Toulemonde Antoinette (1898 – 1981)

1. La témoin

Antoinette est l’aînée des sept filles de Joseph et Antoinette Toulemonde, une famille d’industriels du textile de Roubaix. Ayant commencé à tenir son journal à l’âge de 11 ans, elle a 15 ans à la rentrée 1914 et fréquente l’institution Ségur. En décembre 1915, la famille est évacuée via la Suisse puis passe le reste de la guerre à Paris. Antoinette se marie en 1921 avec Antoine Leurent et aura huit enfants.

2. Le témoignage

Alban Lepoutre, arrière-petit-fils d’A. Toulemonde, a publié en 2022 Le Journal d’Antoinette Toulemonde (autoédition, 197 pages) ; ayant découvert ces cahiers d’écolier rédigés entre 1909 et 1919, il a choisi pour cette publication de se focaliser sur la vie sous l’occupation, reproduisant les passages qui vont d’août 1914 à décembre 1915, date d’évacuation de la famille ; il précise que le livre restitue environ 20 % du total du journal.

3. Analyse

Ce journal relate les événements dramatiques de la guerre à Roubaix : mobilisation, arrivée des Allemands, réquisitions, pénuries, etc… Si on dispose de témoignages comparables (Bornay [A.D. 80], Dhalluin, Maquet, Masquelier par exemple), ici la jeune fille rapporte ce qu’elle apprend via les conversations familiales ou avec le voisinage, à travers les affiches allemandes ou les conversations avec ses amies du cours Ségur.

L’arrivée des Allemands

L’ambiance de la mobilisation est bien restituée, l’autrice mentionne le 9 août 1914 les affiches collées aux fenêtres des magasins (p. 18) : « le patron est [à] un tel régiment », « le vendeur a un frère officier », « le patron est décoré de la légion d’honneur » etc… ». Les femmes et les enfants, c’est-à-dire aussi des tantes et de nombreux cousins, réussissent à fuir Roubaix en train le 24 août, et par Dunkerque et Boulogne atteignent la cité balnéaire de Dinard. Tout le monde s’entasse à l’hôtel puis on loue une villa. Notre diariste s’ennuie dans ce décor estival (6 septembre 1914, p. 32, avec autorisation de citation) : « Vivre calme et tranquille comme une… moule pendant la guerre c’est enrageant. Je voudrais faire quelque chose mais que puis-je faire ? Je voudrais être à Roubaix. Je voudrais voir les Allemands. Je voudrais entendre le canon (…) ». Curieusement, la famille va se jeter dans la gueule du loup à la fin septembre, en rentrant à Roubaix au moment où les incursions de uhlans deviennent fréquentes sur le Grand Boulevard (25 septembre 1914). Le père a écrit : « Nous revenons vous chercher » et « instantanément la maison prend un air de fête, les mines sont réjouies, jamais on ne vit gens si heureux. Et pourtant nous quittons un pays fort joli pour retrouver quoi ? Des cheminées et du noir de fumée. Quel attrait exerce donc sur nous le pays natal ? » On peut supposer que les pères privilégient la reprise des affaires, et tout ce monde se retrouve dans la zone des combats le 5 octobre. Se rendant compte de la situation réelle, les hommes réussissent à fuir par Armentières juste avant que la nasse ne se referme, mais le reste de la famille se retrouve dans Roubaix occupé.

