Marie, reine de Roumanie (1875-1938)

1. Le témoin
La reine Marie de Roumanie est née en Angleterre, petite-fille de la reine Victoria (1837-1901). Son père, Alfred Ernest Albert, duc de Saxe-Cobourg et de Gotha, était le deuxième fils de la reine Victoria, et sa mère, Maria Alexandrovna, était la fille du tsar de Russie Alexandre II. Marie est arrivée en Roumanie en 1892 après son mariage avec Ferdinand de Habsbourg, prince héritier de la couronne de Roumanie. Six enfants naîtront de ce mariage. La reine Marie avait, semble-t-il, une vie amoureuse parallèle ; il y a une série de témoignages sur ses liens avec le prince Barbu Stirbei ou avec l’officier canadien Joe Boyle. En septembre 1914, après la mort du roi Carol Ier, Marie et Ferdinand furent couronnés rois de Roumanie.
Bien que la Roumanie ait secrètement adhéré à l’alliance des Puissances Centrales en 1883 (pour deux raisons : la peur de la politique agressive de l’Empire russe et la parenté du roi Carol Ier avec les Hohenzollern), la Roumanie est restée neutre pendant les deux premières années de la Première Guerre mondiale, et la reine Marie a été un acteur clé dans la décision de 1916 de faire entrer la Roumanie dans la guerre avec l’Entente.
Pendant la guerre, la reine Marie s’affirme par sa foi inébranlable dans la victoire de l’Entente, par ses gestes et ses campagnes caritatives dans les hôpitaux, les orphelinats et les asiles, et par ses nombreuses visites sur la ligne de front où elle encourage constamment les soldats. Grâce à ces faits, sa popularité et celle de la monarchie ont atteint un sommet en Roumanie. En 1919, la reine Marie s’est révélée être la meilleure ambassadrice du pays, visitant Paris et Londres pour obtenir la reconnaissance des frontières de la Roumanie et la volonté des Roumains de Bessarabie, Transylvanie et Bucovine de faire partie de la Roumanie.
Après la guerre, Marie a initié le culte des héros tombés au combat dans les années 1916-1919, encourageant l’érection de monuments dans tous les villages du pays. Son rôle dans la vie publique diminue avec la mort de son mari en 1927. Dans les dernières années, son fils, le roi Carol II, la réprouve parce qu’il l’a toujours blâmée pour sa vie scandaleuse. La reine Marie passe ses dernières années dans les châteaux de Balchik (en Bulgarie aujourd’hui), Bran ou Sinaia.
Elle eut des funérailles nationales à la nécropole royale de Curtea de Arges. Après la chute du communisme, elle est devenue l’une des personnalités les plus populaires de l’histoire roumaine du 20e siècle, et le centenaire de la Première Guerre mondiale et de la Grande Union a été un vecteur important de cette popularité. Beaucoup de monographies ont été écrites, des romans, des films ont été réalisés avec elle comme personnage principal.

2. Le témoignage : « L’histoire de ma vie »
Les années 1914-1919 représentent des parties importantes du journal de la reine Marie écrit tout au long de sa vie. Bien sûr, comme son récit a paru pendant la vie de la reine, quand de nombreux personnages des événements étaient encore vivants, l’auteur a atténué et édulcoré certains des faits. L’histoire de ma vie a été publiée en anglais à Londres et à New York en 1934, donc pendant la vie de la reine, et le texte du manuscrit est écrit dans la langue maternelle de la reine – l’anglais. Il a été traduit par Margarita Miller-Verghy et publié en Roumanie avant que le régime communiste ne soit établi, puis il a été mis à l’index et interdit. Après 1989, il y a eu une série de rééditions, la première en 1991 et la plus récente en 2011 (3 volumes publiés par la maison d’édition RAO que nous avons utilisés dans cette présentation). En 2014, sous l’impulsion du centenaire, la maison d’édition Humanitas a publié en deux volumes l’édition intégrale des manuscrits de la reine conservés sous forme de carnets aux Archives Nationales de Roumanie dans le fonds de la Maison Royale. La traduction à partir de l’anglais a été faite par Anca Barbulescu, et celui qui a pris soin de cette édition était l’historien Lucian Boia.

3. Analyse du livre

L’édition utilisée par nous (L’histoire de ma vie, RAO, 2011) touche à travers les volumes II et III la période la plus difficile, en même temps ridicule et sublime de l’histoire de la participation de la Roumanie à la Première Guerre mondiale. C’est une histoire racontée par une personnalité ayant accès à des informations de premier rang et, évidemment, fait intéressant, c’est une histoire féminine de la guerre. Il faut aussi préciser que le style de l’œuvre est en quelque sorte sirupeux, héroïque et mythique, car il a été la « marque » de la personnalité de la Reine, tant dans sa vie que dans sa postérité.
Du point de vue chronologique, la reine Marie a raconté ses impressions d’août 1916 à mai 1918, et le lecteur est frappé par l’optimisme constant de la reine, qui se glisse à travers tant de tragédies, personnelle (mort de son dernier-né, le prince Mircea le 2 novembre 1916), et nationale qui a culminé avec l’entrée victorieuse à Bucarest des troupes allemandes menées par le maréchal Mackensen le 6 décembre 1916 et le refuge de l’armée, de la maison royale, du gouvernement et de l’administration en Moldavie. La reine est établie à Iasi, la capitale historique de la Moldavie, devenu capitale de l’espoir national et de la renaissance de la Roumanie.
« Je suis entrée dans l’inconnu. Où vais-je ? Combien de temps ? Et pourquoi ? » se demande la reine, mais bientôt les réalités quotidiennes du refuge prennent le dessus. Elle prend des notes brièvement dans la soirée, après une journée épuisante au cours de laquelle elle est prise d’assaut par toutes sortes de demandes de réfugiés qui ont besoin d’aide. Le jour de Noël 1916 est un jour triste dans la ville où les gens n’ont pas de nourriture, et l’épidémie de typhus exanthématique fait des centaines de morts par jour. Chaque jour, la reine tient des audiences, puis appelle les autorités au pays ou à l’étranger à collecter de la nourriture et des vêtements pour les soldats ou les civils. Puis commencent les visites sans fin dans les hôpitaux où, avec les soldats blessés, il y a des civils et des soldats malades du typhus. « L’un des spectacles les plus terribles que j’aie jamais vus est le triage dans la station. C’était une sorte de caserne transformée en hôpital. Dante n’a jamais inventé un enfer plus terrible… », écrit la reine dans son journal.
Bientôt, son nom devient un slogan, celui de la solidarité, du courage et de la résistance. « Je la trouve trop difficile, trop dure, trop lourde, écrit-elle, accablée, mais je vais tout endurer, je me suis juré d’endurer leur amertume jusqu’à la fin. Je crois toujours au fond de mon cœur que cette fin sera brillante, bien que je doive admettre que rien en ce moment ne justifie cet optimisme. »
Le récit de la reine Marie est rare car il montre au lecteur l’histoire d’une tête couronnée qui se manifeste sur plusieurs niveaux. Diplomatiquement : elle entretient des relations avec les membres de la Mission Militaire Française, avec celles des Britanniques et des Américains, et puis avec ses proches à la cour impériale russe. Politiquement : elle soutient et conseille le gouvernement dans ses décisions. Sans oublier le domaine charitable parce qu’elle a visité tous les hôpitaux du pays, aidé les pauvres. Elle est une mère à la fois pour ses enfants et pour les soldats qu’elle encourage en leur rendant visite sur le front. Même si le journal de la reine est subjectif, son attitude au cours de la Première Guerre mondiale reste remarquable, et ce fait a été enregistré par le commentateur et le mémorialiste le plus incisif et malveillant de la vie roumaine dans la première moitié du XXe siècle, Constantin Argetoianu qui a écrit à ce sujet : « Peu importe combien d’erreurs la reine Marie peut avoir commises, avant et après la guerre, la guerre reste sa page, la page qui la caractérise, et la page qui sera placée dans l’histoire comme un lieu d’honneur. On la trouve dans les tranchées parmi les combattants dans les rangs avancés, on la trouve dans les hôpitaux et dans tous les établissements de santé parmi les blessés et les malades. Nous l’avons trouvée dans toutes les réunions qui essayaient de faire un peu de bien. Elle ne connaissait pas la peur des balles et des bombes, car elle ne connaissait ni la peur ni l’absence de douceur ni l’impatience pour des efforts si souvent inutiles, causée par son désir de mieux faire. La reine Marie a accompli son devoir sur tous les fronts de ses activités, mais surtout celui d’encourager et de relever le moral de ceux qui l’entouraient et qui devaient décider, dans les moments les plus tragiques, du sort du pays et de son peuple. On peut dire que, au temps de notre résistance en Moldavie, la reine Marie a incarné les plus hautes aspirations de la conscience roumaine. »
Dorin Stanescu, janvier 2021

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Bouteille, Jean (1882-1915) et son épouse Imbert Jeanne

1. Les témoins
Jean Bouteille est cultivateur à Yseron (Rhône) au moment de la mobilisation, mais il est aussi le coiffeur du village et occasionnellement tueur de cochon. Il est marié à Jeanne Imbert depuis 1910, et leur fille Yvonne est née en 1912. Il combat en Alsace et dans les Vosges avec le 372e RI de Belfort, puis passe au 407e RI, constitué en mars 1915. Il est tué le 28 septembre 1915 en Artois lors de l’offensive d’automne, à la cote 140 de Givenchy. Au début de la guerre, Jeanne cultive le jardin maraîcher, et a repris les fonctions de coiffeur du village. Après la guerre « Elle a vécu le reste de sa vie dans le souvenir d’un époux tendrement aimé (préface, p. 10) » et ne s’est pas remariée.


2. Le témoignage
Nicole Lhuillier-Perilhon a publié aux éditions « Les passionnés de bouquins » en 2012 Il fait trop beau pour faire la guerre, correspondance entre un soldat au front et son épouse à l’arrière pendant la Première Guerre mondiale, 261 pages. Les lettres ont été trouvées par hasard sous une volée d’escalier, certaines ayant été abîmées par les souris. N. Lhuillier-Perilhon, petite-fille de Jean Bouteille, précise à l’occasion d’un entretien téléphonique (juin 2020) qu’un certain nombre de formules répétitives en fin de lettres ont été supprimées, mais que le souci de fidélité aux courriers a présidé à son travail de retranscription. Elle signale aussi avoir rétabli l’orthographe et une grammaire correcte, surtout pour Jean dont le niveau scolaire était limité. Par contre l’absence fréquente de ponctuation a été respectée quand elle n’altérait pas le sens.


