Prévost, Marcel (1862-1941)

Prévost, Marcel, D’un poste de commandement. Bataille de l’Ailette 23 Octobre – 2 Novembre, Paris, Flammarion, 1918, 248 pages

Résumé de l’ouvrage

Marcel Prévost obtient dans ses fonctions de rédacteur au Bulletin aux Armées l’autorisation de suivre la bataille de l’Ailette, dans l’Aisne, qui se développe au nord de Pinon et de Chavignon, du 23 octobre au 2 novembre 1917. À la manière d’un journaliste, il décrit les lieux comme le poste de commandement qui l’accueille, le G.Q.G. du 21ème Corps d’Armée à Condé-sur-Aisne. Il y suit la bataille, vit la fourmilière active des officiers qui suivent le développement et l’avancée des combats. La victoire acquise, il se rend sur les lieux reconquis, lunaires et glorieux, et en décrit ambiance et héroïsme déployé.

L’auteur

Eugène Marcel Prévost est né le 1er mai 1862 à Paris, de Eugène François, employé au ministère des Finances, et de Eugénie Elisabeth Boudin, sans profession. Après des études au petit séminaire d’Orléans, de Châtellerault et au collège Saint-Joseph de Tivoli à Bordeaux, puis chez les Jésuites à Paris, il intègre à 20 ans l’Ecole Polytechnique. À sa sortie, il devient ingénieur, occupe plusieurs postes industriels (à Lille ou Tonneins), avant d’entrer au ministère des Finances à Paris. Parallèlement et dès 1881, il commence une carrière littéraire et connaît un succès dès son 2ème roman, ainsi qu’au théâtre, ce qui lui vaut d’être élu à l’Académie Française le 27 mai 1909. Le 29 octobre 1902, il épouse à Ville-d’Avray Jeanne Anne Louise Richaud de Servoules, qui décèdera en 1948. Après la guerre, il fonde en 1921 et dirige la Revue de France et préside également la Société des Gens de lettres. Fait chevalier de Légion d’Honneur en 1894, décoré de la Croix de guerre, il se retire à Vianne (Lot-et-Garonne) et décède subitement le 8 avril 1941.
Mobilisé dès août 1914 comme capitaine d’artillerie de Réserve, il occupe le poste de chef adjoint à l’école d’instruction des chemins de fer. En mai 1917, il est promu lieutenant-colonel et chef du service de l’information pour rendre compte des opérations militaires ; à ce titre il rédige le Bulletin aux Armées.

Analyse

L’intérêt de l’ouvrage réside dans le témoignage journalistique d’un intellectuel, officier supérieur non-combattant, hagiographe d’une victoire vue d’un état-major, forcément actif, probe et besogneux. Quelques tableaux d’intérêt toutefois malgré la complaisance, réhabilitant l’État-Major, sur le front-arrière et les territoires reconquis. Bien écrit évidemment, l’ouvrage est à considérer avec mesure, compte-tenu du statut d’académicien et de littérateur de son auteur.
Sur le son du canon, il décrit « Voilà au son de quel orchestre grouille le mouvement ininterrompu des routes, parmi l’inattention sereine des hommes et même des bêtes… » (page 77), artillerie servie par « un peuple d’artilleurs » qui servent « les engins mystérieux » (page 33). Il se met à la place des « Boches » sous le bombardement, « haletant, assourdis et affamés », bien entendu ! Il convoque Barbusse mais aussi Edgar Allan Poe pour « cette sublimité dans la terreur », et avance que « pour détruire un seul être humain pantelant dans sa cavité de glaise, plusieurs centaines de mille francs d’usinage et de matière souvent dépensés, et un effort d’organisation qui assurerait pendant des années la sécurité d’une province » (page 85). Il fustige, dès 1918, la, déjà, désaffection, pour le témoignage publié : « C’est une mode honteuse à l’arrière ; maintenant, de n’en plus vouloir, de ces témoignages d’héroïsme universel, tant de fois publiés, tant de fois lus ; on les juge trop publiés, trop lus !… Dégoûtante lassitude des satisfaits, qui se fatiguent de l’héroïsme avant les héros eux-mêmes » (pages 104-105). Bien entendu, l’allemand n’y est pas dépeint sans outrance ; si le poilu boit un café « corsé d’un peu d’eau-de-vie » (…) « aux Boches le procédé honteux du « dopage » à l’éther ; jamais fantassin de France n’en a usé » (page 124). Et Prévost de se demander devant tant d’acharnement et d’éradication de ce que fut le Chemin des Dames : « S’imagine-t-on la tâche de l’historien, qui, vingt-cinq ou cinquante ans après la guerre actuelle, pénètrera dans ce dédale ? Aura-t-il la joie de l’avare maniant à pleins doigts les trésors d’un souterrain, – ou fera-t-il purement et simplement faillite devant une multitude de documents dépassant les possibilités d’enquête et de coordination d’un cerveau humain ? C’est le secret de l’avenir. » (page 184). En tous cas, il annonce et prêche l’honnêteté de son « rapport » : « Tout cela, je l’ai vu, il est vrai, d’un coin étroit du front, le secteur d’un corps d’armée. Je ne peux parler, je ne veux parler que de ce que j’ai vu » (page 201). Ces quelques réserves dues au statut de ce témoin particulier effectuées, l’ouvrage reste toutefois référentiel sur la bataille de l’Ailette. Un appendice est intitulé : « La Bataille de l’Ailette vue par les Allemands » (pages 231à 247) donne la liste d’unités allemandes (page 236) et des pertes françaises en tués, blessés et prisonniers (page 237).


Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 30 : Bruit de départ et d’arrivée des obus (vap 31 et 77)
33 : Peuple des artilleurs
44 : Sur sa vision d’un État-Major qu’il réhabilite
48 : Cite Barbusse
57 : Sur les cartes d’État-Major aux tranchées rouges et bleues
60 : Importante du renseignement qu’il nomme « guerre des pattes d’épaules »
62 : Le coup de main, son rôle (fin 66), (vap 67 sur le cran)
78 : Fascination, féérie du front de nuit
81 : Il se met « dans la peau du Boche » sous le bombardement.
84 : Stahlhelm appelé « pot-en-tête de bronze »
85 : Tout un régiment allemand enterré dans une creute à Moronvillers, 1000 cadavres déterrés
: Sur la ténacité des deux adversaires
93 : Définition et description du boyau
95 : Gutta, gaine des fils de cuivre
100 : Tranchée de bord de plateau « on croirait marcher dans un chéneau, au bord d’un toit »
104 : Sur la lettre et comment on l’écrit
126 : « Fracas amical » du canon
127 : L’assaut, c’est « être envahi par l’âme collective, par l’âme unanime qui en fera des héros véritables… »
141 : Fantomas
150 : Tank dépanneur
152 : Chaos d’arbres, « comme si les arbres s’étaient affrontés et démolis, d’une lèvre de ravin à l’autre »
154 : Sur l’aspect lunaire du champ de bataille (fin 158)
156 : Boulets ramés (attachés entres eux par une barre) pour détruire les barbelés
160 : Hymne au paysan
162 : Boissons allemandes Hocheimer et Piesporter
165 : Vue des carrières Montparnasse, appelées par les allemands Barbarossa Hœhle (vap 168)
173 : Bruit de crécelle des mitrailleuses et tactique
174 : Ce qu’est devenu le Chemin des Dames, diparu
188 : Visite avec le commandant Henry Bordeaux, du même service que Prévost
201 : « …Nous abattrons le monstre »
202 : Utilise tran-tran pour train-train
207 : Sur l’alcool, il assène : « L’armée française peut être fière, entre autres, de cette spécialité qu’on y voit jamais d’officier ivre » !
244 : Lieutenant allemand déféquant dans un abri de peur de sortir

Yann Prouillet, novembre 2026

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Geisler, Emmanuel (1895-1976)

Emmanuel Geisler, La guerre au quotidien. Carnets et lettres d’Emmanuel Geisler et de ses proches de 1914 à 1918, Montélimar, éditions Marie de la Baume, 2013, 405 pages

Résumé de l’ouvrage :

Emmanuel Geisler (1895-1976) est le fils d’une grande famille propriétaire forestier et de fabriques de papier des Vosges, disposant d’un château, celui des Châtelles, à Etival-Clairefontaine, près de Raon-l’Étape. Il intègre le 10ème BCP le 18 décembre 1914 et arrive sur le front d’Artois en juin 1915. Il termine sa guerre lieutenant au 19ème BCP. S’il tient d’abord un carnet de guerre, ce sont surtout les lettres qu’il écrit à sa mère et à sa famille qui sont aussi publiées, ce jusqu’au 20 novembre 1918. L’ouvrage est complété des notes journalières de Jean Arnoux, tenancier de café du centre de Raon-l’Étape, des souvenirs de Maria Braconnier, cuisinière du château, puis par deux lettres de Michel Geisler, frère d’Emmanuel, écrites en octobre 1914, d’autres lettres de Jacqueline et Louis de Longeaux, de septembre 1914 à juin 1916 et d’une généalogie.

Éléments biographiques :

Emmanuel Henri Marie Geisler est né le 30 décembre 1895 à Etival-Clairefontaine de l’industriel Gabriel Louis (qui meurt subitement en février 1914) et de Marie Ernestine Amélie Genin dont il est le 7ème enfant. Il épouse à Versailles le 28 décembre 1925 Berthe Albertine Jeanne Le Tellier avec laquelle il aura 6 enfants. Il décède à Etival le 9 mars 1976. Dans une lettre écrite en 1974, il résume son accession aux différents grades dans sa campagne : « Chasseur de 1ère classe mon baptême du feu au « Bois Carré », du 15 au 19 juin 1915, comme je redescends seul de mon escouade on me nomma caporal » (…) Le 15 août suivant, toujours pour boucher les trous, je fus nommé sergent, je fus même sergent fourrier » (…) puis sergent grenadier. (…) À la fin de l’année [1915] je fus déjà proposé comme sous-lieutenant et comme je n’avais pas 20 ans on ne me nomma à ce grade qu’en redescendant de Verdun en 1916, car à Verdun j’avais commandé en fait la section où je me trouvais [5ème compagnie] et 2 ans après, c’est-à-dire au début de mai 1918, j’obtins réglementairement ma 2ème ficelle ». Son dossier de Légion d’Honneur est effectivement plus précis quant à ses grades : Entrée en service le 19 décembre 1914 comme chasseur de 2ème classe au dépôt du 10ème BCP. Caporal (5ème compagnie) sergent du 11 juin 1915 au 4 mai 1916. Sous-lieutenant chef de section à titre temporaire (compagnie hors-rang) (page 137) du 5 mai au 18 septembre 1916. Officier-adjoint du commandant de compagnie, agent de liaison du Corps à la Brigade, du 19 septembre au 9 novembre 1916. Officier de renseignement du 10 novembre 1916 au 10 mai 1918, lieutenant de renseignement du 11 mai 1918 (il fait un stage dans l’aviation en septembre et dit commander un compagnie le 7 novembre) au 15 janvier 1919, lieutenant chef de section du 16 janvier au 22 août 1919 et démobilisé le 23 août suivant pour devenir à son tour industriel.
Il traverse sa campagne en multipliant les miracles ; il reçoit une blessure superficielle par éclat d’obus au mollet droit au Fort de Vaux le 7 avril 1916, légèrement touché au milieu de 3 morts et de deux autres blessés. Il dit à sa mère la concernant : « Dites-vous que j’ai été protégé » (page 179), avoue une autre blessure légère au cou résultant d’un accident de grenade (page 193), confie une ecchymose et avoir été très légèrement gazé le 8 juin 1918 (page 259). Il dit aussi avoir fait une « sorte de crise de paludisme » (page 258) mais n’était-ce pas la grippe espagnole ?
Il est cité le 18 juillet 1915 et le 16 septembre 1916 (transmission d’ordres sur le champ de bataille), en juin 1918 (organisation d’observatoires) et le 29 octobre 1918 (liaison et reconnaissance). Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur le 20 juillet 1927.
Ayant 6 enfants à la seconde déclaration de guerre, il ne sera pas mobilisé en 1939. Bachelier es-lettres, il deviendra président-directeur général des Papèteries de Châtelles. Il exercera également les fonctions de président du Syndicat général des Fabricants de papiers, cartons et celluloses jusqu’en 1945, conseiller de la Banque de France. Localement il exerce aussi les fonctions président de la Société de Secours Mutuels « La Bienfaisante » de Raon-l’Etape, des Anciens Combattants et de Sidi de la même ville et de l’éphémère Association des Anciens de Lorette des Vosges.

Commentaires sur l’ouvrage :

