Finance, Lucien (1896-2000)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Charles Lucien Finance concerne les pages 141 à 154 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Lucien Finance est né le 27 août 1896 à Sélestat, dans le Bas-Rhin. Il travaille depuis l’âge de 14 ans dans la Société alsacienne d’électricité et, l’uniforme endossé, passe de son bureau à l’écurie, occupé à ramasser le crottin. Incorporé dans un régiment de dragons allemand le 19 juillet 1915, il connait les fronts de Lituanie et de Pologne. Il subit l’attaque russe des cosaques de Broussilov le 11 juin 1916 qui le marque beaucoup. Il refuse la Croix de fer que son supérieur lui propose, tentant d’échanger cette distinction contre « faire en sorte, plutôt, que je n’aie plus besoin de remonter en ligne » (p. 144), ce qu’il obtient, se retrouvant dans un dépôt de 745 chevaux. Subissant une guerre loin d’être traumatique à l’évidence, Lucien Finance tombe même amoureux d’une polonaise employée de la banque de Vilnius, avec laquelle il s’unit en pleine guerre, sous la « bénédiction » de son unité et de ses supérieurs. Au bout de 17 mois de front, il demande une permission pour enterrer son père. Il pense plusieurs fois à déserter mais choisit finalement de « ne pas attirer l’attention » (p. 153). Le 11 novembre survenu, son problème devient celui de rentrer au pays avec son épouse, depuis Vilnius. Pour ce faire, il l’engage comme aide-infirmière en lui passant un brassard de la Croix-Rouge et arrive en gare de Sélestat le 18 novembre 1918, présentant Mania à sa mère « heureuse de me revoir et de la connaître » (p. 154). Il retrouve après-guerre son poste dans l’électricité, il meurt le 1er avril 2000 dans sa ville de naissance.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Evrard, Louis (1897-1994)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre-hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Louis Evrard concerne les pages 155 à 172 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Louis Evrard est né le 15 février 1897 à Thionville-la-Malgrange (Moselle) et est domicilié à Florange. Il entre à 14 ans au laminoir de Sérémange, spécialisé dans la fabrication de la tôle. Il a 17 ans quand la guerre se déclenche et travaille maintenant sous régime militaire. Le 1er avril 1916, à cause des pertes de Verdun, il est convoqué par la direction pour apprendre qu’il ne peut rester à son poste et qu’il va être mobilisé. Il est incorporé le 4 août 1916, au 37 Feldartillerie Regiment et prend la direction de Königsberg, en Prusse orientale. Après un mois d’instruction, il se retrouve sur le front des Carpates, en septembre, au sein du 268. Feldartillerie Regiment, puis est rapidement muté au 52. Feldartillerie Regiment jusqu’à la fin de la guerre, où il occupe la fonction d’observateur-téléphoniste. Il confirme que, malgré qu’il soit lorrain, il n’a pas subi de discrimination. Il dit : « Les Prussiens étaient bons. Aucun d’eux, jamais, ne m’a manqué de respect, sauf un… » (p. 158). Par contre il convient que le régime des permissions n’était pas le même que celui des allemands, lui-même n’en n’ayant jamais obtenu une ! Sa guerre en Galicie et en Roumanie est assez peu violente. Il subit surtout le froid mais il connaît quand même son baptême du feu, en montagne. Une nuit, il songe à déserter mais, manquant d’être tué, il annule son dangereux projet. Le 24 juillet 1917, son unité franchit le Siret, rivière qui sépare la Roumanie occupée de la Moldavie. La guerre de mouvement complique sa fonction de téléphoniste, devant maintenir coûte que coûte la communication entre les unités et l’état-major. Atteint par la malaria, il connaît un peu l’hôpital puis le régiment, par Budapest, puis un bateau, rejoint la France. Alors qu’il traverse la Lorraine pour rejoindre le front de France, il passe près de son domicile. Il « s’évade » alors pour rejoindre son village. Regagnant son unité au bout d’une semaine de « fausse perme », il est emprisonné un mois à la forteresse de Montmédy, dans la Meuse. Au début du mois d’avril 1918, il débarque à Armentières et participe à l’offensive de la Lys. Il dit : « Les combats étaient nettement plus durs que sur le front Est » (page 168). « Comme il s’est bien comporté au feu, Louis Evrard obtient la Croix de fer le 9 octobre 1918 » mais il dit : « Ce qui était une récompense pour tout soldat allemand m’est apparu comme la honte suprême. Jamais mon père ne m’aurait laissé passer le seuil de la maison en arborant cette décoration. Mes grands-parents, nés français, en seraient peut-être morts de chagrin » (page 169). Il ne va donc pas chercher sa croix. Obtenant une permission, car le capitaine « m’aimait bien », il rentre chez lui alors que l’Empire s’effondre. La guerre s’arrête et il dit : « Nous étions tous très heureux d’être redevenus français » (p. 171). Il reprend alors son poste chez Wendel. Il décède le 27 décembre 1994 à Florange (Moselle) à l’âge de 98 ans.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Didier, Juste (1898-1997)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Juste Didier concerne les pages 173 à 183 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Juste Didier est né à Cornimont (Vosges) le 14 décembre 1898, troisième d’une famille de 14 enfants dont le père est un paysan très cultivé qui n’a pas pu faire d’études. Il dit de son adolescence : « Il faut avouer qu’en 1914 nous, les jeunes, étions presque contents que cette guerre vienne » (p. 175). Il est incorporé en avril 1917 au 7e régiment du Génie et arrive au front en décembre, vers Badonviller (Meurthe-et-Moselle). Accompagnant l’infanterie dans les opérations, il fait des abris et s’occupe des barbelés en cas d’attaque. Il est immédiatement confronté à l’horreur des bombardements qui tuent aveuglément. Au printemps 1918, son unité « se transforme pratiquement en infanterie » (p. 178) et subit les attaques allemandes dans le secteur de la forêt de Villers-Cotterêts, subissant une attaque au gaz, dans laquelle il est légèrement blessé. Il note à cette occasion que « ceux qui n’ont pas toussé se sont trouvés malades et durent être évacués » (page 178). Le 2 juin 1918, à Faverolles, alors qu’il est passé aspirant au 10e Génie, il est blessé par plusieurs éclats d’obus, remis comme souvenirs par une infirmière, qu’il garde pendant plusieurs années et qu’il perd à la guerre suivante. A ce sujet d’ailleurs, il constate : « J’ai été étonné du désordre qu’il y a eu lors de la dernière guerre, alors qu’en 1914-1918 tout était très, très ordonné » (p. 181). Transféré d’hôpitaux en hôpitaux, il apprend l’Armistice à l’hôpital de Béziers. A la fin de la guerre il constate enfin qu’« il s’était créé une certaine estime entre soldats français et soldats allemands. On avait l’impression qu’on se valait en somme » (p. 182). Remis sur pied au début de 1919, il rentre enfin chez lui. Il a perdu un frère à la guerre, tué à quelques kilomètres de lui-même peu de temps après sa propre blessure. Ayant exercé après-guerre le métier d’entrepreneur, il décède le 3 janvier 1997 à Remiremont (Vosges) à l’âge de 98 ans.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Courteaux, Charles (1898-1997)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIème siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre-hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Charles Courteaux concerne les pages 71 à 78 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Chartes Courteaux est né à Fresnes-en-Saulnois (Moselle) le 18 février 1898 dans une famille francophone. Il a 16 ans quand la guerre éclate et, comme Léon Nonnenmacher se souvient de l’arrivée des Français, territoriaux du Midi, en août 1914. Incorporé dans l’armée allemande en novembre 1916 comme Musketier au 106e IR, il est affecté sur le front de Galicie en juillet 1917, où l’armée de Kerenski s’effondre. Il dit de cette période : « En ce qui me concerne, je n’ai jamais tué personne » (page 73), précisant même : « Sur les quatre-vingts cartouches que j’ai brûlées, je n’ai jamais visé personne. (…) J’ai tiré en l’air pour faire du bruit, car les sous-officiers nous avaient à l’œil » (p. 74). En 1918, il arrive à l’arrière du front de Verdun, où il est enterré par un obus. Pour sa convalescence, il est versé dans une cuisine roulante puis intègre le secteur de Cambrai. Le 7 octobre, il jette son fusil et se rend à un anglais qui le « fait prisonnier en douceur », « parfaitement heureux de se retrouver captif » (p. 76). À l’Armistice, qu’il apprend par le « tintamarre » du moment, il est examiné par une commission spéciale de « tri », chargée de déterminer s’il est « d’origine et de sentiments français » (p. 77). Il rentre au pays rhabillé de neuf le 1er janvier 1919. Après-guerre, il exerce le métier de cheminot. Il décède le 14 décembre 1997 à Moulins-lès-Metz (Moselle) à l’âge de 99 ans.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Clary, Jean (?-?)