3. Analyse
Ces échanges de lettres racontent la guerre telle qu’elle est ressentie par le mari mobilisé, et l’ambiance au village et dans le petit foyer familial, telle qu’elle est vécue par l’épouse. Le ton de la correspondance est tendre, peut-être plus que la moyenne de ce type de courriers, et est souvent centré sur la petite Yvonne, et sur les relations chaleureuses d’un couple épris.
I. Jean
Jean fait son devoir au front sans ferveur particulière mais avec résolution, et de nature sociable, semble ne pas souffrir de la vie collective ; il entre dans Mulhouse libérée en août 1914, décrit dans ses lettres les souffrances des villages alsaciens du front, et dit sa détestation des Allemands. Il est dans le secteur de Dannemarie à l’automne, et explique « être bien aimé de tous ses camarades et de ses chefs » ; au repos il redevient coiffeur. Sa perception de la culture alsacienne est assez sommaire (4 octobre 1914, p.42) : « Je ne comprends rien ils me font un baragouin épouvantable on dirait qu’ils mangent de la merde, on ne peut s’habituer à ce parler boche. » En mars 1915, il est versé dans un nouveau régiment formé surtout de jeunes de la classe 15, et c’est à partir de ce moment que semblent se conjuguer la lassitude de la guerre, le regret des êtres chers, et un malaise lié à la fréquentation de ces jeunes soldats; lui, qui a 32 ans, en a une très mauvaise opinion (p. 201) : « des pires voyous des bleus de la classe 15 qui n’ont aucun respect pour les anciens qui n’ont jamais que des saletés à la bouche des paroles déplacées car ils n’ont aucune espérance et qu’ils n’ont que le vice dans la tête c’est impossible de les regarder d’un bon œil. » Cette fatigue se traduit aussi par l’évocation du souhait de la paix, et à la même période, il est assez critique envers ses officiers, soulignant (p. 162) « qu’ils gagnent des bons mois ils sont bien mieux à l’abri du danger que nous. Ah je suis sûr que s’ils n’étaient pas payés plus cher que nous et nourris comme nous et bien il y a longtemps que la guerre serait terminée. » Il évoque aussi le souhait de la bonne blessure (« mais pas estropié bien entendu »). Par ailleurs, cette situation de guerre cruelle n’entraîne pas pour lui de « brutalisation » particulière, il l’évoque en plaisantant à propos de la lingère à qui il a donné son linge au repos (p. 147) : « Eh bien j’aimerais bien mieux me battre avec elle qu’avec les boches j’en aurais moins peur. Au lieu de devenir brutal ici on prend toujours plus la guerre en horreur. »
II. Jeanne
Jeanne écrit régulièrement à son mari, lui envoie des colis, et lui raconte les petits soucis de l’arrière, notamment pour les travaux qu’elle ne peut faire elle-même; elle souligne que les journaliers et artisans du village non-mobilisés font payer très cher la tâche, mais heureusement, il y a les blessés en convalescence « qui ne sont pas si exigeants ». Elle tient aussi à rassurer son homme sur le fait qu’elle s’en sort bien globalement (p. 51) : « mon Jean tu me prends pour une bugne (…) Ah, je me débrouille va sois sans inquiétude. Si je te dis toutes ces bagatelles qui m’arrivent c’est afin que tu sois bien au courant de tout ce qui se passe dans ton ménage mais non pour que tu te tourmentes pour si peu de chose. » Jeanne donne régulièrement des nouvelles d’Yvonne, décrit ses progrès et ses mots d’enfant (« elle dit toujours que tu es après tuer les cochons ») ; elle lui décrit, en enjolivant probablement, la petite fille agenouillée apprenant à faire sa prière (p. 84) « Mon Dieu vous m’entendez bien il faut me garder mon Papa je le veux et je vous aimerai bien. ». Souvent Jeanne termine par des formules tendres comme par exemple « De gros mimis bien affectueux de la Jeanne. J’en ai mis un plein mouchoir de baisers», et les réponses de Jean ne sont pas en reste (p. 67) « A mon retour il me semble que je vais vous manger toutes les deux ma pauvre Jeanne je vous ai toujours aimé mais plus ça va au plus je vous aime.» Le couple dialogue aussi sur un ton grivois, parlant du désir par des formules à peines déguisées (en permission, « faire jusqu’à ce que ça ne veuille plus faire »), ou qui viennent directement des métaphores de l’argot de la tranchée ; ainsi lorsque Jean rentrera, il y aura un « corps à corps » terrible, ou le « 75 sera ajusté bien des fois (p. 214) » Jeanne est amusée par ces gauloiseries, et ces passages ont leur intérêt car en général, c’est la pudeur du poilu qui domine dans les sources. Dans la même veine intime (histoire de la sexualité ou pourquoi pas histoire du genre), on dévoilera encore une mention de Jeanne (p. 225, après une permission) : « Je voulais aussi te reparler que j’étais satisfaite de mon poulet…car je te l’avoue franchement à présent j’avais peur et cela gâtait beaucoup la joie de te revoir mais comme je vois que tu te tires assez bien de ça et bien je ne réclame qu’une autre permission. »
III. La religion
Dieu joue un rôle important dans la vie du ménage Bouteille, et ici la religion n’est pas incompatible avec un couple volontiers gaillard comme on l’a vu : ce n’est pas une dévotion puritaine, les domaines métaphysique et domestique sont bien séparés, et Jean qui aime faire la « bombe » dit aussi que lorsqu’il a le bonheur d’aller à la messe, cela le rend heureux. Il évoque au combat la protection du Saint Suaire, tandis que Jeanne s’adresse davantage à la Vierge. Jean mentionne être choqué par l’irréligion des jeunes soldats de la classe 15, et il est furieux lorsqu’en Artois le colonel leur interdit de porter l’insigne du Sacré Cœur sur l’uniforme (p. 178) : « Notre colonel c’est un gros cochon (…) j’espère que le bon dieu en prendra pitié et que pour quelques justes il nous sauvera quand-même. »
IV. La mort
Jean essaie, quand il le peut, de cacher la réalité à Jeanne lorsqu’il stationne dans des secteurs dangereux. Lors de l’offensive de la fin septembre 1915 où le 407e va donner, il a écrit ce qui l’attend à ses beaux-parents (25 septembre, p. 239) : « les cœurs sont gros car l’heure grave est arrivée nous allons entreprendre une besogne bien dure surtout sanglante. Enfin il n’y a rien à faire il faut y aller de bon cœur. (…) ne parlez pas à Jeanne de rien. » Jean est tué le 28 septembre et Jeanne continue de lui écrire jusqu’à ce qu’elle apprenne la funeste nouvelle, probablement le 10 octobre. Elle lui écrit le 5 (p. 242) « Tu ne m’en parlais rien le 25 que vous deviez repartir [en situation exposée] et depuis je n’ai pas de nouvelles (…) j’ai l’âme lacérée par de bien tristes pressentiments (…) Yvonne a aussi le cœur bien gros lorsqu’elle me voit pleurer. Pour elle je suis obligée de me retenir et cela me gonfle davantage car la pauvre petite me fait de la peine. » On dispose ensuite de lettres de camarades, qui décrivent tous, soit une mort immédiate et sans souffrance (une balle dans la tête), soit le fait qu’il était en règle avec la religion ; on lui détaille la cérémonie d’avant l’assaut (p. 249). « Nous avons eu la visite de notre aumônier divisionnaire. (…) L’absolution générale et collective in articulo mortis. La communion, le viatique à 7 heures et demi du soir. Votre Jean était du nombre. » Lorsque, sous le feu, on n’a pu ramener les corps des tués, on trouve en général dans ce type de courrier une formule pour éluder, car il s’agit de consoler les proches ; ce n’est pas le cas ici (p. 250) : « mais après six jours de luttes incessantes lorsque nous avons été relevés il n’avait pu être enterré ni aucun de ses camarades car la mort aurait fauché quiconque aurait voulu le transporter. Il était toujours couché sur le dos la figure sereine les mains ramenées sur la poitrine. » Le livre est clôt par un dernier document, une petite lettre qui a été tenue secrète jusqu’à la mort de Jean (p. 261) ; sur la petite enveloppe est écrite la mention « A remettre à ma femme dans le cas où je serai tué. J’espère que le Dieu me gardera Jean Bouteille.» ; A l’intérieur, une très petite feuille elle-même de 12 cm sur 5, pliée en 4. A la lecture de ce document, avec la familiarité que l’on a acquise progressivement avec cette petite famille attachante, difficile de ne pas éprouver, malgré l’habitude, une brutale mélancolie : en cela ce livre est aussi un excellent biais pour faire « revivre » plus de cent ans après ce qu’a été la douleur de certains deuils, et pour nous communiquer cette expérience de tristesse accablante :
« Septfroid-le-Haut, 30 septembre 1914 Ma chère Jeanne et Yvonne
Quoique n’ayant du tout l’espoir d’être tué j’ai toujours pensé en te quittant te retrouver bientôt seulement il faut tout prévoir personne ne connaît sa destinée. Si par malheur un jour je trouve la mort sur le champ de bataille comme l’ont trouvée plusieurs de mes frères le 24 septembre la nouvelle te serait terrible ma chère Jeanne car je connais d’avance le désespoir que tu éprouverais en recevant la dépêche. J’espère que Dieu te préservera de ce malheur seulement si toutefois malheur arrive raisonne-toi et ne te mets pas malade. Songe à notre petite fille qui resterait orpheline et vis pour elle. Et puis d’ailleurs songe à l’autre monde. Nous nous retrouverons là-haut. Là il n’y aura plus de séparation et ce sera le bonheur éternel. Prie pour moi je prierai pour toi. Au revoir ma chère Jeanne. Console-toi vite et élève ta fille chrétiennement c’est tout ce que je te demande. Dieu nous retrouvera. Ton cher époux J. Bouteille. »

Vincent Suard décembre 2020

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Duvau, André (1886-après 1969)

