Monteuuis, Gustave (1857-1920)

1. Le témoin
Pendant l’occupation, Gustave Monteuuis est le curé de la petite ville de Leers (Lèrss). C’est un bourg textile proche de Roubaix, frontalier avec la Belgique et qui garde un fort caractère rural. Licencié es Lettres en 1879, G. Monteuuis est l’auteur de quelques ouvrages pieux ou historiques, et a été primé par l’Académie Française en 1894. Originaire de Bourbourg (Pas-de-Calais), il fait partie d’une famille nombreuse avec laquelle il entretient des relations épistolaires suivies, et après-guerre il devient en 1919, pour peu de temps (décès en 1920), chanoine titulaire à Lille.
2. Le témoignage
Sous le joug allemand, les Allemands à Leers du 22 août 1914 au 11 novembre 1918, a paru chez l’imprimeur Desclée et De Brouwer (Nihil obstat et Imprimatur, Insulis, octobre 1919), 360 p., avec mention sur la couverture «Écrit en entier pendant l’occupation». Dans une préface qui reprend une lettre du chanoine Lecomte, vicaire général de Lille, adressée à l’auteur, on apprend que : « vous avez écrit, à leur intention [vos paroissiens], comme le testament d’un père, le récit tragique de la longue et dure occupation allemande en votre paisible cité frontière. » Cette introduction extrêmement flatteuse (« votre livre qui mêle si bien l’utile à l’agréable et atteint la perfection rêvée par le vieil Horace ») explique que le curé de Leers, en quittant sa paroisse, a souhaité regrouper des notes journalières pour l’histoire et l’édification de ses anciennes ouailles.
3. Analyse
Pour l’abbé Monteuuis, il s’agit d’abord de laisser un témoignage historique, une monographie paroissiale destinée à « ceux qui voudront écrire l’histoire des régions occupées » (p. 15) ; il veut aussi montrer à la France entière ce que le Nord a souffert, et enfin il souhaite livrer un testament spirituel, un bilan personnel de son action comme prêtre catholique. L’intérêt du témoignage est donc double, puisqu’il permet de construire une histoire du bourg occupé vue par un témoin bien informé, mais aussi de nous donner un témoignage subjectif, le plaidoyer pro domo d’un curé rapportant son attitude pendant l’occupation allemande. Dans sa forme, le récit est déjà une synthèse, puisqu’il procède d’un regroupement de notes, avec une organisation thématique (relations avec les Allemands, réquisitions, pastorale…), ce qui en rend la lecture aisée. L’auteur insiste plusieurs fois sur le fait que l’ouvrage a été rédigé pendant l’occupation, ce qui, eu égard à ses critiques contre l’occupant, constitue un danger, mais garantit aussi une valeur d’authenticité et de probité patriotique.
Les Allemands
Sans surprise, l’auteur marque la froideur de ses relations avec les occupants, décrivant certains officiers qu’il est tenu d’héberger, son église qu’il doit souvent laisser à l’ennemi pour le culte catholique (Bavarois) ou protestant. Il souligne ne pas être privilégié pour les questions de laissez-passer ou d’alimentation, et évoque ses homélies, dans lesquelles il essaie d’encourager les patriotes jusqu’en 1915, cessant ensuite de le faire à cause des délateurs présents à l’office. Il décrit la dureté des douaniers allemands qui brutalisent les « fonceurs » [fraudeurs] de la frontière, de ces « policemen » que les habitants appellent les « diables verts » ou les « diables gris » : il souligne que leur action a été beaucoup plus durement ressentie que celle des soldats. L’auteur montre qu’il était parfois possible de corrompre les sentinelles, contentes d’être là à surveiller les chemins plutôt qu’être au front, et que certaines en profitaient pour nourrir leur famille en Allemagne (1917). Il signale aussi toutes les réquisitions auxquelles il n’a pu s’opposer, à l’église ou au presbytère, arrivant parfois quand-même à sauver un bien (avril 1918, p. 105) : « J’ai eu aussi de la peine à sauver une cloche de maison. Les soldats il est vrai se montrèrent plutôt faciles. Ils déclaraient n’avoir pas à servir les intérêts des capitalistes qui les envoyaient, faire Boum-Boum au risque d’être « capout ». »
Réquisition de main d’œuvre
Plus que la description des réquisitions de biens, bien connue par les autres journaux d’occupation, c’est sur l’obligation de travail des habitants de la commune que la synthèse de l’abbé est utile. Il décrit en détail les péripéties de la lutte entre les Allemands, qui veulent faire reprendre le travail à la filature Motte, et les ouvriers qui refusent de travailler pour vêtir ou équiper (« affaire des sacs ») des soldats qui combattent les Français. Les patrons français refusent aussi de faire travailler leurs usines pour les Allemands, qui croient trouver la solution, en indiquant qu’il s’agit de travail « forcé » ordonné par les militaires (affiche du 18 juin 1915, p. 129) : « Les patrons, les directeurs, les employés, les ouvriers et les ouvrières ne travaillent pas volontairement, mais sur l’ordre de l’administration militaire allemande. » C’est un échec, les ouvriers maintiennent leur refus patriotique et leurs patrons refusent de communiquer les listes de leurs employés. Les occupants, qui avaient du mal à identifier les ouvriers pour les rafler, finirent par interner et menacer de déportation des patrons et des directeurs du personnel; des ouvriers furent aussi enfermés, mis au secret, sous-alimentés, brutalisés… Le travail finit par reprendre à la fin de juillet 1915, après trois mois de pressions et de mauvais traitements. « La préfecture a déclaré que le travail de la fabrique Motte-Bossut rentrait dans les conventions de la Haye ». En fait les ouvriers étaient pris dans le dilemme consistant soit à travailler pour les ennemis, soit à être responsables, par leur refus de travailler, des déportations et mauvais traitements subis par les otages. Le récit de l’auteur, évidemment un plaidoyer à destination de la France non-occupée, montre bien les aspects moraux de la question (p. 137) : « Voilà les faits. À chacun de porter sa part de responsabilité. Ce n’est pas le moment de récriminer. Il est facile d’imposer l’héroïsme aux autres. » Il évoque aussi les réquisitions de jeunes gens, garçons et filles, lors de la Pâque 1916, en vue de les déporter dans les Ardennes pour le travail forcé. Il se réjouit du fait que finalement, au contraire des Roubaisiennes, toutes les Leersoises furent exemptées (p. 139) : « Par une chance que nous ne nous sommes jamais expliquée, et dont nous bénissons Dieu, on rendit la carte à toutes les jeunes filles. Aucune d’elles ne dut partir, et je n’en connais pas qui ait été enlevées par les Allemands. » L’auteur décrit aussi la triste situation des requis « brassards rouges » en 1917, à l’occasion d’obits, c’est-à-dire de services funèbres célébrés lors de l’annonce du décès de certains d’entre eux. Il évoque dans son homélie le triste sort de ces jeunes gens astreints au travail agricole obligatoire dans les Ardennes, mal accueillis, car signalés aux locaux comme volontaires, mal logés et mal nourris, souvent en mauvaise santé, et ne survivant que grâce aux colis de leur famille déjà démunie ( p. 142) : « Que voulez-vous ! Les Allemands veulent déprimer ceux qu’ils n’osent tuer. C’est une haine de race.». Lors de l’offensive allemande des Flandres en avril 1918, ces brassards rouges travaillent aussi directement sur le front, pour aménager des routes, et l’abbé évoque (p. 145) « des malheureux Français, des prisonniers portugais, et [curieusement] des milliers d’Allemands qui refusent d’aller au feu et à qui on a enlevé les casques et coupé les boutons d’uniforme. »
La pastorale
Gustave Monteuuis évoque surtout le peuple des fidèles, et ce n’est que par allusions que l’on devine des oppositions, comme avec «ce stupide anticléricalisme qui ne désarme jamais (p. 55). » Pourtant, on sent aussi une forme de trêve dans la querelle religieuse: «Des gens qui m’auraient fui la veille, et que leur situation séparait de moi, venaient spontanément me parler, m’interroger et me renseigner. (p. 202)» Dans son récit, l’abbé mêle toujours les événements de l’occupation et sa fonction de chargé d’âmes, il essaie en chaire de transmettre des nouvelles, des encouragements, de lutter contre la désespérance, ainsi (p. 240) « Une mère de famille me racontait que, lorsque les mauvaises nouvelles, les perquisitions, la durée de la guerre rendaient son monde plus chagrin, elle leur disait simplement : « Attendez dimanche, Monsieur le Curé nous remontera.» Il évoque sa lutte contre le vice, dont le premier pour lui réside dans la jalousie. Les dénonciations ne sont pas rares, et parfois les Allemands, qui viennent saisir des biens soustraits à leurs réquisitions, révèlent le nom du délateur (p. 274) « de là des haines inexorables, avec des menaces de vengeance qui auront, je le crains, leur retentissement après la guerre.» Certains, dit-il, frayent avec les Allemands par calcul, pour être exemptés lors des réquisitions. Il condamne ces actes lors de ses prêches mais doit être prudent, car (p. 285) « un arrêté frappait d’une forte amende et même de la prison toute personne qui aurait reproché à une autre « d’être trop aimable pour les Allemands ».» On ne trouve aucune allusion à la collaboration « horizontale » [n’oublions pas la nature du document et sa date de publication], sinon un satisfecit non exempt d’ambiguïté : « J’eus la satisfaction de n’avoir jamais à inscrire de fautes sur mes registres de baptême. (p. 286)» Il explique ailleurs que les déportés du travail pouvaient signer un engagement volontaire, et étaient dès lors beaucoup mieux nourris, mais qu’évidement c’était considéré comme une trahison patriotique ; devant les souffrances des jeunes requis, des parents venaient le supplier de les absoudre moralement, lors de la tentation de la signature d’un engagement (p. 144) : «Je gémissais avec eux, mais je ne me croyais pas le droit de supprimer leur peine au prix d’une apostasie.» Au chapitre des fautes morales, le curé pose de manière intéressante, dans cette zone frontière, le problème paradoxal du moratoire sur les loyers et de l’interdiction faite aux propriétaires de donner congé (p. 279) « Combien de modestes propriétaires (…) se sont trouvés dans la gêne, alors que leurs locataires faisaient fortune en usant d’une propriété bien située, pour faire du trafic.»
Après la libération par les Anglais le 19 octobre 1918, il note, lors d’une fête organisée par ceux-ci, une remarque intéressante sur la Marseillaise : «Nous n’avions entendu notre hymne national depuis le 1er août 1914. Aussi le peuple le chanta-t-il d’une seule voix. En 1870, je l’avais entendu hurler par des braillards comme un écho des pires révolutions ; aujourd’hui, c’est la voix de la patrie, de la douce France, que nous écoutions avec bonheur. Le pays, aujourd’hui, s’est rallié à la Marseillaise. ». Le contraste est fort au début de novembre, entre les festivités joyeuses de la libération décrites par la presse à Roubaix, et le danger que courent toujours les Leersois, encore à la portée des canons allemands, déployés sur le Mont Saint-Aubert. Le bourg subit un bombardement au gaz le 6 novembre, et le curé va administrer le 7 des mourantes à l’hôpital Barbieux. À cette occasion, il se remémore la terreur de la veille, et perd le ton mesuré qui domine généralement dans son propos (p. 332) : « En les voyant se tordre sur leur chaise d’ambulance et ruisseler de sueur dans l’excès de leurs souffrances, je songeais : « Et dire que ces Boches, dans leur dernière affiche, prétendaient rappeler les Français à l’humanité, et que jadis ils nous recommandaient d’étourdir les lapins avant de les tuer pour ne pas les faire souffrir ! Pharisiens et homicides jusqu’au bout ! »
En définitive un témoignage de qualité, bien écrit, mais qu’il faut prendre pour ce qu’il est, c’est-à-dire d’abord une vision cléricale des relations sociales dans la paroisse. Il est vrai que l’empreinte catholique est beaucoup plus forte à Leers, paroisse encore largement rurale, que dans les courées roubaisiennes. Si les Allemands ne sont pas épargnés, en ce qui concerne les habitants de Leers, le ton est mesuré, largement marqué par l’autocensure : dans un propos public de 1919, c’est inévitable, à nous d’essayer de lire entre les lignes.