Témoignage majeur à plus d’un titre, les correspondances et le carnet de guerre d’Emmanuel Geisler permettent d’appréhender la guerre d’un jeune fils d’industriel qui entre dans le conflit au seuil de ses vingt ans, conservant toute sa guerre son lien avec une mère universellement aidante. Son aspect juvénile est souligné dans une lettre reçue par cette dernière le 21 mai 1916 : « J’ai à côté de moi le plus beau des sous-lieutenants de chasseurs à pied. (…) Il a un petit air d’avoir quinze ans et une physionomie rieuse et fine qui retient les regards et la sympathie. Son capitaine me l’a présenté comme un homme de confiance. À 20 ans, c’est toujours un titre flatteur » (page 187). Le 23 juillet 1916, il lui écrit : « Ce n’est pas la qualité d’officier qui m’empêche d’avoir 20 ans et d’aimer retrouver une Maman » (page 193).
L’ouvrage s’ouvre sur un très intéressant écrit qu’Emmanuel intitule « Journal d’un non combattant, août-décembre 1914, notes prises avec irrégularité et paresse par un non combattant de 4 mois et demi », tenu à partir du 25 juillet 1914. Il y décrit ce qu’il fait et constate avant sa propre entrée en guerre. Il pense d’abord à s’engager ; le 1er septembre, il dit « J’en suis dégouté, toujours fuir, jamais je n’ai tant reculé ! Je me ferai honte moi-même, ah, que je ne suis né un an plus tôt, je partirai maintenant ! » (page 47). Le 6, l’appel de sa classe est enfin annoncé ; il dit « Je vais me choisir des souliers. Je suis bien content ! » (page 49). Son « rapport » de l’ambiance parisienne d’août 14 puis sa visite en voiture, qu’il conduit lui-même, à l’arrière puis au front, dans les régions libérées, de Rambervillers à Raon-l’Etape, est un mélange de constatations visuelles et de rapports d’une guerre par procuration, exagérée par un indéniable bourrage de crâne dont il n’est pas entièrement dupe. Ainsi, ces 50 pages du journal pendant la guerre d’un bourgeois adolescent patriote est particulièrement éclairant.
Le 18 décembre 1914, il est appelé au 10ème Bataillon de Chasseur à Pied et arrive 2ème classe à Langres (13ème compagnie). Il devient rapidement chef d’escouade et passe 1ère classe (27 avril), instruisant la classe 1916. Sa période d’instruction achevée, il arrive sur le front d’Artois en juin 1915, ce jusqu’en janvier 1916. Il découvre au front la guerre, sa saleté et ses conditions de vie. Le 1er août 1915, il écrit à sa mère : « Ecoutez, je sais ce que c’est le feu, eh bien cela va. Mais si jamais je retourne au dépôt, à la suite d’une blessure, jamais je ne serai volontaire pour repartir comme je l’ai été, car je sais ce que c’est la vermine ». Il cherche d’ailleurs à ce moment (page 232) à s’embusquer dans l’artillerie en faisant jouer des relations (page 124), projet finalement vague et inabouti puisque Emmanuel Geisler fera « sa » guerre jusqu’au bout. En août 1915, il occupe un temps le rôle d’avocat d’un caporal accusé d’homicide par accident au Conseil de Guerre, dont il obtient l’acquittement (p. 131), rôle qu’il endosse à nouveau en mars et en avril 1916 (pages 174 et 183). Suivent Verdun (février à août 1916), La Somme (août à décembre 1916), l’Alsace (décembre 1916 à juin 1917), l’Aisne (juin à novembre 1917), les Vosges (fin novembre 1917 à mai 1918), seconde bataille de La Marne (mai à juillet 1918) et Champagne, sous Reims, d’août à novembre 1918 dans une guerre, longue suite de miracles. Il convient parfois de sa chance quand un obus enlève son képi et n’entraîne sur lui « qu’un peu d’abrutissement et de surdité passagère » (page 110).
La lecture de la guerre d’un fils qui maintient tant le lien maternel donne une teinte particulière à ce livre, dans lequel la guerre est finalement secondaire, laissant place à une correspondance domestique, pratique, à hauteur d’homme dans la tranchée (au risque de le faire passer pour un Dandy, mais ses moyens lui permettent), citant beaucoup de produits de consommation. Il s’en explique le 12 septembre 1916 : « La consigne m’empêche de vous dire ce qui serait intéressant » (page 199). Passé sous-lieutenant, il se préoccupe de son apparence par élégance et confie par là-même avoir moins besoin d’argent. Il a conscience que son rôle d’agent de liaison lui confère une certaine protection. Il dit le 9 septembre 1916 : « Je suis en ce moment un sale embusqué ». Mais ce fils bourgeois garde bien entendu sa cuture industrielle ! Le 5 mai 1917, il commente : « L’armée a de drôles de méthodes de travail. Je sais bien que la main-d’œuvre ne lui coûte rien, mais un entrepreneur civil procédant ainsi serait ruiné en quelques jours » ! Censure oblige, il s’épanche peu dans ses courriers mais marque toutefois quelques réflexions plus profondes, signes de maturité. Parfois, il révèle des sentiments plus surréalistes, notamment quand le sujet concerne l’Allemagne et les forêts. Le 12 mai 1917, il dit : « … si nous reprenons l’Alsace comme le Nord, les forêts seront brûlées et les fermes rasées. Il n’y a pas d’hésitation à avoir » (page 226). La guerre est longue et le moral n’est pas bon ; il dit, le 3 août 1917 : « La guerre est maintenant un sujet dont j’évite de parler avec les poilus, quiconque a vécu avec la troupe en fait autant, car il n’est pas difficile de se rendre compte que si vous-même trouvez le temps long, combien le paysan qui n’attend rien que la fin pour s’en aller, doit faire de mauvaises réflexions ! ». Il se confie également sur son rôle d’officier par rapport à la troupe ; plus loin, il dit : « … la discipline se maintient grâce à la force d’inertie et notre rôle est d’éviter les frottements en nous montrant fermes et en s’occupant de la vie matérielle ». Poursuivant son analyse psychologique, mais dévoilant également sa différence sociale et d’éduction, il disserte dans le paragraphe suivant : « Il faudrait parler aux gens du sacrifice. L’éducation qu’ils ont reçue ne leur permet pas de le comprendre. Et pourtant certains actes individuels montrent qu’il y a çà et là cette idée de sacrifice à l’état latent et qu’un choc peut la faire sortir ; mais il faut ce choc et s’il vient, il est amené par des contingences absolument indépendantes de nous » (page 232). Il revient en décembre 1917 sur la durée de la guerre, et s’étonne : « Si je pensais faire 3 ans à ce moment, je ne pensais pas en tout cas faire 3 ans de guerre, ni vous non plus. Il me semble maintenant que je n’ai guère vécu en temps de paix et je ne compte plus avec l’avenir qu’en supputant les repos et les périodes de tranchées et les périodes de permission qui peuvent m’échoir » (page 245). Il confie quelques jours plus tard que sa « sensibilité s’est beaucoup émoussée depuis la guerre » (page 246).
L’ouvrage est complété de lettres et de souvenirs qui centrent l’intérêt sur la demeure familiale des industriels, le château des Châtelles (voir sa visite le 9 décembre 1917, sa description, l’usine et le moral des ouvriers (page 244)).
Publié opportunément par Marie Geisler de la Baume, petite-fille d’Emmanuel, cette correspondance permet d’entrer dans l’intimité et l’histoire des familles industrielles vosgiennes, à l’instar de Marie Favre pour la famille Cuny-Boucher, ou de François Mathey, milieu rarement pénétré par la littérature testimoniale. Ce témoignage, par le caractère adolescent du témoin, au moins dans la première partie d’une guerre qui le forge lentement en combattant meneur d’hommes, l’ouvrage rappelle celui de Pierre Suberviolle ou d’Eugène Lasbleis, autres bons fils.
On note quelques rares coquilles (52 à Coëtquidan ou Loquenaire, pour Laquenaire page 155, abri-caserne (page 217), cuvée pour corvée page 179) ou Hurding Stellung (page 274) et un manque parfois de notes de bas de page. De même les photos qui illustrent l’ouvrage sont trop petites, de basse qualité ou non légendées. La présentatrice donne peu d’informations sur le corpus publié mais précise dans une note qu’Emmanuel Geisler a procédé à des ajouts après la guerre (page 224).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 34 : 28 juillet, disparition de l’or et de la monnaie (vap 37)
: Croit à la guerre dès le 29 juillet
: Passe la frontière allemande au col de Sainte-Marie, ambiance
36 : Vue de Raon-l’Étape le 30 juillet (bilan page 60)
: Pense à s’engager (vap 46, 47, 49, 50, 60)
37 : Enterrement des bijoux
: Exemple de réquisition expresse des chevaux
: Impression de fuite de Raon-l’Étape : « … je relève la capote pour qu’on ne voie pas « notre fuite » dans Raon »
: Sur l’assassinat de Jaurès
41 : 3 août : « On craint la famine, les gens ont monté chez eux un entrepôt d’épicerie »
: Mariages précipités et avancés
42 : Espionnite et fausses nouvelles
47 : Sur l’action des aviateurs anglais que la population ne doit pas prendre pour des allemands
48 : Réquisition d’essence
: Panne de voiture (vap 54, 57)
51 : Ecrit Uhlands au lieu de Uhlan
54 : Sur les uniformes
55 : Réflexion d’adolescent sur la « paire d’avant-scène bien portante » d’une femme
: Durée de la guerre
58 : Les papiers d’une automobile
59 : Gendarmes tatillons (vap 60, épanchement sur la réalité du métier de gendarme)
62 : Etat de La Chipotte en octobre 1914
64 : Raon-l’Etape et La Neuveville, affaire des 51 fusillés de la passerelle
65 : Sur le XVème Corps (vap 69, 77 vol, Mayennais égaux au gens du Midi, 80)
: 12 soldats fusillés pour pillage à Rambervillers
70 : Ivresse générale des sanitaires allemands, état des ambulances (exagéré)
: Etat des lieux du château des Châtelles
72 : Saleté allemande
74 : Senones appelée Seunchen par les allemands, bourrage de crâne mais précise « sans doute »
75 : Abbé Lahache
77 : Vol de cristaux de Baccarat
: 3 sortes de femmes allemandes à Raon, ce qu’il en pense (vap 344)
78 : Alcoolisation du soldat allemand
80 : Sur les médailles pieuses ; il en a 5 et dit : « Si avec cela je ne vais pas tout droit au Paradis, je ne sais vraiment pas ce qu’il m’aura manqué ! »
86 : Préfère la compagnie des Parisiens par rapport à celle des Vosgiens
: Son habillement
89 : Désigne celui qui devra annoncer sa mort (Pierre de la Fontaine, colonel d’artillerie) et comment
90 : Lettre par la crémaillère (pour contourner la censure)
92 : Chasseur de 1ère classe, galon de laine jaune, les caporaux sont nommés seulement au front
93 : Onatoplasure, sinapisme, Momaye, ouate thermogène
94 : 4 compagnies = 64 escouades
95 : Produits « Entub », en tube d’étain : café au lait, chocolat, camembert poudre insecticide, rillette, etc. (vap 124, 130, finalement peu pratique)
105 : Sur le vol dans le courrier
106 : A peur de prendre le képi d’un mort
108 : Crésyl anti mouche
110 : Explosion poche, képi enlevé, chance et accoutumance de la mort
: Mort du lieutenant Ferry, chargé d’affaires à Saint-Dié
: Demande un képi et des vêtements (vap 106 (de l’argent), 113 (un revolver d’un modèle précis), vap 134)
112 : Tabac pour chasser les mouches et les odeurs
113 : Reptation système Hébert
: Caporal à la 5ème compagnie, ce que cela lui a coûté, sa citation, ses étoiles, son prêt (119) (120) (vap 122)
114 : Explique la tension nerveuse du bataillon par le bombardement
115 : Raccripotté, ratatiné sur soi-même
: Secours de la religion
: Prix des denrées
116 : Poux
117 : Artisanat de tranchée
118 : Riquelès
121 : Vue de décoration avec cinéma et généraux
122 : Tirailleurs, « sales troupes »
123 : Où sont les poux, dans quels tissus, pommade contre (vap 124)
: Blaireau à poils rétractables
129 : Demande de l’argent pour payer son tampon (ordonnance de sous-officier, étant sergent fourrier)
132 : Myope et malades du cœur appelés « cinq pattes »
: 2 jours de plus de permission pour les Croix de guerre
134 : « Mettre les bâtons », se sauver
: 50 francs la vareuse Bleu Horizon
: Sac de couchage
136 : Chambre à gaz (vap 153), touche l’Adrian et les 1ers masques à gaz (vap 137 utilité)
139 : Sur les feuillées ; le plus important quand on commande !
140 : Gilet Rasurel
: Produit Saintas contre la vermine
141 : Guêtres
143 : Sur l’emploi du revolver
145 : Cheviet ou Korkrew, noms de drapiers
146 : Pieds gelés (vap 149, description, 150, s’en prémunir), boue avalant les chaussures
150 : Contact et trêve de la boue, accords tacites, admonestation du commandement
153 : Bataille de boules de neige
155 : Remise de croix de guerre
159 : Chocolatier Chauvel
160 : Vue de Boissoudy, ridiculement militaire
162 : Douleur d’un père, prémonition de sa mort par le fils
163 : Dranem
164 : Jumelle Huet, chaussures Cook (rue Auber à Paris)
166 : Sur les coiffes
167 : Descriptions des codes couleurs de sa tenue bleu horizon chasseur
168 : Création de « pelotons d’élèves caporaux, d’élève sous-officiers, d’élèves officiers » et épreuves d’arithmétique, de géométrie, d’histoire, de géographie et une dictée
169 : « La guerre n’a changé que bien peu de gens »… « pour moi principe fondamental. Se f.. de tout ».
175 : Vue de Verdun le 23 mars 1916
: Cirage Lion Noir
193 : Durée de la guerre
194 : Cravate de chasse kaki, « commode car peu salissant »
206 : Troupe théâtrale du 21ème Corps
208 : Il ne sait pas monter à cheval et fait ainsi une différence entre cavalier et officier monté
211 : Costume de chez Richard (trop serré)
216 : Comment on traite les colis
: Sur l’esprit et le moral des chasseurs
217 : Boussole alidade à roulettes de chez Delagrave qui sert aussi de curvimètre
218 : Cache-nez interdit car ce n’est pas militaire selon le général
: Sur le manque de sucre
: « On a des histoires avec les Eaux et Forêts parce qu’on coupe. Ces gens-là vous embêtent. Si on les écoutait une panne vaudrait mieux qu’un homme »
231 : Homme tué par la pale d’un avion au démarrage
246 : Décrit Maria Braconnier
253 : « C’est tout de même étonnant qu’ils ne cherchent pas à démolir la tour Eiffel » !
266 : Mouches
267 : Piqué par une guêpe
270 : Fait un tour en tank
274 : Paragraphe sur l’état d’esprit allemand déterminée et encore combattif, qui « résiste jusqu’à l’épuisement, blessure ou mort » le 31 octobre 1918
275 : Ambiance le 7 novembre 1918 et ce que pense la classe 18
277 : Vue et ambiance au 11 novembre, soviets allemands
278 : Evoque toujours le front le 20 novembre

Le livre se poursuit par « 19 jours d’occupation allemande, du 24 août au 12 septembre 1914. Notes journalières d’un témoin oculaire, Jean Arnoux, Café du point Central à Raon-l’Étape ». Cet ajout comprend le témoignage du gérant du café du Point Central, situé au centre de la ville, à l’intersection des actuelles rues Jules Ferry et Charles Weil sur la période du lundi 24 août au 12 septembre 1914 correspondant à la courte période d’occupation de la ville pendant la bataille des frontières. Le témoignage, référentiel, n’est toutefois pas généalogiquement et socialement introduit par Marie de la Baume.

Page 293 : Beauté et horreur de l’incendie de Raon-L’Étape
299 : Officiers allemands parlant presque tous français

Nous mentionnons que les témoignages de Jean Arnoux et de Maria Braconnier ont été publiés dans le numéro 1 des Cahiers d’Archipel sous le titre 1914 à Raon-L’Etape, récits inédits, Kruch éditeur en 1985, 32 pages.

L’ouvrage se poursuit par les souvenirs de Marie-Louise Jouvenot (1863-1948), appelée Maria, épouse de Louis Braconnier (1861-1906), régisseur des fermes des Châtelles, attenantes au château. Cuisinière au château, elle est une femme de grande conscience et d’autorité qui a passé toute sa vie au service de la famille Geisler, tant dans les Vosges qu’à Poncillon, près de Metz. Son témoignage couvre la période qui va de la veille de la mobilisation à la fin de la guerre sur 20 pages. Il permet à la fois de suivre son propre déplacement d’exode, chassée par l’invasion, et ses conditions de périple, ballottée dans les premières semaines de guerre, voyage surréaliste avec ses trois chiens et un âne, jusqu’au retour aux Châtelles libérées par le recul allemand du 12 septembre 1914, puis tout ce qu’elle a fait pour remettre en état un château profondément impacté par les bombardements et les dégradations dues à 19 jours d’occupation ennemie qui le laissent dans un état d’insalubrité particulièrement impressionnant.

Page 305 : Comment elle cache l’argenterie (vap 314, retrouvée intacte (p. 334) mais détériorée
(p. 382), lard dans le calorifère (p. 314).
317 : Inhumations à La Chipotte, vue de tombes avec bouteilles renversées
319 : Invasion de mouches, brûlage à la torche la nuit
322 : Miracle de bombardement
323 : Chambre transformée en chapelle
325 : Le 11 novembre à Raon-l’Étape

Il se poursuit avec la reproduction de lettres de Michel Geisler, frère d’Emmanuel, (cité page 135 à l’hôpital de Bourges pour amibes) sur la période du 15 au 9 octobre 1914.
331 : Clavières, maire de Raon, fuyard, hâbleur (vap 332)
: Odeur de La Chipotte, déblaiement
: Particulièrement violent sur les soldats du Midi : « Quant aux Méridionaux… !!!! Je préfère ne pas en parler, ce que je pourrais dire sur leur comportement ne s’écrit pas. Je crois du reste que les balles françaises en ont tués autant que les balles allemandes et ce n’est que justice ! Race misérable et lâche ! »
332 : Qui sont les lâches à Raon-l’Étape : « Le maire et tout le Conseil sauf trois membres. Curé et vicaires ! Charles Martin président de la Croix Rouge ! »
: Description des Châtelles
: Pied humain retrouvé dans un massif de fleurs
334 : Les véhicules
: Animaux enterré dont les pattes dépassent du sol
: Michel Geisler fait un petit musée
335 : Que faire des corps allemands ?