1. Le témoin
André Duvau, propriétaire, est originaire d’Ingrandes, près de Châtellerault (Vienne). Jugé inapte au service armé, il finit par être accepté à l’âge de trente ans comme navigant-mitrailleur (avril 1917). Passant par l’école de tir de Cazaux, puis par le centre d’entraînement du Plessis-Belleville, il est affecté comme mitrailleur à Luxeuil à la So. 29 (sur Sopwith de bombardement), mais l’obsolescence de cet appareil rend l’unité peu opérationnelle ; ayant reçu en février 1918 ses Bréguet XIV, l’unité renommée désormais Br. 29 va emmener A. Duvau sur une série de terrains, en suivant les évolutions du front au printemps et à l’été 1918. Passé sergent en juin 1918, il est démobilisé en mars 1919 après avoir été crédité d’une victoire aérienne.
2. Le témoignage
« Br. 29 », Souvenirs d’escadrille d’André Duvau, Sergent mitrailleur, a été édité à Vincennes par le Service Historique de l’Armée de l’air, dans une édition établie par Pierre Debofle, archiviste-Paléographe (1976, avec carte, tableaux et photographies, 64 pages de texte). Le court document principal, les « Mémoires de guerre » proprement-dites (38 pages), a été rédigé par l’auteur en 1932 et versé au S.H.A.A. avec des lettres, tableaux et photographies en 1969.
3. Analyse
C’est en 1932 qu’André Duvau commence à rédiger ses souvenirs d’aviation, il signale vouloir fixer des traces par écrit, pour garder une mémoire qui commence alors à s’effacer, notamment pour les noms de ses camarades. Classe 1906, il est handicapé (arthrose de la hanche) et réformé à titre définitif. N’acceptant pas cette humiliation, il obtient (1916) grâce à une première recommandation, la possibilité de monter en place arrière dans une carlingue au Bourget, montrant ainsi qu’il pouvait briguer l’emploi de mitrailleur. L’étape de la visite médicale officielle est toutefois un échec, le major de Dijon-Longvic refusant même un examen complet, lui disant qu’il risquait de se casser une jambe en avion (p. 6) : « Il me mit littéralement dehors, il était vrai que c’était l’heure de l’apéritif et qu’il paraissait avoir hâte de quitter le camp pour le café. » L’auteur finit au début 1917 par obtenir gain de cause, grâce à un ami de son père, qui connaissait bien le général à la tête des services aéronautiques au ministère. Outre l’itinéraire de G. Guynemer, refusé deux fois pour faiblesse de constitution, on pense surtout au fait qu’à partir de 1917, on voit de plus en plus de navigants blessés et diminués continuer à voler. On a besoin de ces personnels entraînés, alors qu’ils auraient été réformés dans d’autres circonstances: le cas de R. Nungesser, plusieurs fois blessé, et porté dans son avion par ses mécanos, reste le plus connu. L’ensemble du témoignage donne un bon aperçu de l’itinéraire original de l’auteur; à 32 ans en 1918, c’est déjà un aîné pour ses camarades et le capitaine de Vézeau de Lavergne l’appelle le « Père Duvau ». Son récit, certes assez concis, comble un vide : si on dispose de récits de pilotes, et de quelques carnets d’observateurs, ces derniers sont en général des officiers, qui certes en cas d’attaque manient la mitrailleuse, mais sont d’abord des techniciens qualifiés du réglage d’artillerie, A. Duvau n’est lui que mitrailleur. L’essentiel de l’évocation est centré sur l’année 1918, avec des Bréguet XIV, et des missions de bombardement toutes détaillées en annexe (47 bombardements avec 10 pilotes différents), et il faut souligner la qualité scientifique de l’édition, liée au travail d’un archiviste du S. H. A. A., alors nouvellement diplômé et effectuant son service militaire, un cas de figure appartenant désormais au siècle dernier.
Dès la page 25, A. Duvau abandonne la narration chronologique et propose « un peu de tout comme ça me vient, en laissant courir le stylo ». Le souvenir global est largement positif, avec une bonne ambiance de camaraderie au sein de l’escadrille et des missions intéressantes bien que dangereuses. Son témoignage montre, malgré sa fonction subalterne, une certaine liberté de ton et il n’hésite pas à critiquer le niveau de pilotage de celui qui mène son avion, souvent un officier: il signale avoir demandé, alors qu’il n’était que sergent, à changer de pilote pour ce type d’insuffisance – ce qui a été accepté-, et il laisse le nom du lieutenant en évidence en 1969. Il insiste peu sur sa victoire aérienne, dont il minimise l’engagement (p. 24) : « Peut-on appeler ça un combat ? Plutôt un échange de balles. ». Il précise que sa chance a surtout résidé dans le fait qu’il a été appuyé, pour l’homologation, par un chef de mission influent. Dans le domaine de la vie quotidienne, il insiste sur le froid à l’occasion des missions en altitude, sur les nombreux incidents et accidents de vol, sur les fréquents déménagements de 1918 et l’inconfort qui les accompagne. Il évoque ce nomadisme dans une lettre à un camarade (p. 48) : « Nous, nous gazons. Dur et ferme. Quelques jours on se repose ; en vitesse l’on emballe, l’on part, l’on arrive ; on en fiche un gros coup quelques jours sur un secteur d’offensive ; retranquilité ; réemballage, etc. » Par contre il évoque peu les excès et débordements supposés accompagner la vie en escadrille (la « bombe », les femmes). La seule évocation repérée de l’univers féminin dans une lettre à son père est discrète (août 1918, p. 46) : « Nous sommes très bien installés ici : la population est accueillante, et l’accueil féminin l’est même trop, paraît-il, et pas sans inconvénients. Enfin, on peut toujours regarder sans que ça vous fasse mal. » Si la camaraderie domine, l’auteur signale aussi des inimitiés, comme par exemple ici, dans un style assez plaisant (p. 28) : « Le lieutenant Mongin, ratant un atterrissage, avait, par suite du choc, été embrasser le bord de fuite du plan supérieur de son avion. Nous ne l’aimions pas du tout (…) et il avait été convenu entre nous que personne n’irait le voir. Certains y étant allés, il fallut bien que moi aussi j’y aille ; je trouvais notre lieutenant alité, la tête complètement enveloppée d’ouate et de bande et au milieu de tout cela des yeux de lapin russe, tout injectés de sang. Cette visite ne m’avait pas été désagréable, j’eus l’impression que nous ne le reverrions plus. »
Dans un ajout de 1968 A. Duvau évoque le grand défilé aérien de la libération au-dessus de la ville de Metz en novembre 1918, regroupant un nombre inédit d’appareils (p. 30) : « Je partis donc avec mon pilote habituel. Après un court temps de vol, celui-ci me dit : « La guerre est finie… Nous ne nous sommes pas fait casser la figure… Il sera bien bête de se la faire casser aujourd’hui pour rien… Si on rentrait ? » J’approuvai cette invitation pleine de bon sens, et nous sommes retournés directement au terrain, accusant le malheureux moteur qui n’y était pour rien. Ce n’est pas un fait d’arme, ce n’est qu’un souvenir. » Lorsqu’il évoque quarante ans après son bilan de la guerre, celui-ci n’est pas négatif, et cette nostalgie à distance, bien plus rare dans l’infanterie, appelle aussi la question mémorielle classique : aurait-il établi cette estimation de la même manière en 1919 ? (p. 19) « Malgré des moments durs, quel beau temps que celui passé dans notre escadrille 29 ; certainement le plus beau temps de ma vie. Toutefois, je dois avouer que lorsque l’armistice vint, ce fut un soulagement car j’appréhendais fortement la guerre en hiver telle que nous aurions eu à la faire. »

Vincent Suard – décembre 2020

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Plond, Louis (1885-1916)

1. Le témoin
Louis Plond, originaire de Nogent-en-Bassigny (Haute-Marne), exerce au moment de la mobilisation la profession de coutelier. Marié à Marthe en 1912, il a eu un fils, Raymond, en 1913. Il sert au 309e RI, régiment de réserve de Chaumont, et son théâtre d’affectation concerne le front de la région de Baccarat-Badonviller (Meurthe et Moselle). Les régiments changent régulièrement de théâtre d’opération durant le conflit, mais ce n’est pas le cas du 309e RI de l’auteur, qui reste dans ce secteur de transition entre plaine lorraine et moyenne montagne des Vosges, de septembre 1914 à sa dissolution en juin 1916. L’auteur est tué lors de l’attaque allemande du Col de la Chapelotte en avril 1916.

2. Le témoignage
Bernard Plond, petit-fils de Louis, a fait paraître aux Éditions Dominique Guéniot Mon grand-père, Louis Plond, Correspondance privée, 2 août 1914 – 27 avril 1916 (un Haut-Marnais dans la Grande Guerre), Langres, 2007, 223 pages. Le transcripteur, professeur d’histoire-géographie, avait découvert en 1977 dans la maison familiale 197 lettres de son grand-père adressées à sa femme et il en a restitué, une fois retraité, les éléments essentiels. L’organisation de l’ouvrage est originale : l’auteur a divisé le livre en huit chapitres thématiques (faits de guerre, conditions de vie, relations avec les autres militaires, etc.) avec à chaque fois une partie « transcription » (pages en gris), puis une partie « commentaire » (pages en blanc). Les parties « transcriptions » sont composées d’extraits littéraux de lettres de 3 à 10 lignes environs, et sont classées par ordre chronologique, et les parties « commentaire » donnent les explications et les appréciations du metteur en texte. L’auteur remercie en page de garde les auteurs de « La Chapelotte 1914–1918 », parmi lesquels Yann Prouillet.

