aujourd’hui. J’étais désolée (…)  Mon Joseph aimé, écris moi bien souvent, tu seras si gentil. Moi, je te fais de si jolies lettres. » Les cartes de Joseph sont laconiques, ce qui déclenche des plaintes répétées (p. 26)« Et encore, on dirait toujours que tu es pressé de finir. Tu me racontes que des choses ennuyeuses. Tes lettres n’ont point d’amitié. » Soulignons que toujours, après les reproches, vient un changement de ton et de nombreux témoignages de tendresse, ce qui fait que Joseph ne peut se formaliser, les missives n’ayant jamais une tonalité acariâtre ; dans la même logique, avec malice, les filles sont instrumentalisées (p. 64), ainsi de Marie : « Mon cher papa aimé Que je suis contente que tu nous aies écrit aujourd’hui. Maman t’écrivait tous les jours, nous étions si tristes de n’avoir point de réponse. Tu avais trop à faire car tu nous aimes trop pour nous oublier comme ça.»Joséphine sait aussi reconnaitre les progrès (p. 34) : « C’est bien gentil pour toi de m’avoir vite répondu, surtout de m’en avoir bien mis.» Il est probable que le courrier est plus vital pour elle, un peu isolée dans sa ferme en haut du village, que pour lui,  socialisé en permanence avec les camarades de sa section.

b. Joseph, une courbe d’apprentissage de la correspondance ?

L’historien préfère toujours l’authenticité de la source, mais ici la transcriptrice a eu raison de rectifier l’orthographe, cela permet d’apprécier ce que dit Joseph sans le diminuer, par exemple p. 15 : « je dérdire bauqot que mas lettre tant trouve de même » pour « je désire beaucoup que ma lettre t’en trouve de même. » ou p. 124 « s’il na reverien » pour « s’il n’arrive rien ». Il n’a pas l’inspiration de sa femme (p. 29) : « Je te réponds de nouveau car on me dit que je ne t’écris jamais assez souvent. Je ne sais pas quoi il faut mettre pour garnir ce pareil papier. » Ses cartes restent courtes mais apparaît progressivement un jeu sur ses amorces et ses salutations, marqué par une inventivité tendre qui le dédouane probablement un peu de son manque d’inspiration, on a successivement : « Chère bien aimée, Chère épouse, Chère amie, Bien chère petite maman, Ma bonne amie          ou Chère bonne amie… »       et on passe en signature du « Joseph » tout simple à « Ton ami bien aimé, Joseph, Ton Joseph qui t’embrasse bien fort, Ton Joseph qui t’aime, Ton ami (plusieurs fois) », et un tendre « À ma petite maman » signé « Ton gamin ».

Joseph, souvent bonhomme, est toujours rassurant et parfois savoureux (p. 114, 24.06.15) : « L’on vit un peu en philosophe dans les bois. L’on ne sait pas trop les nouvelles. Tout va bien ici, rien de nouveau. » Remerciant pour un colis qu’il partage (2.07.15, p.118) : «J’en ai trois à mon escouade qui ne sont pas riches (…) Ici, l’on s’aime les uns aux autres. » Il fait une seule fois allusion aux embusqués, ne parle jamais des opérations militaires ni des Allemands, et sur ces sujets adopte toujours avec Joséphine un ton distancié (21.07.15, p. 127) « Aujourd’hui, l’on apprend à lancer des boîtes à mitraille et des fusées. Tu sais, je vais finir par devenir galopin, l’on apprend rien qu’à mal faire au régiment. »

c. Plus que de guerre, il est avant tout question d’amour dans cette correspondance  (Karine Chavas)

Ici, comme dans d’autres correspondances d’époux séparés par la guerre, c’est l’éloignement qui fait découvrir la force de l’attachement (p.42, 3.02.15) : [perspective de se revoir] « Mon Aimé, nous serons plus libres, nous serons comme des jeunes amoureux car je crois qu’on le devient. » et plus loin « Je ne t’avais, je crois, jamais aimé comme à présent, nous nous étions jamais si bien compris. Je prie Dieu beaucoup que tu reviennes pour t’aimer encore d’avantage (…) ». De même, comme dans d’autres témoignages ruraux, l’éloignement fait attribuer aux correspondants les désaccords passés à une mère ou à un père qui vit à la ferme avec eux (p. 54, 19.02.15) :« jusqu’à présent, nous étions jamais bien compris, supporté et aimé l’un l’autre grâce à mon pénible père qui était l’auteur de tous nos ennuis et tous nos désaccords ; [son frère François] « Il me disait : pauvre petite sœur, prend patience, que veux-tu, il n’est au monde que pour le travail et pour ronfler. Il n’a jamais su ce que c’était qu’autre chose.»