1. Le témoin

Il n’a pas été possible de retracer la biographie de Jean Clary, dont on ne peut attester qu’il s’agit de son patronyme ou d’un pseudonyme. Les rares éléments contenus dans l’ouvrage, notamment dans la préface de Pierre Mac Orlan qui dit : « Je ne connais pas Jean Clary » (p. IX), semblent indiquer qu’il était lié à Châteauneuf-sur-Loire (Loiret), où il part en permission en 1916. Il a semble-t-il publié un ouvrage sur son château et deux autres livres ; À la chandelle (poésie) chez Grasset et Le tartuffe démasqué aux Étincelles. Il n’est pas non plus précis sur son unité d’affectation, qui semble être le 4e RAC, dont les 4e et 9e batteries ont pour siège Besançon. Son deuxième tableau mentionne le Quartier Duras en octobre 1913. Pierre Mac Orlan indiquant qu’il a reçu le manuscrit d’un jeune auteur ; Jean Clary pourrait avoir fait son service militaire à partir de 1913. Les lieux et les dates qu’il cite correspondent en tous cas à l’engagement de cette unité. Dans le court chapitre « Vous m’écrivez », il reçoit une lettre de sa mère qui évoque une blessure en novembre 1916.

2. Analyse

Jean Clary, La victoire incertaine, Nouvelles Éditions Latines, 1936, 99 p.

Dans un petit opuscule très aéré, Jean Clary aligne 19 tableaux, presque tous datés, sans respect strict de la chronologie toutefois, et localisés, principalement sur le front des Vosges, fournissant des réflexions plus ou moins profondes d’un artilleur en guerre, entre août 1914 et avril 1917. Si certaines d’entre-elles sont purement réflexives et littéraires, d’autres sont plus introspectives ou descriptives sur la pauvre condition du soldat, mais sans précision toutefois qui érigent Jean Clary en témoin de la Grande Guerre. Aussi, tenant plus de la réflexion sur « fond de front », le livre ne contient que très peu d’éléments ou de matérialité utiles, même si le parcours est cohérent et conforme au déplacement du 4e RAC. Il s’insère toutefois dans une bibliographie exhaustive vosgienne, citant des secteurs peu cités, relevés ci-dessous :
– Besançon, quartier Duras, octobre 1913 (p. 9)
– Août 1914 (p. 15)
– Le Thillot, 5 août 1914 (p. 19)
– Wesserling-Felleringen, 7 août 1914 (p. 23)
– Somme, tranchée de la Pestilence, juillet à septembre 1916 (p. 27)
– Vosges 1915 (p. 33)
– Marzelay, hiver 1914 (p. 37)
– Châteauneuf-sur-Loire, en permission, 1916 (p. 41)
– Crête de « Pierre à Cheval », secteur de la Vallée de Celles, Observatoire 02, juin 1916 (p. 45)
– La Chapelotte, janvier 1916 (p. 51)
– Somme, septembre 1916 (p.57)
– La Chalade, novembre 1916 (p. 61)
– Ferme Montabé, La Schlucht, printemps 1915 (p.71 à 81)
– Devant Reims, Route 44, avril 1917 (p.83)
Si l’ouvrage s’ouvre par une erreur toponymique, l’ouvrage comporte quelques belles citations.

Renseignements tirés de l’ouvrage
Page X : Selon Pierre Mac Orlan : « On peut dire qu’il pourrait exister autant de livres de guerre qu’il y eut de soldats sur le front. L’uniformité collective développait la personnalité de chacun. Tout a été dit sur les hommes qui furent pris dans cet engrenage, inexorable comme une machine ».
37 : Chevaux frictionnés de crésyl contre les poux
42 : Sur le jugements des soldats par les civiles aux langues méchantes pendant les permissions : « Le plaisir de nos permissions est gâté dès la gare par le l’œil mauvais des voisines. Elles trouvent que nous sommes venus il n’y a pas bien longtemps. La vue de notre martyr excite leur férocité. Elles nous trouvent beaucoup trop bonne mine. Elles nous suspectent toujours d’une insuffisance de souffrance. Elles réclament pour nous toujours plus de péril, plus de blessures, plus de sang. Celui qui rentre mutilé, on ne plaint pas sa blessure, on jalouse sa pension. Il n’y a que les morts dont on ne dit plus rien. »
58 : « En dépit du martyr quotidien des corps, ce temps de guerre n’admet donc pas une minute de relâche, de passagère négligence, d’accomplissement hâtif où nous ne nous donnions en entier, puisque nous n’arrivons à y tenir que dans la tension illimitée de nous-même et ainsi… jusqu’à en évidemment mourir… »
62 : « À creuser quotidiennement nos tombes, nous avons aboli les dédains… Nous sommes les familiers de la terre… »
72 : Sur sa haine des rats « outrecuidants »

Yann Prouillet, 18 juin 2025

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Watkins, Owen Spencer (1873-1957)

Avec les français en France et en Flandre, Owen Spencer Watkins, Berger-Levrault, collection La guerre – les Récits des Témoins, 1915, 114 p.

Résumé de l’ouvrage :
Owen Spencer Watkins, révérend et aumônier du corps expéditionnaire britannique est versé, à Dublin, le 16 août 1914, à la 14e ambulance de 14e brigade de la 5e division. Il débarque en France, au Havre, et le 22 août est embarqué en train pour la région de Valenciennes. Par 9 lettres-tableaux qui se succèdent depuis cette date jusqu’au 31 décembre 1914, l’auteur nous fait vivre successivement la retraite de Mons et la bataille du Cateau (jusqu’au 6 septembre), la bataille de La Marne, celle de l’Aisne, la poursuite vers le nord, la résistance sur la ligne Béthune – Arras – La Bassée, la route de Calais barrée, la bataille d’Ypres – Armentières et la fixation du front préliminaire au premier hiver de guerre. Un appendice, en forme de post-scriptum, révèle, avant l’impression de l’ouvrage (déposé en octobre 1915), le destin de quelques hommes cités, le plus souvent tués dans l’exercice de leur mission.