Suivent les lettres de Jacqueline, sœur d’Emmanuel, et de Louis de Longeaux, sur la période septembre 1914 à juin 1916. Jacqueline a quitté les Vosges en juillet 1914 avec ses enfants pour s’installer en Bretagne, à La Gacilly, chez sa belle-mère, Hélène de Longeaux, pour les vacances. Elle y restera jusqu’au décès de son fils Daniel, le 17 août 1915, et s’installera au Mans. Son mari Louis, d’abord mobilisé dans la Place de Toul, sera démobilisé en 1915 car père de 6 enfants. C’est lui qui va assurer le redémarrage et le fonctionnement de la papèterie des Châtelles pendant la guerre en tenant régulièrement informée sa belle-mère, Marie.

Page 344 : Allemands pillant avec leurs propres femmes
359 : Echo des montagnes
363 : Poudres de Coch contre les problèmes gastriques
365 : Bonheur insolent de Schwindenhammer, dont les autos n’ont pas été réquisitionnées
370 : Piqûres d’oesmastyl et eau de la Bourboule pour les problèmes de digestion
374 : Bombardement de La Neuveville, qui est touché
385 : Général Bruté de Rémur
: Geisler s’oppose à son installation

Yann Prouillet, octobre 2026

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Reil, Max (1894-1972)

Max REIL, Journal de guerre. Un soldat allemand au Ban-de-Sapt. Janvier à juin 1915, Ban-de-Laveline, Association Sportive et Culturelle de Ban-de-Laveline, (nd) 2026, (np) 58 pages.


Résumé de l’ouvrage :

Max Reil a 20 ans lorsqu’il fait en 1914, son service militaire. Il est affecté à la déclaration de guerre au 14ème Bataillon d’infanterie de Réserve bavarois et arrive à Strasbourg le 22 janvier 1915. Il arrive en ligne, dans les Vosges, le 25, et intègre le secteur du Moulin de Lavaux, entre Senones et le champ de bataille de la Cote 627 de La Fontenelle. Il y découvre la vie en première ligne, qu’il faut organiser. La vie y est dangereuse, rendue menaçante par un ennemi qui pratique la même guerre d’embuscade et de coups de main dans un inter-front tout aussi dangereux, même en dehors des attaques qui s’allument ponctuellement. Son court témoignage s’arrête sans information le 28 juin 1915.

Commentaires sur l’ouvrage :

Max Reil est né le 22 juillet 1894 à Regensburg, en Bavière (Allemagne). Incorporé au 14ème bataillon d’infanterie de Réserve bavarois, il intègre les Vosges en 1915 puis est transporté en Picardie, sur La Somme, en Flandre belge et en Lorraine, avant d’être placé en repos en Bavière en juillet 1918. Après la guerre, il épouse Maria, la sœur d’un ami, décédé de maladie en juillet 1916, avec laquelle il aura un fils, Hermann (1928-2020). Commerçant de formation, il tient les fonctions de fourrier de son unité puis, la paix revenue, fera carrière dans la firme Kathereiner’s Malzkaffee (grossiste en produits d’épicerie) dont il deviendra mandataire commercial. Il meurt le 20 avril 1972.

Il tient un journal de guerre sténographié dont seule la partie « vosgienne » a été publiée dans un opuscule non daté, non paginé et tiré à très peu d’exemplaires par l’ASCB (Ban-de-Laveline, Vosges). Max Reil dit faire de la photographie et connaitre les papillons (il cite morio et appollon). En mai, il indique des « travaux d’écriture chez l’adjudant. J’ai été inscrit comme interprète pour d’éventuels transferts de prisonniers » et des sténogrammes, semblant indiquer qu’il parle français. Il nourrit quelques contacts avec la population des villages occupés environnants.

L’intérêt de cette publication même partielle réside dans la localisation de Max Reil sur cette partie du front des Vosges, très peu documentée dans les témoignages, surtout allemands. À l’étude de quelques 5 mois de guerre, il appert que les contacts avec l’ennemi français sont bien plus courants que dans la majorité des témoignages, soit par provocations, soit par échanges (chants), soit par attaques individuelles ou collectives. Sa guerre est éminemment dangereuse ; il manque d’être tué à plusieurs reprises, telle le 23 mars 1915 quand il dit « j’ai essuyé trois coups de feu, une balle est passée à ma gauche, une autre entre les jambes, la troisième a effleuré ma casquette » (page 20). Enfin, la vie quotidienne du front, avec ses petits « arrangements » avec une certaine réalité (il « triche » parfois avec certaines vérités) et les relations complexes tant entre soldats qu’avec le commandement qui manie la punition en fonction des comportements.

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 7 : Voit les projecteurs de Strasbourg
9 : Manteaux blancs
10 : Voit les projecteurs de Toul et de Verdun
: Manque d’être tué faute d’avoir dit le mot de passe
11 : Projecteurs
: Etonnement d’une jument ayant mis bas sans « prévenir »
12 : Réalise une râpe à pommes de terre et astuce pour faire du café.
: Voit une belette
13 : Attrape un renard
14 : Tir ami, mensonge sur les circonstances de la mort
: Touche sa paye (4 marks 48)
15 : Minage
: Ennemi lâchant une douzaine de chats dans les positions pour faire diversion
16 : Agite son casque pour dire qu’il n’a pas été blessé
: Postes doublés à cause de la neige
: Liaison avec la population de Ménil, percée française, exhortation à ne pas abandonner
17 : Désertion d’un artilleur
: Creusement d’une latrine, mais en fait un poste d’officier !
: Médaille de la vaillance
18 : Nuque raide
: Tentative de meurtre
: Rixe, construction d’une prison
: Français ayant volé un dévidoir à barbelé, exposé ostensiblement après avoir été vidé
: Luge… de bière
19 : Vends un fusil français pour 2 marks et 2 mesures de bière de Munich
: Nez rongé par un rat
21 : Soldat ventriloque
: Français étranglé
24 : Voit ses premiers français
: Contacts (chants) (vap 42)
25 : Récolte de la sève de boulot pour la boire
27 : Propagande : « en cas de capture par l’ennemi, d’annoncer une attaque appuyée par un corps entier »
: Labourage d’un civil à Ménil « on ne sait faire autrement ici »
28 : Se fait accompagner de civils occupés (Ménil) pour ne pas être pris pour cible par les français
: Prix du beurre à Ménil : 1,68 marks les 650 grammes
29 : Saleté vosgienne et description anthropologique de vosgiens, vus comme des hollandais
31 : Il donne « l’impression que la position était difficile à tenir » pour impressionner le général Falkenhausen
32 : Impressionné par une explosion de mine qui fait voler la terre à 100 mètres de hauteur (vap 34)
: Fille de Ménil tuée par un tir française et enterrée dans un jardin
: Exercice de brancardier
33 : Terrorisé par un obus : « La terreur est encore visible sur nos visages »
34 : Joue à l’ours mendiant
: Déterre des obus pour récupérer les ceintures
35 : Pillage de Pranzieux
: Rapporte l’assassinat du lieutenant Wild « du fait de sa sévérité »
36 : Homme attaché à un arbre parce qu’il est saoul
: Médaille d’or
: Chaussures enchiffonnées
37 : Tentative de meurtre et suicide, exercices à titre de punition
: Nombreux volontaires pour aller combattre en Italie
38 : Franzmann
39 : Forêt neutre
: Presque corps à corps d’un combat de patrouille
41 : Observateur français dans un arbre descendu
: Peur d’un renard qui a pris pour un français
43 : Les obus français n’explosent pas pour moitié
44 : Pas de tir sur les ennemis quand ils travaillent
45 : Refus d’obéissance
46 : Contremine victorieuse à 627, erreur d’un major
: Mutinerie : « Un homme a été puni de 14 jours de prison pour avoir dit à un officier : « pour l’assaut, ceux de l’arrière n’auront qu’à marcher devant »
: Drapeaux et fusées de couleurs signalant les positions pour l’artillerie
47 : Français fou attaquant « en chaussettes » !
48 : Chiffres sur l’attaque allemande de La Fontenelle du 23 juin 1915 : 193 prisonniers, 1 mortier de tranchée, 3 mitrailleuses (fin 49)
50 : Camp Jacobi, constitué avec le matériel des casernes de Senones

Yann Prouillet, octobre 2026

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Reuss, Marguerite née Cadier (1887-1965)

Lettres à mon mari disparu (1915-1917)

1. La témoin

Marguerite Cadier, fille de pasteur et originaire d’Osse-en-Aspe dans les Pyrénées-Atlantiques, se marie en 1908 avec Paul Reuss, ingénieur chez Thompson-Houston et natif de Strasbourg. À la mobilisation, le couple a deux enfants (Georges, 5 ans et Paulette, 2 ans), et en attend un troisième. Paul mobilisé au 5e RI rejoint le front au tout début de septembre 1914 et est tué le 26 septembre à la ferme du Godat (Marne). Marguerite est très proche des deux frères de Paul, qui combattent en Champagne au 35e RI : Édouard est tué le 25 septembre 1915 et Armand le lendemain 26 septembre. Le petit Jean-Paul est né le jour de la mort de son père Paul, et ses deux oncles ont été tués exactement un an après.

2. Le témoignage

Paul Reuss Jr, petit-fils de Marguerite, a publié en 2014 les Lettres à mon mari disparu (1915 – 1917)  (édition L’Harmattan, 280 pages). Trois épais cahiers contenaient des lettres que Marguerite avait écrites à son époux au-delà de la mort, ainsi que la copie de la correspondance que s’étaient échangés les jeunes gens de 1908 à 1913. Contrairement à la volonté de sa mère, sa fille Paulette n’avait pas détruit ces documents et Paul Reuss Jr signale en présentation qu’il n’a pas voulu faire de sélection, de façon à ne pas risquer de trahir l’esprit des cahiers. On trouve aussi des photographies et quelques extraits de lettres envoyées par Paul à sa femme en août et septembre 1914.

3. Analyse

Ce livre présente une des modalités possibles du deuil de guerre, c’est-à-dire ici la poursuite des relations de couple au-delà de la mort. Dans une autre notice, Juliette Breyer continuait à écrire à son mari, dont on lui a annoncé la mort ; refusant l’évidence (« ils disent que tu es mort »), cette névrose lui permettait de supporter la situation en niant le réel. Marguerite Reuss, elle, sait et admet que son mari est mort, mais il est encore présent en elle ; elle dialogue souvent intérieurement avec lui, et finit par éprouver le besoin de lui écrire ; cet épanchement, commencé en octobre 1915, correspond chronologiquement au choc lié à la mort des deux frères de Paul, tués un an après lui : la communication muette ne suffit plus.

Premières lettres à Paul après la mort de ses deux frères

Au-delà de la disparition, Paul est toujours vivant, et le couple continue d’exister, c’est cette certitude qui permet à Marguerite de ne pas sombrer (octobre 1915 p. 17, avec autorisation de citation) « Il me semble que plus j’avancerai sur cette route si sombre et plus j’aurai besoin de t’écrire pour retrouver la force nécessaire pour vivre. » Avec la mort des deux autres frères, un drame affreux pour les parents qui viennent de perdre trois fils en un an, elle se sent paradoxalement plus forte (p. 18) « Il me semble à présent que ma douleur à moi ne compte plus. Elle a été engloutie par la nouvelle, immense douleur. Mon deuil s’est fondu avec ce nouveau terrible deuil (…). » Il n’y a pas de tristesse morbide, elle mène une conversation apaisée avec les disparus, ce qui lui permet de vivre (p. 21) «Tout ce qui se rapporte à vous est si beau, si bienfaisant que j’y renouvelle ma provision de courage, de calme, d’équilibre intérieur. Merci pour tout ce que vous me donnez tous les trois (…). »  Marguerite ne se plaint pas de sa vie ; Noémie, la veuve d’Édouard, vit avec elle, et elles s’occupent ensemble de leurs jeunes enfants en se soutenant mutuellement. Elle réaffirme à Paul à plusieurs reprises la certitude de la continuation de leur amour, et elle précise (26 octobre 1915, p. 25) : « Mon cœur grâce à toi, à notre amour, s’est épanoui, s’est agrandi, purifié et fortifié et à présent lorsque la vie est trop laide et trop triste, je ne suis jamais seule (…). »

L’être toi-et-moi

Pour retrouver la voix et la présence de Paul, pour se reprojeter dans cette intimité, elle explique le 14 novembre 1915 avoir décidé une démarche qu’elle va suivre pendant deux ans, il s’agit de recopier la correspondance reçue de Paul de 1908 à 1913 (p. 27, extrait souligné également par Paul Reuss Jr dans sa présentation)  « Chaque soir – quand ce ne sera pas trop tard ou que je ne serai pas trop fatiguée – avant de m’endormir je veux copier dans ce cahier une de tes lettres [de 1908 à 1913], il me semble t’entendre me parler – ce ne sera pas moi seulement qui parlerai dans ce cahier, ce sera toi aussi. J’intercalerai aussi de temps en temps une de mes lettres [même période], puis c’est l’être toi-et-moi que je veux laisser parler – pas toi uniquement et surtout pas moi uniquement, mais cet être toi-et-moi qui ne fait qu’un, qui est grand, fort, qui doit être bon, très bon pour tous et doit vaincre la mort – puisqu’il est éternel. » Ce Toi-et-Moi, cette essence particulière, qu’on pourrait aussi appeler l’esprit particulier de leur couple n’a pas été tué par la guerre, et avec ce Toi-et-Moi (p. 46) « Nous possédons dans notre grand amour la source du vrai bonheur. »

Correspondance entre les promis puis les époux (1908 – 1913)

On n’insistera pas ici sur ces lettres qui occupent la grande majorité du volume, ce corpus de qualité sort de notre problématique « Témoignage Grande Guerre ».

Remarques diverses

* maladies des enfants (avril 1916, p.81)     Deux pages relatent le harassement, l’épuisement qu’éprouve Marguerite, sur une période de quelques semaines, à s’occuper des enfants souvent malades. L’insomnie, l’angoisse avec la peur de l’aggravation, du décès infantile, encore fréquent à cette époque, sont bien décrits : se sont accumulés en peu de temps angines, bronchites, diagnostic de scoliose et arrivée de la rougeole, on peut voir aussi le rôle apaisant des cahiers : « Voilà, Paul, j’ai grogné et bien grogné et tu as eu la patience de m’écouter jusqu’au bout. Cela m’a fait du bien et peut-être cela ira-t-il mieux bientôt ? Je l’espère et viendrai te le dire. »

* le deuil en noir         (mai 1916, p. 128)

Marguerite détestait au début porter le deuil, ne pouvant en accepter l’idée « puisque je ne voulais pas que tu sois mort. » Après la mort des frères de Paul, elle lui explique que porter le deuil lui est devenu plus léger, que ce signe l’englobe maintenant avec ses frères, une amie proche morte de maladie, « et tant d’autres ». Être en couleur dans ces moments troublés lui semble impossible, et de toute façon  « toi tu vis, tu as triomphé de la mort, tu ne peux plus mourir (…).»