Vincent Suard juin 2020

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Bourgois, Flore (1883-1949)

1. le témoin
Flore Bourgois, célibataire, tient avant la guerre un commerce d’épicerie, tout en s’occupant de son plus jeune frère, après le décès de ses parents tisserands. Elle habite la petite ville de Leers (se prononce Lèrss), un bourg de 4000 habitants qui présente la triple caractéristique d’être une banlieue textile de Roubaix, une ville frontière avec la Belgique et un espace encore largement agricole. Elle habite une rue située à trois cents mètres de la frontière et reste seule pendant l’occupation, ayant un frère mobilisé, un autre prisonnier et le troisième étant mort de maladie sous l’uniforme en 1915. Elle a 31 ans lorsqu’elle commence à tenir ses cahiers. Elle se marie après la guerre et poursuit son activité de petit commerce de détail.
2. le témoignage
Après un long séjour au grenier, les cahiers d’écolier sur lesquels Flore Bourgois a tenu au jour le jour la chronique de l’occupation, ont été confiés par sa fille à Benoît Delvinquier et Edmond Derreumaux, de l’association Leersoise d’Études historiques et folkloriques. L’ensemble manuscrit comprend 800 pages en quatre cahiers, et les auteurs les ont retranscrits en trois volumes (185 p., 178 p. et 202 p., 1998, tirés à 100 exemplaires). Le volume 3 intègre aussi la retranscription des cahiers de Clémence Renaux (p. 122 à 167, voir cette notice). Une première publication partielle avait déjà eu lieu en 1984. Les transcripteurs indiquent avoir travaillé le plus fidèlement possible, laissant les tournures patoisantes et une syntaxe parfois hasardeuse, touchant le moins possible au texte, mais en corrigeant quelques fautes d’orthographe ou de grammaire « qui auraient gêné la lecture » ; dans la même logique, les phrases se suivant initialement sans coupures, ils ont ajouté une ponctuation.
3. Analyse
Les cahiers sont tenus quotidiennement, avec des mentions de dix à vingt lignes en général, mais parfois beaucoup plus. Les indications se rapportent à des faits saillants de la journée, à des commentaires de nouvelles ou de bruits, à des plaintes liées aux agissements de l’occupant ou à la dureté de la solitude et du deuil. Il est évidemment beaucoup question de réquisitions, du prix des denrées et des pénuries. L’auteure ne fait jamais mention de son travail ou de ses revenus, mais elle évoque souvent l’activité économique des fabriques, des fermes et surtout la contrebande avec la Belgique.
La frontière
Flore Bourgois décrit pendant toute la durée du conflit les tentatives des « fonceurs », nom donné aux particuliers, parmi lesquels de nombreuses femmes, qui passent frauduleusement des produits interdits. Le trafic avant-guerre était surtout lié au tabac, et à partir de 1914, il s’agit, à une échelle plus importante, de produits fermiers belges (lait, beurre, œufs, viande), qui sont revendus au marché noir au prix fort dans les grandes villes textiles affamées. La répression est organisée par des policiers allemands faisant fonction de douaniers, et qui sont connus pour leur sévérité: on craint surtout un diable vert, dit « la Terreur », et un gris dit « Petrus » ; ces « policemen », souvent violents, condamnent ceux qu’ils attrapent à la confiscation et à l’amende, plus six à douze jours de prison dans des conditions très dures aux « Bains roubaisiens ». L’auteure est très souvent perquisitionnée, car les « fonceurs », apercevant les « policemen », abandonnent leurs marchandises dans les jardins ou essaient de les poser dans les maisons proches de la frontière. Les policiers sont aidés par des soldats en nombre variable : ce sont des sentinelles qui, déployées dans les champs, tirent souvent en l’air, sans viser, mais il arrive qu’un passeur soit tué. Parfois rien ne passe, mais à d’autres périodes, le trafic augmente (novembre 1915, p. 21.1) : « les Allemands les plus difficiles sont partis. D’autres sont venus les remplacer. On voit déjà qu’ils sont plus tolérants car malgré la pluie, on voit pas mal de monde circuler avec de la marchandise. » Les possibilités de passage augmentent lorsque des sentinelles, elles-aussi affamées, se font conciliantes (mai 1916, p. 65.2) : « Ils achètent une sentinelle, et pendant les deux heures qu’elle fait son service, ils portent des marchandises. » Curieusement, il arrive que la surveillance se relâche complètement, ce sont en général des périodes de relève d’unités logées au bourg, et la disette est telle que les flux deviennent spectaculaires, comme en mars 1916 (p. 53.2) « Ce n’est qu’une procession de gens se dirigeant vers la frontière pour foncer comme on dit. On n’a jamais vu chose pareille : tout le long de la frontière, des gens courent dans tous les sens. », ou en avril (p. 57.2) : « On dirait qu’il y a là-bas une fête, car tout le monde se dirige de ce côté. » F. Bourgois signale aussi au début de 1917 que les sentinelles saisissent des denrées pour les envoyer à leur famille en Allemagne, tout en essayant de racheter du « riz américain » réservé aux habitants occupés.
Les combats
Les combats du début du conflit alimentent un nombre importants de fausses nouvelles, de bruits liés à l’absence d’informations fiables, comme par exemple (22 novembre 1914, p. 69) : « un homme pris à Mouvaux pour faire des tranchées fut occupé à enterrer les morts. En voyant qu’on enterrait les blessés respirant encore, et entendant la supplication de l’un deux, non pas encore dans le trou, il s’est enfui de ces lieux terribles. Il est revenu chez lui. On craint même qu’il ne perde la raison. » On peut citer un autre canard (22 mars 1915, p. 119) « On dit qu’on se bat à Valenciennes. On se demande toujours ce qu’il adviendra de ces villes de Roubaix, Tourcoing et Lille ? Le général Joffre donne sa démission, dit-il, si les Anglais veulent abattre ces villes. » F. Bourgois évoque quasi-quotidiennement le bruit des combats, leur intensité, en mélangeant parfois les informations entre un front lointain et des bombardements aériens, surtout à partir de 1916. Il semble que ce sont les obus de D.C.A. non éclatés qui, en retombant, causent le plus de dégâts pour les habitants. Ypres est le secteur le plus cité pour le bruit récurrent de la bataille, mais au vu de la distance, il doit plus souvent s’agir du secteur de Messine. Sa description du bruit de la bataille de Passendael (30 km) est spectaculaire (18 septembre 1917, p. 26.3) : «À mesure que la soirée avance, la canonnade augmente d’intensité. Vers huit heures, c’est terrifiant ! Jamais on ne vit pareille spectacle : c’est un feu roulant terrible. Le ciel est illuminé comme par un grand incendie, des éclairs s’allument sur tout le front, le bruit est assourdissant, on ne s’entend presque plus, tout bouge dans les maisons. (…) on songe avec terreur à ceux qui sont là, prêts, attendant la mort. On ne sait pas s’en rendre un compte exact. On croit que ces soldats sont hors du monde. Ils ne doivent plus être eux-mêmes. »
Les requis
Flore Bourgois tient aussi la chronique des rafles visant au travail forcé, d’abord au moment de « l’affaire des sacs » (été 1915, p. 135) « Ainsi, une partie des ouvriers de la fabrique a recommencé le travail, mais un grand nombre résiste encore. Ils ne céderont, disent-ils, qu’à la force. » Elle expose le dilemme patriotique au centre du conflit (juillet 1915, p 160) : « Qu’il sera regrettable de voir les ouvriers de Leers fléchir devant les Allemands ! Que diront les Alliés ? Nos frères ? ». Elle évoque aussi Pâques 1916 et la réquisition des jeunes gens des deux sexes. Comme dans la plupart des témoignages, on retrouve la remarque sur les effets désastreux possibles de la promiscuité sociale (p. 61.2) «on voit ces gens qui le lendemain doivent partir pour l’inconnu, en contact avec toute sorte de gens plus ou moins biens. Les mères sont au désespoir. » Elle insiste encore lors du départ pour les Ardennes des Roubaisiennes (p 62.2) « 400 femmes sont parties ; ce qui est triste. Des filles bien élevées sont mises en contact avec toutes sortes de gens mal élevés, sans pudeur, sans éducation. C’est à faire pleurer en songeant à ce qui leur est réservé. Que de mères souffrent en ce moment ! » Le journal évoque aussi les brassards rouges, requis en 1917 et 1918, dont le triste sort est évoqué à l’occasion de services funèbres (obit), lorsque la nouvelle du décès de l’un d’entre eux – cinq durant le conflit – arrive à Leers (sous-alimentation, dysenterie et maladies pulmonaires en général). En 1918, les jeunes gens sont également très nombreux à devoir travailler à proximité du front et de ses dangers (avril 1918, p. 73.3) « Quelques brassards rouges tels que Jean Parent, Alfred Prez, sont revenus en congés [permission] et sont décidés à ne plus y retourner, tellement le danger est grand là-bas. (…) Ils vont risquer malgré tout de rester par ici. C’est toujours dangereux, mais ils trouvent que le sort qui les attendra, ne sera pas pire que celui qu’ils viennent de quitter. »
Les Allemands
Flore Bourgois déteste les Allemands, qui sont coupables de la guerre, des brutalités de l’occupation et de ses souffrances personnelles (absence de nouvelles des siens, solitude et mort de Denis, son frère préféré), son témoignage maintient toute la guerre une ligne « patriotique ». En cela, sa rédaction lui fait courir un risque réel. En 1915, elle est jalouse des soldats qui reçoivent du courrier tous les jours, et elle souligne la violence et l’injustice des « policemen » omniprésents sur la frontière; à la fin du conflit, elle résume son attitude lorsqu’elle doit loger des ennemis (mai 1918, p. 81) : « Il faut garder envers eux une certaine déférence, et cependant, y mettre des limites. C’est une lutte perpétuelle. On ne peut être malhonnête et on ne veut pas leur porter trop d’égards : toujours, il faut se souvenir que c’est l’ennemi ! ». La diariste évoque aussi une dispute entre un soldat et une femme (août 1916, p. 89.2): « discussions qui ne valent pas la peine d’être écoutées car elles proviennent d’alliances entre ces deux, comme on en voit, hélas, trop depuis quelque temps : des femmes s’alliant avec l’ennemi. Elle avait reçu de ce soldat une bague qu’elle portait. Il voulait la reprendre, mais réussit quand même à l’arracher. » C’est la seule mention de ce type sur les 500 pages. Elle évoque aussi la rencontre avec un déserteur allemand en octobre 1917 (p. 33.3) « Il a 24 ans. Depuis 6 jours, dit-il, il marche. Il a quitté Arras. « Beaucoup kapout là-bas. Beaucoup partir comme lui ». (…) Guerre finie pour moi, dit-il. Capitalistes, nix. Front, moi égal ». Il reste un moment, puis part pour Tournai. ». En 1918, les remarques sur la mauvaise alimentation des troupes allemandes sont récurrentes, «ils n’ont que de la soupe».
La teneur globale du témoignage est sombre, la souffrance morale est omniprésente; la religion, seule consolation dans cette situation désespérante, vient souvent clore des plaintes récurrentes, qui jouent visiblement un rôle d’exutoire. Une mention, retrouvée régulièrement sous des formes variables (souffrance + patriotisme +religion), peut illustrer pour finir ce style personnel, caractéristique de cet intéressant témoignage (mai 1918, p. 79.3) : « Les soldats ne se gênent pas pour jouer aux cartes ensemble dans nos maisons. Que de sombres pensées nous assaillent en voyant ce spectacle, l’ennemi installé à notre foyer ; être obligée de les supporter sans murmurer. Si c’étaient des nôtres ! (…) on aurait tant voulu les recevoir de temps en temps, les soulager, leur faire oublier leurs souffrances ! (…) Il faut se résigner et offrir à Dieu ces souffrances pour le salut de cette chère France. Ceux qui, là-bas, de l’autre côté, n’auront pas connu les tristesses de l’invasion, ne pourront jamais comprendre combien elles sont amères et de quel effet, elles nous percent à tout instant le cœur ! ».