Une jeune patriote

L’hostilité envers l’occupant est exprimée à de nombreuses reprises, et cela concerne aussi les occupantes  (29 novembre 1914, p. 76) « Nous rencontrons des Diaconesses, grosses et laides femmes, au costume sévère : cape et voile noir. Elles viennent tout droit d’Allemagne. On en a mis une dizaine à Ségur malgré les protestations indignées des dames de la Croix rouge. On rencontre aussi dans la rue de grandes jeunes filles, blondes comme les blés et poseuses comme pas une. Ce sont les dames de la Croix rouge allemande. Elles se promènent avec les officiers, se font saluer et se tiennent très mal.» Les pénuries se multiplient, la rédactrice formulant des jugements définitifs, peut-être des reprises de ce qu’elle a entendu (21 novembre 1914, p. 71) : « Les pauvres sont exaspérés, ça va craquer un jour ou l’autre. Lebas [socialiste] est vraiment un sale maire il ne défend aucunement nos intérêts, Dron [radical], le maire de Tourcoing est beaucoup mieux, quant à Lille, les Allemands ne veulent plus avoir affaire qu’à Monseigneur Charost. » La pratique religieuse occupe une place importante dans la vie de ces jeunes filles, sœurs ou cousines (avril 1915, p. 109) : « Tous les Lestienne ont, à tour de rôle, fait une ½ heure de prière cette nuit, c’est tout à fait touchant et le bon Dieu s’est sûrement laissé toucher. Elise monte les escaliers à genou. Ninette va à pied à la Treille, nous entrons dans toutes les églises pour prier à « l’intention particulière » c’est vraiment édifiant. »

On trouve aussi des éléments intéressants sur un épisode de résistance patriotique, « l’affaire des cocardes ». Les sœurs Bornay de Lille mentionnent en mars 1915 (AD 80) : « Déjà depuis plusieurs jours déjà à Tourcoing et à Roubaix des femmes ornent leurs vêtements de cocardes tricolores. » Antoinette a recopié un tract reçu dans la boîte aux lettres familiale, celui-ci soulignant le caractère spécifiquement féminin de l’action (20 février 1915, p. 97) :

(…) « Halte-là ! Le sexe faible proteste n’ambitionnant pas la grâce toute germaine de nos voisins d’Outre-Rhin.

Montrons que nous restons vraiment Françaises et ne sortons pas Dimanche sans porter ostensiblement notre cocarde.

 L’arborer chaque jour et la répandre, ce sera notre victoire à nous.

 Vive la France ! »

L’exaltation patriotique et chrétienne chez la jeune fille bat son plein ce jeudi 26 février (p. 98) « Nous sortons de retraite, sanctifiées, prêtes à mourir dans le « boum » final puisque notre retraite a été une préparation à la mort possible. Cela ne nous empêche pas d’être très gaies. Nous continuons à porter nos cocardes, les officiers allemands sont de plus en plus furieux. Tout le monde nous arrête dans la rue pour savoir ce que signifie cet insigne. » Les Allemands font cesser le mouvement avec des menaces d’amendes et d’emprisonnement (p. 99) « L’affiche pour les cocardes est parue à Tourcoing. Ici, Lebas a écrit à Monseigneur Berteaux pour lui demander d’user de son influence pour faire enlever la cocarde aux élèves des institutions libres.»

Correspondance clandestine

La famille reçoit assez vite des nouvelles du père et des oncles, Antoinette fait mention de lettres clandestines, en général via la Hollande (p. 70, p. 77 ou p. 85) ; une rencontre avec des neutres hollandais permet aussi d’avoir des nouvelles, et on voit que c’est grâce à son réseau professionnel que la famille peut arriver, contrairement à la grande majorité des Roubaisiennes, à avoir rapidement des signes de vie de proches venant de l’autre côté des lignes  (p. 104, 21 mars 1915) « Au retour du salut nous trouvons chez tante Marie-Louise deux messieurs qui disent avoir vu nos pères. (…) Ce sont des Hollandais s’occupant de notre ravitaillement, venant tout droit de Paris où ils ont vu mon oncle Louis Toulemonde et oncle Pierre et Jean Lestienne. Le plus âgé tire son calepin de sa poche et commence sa litanie de renseignements. J. Toulemonde, bonne santé, va bien etc. »