d. Les enfants

Joséphine donne souvent des nouvelles des enfants, et attache de l’importance au maintien du lien familial (p. 69, 3.03.15)  « Toute ta petite famille va bien. Marie et Marcelle dorment sur la table. Alice fait des additions. Nous allons faire notre prière pour toi. Chaque soir nous la faisons ensemble. » Elle fait écrire aux filles des cartes pour les fêtes ou l’anniversaire  (p. 39) : « (…) Le temps nous dure bien que tu viennes pour de bon. Espérons que ce sera bientôt petit père chéri. Les gros mimis de tes trois filles qui t’aiment bien. » Elle aide la plus petite (6 ans, p.60) : (…) Je t’envoie une jolie carte en attendant que tu viennes me faire des gros mimis. La maman conduit ma petite menotte et moi je suis bien contente.» Alice envoie à son père en mars 1916 un poème qu’elle a composé et celui-ci a annoté au dos de la carte (p.151)   « Chère Alice, que Dieu du ciel entende ta petite voix pour toujours       Ton papa qui t’embrasse. »

e. les travaux et les jours

Pour Joséphine les journées de travail, jointes aux soins aux enfants, sont harassantes, et l’inquiétude du lendemain et un relatif isolement produisent une véritable usure physique et psychologique.  L’extrait conséquent qui suit pourrait tout à fait être reproduit à titre d’exemple pédagogique dans un manuel d’histoire au collège (28.05.15, p. 100)  – elle dit ne pas avoir le temps de faire une grande lettre – «Mais tu me pardonneras pour cette fois, petit adoré, ta mignonne est si las ce soir. J’ai tant bûché ces deux jours. Nous avons fini de rentrer nos luzernes de la baraque cet après-midi. Nous avons fait trois voyages avec Lulu et puis avec les bœufs de Joséphine. C’est moi, petit chéri, qui ai fait le voyage et puis tu sais, il était même gros. Le père Combe m’a fait compliment comme j’avais bien su faire. J’ai bien bûché cette semaine et je ne sais vraiment pas ce qui peut me tenir debout. Ce doit être la Sainte Vierge car je ne suis guère forte. Je n’ai pas un pauvre moment pour le foin, les vignes qu’il faudrait attacher. Mon quatre-fonds est resté tout inculte, maintenant il ne faut pas songer. De tout côté il sort du travail et toujours du monde en moins pour le faire. Le père Rivoire m’aidait encore de temps en temps. Il a reçu sa feuille. »

f. La fin

Joseph passe avec le 299ème en octobre 1916 à l’arrière de Verdun, pour une période d’entraînement avant une offensive, et il rassure sa femme, sur des secteurs « pas mauvais. » Joséphine n’est qu’à moitié dupe, déjà en 1915 (p. 118) elle lui avait fait remarquer : « Jean Guignard a écrit aujourd’hui, j’ai vu sa lettre qui explique comme ta compagnie est mal placée. Un homme a été tué. Toi, tu ne racontes rien de tout ça à ta petite femme pour ne pas l’effrayer. » Les préparatifs de l’offensive Nivelle-Mangin (24 octobre 1916 – reprise de Vaux et Douaumont) finissent par être connus à l’arrière, et Joséphine s’inquiète (22.10.16, p. 174) : « (…) Beaucoup me disent que vous allez attaquer dans l’endroit où vous êtes et que ça sera très dangereux. »

La dernière carte de Joseph date du 23 octobre, veille de l’offensive :

« Nous sommes par là, dans des camps de bivouac, pour des divisions. Je suis en bonne santé. (…) Rien de bien important pour le moment que bien des cassements de tête. Reçois mes nouvelles chère femme et en t’embrassant de tout mon courage, et bien des caresses aux enfants. » « rien de bien important pour le moment… » : quand on pense au tumulte effroyable de la préparation d’artillerie qui précède cet assaut général sur Verdun… Joseph minore jusqu’au bout les dangers, et le lecteur contemporain, lui aussi anesthésié, est finalement assez surpris d’apprendre sa mort le 1er novembre : au propre comme au figuré, Joseph a jusqu’au bout protégé les siens.