3. Analyse
Le choix original de présentation d’extraits de courriers de Louis Plond présente l’avantage de donner immédiatement à la lecture les éléments les plus intéressants, en les synthétisant par thèmes. Les inconvénients de ce choix sont de deux sortes : la partie « commentaire » des extraits, d’abord, même si elle est sérieusement menée, débouche parfois sur de la paraphrase, c’est-à-dire une simple reformulation des sources sans apport extérieur suffisant ; en revanche, cette partie est tout à fait adaptée, par son souci pédagogique, à un lectorat non-spécialiste, qui est naturellement le public ciblé. D’autre part, le problème posé par la partie transcription est que, n’ayant pas la totalité du corpus, et ne pouvant donc pas juger des proportions et équilibres, on ne peut savoir si un extrait est représentatif d’une attitude sur un temps long ou s’il est anecdotique. L’auteur anticipe toutefois cette critique en apportant parfois des commentaires bienvenus d’ordre statistique, comme par exemple : «6 mentions de la censure sur 197 lettres. »
Dans la logique des deux premiers chapitres (« Faits de guerre » et « Conditions de vie »), le petit-fils souligne avec honnêteté que le témoignage n’apporte rien qui ne soit déjà connu. En effet, c’est l’illustration classique d’une relation épistolaire, non dénuée d’intérêt, d’un poilu à sa femme, pour lui raconter ce qu’il vit en ligne ou au repos. Les combats sont sporadiques mais violents (19 avril 1915, p. 28) « [nuit d’alerte – petit matin] Nous les attendons encore. Remarque bien, je ne les demande pas, mais l’ordre est donné de résister jusqu’à la mort. C’est bien beau les paroles ! Nous avons de bonnes tranchées, mais on n’est pas à l’abri des balles. Ne te tourmente pas pour cela. Je ne devrais pas te parler de ces choses- là. » L. Plond semble, s’il déteste les Allemands, qu’il nomme toujours les « Boches » (avec majuscule et guillemets), ne pas envier le sort de ses connaissances de Nogent partis avec le 109e RI sur des théâtres d’opération plus exposés, et il dit plusieurs fois se faire une raison (mai 1915, p. 32) : « Nous ne sommes pas heureux, mais ce n’est rien à comparer à ceux du Nord [offensive d’Artois] » ou août 1915, p. 37 : « On trime, quoique j’aime mieux trimer au travail que d’être en régiment d’attaque. » Il a des remarques pittoresques sur l’évolution de l’équipement ; ainsi en décembre 1914 il signale qu’ils vont toucher des salopettes bleues pour mettre sur leurs pantalons rouges. Le casque Adrian est peu goûté à ses débuts (octobre 1915, p. 39) : « On nous distribue des casques à la place des képis. Ca la fout mal ; on a tout du « Boche » avec ça ! ». Et la perception du couteau de tranchée n’évoque pas de « brutalisation » particulière des mentalités (septembre 1915, p. 37) : « On nous a distribué une nouvelle arme. Juge un peu si c’est moi qui pourrait me servir de cela : un couteau de boucher pour l’assaut des tranchées ! En effet, il ne faut point de prisonniers, il faut achever les blessés ! On « zigouille » tout ! Tu parles d’une sauvagerie ! Quand ils les ont distribués, on en voulait point. Il pourra rester longtemps dans la musette. »
Les relations entre les époux sont bonnes mais sans effusions particulières ; malgré l’interdiction, ils arrivent à se voir une fois à Baccarat, auprès d’une logeuse qui loue clandestinement des chambres et en vingt mois, ils se seront vus au total à trois reprises, dont une fois illégalement. L’auteur mentionne la nostalgie qu’il a de son petit garçon, et le regret de ne pouvoir le voir grandir (p. 184) « Voilà notre petit Raymond en culotte. C’est au moment où il aura été le plus amusant que j’en aurai été privé. Je suis bien en mal ! » On peut aussi citer une mention très intime (apparition des règles de l’épouse après une permission), qui nous renseigne sur les mentalités: la permission pousse-t-elle à engendrer ou au contraire, faut-il l’éviter ? (octobre 1915, p. 180) : « Je suis content de la bonne nouvelle que tu m’apprends pour le « débarquement ». Je ne m’en faisais pas car je savais bien ne pas avoir fait de bêtises. Ce n’est pas le moment.» Dans un tout autre domaine, l’auteur et beaucoup de ses camarades, employés en temps de paix dans des coutelleries, tentent de se faire affecter à l’arrière dans des usines métallurgiques, mais leur manque de spécialisation les fait constamment refouler (p. 172), « Dans ma compagnie, 25 avaient demandé, mais personne n’a été pris. ». Lorsque finalement un d’eux réussit à se faire détacher, cela déclenche un sentiment de désarroi, (« pour nous, ça fait drôle, il faut rester » p. 175), de jalousie ou de distanciation ironique, qui passe ici par la grivoiserie (p. 99) : « Le Louis Voilqué a écrit. Il est heureux à Paris. Il est chauffeur de four. Mais le four n’est pas encore monté. Il dit que les « mouquères » ne manquent pas et que les types mènent la belle vie avec. Enfin, en attendant de pouvoir chauffer son four, il pourra toujours chauffer les poules.» Le moral de Louis Plond, sur la durée globale de son engagement, n’est pas bon et cette tendance s’aggrave en 1916. Bien qu’il soit conscient, on l’a vu, de ne pas être dans un secteur d’offensive (Artois, Champagne ou Verdun), l’auteur dit souvent souffrir des dangers de la première ligne, des dures conditions météorologiques ou des travaux éreintants dans les bois à l’arrière. Ce cafard semble attisé par le fait que son unité reste vingt mois dans le même secteur difficile, qui n’en en rien un «filon ». Quelques extraits peuvent témoigner de ces humeurs moroses :
Mai 1915 « je dirais qu’on en a plein le dos. »
Octobre 1915 « c’est bien malheureux de souffrir pendant 15 mois, de se faire dégringoler de la sorte pour n’aboutir à aucun résultat. »
Avril 1916 « j’en ai par-dessus la tête. Je n’ai plus de courage. »
Avril 1916 « on s’use un peu tous les jours. On est fatigué de cette terrible guerre. »
Ce type d’énumération accentue évidement l’aspect sombre du témoignage, il y a aussi quelques bonnes journées, mais c’est le découragement qui domine, par exemple en mars 1916, un mois avant d’être tué (p. 84) : « On n’a jamais autant trimé que pendant ces treize jours qu’on vient de tirer. Tous, nous préférons être aux tranchées. En plus, on n’est pas bien nourris.» et il ajoute le surlendemain «Je viens de passer à la paie : 11 jours à 0.25, c’est bien maigre pour les journées comme on en fait. »
En définitive, l’aspect le plus intéressant du livre repose peut-être dans le résultat de la démarche du petit-fils Bernard Plond : celle-ci n’est pas simplement historique ou mémorielle, elle a aussi valeur de thérapie pour le présent ; au tout début du livre, après le départ de la grand-mère en maison de retraite, il décrit la découverte des lettres dans une « grande chambre nuptiale condamnée », restée intacte et inoccupée depuis 61 ans: il se rend compte alors d’un malaise diffus, qui a toujours existé dans son enfance, et du fait que sa grand-mère ne lui a jamais parlé de Louis. Il fait le lien avec sa perception d’une femme marquée à vie et qui n’est jamais parvenue à surmonter le deuil ; il la décrit comme une personne dépressive qui tenait des propos répétitifs (p. 13) « j’ai été veuve à 26 ans ! » ou « Pour ce que c’est que la vie ! ». En fin de volume, B. Plond rend alors hommage à son grand-père qu’il a découvert, témoigne du respect qu’il a pour son itinéraire « d’endurance et de souffrance », mais surtout prend conscience d’une situation qu’il a vécue enfant sans la comprendre, une angoisse, une souffrance ininterrompue basée sur le non-dit : il a pu « saisir un fait-majeur de sa propre existence.» et il termine son livre en soulignant pour lui le résultat de sa démarche (p. 218): « Aujourd’hui, je crois pouvoir affirmer que cette angoisse a fait place à une relative sérénité car elle a pris le visage de l’absent. (…) Au moins, vu sous cet angle, ma présente démarche n’aura pas été inutile. Il aura fallu deux générations et 90 années pour « apurer les comptes » avec la Grande Guerre ! »

Vincent Suard, décembre 2020

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Menditte (de), Charles (1869-1931)