Vincent Suard juin 2020

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Hannecart, Paul (1883-1916)

1. Le témoin
Paul Hannecart est né à Anor (Nord), il a six frères et deux sœurs. Marié, deux enfants, il est comptable à Fourmies (Nord) au moment de la mobilisation. Il intègre le 147e RI (Sedan). Blessé légèrement le 5 décembre au Bois de la Gruerie (Argonne), il participe ensuite à l’offensive de Champagne. Il est de nouveau blessé le 1er mars 1915. Soigné à La Bourboule, il intègre ensuite le 51e RI et participe à l’offensive de septembre 1915 en Champagne (Tahure). Il est promu ensuite sergent et est, semble-t-il, détaché en liaison à Verdun avec l’artillerie (avril-mai 1916). Transféré dans la Somme avec le 51e, il est tué à Belloy en Santerre le 8 septembre 1916.
Outre Paul, deux des six frères mobilisés sont tués : Auguste (1885-1914, 43e RI) et Robert (1887-1916, 3e R. d’Art. coloniale). L’aîné Edouard (1881-1934, 147e RI) est blessé et fait prisonnier, il est rapatrié en décembre 1915 par la Suisse. Journaliste, Edouard est aussi, poète et dramaturge. Son œuvre, bien oubliée aujourd’hui, avait semble-t-il une assez grande importance éditoriale dans les années 20. On restera toutefois réservé sur l’indication des auteurs (p. 200) : « Les ouvrages de cet écrivain et poète de talent, dont plusieurs furent préfacés par le maréchal Foch et le maréchal Joffre, obtinrent à Paris un immense succès. De la Sorbonne à la Comédie-Française, ses écrits ont triomphé partout. ». Edouard fonde après la guerre « l’Union Nationale des familles des morts de la Grande Guerre ».
2. Le témoignage
Six frères dans la guerre, lettres du front de Paul Hannecart (Privat 2014, 206 pages) a été rédigé par Stéphane Demailly, alors maire d’Albert (Somme) et député de la Somme, et Mathieu Geagea. Le livre se présente essentiellement sous la forme de lettres de Paul Hannecart, arrière-grand-père d’un des auteurs, avec un important travail de présentation, des commentaires et des documents de complément (extraits de JMO, lettres de la famille, surtout d’Edouard). En 1993, au décès de sa grand-mère, qui avait 8 mois en 1914, Stéphane Demailly récupère une caisse dans laquelle toute la correspondance de guerre de Paul avait été conservée ; il décide une vingtaine d’années après « d’exhumer et de partager » cette correspondance. L’ouvrage donne aussi des extraits d’un petit carnet de Paul (bataille de Verdun vers Souville, avril-mai 1916), mais qui laissent perplexe, car ils évoquent un quotidien de l’artillerie lourde, et le 51e RI était à ce moment aux Eparges (carnet d’un autre combattant? détachement pour liaison ?…).
3. Analyse
Les lettres de Paul Hannecart donnent des informations sur sa vie quotidienne dans la tranchée, sur ce qu’il pense des opérations, elles traduisent aussi l’importance qu’il attache au maintien des liens familiaux.
La séparation sans nouvelles de sa femme
C’est une correspondance assez classique de nordiste mobilisé qui écrit presque journellement à sa femme Léa, sans recevoir de nouvelles, car elle est restée dans Fourmies occupée. Il écrit après trois mois de séparation (8 décembre 1914, p. 70) : « Je m’ennuie de plus en plus d’être privé continuellement de tes nouvelles. Je me contente de t’en donner des miennes en attendant. » Dans un passage de novembre 1914, après avoir évoqué leur tendre complicité d’avant-guerre, il parle de la tranchée (p. 60) : « Nous sommes à toutes les intempéries de temps et c’est surtout la pluie que nous redoutons le plus car nous n’avons pas d’effet de rechange. Enfin, il faut bien que tout le monde fasse sa part puisque c’est obligatoire pour sauver le sol de notre patrie souillée par ces barbares. Je n’ai qu’un seul regret, c’est de n’avoir pas pris ton portrait et ceux de nos enfants. Mais personne ne savait que la guerre durerait aussi longtemps. » Son frère Edouard, blessé dans les combats de l’Argonne, et capturé par les Allemands le 16 octobre 1914, est hospitalisé et on reçoit de ses nouvelles le 8 novembre, ce qui est rapide. Dans le courant mars 1915, Paul reçoit pour la première fois des nouvelles de sa femme et de ses enfants, les communications postales étant autorisées entre les prisonniers français et la France occupée : Edouard, prisonnier, recopie une lettre que lui adresse Léa et renvoie ces nouvelles sommaires à Paul. Edouard devient ainsi le pivot des relations entre Fourmies et la famille restée au pays, et ses frères mobilisés ainsi que les réfugiés en France non-occupée.
Le corps souffrant
Paul est blessé trois fois; le 1er mars 1915, il passe trois mois de convalescence dans un hôpital à La Bourboule. Remis, il demande à réintégrer le front [figure sur sa 2e citation], ainsi qu’en témoigne une lettre à des cousins « J’aspire vivement à sortir de cette vie d’hôpital pour reprendre ma place au combat (…) je dois me souvenir que maintenant j’ai trois victimes de la guerre de ma famille à venger: mon vénéré père, victime de l’invasion des barbares, mon frère Auguste, tombé au champ d’honneur, mon frère aîné, glorieux prisonnier des sauvages! » Le style épistolaire de Paul est un peu moins grandiloquent dans les lettres adressées aux proches, mais la tonalité patriotique reste toujours présente. Edouard, l’aîné, est gravement blessé à la cuisse et fait prisonnier ; opéré, plâtré, il faut ensuite le réopérer en lui rebrisant la jambe mal replacée. Cette lourde opération réalisée à Tübingen (« j’ai été opéré par un éminent docteur, professeur à l’université. », p. 93), est un échec et il faut recommencer six mois plus tard. Il souffre beaucoup, dit être le seul Français, mais être bien soigné ; il signale aussi avoir (p. 116) «demandé à l’aumônier de dire, au nom des frères et du mien, une messe à l’intention de papa et d’Auguste, dans l’église de Tübingen ». En décembre 1915, Edouard est rapatrié par la Suisse comme grand blessé, s’installe à Paris et continue d’entretenir la liaison avec la fratrie.
Le deuil récurrent
La correspondance fait état de la mort de deux frères de Paul au front. Auguste, lieutenant au 43e RI, est tué le 6 octobre 1914 à Roucy. Paul écrit aux parents de Léa, réfugiés en Bretagne: (p. 46) « On peut dire que c’est la fatalité ! La lettre ci-jointe de Jules m’annonce la triste nouvelle de la mort d’Auguste. Quel malheur ! Il ne faut cependant pas perdre courage.» Ceux-ci lui répondent (p.51) « ce qui doit te consoler, c’est qu’il est enterré en terre sainte [dans un cimetière] et que le 43e lui rendit les honneurs.» Robert, brigadier au 3e Régiment d’artillerie coloniale, est tué à sa batterie en 1916 au début de la bataille de la Somme, Paul l’apprend par Edouard : (p. 168) « Notre brave Robert est tombé glorieusement en pays reconquis le 7 juillet dernier. (…) Inutile de te demander d’être courageux à l’annonce de ce cher deuil qui nous frappe profondément tous. Je sais que tu le seras. A bientôt le retour victorieux. Avec nos plus ardentes affections. » Auparavant, Hubert, 73 ans, le père de toute la fratrie, est mort à Fourmies au début de 1915, des suites d’une bousculade et d’une chute dans sa cave, provoquée par des Allemands pressés lors d’une perquisition ; la nouvelle arrive cette fois par la Suisse : (15 avril 1915, p. 109) « Mon cher Edouard (….) je suis très peiné de t’apprendre la mort de papa, survenue à Fourmies. Cette triste nouvelle vient de m’être communiquée par une personne rapatriée de Fourmies. » Blanche, belle-sœur de Paul et femme d’Edouard, prisonnier, est réfugiée au Havre : elle meurt d’une fluxion de poitrine à 33 ans en juillet 1915, et son mari l’apprend en Allemagne. Paul, devenu sergent, est tué à son tour par un obus au bois Saint-Eloi, à Belloy-en Santerre le 8 septembre 1916.
Il s’agit d’une famille où l’on s’encourage, mais où l’on ne s’épanche pas, toutefois la peine profonde affleure parfois, ainsi qu’en témoigne Edouard à des amis : (26 février 1917) «J’ai eu ma large part de malheurs, mon père, ma femme, trois frères, ça compte. Je suis bien souvent très triste et le cœur gros. » (p. 192)
Un style patriotique
De Paul à Edouard (juillet 1916, p. 163) « Si tu as l’occasion de revoir les petits enfants de mon ancien lieutenant [tué en décembre 1914] dis-leur que leur père était très estimé (…) Les beaux régiments du 2e Corps d’Armée remplis de gloire et d’honneur seront toujours debout pour le venger ainsi que nos frères tombés au champ d’honneur. Avec leurs drapeaux déchirés par le feu et l’acier, ils se retrouveront toujours sur la brèche par-dessus les champs de baïonnettes (…). » Dans ces correspondances, il n’y a pas de place pour le doute sur la victoire, sur le sens de la guerre, ou plus simplement sur la conduite des opérations : on se donne des nouvelles, on décrit les conditions locales, puis arrivent souvent des formules patriotiques qui semblent ampoulées aujourd’hui pour des courriers familiaux et intimes, mais qui devaient paraître élégantes et nécessaires à ces hommes qui ont tous reçu une « solide instruction » (hormis Edouard le littérateur, les cinq autres frères, fils d’un marchand de vin, ont tous été au moins sous-officiers). Le style «Déroulède» de Paul résiste aux faits globaux (échec en Champagne, par exemple) ou particuliers : un soldat du 51e RI est fusillé devant le régiment réuni le 25 août 1916 (p. 175), il n’en est pas fait mention. Ce style, devenu rare dans les correspondances privées à ce moment de la guerre, est toutefois celui de la prose militaire et journalistique de l’époque; de plus on sent qu’il correspond chez les frères Hannecart à une sorte de pudeur (il ne faut pas douter), de culture virile partagée, autant qu’à une forme d’auto-encouragement. Paul, qui est tué le 8, évoque le commandement dans un courrier à Edouard du 3 septembre 1916: «Il ne faut jamais écouter certains racontars, par exemple : le soldat, qui parfois se trompe de chemin sur le champ de bataille et qui se croit à la fois perdu et abandonné. Ici, il y a quelqu’un qui voit tout, sait tout, c’est notre général. C’est en lui que nous avons confiance. » (p. 176) Les deuils subis renforcent ici les discours patriotiques au lieu de les ébranler, et la « vengeance nécessaire » des deux frères tués peut être prise au premier degré. Une seule fois, en 1916, on sent chez Paul l’émotion poindre sous la carapace, ainsi qu’en témoigne un courrier à Edouard, son aîné, dans lequel il s’épanche presque: (p. 164) « En t’écrivant ces quelques lignes, je ne veux pas te faire sentir que mon cœur a besoin d’être retrempé, au contraire, je connais trop les obligations de la hauteur du devoir. (…) Voici plus de deux ans que je n’ai pas revu mes petits enfants et si parfois, j’en éprouve un certain ennui, j’estime, mon cher Edouard, que mon chagrin doit être excusable. »
Léa est rapatriée par la Suisse avec ses deux enfants peu avant la mort de Paul qui ne les aura pas revus.

Vincent Suard, décembre 2017

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Garrigue, Victoria (1886- )

Née à Nérac (Lot-et-Garonne) le 26 avril 1886 dans une famille d’origine espagnole (Avilla y Gruas). Lorsqu’elle épouse Marcel Garrigue (voir ce nom), le 23 octobre 1906 à Tonneins, elle est tailleuse de robes. Le couple aura trois filles et un garçon.
Son mari est mobilisé en août 1914 au 280e RI. La correspondance du couple est publiée dans Alain Glayroux, Portraits de poilus du Tonneinquais, 1914-1918, Editions La mémoire du fleuve, 2006.
Les premières lettres de Victorine (elle a francisé son prénom) contiennent l’expression « maudite guerre » en affirmant que les Allemands en sont la cause, à qui, d’après les journaux, « on donne de ces dégelées que cela devrait servir de leçon à ceux qui restent » (14 octobre 1914). Et encore, le 7 novembre : « Les journaux racontent que sur tous les fronts les Allemands sont repoussés et en Russie ils subissent aussi de grosses défaites. Quelle veine on n’en tue jamais assez. » Son mari essaie de lui expliquer que la réalité n’a rien à voir avec ce que disent les journaux, que la situation des fantassins est terrible. Le 27 novembre 1914, elle répond par une vive critique : « Est-ce bien toi qui m’a écrit une lettre pareille tout à fait découragée […] Allons Marcel, fais ton devoir jusqu’au bout, que l’on n’ait rien à te reprocher et c’est avec patience que l’on arrivera au bout de ces maudits Alboches […] Pense que tu as des enfants. Ne te révolte pas. […] Mon frère nous a écrit, il est tout à fait courageux ainsi que Aman et Borda. Je pense bien que tu les vaux et que tu ne rougiras pas d’avoir été un moment découragé. » A quoi Marcel répond qu’il n’est pas découragé mais dégoûté par la lâcheté des gradés et la sauvagerie des tirailleurs sénégalais et que personne ne l’empêchera d’écrire ce qu’il pense (4 décembre). Lorsque, le 26 décembre, il emploie lui aussi l’expression « maudite guerre », il lui donne une signification différente de celle de Victorine.
Il semble que l’incompréhension entre mari et femme ait subsisté. Le 8 juillet 1915, Marcel écrit à Victorine : « J’ai reçu ta lettre du 4… Quant à la guerre, tu ne peux guère me renseigner, car on vous dit beaucoup de mensonges. Enfin si tu préfères croire ce que dit le journal que ce que j’ai vu, tant pis. » Et encore, le 4 décembre 1915 : « Si tu étais dans la situation où nous sommes, tu penserais peut-être comme moi, plutôt à la révolution qu’à autre chose. » La dernière lettre de Marcel est du 11 décembre ; il annonce sa première permission. Victorine l’attend à la gare le 14 décembre, mais Marcel n’arrive pas, il a été tué deux jours plus tôt.