Les évacuations

Comme dans les autres témoignages, le spectacle des premiers évacués (février 1915), des vieillards ou des indigents assistés, provoque horreur et pitié (p. 105) : « Encore s’ils allaient en France [ils y vont effectivement] mais la France et la Suisse n’en veulent pas et ils vont aller échouer dans un trou perdu en Allemagne pour bien montrer partout les affamés du Nord ! ». Classiquement aussi, l’attitude change radicalement à l’automne, on passe par tous les affres de l’espoir et de la déception en essayant d’être consignées sur la liste des évacuables. Antoinette, sa mère et ses sœurs partent en France via la Suisse en décembre 1915, en même temps semble-t-il que des tantes et des cousines. Le transfert est accueilli avec ferveur (p. 156, 14 décembre) « Le soir à 5 h les papiers arrivent nous sommes folles de joie. Quel beau cadeau le bon Dieu me fait pour mes 17 ans !! » Le voyage est épuisant mais à Annemasse tout le monde se retrouve (p. 164, 21 décembre) : « Les papas jubilent, les enfants sont fatigués, les mamans sont heureuses. C’est un bon moment. » Ce happy end, cette réunion harmonieuse des familles est très rare en 1915 ; les enfants Toulemonde ont pu tous être évacués car il n’y a pas de frère de plus de 13 ans (sept sœurs). À ce moment, les autres « papas » sont dans la tranchée, ou ont été blessés ou tués, ou faits prisonniers (beaucoup de nordistes pris dans la garnison de Maubeuge), et les hommes valides en zone occupée ne sont pas évacuables. D’après sa fiche matricule, Joseph Toulemonde père, classe 1896,  est sergent de réserve (1897), et a effectué des périodes : à 38 ans en 1914, ses 7 enfants lui font « gagner » des classes, et il n’est pas immédiatement convoqué comme territorial. C’est encore plus net pour les oncles Jean Lestienne (classe 1894, 6 enfants) et Pierre Lestienne (classe 1892, 16 enfants) ; ces hommes peuvent donc retrouver leur famille à Annemasse car ils ont réussi à fuir Roubaix en octobre 1914. Le journal reproduit dans le volume s’arrête avec ce rapatriement, et on sait que la diariste évoque ensuite sa vie dans Paris en guerre, avec un père souvent absent pour ses « affaires », celles-ci, non précisées, consistant vraisemblablement en reprise ou fondation de filatures textiles.

Donc un récit qui n’apporte pas d’innovations majeures par rapport à ceux, souvent plus longs, dont on dispose déjà, mais qui présente l’intérêt sociologique de bien montrer ce qu’est l’occupation vécue par une jeune fille de la couche supérieure de la société roubaisienne (14 juin 1915, p.125) : « Bonne maman a vendu Tom Pouce pour l’abattoir. Pauvre bourrique, vieux serviteur de la famille, souvenir vivant des heureux jours ! Quelle misérable fin d’une si belle existence. »

Vincent Suard (Mai 2026)

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Rouard Ulysse (1884 – 1914)

1. Le témoin

Ulysse Rouard est né en 1884 à Laviéville (Somme). À la mobilisation, marié et père de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l’école de Cavillon. Mobilisé au 272e RI comme caporal, il combat vers Virton, à la bataille de la Marne à l’Est de Vitry-le-François, puis en Argonne. Passé sergent le 23 septembre puis adjudant le 22 octobre, il est tué au Bois de la Grurie devant la Harazée le 1er novembre 1914.

2. Le témoignage

Murielle Lebrun a publié avec l’aide scientifique de Laurent Soyer « La mallette bleue d’Ulysse Rouard – un instituteur picard au front » aux éditions de la librairie du Labyrinthe (Amiens, 103 pages) en 2017. Son arrière-grand-père Ulysse Rouard a rédigé au jour le jour un carnet de campagne, et sa veuve Charlotte l’avait rangé dans une petite mallette, avec des souvenirs, des lettres de jeunesse et du front. La publication comprend une première partie de 1900 à 1914, où M. Lebrun présente des informations biographiques sur les débuts d’Ulysse, ainsi que son caractère volontaire ou ses convictions, marquées par l’engagement laïque ; viennent ensuite les deux carnets proprement-dits (été et automne 1914), entrecoupés de lettres du soldat aux siens, et enfin des informations sur le décès et la recherche de la sépulture. À noter un intéressant petit sujet de France 3 (2014) toujours disponible en 2026 : https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/2014/05/19/grande-guerre-l-odyssee-d-ulysse-480569.html