Eléments biographiques :
L’ouvrage s’ouvre sur une notice biographique des éditeurs qui indique que le révérend Owen Spencer Watkins est né le 28 février 1873 à Southsea, un quartier du sud de Portsmouth (Angleterre). Son père, Owen Watkins, est lui-même révérend, pionnier du champ missionnaire de l’Afrique centrale. Il fait ses études à l’école de Kingswood et au Richmond college. En 1896, à l’âge de 23 ans, il est aumônier wesleyen auprès de la garnison militaire de Londres. Il sert également ailleurs qu’en Angleterre, dans le corps d’occupation en Crète (1897-1899), fait partie de l’expédition du Nil et prend part à la bataille d’Omdurman, qui se déroule le 2 septembre 1898 au Soudan, pendant la guerre des mahdistes. Il fut un des quatre aumôniers qui célébrèrent le service commémoratif du général Gordon, mort le 26 janvier 1885 à Khartoum. En 1899-1900, il se rend dans le sud africain et prend part aux batailles de Lombard’s Kop, de Nicholson’s Neck, au siège de Ladysmith, de Majuba, etc. Ces quatre années de campagnes lui apportent plusieurs citations à l’ordre du jour de l’Armée, la médaille de la Reine et la médaille de l’Egypte, avec plusieurs agrafes. Il attrape manifestement en Afrique une malaria qui le rattrape sur le front. Il parvient toutefois, par ses relations, à éviter l’hôpital de la Base, disant : « Une ambulance n’est pas faite pour s’encombrer de malades » ! Nommé honorary chaplain de 3ème classe le 19 août 1910, il est délégué à la conférence œcuménique de Toronto et aumônier du corps expéditionnaire britannique en 1914, promu à la second classe, ayant rang de lieutenant-colonel. Bien qu’il n’en parle pas dans sa lettre du chapitre V, de l’Aisne au nord de la France, correspondant à la période du 1er au 17 octobre 1914, il est cité à l’ordre du jour par le maréchal sir John French lui-même le 8 octobre. Grand amateur de golf, il a publié avant la guerre plusieurs ouvrages sur son expérience et sa mission africaines. Il réside à la publication du livre, qu’il dédie à sa femme, à Londres, dans le quartier de West Ealing. O.-S. Watkins sera une figure importante dans le développement de l’aumônerie méthodiste et poursuivra sa carrière d’aumônier général. Il quitte l’armée en 1928 et décède en 1957.

Commentaires sur l’ouvrage :
Cet ouvrage est de définition composite, ayant l’apparence d’un carnet de guerre, dument daté, aux noms restitués et au suivi géographique précis, facile à suivre, mais qui indique une suite de tableaux de guerre formés de 9 lettres écrites du 16 août au 31 décembre 1914. L’auteur rejoint l’ambulance de campagne n°14, formée à Dublin, le 16 août 1914, formation sanitaire du Corps Expéditionnaire Britannique (CEB). Embarqué sur le City of Benares, le navire transporte les éléments sanitaires de la Division (entre autres l’hôpital de la Base et son ambulance), il côtoie quatre aumôniers de l’Eglise anglicane et un catholique. Le 22, l’ambulance embarque dans un train à destination de Valenciennes alors que la bataille de Mons est déjà commencée. Mais les marches épuisantes successives vers le nord se heurtent au gros des troupes allemandes qui foncent vers le sud ; c’est la retraite, les premiers secours de l’ambulance à peine déclenchés. La marche vers le sud, par Cambrai, à partir du 26 août, lui fait côtoyer des hommes de toutes armes, agissant au secours des blessés en retraite de Mons ou du Cateau, ce jusqu’au revirement de La Marne, qu’il vit, le 6 septembre, au sud de la rivière, à Saacy. La retraite changeant de camp, la bataille de l’Aisne s’engage suivie d’une remontée effrénée en direction du nord, jusqu’à la Belgique, engagé dans la terrible bataille d’Ypres où le front va finir par se cristalliser à l’entrée de l’hiver. L’ouvrage permet d’entrer dans l’organisation du C.E.B., des différents régiments qui le composent, issu des villes ou des comtés, et des grandes unités qui prennent le nom de leur commandant. Il permet également de toucher du doigt l’action du témoin, sanitaire, médicale mais aussi sacerdotale, même si la diversité des obédiences religieuses anglaises apparaît clairement en filigrane. Mais paradoxalement il exerce peu son ministère, avouant même que la première messe qu’il peut donner au front survient seulement un dimanche de la fin de septembre (p. 47), un mois environ après son départ d’Angleterre. Il s’en ouvre (p. 74) disant : « Quant à l’œuvre d’aumônier, qu’importe ? (…) Peu d’occasions de réunir les hommes en un office solennel ». Peu d’erreurs sont décelées et les épisodes d’espionnite, réelle ou supposée, sont le reflet de la période d’écriture. Il ne sont pas totalement absents toutefois, avec une concentration de multiples cas rapportés (allemands déguisés, signaux lumineux, nuages de fumée ; ailes de moulins, trahison des habitants) (page 81). Existent aussi de rares exagérations (comme ce soldat blessé d’une balle « pénétrant dans la nuque (..) (et) ressorti[e] par la bouche » qui s’exprime aussi héroïquement que sans séquelle !) (page 69) ou ces tireurs allemands embusqués dans les lignes anglaises (p. 86), ne gêne pas fondamentalement le témoignage globalement crédible et opportun. L’ouvrage est titré « avec les français » mais ceux-ci sont relativement peu présents dans le récit qui n’est pas non plus teinté de francophobie exacerbée. Il n’aligne pas non plus les outrances de la « bochophobie », également courante dans les ouvrages ayant cette date d’écriture (1914) ou de publication (1915). Certes le livre met en avant sa « communauté », il dit : « Il n’y a vraiment pas dans l’armée anglaise d’hommes plus braves et plus remplis d’abnégation que les infirmiers et les brancardiers du corps médical » (p. 42). Pendant la bataille de l’Aisne, Owen Spencer Watkins aligne le chiffre des pertes des quatre premières journées de la bataille de l’Aisne : « 13 officiers et 450 blessés passèrent par l’ambulance n°14 ; les aumôniers enterrèrent 2 officiers et 230 hommes. Combien furent accueilli par d’autres ambulances ou inhumés par d’autres aumôniers, il est impossible de le savoir » (p. 46), y revenant quelques jours plus tard, disant, dans le chapitre Béthune – Arras – La Bassée : « Pendant les trois jours de notre présence au front, il ne passa pas moins de 100 officiers et de 3 000 soldats par la 14ème ambulance de campagne, à destination de l’Angleterre ou des hôpitaux de la Base » (page 74 ». Précis sur les lieux cités, le parcours de l’ambulance d’O.S. Watkins (p. 42) est aisé à suivre. Il contient aussi, par son long périple entre Paris et la Belgique, des éléments anthropologiques à noter. Par exemple, il décrit, dans les environs de Villers-Cotterêts : « En beaucoup d’endroits, les villageois veillèrent toute la nuit ; devant leurs maisonnettes, ils dressèrent des tables couvertes de rafraîchissements qu’ils distribuèrent aux troupes qui passaient d’heure en heure – café, thé, pain et beurre, tablettes de chocolat, fruits, cigarettes, gâteaux ; il est probable que tout ce qui pouvait se manger, se boire et se fumer fut consommé longtemps avant le passage de la queue de la colonne » (page 55). L’ouvrage est également intéressant sur le contraste entre l’armée anglaise, non basée sur la conscription universelle, et qui révèle, après la bataille de la Marne, l’absence de renforts due à une armée régulière exsangue dès les premières semaines de guerre (voir pages 89 et 90). Owen Spencer Watkins rend hommage à cette armée et aux sacrifices des soldats du CEB Il dit : « Point de renforts, pas de réserves, rien qu’une mince ligne khaki tenant opiniâtrement en respect des armées allemandes écrasantes » (p. 90) en plein cœur de la bataille d’Ypres en octobre.