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Bergey, Daniel Vivien Michel (1881-1950)

Né le 19 avril 1881 à Saint-Trélody, près de Lesparre, dans le Médoc, département de la Gironde. Fils d’un bordier (salarié agricole) et d’une domestique. Vicaire de son oncle à Saint-Émilion en 1906, il lui succèdera comme curé en 1920 et le restera jusqu’à sa mort. Avant 1914, militant actif contre la loi de Séparation des Églises et de l’État et contre la franc-maçonnerie. Aumônier à la 36e DI pendant la guerre, blessé en janvier 1915 sur le Chemin des Dames. Créateur, principal auteur et éditeur du journal de liaison des poilus de Saint-Émilion et des environs (au sens large), Le Poilu St Émilionnais. Le premier numéro du journal n’est pas daté ; la première date apparaît avec le numéro 4, le 3 juillet 1915 ; son « tirage intermittent » le porte jusqu’en février-mars 1919, numéro qui annonce sa « mort joyeuse » puisque les combats ont cessé.
Le journal contient d’abord une série d’articles de fond, la plupart écrits par l’abbé Bergey lui-même. Ils établissent les bases du patriotisme ; ils défendent la famille et toutes les valeurs chrétiennes. Si certaines choses vont mal dans la guerre, ce n’est pas de la faute des chefs militaires, mais des hommes politiques. Amour de Dieu et Amour de la France ! Honneur au poilu et Honte aux embusqués ! On donne des nouvelles des poilus, vivants, blessés, prisonniers, et de la vie à Saint-Émilion. On signale les morts, en reproduisant parfois leur photo. Pour faire supporter les mauvaises conditions de vie pendant la guerre, des articles disent « mort au cafard ». On plaisante sur la nourriture et la boisson. À partir du n° 7, du 25 octobre 1915, le dessin-titre en première page montre un poilu agitant une bouteille de saint-émilion vers les lignes ennemies où les Boches paraissent prêts à se rendre pour venir en boire (variante du thème des Allemands qui se rendent pour une tartine de confiture). Des caricatures agrémentent les pages, ainsi que de petites histoires à l’humour appliqué signées de pseudonymes hilarants comme K. Lotin ou K. Rafon (on trouve même Bismuth comme pseudonyme !). À partir de Noël 1917, apparaissent des textes en basque, en patois béarnais et en patois du Médoc, mais la grande majorité des pages sont en français.
Ce journal conçu sur le front peut-il être qualifié de « journal de tranchée » ? D’une part, il est imprimé, et bien imprimé, à Bordeaux. D’autre part, si on estime son tirage à 200 exemplaires d’abord, puis peut-être 500, on ignore s’il était principalement lu dans les tranchées ou du côté de Saint-Émilion. On ne distingue sur les pages aucune trace de censure extérieure mais, bien sûr, l’autocensure du rédacteur est évidente. Il ne dit rien qui puisse fâcher les autorités militaires et il ne parle surtout pas des mécontentements profonds des soldats et des mutineries.
C’est une initiative très originale de la mairie de Saint-Émilion (Gironde) que d’avoir réuni en un volume de format 21 x 27 la collection complète en fac-similé du journal du front édité par l’abbé Bergey de 1915 à 1919, ainsi que ses suppléments Nos Filleuls et Le Rayon. Le livre a pour titre Le Poilu Saint-Émilionnais, présenté par Mireille Lucu, Saint-Quentin-de-Baron/Saint-Émilion, Les Éditions de l’Entre-deux-Mers/Ville de Saint-Émilion, 2014, 460 p. Le livre est présenté par un texte de 55 pages de Mireille Lucu, agrégée d’histoire. Il est bien documenté sur l’histoire locale de Saint-Émilion et sur la 36e DI en guerre, résumé qui n’occulte pas les mutineries de 1917. Le projet a reçu le label et le soutien de la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale.
Rémy Cazals, mars 2016

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Murat, Lucien (1895-1917)

Né le 10 novembre 1895 à Larequille (Allier). Comptable à la Compagnie des mines de Brassac (Puy-de-Dôme), il est ajourné pour faiblesse par le conseil de révision d’octobre 1914, à son grand désespoir de patriote. Il réussit cependant à partir le 8 septembre 1915 et il dit apprécier la vie en caserne, la théorie, les exercices, la nourriture, la camaraderie. En janvier 16, montée vers le front avec le 98e RI et, la vie de tranchée à peine découverte, il faut rejoindre Verdun au plus fort de l’offensive allemande, du 7 au 19 mars, journées qu’il a largement décrites dans un de ses carnets, terminant par : « Avec l’aide de Dieu, nous en sommes revenus ! Merci ! » L’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique conserve de lui quatre carnets de guerre, des notes et autres documents, des lettres à sa mère et à sa sœur, et des photos. Lucien exprime toujours ses sentiments d’affection pour les siens, de fidèle catholique et de patriote optimiste. La dernière lettre est du 10 avril 1917 ; la dernière date du carnet est le 12 avril. Il disparaît au combat devant Saint-Quentin et il est déclaré décédé en date du 13 avril (Mémoire des Hommes).
Rémy Cazals
* Fonds de l’APA n° 2941. Note d’Isabelle Valeyre dans Garde mémoire, 2011, n° 10, p. 21-22.

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Ribollet, Pierre (1889-1918)

Né le 7 août 1889 à Caluire-et-Cuire, près de Lyon, dans une famille bourgeoise. Il a un an lorsque son père meurt, laissant sa mère veuve avec quatre enfants. Un de ses oncles, dreyfusard, est actif militant de la Paix par le Droit, puis de l’association française pour la SDN. Pierre étudie à l’institution des Chartreux, aux Beaux-Arts de Lyon et de Paris afin de devenir architecte. Il effectue le service militaire au 4e Génie. En août 1914, caporal, il est mobilisé au 28e Génie et devient sergent en mai 1915. Il est principalement engagé dans les Vosges (Le Violu) et en 1916 dans la Somme. Le jour de l’offensive Nivelle, il arrive à l’EOR de Versailles, en sort sous-lieutenant et rejoint le 3e Génie. Son témoignage est formé de lettres écrites du 19 août 1914 au 22 juillet 1918, veille de sa mort au cours d’une contre-attaque allemande. Certaines lettres sont adressées à son cousin André Piaton ; d’autres à sa mère, mais de celles-ci il ne reste que des extraits, ce qui explique parfois de longs espaces de temps entre deux courriers. Le caractère partiel rend difficile de faire la part de l’autocensure, mais celle-ci apparaît clairement le 22 septembre 1915, lorsqu’il décrit à son cousin les préparatifs de l’offensive et ajoute : « Ne dis pas un mot de tout cela à Maman ! ». La publication des lettres est accompagnée de photos et de belles aquarelles de Pierre.
Le 28 décembre 1914, il écrit : « Jamais notre devoir de Français chrétien ne fut tracé avec plus de précision qu’en de telles circonstances. Avec force et énergie, accomplissons-le vaillamment et sans murmurer. » Le devoir des hommes du Génie, c’est de creuser des tranchées, des abris ; d’établir le relevé du réseau ; mais aussi de précéder les vagues d’assaut en apportant les explosifs nécessaires à faire sauter les systèmes de protection des ennemis (c’est lors d’une telle opération qu’il est tué). C’est aussi la guerre des mines et camouflets, et on reçoit fréquemment grenades et marmites. Dans les Vosges, cote 994, le 12 juillet 1915, il décrit la première ligne : « C’est un véritable fouillis de sacs à terre, de vieilles gamelles, de chevaux de frise, de tourbillons de fils de fer barbelés, d’où émergent des troncs hachés, déchiquetés, pulvérisés. Les sapins sont tombés sur la tranchée, la recouvrant complètement et faisant ainsi un passage à l’ombre, dont nous n’avons pas lieu de nous plaindre. » Il arrive qu’on échange autre chose que des grenades avec ceux d’en face : des journaux, des cigarettes… Comme les autres combattants, il a le cafard et souhaite la bonne blessure. Il critique la distribution aberrante des croix de guerre. À une lettre de sa mère qui lui rappelait un voyage en Italie, il répond qu’il souhaite voir « un paysage quelconque exempt de toute explosion ! » Et au repos, il note le charme tout particulier de « simples promenades en terrain découvert, et non dans d’éternels boyaux ».
À son cousin, dès le 12 juillet 1915, il pose la question qui l’obsède : « Que dit-on à Lyon, autour de toi ? Compte-t-on sur une crise financière, économique, une révolution, un coup de théâtre qui permettrait d’envisager la fin de la guerre avant l’hiver ? » Puis c’est le message récurrent à partir du 24 août : « Je voudrais que ceux qui parlent avec tant d’enthousiasme et de phrases ronflantes de la guerre dans les journaux, fassent ici une simple tournée dans les tranchées de 1ère ligne. Ce serait une expérience intéressante qui modifierait peut-être leurs impressions ! » Barrès est nommément attaqué (5-3-16), et Pierre ajoute un mot des « convictions patriotiques, qu’il est décidément beaucoup plus facile d’avoir à Lyon qu’ici » (27-5-16).
Pierre décrit à son cousin la « boucherie sans nom » de la bataille de la Somme (25-8-16) ; des prisonniers allemands heureux que la guerre soit finie pour eux, « avec un petit sourire qui a l’air de nous plaindre » ; ses camarades dont le cafard tourne au désespoir (18-9-16). Le 3 décembre 1916, bien avant l’offensive Nivelle, il admet qu’on puisse être terrifié des réflexions des poilus. Mais il se trouve à Versailles au plus fort des mutineries et ne peut en parler. En septembre, il attribue à la défection de « ces maudits Russes » la prolongation de la guerre, et en février 1918, il stigmatise « la honteuse capitulation des maximalistes ».
Rémy Cazals
*Pierre Ribollet, Quatre années de guerre (août 1914 – juillet 1918), Lettres et dessins, Lyon, éditions BGA Permezel, 2006, 175 p. + illustrations.