3. Analyse

Murielle Lebrun insiste au début du petit livre sur la jeunesse atypique d’Ulysse Rouard, forte tête à l’école Normale, pacifiste convaincu, anticlérical et marié civilement avant sa majorité. Les carnets de guerre de cet humaniste libre-penseur ne consistent qu’en une quarantaine de pages – il a été tué tôt – mais les notations sont denses et réfléchies ; il y a aussi des lettres, il écrit par exemple aux siens le 6 août 1914 depuis sa caserne d’Amiens (p. 29, avec autorisation de citation) « Il faut espérer que nos troupes de couverture seront assez fortes pour repousser l’Allemand et que la militarisation sera courte. » En effet, très souvent lors de l’évocation des opérations ou de ce qu’il éprouve pendant la campagne, ses remarques sont accompagnées du rappel de sa haine de la guerre, que ce soit en août, encore à la caserne (p. 31) -« La guerre est une invention diabolique. Quel sort affreux est réservé à cette chair à canon qui m’entoure et au-dessus de laquelle je m’élève, par la pensée que l’idéal de paix dont je rêve sortira forcément de la guerre. », en septembre, à propos du spectacle lamentable des réfugiés à Stenay (p.40) – « Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu’un militarisme outré a fermé à toute générosité. » – ou encore en octobre, peu avant sa mort (p. 64)  – « Encore 1 tué, Lefebvre 11e escouade, sa femme institutrice. Pauvre garçon ! Comme tout ce carnage me fait mal et pourtant il faut rester et vivre cette vie féroce, bestiale. Ah ! Qu’ils soient maudits ceux qui ont déchaîné de pareils maux. ». Pour lui, il n’y a par ailleurs pas de contradiction entre le combat patriotique assumé et son idéal de civilisation pacifique, il évoque (p. 37) s’il ne revient pas, la communication à faire à ses filles, selon laquelle « leur père chéri a été l’humble artisan fondu dans la grande famille française qui a fait le sacrifice de sa vie, de ses affections, pour la Patrie, pour l’humanité. » Au début du mois d’août, encore à la caserne, il a rapporté dans son carnet son sentiment selon lequel (p. 31) il était mort depuis le jour où il avait endossé l’uniforme, un état de mort qu’il espère temporaire en faisant son devoir : « J’ai assisté à ma propre mort. Ma femme et mes filles ont pleuré sur moi. Puissé-je, après avoir accompli tout mon devoir de soldat, revoir la vie, revivre comme par le passé.» 

Dans les nouvelles qu’il envoie à sa femme, il constate avec satisfaction ne pas trop souffrir physiquement des fatigues de la campagne, au contraire de certains soldats d’apparence robuste, mais qui faiblissent vite. Ses camarades souffrent beaucoup de l’absence d’alcool et de tabac, et il attribue ainsi à deux reprises son endurance à sa sobriété (il est par ailleurs chasseur) (p. 53) : « Je remarque en passant que les intellectuels résistent physiquement mieux que les manuels et j’attribue ce fait à la tempérance. » Il mentionne souffrir moralement de l’ignorance et de la grossièreté de ses camarades, mais heureusement (p. 42) son «escouade semble faire exception, ce sont tous de bons garçons sur lesquels j’exerce un certain ascendant moral, surtout en leur inspirant de la pitié pour les blessés et les prisonniers ennemis. » La vraie découverte des horreurs de la guerre a lieu le 10 septembre, lors des combats violents de la Marne, ils restent toute une journée tapis en rase-campagne en avant de leurs tranchées sommaires sous un bombardement continu et sous la pluie battante, puis ils peuvent reculer un peu pour s’abriter à la nuit (p. 47) : « Quelle nuit glacée sur le champ de bataille, des quantités de blessés et de tués sont restés là. Les blessés gémissent, se tordent, appellent (Maman). Oh ! Que c’est affreux. » Arrivé à la fin du mois de septembre, il estime que le plus dur est fait, et il espère voir revenir bientôt le temps de l’école, pour faire à ses élèves le récit de la campagne : c’est aussi dans ce but qu’il prend des notes journalières.