L’ouvrage est enrichi d’une carte, d’un portrait de l’auteur et de 6 intéressantes illustrations montrant officiers et personnels de l’ambulance, malades et blessés dans l’église de Dranoutre ou l’ambulance dans un hameau proche du village.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 14 : Respect du drapeau de la Croix Rouge planté sur un tertre près de la gare d’Honnechy (Belgique). Horreur de l’ambulance
15 : Evoque des tranchées dès le 26 août
: Français en retard ou ayant battu en retraite
19 : Voiture hippomobile filtre pour la potabilité de l’eau
25 : Voitures anglaises portant des inscriptions des maisons de commerce
26 : Inscription sur les maisons pour éviter le pillage, parfois respectées par l’ennemi
27 : Bravoure des éclaireurs à moto, étudiants d’Oxford ou de Cambridge
28 : Vision émouvante d’un enterrement et de la participation de la population au traitement du corps en amont (vap 45)
34 : Assainissement du champ de bataille et enterrement des « braves allemands »
37 : Explication du surnom de Tommy : « À une certaine époque, les soldats anglais reçurent un calepin sur lequel ils devaient inscrire leur nom, le numéro de leur régiment et certains détails les concernant personnellement. Une formule imprimée fut jointe au calepin comme modèle à suivre. Thomas Atkins fut le nom hypothétique choisi par l’autorité militaire. Ce nom s’étendit au calepin, puis au soldat lui-même ».
59 : Sur la couleur de l’uniforme anglais : « Notre khaki est sans doute plus pratique, mais paraissait bien terne et bien sale à côté » de celui des cuirassiers
61 : Sur les apports inestimables des véhicules transformés en ambulances par des particuliers
63 : Saccages allemands, consommation des bouteilles et corvée de nettoyage (fin 64)
66 : Croix de Victoria, décoration instituée en 1856, décernée pour haut fait de guerre, avec rente annuelle de 250 francs
80 : Note sur la ceinture Sam Browne, large ceinture de cuir portée par les officiers anglais et imaginée par le général Sam Browne, qui se fit connaître particulièrement à l’époque de la révolte des Cipayes en 1857
80 : Espionnite multiple : allemand déguisé, signaux lumineux, nuage de fumée ; ailes de moulin, trahison des habitants
83 : Autobus londoniens transportant les troupes
86 : Tireurs embusqués dans les lignages anglaises, débusqué pas des gendarmes
88 : Note sur la chanson, sur la route de Tipperary, composée dans les premiers mois de la guerre par Harry Williams et Jack Judge
: Général von Kluck surnommé « Vieux five o’clock », vap 103 « Têtes carrées »
89 : Plaisanterie : « Il y a probablement une armée de Kitchener, mais pas un des pauvres diables qui sont ici ne vivra assez longtemps pour la voir arriver ! »
90 : Premiers froids dans la bataille d’Ypres
92 : Eloignement de l’ambulance (16 kilomètres aller-retour), trajet
96 : On entend le son du canon depuis Folkestone (première permission, 7 jours, du 23 novembre au 1er décembre)
: Visite du roi et du Prince de Galles, remise de décorations
101 : Être « fricassé », être cuit, avoir « du chien », du courage
106 : Foot au front et note sur la différence entre foot-ball Rugby et foot-ball Association
107 : Docteurs soignant gratuitement les nécessiteux, réfugiés et paysans ruinés par la guerre, état sanitaire des hommes
109 : Vue de Noël 1914 anglais

Yann Prouillet, 12 mai 2025

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Leddet, Jean (1878 – 1958)

Lignes de tir

Un artilleur sans complaisance, carnets de guerre 1914 – 1918

1. Le témoin

Jean Leddet est un militaire de carrière, artilleur passé par Polytechnique (1899). Passionné d’équitation, ce capitaine commande une batterie du 7e RA (Rennes), et il combat avec « ses Bretons » dans la guerre de mouvement, en Artois, en Champagne, à Verdun, et devant Reims en 1917. Au début de 1918, il est nommé à sa demande instructeur à Fontainebleau. Il poursuit après la guerre sa carrière d’artilleur et prend sa retraite comme colonel en 1937.

2. Le témoignage

À l’initiative de sa petite-fille Caroline Leddet, et avec une présentation scientifique de Max Schiavon, les éditions Anovi ont publié « Lignes de tir, Un artilleur sans complaisance, carnets de guerre 1914 – 1918 » (2012, 286 pages). Max Schiavon signale que Jean Leddet a repris en 1925 des notes écrites durant la guerre pour en composer un ensemble cohérent, et que seules d’infimes modifications ont été apportées après 1945. C’est donc un texte rédigé à fois à proximité des événements, mais aussi avec une certaine distance de « décantation ». La dactylographie du manuscrit précède de peu l’édition de 2012.

3. Analyse

Jean Leddet, qui indique en introduction vouloir s’en tenir à un récit factuel, produit ici un texte à la fois technique et vivant des opérations vécues au 7e RA : c’est cette volonté documentaire, presque didactique, alliée à un ton acerbe et à un talent de conteur, qui rend ce document exceptionnel.

L’encadrement rhabillé pour l’hiver

L’auteur procède d’abord à une présentation des cadres de son unité, avec une ambiance « Hécatombe des généraux » (P. Rocolle) avant l’heure : c’est à la fois méchant, drôle et bien documenté ; ce type d’inventaire critique, avec les noms des officiers, est évidemment impubliable en l’état au XXe siècle, et pour l’historien, c’est bien plus qu’un simple dézingage, car ce sont les motivations techniques qui font l’intérêt de ces jugements de valeur. Ainsi (avec autorisation de citation) du général Bonnier, commandant la 19e DI (p. 34) « C’eût été peut-être un bon chef de bataillon, [mais] ne connaissant rien à l’emploi de l’infanterie et de l’artillerie (…) », et du Colonel Haffner, chef du 7e RA (p. 34 et 35) « Le rapport, auquel j’ai assisté quelquefois, était une vraie comédie. Il assassinait de questions son major, le commandant Perrin, un brave débris, bon pied-de-bouc, sourd comme une trappe, qui, à une question sur les ordinaires, répondait que le temps était assez incertain. À eux deux, c’était du bon Courteline. » Pour le Commandant Grosset, commandant le 1er groupe : « Ce n’était pas un mauvais homme, mais quelle chiffe ! » ; 2e groupe (le sien), commandant Dautriche « C’était un bon cavalier, il avait été aux volants, mais comme artilleur, il était en dessous du médiocre : physiquement, il était très fatigué. » ; 3e groupe, le commandant « était un certain Marcotte, complètement gâteux. » et il conclut (p. 37) « bref, le régiment n’était pas commandé. » Après des débuts très peu concluants, tous ses supérieurs ont été changés en octobre 1914 (p. 39) « En résumé, nous avons laissé au dépôt, en partant, un lieutenant-colonel et un chef d’escadron et, au bout de deux mois de campagne, le général commandant le 10e corps, le général commandant la 19e division, le colonel et trois chefs d’escadron étaient limogés. »

La guerre de mouvement

Jean Leddet sait raconter, et son récit des engagements d’août et septembre 1914, tout en étant très vivant, est d’une grande précision documentaire, ainsi du premier contact avec l’artillerie ennemie (21 août, Sambre, p. 50) « vers deux heures de l’après-midi nous entendîmes un sifflement prolongé et un obus vint s’abattre à un kilomètre sur notre gauche, dans une plaine où se trouvait le groupe Grosset : l’éclatement produisit une fumée noire et un bruit effroyable : c’étaient les premiers 15 que nous voyons tomber. On se regarda. Ça, ça n’était plus du jeu. On nous avait ressassé les oreilles que l’explosif de 75 était supérieur à tout ce qui existait dans le genre, que le 15 allemand n’éclatait que rarement… C’est que celui-ci éclatait joliment bien ! » Il est à la fois sobre et critique pour décrire l’engagement de Fosse (22 août) et les hésitations de son chef de groupe. La participation à la bataille de Guise se passe mieux, mais défilés, ses 75 tirent au-delà d’une butte, sans contact visuel ni possibilité de régler ; les Allemands se rapprochent, il le constate aux ordres de diminution progressive de portée, et au bruit métallique que font les balles sur son bouclier, au sommet de son échelle de chef de batterie. Plus de munitions au moment où les Allemands émergent et qu’arrive l’ordre d’amener les avant-trains sous les balles et les shrapnels, « À ce moment, je vis nettement les Allemands se profiler sur la crête, à 1400 mètres devant moi. Jamais je n’ai autant regretté de ne pas avoir un ou deux caissons pleins de cartouches à leur vider dessus. »