* émergence du religieux

Au début on ne sait pas si la survie de Paul dans l’esprit de Marguerite est liée à une promesse chrétienne de résurrection, ce n’est pas formulé de cette manière, mais probablement sous-entendu (famille protestante pratiquante). Le glissement progressif devient plus explicite dans la deuxième moitié du recueil, Marguerite intercale à trois reprises la copie de textes de prédication de pasteurs ; un passage d’octobre 1916 illustre bien ce mouvement (p.150) « « Notre Amour sera vainqueur. » Où ? Quand ? Comment ? (…) Nous devons apprendre à attendre cette victoire avec patience et confiance et apprendre aussi à être reconnaissant à cette lumineuse espérance qui nous a été donnée. ».

Les cahiers s’interrompent semble-t-il à la fin de 1917.

Lettres de Paul Reuss soldat (août- septembre 1914)

Ces quelques extraits soulignent la dureté de la courte campagne de Paul, il arrive au front début septembre avec un renfort du 5e RI. Il insiste sur l’épuisement physique et le caractère déprimant de la pluie fréquente mais (21 septembre, p. 263) « la principale privation est l’absence totale de nouvelles de toi et de tous. » Il est tué à un moment caractéristique de la deuxième quinzaine de septembre, qui voit les Allemands se retrancher sur des sites défensifs favorables, et les Français s’épuiser dans des attaques meurtrières et stériles (Bétheny, Choléra, Godat… voir aussi Anatole Bouve). « Couchés dans les tranchées, sous la mitraille, il nous reste le temps de réfléchir et plus d’une fois je t’ai fait mentalement mes adieux. J’ai été épargné jusqu’ici et espère que la chance continuera à me favoriser, si pareil souhait est chrétien ? Que cette terrible guerre se termine vite. C’est le souhait de tous, mais sans abdiquer de nos justes revendications. »   Sa dernière lettre du 25 demande si « cette délicieuse petite Hélène est là? » Si c’est un garçon, ce serait Jean, en fait ce sera Jean-Paul.

On possède aussi une lettre-testament, rédigée sous le bombardement le 18 septembre, et qui a été trouvée dans son portefeuille (p. 265). Cette émouvante lettre d’adieu mélange les thèmes de l’amour, de la tristesse et du devoir, sans  mentionner la religion : « Tu sauras que jusqu’au bout tout mon être s’est cramponné à la vie pour toi, sans jamais d’ailleurs abdiquer le devoir. J’aurais voulu vivre et même mort je vivrai pour toi et mon esprit t’entourera.» (…) Je n’oublie pas les enfants dans ce suprême adieu. Que Georges sache que s’il est orphelin, c’est pour le défendre que son père est mort et qu’il se prépare à en faire autant pour ses propres enfants. Que Paulette en femme héroïque apprenne à souffrir comme sa mère et à songer avec amour à ce père qui l’aimait tant. Enfin, que l’inconnu, Hélène ou Jean, qui j’espère, n’aura pas souffert de la guerre apprenne par ses frères et sœurs qu’il avait un père qui l’aimait déjà. (…)»

La grande maison familiale de la famille Cadier en vallée d’Aspe où la petite Marguerite a vécu son enfance est maintenant un grand gîte de vacances que l’on peut louer via internet, son originalité étant d’y d’avoir volontairement gardé les traces de la mémoire familiale. Son site mail Izarda évoque le protestantisme et les premières voies tracées par les Pyrénéistes de la famille, on y trouve aussi un texte de 1991 de Paulette (2 ans en 1914)  https://izarda.com/2019/01/15/marguerite-cadier/  qui raconte la vie paisible de sa mère après 1918 « mais, passée cette affreuse guerre, il y avait les garnements… ». On y trouve aussi cette remarque de Marguerite à sa fille: « Ma vie s’est finie à cet âge » m’a-t-elle dit le jour où une de mes cousines se mariait à 26 ans. »

Vincent Suard, septembre 2026

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Pommier, Séraphine (1884 – 1932)

Infirmière pendant la Grande Guerre.

1. La témoin

Séraphine Pommier, célibataire et sans profession, appartient à la bourgeoisie lyonnaise, avec un frère notaire, un autre avocat et un troisième capitaine au 38e RI (tué dès le 14 août 1914). Âgée de 31 ans, elle se fait engager par l’hôpital-auxiliaire de Meximieux (Ain) en septembre 1914. Elle obtient son brevet d’infirmière en 1915 (cours et épreuve à Bourg en Bresse) puis rejoint en mai 1916 l’hôpital installé à l’école Ozanam de Lyon, et y travaille jusqu’à décembre 1918. Elle quitte alors son emploi et si on ignore ses activités après-guerre, on sait qu’elle décède précocement à 48 ans par noyade dans l’Ain en 1932.

2. Le témoignage

Jacques Pommier a confié à Patrick Rolland les 1800 pages manuscrites composant le journal de Séraphine Pommier. Ce dernier en a sélectionné la partie « Grande Guerre », transcrivant et annotant ce journal en milieu hospitalier ; il a publié l’ouvrage en 2021 aux Éditions Les Passionnés de Bouquins (352 pages). Des photographies originales (portraits de groupes à l’hôpital) permettent de voir, outre notre diariste, de nombreux blessés cités dans les écrits ; des croquis de l’autrice sont aussi reproduits dans cet ouvrage soigné.

3. Analyse

« Je sentis plus que jamais le besoin de me dévouer et de faire quelque chose »  

I Meximieux septembre 1914 – février 1916

Activité à l’ambulance

Le journal de S. Pommier est une source de premier ordre, au point que Patrick Rolland signale avec justesse (p. 7) que cette publication aurait aussi bien pu être titrée « La vie quotidienne dans les hôpitaux auxiliaires des villes de l’intérieur pendant la Grande Guerre ». L’infirmière auxiliaire évoque ses fonctions, parle de ses blessés et malades, détaillant leurs traitements, ébauchant une description de leur caractère ; elle marque son affection pour certains, sa compassion pour d’autres, son antipathie aussi pour des malades qu’elle trouve désagréables ou malhonnêtes. Les difficultés du métier sont évoquées, avec les journées très lourdes, les contrariétés, la fatigue harassante. Elle signale aussi les bons moments, vécus avec ses collègues mais parfois aussi avec les soldats hospitalisés.

Les hommes accueillis sont en général des blessés légers, des opérés convalescents ou des malades ; en cas d’aggravation, ceux-ci sont  transférés, et l’autrice soigne des hommes souvent en long séjour (décembre 1915, p. 135, avec autorisation de citation) : « Depuis quinze mois que l’hôpital est ouvert, si nous n’avons eu qu’un décès parmi nos malades, combien parmi ceux qui ont été soignés chez nous et sont repartis sont morts au front ? Nous en connaissons quatre d’une façon sûre (…).»

Un personnel mixte

L’ambiance est particulière à l’ambulance, car dans cette institution religieuse, à l’origine un hospice, se côtoient des religieuses, des infirmières laïques et des militaires. L’Union sacrée se fait dès les débuts (octobre 1914, p. 24) « On a essayé de partager l’autorité entre les deux parties : le laïc et le religieux. L’entente s’est faite sur la question patriotique et sociale mais combien de temps durera-t-elle ? » Séraphine Pommier est une catholique pratiquante, mais elle tient à sa liberté (mars 1915) : « Nous, les infirmières, formons un bloc d’où découle l’opposition, ce qui ne peut pas plaire à une Supérieure habituée à voir toutes ses bonnes religieuses s’incliner devant elle et accepter toutes ses décisions comme des oracles. » À Bourg en Bresse, où elle suit en octobre 1915 une formation pour passer le brevet [hôpital 203], l’ambiance est nettement plus tendue (p. 110),  «Les conflits sont incessants entre les Françaises et les Suisses [des infirmières volontaires] et bien de ces petites infirmières, produits du lycée de fille et du milieu gouvernemental, n’ont ni le sérieux ni la tenue nécessaire auprès des blessés. » Notre infirmière penche politiquement « pour le diocèse», mais elle fréquente surtout des collègues volontaires qui viennent de la ville, comme sa grande amie Yvonne, et à l’occasion de son changement d’hôpital en 1916, elle signale qu’elle ne regrettera pas beaucoup les sœurs.

Les mains dans le « cambouis »

Les récits d’hôpitaux évoquent les tâches rebutantes mais nécessaires, les odeurs repoussantes, les corvées de salle… ce peut être aussi le lavage des blessés descendus du train, blocs boueux et sanglants, comme ces chasseurs qui arrivent directement du combat de Metzeral (p.82, juin 1915) « Ces soins de propreté sont loin d’être inutiles, beaucoup ne se sont pas lavés depuis fort longtemps ». Cette bonne volonté représente pour notre diariste l’aune du mérite professionnel car à Meximieux les infirmières auxiliaires font aussi un travail de filles de salle. Ces « briscardes » raillent parfois les trop délicates bourgeoises volontaires des débuts, qui ont tendance à se défiler pour éviter les tâches ingrates (16 juin 1915, p. 80) « Ce matin nous lavons le couloir des cabinets qui est archi-dégoûtant. Pour cette belle opération, Yvonne a chaussé des sabots, je me demande ce que deviendraient les beaux souliers blancs des infirmières lyonnaises si elles faisaient tous les métiers comme nous. » S. Pommier dira à la fin de la guerre qu’elle a mûri, affermi son caractère, qu’elle est devenue plus ferme et plus trempée, ayant appris – c’est aussi une bourgeoise – « à se mettre à tout. » En août 1915, elle avait croisé Madame Messimy, femme de l’ex-ministre de la Guerre, en visite à l’hôpital (p. 96), « cette dernière est bien telle qu’on me l’avait dépeinte : une poupée parisienne sans âme. Et dire qu’elle dirige paraît-il l’ambulance de l’École polytechnique, quatre cents lits ! Je ne me la représente pas bien vidant des pots de chambre. »

Notre infirmière explique que ce sont les liens humains qui permettent d’affronter ce métier difficile (Noël 1914, p. 49) « Notre rôle serait un peu ingrat s’il ne comprenait que les soins physiques et s’il n’y avait pas entre nos malades et nous un lien moral qui est notre consolation et notre raison d’être. » À la fin de 1914, elle se dit aussi heureuse que possible, et elle ne regrette pas son changement de vie.

II Ozanam  (Lyon) – mai 1916 – décembre 1918

Une capacité affirmée

Séraphine Pommier trouve rapidement ses marques dans sa nouvelle affectation, elle a maintenant une bonne expérience, et son diplôme lui donne de l’autorité (1916, p 151) : « Quinze jours déjà que je suis à l’école Ozanam, il me semble que j’y suis depuis toujours. » C’est aussi un hôpital de convalescence, mais les blessés semblent  plus fragiles qu’à Meximieux, les décès étant souvent liés à des maladies, typhoïde ou pneumonie (mars 1917, p. 203) : « L’hôpital traverse une mauvaise période : 3 décès en moins d’un mois, c’est effrayant. ». S. Pommier fait connaissance avec des tirailleurs arabes, un juif tunisien, des soldats de couleur, comme un Sénégalais, « non pas « chocolat » mais du plus beau noir » (p. 180). Ce blessé est bachelier et son oncle est maire de Saint-Louis du Sénégal, « Mademoiselle Clarion, son infirmière, ayant eu le malheur de parler devant lui du « nègre », il lui a fait observer qu’il est un soldat français et ne veut pas de ce qualificatif. » Notre diariste signale aussi assister à des opérations, aidant le médecin pour l’anesthésie (p. 218) : « un autre lui succède sur la table d’opération. J’ai vraiment été « infirmière » aujourd’hui et pas seulement « femme de ménage. » À noter aussi que pour toute la durée de la guerre, il n’est fait aucune mention de blessure par arme blanche.

En mission apostolique 

Séraphine Pommier mentionne de manière récurrente être consternée par l’indifférence religieuse des blessés, et leur faible niveau de pratique. C’était déjà le cas à Meximieux (juillet 1915, p. 87) : «Jamais je n’ai vu autant d’hommes n’assistant pas à la messe que dans les derniers convois ; ces méridionaux surtout ignorent complètement le bon Dieu. » Ses remarques infirment la thèse du regain religieux – en tout cas pour le peuple – et elle ne comprend pas que la situation de guerre ne modifie pas cet état de fait, comme à la Toussaint de 1916 après Verdun « Quatre seulement de nos hommes ont communié. C’est fou de voir l’indifférence religieuse de ces hommes dont la vie est pourtant sans cesse exposée. » Lors de l’agonie d’un malade se pose le problème crucial des derniers sacrements. Un homme est mort deux jours auparavant (avril 1918, p. 304), « ce qui est terrible, c’est qu’il a obstinément refusé les secours religieux. (…). Voilà le résultat de l’école sans Dieu, des enfants de vingt-deux ans ne croient à rien et meurent comme des chiens ! » Notre infirmière n’est pas d’un bloc, et son prosélytisme est plus subtil que celui des sœurs: si elle ne laisse pas de traces écrites, des indices montrent qu’elle s’associe à ses collègues  pour essayer ramener les malades à la foi. Elle apprend ainsi avec surprise que la famille d’un soldat qui vient de décéder (janvier 1917, p. 196) réclame un enterrement civil : « un enterrement civil sortant de l’hôpital Ozanam, ce serait du joli ! Naturellement aucune de nous n’y prendra part, les hommes qui ont fait une collecte pour offrir une couronne le suivront s’ils veulent. On avait choisi pour l’administrer le moment où sa mère n’était pas là. (…)» Si on compare ses deux comptes rendus de Pâques 1917 et 1918, il semble que cette action discrète trouve un début de résultat :

Pâques 1917 (p. 211)  « Quelle misère ! Nous n’avons eu que quinze communions pour soixante hommes ! Devant ce triste résultat toutes les infirmières avaient le cafard (…)»

Pâques 1918 (p. 300) « Nos Pâques ont été très belles, bien plus belles que l’année dernière, cinquante hommes ont reçu la sainte communion, c’est la moitié de notre effectif ; ils l’ont fait bien librement. (…). Merci mon Dieu ! Nous n’aurons pas absolument perdu notre temps et notre peine si quelques hommes sont revenus à Vous grâce à leur passage dans l’hôpital. »

Certains convalescents se montrent toutefois pieux par calcul (voir A. Lecup), espérant, en se faisant bien voir, que cela retardera leur retour au front.

Les hommes du peuple

Élevée dans une famille bourgeoise lyonnaise, c’est la première fois que Séraphine échange avec des hommes de toutes conditions, des paysans, ouvriers et employés venus de toute la France. Ayant grandi avec trois frères, elle n’est pas une oie blanche, n’est pas timide, et éprouve pour beaucoup d’entre eux un sentiment de sympathie, elle aime cette sociabilité nouvelle et particulière, la bonne humeur et le bagout de certains l’amuse. Dans sa dernière page (p. 346) elle signale, en regard des heures de lassitude et de découragement, « les jours de bonne gaîté car on ne riait plus pendant la guerre que dans les hôpitaux. » Elle aime écouter les conversations de ces hommes, c’est pour elle la découverte d’une société qui agrandit son univers. Dans cette même page de conclusion, elle évoque son expérience globale de la guerre « Beaucoup d’hommes sont passés entre mes mains, sept cent soixante-deux je crois. J’ai rencontré quelques natures délicates et sympathiques dans les milieux les plus divers. » Notons toutefois que l’incompréhension demeure en politique ou ici pour les goûts culturels ; à l’occasion d’un spectacle donné pour les convalescents, (p. 170), elle évoque un comique burlesque « d’une bêtise innommable. (…) ses chansons ne sont pas inconvenantes mais idiotes… et nos hommes trouvent ça bien plus amusant que des morceaux artistiques ou patriotiques et applaudissent à tout rompre.»