Les lettres d’Ulysse à sa femme débordent d’affection pour elle et leurs filles, et cette réaffirmation amoureuse lui donne du courage (p. 55, 28 septembre 1914, lettre ?) : « À aucun moment de la journée mon cœur n’est en défaut. Je revis en imagination ma vie auprès de vous et ce m’est très douce consolation dans mon triste isolement au milieu de mes compagnons. Je vous vois, je vous entends. Cent fois par jour, je suis parmi vous. » Lorsqu’il termine son premier carnet, il le confie à un camarade sûr, pour le remettre à sa femme s’il lui arrive quelque chose ; sur les dernières pages, arrivé dans la forêt de l’Argonne, il envisage sérieusement la possibilité de ne pas revenir vivant (19 octobre 1914 p. 67) : « croyez que si je ne devais pas vous revoir, ma pensée dernière, le dernier battement de mon cœur seront pour vous ; je partirai avec la suprême impression d’une vision charmante et ineffable, vos têtes aimées pour lesquelles je ne voudrais aucun chagrin dans toute votre existence  (…) Que je suis heureux de n’avoir que des filles. Ce mortel souci qui me ronge aujourd’hui, la guerre, et qui ne ronge que moi, combien serait-il plus grand encore s’il me fallait savoir un fils, la chair de ta chair, ô femmes adorée, souffrant de ce que j’endure. »

Dans le deuxième carnet, passé adjudant et chef de section, il mentionne ses préoccupations, son secteur dangereux et difficile à organiser, les ennemis agressifs et la responsabilité qu’il a vis-à-vis de ses hommes (p. 78) «que de soucis ! Il me faut réfléchir, voir, combiner pour ma section, les tirs, les distributions (…) Allons mon ami du courage, me dis-je à moi-même. Plus la tâche est lourde plus il faut se roidir. Du courage et nous vaincrons. » La dernière page du carnet est datée du 31 octobre 1914, et signale que les Allemands sont très actifs ; les documents officiels indiquent qu’il a été tué le lendemain 1er novembre, et qu’il est mort des suites de ses blessures. Son lieu de sépulture est inconnu, il a probablement été enterré dans le parapet d’une tranchée et la trace la tombe a été perdue.

Ulysse, un témoin vivant

La dernière partie du témoignage contient l’enquête de Laurent Soyer, qui reprend les éléments de la recherche de la sépulture, et la conclusion de la démarche de Murielle Lebrun, qui a été amenée à reprendre le contenu de la petite mallette bleue. Elle met en évidence les différentes étapes mémorielles, avec d’abord la veuve Charlotte, remariée en 1917 avec un ami proche d’Ulysse, veuf lui-aussi ; sa fille Liliane, qui fut une fidèle gardienne des choix politiques du défunt – son anticléricalisme notamment – et qui a transmis la mallette à Pierre, le petit-fils, plus indifférent, « peu concerné par le mythe familial » dans sa jeunesse. C’est l’arrière-petite-fille Murielle qui fait la synthèse, témoignant de manière subtile du poids un peu ambivalent qu’occupe Ulysse dans l’histoire de la famille (p. 98) : « La force d’esprit d’Ulysse, à travers l’homme qu’il fut et ses écrits, a marqué quatre générations ; Charlotte a conservé, Liliane a transmis, Pierre a appliqué et moi réactivé sa mémoire un siècle plus tard. Sacré parcours pour un homme mort si jeune. » Selon les desseins du combattant, les carnets ont été présentés dans les écoles de Mollens-Dreuil et de Oissy, où sont désormais scolarisés les élèves de Riencourt et de Cavillon.