On voit en définitive que c’est surtout par l’évocation de la forte affection que se portent les membres de cette famille paysanne que ce recueil est intéressant ; cet univers est si puissant que la transcriptrice termine ses remerciements par une mention bien sympathique, assez rare dans l’univers austère de l’historiographie de la Grande Guerre (p. 186) : « Et comme il s’agit dans ces lettres bien plus de famille et d’amour que de guerre, je souhaite pour conclure renouveler justement tous mes vœux d’amour à mes merveilleuses filles et à mon compagnon (…) pour qui je vais voler… quelques mots à Joséphine : « Je ne t’avais, je crois, jamais aimé comme à présent ». »

Vincent Suard, septembre 2025

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Taboureux, Charles (1889 – 1916)

Charles T. héros ordinaire

Olivier Taboureux

1. Le témoin

À la mobilisation, Charles Taboureux se prépare à devenir notaire. Scolarisé au Collège Stanislas, puis licencié en droit, il a terminé son service militaire en 1913 et vit à Froissy (Oise). Mobilisé au 72e RI comme brancardier, il devient infirmier en décembre 1914. Participant aux durs engagements de la Marne (Maurupt), de l’Argonne (La Grurie), et du Mesnil-les-Hurlus, il est tué par un obus à Bouchavesnes en octobre 1916.

2. Le témoignage

Olivier Taboureux, petit-neveu de Charles, a publié en 2020 « Charles T. héros ordinaire » aux éditions Sydney Laurent. L’ouvrage, enrichi, a été réédité en 2023 (Nombre 7 éditions, 306 pages). Ce travail méticuleux de retranscription, assisté par les conseils éclairés de Laurent Soyer, spécialiste du 72e RI, fait se succéder des extraits des carnets de l’auteur, de lettres adressées à sa famille, ainsi que  des passages des lettres reçues de sa marraine de guerre. Des croquis et des photographies personnelles illustrent les textes, directement en lien avec le propos.

3. Analyse

Ce témoignage est un récit évocateur, à la fois vivant et documenté, des nombreux engagements, vécus depuis la ligne ou le poste de secours, auxquels le 72ème a participé. De par sa position intermédiaire (brancardier puis infirmier), C. Taboureux est bien renseigné. C’est un jeune homme lettré, qui sait écrire et manier l’ironie.

Guerre de mouvement, guerre de tranchée

Le 72e RI d’Amiens plonge rapidement dans les combats de Virton, Cesse, puis surtout Maurupt, à la fin de la Marne ; l’unité est durement éprouvée, et on peut comparer les extraits des carnets personnels aux lettres envoyées (typographie différente dans le livre). Ainsi [avec autorisation de citation] du 21 août 1914, p.20, carnets : « Marche très dure. Pluie torrentielle. (…) » et carte envoyée : « Je vais bien. Ne vous inquiétez pas. (…) » ou du 26 août (p. 25), carnets : « Tout le monde est vanné et démoralisé. Le commandant du 2e bataillon dit qu’il tuera à coup de revolver les hommes qui resteront à l’arrière. » et aux siens, le 27 : « je vais bien et vous supplie de ne pas vous inquiéter. » Les mentions sont interrompues le 6 septembre à Etrepy, les brancardiers ont dû se retirer sous un déluge de balles ; les carnets ne reprennent que le 13 septembre, après cette période de combats violents, C. Taboureux ayant été submergé par ses tâches sanitaires. Ces combats de Maurupt sont bien décrits par André Delattre (cf notice CRID), qui connait bien C. Taboureux, et que l’on voit sur des photographies en compagnie de l’auteur.