Donc un témoignage de tout premier plan sur le quotidien des hôpitaux de convalescence pendant la guerre et sur le métier d’infirmière, dont on voit que le conflit accélère la professionnalisation ; c’est aussi un document à la fois attachant et d’une grande valeur historique sur le volontariat féminin :[Un malade va mieux] « C’est que je suis si bien soigné », répond-t-il à mes compliments. C’est bien rare que les malades rendent ce témoignage et reconnaissent la peine qu’on se donne pour eux. »

Vincent Suard, septembre 2026

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De Lagarde, Joseph (1872 – 1939),

Carnets d’Allemagne 1919 – 1920

1. Le témoin

Joseph Guilhot de Lagarde est originaire d’une famille de la petite noblesse du pays Toulousain (Saint-Jean de Lherm). Saint-Cyrien et capitaine en 1908, il est à la mobilisation officier-adjoint au colonel commandant le 156e RI. Combattant avec le 20e CA en août 1914, promu commandant en octobre, il est sur l’Yser de novembre à avril 1915. Blessé au genou lors de l’offensive de mai en Artois, il alterne ensuite opérations chirurgicales et périodes de convalescence. De l’été 1916 jusqu’à 1918, il est réintégré comme commandant de Centre d’instruction divisionnaire, et il ne retrouve un commandement actif qu’en octobre 1918 au 97e RI. Après l’Armistice, son unité est en Belgique, puis participe à l’occupation de la Rhénanie.

2. Le témoignage

François de Lagarde a publié « Carnets d’Allemagne 1919 – 1920 – L’occupation de la Rhénanie vécue par un officier français» aux Éditions Entre-temps en 2015 (157 pages). Il s’agit de la retranscription commentée d’une petite partie des carnets de guerre de son grand-père Joseph de Lagarde. L’accent est mis sur la période rhénane, et les extraits, assez courts, illustrent ou motivent les explications et remarques du transcripteur. Le livre est richement illustré, avec des reproductions de documents et photographies ayant appartenu au commandant ; l’éditeur a aussi intercalé d’autres documents ayant trait au thème de l’Allemagne occupée (presse de l’époque, de l’Illustration à Simplicissimus, photographies, caricatures…).

3. Analyse

Le livre n’étant pas uniquement une publication d’archives, on le classera plutôt comme essai historique, avec comme matériau de base des carnets dans lesquels il a été puisé. François de Lagarde, ancien professeur d’Histoire-Géographie, et dont le seul nom apparaît sur la couverture, a fait un choix centré sur la période allemande (1919 et 1920) ; cela a été motivé [entretien téléphonique de février 2026], à l’occasion du Centenaire, par la volonté de présenter la période de l’occupation en Allemagne en 1919, puisque tout le monde risquait de parler un peu de la même chose pour la période de 1914 à 1918. C’est une bonne idée, car souvent les carnets s’arrêtent à novembre ou décembre 1918, et si certains rares conscrits continuent leurs mentions au début de 1919, celles-ci s’interrompent à leur démobilisation. Le choix de plan est thématique, mais en suivant aussi une trame qui recoupe globalement la chronologie, on peut ainsi suivre un officier d’active sur ses presque deux années d’occupation.

Un officier qui déteste les Allemands

Après une présentation biographique et quelques informations sur les débuts de la guerre, le livre commence vraiment avec le sous-titre  « l’ensauvagement d’un officier français » (p. 22). Si dans des trois premières années de guerre, il n’émet pas de jugement sur ses adversaires, tout change en 1917, il adopte le terme « Boche » pour la 1ère fois en mars 1917, la traversée de l’Aisne volontairement dévastée ayant semble-t-il déclenché sa haine (p. 23, avec autorisation de citation) « Il nous reste au cœur une haine implacable qui, loin de nous décourager, augmente notre force de résistance et notre désir de bouter hors de France ces hordes de sauvages (…) ». Cette évolution est intéressante, mais outre des désaccords pour certaines affirmations (« Comme partout et pour tous, l’ensauvagement fait son chemin chez le commandant. » F.d.L.), je reprendrai l’interrogation d’Erwan Le Gall dans sa recension du livre [En Envor Erwan Le Gall François de Lagarde, sans date] : avec ce choix de composition illustrée de courts extraits des carnets « on finit par ne plus savoir si les choix sont le fait du petit-fils ou du grand-père ». En effet, avec une contextualisation qui devient l’essentiel du propos, il se produit un effet de frustration pour le chercheur, on aimerait se faire son idée par soi-même, avec des sources plus abondantes. Ce travail comblera donc plus le grand public que les exégètes, mais la présentation apporte aussi des éclairages précieux, comme cet extrait sur la répression des mutineries en juin 1917 reproduit en annexe : il y aurait donc intérêt à poursuivre la publication de cette source pour la période 1914 à 1918.

1918

Les extraits reproduits montrent l’état de destruction de la Flandre reconquise et les difficiles combats du 97e RI du bataillon de Joseph de Lagarde en octobre 1918 ; la visite de Poincaré au roi des Belges à Roulers le 9 novembre est évoquée, mais l’événement qui marque le plus notre diariste est le grand défilé de Bruxelles du 3 décembre : il dure deux heures « au pas cadencé »  (p. 44) « Le défilé dans Bruxelles constitue pour moi un souvenir inoubliable, on sent que la France est en ce moment placée sur un pied d’estal [sic] de gloire ou aucun autre pays ne peut l’atteindre. Puissions-nous conserver longtemps cette auréole. » On lui fait visiter un musée à Bruxelles, et regardant les tableaux, il est frappé par un passé belge se rapportant entièrement à la « domination hispano-autrichienne. » (p. 45) « Un gardien belge, en m’expliquant les scènes et les personnages de ces tableaux, me disait : « Voyez, ce sont bien des Boches, ils ont des têtes de mangeurs de choucroute. » On éprouve un très grand plaisir à constater que le Boche est carrément disqualifié dans toute la Belgique. » Les pages suivantes regroupent une compilation d’extraits relatant des témoignages belges des souffrances vécues lors de l’occupation, avec pénuries, exactions et pillages.

1919

F. de Lagarde évoque les campagnes de presse allemandes contre la présence d’indigènes dans les troupes d’occupation, et il détaille les effectifs français par origine « L’armée française qui pénètre en Rhénanie compte à peu près 100.000 hommes dont un tiers de Maghrébins et Noirs. En 1925, toutes les troupes coloniales ont quitté les pays rhénans. » Le commandant, lui, consigne dans son journal (mais pour 1920) un meurtre lié à une histoire de femme (Juliers) et plus loin (p. 60) «Les Boches de Siegburg sont aussi peu bien disposés pour ces indigènes que ceux de Juliers. C’est à mon avis une grosse erreur de maintenir des Arabes en occupation. L’influence française en souffre énormément. » Joseph de Lagarde décrit à plusieurs reprises (p. 67) la Hohestrasse de Cologne, principale artère commerçante et rue piétonne avant l’heure, aux boutiques très achalandées, mais aux prix fort élevés (26 mars 1919) : « (…) Partout des Anglais avec les uniformes les plus variés, les Hindous, des troupes anglaises de l’inde avec des peaux de panthère sur le dos, des Écossais… les Boches regardent ces accoutrements avec une certaine curiosité, mais ils ne bronchent pas. »  À son arrivée en Allemagne, il est surpris par des villes intactes, les décrit comme en pleine activité, et il ne voit semble-t-il ni le chômage et la misère, passant aussi à côté de la faim : peut-être celle-ci est-elle moins prononcée en Rhénanie méridionale. Une prise de conscience se fait lorsque, responsable de place et de cantonnement à Grevenbroich, avec des fonctions de police, il aura à sévir contre des vols et trafics liés à la pénurie de denrées alimentaires. Chasseur, notre commandant savoure ses battues dans des réserves de chasse réquisitionnées et il note avec félicité en septembre (p. 79) : « Quelle joie on éprouve à démolir en si grande quantité le gibier de ces sales Boches ! ». Il doit aussi intervenir comme arbitre dans un conflit social à l’usine d’aluminium Erftwerk (28 mars 1919) « Journée fort pénible encore, toute la matinée a été consacrée à des consultations de directeurs et d’ouvriers ; je suis en somme livré à mes propres moyens dans ces questions d’ordre économique, où l’autorité militaire n’y entend à peu près rien. » En juin 1919, son unité est sur le pied de guerre au moment la signature du Traité, prévoyant une réaction allemande désespérée. À la nouvelle de la signature allemande, son unité sursoit à l’occupation de Düsseldorf. À la fin de 1919, il dit travailler la langue allemande une heure par jour, et commence à voir certains Allemands sous un jour moins négatif ; la période des fêtes n’est pas gaie, car les officiers n’obtiendront l’autorisation de faire venir leur famille qu’en avril 1920.

1920

Le commandant, conservateur et clérical, a été choqué en Champagne en 1918 par (p. 26) « l’indifférence religieuse navrante des villages » (…) « Que nos sales gouvernements sont donc coupables d’avoir détruit ce qui a fait l’ancienne France… » Au contraire il a été favorablement impressionné par la piété de la Rhénanie catholique, y compris dans des zones industrialisées (février 1920, p. 124) : « Aujourd’hui dimanche, je constate qu’à Troisdorf, pays ouvrier par excellence, le sentiment religieux reste profondément ancré dans la population.» Il note la forte autorité normative des curés dans les villages ; ainsi à Uedesheim (p. 128), une délégation de 28 jeunes filles vient se plaindre à lui de menaces proférées par le curé : elles risquent d’avoir les cheveux coupés après le départ des Français, et un écriteau posé sur la porte de la maison de chacune. Protestant de leur attitude réservée, elles plaident « qu’elles n’avaient rien à se reprocher de sérieux », elles sont surtout terrorisées par la menace de se voir interdire l’entrée de l’église. Joseph de Lagarde convoque le curé, et articule son exigence de changement d’attitude par des arguments basés sur les atrocités allemandes de 1914 (« j’ai dû lui dire quelques rudes vérités… »).

J. de Lagarde mentionne la faible qualité militaire de l’armée d’occupation : les conscrits lui produisent une impression médiocre, peu ont connu le régiment en opération, et il déplore une perte de motivation chez les officiers (p. 100,  exercice de liaison avec le 8e régiment de Tirailleurs) : « Bien peu d’intérêt, parce qu’on rencontre bien peu de convaincus, surtout chez les jeunes officiers actuels. » Il réussit à la fin de 1920 à rentrer en France en se faisant muter au 99e RI à Lyon.

Annexes

À la fin du livre est présenté un extrait du journal mentionnant les troubles de 1917 dans le secteur de Soissons  (77e DI, annexe II, p. 144 – 146).  À 15 heures le 19 juin, il est prévenu d’avoir à organiser quatre exécutions capitales pour le lendemain à Chacrise : « Il me semble qu’un coup de massue me jette à terre. C’est donc moi qui vais remplir ce rôle de justicier pour lequel je ne suis pas fait. » Il signale qu’après l’exécution, un homme du 97e et deux hommes du 159e RI se trouvent mal. L’ambiance est terrible car : « En quittant cet emplacement j’entends des cris effroyables, c’est un homme du 159e qui par suite de la trop forte émotion est devenu complètement fou. » À noter aussi la mention le lendemain 21 juin de civils étant allés fleurir la tombe des soldats fusillés.

Vincent Suard, septembre 2026

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Toulemonde, Antoinette (1898 – 1981)

1. La témoin

Antoinette est l’aînée des sept filles de Joseph et Antoinette Toulemonde, une famille d’industriels du textile de Roubaix. Ayant commencé à tenir son journal à l’âge de 11 ans, elle a 15 ans à la rentrée 1914 et fréquente l’institution Ségur. En décembre 1915, la famille est évacuée via la Suisse puis passe le reste de la guerre à Paris. Antoinette se marie en 1921 avec Antoine Leurent et aura huit enfants.

2. Le témoignage

Alban Lepoutre, arrière-petit-fils d’A. Toulemonde, a publié en 2022 Le Journal d’Antoinette Toulemonde (autoédition, 197 pages) ; ayant découvert ces cahiers d’écolier rédigés entre 1909 et 1919, il a choisi pour cette publication de se focaliser sur la vie sous l’occupation, reproduisant les passages qui vont d’août 1914 à décembre 1915, date d’évacuation de la famille ; il précise que le livre restitue environ 20 % du total du journal.

3. Analyse

Ce journal relate les événements dramatiques de la guerre à Roubaix : mobilisation, arrivée des Allemands, réquisitions, pénuries, etc… Si on dispose de témoignages comparables (Bornay [A.D. 80], Dhalluin, Maquet, Masquelier par exemple), ici la jeune fille rapporte ce qu’elle apprend via les conversations familiales ou avec le voisinage, à travers les affiches allemandes ou les conversations avec ses amies du cours Ségur.

L’arrivée des Allemands

L’ambiance de la mobilisation est bien restituée, l’autrice mentionne le 9 août 1914 les affiches collées aux fenêtres des magasins (p. 18) : « le patron est [à] un tel régiment », « le vendeur a un frère officier », « le patron est décoré de la légion d’honneur » etc… ». Les femmes et les enfants, c’est-à-dire aussi des tantes et de nombreux cousins, réussissent à fuir Roubaix en train le 24 août, et par Dunkerque et Boulogne atteignent la cité balnéaire de Dinard. Tout le monde s’entasse à l’hôtel puis on loue une villa. Notre diariste s’ennuie dans ce décor estival (6 septembre 1914, p. 32, avec autorisation de citation) : « Vivre calme et tranquille comme une… moule pendant la guerre c’est enrageant. Je voudrais faire quelque chose mais que puis-je faire ? Je voudrais être à Roubaix. Je voudrais voir les Allemands. Je voudrais entendre le canon (…) ». Curieusement, la famille va se jeter dans la gueule du loup à la fin septembre, en rentrant à Roubaix au moment où les incursions de uhlans deviennent fréquentes sur le Grand Boulevard (25 septembre 1914). Le père a écrit : « Nous revenons vous chercher » et « instantanément la maison prend un air de fête, les mines sont réjouies, jamais on ne vit gens si heureux. Et pourtant nous quittons un pays fort joli pour retrouver quoi ? Des cheminées et du noir de fumée. Quel attrait exerce donc sur nous le pays natal ? » On peut supposer que les pères privilégient la reprise des affaires, et tout ce monde se retrouve dans la zone des combats le 5 octobre. Se rendant compte de la situation réelle, les hommes réussissent à fuir par Armentières juste avant que la nasse ne se referme, mais le reste de la famille se retrouve dans Roubaix occupé.