1. Le témoin
Charles de Menditte, originaire du Pays Basque, est sorti diplômé de Saint-Cyr en 1894. Après avoir servi en Algérie et au Tonkin, puis dans diverses unités en métropole, il commande comme capitaine en août 1914, à quarante-cinq ans, une compagnie du 144e RI de Bordeaux. Blessé en septembre et convalescent pendant une longue période, le commandant de Menditte fait ensuite partie, en 1916, de la Mission Berthelot, destinée à réarmer et entraîner l’armée roumaine. À la toute fin de la guerre, il commande le 415e RI lors du franchissement de la Meuse le 9 novembre 1918. Servant ensuite au Liban, puis en métropole, il termine sa carrière en 1926 avec le grade de colonel.
2. Le témoignage
Alain Fauveau, lui-même général retraité de l’Armée de Terre, et petit-fils de l’auteur, a publié chez Geste éditions en 2008 Le vagabond de la Grande Guerre, qui présente les «Souvenirs de guerre de Charles de Berterèche de Menditte, officier d’infanterie» (301 pages). Il s’agit de la mise en regard d’archives personnelles, d’extraits de carnets de campagne, de correspondance ou de conférences de Ch. de Menditte, avec des éléments de présentation historique, contextuelle et cartographique réalisés par A. Fauveau, bon connaisseur de la chose militaire ; l’ensemble est complété par des photographies évoquant les différentes affectations de l’officier durant le conflit.
3. Analyse
Pour l’historien certains passages proposés ici sont souvent originaux et utiles, car n’étant pas, à l’origine, destinés à la publication, ils représentent un témoignage intime et sincère des conceptions et représentations d’un officier d’active engagé dans le combat. Dans d’autres propos, tenus à l’occasion de conférences, c’est plutôt la préoccupation de la pédagogie et du style qui domine. Ch. de Menditte, s’il a une expérience riche de l’outre-mer, n’a pas une carrière fulgurante, et, bien noté, il est rarement promu. Très croyant, assez conservateur, il manque de souplesse et incarne assez bien le sobriquet «culotte de peau », utilisé par les officiers de réserve (M. Genevoix, R. Cadot), c’est-à-dire un officier d’active exigeant, rigide et distant. C’est surtout pour la période de la fin 1914 que la source est riche et originale : si les parties sur la Roumanie (1916) et sur l’opération sur la Meuse (novembre 1918) ont leur intérêt, elles composent une histoire militaire plus classique, aussi la notice insistera surtout sur août et septembre 1914.
Au moment du départ du 144e RI de la caserne de Bordeaux, au début août 1914, sous les vivats de la foule enthousiaste, les pensées de l’auteur des carnets sont moroses, il aurait préféré un départ plus discret : il a l’impression d’être seul à comprendre les enjeux funestes du moment, les deuils et les ruines futures, et constate : « le peuple semble l’avoir oublié » (p. 8). Plus tard (mi-août), le manque de résistance des hommes lors des marches harassantes l’inquiète encore plus (11 août, p. 20) : « mon sentiment est que mes hommes n’ont aucun ressort, ce sont des braillards et des vantards. Que feront-ils au feu, si la chaleur du soleil a raison de leur énergie ? » Son doute se double ensuite de mépris pour des individus qui ne s’intéressent au repos qu’à la recherche de bidons (p. 21) : « le vingue ! le vingue ! on n’entend que cela ! ». Ces formulations, difficilement imaginables dans des récits de guerre publiés dans les années vingt, traduisent une des attitudes possibles des officiers de carrière envers la réserve (20 août, p. 31) : « Je fais le soir [20 août, arrivés vers la frontière belge] une course assez mouvementée après quelques hommes de ma compagnie qui rôdent dans les cabarets. (…) Les Bordelais sont une vilaine race ; vantards et menteurs, ils n’ont même pas comme le Parisien, le courage de leurs défauts, ils ont le verbe haut et le geste plat. » Il fait « marquer» la traversée de la frontière belge en forçant les hommes de sa seule compagnie à adopter le pas cadencé ; il explique ensuite ce geste incompris à ses hommes – jetant par là-même un froid volontaire – en soulignant que cette attitude martiale est destinée à honorer d’avance « beaucoup d’entre nous qui seront tués en Belgique et qui ne reverrons jamais la Patrie. » Lui-même, décidé à affronter la situation, se fait aider par Dieu et la prière, qui lui apporte « l’apaisement, le calme et la force. (p. 36)»
Le récit des affrontements est passionnant, car très bien mis en perspective par A. Fauveau, et servi par la clarté de l’analyse sur le terrain de de Menditte ; devant les premiers échecs sanglants de son unité, celui-ci en arrive rapidement à la conclusion : « nous ne sommes pas commandés (p. 44).» Après un premier engagement piteux, mais dont il réussit à se dégager grâce à une charge à la baïonnette improvisée, c’est surtout la bataille de Guise qui le marque. Il a auparavant l’occasion de narrer un incident où il « compte » (boxe) un pillard qui refuse d’obéir (29 août, sud de Guise, p. 56) : « Je trouve dans une salle à manger une dizaine de soldats des 24e, 28e et 119e régiments, attablés autour de provisions volées. Je les somme de filer. Un grand diable, plus audacieux que ses voisins, me répond avec insolence « toujours pas avant d’avoir fini de croûter ! » Je marche vers lui, tire mon revolver et lui mettant sous le nez, je lui dis « je compte jusqu’à 10; si à 10 vous n’êtes pas parti, je vous tue comme un chien enragé », et froidement je me mets à compter. À mesure que les nombres sortaient lentement de ma bouche, je voyais les autres soldats gagner la porte. À 8 mon insolent, pâle comme la mort, recula et disparu dans la nuit. Jamais homme n’a été plus près de sa dernière heure que ce misérable. Il avait certainement lu mon irrévocable décision dans mes yeux. »
L’échec que son unité subit lors de la journée du 30 août le marque profondément ; sa compagnie, isolée et sans liaisons, bien visible sur un coteau de l’Oise, subit le bombardement allemand de deux batteries croisées dont il voit parfaitement la gueule des canons à la lunette; le mouvement de panique déclenché par le bombardement sanglant fait fuir ses hommes qu’il ne peut retenir (p. 58) « À la vue de ce sauve-qui-peut, j’éprouvai une douleur poignante. Quoi de plus cruel pour un chef que d’être abandonné par ses hommes sur le champ de bataille ! Je m’écriai « Vous allez donc me laisser seul ! » Seuls sept hommes se rallient à lui à ce moment. Ch. de Menditte réussit à faire retraite mais reste profondément éprouvé. Il laisse sur le plateau de Pleine-Selve 62 hommes, et « j’y laissais surtout l’illusion que j’avais eue jusqu’alors de pouvoir conserver ma troupe autour de moi sous n’importe quel feu, tant que je ne faiblirais pas moi-même. J’eus un chagrin profond. (p. 59)» Paradoxalement, cette situation humanise sa perception des hommes, car sans les absoudre de leur fuite sur le plan militaire, « mon cœur d’homme excuse ces pauvres enfants de n’avoir pu recevoir sans broncher l’avalanche de fer et de feu qui s’abattit sur nous. » Il conclut en disant sa certitude que c’est Dieu qui les a protégés, lui et le peu d’hommes qui ont accepté de le suivre.
Après la Marne, son unité est bloquée par les Allemands au nord de l’Aisne devant Pontavert, et il combat dans ce secteur jusqu’à sa blessure du 24 septembre ; la position à mi-pente du village de Craonne est âprement disputée, et celui-ci disparaît rapidement sous les obus de l’artillerie allemande. Les Français sont obligés d’évacuer le village mais le bombardent à leur tour et contrôlent l’avancée ennemie : « Je passe mon après-midi à tirer sur les Allemands qui garnissent peu à peu le village ; avec Guasqueton, je m’amuse (il n’y a pas d’autres expressions) à empêcher les mitrailleurs allemands de faire un abri pour leur engin de mort. Mon tir doit être bien ajusté car chaque fois que je presse sur la détente, il y a des cabrioles dans les hommes d’en face et interruption du travail pendant quelques minutes.» Le lendemain la compagnie de de Menditte est déplacée vers l’Est, à 800 mètres de la ferme du Choléra. L’auteur peut y observer l’échec sanglant de l’attaque des régiments du Nord le 17 septembre (p. 89) : « Il fait un temps atroce, un vent violent plaque sur mes vêtements une pluie glaciale. Le canon fait rage et une attaque montée par les 8e et 110e régiments se déclenche sous nos yeux. Ce que j’en vois n’est pas beau : un bataillon à peine débouché, pris sous le feu des mitrailleuses allemandes, qui se disloque, et je vois passer à travers mes hommes une compagnie débandée. Je ne puis la retenir puisque, hélas ! le capitaine était un des premiers fuyards et semblait affolé. ». Le 24 septembre, revenu dans un secteur plus à l’ouest, au sud du plateau, l’auteur des carnets est blessé par un éclat d’obus lors de l’attaque du moulin de Vauclair. Avec une mauvaise fracture et de multiples éclats dans tout le corps, il est sérieusement touché, et sa période de convalescence sera longue.
Le récit de sa participation à la Mission Berthelot en Roumanie est lui-aussi un témoignage utile, peut-être surtout par la description qu’il fait de la désintégration de certaines unités russes à partir de novembre 1917 ; son récit est ici très construit car il est rédigé pour une conférence donnée à Coblence en 1923. Sa vision des Bolcheviks est, sans surprise, très hostile et pleine de mépris, son antibolchevisme est total et il insiste sur la vénalité des révoltés, leur ivresse quasi-permanente ainsi que l’odeur forte qu’ils dégagent; la solution trouvée avec l’armée roumaine et quelques Russes « encore loyaux » est de laisser partir les soldats révoltés « vers la lointaine isba, le bâton à la main (p. 168) », mais à condition qu’ils laissent leurs armes sur place, ce qui n’est pas obtenu sans peine.
La fin du recueil évoque le passage de la Meuse (à Vrigne-Meuse, entre Charleville-Mézières et Sedan) à l’extrême fin du conflit, puis l’affectation de l’auteur au Liban et en Syrie en 1919 et 1920. Cette traversée du fleuve, par le 415e RI commandé par l’auteur, est narrée dans le détail, avec un dossier étoffé d’explications d’A. Fauveau, et cette opération apparaît comme une attaque dangereuse, assez incompréhensible puisque les pourparlers d’armistice sont alors bien engagés : il s’agit probablement de prendre des gages, comme le dit le général Marjoulet, commandant le 14e CA (p. 198) : « Il faut franchir la Meuse cette nuit : il le faut à tout prix… l’ennemi hésite à signer l’armistice. Il se croit à l’abri derrière la Meuse…Il faut frapper son moral par un acte d’audace… ». L’opération est réussie, mais avec des pertes non-négligeables. Il reste que le succès de ce franchissement est une des rares satisfactions militaires de l’auteur, pour un conflit qui n’a pas été déterminant pour sa carrière, à cause de sa blessure précoce.
En définitive, même si la période la plus fertile pour ce témoignage d’un officier de carrière est relativement courte, on a ici un document intéressant par sa clarté et sa franchise; on aurait aimé savoir dans quelle catégorie, – fiable ou non digne de confiance -, J. N. Cru l’aurait situé. Cette réflexion est évidemment un peu gratuite, dans la mesure où l’existence d’une telle publication, peu après la guerre, sans corrections ni amendements au texte, sans ce que l’on pourrait appeler le « politiquement correct d’après-guerre» apparaît comme fort peu imaginable, et c’est ce qui fait la valeur de ces textes parus en 2008.

Vincent Suard octobre 2020

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Lecup, Albert (1891-199O ?)