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Caujolle, Louis (1888-1960)

Son père était professeur d’allemand ; lui-même, né à Vic-en-Bigorre (Hautes-Pyrénées) le 16 janvier 1888, devient agrégé d’allemand. Fiancé en 1914, il se marie en août 1917. Son témoignage publié est tiré de son manuscrit « Mes mémoires de guerre 1914-1918 et 1939-1940 », rédigé tardivement comme le montrent plusieurs indices, en particulier la mention du maréchal Pétain en 1917. Il y avait sans doute des notes au jour le jour, dont la succession des dates a été conservée pour certaines périodes, et pas pour d’autres. Dans tous les cas, on a l’impression que le témoignage a été lissé avec affirmation répétée d’un patriotisme sans hésitation ni murmure, attitude peu vraisemblable chez un combattant des tranchées, mais construite par la suite à partir d’un parcours particulier.
Lors de la mobilisation, il est caporal au 83e RI de Toulouse. Face à « l’agression brutale de l’Allemagne », il écrit que « le Pays se redresse plus fier et plus fort que jamais et se prépare à tous les sacrifices pour défendre son sol et sa liberté ». Dans l’enthousiasme général, le 83 part, la fleur au fusil. Caujolle aligne quelques poncifs : territoriaux à barbe blanche ; quantité d’espions allemands qui rôdent en France. Le 8 août est le plus beau jour de sa vie : « L’Alsace est à nous. » En marche vers le nord, ses chaussures lui abîment les pieds, ce qui le handicape lors de la bataille de Bertrix où le régiment est fauché par les mitrailleuses. Il est évacué vers Saint-Gaudens où il critique les embusqués qui ne veulent pas monter. Il dit qu’il est envoyé, sans l’avoir sollicité, comme sergent instructeur à l’école des élèves aspirants de Toulouse, avec la noble mission de former des officiers dont on a tant besoin. Il y reste jusqu’en février 1915, étant lui-même nommé aspirant. Il retourne au front en avril au 209e d’Agen et découvre la guerre de tranchées le 5 mai devant Arras. Certes les attaques n’apportent que massacres inutiles. Mais : « Les grands et nobles sentiments que mes parents ont fait naître dans mon âme prennent maintenant une netteté et une force inaccoutumée. Je sens tout ce qu’il faudrait pour créer une France rajeunie, vigoureuse, ardente, vaillante, digne de son glorieux passé, débarrassée de tous ces sales politicards arrivistes et sectaires qui l’ont désunie et ont failli par négligence, veulerie ou faux idéalisme humanitaire, la conduire à la ruine » (sentiments du 19 mai 1915 ou du 6 février 1934 ?). Il cite Péguy, Psichari et Barrès ; il fait des conférences sur le pangermanisme.
À plusieurs reprises, il affirme que ses chefs sont très contents de lui, mais il se dit écœuré par la distribution des croix à des incapables et des froussards parce qu’ils savent faire la cour ou parce qu’ils sont d’Agen. Il note que les permissionnaires sont découragés par les scandales qu’ils ont vus à l’arrière. On utilise ses compétences de la vie civile pour envoyer dans les petits postes allemands des lettres participant de la guerre psychologique. En décembre 1915 en Artois, on s’attendrait à voir tomber la pluie pendant des jours entiers, jusqu’à l’inondation des tranchées et à la fraternisation que tant d’autres ont pu constater. Mais pas Caujolle. Cela correspond à une période lissée où peu de dates sont précisées.
En janvier 16, il est blessé par éclats d’obus et envoyé à l’arrière. En août, rétabli, il est détaché au 2e bureau de l’état-major de la 158e DI. Il vient souvent en première ligne pour effectuer des observations, mais il regagne ensuite son confort. Il écrit qu’il réclame à plusieurs reprises son retour dans une unité combattante, mais en vain. Lors de l’offensive du 16 avril 1917, il est nommé chef du 2e bureau de la division. L’attaque connaît l’échec. Le journal de Caujolle passe du 19 avril au 13 mai sans notes. Le 27 mai, il évoque la « révolte des soldats dans les trois régiments de notre division ». Ils viennent d’être relevés, ils croient pouvoir bénéficier d’un repos, on leur donne l’ordre de remonter en ligne en renfort. C’est alors une « explosion de colère qui trouve un terrain préparé par une perfide propagande antimilitante [antimilitaire ? antimilitariste ?], antipatriotique, qui depuis quelque temps intoxique notre armée ». Opinion d’un officier d’état-major qui semble bien loin des poilus ; peut-être, aussi, loin dans le temps car il ne faut pas oublier que Caujolle écrit vingt ans plus tard. C’est ici qu’il parle à trois reprises du maréchal Pétain ; qu’il évoque une 5e colonne d’agents payés par l’ennemi ; qu’il précise qu’il s’agit de propagande communiste ; qu’il mélange dans la même catégorie des « journaux défaitistes inspirés par l’ennemi » La Gazette des Ardennes et Le Bonnet rouge. Une note intempestive du présentateur vient encore aggraver la confusion en annonçant que Bolo Pacha a été condamné à mort en février 1919, alors qu’il a été fusillé le 17 avril 1918.
En novembre 1917, Caujolle monte un échelon de plus en entrant à l’état-major de la 3e armée à Noyon. Il se spécialise dans la cartographie à partir de photos aériennes et souligne que tout le monde le félicite pour son travail. Sur les épisodes de 1918, offensives allemandes et contre-offensive alliée, il n’écrit que des pages d’histoire générale et non de témoignage personnel. Jusqu’à l’entrée triomphale en Alsace, jour de gloire bien arrivé. Après l’armistice, il est nommé professeur d’allemand à Saint-Cyr, puis entreprend une carrière civile en lycée.
RC
*Louis Caujolle, Mémoires de Guerre 1914-1918, s. l., éditions Gascogne, 2011, 217 p., illustrations (dessins et aquarelles de l’auteur).

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Deruelle, Eugénie (1853-1927)