Autour de la Marne

Il attribue les piètres résultats de sa 19e DI aux maigres possibilités laissées, pour l’entraînement, par le terrain de Coëtquidan. Ainsi, (p. 71) « contre une infanterie aussi manœuvrière, nos troupes du 10e corps, que le terrain couvert de Bretagne réduisait à des évolutions de compagnie, n’étaient pas de taille. » Il s’élève aussi contre les journaux qui prétendent que les régiments de réserve ont sauvé la mise au moment de la Marne (p. 71) « Je ne sais pas ce que valaient les régiments de réserve des autres corps d’armée, mais ceux du 10° corps n’étaient bons qu’à foutre le camp. C’était forcé, aussi, avec leur organisation. » La journée du 6 septembre est bien décrite, mais avec un bilan décevant pour l’auteur, à cause de l’inefficacité de l’infanterie devant lui (p. 81) « Salauds de fantassins…manœuvrent comme des crétins… pour une fois qu’on pouvait avoir la victoire, ils loupent la commande…». Il décrit une intéressante tentative empirique de réglage de tir improvisée avec l’aviateur Vuillemin, à son avis couronnée de succès (p. 83). Certains tirs de concentration donnent de bons résultats, mais au final (p. 91) « Le fantassin breton était un brave type, mais les échecs de la Sambre et de l’Oise l’avaient découragé et il n’avait pas surmonté la passivité naturelle de son caractère. Quant à l’artillerie, on peut juger, d’après ce que j’ai dit, de la nullité de son rôle. Aucune liaison, aucune pratique du tir à grande distance et sur la carte. Nous nous bornons à faire des évolutions et à changer de position de batterie. » Le 7e RA est arrêté devant Reims et il y est légèrement blessé.

Guerre de position et offensive d’Artois

Sa batterie est en position au sud puis au nord d’Arras en octobre 1914, et les tirs sont peu fournis à l’automne, à cause du manque de munitions. Il décrit une tranchée allemande du secteur d’Écurie-Roclincourt (p. 128-129), qu’il a pu visiter après les avancées de mai 1915 «(…) les Allemands avaient fait leurs abris à l’épreuve du 155, alors que nous n’avions que du 75. C’était toute la différence d’organisation de deux peuples : après cela, on jugera des bobards des journaux français, qui prétendaient que les Allemands ne s’occupaient pas de leurs hommes, tandis que c’était tout juste si les nôtres n’étaient pas bordés chaque soir dans leur lit, par un de leurs officiers ! » Il décrit le 9 mai, à Roclincourt, l’attaque qui est tout de suite manquée, les hommes établis sur le parapet déclenchant en retour un « terrible feu de mousqueterie (…) il y avait au moins 15 mitrailleuses en action ! » (p. 132). Le récit des attaques d’Arras en juin et juillet 1915 est aussi de bonne qualité.

Verdun 1916

Le groupe de l’auteur est engagé d’abord dans le secteur de la forêt de Hesse, puis en juillet à Montzéville, derrière la côte 304, mais tirant sur le Mort-Homme. Au repos début août en Haute-Marne, il y rencontre le célèbre dessinateur Georges Scott (p. 199), « dit l’Alpin Scott car il était en vague tenue de caporal d’alpins. C’était un petit gros, rond comme une boule. Sainte-Beuve qui était un poussah regrettait de ne pas avoir été lieutenant de hussards. Scott compensait la rondeur en ne dessinant que des militaires hauts sur pattes. Au demeurant, brave type et très occupé de ses fonctions de directeur de Théâtre du front [note de J. Leddet: « encore une de ces fumisteries pour embusqués qui donnaient des représentations à d’autres embusqués. »]. Il évoque ensuite ses tirs à Verdun (rive droite), en août 1916 (p. 204) « Nous tirions sur une tranchée du bois Nawé, qu’on ne pouvait voir que du saillant d’Hardaumont. Six kilomètres à vol d’oiseau et douze kilomètres de fil ! [haché en permanence] On avait la communication un quart d’heure par semaine, autant dire jamais. On a essayé de vérifier nos tirs de toutes les façons possibles, par observateur terrestre, par avion : on n’a jamais pu y arriver. C’est une situation odieuse pour un commandant de batterie, et malheureusement il n’y a pas grand-chose à faire. » »

Secteur du Cornillet (du 24 avril au 1er juin 1917)

La 19e DI participe aux assauts du Mont Cornillet, mais c’est un échec le 30 avril, et le 4 mai « ce fut bien pire » (p. 240). Il évoque les problèmes de réglage, de demandes de barrage et de coups courts liés à la malfaçon des obus, mais il a son explication (p. 241) : « Quoi qu’il en soit, j’ai constaté une chose : quand la 48e division, une vraie division d’attaque, celle-là, [formée de tirailleurs et de zouaves] a relayé la nôtre, vers le 15 mai, nous n’avons plus jamais entendu parler de coups courts… et nous avons pris le Cornillet ! » Malgré ce succès tardif, le général commandant la 19 DI est menacé de sanction, et réussit à s’en sortir grâce à ses appuis politiques (p. 246) « il avait employé le procédé classique : il avait débarqué son artillerie. C’est la faute à l’artillerie ! » J. Leddet fait partie de la charrette, et est rayé du tableau d’avancement.

1918

Il se fait nommer instructeur à Fontainebleau en février 1918, puis la création d’une subdivision de l’école l’emmène à Sézanne puis à Joigny, où il passe l’été à instruire des sous-officiers d’artillerie « c’était la vie de garnison. » (p. 273). Il fait venir sa femme, et enchaîne avec l’organisation d’un nouveau cours : « On n’en voyait pas la fin (juillet 1918) et je me dis que trois mois de plus de tranquillité, avec Jeanne, seraient toujours les bienvenus. ». Il est surpris par l’Armistice alors qu’il se préparait à reprendre un commandement sur le front.

« Lignes de tir » est un des meilleurs textes produit sur la guerre pour l’artillerie : précis et didactique, on ressort de sa lecture plus savant, comme breveté après un stage à Fontainebleau. Le ton Leddet, acerbe et cynique, par sa méchanceté envers les Bretons, les Méridionaux, les Parisiens ou les brancardiers, amuse souvent mais lasse aussi : notre capitaine a dû exaspérer plus d’un supérieur, et sa morgue lui a certainement coûté beaucoup pour son avancement. Avec ce texte, on constate de nouveau qu’on trouve les meilleurs témoignages dans des corpus tardifs, correspondances ou textes personnels, non destinés à la publication, et donc dégraissés du poids énorme de l’autocensure. Il suffit de reprendre en comparaison un témoignage d’artilleur, même de bonne qualité, publié au début des années vingt : ce n’est pas la même guerre, on a l’impression que ces témoins, même honnêtes, ne disent à peu près rien. Ainsi le temps long, qui se retire comme la marée sur la grève, libère l’estran : excellente perspective, qui nous fait déjà saliver sur de futures pépites.

Vincent Suard, mai 2025

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Lebesgue, René (1893 – 1973)

Classe 13, journal d’un sapeur du génie

1. Le témoin

René Lebesgue, né à Valdampierre (Oise), est mécanicien lorsqu’il est incorporé à Versailles au 1er régiment du génie. Sa classe est appelée en novembre 1913, un mois après la classe 12, c’est la première à devoir effectuer trois ans de service militaire. Affecté successivement dans différentes unités du génie, il combat à Massiges en 1914 et 1915, y est blessé, et après sa convalescence part pour l’armée d’Orient (Dardanelles puis Salonique). Rapatrié malade à Toulon, il revient en ligne en mai 1917 (Aisne) jusqu’à la fin du conflit.

2. Le témoignage

Classe 13, journal d’un sapeur du génie, a été publié à compte d’auteur à La Pensée Universelle (1988, 217 pages). Le livre n’a ni préface ni présentation, on sait seulement par la 4e de couverture que « C’est par hasard que Robert Lebesgue a retrouvé le journal de guerre de son père, René. » Il s’agit de carnets journaliers qui mentionnent jour après jour les différentes activités et missions du soldat. Ces carnets ont probablement été recopiés, car on a une mention des « boches » dès le 3 septembre 1914.