Murielle Lebrun clôt sa démarche par un dialogue avec le défunt, disparu depuis plus d’un siècle. Elle montre que la figure d’Ulysse, transmise à travers les carnets, avec sa mort édifiante, et sa dernière pensée tournée vers les siens, a été un peu écrasante pour ses proches. Seuls les carnets étaient connus des descendants, et elle souligne que l’idéalisation liée au témoignage pouvait être (p. 101) « excluante pour les autres, souvent les suivants, car elle les enferme, les dépouille de ce qu’ils sont, en ne leur laissant aucun espace de respiration. » Les carnets présentaient en eux-mêmes une image très forte, mais cette « figure du commandeur » était aussi un peu envahissante. Aussi, ajouter des lettres de jeunesse, décrire la fougue amoureuse, évoquer le combat politique, citer la tendresse des lettres de guerre… tous ces ajouts ont permis de libérer les descendants. Murielle Lebrun conclut en s’adressant à Ulysse (p. 101) : « l’idée a germé d’inclure le jeune homme parce que ces carnets sans toi, tel que tu étais, n’avaient plus de sens », et c’est donc une quatrième génération apaisée qui termine ainsi ce précieux petit recueil.

Vincent Suard (mai 2026)

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Henrio Louis (Herrieu Loeiz) (1879 – 1953)

1. Le témoin

Loeiz Herrieu (Louis Henrio en français) nait en 1879 dans une famille de cultivateurs bretonnants. Catholique conservateur, il se consacre avant la guerre à la promotion et la défense de la langue et de la culture traditionnelle bretonne, animant à partir de 1905 le mensuel Dihunamb ! (« réveillons-nous!»). Le Barzh Labourer (le « barde paysan ») correspond avec toute la Bretagne, tout en vivant chichement de sa petite ferme au Cosquer (Lanester). Il sert presque toute la guerre au 88e RIT puis passe en 1918 dans un bureau de l’intendance, il est démobilisé en février 1919. Poursuivant après-guerre l’animation de sa revue, mais en proie à des difficultés matérielles et de plus en plus amer à cause de l’échec du « réveil » – attirance pour la ville, francisation culturelle et nationalisme tricolore des anciens combattants bretons – il s’enferme dans un élitisme culturel et se rapproche des positions du Parti National Breton : en 1946 il est condamné pour « avoir sciemment apporté une aide à l’Allemagne et porté atteinte à l’unité de la nation en militant au sein du P. N. B., organisme de collaboration (…)» à la perte de ses droits civiques. Décès en 1953, un an après l’amnistie.

2. Le témoignage

Le tournant de la mort (Kamdro an Ankou) a été publié aux éditions Tir par les soins de Daniel Carré (Rennes, 2015, 499 pages) ; celui-ci a soutenu une thèse de doctorat sur Loeiz Herrieu en 1999, et a traduit en français ces notes de guerre. Elles avaient été revues et publiées par épisodes dans Dihunamb ! vers les années 1929 – 1933. Le livre est accompagné d’un dossier scientifique qui éclaire ce témoignage hostile à la guerre d’un genre très particulier. On évoquera aussi très succinctement le recueil de la correspondance de Loeiz envoyée à sa femme Loeiza (Et nos abeilles ?, Éditons Tir, Rennes, 2016, 625 pages). Ce corpus établi et traduit par Daniel Carré couvre toute la guerre, et c’est aussi la correspondance 14 – 18 la plus importante en langue bretonne disponible à ce jour.

3. Analyse

Merci à Daniel Carré pour ses éclaircissements (mars 2026)