Le témoin
Fernande Eugénie Anastasie Durin est née le 5 mars 1853 à Sains-Richaumont, gros bourg de Thiérache à proximité de Marle. Son père, François Eugène Durin (1826-1870), est médecin et maire de Sains de 1862 à 1870. Du côté maternel son grand-père Charles Capon était le plus gros contribuable de la commune de Sains, maire et médecin du village.
Eugénie fait ses études en 1867 et 1868 au pensionnat des Oiseaux rue de Sèvres à Paris. Elle passe des vacances à Granville, chez sa cousine, où elle fait la connaissance de la famille Dior.
En 1872, à l’âge de 19 ans, elle est mariée à Léon Deruelle de dix ans sont aîné. C’est un mariage de raison comme c’est alors la règle dans la bourgeoisie. Il est originaire de la commune de Sus-Saint-Léger (Nord) où son père est « propriétaire » et Conseiller général. Il a un frère notaire à Amiens. Il est lui aussi docteur en médecine. Il a soutenu sa thèse à Paris en 1868 et aurait fait alors la connaissance de Clemenceau. Il reprend la succession de son beau-père à Sains-Richaumont et deviendra maire en 1882.
Les époux Deruelle ont une fille en 1875 qui ne vivra que quelques mois. Léon Deruelle meurt en 1904.
Eugénie Deruelle est patriote. Elle est très pieuse, va à la messe régulièrement et fait dire chaque mois une messe en souvenir de ses ancêtres. Elle semble plus tournée vers le passé que vers l’avenir.
Elle est entourée de sa servante Jeanne Thiéry, originaire de Saint-Quentin avec qui elle entretient des liens amicaux. Ses deux chiens Scott et Mylord sont ses compagnons fidèles. Ses relations sont très nombreuses, le maire M. Pagnier, le doyen Cagniard, le conseiller général Gaetan, mais aussi toutes sortes de notables des environs et parmi eux l’ancien ministre Gabriel Hanotaux.
En 1914, elle habite une maison moderne, équipée de l’eau courante, de l’électricité et du téléphone. Cent ans après, cette maison est parvenue intacte avec sa véranda dont Eugénie Deruelle était si fière.
Eugénie lit beaucoup, les livres de sa bibliothèque ou ceux qu’on lui prête : Victor Hugo, Emile Zola, Jules Verne, George Sand, mais aussi bien d’autres auteurs tels Bernstein et Shakespeare. Elle écrit beaucoup, à ses amies et à sa famille. Elle est aussi une femme très active qui jardine, fait de la couture, et se livre à toutes sortes de petits travaux. Elle gère elle-même son patrimoine et ses avoirs financiers. Son testament déjà rédigé bien avant 1914 est mis à jour régulièrement et évolue en fonction de ses sentiments du moment. Le dernier, en 1927, rédigé quelques jours avant sa mort est extrêmement détaillé. Néanmoins, ses précieux carnets ne sont pas mentionnés, probablement parce que, s’agissant de confidences, elle les a déjà confiés à M. Jourdan, son exécuteur testamentaire. Représentant local des anciens combattants, il est en quelque sorte le détenteur de la mémoire de la guerre. Après le décès de celui-ci les carnets viendront entre les mains de M. Hincelin, maire de la commune. Son fils en sera le dernier détenteur.
Le témoignage
Eugénie Deruelle a écrit en tout trente-deux carnets, mais il n’en subsiste que dix-neuf. Pendant plus de soixante-dix ans, les carnets passent de mains en mains. Négligence des emprunteurs ou, on ne peut l’exclure, volonté d’occulter des témoignages parfois dérangeants, certains disparaissent. Les périodes manquantes sont les trois premiers mois de la guerre, août 1916, un mois entre octobre et novembre 1917 et les quatre derniers mois de la guerre. Toutefois, en juillet 1916, Eugénie Deruelle est revenue sur les événements d’août 1914, nous renseignant ainsi sur l’arrivée des Allemands en août 1914. Le dernier carnet se termine le 10 avril 1920.
Les carnets sont écrits au jour le jour, d’une écriture, lisible, rapide avec peu de fautes d’orthographe et de rares ratures. Les supports sont au début les anciens agendas de son mari médecin, puis des cahiers d’écoliers reliés avec une couverture cousue, enfin des cahiers qu’elle fabrique.
Certains sont précédés d’un commentaire. Le quinzième débute ainsi : « Ce carnet, trouvé chez ma mère, avait servi à son grand-père, comme la dédicace conservée l’indique. Les avis et renseignements en avaient été enlevés… Aujourd’hui, cette relique va avoir une autre destination : ce sera le 15e de mes confidents de cette guerre si longue et si cruelle pour nous. »
Dans la crainte qu’ils soient découverts elle dissimule soigneusement ses écrits car elle n’ignore pas que les Allemands interdisent cette pratique. Le curé de Vaux-sous-Laon en a fait l’expérience en étant déporté pour cela.
Ces écrits sont avant tout des confidences dans lesquelles l’auteur livre ses émotions, ses impressions, ses rancœurs. Ils sont aussi une chronique de la vie sous l’occupation allemande. Eugénie Deruelle y inscrit chaque jour les événements de la journée et toutes sortes de détails sur la vie du village et de ses environs. Elle semble avoir consacré beaucoup de temps à leur rédaction. On le voit au cours des carnets, c’est une occupation incontournable une confession journalière qui permet à cette femme seule de supporter sa condition.
Pourtant ses conditions de vie matérielle sont beaucoup plus enviables que celles de beaucoup d’autres. Certes, elle ne perçoit plus ses fermages mais elle a conservé des liquidités mises à l’abri dans son coffre-fort. Néanmoins sa vie n’est plus celle d’avant 1914. Elle est soumise à des restrictions qu’elle n’a jamais connues. Plus que tous les autres habitants de Sains-Richaumont, elle subit les réquisitions de toutes sortes. La présence continuelle d’officiers dans sa maison lui est difficilement supportable car elle est souvent reléguée au rang de servante.
Analyse
Les carnets débutent le 29 août 1914. C’est alors la panique dans le village, les habitants fuient. Eugénie Deruelle, après avoir pris ses dispositions pour partir, se ravise au dernier moment. Pourtant les combats se déroulent autour de Sains-Richaumont. Rapidement elle ne va plus rien ignorer de la situation. Le téléphone ne fonctionne plus depuis plusieurs jours, pourtant il sonne dans l’après-midi. Elle décroche et raconte :
J’entends le général de Housset dire à l’homme du poste : « Téléphonez immédiatement à l’état-major à Marle, téléphonez à la place de Laon, téléphonez partout où vous le pouvez que le 11e corps, en perdition à Sains-Richaumont, demande du secours. »
Deux jours plus tard, le 31 août, le général Von Bulow vient passer la soirée et la nuit chez elle.
Je commence à déjeuner lorsqu’une auto s’arrête devant la maison ; six chefs demandent : « Il nous faut votre maison, douze chambres, etc. » après les avoir conduits de la cave au grenier, ils prennent tous les lits, me laissant seulement celui de Jeanne. De plus, il faut leur mettre quinze couverts dans la salle à manger, et leur faire, pour 6 heures, à dîner pour quinze. Ma chambre est destinée à von Bulow de la Garde royale, et généralissime des troupes.
Une lacune importante fait reprendre les carnets le 26 novembre. On ne sait donc rien des premières semaines de l’occupation.
La maison d’Eugénie Deruelle étant grande et confortable elle héberge continuellement des officiers.
3 janvier 1915 : Le matin, mon chef m’annonce son départ ; il me présente, avant, son successeur (pas une minute de répit !) : c’est un juge pour la justice militaire.
Ce juge fera beaucoup parler de lui.
La suite des carnets est une véritable chronique du village pendant l’occupation ponctuée de confidences et de ressentiments. Les difficultés de la vie de tous les jours, les réquisitions continuelles, le comportement des Allemands, les vexations, les émigrés, les prisonniers, la prostitution, sont autant de thème récurrents. les nouvelles des villages environnants, grâce à la réunion hebdomadaire des maires, celles du front et même de France, au travers de la Gazette des Ardennes, sont aussi continuellement évoquées. Mais ce qui se passe dans sa maison est plus particulièrement relaté. Elle s’indigne fréquemment du comportement des Allemands, mais s’ils sont courtois et bien élevés, elle met de côté sa rancœur.
Parcourons ces carnets pour en saisir la richesse.
24 avril 1915 : A midi, le soldat Maasbaël revient pour Mme Leleu, à bicyclette depuis St-Quentin Il a eu un bien mauvais temps. Je le fais déjeuner avec nous. C’est un charmant garçon, franc, et bien prudent.
28 mai 1915 : Jour des maires et grande revue des chevaux. Ils les classent et M. Marquet me dit qu’il pense qu’ils les prendront avec les voitures et notre mobilier, quand ils partiront : c’est une belle perspective !!!
21 juin 1915 : Le juge reçoit des femmes qui m’ont l’air de faire un drôle de métier : enfin !
9 septembre 1915 : Je finissais de dîner lorsque M. Hénon est venu mesurer mon seul noyer. Ils vont prendre ceux qui atteignent 90 cm de circonférence, et le mien a à peu près 104 : adieu les noix ! À Buironfosse, ils prennent tous les sabots : ils ne laisseront rien, puisqu’on ne les chasse pas…