A la Harazée, il décrit de manière intéressante les débuts de la guerre de position. L’espoir provoqué par le recul allemand s’éteint peu à peu avec la fixation de la ligne dans les bois escarpés et touffus d’Argonne. Le ton envers les parents devient plus réaliste, comme par exemple quand il décrit les combats passés (25.10.14, p. 48) « Je risque le coup de vous adresser une lettre un peu plus longue, vous donnant quelques détails. Qu’a été pour nous la campagne ? Très dure. La retraite a été terrible. On s’est battu du 6 au 11 septembre à Blesmes, Étrepy, Saint-Lumier, Maurupt, d’une façon épouvantable. Les Allemands y ont reçu une leçon. (…) La marche en avant nous a montré ce spectacle. Des cadavres étaient partout. On pleurait, tellement c’était terrible. (…) de ma section nous sommes 8. » Il ne redoute pas la censure postale lorsqu’il évoque, par exemple, les pertes en officiers (p. 50) «À la 12e cie, le capitaine a été tué le 6 septembre, le lieutenant le remplaçant le 7, le nouveau commandant de compagnie le 9, et le nouveau lieutenant le remplaçant blessé le 15. » Cette franchise factuelle envers les proches est encore plus nette pour les combats de l’Argonne, à la fin de novembre 1914 (p. 67) « Que de blessés ! Que de tués surtout ! On est à une distance moyenne de 50 mètres de l’ennemi. Toutes les balles portent. Beaucoup sont fous. Je vous écris les nerfs encore secoués et les larmes aux yeux, au seul souvenir de ces heures. »

 Un 72e RI très exposé

Encore éprouvé par les combats de décembre-janvier (La Gruerie), le régiment vient participer à la première offensive de Champagne au Mesnil-les-Hurlus. C. Taboureux décrit les opérations depuis le village en ruines, mentionnant par exemple le fait qu’un grand nombre de soldats (p. 103) « appartenant à différents corps restent dans les gourbis du Mesnil, au lieu d’être dans leurs tranchées. » Après un repos, nouvelles attaques le 5 mars, et il mentionne nominalement des officiers tués, sans illusions préalables sur leur destin (« il se savait condamné par les ordres reçus ».) Le 8 mars, nouveau courrier aux siens qui ne censure rien de ce qu’il voit (p.109) : (…) « La plaine est couverte de cadavres. C’est un charnier épouvantable. Les boyaux et tranchées sont pavés de morts sur lesquels on passe et (p. 111)  « Je me fais à voir des blessures. Je regarde très bien une tête ouverte, et me promène deux jours au Mesnil avec les mains rouges de sang humain.»

Le 72e donne décidément, et après la dure offensive de Champagne, où il perd beaucoup de monde, les hommes vont aux Éparges dans un secteur très actif : on comprend alors leur désir – assez incompréhensible vu d’aujourd’hui – d’être transportés aux Dardanelles. Il s’en explique (p. 148) : « Ce serait un voyage superbe, sans risque comparables à ceux de notre front. » Mais après un repos en mai 1915, leur train arrive de nouveau aux Islettes : « Quelle désillusion ! À 3 heures du matin (…) Nous voici donc encore dans cette Argonne maudite. Colère de tous. » En février 1916, ce jeune juriste refuse de se porter volontaire pour plaider en conseil de guerre (p. 213) « j’ai formellement refusé de me prêter à une comédie qui a coûté la vie à tant (2 fusillés au 72e par nous en mars 1915). » Il avait toutefois noté en mars 1915 à l’occasion de cette exécution (soldat Rio, p. 114) : « C’est pénible, mais c’est nécessaire. »

Un jeune homme curieux

Charles Taboureux demande aux siens de lui envoyer des cartes d’état-major et un guide Joanne, il est curieux des endroits où il se trouve (nov. 1914, p. 59) « Mes cartes me rendent service. Je sais enfin où nous sommes et comprends quelque chose au pays. » Il lit beaucoup et signale par exemple en avril 1916 « Je suis en train de lire Le Livre de la Jungle, de Rudyard Kipling, c’est épatant. » ou en octobre, lettre à son frère, p. 269) : « Lis-tu Le Feu de Barbusse ? C’est extraordinaire de vérité : l’attaque, le retour du blessé, le poste, la promenade dans la sous-préfecture, c’est épatant ! Plusieurs le lisent ici. Les réflexions sont celles que nous faisons. » Il s’agit ici de la première parution en feuilleton dans le périodique l’Œuvre.