Une jeune patriote

L’hostilité envers l’occupant est exprimée à de nombreuses reprises, et cela concerne aussi les occupantes  (29 novembre 1914, p. 76) « Nous rencontrons des Diaconesses, grosses et laides femmes, au costume sévère : cape et voile noir. Elles viennent tout droit d’Allemagne. On en a mis une dizaine à Ségur malgré les protestations indignées des dames de la Croix rouge. On rencontre aussi dans la rue de grandes jeunes filles, blondes comme les blés et poseuses comme pas une. Ce sont les dames de la Croix rouge allemande. Elles se promènent avec les officiers, se font saluer et se tiennent très mal.» Les pénuries se multiplient, la rédactrice formulant des jugements définitifs, peut-être des reprises de ce qu’elle a entendu (21 novembre 1914, p. 71) : « Les pauvres sont exaspérés, ça va craquer un jour ou l’autre. Lebas [socialiste] est vraiment un sale maire il ne défend aucunement nos intérêts, Dron [radical], le maire de Tourcoing est beaucoup mieux, quant à Lille, les Allemands ne veulent plus avoir affaire qu’à Monseigneur Charost. » La pratique religieuse occupe une place importante dans la vie de ces jeunes filles, sœurs ou cousines (avril 1915, p. 109) : « Tous les Lestienne ont, à tour de rôle, fait une ½ heure de prière cette nuit, c’est tout à fait touchant et le bon Dieu s’est sûrement laissé toucher. Elise monte les escaliers à genou. Ninette va à pied à la Treille, nous entrons dans toutes les églises pour prier à « l’intention particulière » c’est vraiment édifiant. »

On trouve aussi des éléments intéressants sur un épisode de résistance patriotique, « l’affaire des cocardes ». Les sœurs Bornay de Lille mentionnent en mars 1915 (AD 80) : « Déjà depuis plusieurs jours déjà à Tourcoing et à Roubaix des femmes ornent leurs vêtements de cocardes tricolores. » Antoinette a recopié un tract reçu dans la boîte aux lettres familiale, celui-ci soulignant le caractère spécifiquement féminin de l’action (20 février 1915, p. 97) :

(…) « Halte-là ! Le sexe faible proteste n’ambitionnant pas la grâce toute germaine de nos voisins d’Outre-Rhin.

Montrons que nous restons vraiment Françaises et ne sortons pas Dimanche sans porter ostensiblement notre cocarde.

 L’arborer chaque jour et la répandre, ce sera notre victoire à nous.

 Vive la France ! »

L’exaltation patriotique et chrétienne chez la jeune fille bat son plein ce jeudi 26 février (p. 98) « Nous sortons de retraite, sanctifiées, prêtes à mourir dans le « boum » final puisque notre retraite a été une préparation à la mort possible. Cela ne nous empêche pas d’être très gaies. Nous continuons à porter nos cocardes, les officiers allemands sont de plus en plus furieux. Tout le monde nous arrête dans la rue pour savoir ce que signifie cet insigne. » Les Allemands font cesser le mouvement avec des menaces d’amendes et d’emprisonnement (p. 99) « L’affiche pour les cocardes est parue à Tourcoing. Ici, Lebas a écrit à Monseigneur Berteaux pour lui demander d’user de son influence pour faire enlever la cocarde aux élèves des institutions libres.»

Correspondance clandestine

La famille reçoit assez vite des nouvelles du père et des oncles, Antoinette fait mention de lettres clandestines, en général via la Hollande (p. 70, p. 77 ou p. 85) ; une rencontre avec des neutres hollandais permet aussi d’avoir des nouvelles, et on voit que c’est grâce à son réseau professionnel que la famille peut arriver, contrairement à la grande majorité des Roubaisiennes, à avoir rapidement des signes de vie de proches venant de l’autre côté des lignes  (p. 104, 21 mars 1915) « Au retour du salut nous trouvons chez tante Marie-Louise deux messieurs qui disent avoir vu nos pères. (…) Ce sont des Hollandais s’occupant de notre ravitaillement, venant tout droit de Paris où ils ont vu mon oncle Louis Toulemonde et oncle Pierre et Jean Lestienne. Le plus âgé tire son calepin de sa poche et commence sa litanie de renseignements. J. Toulemonde, bonne santé, va bien etc. »

Les évacuations

Comme dans les autres témoignages, le spectacle des premiers évacués (février 1915), des vieillards ou des indigents assistés, provoque horreur et pitié (p. 105) : « Encore s’ils allaient en France [ils y vont effectivement] mais la France et la Suisse n’en veulent pas et ils vont aller échouer dans un trou perdu en Allemagne pour bien montrer partout les affamés du Nord ! ». Classiquement aussi, l’attitude change radicalement à l’automne, on passe par tous les affres de l’espoir et de la déception en essayant d’être consignées sur la liste des évacuables. Antoinette, sa mère et ses sœurs partent en France via la Suisse en décembre 1915, en même temps semble-t-il que des tantes et des cousines. Le transfert est accueilli avec ferveur (p. 156, 14 décembre) « Le soir à 5 h les papiers arrivent nous sommes folles de joie. Quel beau cadeau le bon Dieu me fait pour mes 17 ans !! » Le voyage est épuisant mais à Annemasse tout le monde se retrouve (p. 164, 21 décembre) : « Les papas jubilent, les enfants sont fatigués, les mamans sont heureuses. C’est un bon moment. » Ce happy end, cette réunion harmonieuse des familles est très rare en 1915 ; les enfants Toulemonde ont pu tous être évacués car il n’y a pas de frère de plus de 13 ans (sept sœurs). À ce moment, les autres « papas » sont dans la tranchée, ou ont été blessés ou tués, ou faits prisonniers (beaucoup de nordistes pris dans la garnison de Maubeuge), et les hommes valides en zone occupée ne sont pas évacuables. D’après sa fiche matricule, Joseph Toulemonde père, classe 1896,  est sergent de réserve (1897), et a effectué des périodes : à 38 ans en 1914, ses 7 enfants lui font « gagner » des classes, et il n’est pas immédiatement convoqué comme territorial. C’est encore plus net pour les oncles Jean Lestienne (classe 1894, 6 enfants) et Pierre Lestienne (classe 1892, 16 enfants) ; ces hommes peuvent donc retrouver leur famille à Annemasse car ils ont réussi à fuir Roubaix en octobre 1914. Le journal reproduit dans le volume s’arrête avec ce rapatriement, et on sait que la diariste évoque ensuite sa vie dans Paris en guerre, avec un père souvent absent pour ses « affaires », celles-ci, non précisées, consistant vraisemblablement en reprise ou fondation de filatures textiles.

Donc un récit qui n’apporte pas d’innovations majeures par rapport à ceux, souvent plus longs, dont on dispose déjà, mais qui présente l’intérêt sociologique de bien montrer ce qu’est l’occupation vécue par une jeune fille de la couche supérieure de la société roubaisienne (14 juin 1915, p.125) : « Bonne maman a vendu Tom Pouce pour l’abattoir. Pauvre bourrique, vieux serviteur de la famille, souvenir vivant des heureux jours ! Quelle misérable fin d’une si belle existence. »

Vincent Suard, mai 2026

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Rouard, Ulysse (1884 – 1914)

1. Le témoin

Ulysse Rouard est né en 1884 à Laviéville (Somme). À la mobilisation, marié et père de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l’école de Cavillon. Mobilisé au 272e RI comme caporal, il combat vers Virton, à la bataille de la Marne à l’Est de Vitry-le-François, puis en Argonne. Passé sergent le 23 septembre puis adjudant le 22 octobre, il est tué au Bois de la Grurie devant la Harazée le 1er novembre 1914.

2. Le témoignage

Murielle Lebrun a publié avec l’aide scientifique de Laurent Soyer « La mallette bleue d’Ulysse Rouard – un instituteur picard au front » aux éditions de la librairie du Labyrinthe (Amiens, 103 pages) en 2017. Son arrière-grand-père Ulysse Rouard a rédigé au jour le jour un carnet de campagne, et sa veuve Charlotte l’avait rangé dans une petite mallette, avec des souvenirs, des lettres de jeunesse et du front. La publication comprend une première partie de 1900 à 1914, où M. Lebrun présente des informations biographiques sur les débuts d’Ulysse, ainsi que son caractère volontaire ou ses convictions, marquées par l’engagement laïque ; viennent ensuite les deux carnets proprement-dits (été et automne 1914), entrecoupés de lettres du soldat aux siens, et enfin des informations sur le décès et la recherche de la sépulture. À noter un intéressant petit sujet de France 3 (2014) toujours disponible en 2026 : https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/2014/05/19/grande-guerre-l-odyssee-d-ulysse-480569.html

3. Analyse

Murielle Lebrun insiste au début du petit livre sur la jeunesse atypique d’Ulysse Rouard, forte tête à l’école Normale, pacifiste convaincu, anticlérical et marié civilement avant sa majorité. Les carnets de guerre de cet humaniste libre-penseur ne consistent qu’en une quarantaine de pages – il a été tué tôt – mais les notations sont denses et réfléchies ; il y a aussi des lettres, il écrit par exemple aux siens le 6 août 1914 depuis sa caserne d’Amiens (p. 29, avec autorisation de citation) « Il faut espérer que nos troupes de couverture seront assez fortes pour repousser l’Allemand et que la militarisation sera courte. » En effet, très souvent lors de l’évocation des opérations ou de ce qu’il éprouve pendant la campagne, ses remarques sont accompagnées du rappel de sa haine de la guerre, que ce soit en août, encore à la caserne (p. 31) -« La guerre est une invention diabolique. Quel sort affreux est réservé à cette chair à canon qui m’entoure et au-dessus de laquelle je m’élève, par la pensée que l’idéal de paix dont je rêve sortira forcément de la guerre. », en septembre, à propos du spectacle lamentable des réfugiés à Stenay (p.40) – « Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu’un militarisme outré a fermé à toute générosité. » – ou encore en octobre, peu avant sa mort (p. 64)  – « Encore 1 tué, Lefebvre 11e escouade, sa femme institutrice. Pauvre garçon ! Comme tout ce carnage me fait mal et pourtant il faut rester et vivre cette vie féroce, bestiale. Ah ! Qu’ils soient maudits ceux qui ont déchaîné de pareils maux. ». Pour lui, il n’y a par ailleurs pas de contradiction entre le combat patriotique assumé et son idéal de civilisation pacifique, il évoque (p. 37) s’il ne revient pas, la communication à faire à ses filles, selon laquelle « leur père chéri a été l’humble artisan fondu dans la grande famille française qui a fait le sacrifice de sa vie, de ses affections, pour la Patrie, pour l’humanité. » Au début du mois d’août, encore à la caserne, il a rapporté dans son carnet son sentiment selon lequel (p. 31) il était mort depuis le jour où il avait endossé l’uniforme, un état de mort qu’il espère temporaire en faisant son devoir : « J’ai assisté à ma propre mort. Ma femme et mes filles ont pleuré sur moi. Puissé-je, après avoir accompli tout mon devoir de soldat, revoir la vie, revivre comme par le passé.» 

Dans les nouvelles qu’il envoie à sa femme, il constate avec satisfaction ne pas trop souffrir physiquement des fatigues de la campagne, au contraire de certains soldats d’apparence robuste, mais qui faiblissent vite. Ses camarades souffrent beaucoup de l’absence d’alcool et de tabac, et il attribue ainsi à deux reprises son endurance à sa sobriété (il est par ailleurs chasseur) (p. 53) : « Je remarque en passant que les intellectuels résistent physiquement mieux que les manuels et j’attribue ce fait à la tempérance. » Il mentionne souffrir moralement de l’ignorance et de la grossièreté de ses camarades, mais heureusement (p. 42) son «escouade semble faire exception, ce sont tous de bons garçons sur lesquels j’exerce un certain ascendant moral, surtout en leur inspirant de la pitié pour les blessés et les prisonniers ennemis. » La vraie découverte des horreurs de la guerre a lieu le 10 septembre, lors des combats violents de la Marne, ils restent toute une journée tapis en rase-campagne en avant de leurs tranchées sommaires sous un bombardement continu et sous la pluie battante, puis ils peuvent reculer un peu pour s’abriter à la nuit (p. 47) : « Quelle nuit glacée sur le champ de bataille, des quantités de blessés et de tués sont restés là. Les blessés gémissent, se tordent, appellent (Maman). Oh ! Que c’est affreux. » Arrivé à la fin du mois de septembre, il estime que le plus dur est fait, et il espère voir revenir bientôt le temps de l’école, pour faire à ses élèves le récit de la campagne : c’est aussi dans ce but qu’il prend des notes journalières.

Les lettres d’Ulysse à sa femme débordent d’affection pour elle et leurs filles, et cette réaffirmation amoureuse lui donne du courage (p. 55, 28 septembre 1914, lettre ?) : « À aucun moment de la journée mon cœur n’est en défaut. Je revis en imagination ma vie auprès de vous et ce m’est très douce consolation dans mon triste isolement au milieu de mes compagnons. Je vous vois, je vous entends. Cent fois par jour, je suis parmi vous. » Lorsqu’il termine son premier carnet, il le confie à un camarade sûr, pour le remettre à sa femme s’il lui arrive quelque chose ; sur les dernières pages, arrivé dans la forêt de l’Argonne, il envisage sérieusement la possibilité de ne pas revenir vivant (19 octobre 1914 p. 67) : « croyez que si je ne devais pas vous revoir, ma pensée dernière, le dernier battement de mon cœur seront pour vous ; je partirai avec la suprême impression d’une vision charmante et ineffable, vos têtes aimées pour lesquelles je ne voudrais aucun chagrin dans toute votre existence  (…) Que je suis heureux de n’avoir que des filles. Ce mortel souci qui me ronge aujourd’hui, la guerre, et qui ne ronge que moi, combien serait-il plus grand encore s’il me fallait savoir un fils, la chair de ta chair, ô femmes adorée, souffrant de ce que j’endure. »

Dans le deuxième carnet, passé adjudant et chef de section, il mentionne ses préoccupations, son secteur dangereux et difficile à organiser, les ennemis agressifs et la responsabilité qu’il a vis-à-vis de ses hommes (p. 78) «que de soucis ! Il me faut réfléchir, voir, combiner pour ma section, les tirs, les distributions (…) Allons mon ami du courage, me dis-je à moi-même. Plus la tâche est lourde plus il faut se roidir. Du courage et nous vaincrons. » La dernière page du carnet est datée du 31 octobre 1914, et signale que les Allemands sont très actifs ; les documents officiels indiquent qu’il a été tué le lendemain 1er novembre, et qu’il est mort des suites de ses blessures. Son lieu de sépulture est inconnu, il a probablement été enterré dans le parapet d’une tranchée et la trace la tombe a été perdue.

Ulysse, un témoin vivant

La dernière partie du témoignage contient l’enquête de Laurent Soyer, qui reprend les éléments de la recherche de la sépulture, et la conclusion de la démarche de Murielle Lebrun, qui a été amenée à reprendre le contenu de la petite mallette bleue. Elle met en évidence les différentes étapes mémorielles, avec d’abord la veuve Charlotte, remariée en 1917 avec un ami proche d’Ulysse, veuf lui-aussi ; sa fille Liliane, qui fut une fidèle gardienne des choix politiques du défunt – son anticléricalisme notamment – et qui a transmis la mallette à Pierre, le petit-fils, plus indifférent, « peu concerné par le mythe familial » dans sa jeunesse. C’est l’arrière-petite-fille Murielle qui fait la synthèse, témoignant de manière subtile du poids un peu ambivalent qu’occupe Ulysse dans l’histoire de la famille (p. 98) : « La force d’esprit d’Ulysse, à travers l’homme qu’il fut et ses écrits, a marqué quatre générations ; Charlotte a conservé, Liliane a transmis, Pierre a appliqué et moi réactivé sa mémoire un siècle plus tard. Sacré parcours pour un homme mort si jeune. » Selon les desseins du combattant, les carnets ont été présentés dans les écoles de Mollens-Dreuil et de Oissy, où sont désormais scolarisés les élèves de Riencourt et de Cavillon.