1. Le témoin
Albert Lecup, originaire de Bapaume (Pas-de-Calais), doit faire en 1912 son service militaire au 110e RI à Dunkerque: inscrit au « carnet B », c’est un militant socialiste, de tendance hervéiste et libertaire. Il accepte toutefois de « défendre le pays » en 1914, et est rapidement promu sergent ; il passe au 8e RI après une blessure reçue à Verdun, et y occupe les fonctions de sergent-major. Quincailler en gros à Arras après sa démobilisation, il évolue politiquement vers le radical-socialisme puis est gaulliste de gauche après 1945. Il siège pendant quinze ans comme conseiller municipal à Arras, d’abord comme R.P.F. puis comme indépendant.
2. Le témoignage
Avant le dernier cantonnement a été publié par Albert Lecup en 1974 (Imprimerie centrale de l’Artois, 211 pages). La couverture du livre présente une savoureuse photographie de groupe d’avant-guerre (début 1914 ?), montrant l’auteur posant en uniforme avec six camarades, chacun tenant un exemplaire d’une publication socialiste différente (L’Humanité, La Bataille syndicaliste, Rénovation, La Guerre sociale…). La photographie prend sa seconde signification avec une légende où figure le nom des soldats, et leur sort durant le conflit (quatre tués, deux blessés dont l’auteur, un prisonnier). La dédicace de l’exemplaire présenté ici est la suivante : « C’est la vie d’un jeune antimilitariste dont la régression idéologique a été totale au cours de la grande épopée. Puis le travail, mes 15 ans de conseiller municipal et la suite. Ça me ferait plaisir qu’après lecture, tu m’envoie ton avis objectivement. Dans cette attente je te donne une vigoureuse poignée de main.» La période chronologique qui nous intéresse (service militaire – période du conflit) court jusqu’à la page 102.
3. Analyse
L’auteur, antimilitariste, a un réel talent pour restituer des scènes de caserne, à l’occasion desquelles il défend ce qu’il estime être son bon droit. Il fait un tableau, souvent sur un mode humoristique et provocateur, de ce qui pouvait attendre un socialiste, déclaré et surveillé comme tel, lors de ses deux puis trois ans de service militaire. Facteur aggravant, il est disciple du docteur Legrain, et à ce titre militant antialcoolique. Il évoque les brimades, les inévitables           « vaches » de « rempilés », tout en considérant que la « gradaille » n’était pas mauvaise dans son ensemble. Il accepte le galon de 1ère classe, car évoquant les deux tendances possibles chez les hervéistes, c’est-à-dire le refus de tout galon ou l’acceptation, de façon à avoir plus d’influence sur les hommes, il signale (p. 15) : « J’étais, sans emballement, pour la deuxième tendance. » Un savoureux passage, du type « récit édifiant », décrit un cas de conscience chez l’auteur, qui refuse de faire partie d’un bataillon chargé d’aller assurer l’ordre, dans la région de Lens, lors d’une grève de mineurs. Il rencontre – contre le règlement – son chef de bataillon et lui exprime son refus d’affronter les grévistes (p. 15) : « Je connais les chefs syndicalistes. Si je me trouve en face d’eux, il se peut que je les rejoigne. » Son chef, fou de rage, le menace, mais rien n’y fait, A. Lecup refusant de tirer si on lui en donne l’ordre. La tension retombe alors brutalement et le commandant Rogez, redevenu très calme, lui fait le récit suivant : « Lecup, l’ordre m’avait été donné [1906] de me rendre à l’église de Coudekerque pour prêter éventuellement main forte aux fonctionnaires des Domaines qui devaient procéder à l’inventaire des biens de cette église. En m’y rendant, ma conscience de catholique m’a dit : si le prêtre refuse d’ouvrir les portes, que feras-tu ? Je lui ai répondu : je ferai demi-tour. » Il me serre la main et me dit : « Lecup, vous n’irez pas aux grèves. » À l’annonce de la mort de Jaurès, l’auteur décide avec ses camarades socialistes de défendre la République car, dit-il, en termes de libertés politiques, le régime de la 3e République vaut mieux que celui du Kaiser. Le 4 août, il est appelé chez le colonel Lévi, chef de corps lui-même assez peu conventionnel : sur l’assurance faite par le militant socialiste de « défendre la Patrie », l’ordre de l’envoyer à Lille (carnet B) est déchiré devant lui (p. 26).
Ferme du Choléra – 1914
A. Lecup décrit au ras du sol les combats, comme par exemple celui de la ferme du Choléra (septembre 1914), au moment où les Allemands cessent leur repli, après la Marne. Il souligne les incohérences tactiques et estime que les échecs sanglants sont largement dus à des généraux incompétents. Le style indirect se transforme parfois en notations journalières :
24 09 14. Au bois de la Miette (Choléra), l’arrivée d’un nouveau commandant de compagnie, le lieutenant Bouve (celui-ci a fait une courte mais saisissante évocation de ce combat, voir sa notice CRID).
25 09 14. Nous attaquons le Choléra. Où est donc notre artillerie ? Nos pertes sont élevées. Rien à faire : l’ennemi, bien retranché, brise, chaque fois, notre élan. La nuit, nous creusons hâtivement des trous.
28 09 14. Notre commandant de Cie Bouve est tué.
Intervient ensuite une scène courtelinesque (septembre 1914, p. 37) où A. Lecup, descendu depuis peu de la première ligne après une mission dangereuse et éreintante, encore plein de boue, rencontre le général Deligny, qui l’engueule :
– « Vous n’avez pas honte de prendre la garde dans cet état de malpropreté ? »
– « Mon Général, vous devriez vous mettre au garde à vous devant cette boue glorieuse. »
Le Général est rouge de colère et veut le casser de son grade
– « Mon Général, vous permettez ? Je lui décris la situation au Choléra où un homme vu est un homme mort ; plus de 120 camarades jonchent la plaine, je lui raconte. » (…) « La température a bien baissé et pour finir il me demande de lui dessiner au tableau noir, car ce poste de garde est une école, un schéma du secteur. » L’auteur semble bien s’en tirer, et au général qui lui demande sa profession, il répond qu’il est journaliste, ce qui n’est pas vrai.
– « Puis-je savoir à quel journal vous collaborez ? »
– « Je collabore à trois journaux : L’Humanité, La Victoire et La Bataille Syndicaliste.» Le rouge de la figure a fait place à une grande pâleur. Le Général, sur un ton presque amical : « J’y suis peut-être allé un peu fort…. » (p. 38)
Le livre fourmille d’anecdotes savoureuses de ce type, racontées par un homme de 83 ans, et même si La Guerre Sociale» d’Hervé ne devient La Victoire qu’en 1916, et même si cette scène est difficilement croyable, Albert Lecup est réellement une « personnalité » : il semble que, tout en restant prudent, on puisse donner à son témoignage un certain crédit, et puis se non è vèro, …
Beauséjour (Champagne) 1915
A. Lecup raconte d’une manière prenante les âpres combats de l’offensive de Champagne de février – mars 1915 contre le fortin de Beauséjour. Il est amené à refuser une proposition pour le grade de sous-lieutenant (p. 45) : « Mes principes, qui ne sont pas très militaristes, m’obligent à rester avec les hommes.» Il évoque l’égoïsme des commandants de bataillon ou de compagnie, qui rechignent à s’entraider et le sort parfois funeste réservé à des prisonniers allemands (9 mars 1915, attaque du fortin, p. 46) [des Allemands se rendent] mais une mitrailleuse allemande recommence à tirer, « Nous sommes près des prisonniers et ils se collent à nous par peur d’être embrochés. Le lieutenant X, révolver à la main, en tue 1, 2. D’un coup de poing, je lui fais lâcher son revolver : « On ne tue pas des prisonniers. » Lors de sa première permission en mai 1915, il va vendre pour 75 francs au Miroir, trois clichés du front qu’il a réalisés, puis il rend visite à Gustave Hervé au siège de La Victoire (p.55) : « Nous commentons les événements. Je demande à Hervé : « Et le drapeau dans le fumier ? » Je le blesse, même fortement. Il me répond : « C’était le drapeau napoléonien. »
Verdun – village de Douaumont
Le récit de l’engagement à Verdun, de très bonne qualité, mais toujours picaresque et dans le ton « Lecup », se situe au tout début de la bataille (26 février – 1er mars 1916), avec un 110e RI chargé de défendre le village de Douaumont, encore largement debout, et sis à 400 mètres à l’ouest du fort du même nom, ouvrage déjà occupé par les Allemands. Sa compagnie est durement touchée par le bombardement et les assauts successifs de l’ennemi, mais, tout en étant évacué pour blessure au visage le 28, il témoigne que le 110e n’a « pas reculé d’un pouce, malgré la faute criminelle de notre capitaine, faisant fonction de chef de bataillon » (p. 73). De Gaulle sera pris le surlendemain dans ce secteur, le 33e RI y ayant remplacé le 110e. L’auteur fait état d’un épisode de lâcheté des officiers commandant sa compagnie, sous le bombardement très violent, devant les maisons de Douaumont (p. 65) : « Nous trouvons le capitaine [dans une cave] dans un lit prétextant une crise de rhumatismes et le lieutenant qui le soigne !!! Comyn met des gants pour sommer ces deux chiards de rejoindre leur compagnie. N’oublions pas qu’il est adjudant de bataillon et qu’il est tenu à certains égards envers les officiers. Quant à moi, je m’en fous et j’explose. Je les engueule, les traitant de lâches et qu’ils méritent tout simplement 12 balles dans la peau. Ils s’exécutent et vont rejoindre leur unité. » Que penser de ce passage ? Disons simplement qu’en 1974 à la publication du livre, il y a encore, de cette unité, des vétérans survivants. A. Lecup, évacué à l’Hôpital temporaire n° 20 d’Angoulême, est aussi libre-penseur (p. 77) : « Vers 9 heures, une religieuse, la supérieure, vient faire notre connaissance. Gentillesse de part et d’autre. Puis, elle fait un signe de croix et récite une prière à haute-voix. La prière terminée, je lui fais remarquer qu’à l’entrée de la chambre, il y a la circulaire Millerand qui interdit toute manifestation religieuse. Elle part en claquant la porte. J’ai pourtant été bien aimable. » Il est sans surprise assez mal considéré et rapidement renvoyé au dépôt du régiment à Sarlat (« Sarlatte, comme disent les habitants. »). Il est ensuite muté au 8e RI (Saint-Omer/Bergerac) puis fait à La Courtine de l’instruction pour la classe 16.
Avec le 8e RI
A. Lecup fait partie de l’attaque du 16 avril dans le secteur de Craonne, mais son groupe est rapidement arrêté, avec de sérieuses pertes. Ils sont mitraillés pendant trois jours, mais ne reculent pas non plus, enrayant les contre-attaques. Le moral de tous, y compris celui des officiers subalternes, est très bas, ils ont la certitude que cette offensive est une erreur. L’auteur conclut (p. 92) : « Craonne : un crime ! (…) Le responsable : le général Nivelle. Il aurait dû être fusillé : il a simplement été limogé», mais il n’évoque pas les révoltes de 1917. Après son mariage en septembre 1917 avec sa fiancée institutrice qui a été rapatriée à Saint-Pol-sur-Ternoise, ses compétences le font muter à la compagnie hors-rang pour réorganiser la comptabilité et l’approvisionnement. Il passe assez vite sur l’année 1918, et après l’armistice vécu en Alsace, il participe à l’occupation de Wiesbaden.
Après avoir signalé, pour finir, qu’A. Lecup indique être toujours surveillé politiquement en 1918 dans son unité, et enfin que malgré ses protestations réitérées, il n’a pas pu, pendant et après la guerre, échapper à diverses citations et décorations, on peut affirmer que ce texte savoureux mérite largement une réédition.

Vincent Suard octobre 2020

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Herse H. Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants.

1) Le témoin.

Comme l’indique le titre du témoignage, il s’agit d’un écrit qui semble avoir été rédigé à partir des souvenirs d’un témoin, H. Herse, publié au début des années 1930, ou par lui ou par sa famille. Il est adressé à ses petits-enfants qui sont à l’évidence de jeunes enfants. L’homme semble âgé puisqu’il n’est pas mobilisé. Il est agriculteur et cultive de la vigne et du blé, sans que nous puissions connaître l’étendue de ses terres ni son degré de richesse. Il possède à l’évidence une sensibilité de gauche et défend tout au long de son récit des thèses pacifistes.

Géographiquement, il habite un village du Soissonnais non localisé précisément : il n’est jamais question dans le témoignage que d’un « village » ou d’un « patelin » pour mentionner cette localité. Son écrit mentionne qu’avant son évacuation, il se rend régulièrement à Soissons en utilisant dans un premier temps le C.B.R. (chemin de fer de la banlieue de Reims) avant que ce dernier ne s’arrête pour cause de guerre. Il s’agit donc très probablement d’un village situé à l’est de Soissons, dans cette partie de la vallée de l’Aisne desservie par ce moyen de transport local. Cette localisation est également confirmée par le premier point de ralliement mentionné lors de l’évacuation de la famille du témoin, à savoir Nanteuil-La-Fosse, un village de l’Aisne proche du Chemin des Dames. Le second volume du témoignage d’H. Herse (voir sa fiche sur ce site) donne à la page 5 un passage avec suffisamment d’indices pour penser qu’il s’agit de la commune de Condé-sur-Aisne.

2) Le témoignage

Herse H., Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants, Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1932, 111 p.

Il semble que la narration du grand-père ait été retranscrite, dans une première partie intitulée « Pendant la guerre » par le témoin même. Toutefois, elle n’est pas signée comme les autres. Elle est en tout cas adressée aux petits-enfants du témoin.

La seconde partie du témoignage, curieusement intitulée « Après la guerre » alors qu’elle ne mentionne que des faits se déroulant durant le conflit (pp. 55-90), est signée des initiales H. H. On peut donc raisonnablement penser que cette partie a pu être rédigée tout ou partie par le témoin lui-même.

Une troisième partie intitulée « Encore quelques feuillets » (pp. 91-105) se termine par les initiales H. H.

Enfin, à la fin de l’ouvrage (pp. 107-111), H. Herse écrit et signe une postface intitulée « Treize ans après » datée précisément du 20 avril 1932.

Toutes ces parties respectent chacune un même déroulement chronologique, ajoutant des récits ou des détails qui se complètent les uns les autres, avec, de ce fait, des effets de redondance d’une partie à l’autre. Toutes les parties s’adressent à « mes chers petits », c’est-à-dire aux petits-enfants du témoin dont l’âge semble peu avancé au moment de la rédaction.

Ce volume, probablement tiré à compte d’auteur, est suivi d’un second portant, quant à lui, sur l‘après-guerre et localisé dans ce même « patelin ». Il fera également l’objet d’une analyse ultérieure dans dictionnaire des témoignages de ce site.

« Pendant la guerre » (pp. 3-54)

Le récit des événements démarre au 14 juillet 1914, avec une brève description de la fête nationale à Soissons. Le 1er août, alors qu’il cultive son jardin, l’homme entend « battre la générale et sonner le tocsin ». Effervescence dans le village et venue du député pour « nous entretenir de la guerre ». Chacun sait que ce village va être affecté par le conflit. « On entendait le canon qui grondait à la frontière du Nord. Bientôt après, le bruit se répandit que l’ennemi entrait dans le département de l’Aisne et bombardait Hirson. C’est à partir de ces jours-là que l’on vit l’émigration des riches ». Se rendant à Soissons, notre témoin constate une « panique » : début de l’exode pour les plus aisés et dissimulation des biens pour ceux qui restent sur place. La panique s’amplifie : « On n’était plus tranquille. On commençait à aller et venir sans savoir au juste ce que l’on faisait ». L’espionnite s’installe : un soldat anglais en fait les frais. Les rumeurs se répandent et les ponts de l’Aisne sautent à l’approche de l’ennemi. Le 2 septembre, la ville est occupée par les Allemands qui y causent des dégâts et des exactions dont le village du témoin est également victime. Ils ne font cependant que passer pour se rendre sur le champ de bataille de la Marne puis c’est le reflux, provoquant des exactions et réquisitions encore plus importantes. « Il n’y a plus aucune autorité dans le pays ». Le curé est désigné par les Allemands pour mener les réquisitions. Les vivres commencent à manquer : « C’est la famine en perspective ». Des civils sont blessés voire tués par les combats. Les Allemands menacent des otages.