Notre infirmier a une écriture aisée et utilise souvent l’humour ; ainsi par exemple, pour remercier d’une nouvelle vareuse envoyée par la famille (p. 169) : « la vareuse est très bien. Les biches s’arrêtent avec émotion dans la forêt et les laies en oublient de nourrir les marcassins. » Même humour avec le procédé classique de l’acrostiche qui brave la censure pour dire, malgré l’interdiction, où il est positionné (p. 249):

 « Comme il est formellement interdit d’

avertir de l’endroit où l’on est, je ne puis que

me répéter : nous ne sommes pas en danger donc

pas de mauvais sang à vous faire (etc…) : acrostiche « Camp de Mailly »

Une marraine de Lyon

Un des intérêts de ce témoignage réside dans les extraits significatifs de lettres de Thérèse, sa marraine de guerre. Cette jeune Lyonnaise de 20 ans écrira 29 lettres entre juillet 1916 et la mort de Charles en novembre. Nous n’avons pas ses lettres à lui, mais on peut déduire des réponses de sa correspondante les sujets abordés, et le soin qu’il a apporté à cet échange. La jeune femme s’était adressée à un inconnu, « qu’une annonce peu prétentieuse m’avait désigné » (p. 234). Il s’agit d’un sous-lieutenant, qui a donné à Charles la réponse de Thérèse. Celle-ci écrit – au moins au début – en cachette de ses parents : (p. 241) « Personne ne sait que j’ai l’audace de bavarder avec un inconnu et la permission m’aurait été refusée si j’avais eu la maladresse de la demander. »  Le livre adopte une typographie de type « cursive anglaise » pour reproduire les extraits de Thérèse : c’est une bonne idée, cela produit un effet d’authenticité et de familiarité. La conversation est enjouée et confiante, on aborde de nombreux sujets, vie quotidienne, moral, goûts de lectures… Elle dit par exemple (p. 253) apprécier Cami et « mon Dieu, vous qui lisez Virgile, allez être bien effrayé ! Hélas je ne connais pas le latin et ne demanderais pas mieux que de savoir un tout petit peu ce qu’est Virgile dont la postérité a bien voulu entretenir les générations jusqu’à vous.»

Deuil et mort

Charles Taboureux se réjouissait, à la fin de l’été 1916, d’être transporté dans la Somme, car cela le rapprocherait des siens : la situation découverte sur place le fait rapidement déchanter (Bouchavesnes). Les bombardements sont intenses, et Alexandre Scellier, son meilleur ami au poste de secours, est blessé puis meurt quelques jours après à l’ambulance. L’ambiance est sinistre (lettre à la famille, 16 octobre 1916, p. 263) « Scellier est mort. Enterré à 2 km d’ici. Suis excessivement peiné. N’ai jamais eu un tel chagrin. C’était mon compagnon de tous les instants depuis si longtemps ! Son unique frère avait été tué déjà. (…) nous sommes 3 rescapés. » Il écrit le lendemain à son frère : « Ce n’est pas la bataille, c’est la tuerie, le suicide collectif. » Sa jeune marraine essaie de le consoler (p. 272) « On ne peut se consoler de la perte d’un tel ami, et je sais bien qu’on soulage son cœur en parlant de l’être aimé, je suis aussi votre amie et pour cela je vous prie de ne pas craindre de pleurer près de moi. » C’est peu de temps après cette perte que Charles est tué à son tour le 5 novembre. Frappé par un éclatement d’obus relativement loin de la ligne allemande, il était sorti de l’abri pour regarder la progression du barrage avec un camarade. C’est celui-ci, infirmier au 72e, qui nous donne la  classique lettre à la famille décrivant les circonstances du décès (14.11.16, p. 278). Ce type de courrier, d’abord destiné à apaiser la douleur des proches, ne doit pas forcément être pris littéralement ; la mort est décrite comme immédiate, et après avoir enveloppé le corps « sous les obus qui tombaient avec rage tout autour de nous, nous nous sommes agenouillés nous trois, seuls autour du brancard et nous avons dit une longue prière. »Et ce même camarade continue (p. 280) : « Alors mes nerfs m’ont abandonné et moi qui n’avait pas versé une larme lorsque Hurrier et Scellier sont morts, j’ai éclaté en sanglots sur le corps de Charles. Ce fut une crise qui dura je ne saurais dire combien, peut-être une heure, peut-être deux, je ne sais pas. » Plus loin à la fin du livre, on a aussi reproduit la lettre de Thérèse à la mère de Charles – on sait que cette dernière fera le voyage à Lyon pour faire sa connaissance – (15.09.17, p. 295) « Je n’étais qu’une marraine de guerre, mais je l’ai pleuré de tout mon cœur comme si ce lien de parenté eut été vérifiable, et j’ai pleuré avec vous, de votre chagrin de maman. »   

Donc une restitution de qualité, pour un ensemble d’un grand intérêt historique et humain.