Murielle Lebrun clôt sa démarche par un dialogue avec le défunt, disparu depuis plus d’un siècle. Elle montre que la figure d’Ulysse, transmise à travers les carnets, avec sa mort édifiante, et sa dernière pensée tournée vers les siens, a été un peu écrasante pour ses proches. Seuls les carnets étaient connus des descendants, et elle souligne que l’idéalisation liée au témoignage pouvait être (p. 101) « excluante pour les autres, souvent les suivants, car elle les enferme, les dépouille de ce qu’ils sont, en ne leur laissant aucun espace de respiration. » Les carnets présentaient en eux-mêmes une image très forte, mais cette « figure du commandeur » était aussi un peu envahissante. Aussi, ajouter des lettres de jeunesse, décrire la fougue amoureuse, évoquer le combat politique, citer la tendresse des lettres de guerre… tous ces ajouts ont permis de libérer les descendants. Murielle Lebrun conclut en s’adressant à Ulysse (p. 101) : « l’idée a germé d’inclure le jeune homme parce que ces carnets sans toi, tel que tu étais, n’avaient plus de sens », et c’est donc une quatrième génération apaisée qui termine ainsi ce précieux petit recueil.

Vincent Suard, mai 2026

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Henrio Louis (Herrieu Loeiz) (1879 – 1953)

1. Le témoin

Loeiz Herrieu (Louis Henrio en français) nait en 1879 dans une famille de cultivateurs bretonnants. Catholique conservateur, il se consacre avant la guerre à la promotion et la défense de la langue et de la culture traditionnelle bretonne, animant à partir de 1905 le mensuel Dihunamb ! (« réveillons-nous!»). Le Barzh Labourer (le « barde paysan ») correspond avec toute la Bretagne, tout en vivant chichement de sa petite ferme au Cosquer (Lanester). Il sert presque toute la guerre au 88e RIT puis passe en 1918 dans un bureau de l’intendance, il est démobilisé en février 1919. Poursuivant après-guerre l’animation de sa revue, mais en proie à des difficultés matérielles et de plus en plus amer à cause de l’échec du « réveil » – attirance pour la ville, francisation culturelle et nationalisme tricolore des anciens combattants bretons – il s’enferme dans un élitisme culturel et se rapproche des positions du Parti National Breton : en 1946 il est condamné pour « avoir sciemment apporté une aide à l’Allemagne et porté atteinte à l’unité de la nation en militant au sein du P. N. B., organisme de collaboration (…)» à la perte de ses droits civiques. Décès en 1953, un an après l’amnistie.

2. Le témoignage

Le tournant de la mort (Kamdro an Ankou) a été publié aux éditions Tir par les soins de Daniel Carré (Rennes, 2015, 499 pages) ; celui-ci a soutenu une thèse de doctorat sur Loeiz Herrieu en 1999, et a traduit en français ces notes de guerre. Elles avaient été revues et publiées par épisodes dans Dihunamb ! vers les années 1929 – 1933. Le livre est accompagné d’un dossier scientifique qui éclaire ce témoignage hostile à la guerre d’un genre très particulier. On évoquera aussi très succinctement le recueil de la correspondance de Loeiz envoyée à sa femme Loeiza (Et nos abeilles ?, Éditons Tir, Rennes, 2016, 625 pages). Ce corpus établi et traduit par Daniel Carré couvre toute la guerre, et c’est aussi la correspondance 14 – 18 la plus importante en langue bretonne disponible à ce jour.

3. Analyse

Merci à Daniel Carré pour ses éclaircissements (mars 2026)

a. Un territorial décrit sa guerre

Le tournant de la mort décrit les arrières immédiats ou plus lointains du front, et les faits saillants des journées de l’auteur; sergent-fourrier chargé des écritures de la compagnie, il s’occupe aussi des effectifs, des approvisionnements, et il supervise les cuisiniers. Il dit au début des carnets écrire (p. 9, avec autorisation de citation) : « sans autre motif que de décharger mon cœur et de laisser à mes enfants une preuve de cette vie misérable que nous avons mené pendant si longtemps. » Consciencieux dans le service, il travaille beaucoup, n’évoque pas la camaraderie et semble volontairement assez isolé ; aimant écrire, avec sa production pour le service, ses carnets et sa correspondance, il « noircit du papier du matin au soir ». Ses descriptions sont précises et vivantes, par exemple ici avec les déplacements fréquents de son bataillon (janvier 1915): « Ici, comme à chaque fois que nous arrivons quelque part, il faut commencer par nettoyer. Du fumier, du pain, des os, des vêtements pouilleux, des cartouches, de vieilles godasses, etc. Voilà ce qui nous attend. » Il montre les difficultés de sa fonction, mettant en scène par exemple (p. 76) la recherche inquiète, dans l’urgence, de cantonnements dans le noir, le froid et la pluie, mal reçu qu’il est par les villageois et s’exposant  à une chute fatale à travers le plancher pourri de granges à demi détruites. Si on excepte le danger direct de la première ligne – ce n’est pas rien, il en est conscient – les conditions matérielles offertes à ces territoriaux du 88e RIT sont difficiles lors des dix-huit premiers mois de la guerre (p. 187) : « On ne peut comprendre, sans avoir partagé notre triste état, l’angoissante détresse qui s’attache à ce constat si simple : « Il pleut !… » Bien souvent, nous préférerions entendre crier : « Marmite ! » ». En 1918, entré dans les services de l’intendance coloniale, il acte le fait que son travail de bureau n’a plus grand-chose de guerrier.

b. Hostilité à la guerre

Du début du conflit à 1919, l’hostilité à la guerre de Loeiz Herrieu ne varie pas. Parlant peu des Allemands, il n’évoque pas non plus le sens de la guerre : il ne cherche pas à échapper à ses obligations, mais sa patrie à lui est la Bretagne. En mars 1915 il évoque des conversations avec des soldats du Midi (p. 79) « On a évoqué la guerre qui n’en finit pas. Et eux de se demander pourquoi on les avait envoyés défendre un pays qui n’est pas le leur. (Et nous, alors !) Tous en ont assez de cette vie et ne parlent que de s’éloigner du front, à n’importe quel prix. » (…) « Si je demandais aux hommes qui, parmi eux, est volontaire pour rester ici tenir tête aux Allemands, je serais bien étonné d’en trouver vingt dans toute la compagnie. Bien sûr, ce n’est pas ce que nous racontent les journaux !… » En juin 1916, il évoque la mort du sergent Mougin (p. 200) « Je n’ai pas rencontré beaucoup de patriotes comme lui, réellement amoureux de la France. » Son attitude par rapport aux officiers est presque toujours défiante, souvent hostile (février 1917, p. 257) : « On écrit dans les journaux que les soldats et ceux qui les commandent s’aiment comme des frères. Qu’ils viennent donc voir ! En vérité, l’homme est ici un loup pour l’homme ; tout particulièrement celui qui détient un pouvoir sur les autres. »  La conclusion du livre, rédigée tardivement (après 1933) et marquée par une grande amertume, résume son sentiment (p. 461) : « Je n’ai rencontré que quelques rares exceptions qui disaient verser leur sang par amour de la France. La plupart, s’ils souffraient et mourraient, c’était plutôt contrains et forcés, en haïssant ceux qui les avaient jetés dans la tuerie. » Il dit par ailleurs faire son devoir et il est bien noté.

c. Une religion déterminante

Ses carnets évoquent souvent sa pratique religieuse assidue, mais ses mentions contestent la thèse du regain religieux, au moins pour les Bretons qu’il peut observer. Les cérémonies sont peu fréquentées (décembre 1914, .p 68) « Peu d’assistance à la messe. (…) Et puis, les Bretons délaissent facilement leurs devoirs religieux une fois loin de chez eux.» À Artonges (Aisne) après la Toussaint 1917 (p. 338), il calcule le 4 novembre : « Il y a bien ici près de 600 baptisés, civils et militaires confondus. Ils ne sont pas 50 à fréquenter régulièrement l’église. Aujourd’hui, en tout cas, je n’en ai compté que deux ou trois. » Et dans sa conclusion des années Trente (p. 462) : « Ceux qui attendaient de la guerre qu’elle favorise le retour du religieux étaient bien peu clairvoyants. Ils peuvent constater aujourd’hui combien ils se trompaient. »  Quelques évocations sont très travaillées à l’écriture, par exemple le récit de sa visite de la cathédrale de Reims en octobre 1914  (p. 43) « Ses antiques vitraux, si gais, aux couleurs si douces, les voilà maintenant sur le pavé, brisés. Le sol est tout coloré (…) Nous voilà soudain sans voix, muets, incapables de trouver de mots assez forts pour traduire ce qui nous oppresse l’âme. Nous marchons lentement, le plus légèrement possible, comme si nous piétinions quelque chose de vivant. Nous avons conscience que, sous les clous de nos godillots de soldat, c’est la Beauté elle-même que nous foulons.» Daniel Carré, qui a pu comparer carnets et version publiée, signale cet effort d’écriture, comme aussi pour cette dernière messe de soldats de l’active avant l’attaque de Champagne (19 septembre 1915, p. 128). Pour une absolution collective, l’aumônier demande aux hommes de se mettre à genoux en leur demandant dire l’acte de contrition : « Avec un bruit semblable à celui d’une grosse marmite s’écrasant au sol, tous tombent à genoux. Aussitôt, l’aumônier, debout contre l’autel, lève la main au-dessus de cette jeunesse condamnée à une mort prochaine et trace sur elle le signe de croix. » (…) « Les rayons du soleil couchant traversent l’église, la coupant par le travers : l’éclatante lumière réfléchie par la blancheur du mur génère une clarté un peu blême qui accentue la pâleur des visages marqués par l’angoisse. On dirait une assemblée de trépassés… »

d. le courrier      « Et nos abeilles » Correspondance,  second ouvrage (625 pages)

On possède des lettres et des cartes que L. Herrieu a envoyées à sa femme, son épouse étant sa seule vraie confidente, et on peut signaler quelques domaines d’intérêt ;

* Une correspondance en breton, ce qui est rare puisque les Bretons bretonnants apprennent à écrire en français, et c’est le français qui vient naturellement dans les lettres des autres témoins.

* D. Carré signale qu’il n’a pas eu connaissance de reproches fait à L. Herrieu par la censure pour avoir utilisé une autre langue que le français ; il est aussi vraisemblable que le contrôle postal était extrêmement lâche pour ces territoriaux.

* On retrouve les thèmes des carnets, par exemple la critique de la guerre, ici dans une sphère domestique, à l’occasion de Noël 1916 (p. 306) : « Achète aux enfants le moins possible de choses qui rappellent l’armée, les militaires. La guerre n’est pas une chose honorable, et puis, être soldat, c’est comme être malade. »

* Très curieusement, il refuse de partir en permission, et n’en prend pas une seule de toute la guerre. Sans comprendre tout à fait sa position, on peut en présumer les causes :

– en refusant la permission, il refuse une forme de corruption qui vise à le manipuler (p. 108, juillet 1915) « Quelle joie chez ceux qui ne cherchent pas à voir plus loin ! Quant à moi, j’aurais plutôt tendance à considérer ce droit à permission comme un mauvais présage. Voudrait-on acheter notre patience qu’on ne s’y prendrait pas autrement.»

– personne au pays ne comprend son attitude, Loeiza est effondrée, le pays jase, des proches essaient de le faire changer d’avis, mais sans succès.

– il est têtu, ne change jamais d’avis une fois sa décision prise, se braque : on le dirait aujourd’hui profondément psychorigide.

– avec sa femme, il est souvent tendre et aimant, mais il fait aussi preuve de dureté dans ce conflit « des permissions », révélant une tendance manipulatrice et complètement égocentrique, « ses avis sont souvent des injonctions » (D. Carré).

e) Un conflit de génération     retour au volume Le tournant de la mort Carnets

L. Herrieu n’est pas « âgé » à proprement parler, il a 37 ans en 1916, mais ce sont ses 5 années d’engagement dans la marine (1899-1904) qui lui font « gagner » des classes en l’ancrant dans la territoriale ; il n’empêche que ce moraliste n’aime pas les jeunes soldats, il réprouve leur grossièreté et leurs centres d’intérêt très limités (1918, p. 368) « À table, il n’est d’autre sujet de conversation que ces mêmes obscénités. » ; il n’est pas rare dans les témoignages de territoriaux de rencontrer un agacement, voire une franche hostilité envers les soldats plus jeunes ; ici ce sont des sous-officiers de son âge (p. 374) : « ils s’élèvent contre tout : ils sont pour qu’on mette fin à la guerre immédiatement (mai 1918) quoi qu’il puisse en coûter ; ils ne veulent pas verser la moindre goutte de sang pour l’Alsace et la Lorraine (…) Dieu en prend aussi pour son grade, c’est lui qui a voulu la guerre ! (…). Barbusse a écrit dans son livre, si souvent marqué au coin de la vérité, qu’il n’avait jamais rencontré un homme riche sur le front : l’homme sage doit y être aussi rare… » Le conflit de génération n’évolue guère lors de l’occupation de l’Allemagne (arrivée de jeunes classes en 1919, p. 448)  « impossible de converser avec eux : la nourriture et les femmes évoquées, quelques grossièretés débitées, et voilà que leur sac est vide ! Ils n’ont plus rien à dire ! »   Il  déplore aussi la décadence des mœurs de femmes des « pays » de l’arrière, l’Aisne par exemple : rappelons que les carnets sont publiés d’abord par fragments dans Dihunamb !, et que des curés de paroisse représentent une proportion non négligeable des lecteurs de cette publication.

f) un passé breton mythifié comme grille de lecture du monde contemporain     

Chez L. Herrieu, l’univers de référence, d’évaluation éthique ou qualitative est de manière univoque la patrie bretonne, dans une version conservatrice mythifiée, et c’est aussi à cette aune stylistique que le barde « des obus » décrit par exemple la préparation d’artillerie de l’offensive de la Somme le 1er juillet 1916 (p. 201) « Imaginez entendre, en même temps, des milliers de chats qui miaulent, des ruchées d’abeilles affolées qui bourdonnent, des centaines de trains qui brinquebalent sur un pont métallique, le tonnerre qui craque sans désemparer, le plus furieux vent de galerne qui hurle en drossant les vagues de l’océan sur les rochers des côtes bretonnes, vous n’aurez encore qu’une idée approximative du tintamarre infernal dans lequel nous sommes. » Les Parisiens sont détestés pour leur bas niveau moral, les Méridionaux en prennent aussi pour leur grade, et les Nordistes n’étant pas oubliés (Cantonnement dans l’Oise, vers Noël 1916, p. 250) : « Ceux qui ont laissé le plus mauvais souvenir sont cependant des soldats originaires du Nord. Une fois ivres, ils agressaient les femmes jusque dans les maisons, la nuit ; ils faisaient boire les enfants. Honteux ! »