a. Un territorial décrit sa guerre

Le tournant de la mort décrit les arrières immédiats ou plus lointains du front, et les faits saillants des journées de l’auteur; sergent-fourrier chargé des écritures de la compagnie, il s’occupe aussi des effectifs, des approvisionnements, et il supervise les cuisiniers. Il dit au début des carnets écrire (p. 9, avec autorisation de citation) : « sans autre motif que de décharger mon cœur et de laisser à mes enfants une preuve de cette vie misérable que nous avons mené pendant si longtemps. » Consciencieux dans le service, il travaille beaucoup, n’évoque pas la camaraderie et semble volontairement assez isolé ; aimant écrire, avec sa production pour le service, ses carnets et sa correspondance, il « noircit du papier du matin au soir ». Ses descriptions sont précises et vivantes, par exemple ici avec les déplacements fréquents de son bataillon (janvier 1915): « Ici, comme à chaque fois que nous arrivons quelque part, il faut commencer par nettoyer. Du fumier, du pain, des os, des vêtements pouilleux, des cartouches, de vieilles godasses, etc. Voilà ce qui nous attend. » Il montre les difficultés de sa fonction, mettant en scène par exemple (p. 76) la recherche inquiète, dans l’urgence, de cantonnements dans le noir, le froid et la pluie, mal reçu qu’il est par les villageois et s’exposant  à une chute fatale à travers le plancher pourri de granges à demi détruites. Si on excepte le danger direct de la première ligne – ce n’est pas rien, il en est conscient – les conditions matérielles offertes à ces territoriaux du 88e RIT sont difficiles lors des dix-huit premiers mois de la guerre (p. 187) : « On ne peut comprendre, sans avoir partagé notre triste état, l’angoissante détresse qui s’attache à ce constat si simple : « Il pleut !… » Bien souvent, nous préférerions entendre crier : « Marmite ! » ». En 1918, entré dans les services de l’intendance coloniale, il acte le fait que son travail de bureau n’a plus grand-chose de guerrier.

b. Hostilité à la guerre

Du début du conflit à 1919, l’hostilité à la guerre de Loeiz Herrieu ne varie pas. Parlant peu des Allemands, il n’évoque pas non plus le sens de la guerre : il ne cherche pas à échapper à ses obligations, mais sa patrie à lui est la Bretagne. En mars 1915 il évoque des conversations avec des soldats du Midi (p. 79) « On a évoqué la guerre qui n’en finit pas. Et eux de se demander pourquoi on les avait envoyés défendre un pays qui n’est pas le leur. (Et nous, alors !) Tous en ont assez de cette vie et ne parlent que de s’éloigner du front, à n’importe quel prix. » (…) « Si je demandais aux hommes qui, parmi eux, est volontaire pour rester ici tenir tête aux Allemands, je serais bien étonné d’en trouver vingt dans toute la compagnie. Bien sûr, ce n’est pas ce que nous racontent les journaux !… » En juin 1916, il évoque la mort du sergent Mougin (p. 200) « Je n’ai pas rencontré beaucoup de patriotes comme lui, réellement amoureux de la France. » Son attitude par rapport aux officiers est presque toujours défiante, souvent hostile (février 1917, p. 257) : « On écrit dans les journaux que les soldats et ceux qui les commandent s’aiment comme des frères. Qu’ils viennent donc voir ! En vérité, l’homme est ici un loup pour l’homme ; tout particulièrement celui qui détient un pouvoir sur les autres. »  La conclusion du livre, rédigée tardivement (après 1933) et marquée par une grande amertume, résume son sentiment (p. 461) : « Je n’ai rencontré que quelques rares exceptions qui disaient verser leur sang par amour de la France. La plupart, s’ils souffraient et mourraient, c’était plutôt contrains et forcés, en haïssant ceux qui les avaient jetés dans la tuerie. » Il dit par ailleurs faire son devoir et il est bien noté.