3. Analyse

Presque aucune mention intime dans ces carnets de René Lebesgue, c’est un document un peu austère, mais précis pour l’indication les missions et occupations, pour tous les jours du conflit. L’auteur est souvent à l’arrière à faire des travaux d’aménagement, de réparation ou de d’entretien, mais il est aussi parfois très exposé. Ainsi à Massiges en décembre 1914, il aménage des abris, fait de l’instruction aux marsouins pour le creusement de tranchée (« école de sape »), confectionne des réseaux, mais il fait aussi une attaque avec son peloton : (p.31) « c’est affreux, la bataille : morts, blessés, les balles sifflent de tous côtés. Vingt-deux de chez nous sont disparus, morts, blessés ou prisonniers. » Il est ensuite occupé au percement d’une mine, et il signale l’avoir échappé belle (9 janvier 1915, p. 32) « Vers 6h30 ce matin, les boches font sauter notre mine. C’est une chance pour nous que nous n’avons plus de bougie pour nous éclairer dans la mine, nous étions retournés aux abris, sans ce manque d’éclairage nous aurions été dans la mine et sautions avec. ». En mars 1915, il monte avec son peloton au fortin de Beauséjour (p. 39) : « Spectacle affreux : boyaux remplis de morts, boches et français ; nous marchons sur les morts étendus au fond des boyaux à moitié recouverts de terre. Plus loin dans la tranchée, ici un bras qui dépasse, plus loin une main, plus loin un pied. Les cadavres ayant été recouvert, nous rapprofondissons les boyaux démolis par les obus. » Il est blessé légèrement par éclats aux bras et à la tête le 9 avril 1915 dans sa deuxième attaque à Beauséjour.

Après soins et convalescence, il revient à Versailles (Satory) en juillet 1915, où il est versé dans une unité de projecteurs. Parti pour l’Orient en septembre 1915, il est responsable du fonctionnement d’un projecteur oxyacétylénique : il éclaire la tranchée turque (Dardanelles) sur demande de l’infanterie. Il passe ensuite à Salonique en janvier 1916, fait des travaux d’aménagement de camps, construction de cabanes, terrassement… Un temps convoyeur de chemin de fer, il se spécialise ensuite dans la mécanique automobile. Au camp de Karassouli en juin 1916, il devient chauffeur pour son lieutenant, tout en réparant les moteurs des automobiles du secteur.

Malade du paludisme, il est hospitalisé trois mois puis est rapatrié en janvier 1917, il ne réintègre une compagnie du génie au front qu’en mai 1917 à Pontavert. Il se partage alors entre l’entretien des projecteurs, une permanence d’observatoire (système optique de nature non précisée) et divers travaux de camps (terrassement). Il mentionne aussi ses travaux personnels d’artisanat: un briquet en forme de bidon de soldat, un autre en forme de livre, confection d’un avion puis d’un sous-marin. Après son 24e anniversaire (11 novembre 1917, « quelle triste fête ») il est versé à la compagnie télégraphique de l’Armée (Aisne). Il y apprend le morse, dresse des poteaux, tire des lignes… Il participe à la construction et à l’entretien de centraux téléphoniques, puis passe à l’entretien des groupes électrogènes. Il insiste depuis 1917 jusqu’à l’Armistice sur la fréquence et la dangerosité des bombardements aériens allemands. Le 24 décembre 1918, « Le soir à minuit je vais assister à la messe de minuit à l’église du pays pour la première fois de ma vie. », puis il « traîne son ennui » jusqu’à l’été 1919 : quelques corvées, beaucoup de « rien à signaler », et après avoir avec son groupe électrogène éclairé le bal de 14 juillet à Villers-Cotterêts, il est démobilisé en août 1919.

Donc ici un homme débrouillard, habile de ses mains, qui se forme en permanence à de nouvelles missions, et que nous pouvons suivre dans ses activités multiples. Il est peu bavard sur ce qu’il pense du conflit, mais ses écrits illustrent bien, de manière factuelle, ce qu’a pu être une guerre vécue dans l’arme du génie à l’échelle du simple soldat.

Vincent Suard, mai 2025

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Walch, Achille (1899 – 1973)

1914, un destin alsacien

1. Le témoin

Achille Walch, qui a presque 15 ans au début de la guerre, habite le village de Carspach, en Haute-Alsace (Sundgau, proche d’Altkirch). Travaillant comme jardinier, il voit l’arrivée puis le recul des Français en août 1914, le front se stabilisant à 400 mètres de son village, resté dans les lignes allemandes. Les habitants, régulièrement bombardés, sont évacués en 1915. Mobilisé dans l’armée impériale en mars 1918, il est entraîné mais ne monte pas en ligne. Après la guerre, il effectue quatre mois du service militaire français (classe 19), se marie en 1924, puis devient jardinier aux Mines domaniales de Potasse d’Alsace ; il prendra sa retraite en 1961.

2. Le témoignage

Le témoignage d’Achille Walch a été publié en 2016 aux éditions Atlande (« 1914, un destin alsacien », sous-titré « Mes mémoires ou les aventures variées du fils d’un pauvre homme. », 252 pages, rééd. 2023). L’auteur parvenu à la retraite a composé ses mémoires à partir de carnets rédigés en 1928 et aujourd’hui disparus. Le texte, nous précise la présentation (Carmen Jung, Marie-Claire Vitoux et Raymond Woessner), est écrit dans un allemand marqué par le dialecte alsacien, et des éclaircissements sur les choix de traduction et la saveur de la langue d’A. Walch sont proposés, comme par exemple : « Verklemmmi, wir hatten hunger wie russische Wölfe !», (« Sapristi, nous étions affamés comme des loups russes ! »).

3. Analyse

Le récit autobiographique évoque d’abord le temps de l’enfance, qui n’est pas malheureux, mais qui n’a rien de bien joyeux non plus, les corrections étant fréquentes de la part du curé (catéchisme), de l’instituteur ou de sa mère, [avec autorisation de citation] « – Bienheureux temps de l’enfance – (…) je ne parvenais pas à comprendre cet aphorisme » (p. 42).

La guerre en Alsace du Sud

Le récit décrit le passage des Français vers Mulhouse, puis leur retrait, et il oppose le désordre des pantalons rouges à l’organisation méthodique de la défense allemande. Lorsque les « libérateurs » demandent à boire, il précise que sa sœur est une des rares personnes du village à comprendre cette demande, car elle parle le français. Son grand-père est favorable aux Français, et l’auteur décrit le clivage dans son village qui partage les « vieux », en général pro-Français, et les jeunes, passés par l’école allemande, qui sont pour l’Empereur. Il insiste sur l’ivresse fréquente des Français, et les villageois ne sont pas bien considérés par leurs libérateurs qui se méfient d’eux. Son père, 44 ans en 1914, passe les lignes pour éviter la conscription allemande, et il est d’abord traité sans ménagement comme interné civil d’un pays ennemi ; déportés en Corse dans des conditions difficiles, ces Alsaciens sont ensuite « libérés » et le père d’A. Walch travaillera dans la région parisienne pendant toute la guerre.

Réfugiés en Basse-Alsace

L’auteur raconte les bombardements réguliers du village, la présence des soldats surtout Badois, puis les civils de Caspach, trop exposés, sont évacués en décembre 1915. La première destination devait être le Pays de Bade, mais l’intervention du docteur Ricklin, député au Reichstag, a obtenu que ces réfugiés alsaciens soient hébergés en Alsace du Nord, ce qui ne s’avèrera pas positif pour la famille.