A partir du 13 octobre, la population du village, proche des combats, est évacuée de force : « A la nuit tombante, une quinzaine d’Allemands entrent partout pour avertir qu’on ait à déménager immédiatement. Ce fut un instant de stupeur ». Les évacués sont dirigés vers Nanteuil-la-Fosse où ils sont provisoirement logés puis dirigés vers la gare de Pinon. Etape à Chauny avec logement dans l’église. Dernière étape à La Fère puis dispersion des réfugiés dans les villages environnants où ils sont pris en charge de bonne grâce par la population locale. Après janvier 1915, ils sont amenés au Luxembourg et dirigés vers l’Allemagne. De là, ils transitent par la Suisse où la population les accueille favorablement. Ils repassent la frontière française pour la Saône-et-Loire. Nombreuses familles se sont dispersées et se sont perdues dans ce long périple. La famille du témoin se recompose en Normandie en mai. C’est en y croisant des blessés en convalescence qu’elle découvre les horreurs de la guerre, d’autres réfugiés soissonnais mais aussi les premières difficultés pour s’alimenter.

« Après la guerre » (pp. 55-105)

Pour éviter les redondances inhérentes au récit, nous ne ferons figurer dans la suite de cette analyse que les citations mentionnant des détails intéressants, complétant et précisant la narration faite ci-dessus. Ces citations sont datées par années.

« Oui, ils ont l’air résolu, nos soldats, mais la gravité des événements n’échappe à personne. Le peuple n’aime pas la guerre qui fait tant de veuves et de petits orphelins.
C’est pourquoi, à vrai dire, il y avait beaucoup de résignation. » (1914, p. 57)

« Malgré l’ordre qui veut y présider, c’est un trouble que le déplacement de tant d’hommes et de tant de choses.
Ici, chez nous, on avait pu y parer, et c’était réconfortant de voir les bourgeois du pays donnant leur personnel aux cultivateurs pour les aider aux travaux de moisson. Mieux, deux artistes peintres habitant le pays se firent manœuvres, sans crainte d’ampoules. » (1914, pp. 57-58)

« Le lendemain, j’allais chez ma fille aînée. Aussitôt arrivé et sans perdre un instant, nous cachions.
Cacher, toujours cacher.
C’est vrai que ça me connaissait ; n’ai-je pas fait ce métier en 1870 ? » (1914, p. 61)

« D’Allemands, il n’y en avait pas encore ; mais à cet instant, beaucoup de soldats français de toutes armes descendaient de la montagne. Quelques-uns passèrent devant ma porte. J’interrogeais un sergent du 67e de ligne qui avait caserné ici : Où allez-vous ? – Ah ! Nous n’en savons rien, m’a-t-il répondu, c’est une débandade complète.
Je demeurais stupéfait de cette réponse, d’autant plus qu’un officier entendit cet aveu de désarroi sans sourciller.
– Oui, ajouta le sergent, tel que vous me voyez, de deux cents que nous étions, je suis le seul survivant, et c’est sous les cadavres de camarades que je me suis retrouvé. » (1914, p. 62)
« Les Allemands vont nous conduire dans les pays exclusivement occupés par eux. C’est ce qu’on appelle l’évacuation.
Pour nous, cet acte était un forfait et nous maudissons cette façon avec laquelle l’ennemi se débarrassait des populations. Mais, à quelque temps de là, nous avons vu combien c’était plus humain que ce qui s’était passé dans notre chef-lieu de canton. Là, pas d’évacuation ; la population terrorisée sous le bombardement de la ville. Des tués, des blessés dans l’horreur d’une nuit. » (1914, pp. 72-73)

« Encore quelques feuillets » (pp. 91-105)

« L’arrachement de milliers de familles de leurs foyers, c’est ce qu’on n‘avait pas encore vu depuis l’Antiquité ; et pour vous dépeindre tous les épisodes, il faudrait des volumes.
Ne vous étonnez donc pas, mes chers petits, si j’ajoute toujours quelques pages à ce récit.
Vous verrez, il en restera à raconter après moi.
Toutefois, il y a une chose qu’on peut dire en peu de mots. C’est que la guerre, cette rage des rages, paraît être une maladie incurable. Voilà pourquoi on n’en dira jamais assez de mal et qu’on ne mettra jamais assez de barres dans les roues. » (p. 91)

« 16 avril 1917, Berry-au-Bac, Craonne.
On ne verra donc jamais la fin de ces combats, des carnages, des mille maux inventés par les hommes. Rien ne s’améliorera donc ?
Peut-être ! Pourquoi pas !
L’Homme n’est pas si méchant.
Mais alors pourquoi ces massacres qui nous submergent comme un océan ?
Est-ce un secret ?
Non.
Savoir à qui profite, tout est là.
Ce n’est pas vous, mes enfants, qui trouverez, vous êtes trop jeunes. D’autres savent… mais n’accusons pas l’Homme, il est innocent ; bien plus, il est l’inconsciente victime… celle qu’on sacrifie tous les jours…
N’oublions pas, n’oublions rien. » (1917, p. 92)

« Oui, qui jamais pourra dépeindre aussi pathétiquement qu’il convient et aussi splendidement qu’elles ont été grandes, les tortures inouïes de ces millions de combattants aux cents origines diverses ensevelis dans leur inutile et sanglant sacrifice. Un Barbusse ? C’est possible.
Retenez ce nom, mes petits. » (1917, pp. 93-94)

« 1914, 1915, 1916 sont écoulés et 1917 est sur son déclin.
Oh ! Comme c’est long, comme c’est long !
Aussi notre situation de réfugiés, jointe quelque fois à notre oisiveté forcée, sont des éléments qui aggravent l’immanquable nostalgie.
Comme palliatif, je vais travailler chez des voisins. Je taille des arbustes, je bêche, j’ensemence. Tout cela ne remplit pas les heures comme quand je travaillais à ma vigne. » (1917, p. 94)

« Aussi le rétablissement de la paix devient le vœu de beaucoup de monde.
Les gouvernements semblent en être un peu désemparés. Auraient-ils peur que le mouvement ne les emporte. A leurs yeux, être pour la paix, c’est être défaitiste.
Croyez-vous ?
Défense de parler, défense d’écrire. Cependant, est-ce si criminel ?
Sans cesse dans mes récits, j’essaie de faire haïr les haines qui sont l’aliment des guerres, et je crois travailler au bonheur de tous ? » (1917, p. 96)

« Mai-Juin 1917, comme l’ennemi vient de reculer au-delà du Chemin des Dames, beaucoup de nos compatriotes sont au « pays ». Non pour l’habiter, il est devenu inhabitable, mais pour se rendre compte du désastre […] » (1917, pp. 97-98)

« Les socialistes, les communistes, enfin tous ceux qui veulent vaincre le mal, n’ont pas d’autre réputation [que d’être des utopistes]. C’est les bêtes noires.
[…] D’ailleurs, la situation mondiale actuelle en a besoin de ces intrépides pionniers, titans de la pensée.
Et voyez-vous quel essai fait, paraît-il, Lénine en ce moment, si ce n’est qu’il va changer cent millions de va-nu-pieds en hommes dignes de ce nom. » (1918, pp. 102-103)

« Treize ans après » (pp. 107-111)

« On avait fait de si beaux rêves !
Le Monde allait se régénérer, et des guerres, c’était la dernière.
Hélas ! que voyons-nous. Partout le désaccord, le désordre, les crimes… on fait fausse route. » (1932, p. 107)

« Rajuster les siècles aux besoins nouveaux, tout est là.
La Russie le fait en ce moment.
C’est dans cette voie que nous travaillons à renouveler les consciences, de concert avec la Libre-Pensée.
Cette philosophie aidera à mettre un frein aux injustices sociales, aux suggestions malsaines de batailles et de victoires qui font tant de misères et créent tant de maux sans cesse accrus. » (1932, pp. 108-109)

« La mentalité neuve qu’exigeait l’après-guerre, on ne l’a pas voulu. Rien n’a été fait de ce qui aurait dû être fait. Et, maintenant, comme résultat, une Europe troublée, un Monde ruiné et toujours bataillant. » (1932, p. 109)

« A Versailles, on a découpé en petits morceaux : empires et royaumes, n’aurait-il pas été plus sage, plus pratique de les unir et de tous, grands et petits, n’en faire qu’un seul ? » (1932, p. 109)

3) Analyse

Ce témoignage a-t-il été écrit après la guerre ? Il nous est impossible de répondre objectivement à cette question. S’appuie-t-il sur des notes prises durant le conflit ? Là encore impossible de répondre à cette interrogation. Du fait de sa date de publication tardive, le début des années 1930, on ne peut que demeurer dans le doute sur ces points précis.

Rien n’indique objectivement non plus dans le récit que ces souvenirs aient été écrits à partir d’un document original, genre journal ou carnet de route. Sa valeur est donc potentiellement atténuée par le prisme du souvenir et de la mémoire. Il est émaillé de réflexions, de jugements moraux d’un grand-père pacifiste, de sensibilité de gauche, parfois anticlérical, qui entend transmettre à sa descendance tous les leçons apprises et vécues sur les méfaits de la guerre. Propos sur lesquels nous ne nous sommes pas étendus ici, hormis dans le choix de certains passages cités dans les trois dernières parties dont nous avons rendu compte.

Ce témoignage nous renseigne cependant sur le vécu et le ressenti de la guerre par des civils évacués de la région soissonnaise dès les premiers combats de septembre 1914. Le deuxième volume de ce diptyque abordera la question du retour de ces agriculteurs réfugiés dans les régions dévastées du Soissonnais (voir sa notice à venir).