– 26 octobre 1915 : La saleté du juge n’est partie qu’hier soir : elle a donc passé 3 nuits ici ; le jour, elle est substantée par le casino : c’est du propre ! J’enrage, mais si je me plains, on me fera quitter ma maison… Hier, elle a eu les persiennes fermées toute la journée. J’aurais grand plaisir à les savoir malades tous deux : ce n’est pas charitable, mais c’est trop fort, à la fin !
– 18 novembre 1915 : Il est arrivé 60 prisonniers russes. Ils vont déterrer les Prussiens tués par ici, et faire un cimetière au Sourd, dans la pâture de Gustave Macon.
– 4 décembre 1915 : Hier matin, j’ai trouvé le juge dans le vestibule, je ne l’avais pas rencontré depuis trois semaines ; à son bonjour je lui dis : « Monsieur, est-ce que depuis que vous êtes ici, vous avez eu à vous plaindre de moi, ou de quoi que ce soit dans ma maison ? […] Eh bien ! Alors pourquoi m’infligez-vous la honte de souiller ma maison, comme vous le faites ? Vous y entretenez des femmes, et cela jusque quatre jours de suite. […] Monsieur, ma maison a toujours, depuis trois générations, été respectée et respectable, et vous en faites une maison publique ! […] Madame, c’est la guerre ! Naturellement nous ne le savons que trop ! — Mais Monsieur, si Madame et Mlle Mauser se trouvaient dans de mêmes conditions, en Allemagne, je voudrais savoir ce qu’elles en penseraient, et quelles appréhensions vous auriez ? (Là-dessus j’ai quitté ce sale type…) Que va-t-il faire ? Le plus de mal qu’il pourra. C’est pourquoi, je me remets toute entre les mains de la Providence.
– 27 avril 1916 : La question des œufs est grosse de magots : ce matin j’ai porté mes 9 œufs ; en revenant, je lis à la pancarte chez Dupont qu’il faut donner 2 œufs par poule, et même par coq et poussin.
– 21 mai 1916 : On amène une masse de prisonniers et prisonnières, et ce, pour des bagatelles : une femme condamnée à quinze jours de prisons et quinze jours de travail parce qu’elle n’a pas salué un gendarme : eh bien ! Depuis quand et dans quel pays les femmes doivent-elles saluer les hommes la première ? À quel niveau veulent-ils nous mettre ??? Il paraît qu’on sera condamné s’ils entendent qu’on les traite de Prussiens ou de boches…
– 3 juin 1916 : Mlle Elise, l’émigrée de La Neuville-Housset, arrive en prison avec trois autres jeunes filles, parce qu’elles n’ont pas travaillé, à temps, dans les champs : quinze jours de travail forcé. Elle m’apporte son porte-monnaie, et je lui prête assiettes, verres et couverts pour quatre personnes.
– 12 septembre : 1916 On attend à Faucousy 200 Russes qui vont faire une ligne de chemin de fer, en lieu et place du Decauville qui reliait l’usine de phosphates à la gare.
– 19 octobre 1916 : on va avoir 1.000 prisonniers Russes qui feront une ligne de chemin de fer de Puisieux à St-Gobert. À Chevennes, Mme Sarazin a dû déménager toute sa ferme, où on loge aussi 400 Russes ; et il y en a à Housset, La Neuville, et Richaumont !
– 2 novembre 1916 : En sortant de la messe, j’ai vu un tableau affreux : trois tombereaux de sable amenés par une dizaine de Belges, attelés et enchaînés comme des bêtes de somme ! C’est horrible ! Et ils crient, et frappent sur eux avec la crosse de leurs fusils !
– 8 novembre 1916 : A 7 h du matin, on sonne ; c’est M. Sérouart qui vient avec un ordre de réquisition de la mairie, d’avoir à porter pour 8 h à l’usine Bayart 10 assiettes et 10 cuillères. […] Ce n’était pas pour servir aux émigrés, comme on nous l’avait dit, mais à un bataillon prussien, arrivé à 9 h, avec le corps d’un colonel de la Garde, petit-fils de Bismarck, et tué au front de la Somme avant-hier, et qu’on a enterré, ce matin, au cimetière du Sourd… Étant dans le bureau de la fabrique, j’ai vu défiler ces soldats, et leur musique. Les chefs suivaient à cheval ou en auto.
– 21 novembre 1916 « La fabrique de choucroute, ici, est considérable : on y emploie une quarantaine de femmes et une vingtaine d’hommes. […] Leur service est très dur : il faut être debout tout le temps, au-dessus d’une cuve dans laquelle on coupe fin les choux […]. Les femmes, en sus de cela, sont dans un bâtiment ouvert à tous les vents, et les pieds dans la boue… Des cuves, les choux passent dans des tonneaux, où les hommes les piétinent, et c’est peu propre, car on s’y soulage de toutes les façons !.. N’importe, le sel purifie tout, paraît-il…
– 31 décembre 1916 J’ai lu, dans la Gazette des Ardennes, le message du président Wilson. J’ai dit à la marchande de journaux de m’apporter chaque numéro… C’est ennuyeux de leur faire gagner de l’argent, mais il faut (quand bien même je n’ai aucune foi en leurs dires) se tenir au courant…
– 29 mai 1917 : Un des lieutenants qui viennent manger ici, M. Schmitt, est arrivé, hier soir, longtemps avant les autres convives. Il fait des caresses à Scott, qui était près de moi, à l’entrée du jardin ; il cause longtemps de sa mère, catholique son père, son frère, tous deux sont docteur en médecine, le frère au front. Lui a 22 ans (on lui en donnerait 18, à peine). […] Comme on me demandait un bouquet, il est venu avec moi dans le jardin et le clos.
– 18 juin 1917 : A 2 heures, deux soldats viennent pour prendre les laines des matelas. Je leur explique que M. Sérouart les a emportées. Il faut aller avec eux l’expliquer aux gendarmes qui habitent rue St-Marcel, chez Mme Lalouette mère. Le chef me remercie, puis, me parle des cuivres aux portes (j’en conclus qu’ils viendront, au premier jour me dévaliser encore une fois).
– 26 juillet 1917 : Ces soldats retournaient au « Chemin des Dames ». Il y en avait qui pleuraient. Je ne les ai pas vus, mais leurs larmes me laisseraient bien indifférente…
– 31 juillet 1917 : On m’apprend que Richard Widermann a été tué « au Chemin des Dames ». C’est la première fois que je n’applaudis pas la mort d’un Allemand… Ce brave saxon ne méritait pas d’être classé avec ces bandits !
– septembre 1917 : Il vient d’arriver, par le train, 500 Russes : à quoi vont-ils les employer ? Ils construisent un chemin de fer du Quesnoy à Maubeuge, mais n’avancent guère dans leurs travaux, les aéros se chargent de les démolir au fur et à mesure…
– 26 septembre 1917 : [À propos du lazaret d’Efry] C’est un véritable abattoir ! On est peu soigné : une pilule de temps en temps… Comme aliments : café au matin, ou plutôt eau rousse ; à midi, mauvaise soupe, et le soir : eau blanche, c’est-à-dire mélangée à très peu de farine. À ce régime, la convalescence se change souvent en décès, et il y meurt 6 à 10 personnes par jour… C’est un lazaret installé dans une tôlerie, où l’on admet : les Français, les Belges, les Russes. Les religieuses sont de la maison mère de St-Erme. Les sanitaires sont allemands et s’adjugent les biscuits et certaines denrées du ravitaillement de la C.R.B. des malades et convalescents.
– 2 janvier 1918 : Il nous a montré une photo, faite chez Mme Plonquet, le 1er de l’an à 2 heures du matin… Les troisième et quatrième demoiselles étaient T. L. et son amie de Laigny que M. L. est allée chercher à 4 heures du matin… La donzelle de Laigny, qui est très grosse, se trouve assise sur les genoux de Krïmm, qui en avait la charge, et qu’elle masque complètement ! Quelles mœurs !
– 10 janvier 1918 : A 9 heures du matin, M. le maire vient me dire que je suis désignée comme otage et dois me préparer à partir pour Holzminden !
Ce départ est un déchirement rétrospectivement décrit très en détail à la date du 25 août, un mois après le retour d’Eugénie avec notamment cette scène :
J’ai été touchée au moment de quitter chez moi, d’être appelée, dans la cour de Lambert, par l’aîné des tracteurs qu’il logeait depuis des mois. Cet homme avait toujours été très poli envers moi. Il voulait me dire adieu, et ne pouvait le faire dans ma maison devant tout le personnel du chef. Il pleurait et me dit qu’il habitait près de Holzminden, et que, quand il irait chez lui en congé, en mars, il viendrait me voir, ferait son possible pour que je loge chez lui, et que sa femme me soignerait bien… Le pauvre homme n’a pas eu son congé, et est parti de Sains… pour un autre pays.
Le séjour au camp d’Holzminden fait aussi l’objet d’une chronique détaillée qui permet de voir le fonctionnement du camp et les conditions d’existence des otages. On y trouve la preuve des relations de son mari avec Clemenceau :
6 avril 1918 : On m’appelle au 20 pour me remettre une fiche de 111 marks 54 envoi de « M. le Président du Conseil, ministre de la Guerre, Paris ». Il a donc reçu ma lettre du 12 janvier.
Nous ne saurons pas comment se termine la guerre à Sains-Richaumont. Une nouvelle lacune dans les carnets nous amène au 12 octobre 1919, la vie a repris.
– 10 avril 20 : Tout est si cher ! Et, ne recevant pas de revenus, je me demande si je pourrai continuer à rester chez moi, où j’ai de gros frais ! Il est vrai qu’ailleurs tout est aussi cher ! Et où aller ???
[…]
Je termine ce cahier aussi tristement qu’il fût commencé au 1er janvier 1918 : quelle existence, ô mon Dieu ! Sauvez-moi du découragement qui me mine chaque jour davantage !!!
Denis Rolland
*Les carnets d’Eugénie Deruelle, Une civile en zone occupée durant la Grande Guerre, présentés par Guillaume Giguet, Amiens, Encrage, 2010, 655 p., index, illustrations.