Sa mère a choisi le village d’Uberach à côté d’Haguenau, car l’épouse de son frère y habitait, et cela s’avère un choix malheureux, car ils sont fort mal accueillis (p. 98), « Celui qui a confiance en sa famille construit sa vie sur des fondations fragiles. » Le jeune homme est menacé et conspué par les enfants du village (p. 98) « Espèces de métèques ! Bande de mendiants ! Fils de Tsiganes ! » criaient-ils, bien à l’abri depuis leurs cachettes. ». Il essaie d’établir des relations pacifiées, mais c’est un échec (p. 100) « Les plus arrogants, ne trouvaient rien de plus intelligent à faire que de répondre en imitant notre dialecte de Haute-Alsace avec des grimaces de singe. » Sa mère est également confrontée à l’hostilité et l’avarice des paysannes du village, et avec les restrictions alimentaires qui s’aggravent, la vie quotidienne est très difficile. Il insiste sur les décès des plus fragiles en 1917 (« C’est le typhus de la faim qui les a emportés, disait-on couramment. »). Paradoxalement, sa mère finit par trouver de la compréhension dans le village luthérien de Niedermodern, ce qui la surprend beaucoup (p. 107) « Pour nous, seuls les fidèles de l’Église catholique romaine pouvaient entrer au paradis. » A. Walch précise aussi que la sympathie de ces protestants allait en général vers l’Allemagne, « le portrait de l’empereur manquait rarement dans le séjour de leurs maisons. »

Soldat de l’Empereur

Appelé sous l’uniforme à 18 ans en mars 1918, dans une caserne de Wiesbaden, il évoque une expérience difficile. Très mal nourris, avec un encadrement brutal et borné, il parle d’une mise au pas aussi prussienne qu’idiote (p. 131), et suppose que leurs sous-officiers venaient du monde « des vanniers et des rémouleurs. On en restait sidéré. » Les recrues ne sont pas battues, mais facilement insultées et souvent punies, avec des exercices supplémentaires qu’on peut assimiler à des maltraitances corporelles. C’est sur la faim que l’auteur insiste le plus dans sa formation de treize semaines où « sans une once de bienveillance, un rebut de l’humanité nous soumettait à la violence impériale de Germania et nous traitaient comme si nous étions des bœufs stupides. (p. 132) ». Il mentionne les interrogations des recrues alsaciennes entre elles sur le serment obligatoire de fidélité à l’Empereur, indispensable pour pouvoir sortir de la caserne. Certains pensaient que le serment « les livreraient corps et âme aux Prussiens. » ; d’autres, dont il partage l’avis, relativisent cette prestation de serment (p. 133) : « Tu n’as qu’à l’ouvrir et puis tu penses : que le diable vous emporte. »

La seconde partie de la formation militaire les transporte dans le nord-est de la France, et la phase d’endurcissement est bien plus dure que ce qu’ils ont vécu en caserne. Un camarade allemand originaire de Worms leur explique que leur nouveau sergent, une brute particulièrement primaire, est proxénète dans cette même ville. A. Walch décrit ce drill comme une longue séance de torture, et évidemment la sous-alimentation n’arrange pas son sort, les colis de sa mère restant bloqués à Strasbourg. La formation se termine avec des tirs à balles et obus réels, qui se soldent par 4 morts au total (p. 158 – 159). Lors d’un tir à la mitrailleuse avec une vieille arme de rebut, A. Walch oublie la présence du sergent dans son dos et estime (p. 157) : « les Français peuvent dormir sur leurs deux oreilles si on va au front avec ce truc de merde » ; le sergent l’incendie en retour : « Là-bas, vous toucherez du meilleur matériel. Comme cela, vous pourrez abattre vos copains, vous, les espèces de sales têtes de français. » C’est ensuite une errance en Belgique à la fin de l’été 1918, il évoque des civils belges hostiles (p. 163, une altercation avec la foule « on entendait prononcer des sales Boches. »), une rencontre avec des prisonniers français squelettiques, et les changements d’attitude des soldats allemands, annonciateurs de la désagrégation finale. Avec des camarades, il participe à de fréquentes tentatives de vol de pommes de terre ou de volailles, mais surtout de betteraves. Au tout début novembre, les jeunes recrues se dispersent, non sans avoir revu leur sergent qu’ils ne saluent plus : « Espèces de sales porcs, qu’est-ce que vous vous imaginez donc ! N’allez pas croire que les bolcheviques sont déjà là. » Cela les laisse indifférents, mais l’auteur pense que personne autour de lui ne savait ce qu’étaient les bolcheviks. Il arrive à Liège, cherche l’hôpital, mais une cuisine roulante rencontrée à la gare, gérée par les soldats des comités, lui permet de trouver l’énergie de rentrer en Allemagne sur le marchepied d’un wagon. Il est intéressant de noter qu’il tient à garder son fusil jusqu’en Alsace, car les temps sont incertains. Il apprend l’Armistice en arrivant à Francfort, et sa description des soldats à la gare de Kehl (p. 188) montre qu’il se considère comme privilégié : « Il régnait entre les soldats la même ambiance oppressante. On pouvait comprendre ce que ressentaient les pères de famille. Ce qui les attendait chez eux, où on était à bout et où on manquait de tout après quatre années de guerre. Cela ne me touchait guère car l’Alsace allait bientôt redevenir française, et faire partie de la mère patrie. Cela ne pouvait que me réjouir en tant que soldat prussien involontaire. »

L’après-guerre

Revenu en Alsace, l’enthousiasme pour les Français est d’abord motivé par le pain blanc qu’ils amènent après des années de disette… Il évoque ensuite l’expulsion des Allemands, le pillage de leurs biens (Saverne), et le retour de son père, effondré par la destruction de la maison familiale de Carspach. La fin du volume aborde des thèmes d’après-guerre, avec une reconstruction critiquée car faite avec des devis trop bas et des matériaux de mauvaise qualité. Le service militaire français de l’auteur, d’une durée de 4 mois conclut ces souvenirs : à Châlons-sur-Saône, les recrues ne comprennent pas les ordres, montrent beaucoup de mauvaise volonté, et déclenchent un scandale dans la presse locale à cause de la mauvaise qualité de la nourriture. Lorsqu’ils veulent bien obéir, Achille Walch estime que les exercices et les manœuvres représentaient (p. 225) « un jeu d’enfant par rapport à ce que nous avaient fait subir les Prussiens. »

Dans ce propos très vivant, écrit dix ans après la guerre, l’auteur raconte une souffrance continue, liée à la faim et à son enrôlement par « les Prussiens », alors que trop jeune il n’a pas connu le front. Cela laisse rêveur si l’on imagine le sort de jeunes Alsaciens d’une ou deux années plus âgés, bringuebalés de la Russie aux offensives de la dernière chance à l’Ouest… Un témoignage très instructif.

Vincent Suard, mai 2025

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Cubaynes, Jules (1894 – 1975)

Camins de guèrra 1914 – 1919

1. Le témoin

Jules Cubaynes est en 1914 un jeune séminariste originaire de la région de Lalbenque (Lot). Classe 14, versé dans l’auxiliaire pour des problèmes de vue, il est d’abord affecté à diverses missions dans l’Aveyron et le Lot, puis il finit par se porter volontaire pour la zone des armées. Devenu secrétaire de bataillon avec le 124e RIT, il y fait toute la guerre, essentiellement en Lorraine, jusqu’en 1919. Sans reprendre le séminaire, il est ordonné prêtre en 1923 et dessert la commune de Concot de 1938 à sa mort en 1975.

2. Le témoignage

Roger Lassaque a publié le journal de guerre écrit en occitan de Jules Cubaynes « Camins de guèrra » aux éditions de l’IEO d’Ôlt (2017 et 2020, 365 pages). Il s’agit d’une édition bilingue qu’il a traduite et préfacée. R. Lassaque précise qu’il a normalisé la graphie de l’occitan de J. Cubaynes, mais pas le vocabulaire car « sa richesse procède de sa diversité ». Le but de sa traduction est double : livrer l’œuvre aux non-occitanistes (et donc pour nous, aux amateurs de témoignages « Grande Guerre »), mais aussi permettre à ceux qui étudient la langue d’enrichir leur vocabulaire.