Vincent Suard, septembre 2025

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Quentin, Émile (1888-1961) et Amélie (1892-1981)

Lorsque la guerre éclate, Émile (né le 14 septembre 1888) et Amélie (née Chaudion, le 29 mars 1892) forment un couple de jeunes mariés creusois. Lui est issu d’une famille de « cultivateurs » à Semnadisse, commune de Rimondeix Creuse. Ils savent tous deux lire et écrire, mais il ne semble pas avoir atteint le niveau du certificat d’études (sur la fiche militaire d’Émile, est indiqué pour l’instruction le chiffe 3, qui indique un niveau scolaire très acceptable). Il est sabotier. Amélie est couturière. Sa mère tient un petit café à Crépon tout près de Boussac. Ils ont convolé le 25 mars 1913 et leur premier enfant, Émilienne, naît le 6 août 1914, quelques jours à peine après la mobilisation d’Émile. Le père ne pourra voir sa fille qu’à la toute fin de l’année, bénéficiant d’une permission après une première blessure. Le couple, juste avant que la guerre n’éclate, a loué un atelier, boutique et logement à Parsac.

Émile est incorporé au 78e régiment d’infanterie. Il est nommé sergent en septembre 1914. Première blessure, légère, à Rouvroy-en-Santerre, le 5 décembre de la même année. Le 19 octobre 1915, il est muté au 201e RI (le doublon réserviste du 1er RI, régiment de Paris replié sur Limoges). Le 16 avril 1917, il est très grièvement blessé sur le Plateau de Californie et restera handicapé d’une jambe. Ses longs séjours d’hôpitaux se poursuivent jusqu’en 1919.

Amélie élève sa fille auprès de ses parents, non sans avoir des difficultés relationnelles importantes avec sa mère, jusqu’à ce qu’elle décide, en 1916, de partir avec sa petite fille occuper seule le logement de Parsac, et d’y ouvrir et faire par elle-même fonctionner la boutique de sabots et chaussures. Elle réalise aussi, sur commande, des couvertures en piqué.

Après la guerre et la naissance d’une seconde fille, Odette, le couple s’installe à Gouzon et y ouvre une boutique de sabots et chaussures. Ils passeront toute leur vie dans cette localité. Il reçoit la croix de guerre en 1921 et la légion d’honneur en 1946. (Décès d’Emile le 19 novembre 1961, d’une infection relative à son ancienne blessure de guerre, et d’Amélie, le 18 mai 1981.)

Le témoignage est constitué par la correspondance du couple (lettres, souvent longues, surtout de sa part à elle et cartes postales), dont la conservation de part et d’autre est exceptionnelle. S’y ajoute une centaine de lettres reçues d’autres personnes (famille, camarades d’Émile…), pour un total de 1385 pièces. L’auteur de la notice est dépositaire du fonds, reçu fortuitement de la famille, qui sera remis aux archives départementales de la Creuse. Une publication partielle de la correspondance est prévue aux éditions Maïades (19).

Dès les premiers jours Émile et Amélie s’écrivent à un rythme très soutenu, quasi quotidien et leurs lettres (surtout celles d’Amélie) sont longues et fournies. Cette correspondance est presque entièrement préservée et s’avère d’une richesse et d’un intérêt hors du commun.