JFJ, septembre 2020

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Barbé, Frisia (1894-1968)

Joséphine Marie Frisia Barbé est née à Bassoues (Gers) le 25 mai 1884 dans une famille de cultivateurs. Fiancée de Fris Cabos pendant la guerre. La famille a conservé 149 lettres adressées à Fris entre le 10 avril 1916 et le 8 juillet 1919. Elles se trouvent dans le fonds Cabos (mais aucune lettre de Fris). Voir dans ce dictionnaire la notice Cabos Fris pour l’explication des prénoms (Fris, Frisia) et la description du fonds. Voir aussi les notices Rolland Maria et Rolland Caroline pour des compléments sur la vie à Bassoues pendant la guerre. L’exploitation agricole des Barbé était gérée par Frisia et sa mère. Fris et Frisia se sont mariés à Bassoues le 29 janvier 1920. Ils ont eu deux fils et une fille.
Ci-dessous, quelques extraits des lettres de Frisia :
– 29 mai 1916. Beaucoup de travail en cette saison. Une fillette de 13 ans « nous fait grand service ».
– 10 juin. Un souci pour la fenaison alors que la main-d’œuvre manque. « Mais c’est toujours vous autres les plus malheureux qui ne savez guère quand finira votre dure épreuve. »
– 24 juin. Après un terrible orage de grêle, « les vendanges sont terminées pour cette année ».
– 13 août. Elle souhaite la fin « de cette interminable et misérable guerre ».
– 29 août. Un certain Lamothe aurait eu le bras droit déchiré et coupé par la batteuse à Bassoues. Ce Lamothe était-il un soldat en permission ?
– 3 mars 1917. « Hier et aujourd’hui je faisais les labours pour les patates et je te dirai que hier soir j’avais la main un peu dure pour écrire. » Cette lettre contient sur deux pages le récit de l’apparition de Jeanne d’Arc à une jeune fille du Gers.
– 23 juillet. « C’est demain que je vais commencer de m’exercer à faire marcher la lieuse. »
– 4 octobre. Vendanges terminées, pas très bonnes.
– 7 octobre. « Dans trois mois reviendra ce bonheur [la permission] s’il plait au tout puissant. »
– 30 novembre. « Il faut bien croire que ce sera le dernier hiver que vous y passez et ce ne serait pas à regret sans doute que vous quitterez ces malheureux paysages tant maudits. »
– 12 septembre 1918. Difficultés à vendre les cochons.
– 25 octobre, elle signale une victime de la grippe espagnole à Bassoues, « emportée par cette épidémie qui est très barbare et il y a grand nombre de cas ».
– 27 avril 1919. Sa mère a engagé un domestique récemment démobilisé. « J’aurai moins de fatigue », écrit Frisia.
– 8 juillet. « Le soir du 6, il a fait plus que pleuvoir. Ça a été des grêlons qui sont tombés qui ont ravagé les vignes et ainsi que blé et avoine. Il y en avait de beaucoup plus gros que des noix, ce que je n’avais jamais vu encore, mais je ne crois pas qu’elle soit passée partout car il y a des parcelles qui n’ont pas été prises. Enfin, il nous manquait encore ce malheureux fléau. » Voir un complément dans la notice Rolland Maria.
Rémy Cazals, août 2020

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Rolland, Caroline (1869-1942)

Sœur cadette de Maria Rolland (voir ce nom), tante de Fris Cabos (voir ce nom), veuve Pagès. Née à Bassoues (Gers) le 1er avril 1869. Le fonds Fris Cabos contient 4 lettres adressées par Caroline à son neveu pendant son service militaire de 1913-1914 et 24 lettres entre 1916 et 1919. Veuve, sans enfant, elle considère son neveu un peu comme son fils et lui envoie des colis de nourriture et quelques billets de cinq francs.
Le 18 février 1917, Caroline écrit : « Ayant lu dans les journaux les communiqués qui se déroulent en Champagne, ils sont peu faits pour me rassurer. Cependant il faut espérer que le bon Dieu qui t’a protégé en maintes occasions te gardera jusqu’à la fin de cette dure épreuve. » Elle ajoute que les ouvriers se font toujours plus rares pour les travaux des champs.
Le 12 octobre : « Si seulement cette malheureuse guerre prenait fin, le reste on s’arrangerait toujours d’une façon ou autre. » Et le 16 octobre, Caroline exprime son cafard, comme sa sœur à la fin d’une permission. « À ton exemple je vais prendre courage et accepter la volonté du bon Dieu puisque lui seul est le maître de notre destinée, et je le prierai encore davantage qu’il te protège dans cette catastrophe qu’est la guerre, afin que nous ayons un fils pour deux mères. » Le beau temps devrait permettre de faire les semailles. Les vendanges ont donné de beaux raisins, mais en faible quantité, 14 à 15 comportes.
11 août 1918 : « Depuis quatre ans il a bien fallu faire preuve de courage pour résister aux horreurs de cette maudite guerre. » La récolte de blé est bonne, le pain est rationné, « mais on a eu un supplément pour dépiquer, on donne du pain sans tickets. » Elle envoie « un petit billet pour boire une bouteille à ma santé ».
Le 17 octobre, Caroline est heureuse de savoir que Fris est « éloigné du front ». C’est un changement favorable « en comparaison de la vie des tranchées ». « Tout de même c’est malheureux que la nourriture ne soit pas suffisante ; car s’il faut payer de sa bourse, je comprends que tes petites économies y seront vite passées car là comme chez nous il y a les marchands qui font fortune aux dépens de la guerre. » Elle envoie un mandat de dix francs.
22 juin 1919 : « Je crois que le temps va te paraitre long comme tu me dis, surtout à Paris si l’on ne peut circuler librement. Mais si les grèves sont finies, au moins pour le moment, tu seras plus tranquille. Il me tarde d’apprendre que ce traité de paix soit signé pour revenir parmi nous, il faut croire que l’heureux jour arrivera sans tarder. »
Rémy Cazals, août 2020

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Rolland, Maria (1866-1945)

Née à Bassoues (Gers) le 16 novembre 1866. Fille de cultivateurs, elle-même doit gérer la ferme de Pichet à Bassoues après la mort de son mari Jean-Marie Cabos en 1899 et pendant le service militaire de son fils et la guerre, de 1913 à 1919. Le fonds Fris Cabos (voir ce nom) contient 51 lettres adressées par la veuve Cabos à son fils (16 en 1913-1914 ; 35 en 1916-1919).
Pendant le service militaire, les lettres de Maria témoignent de la dure séparation et de tentatives de faire pistonner le jeune Fris incorporé le 9 octobre 1913. Le 17 octobre, Maria dit être très abattue, le matin, quand elle ne le trouve pas dans sa chambre. « Mon cœur se ferme à te savoir si loin. » « Conserve-toi bien, ne te prive pas du boire et du manger, pour le reste fais attention. » « Nous avons commencé à semer aujourd’hui. » Le 2 novembre : « Me laisser sans nouvelles me donne un chagrin mortel aussi je te demande comme grâce de m’écrire toutes les semaines, je n’ai que ça pour me consoler. » Elle lui donne le conseil de se faire placer dans un bureau : « Arrange-toi et vois ce que tu as à faire pour être tranquille car tu ne veux pas t’en faire une carrière. » « Tâche moyen d’être bien avec tes chefs. » Le 14 novembre : « Tâche de trouver des camarades sérieux et honnêtes. » « Fais bien attention de garder ta santé, tu sais que là tu es au milieu des périls, garde les conseils de ta mère qui craint toujours. » Plusieurs lettres évoquent des recommandations qui pourraient se faire de capitaine à capitaine pour qu’il obtienne une place d’ordonnance d’un officier à Foix. Le 12 janvier 1914, Maria a encore rencontré un monsieur qui se propose de pistonner son fils. « Je lui ai dit de s’intéresser à toi, il m’a dit que s’il y avait moyen il le ferait mais je peux te dire que je suis lasse d’entendre ces vouloir faire pour toi et qui n’aboutissent à rien. »
L’autre thème est celui des travaux à la ferme, les semailles, la vente du poulain. Le 18 janvier 1914, dans une des rares lettres conservées de Fris à sa mère, celui-ci demande : « Avez-vous vendu les veaux à la foire ? » Il précise qu’il y a 40 cm de neige et une épidémie d’oreillons à Foix. Même mauvais temps dans le Gers où (lettre de Maria du 23 janvier) le froid et la neige bloquent la circulation ; les boulangers n’ont ni bois, ni farine. « Pour nous, nous n’avons pas trop souffert, nous avions l’avance. » Les chevaux ne peuvent pas marcher à cause surtout de la glace. La foire a été manquée, les maquignons ne sont pas venus.
Le 4 février, Maria annonce que sa sœur Caroline (voir ce nom) a tué le cochon et a envoyé un colis au jeune soldat. Et le 20 février, Maria envoie elle-même un colis contenant « du filet de cochon, de la saucisse, un peu de dessert ; ta tante y joint un poulet et des gâteaux ; amusez-vous bien et ne vous faites pas punir ».
Pendant la guerre, s’ajoute l’angoisse devant les dangers courus par son fils. « Maudite guerre », écrit-elle le 7 octobre 1917. Et, le 18 octobre, elle regrette que « Dieu, pourtant si grand, ne veuille pas mettre fin à tant de malheurs ». « Pardonne-moi de t’avoir causé de la peine et n’avoir pas su cacher la mienne au moment de nous séparer [après une permission] ; tu le comprends bien que c’est malgré moi, que depuis si longtemps vivre séparés, et traverser une époque si triste que je ne puis en ces moments plus me retenir. Dieu aura sans doute pitié de nous pour que nous puissions nous retrouver ensemble pour ne plus nous quitter. » Et encore, le 2 avril 1918 : « Les journaux annoncent partout un carnage terrible. Dieu aura-t-il pitié de nous ? »
La guerre finie, le 29 décembre, elle écrit : « Je crois bien que tu trouves étrange de coucher dans de bons lits au lieu de la paille surtout encore pendant l’hiver ; il serait à désirer que vous puissiez passer ces quelques mois de froid aussi bien soignés. » « Voilà déjà 4 ans que nous faisons les mêmes souhaits, et toujours si éloignés. L’année 1919 nous apportera-t-elle la joie de nous souhaiter bonne année de vive voix, Dieu le sait. » Le 18 janvier : « J’ai prié pour les soldats et que Dieu mette fin à notre séparation. Dans ta lettre tu me dis être allé passer une demi-journée à Paris, que je regrette de ne t’avoir dit assez tôt d’aller visiter l’église de Montmartre consacrée au Sacré-Cœur, le remercier de vous avoir protégés pendant la guerre, c’était un vœu qu’on a fait et ceux qui y ont été inscrits ont été protégés jusqu’ici. Si tu as l’occasion d’y revenir, va accomplir ton vœu, tu n’auras pas besoin d’y revenir, c’est ce que l’on m’a conseillé de te dire. »
Le 28 janvier 1919 : « J’ai à t’annoncer que nous avons fait faire un peu d’eau de vie et je t’assure qu’il faut en avoir besoin car on est loin d’avoir les avantages que lorsqu’on faisait distiller chez soi. Il y a deux chaudières à Bassoues sous la place. Nous avons mis le vin ensemble avec ta tante mais nous avons eu la malchance de rencontrer un distillateur qui a agi de la faiblesse des femmes pour nous frauder. Enfin nous avons un peu d’eau de vie pour ton retour. »
Le 7 juillet : « La récolte est ravagée. Hier soir dimanche un orage s’est déchainé sur notre contrée et a tout emporté, vin, blé. Les vignes étaient superbes, maintenant tout est fauché. Les premières grêles qui sont tombées étaient grosses comme des œufs ; elles étaient clairsemées mais de suite la terre en a été recouverte ; alors il y en avait de toutes. Il y a longtemps qu’on n’avait pas vu choses pareilles. Malheur à ceux qui l’éprouvent. Je t’assure que j’ai passé un bien mauvais moment. J’avais le bétail dehors, et toute seule pour le faire rentrer. Dieu m’a favorisée, j’étais dans l’étable. Ta tante a été épargnée cette fois. »
Rémy Cazals, août 2020

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