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Lachiver, Jules (1891-1915)

Lettres de guerre (août 1914-mai 1915) de Jules Lachiver, déclaré « mort pour la France » le 9 mai 1915,
Bretagne 14-18, 2000, 31 pages 21×29,5 ISBN : 2-913518-12-5

1 – L’auteur.
Jules Lachiver est né le « décembre 1891 à Gomené, dans le sud-est du département des Côtes-du-Nord, où ses parents étaient instituteurs publics. C’est presque naturellement que leur fils s’orienta vers l’enseignement. Quand il partit au service militaire, le 9 octobre 1912, il exerçait dans l’école publique de Pléhérel, sur la côte. La guerre le surprit à la caserne de Vitré, incorporé au 70e RI, où il était sergent depuis le 2 octobre 1913. Il fit le début de la campagne, sur la Sambre, à Guise et sur la Marne ; il fut blessé le 3 octobre 1914 à Neuville-Vitasse ; blessure légère, hospitalisation brève, remontée au front d’Artois à la mi-novembre. Il passe l’hiver dans ce secteur. Le 9 mai 1915, sa compagnie, la 10e, fait partie de la première vague d’assaut du régiment. Elle est lancée au nord-est de Roclincourt et est décimée par les mitrailleuses allemandes. Jules Lachiver est tombé lors de cette vaine attaque et son corps ne fut jamais retrouvé.

2 – L’ouvrage.
Les parents de Jules Lachiver, très affectés par la disparition de leur fils unique (le père décèdera trois mois après, miné par le chagrin), avaient conservé ses lettres. Ce lot de missives, surtout important de janvier au 8 mai 1915, a été sauvegardé par un neveu qui l’a confié à Bretagne 14-18. Y ont été ajoutés divers documents et, en particulier les courriers échangés après la disparition de Jules Lachiver. La famille garda longtemps l’espoir de retrouver son corps.

3 – Le témoignage.
La correspondance de Jules Lachiver, surtout adressée à ses parents, révèle son entrain et son patriotisme. Pour lui, après la déconvenue de Belgique et le retournement de la Marne, il faut bouter les Allemands hors de France ; là est son devoir qu’il rappelle dans nombre de lettres ; après seulement, il pourra rentrer à la maison, espoir qu’il exprime cependant de plus en plus souvent. On sent, très imperceptiblement percer la lassitude et l’émotion se fait jour de plus en plus. Civil devenu soldat par la force des événements, il se borne à relater les faits de la vie quotidienne à la guerre, sans porter de jugements sur ce que l’on ordonne aux combattants. Sa détermination ne semble jamais faiblir. Mais, au-delà de ses déclarations patriotiques, sa dernière phrase pathétique dans sa dernière lettre (« Écrivez-moi souvent. ») traduit bien une certaine détresse. Il pensait passer encore une fois entre les balles et retrouver les siens. Espoir cruellement déçu.
René Richard

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