Le couple possède un niveau scolaire équivalent au certificat d’études et développe une forme d’écrit qui s’appuie sur des formes standards de la correspondance amoureuse et familiale pour s’en affranchir entièrement à travers la production d’une langue écrite décomplexée, sans rature ni remord, visant l’oralité, recherchant un substitut écrit à la conversation de vive voix. L’influence du parler marchois, que l’un et l’autre pratiquaient, s’y fait fortement entendre, dans le lexique, mais aussi la syntaxe. Émile, de son côté, initie Amélie à l’argot des tranchées : « Le pinard ses [= c’est] le vin »… Par la magie de cette fiction d’oralité la correspondance est un espace et temps de relations intimes. Au delà de formules amoureuses que l’on pourrait trouver convenues (mais l’intensification par l’oralité et la variation brisent la convention), la correspondance est toute vouée à célébrer un bonheur conjugal entrevu dans « le doux nid d’amour » de Parsac (leur boutique de sabotier en location), un bonheur sans cesse appelé, sans cesse repoussé par la guerre. Le sujet central est sans doute le bébé, puis l’enfant que le père ne peut voir grandir et dont la mère décrit par le menu et avec une grande délicatesse les attitudes et les progrès. Mais la sexualité, le désir amoureux, sont aussi présents, appréhendés sous le voile des formules amoureuses mais aussi sur le mode « dire des bêtise » (faire des allusions sexuelles). Les époux se racontent également certains de leurs rêves, où s’éprouvent le désir du corps et l’attente du retour, mais aussi la hantise de la mort suspendue. Ils adoptent également un rituel spécifique dans la pratique à deux de la ménomancie : divination à partir du jour et de la date de survenue des règles.

L’intimité implique la mise en forme d’un pacte de véracité, qui dans la situation exceptionnelle de la guerre est extrêmement difficile, et en fait impossible à tenir pour Émile, qui cherche d’abord à rassurer sa femme et les siens. Il insiste ainsi pour souligner que, bien que les obus sifflent sur sa tête, sa main, comme peut constater sa destinataire « ne tremble pas ». Aussi, comme beaucoup d’autres, se concentre-t-il sur les scènes de repos, qu’il ne cherche nullement à enjoliver : prise exagérée d’alcool, jeux de cartes incessants, désœuvrement déprimant… Le récit est ainsi entièrement pris dans la tension entre la répétition incessante de « je vais très bien », « je ne porte pas peine », « je ne me fais pas de souci » et l’horizon noir et sanglant du lendemain. Aussi, ce sont les mots de « cauchemar » et d’« enfer » qui leur servent à tous deux à qualifier la guerre, car l’arrière est aussi plongé dans la déréliction, avec la liste des morts aux combats, des suicides (Amélie ne décrit pas moins de trois suicides de soldats) et des blessés, qui s’allonge de jour en jour. La situation est telle, très vite (fin 14) que l’accord se fait entre la tranchée et l’arrière : « cela ne peut plus durer comme cela », sans pourtant qu’aucune perspective rationnelle de résolution rapide ne se présente ; d’où la recherche de signes prémonitoires et le bon accueil fait aux propos des devins et « prophètes » dans les journaux que lisent l’un et l’autre et qui vaticinent une prompte victoire.

Nonobstant la vie continue et une part non négligeable de la correspondance d’Amélie est dédiée à la geste quotidienne des travaux et des jours à Boussac et Parsac : fête du cochon, moissons à la batteuse, jours de foire, commerce familial, etc. La précision et les talents de narratrice d’Amélie sont impressionnants et son mari, qui sur le front cherche toujours et partout les camarades du pays, se repaît de tous ces « détails », et en redemande. De même la chronique des mœurs de Boussac constitue un point fort des échanges, des histoires grivoises et tristes en fait, de femmes volages et de jeunes filles engrossées par des soldats de passage, qui attirent sur elles la réprobation générale, à commencer par celle d’Amélie, qui de son côté, ne rassure jamais trop son Émile sur sa fidélité. Cette chronique « des femmes de Boussac » comme ils disent, fait échapper un instant à la vague morbide qui semble tout emporter sur son passage, Émile trouve tous ces détails scabreux « épatants », mais ils sont aussi pour lui le signe d’une sorte d’effondrement moral produit par la guerre, et il est vrai en tout cas qu’en fait, ces chroniques ramènent invariablement au cœur de la guerre (jeunes veuves, cocus au front, soldats en convalescence logés chez l’habitante…) et en sont aussi la pure expression.

Jean-Pierre Cavaillé, juillet 2024

Bibliographie :

Jean-Pierre Cavaillé, « Une correspondance au quotidien : Amélie et Émile Quentin, 1914-1919 », in Agnès Steuckardt, Corinne Gomila et Chantal Wionet (dir.), Gens ordinaires dans la Grande Guerre Correspondances, récits, témoignages, Maison des Sciences de l’Homme, 2024, p. 89-108.

– « La correspondance de guerre d’un sabotier et d’une couturière en pays marchois : Amélie et Émile Quentin (1914-1919) », Lemouzi, n° 224, 2019-2, p. 88-140.

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