3. Analyse

Auxiliaire multi-missions

Le jeune séminariste est incorporé à Bédarieux en décembre 1914 ; il y effectue sa formation militaire initiale, mais en mars 1915, avec un œil est presque complètement défaillant, il est classé dans l’auxiliaire. Il remplit alors diverses tâches : surveillance de prisonniers civils à Millau (camp de concentration) ou travail dans un bureau de la Sous-Préfecture de Saint-Affrique. Il apprécie beaucoup la région (p. 18) : [avec autorisation de citation] « Mon premier séjour à Saint-Affrique fut comme un éblouissement : petite ville tout à fait méridionale, campagnes attrayantes, promenades délicieuses, en rivière (la Sorgue) et parfois par les collines et les talus (…) », on est ici loin de la sombre Argonne ou de l’humide Artois. Il part ensuite à Decazeville surveiller des P.G. allemands, trimardeurs à la gare pour les usines métallurgiques ; se disant usé par le bruit et le manque de repos (les usines ne s’arrêtent jamais), il demande et obtient son affectation pour la zone des armées.

Affecté au 124e RIT, il part en Lorraine en juillet 1916 pour occuper un poste de secrétaire. À Noviant, derrière Flirey, il reçoit le baptême du feu, mais les obus restent rares, et ces postes de l’arrière ne commencent à être réellement exposés qu’à la fin de 1917 avec le développement du bombardement aérien.

Bénaménil (Meurthe-et-Moselle)

Le centre du récit de Jules Cubaynes se situe autour de ce petit village-rue lorrain, où sa compagnie territoriale arrive le 9 septembre 1916, pour former, avec son commandant, un bureau de cantonnement. Il va y rester plus d’un an.

Le bureau du commandant, avec ses six employés (3 RAT et 3 auxiliaires), est d’abord abrité dans une tente Adrian. Après travaux, tout le personnel déménage dans une maison plus pratique (p. 94) : « Nous traversâmes comme des gens expropriés ou des métayers changeant de ferme, tout le village. » L’auteur a une activité composée de beaucoup d’écritures (p. 82) « fastidieuses, étant donné qu’elles étaient la plupart du temps difficiles. J’avais, heureusement, pour raison de service, à faire de longues et fréquentes sorties ; et l’un faisait passer l’autre. » Ses fonctions l’obligent à de fréquents déplacements, aller au courrier, transmettre des messages, missions répétées aux extrémités de ce village tout en longueur. Il raconte que les officiers (p. 152) « se faisaient de fausses permissions exceptionnelles et venaient fureter dans les tiroirs du commandant, à la recherche de sa « griffe », dont je me gardais d’indiquer la cachette ». Il occupe ses loisirs en fréquentant les offices à l’église, et en promenades et travaux littéraires : il traduit en occitan une partie des Géorgiques, ainsi que le Quatrième Évangile (p. 168) « ce travail m’avait permis de vivre quelques bonnes heures de plaisir. » Séminariste, il apprécie la Lorraine catholique, et la proximité d’esprit qu’il retrouve avec les inconnus rassemblés dans la petite église. Il rencontre l’hostilité d’un lieutenant qui veut débarrasser le bureau de la « curetaille », mais le conflit est aplani, et s’il n’est pas prosélyte, notre auteur se réjouit avec malice de voir son bon copain protestant aller à la messe avec lui, faute de service évangélique. Un des hommes du secrétariat est désigné comme mécréant et blasphémateur, mais c’est d’abord comme alcoolique sans limites qu’il est détesté par toute l’équipe. Du reste, l’auteur n’est pas bégueule, puisqu’il pratique la traditionnelle fraude à la permission (décalage d’un jour au départ et à l’arrivée) et qu’il lève le coude avec les autres : par exemple, le 14 juillet 1917 : champagne pour tout le monde, et après cela (p. 138) : «un fotral de cigare, que fumèri, ieu que fumi pas, « a la santat de la Marianna » (un foutu cigare, que je fumai, moi qui ne fume pas, « à la santé de la Marianne. »)

Une famille d’adoption

Les six hommes du secrétariat doivent aller manger la soupe debout, dans un préau, à l’autre bout du village, et avec le vent glacial, la maîtresse de maison de la ferme adjacente au bureau, choquée par cet inconfort, invite d’elle-même l’équipe à prendre ses repas dans sa cuisine. On leur désigne dans la grande pièce « pavée comme une église », une petite armoire pour y ranger leurs ustensiles, et on agrandit la table avec des tréteaux. L’auteur décrit alors la bienfaisante chaleur du foyer, en cet hiver 1917, qui réunit tous les soirs la famille Antoine (Prosper le patron, Maman Céline, la fillette Mathilde et le petit Charles) et l’équipe du secrétariat. La complicité s’établit, et l’ambiance est enjouée (p. 110) « nous retrouver dans cette douce intimité, en sortant de notre vie militaire pesante, était pour tous une chose précieuse et de grand prix. » Comme il est le plus jeune, les enfants ont tôt fait de fraterniser, et il bavarde et se promène avec eux, avec une grande complicité.

Le départ de Bénaménil est difficile, au bout de quatorze mois, comme en témoigne cet extrait assez long mais significatif (p.190) « je passe un accord spécial avec Mathilde : je lui écrirai comme j’écris à son amie lointaine, Odette, ma nièce ; nous nous serrons les mains avec ces braves gens, en donnant à nos voix un ton ferme et assuré et, dans nos paroles, un semblant d’indifférence à tout ce qui arrive. « Il fallait bien s’y attendre ! ». Les enfants, eux, nous les embrassons tous les deux et il y a de grosses larmes dans le bleu de ces petits yeux. Nous, nous faisons le nécessaire pour cacher les nôtres parce qu’il ne convient pas que pleurent les soldats… Mais c’est comme amis qu’en ce matin froid et nimbé de brouillard, nous passons le seuil de cette maison bénie qui, un si long moment, nous avait recueillis et qui nous avait été si douce, un peu comme si elle avait été notre maison. » Certes sa situation d’auxiliaire est atypique, et notre auteur ne dit presque rien de la première ligne ou des combats, mais non, décidément, on chercherait vainement ici des traces d’une « brutalisation », un temps à la mode dans les analyses historiques.

Mouvements en 1918

J. Cubaynes est plus mobile ensuite, passant par Lunéville et Nancy, jusqu’aux offensives allemandes du printemps 1918. Il fait à cette époque connaissance avec les bombardements aériens (Étrée, Francière) qui font souvent des victimes, mais le danger est aussi ailleurs (juin 1918, p. 262), quand toute sa compagnie est logée dans une unique grange à Chevrière (Oise) ; il y a 30 vaches en dessous, et on ne peut y monter à l’échelle que par deux ou trois ouvertures étroites : « Et nous voilà, deux cents hommes, dont beaucoup étaient à moitié soûls, et tout cela dans la paille avec leurs briquets, allumettes, pipes, cigarettes et chandelles pendus aux voliges de la toiture, de quoi nous brûler tous, tout vifs. Notre Seigneur, pour sûr, nous protégeait… ». Il reste à Meaux jusqu’à l’Armistice, puis arrive à Dieuze. Il décrit de nouvelles activités de secrétariat, non sans mentionner une visite éclair entre deux trains à Bénaménil chez les Antoine (p. 344), rencontre surprise pleine de chaleur et d’évocation de bons souvenirs.

Durant l’été 1919, il parcourt les fermes de la région de Castel-Salins, pour inventorier et régulariser les saisies paysannes de matériel militaire allemand (génie), en attendant sa démobilisation en septembre.

Donc un témoignage en occitan édité et traduit pour son intérêt linguistique, mais aussi un bon éclairage sur la vie à l’arrière du front, au service des étapes, avec un jeune homme aimant les gens, les enfants et la nature. Lorsque je l’ai contacté (mai 2024), le traducteur Roger Lassaque m’a précisé avoir rencontré plusieurs des neveux et nièces de Jules Cubaynes, lesquels avaient tous évoqué «sa gentillesse et son humanité ».

Vincent Suard, mai 2025

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