A contrario, la découverte de l’Alsace est pour notre diariste un enchantement. En mai 1917, à Dannemarie qu’il persiste à appeler Dammerkirch (respect régionaliste bien exceptionnel), il admire la façon dont les paroissiens se dirigent vers l’église lors du Mois de Marie (p. 294) : « Après [la messe], hommes et femmes, jeunes et vieux, s’assoient sur le seuil de leur maison, ou sur des bancs qu’on tire près de la porte, pour deviser et plaisanter en toute honnêteté. » (…) En cela, force est de reconnaître que les Alsaciens ressemblent aux Bretons. Cependant, il me faut bien aussi l’admettre, ils se comportent bien mieux que nous. [l’auteur évoque souvent sans l’occulter l’alcoolisme de beaucoup de ses compatriotes] Comment cette vie droite et rangée pourrait-elle plaire à nos Parisiens et à nos méprisables petits messieurs du régiment ? Ils ne peuvent admettre qu’on puisse prendre sur terre d’autre plaisir que celui auquel s’adonnent les chiens ! On s’est bigrement accroché là-dessus à table ! » Cette admiration se retrouvera plus tard dans le Palatinat occupé. Ainsi à Pirmasens (décembre 1918, p. 426) « On voit tout de suite que le peuple d’ici n’a pas été contaminé, qu’il est demeuré religieux.» Il constate aussi qu’en Allemagne, les rues grouillent d’enfants (Kaiserslautern, 3 janvier 1919, p. 431) : « En les voyant plus nombreux que nous je ne puis m’empêcher de dire à mes camarades : « Dans vingt ans, ce seront ceux-ci qui vaincront la France ! » [mention présente dans les carnets originaux]. Il échange avec les familles qui le logent (p. 445), « Pour des barbares, ces gens nous valent largement » et son expérience de l’Allemagne n’est pas celle de la Bochie d’autres occupants français. Inspiré par ses lectures de Frédéric Le Play (1806 – 1882), promoteur d’une sociologie conservatrice, il classe les régions qu’il découvre entre « bon pays » (Bretagne, Alsace, Palatinat), c’est-à-dire ruraux, pratiquants sur le plan religieux et respectant la famille, et pays « perdus » (décadence des valeurs religieuses et familiales, attirance vers la ville). D. Carré explique que notre diariste vit dans un monde profondément biblique, avec une vision manichéenne, marquée par l’épreuve et la rédemption, « nous sommes, à l’évidence, bien loin de toute analyse, de toute conceptualisation politique. »

Alors Loeiz Herrieu est-il un bon témoin ? Oui, il produit sans aucun doute un récit de premier ordre pour documenter une expérience de territorial sur la durée du conflit, avec une grande qualité d’écriture, en précision comme en force d’évocation. Notre diariste a certes été surtout secrétaire, et pas terrassier ou porte-faix comme la majorité de ses camarades, mais cela ne diminue en rien la qualité du document. Se pose ensuite la question de la représentativité du témoignage; notre homme lit le monde à travers un système d’interprétation rigide, et il note surtout ce qui conforte ses préjugés. Ainsi, ses écrits montrent qu’il ne comprend pas la complexité de la société, ses évolutions et disons-le la modernité. Si rien ne permet de mettre en doute l’hostilité précoce au conflit qu’il décrit souvent chez de nombreux camarades quadragénaires, son rejet de la guerre à lui est particulier, politiquement radicalement opposé à celui des pacifistes socialistes, par exemple. Ainsi, le caractère original de ce témoignage réside dans une critique de la guerre au nom d’une Bretagne « patrie incarnée » ; si on rencontre parfois un refus méridional de défendre un pays qui n’est pas le sien, en général les concepts politiques – hors socialisme – restent assez flous : je n’avais pas encore rencontré de refus basé sur un système aussi élaboré d’argument régionaliste. En cela ce témoignage est atypique.

Vincent Suard (mai 2026)

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Arnout Jules (1901 – 1988), Beck Marie (1893 – 1973) et 63 autres témoins

Témoignages de la Grande Guerre – Groupe du Onze novembre

1. Les témoins

Les femmes et les hommes qui témoignent dans ce recueil sont essentiellement des Belges, civils déplacés en Flandre, réfugiés en France ou soldats combattants ; la plupart sont originaires de la région rurale de Heuvelland, dans le Westhoek belge néerlandophone. On peut aussi désigner cette région comme de la partie belge du nord des Monts de Flandres, de Poperinge à Ypres. D’autres témoins du recueil, moins nombreux, sont anglais, français ou allemands.

2. Le témoignage

Dans les années soixante, le projet de développement rural Opbouwerk Heuvelland a pris l’initiative d’associer des jeunes de cette région rurale, qui correspondait à l’arrière-front de 1914 à 1918, à une commémoration du 11 novembre (1977), en y associant des témoignages d’anciens, hommes et femmes qui avait connu le conflit dans ces villages. Devant le succès de la démarche, des témoignages complémentaires furent collectés et ont donné lieu à une publication en flamand : Van den Grooten Oorlog, (Éditions Malegijs, 1978). Le présent livre, Témoignages de la Grande Guerre, sous-titré Des hommes et des femmes, des Belges, des Français, des Britanniques et des Allemands racontent la Première Guerre mondiale, révisé et complété, en est la traduction (2016, Éditions Malegijs, 365 pages). Ces témoignages recueillis par le Groupe du Onze novembre ont été adaptés et transcrits par Marieke Demeester et traduits du néerlandais par  Noëlle Michel.

3. Analyse

Le recueil expose ici la transcription d’entretiens menés avec la génération de ceux qui avaient de 10 à 20 ans au moment de la guerre, avant qu’ils ne disparaissent progressivement au début des années 80. De nombreux thèmes sont abordés, comme la déclaration de guerre, l’invasion, la vie à proximité du front, ou la fuite comme réfugiés. On peut citer pêle-mêle le sort des habitants d’Ypres, le destin des Belges en Normandie, les fructueuses relations avec les Anglais pour certains, le quasi-esclavage agricole mis en place par les Allemands pour d’autres, les pénuries, les prix, la mortalité importante par maladie, le déminage en 1919…

Le recueil est particulièrement dense pour le début de la guerre, et on peut évoquer le traumatisme de l’arrivée des Uhlans (chapitre : les voilà !). Julie Cattryse (13 ans en 1914, p. 32) témoigne (avec autorisation de citation): « Les premiers soldats étaient à peu près cinquante, de grands hommes montés sur de grands chevaux (…) Partout où ils arrivaient sur leurs grands chevaux, les gens mouraient quasiment de peur. » Si les habitants sont très surpris par l’éclatement de la guerre, tous connaissent au début de septembre les atrocités allemandes de la fin du mois d’août. J. Cattryse raconte que des Allemands entrent chez son grand-père, un soldat demande du pain (p. 33) « on arrivait bien à le comprendre, il parlait presque comme nous. » Un des soldats veut emballer son pain et voit une moitié de journal, s’en sert, et quand il le retourne, lit : « « Barbares allemands à Malines » Il a sursauté. « Pépé, ce n’est pas vrai. Si tu as encore des journaux de ce genre, brûle-les avant que d’autres Allemands arrivent. » Il a déchiré l’article. « Si les civils n’avaient pas jeté de vitriol pour blesser les soldats allemands, ceux-ci n’auraient rien fait. » Gaston Boudry, 13 ans, évoque la progression des uhlans entre les villages (p. 34) « Quand ils voyaient quelqu’un dans la rue, ou un fermier dans ses champs, ils disaient : « Mitkommen ». Viens. Si on ne venait pas avec eux, ils tiraient. Quand on les avait accompagnés assez loin, ils disaient : « tu peux partir. » C’était un moyen d’avancer sans se faire tirer dessus. » À Westhoutre, le garde champêtre tombe sur les Uhlans alors qu’il a gardé son uniforme et son révolver de fonction : il est attaché à la porte du cimetière et exécuté ; (Oscar Ricour, 22 ans, p. 40) « Les habitants étaient horrifiés, comme vous pouvez l’imaginer. Personne n’osait plus sortir. Personne ne voulait donner un coup de main pour enterrer le garde champêtre. C’est le bourgmestre et le curé qui l’ont enterré. » On peut clore ce thème des débuts avec Fernand Denuwelaere (14 ans à l’époque, p. 50) « Les premiers Allemands, c’était des uhlans. Des prisonniers qu’on avait libérés » (…) plus loin il évoque le retrait allemand après leur avancée maximale « Un prince allemand a été tué [Maximilien de Hesse]. Un Anglais s’est faufilé à travers un champ de betterave jusqu’à l’abbaye [du Mont des Cats]. Le Prince se trouvait sur l’escalier, sa tête dépassait du mur et l’Anglais l’a abattu. Un seul coup et il était mort. » Enfin il termine par l’évocation des espions allemands avant la guerre, ceux-ci faisaient du colportage dans la région pour des outils en acier, pioches et faux, et « se promenaient par tous les petits chemins. Mais c’étaient des espions. En fait c’étaient des officiers. On s’en est aperçu à Reningelst. L’un des officiers a dit à un type qui n’avait pas payé sa pioche : « Vous devez encore me régler une pioche. » C’est comme cela qu’on a su. » Ce propos est intéressant, car le témoin, très certainement sincère, et qui a dû raconter cette histoire à de nombreuses reprises, commet trois erreurs : les uhlans ne sont pas des repris de justice libérés, le Prince allemand est mort en un jour et demi, la nuit, d’une blessure au ventre, et il n’y a probablement eu qu’un seul uhlan colporteur d’outils agricoles avant la guerre ; on peut remonter la rumeur grâce au récit de Julie Cattrysse. Les Uhlans sont entrés dans la maison communale d’Aartijke, qui est en même temps une auberge (p. 32) « Les soldats allemands ont commandé une bière. Léonie, la patronne de l’auberge, était livide de peur. On avait raconté tant de choses à leur sujet. Elle tremblait comme une feuille. L’un d’eux lui a dit : « Mais Léonie, tu ne vas quand même pas me dire que c’est la peur qui te rend aussi pâle ? » Elle l’a regardé sans comprendre, alors il a enlevé son bonnet et son uniforme ; (…) elle l’a reconnu. Une semaine avant le début de la guerre, il avait encore logé à l’auberge. (…) » Cette anecdote du voyageur de commerce allemand s’est ainsi transformée en une cinquième colonne avant l’heure, formée d’officiers espions.

On peut citer quelques thèmes sans développer :

Les réfugiés belges

* L’importance de la Normandie pour le regroupement des Belges, des familles et la possibilité d’y travailler, dans les arsenaux, les usines, et aux champs. 

* Le fait que les réfugiés belges n’ont pas droit à l’allocation lorsqu’ils restent à proximité de la frontière, pour les obliger à se disperser plus loin en France ; Henri Demey, 15 ans en 1914, l’évoque (p. 91) :« Dans tout le nord de la France, de Dunkerque à Hazebrouck, les gens parlaient encore flamand, à l’époque (…) L’abbé Lemire, député d’Hazebrouck [a fait] son discours à la Chambre : « Les réfugiés belges sont tous des Flamands. Ils ne parlent pas français. À part quelques exceptions. Ils voudront tous rester dans le nord du pays, à cause de la langue. Mais cette région est surpeuplée, la France est grande et on manque de gens ailleurs beaucoup plus que dans le Nord. Je propose de ne pas payer d’allocations aux réfugiés belges qui restent dans le département du Nord. Tous ceux qui le veulent pourront rester, mais ils devront se prendre en charge eux-mêmes. » L’allocation est toutefois aussi attribuée aux Belges du Nord à partir de 1916, le souci d’équité l’emportant.

* en cas de conflits (trois mentions), des Belges sont traités de Boches,  (Martha Brion, 6 ans en 1914, p. 93) « Quand on se disputait à l’école, les autres enfants avaient aussi vite fait de nous traiter de sales Boches. Les garçons comme les filles. Mais on ne se laissait pas faire, on se battait. Pourtant, il faut quand même dire que la plupart des Français étaient gentils et que nous étions bien vus. » De même Jules Leroy (p. 94) confirme la bonne réputation des Belges au travail: le père de la fermière dirigeant la ferme de l’Eure où les parents de Jules travaillaient disait souvent : « Personne ne fait mieux le travail que les Belges, mais on ne peut rien leur demander le dimanche. Le dimanche, ils ne veulent pas travailler. Ils vont à la messe. Et toute la journée bien lavés et bien rasés, bien habillés, à fumer des cigarettes… »

Les Français

* Les soldats français, les premiers, ceux de l’automne 1914, étaient des « pauvres diables », et n’avaient rien pour s’abriter, alors que les Anglais étaient riches, avec de grandes tentes et des baraques. (André Houwen, p. 108)

* « Les Français dormaient dans une porcherie aux tuiles disjointes, la neige rentrait dans le bâtiment. Les soldats se serraient deux par deux les uns contre les autres pour se réchauffer. Ils n’avaient qu’une seule couverture par personne. Ils venaient d’une région où il faisait chaud, dans le sud de la France. Ils n’avaient pas l’habitude du froid, et l’hiver était très rigoureux. »  (Georges Deconinck, p. 109)

Les Anglais

Pour les civils qui réussissent à rester à proximité du front anglais, Maurice Liefoohghe affirme (p. 121) : « Tout le monde gagnait très bien sa vie. On travaillait tous pour les soldats. Réparer les routes, couper du bois pour faire des piquets destinés à étayer les tranchées. On a abattu presque entièrement les bois du Mont Rouge, du Mont Noir et du Mont des Cats.» Marie Beck et Julienne Deweerdt racontent que les cafés de leurs parents faisaient des affaires, et Florent Denuwelaere évoque p. 121 le commerce des dentelles, que les Anglais demandaient « For the Ladies ». « Presque toutes les femmes avaient appris à en faire à l’école dentellière. (…) Les dentellières ont fait de bonnes affaires pendant la guerre. Quand elles avaient fait un bon bout de dentelle, elles le coupaient et le vendaient aux Anglais. Et eux l’envoyaient en Angleterre. » Theoffiel Boudry renchérit p. 125 : « Grâce aux Anglais nous ne manquions de rien. » Nos témoins, souvent enfants à l’époque, éprouvent paradoxalement, à l’évocation de cette période difficile, une sorte d’unanimité euphorique à se remémorer les Anglais, ils les associent aux friandises que ceux-ci leur distribuaient volontiers, « Les enfants et les soldats…impossible de nous chasser de là ! » (Michel Hardeman, p. 158), « Pour nous les enfants, c’était une époque formidable ! » (Clara Vaneechoutte, p. 159). C’est évidemment un son de cloche différent pour les témoins restés du côté allemand, il y a le travail forcé et sous-payé, mais c’est d’abord la disette qui va s’aggravant qui marque les récits.

Jeunes femmes

Julie Derynck vivait en secteur allemand (p. 167) : « J’étais une jeune fille de seize ans lorsque la guerre a commencé et j’avais vingt ans quand elle s’est finie. Les Allemands avaient des supérieurs sévères. Ils étaient très disciplinés. (…) Ma mère était très stricte. Lorsqu’on était dans l’étable à vaches et que les soldats demandaient : « Où sont les Mädels, les filles ? » elle répondait : « cela ne vous regarde pas ! » (…) Les soldats devaient laisser les filles tranquilles. Évidemment, certaines fréquentaient des soldats allemands, et il y en a même qui ont eu un enfant. Mais si vous n’étiez pas intéressée, ils vous fichaient la paix. »

On terminera l’évocation de ce recueil très riche avec Jules Willaeys (p. 346) : « Après la guerre, je pouvais passer des journées entières à raconter ce que j’avais vécu au front. J’ai déjà mentionné que j’étais un très bon tireur. Mais quand je commençais à en parler, ma mère disait : « Tais-toi, mon garçon, c’était aussi des enfants de quelqu’un. » »

Vincent Suard (mai 2026)

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