c. Une religion déterminante

Ses carnets évoquent souvent sa pratique religieuse assidue, mais ses mentions contestent la thèse du regain religieux, au moins pour les Bretons qu’il peut observer. Les cérémonies sont peu fréquentées (décembre 1914, .p 68) « Peu d’assistance à la messe. (…) Et puis, les Bretons délaissent facilement leurs devoirs religieux une fois loin de chez eux.» À Artonges (Aisne) après la Toussaint 1917 (p. 338), il calcule le 4 novembre : « Il y a bien ici près de 600 baptisés, civils et militaires confondus. Ils ne sont pas 50 à fréquenter régulièrement l’église. Aujourd’hui, en tout cas, je n’en ai compté que deux ou trois. » Et dans sa conclusion des années Trente (p. 462) : « Ceux qui attendaient de la guerre qu’elle favorise le retour du religieux étaient bien peu clairvoyants. Ils peuvent constater aujourd’hui combien ils se trompaient. »  Quelques évocations sont très travaillées à l’écriture, par exemple le récit de sa visite de la cathédrale de Reims en octobre 1914  (p. 43) « Ses antiques vitraux, si gais, aux couleurs si douces, les voilà maintenant sur le pavé, brisés. Le sol est tout coloré (…) Nous voilà soudain sans voix, muets, incapables de trouver de mots assez forts pour traduire ce qui nous oppresse l’âme. Nous marchons lentement, le plus légèrement possible, comme si nous piétinions quelque chose de vivant. Nous avons conscience que, sous les clous de nos godillots de soldat, c’est la Beauté elle-même que nous foulons.» Daniel Carré, qui a pu comparer carnets et version publiée, signale cet effort d’écriture, comme aussi pour cette dernière messe de soldats de l’active avant l’attaque de Champagne (19 septembre 1915, p. 128). Pour une absolution collective, l’aumônier demande aux hommes de se mettre à genoux en leur demandant dire l’acte de contrition : « Avec un bruit semblable à celui d’une grosse marmite s’écrasant au sol, tous tombent à genoux. Aussitôt, l’aumônier, debout contre l’autel, lève la main au-dessus de cette jeunesse condamnée à une mort prochaine et trace sur elle le signe de croix. » (…) « Les rayons du soleil couchant traversent l’église, la coupant par le travers : l’éclatante lumière réfléchie par la blancheur du mur génère une clarté un peu blême qui accentue la pâleur des visages marqués par l’angoisse. On dirait une assemblée de trépassés… »

d. le courrier      « Et nos abeilles » Correspondance,  second ouvrage (625 pages)

On possède des lettres et des cartes que L. Herrieu a envoyées à sa femme, son épouse étant sa seule vraie confidente, et on peut signaler quelques domaines d’intérêt ;

* Une correspondance en breton, ce qui est rare puisque les Bretons bretonnants apprennent à écrire en français, et c’est le français qui vient naturellement dans les lettres des autres témoins.

* D. Carré signale qu’il n’a pas eu connaissance de reproches fait à L. Herrieu par la censure pour avoir utilisé une autre langue que le français ; il est aussi vraisemblable que le contrôle postal était extrêmement lâche pour ces territoriaux.

* On retrouve les thèmes des carnets, par exemple la critique de la guerre, ici dans une sphère domestique, à l’occasion de Noël 1916 (p. 306) : « Achète aux enfants le moins possible de choses qui rappellent l’armée, les militaires. La guerre n’est pas une chose honorable, et puis, être soldat, c’est comme être malade. »

* Très curieusement, il refuse de partir en permission, et n’en prend pas une seule de toute la guerre. Sans comprendre tout à fait sa position, on peut en présumer les causes :

– en refusant la permission, il refuse une forme de corruption qui vise à le manipuler (p. 108, juillet 1915) « Quelle joie chez ceux qui ne cherchent pas à voir plus loin ! Quant à moi, j’aurais plutôt tendance à considérer ce droit à permission comme un mauvais présage. Voudrait-on acheter notre patience qu’on ne s’y prendrait pas autrement.»

– personne au pays ne comprend son attitude, Loeiza est effondrée, le pays jase, des proches essaient de le faire changer d’avis, mais sans succès.

– il est têtu, ne change jamais d’avis une fois sa décision prise, se braque : on le dirait aujourd’hui profondément psychorigide.

– avec sa femme, il est souvent tendre et aimant, mais il fait aussi preuve de dureté dans ce conflit « des permissions », révélant une tendance manipulatrice et complètement égocentrique, « ses avis sont souvent des injonctions » (D. Carré).

e) Un conflit de génération     retour au volume Le tournant de la mort Carnets

L. Herrieu n’est pas « âgé » à proprement parler, il a 37 ans en 1916, mais ce sont ses 5 années d’engagement dans la marine (1899-1904) qui lui font « gagner » des classes en l’ancrant dans la territoriale ; il n’empêche que ce moraliste n’aime pas les jeunes soldats, il réprouve leur grossièreté et leurs centres d’intérêt très limités (1918, p. 368) « À table, il n’est d’autre sujet de conversation que ces mêmes obscénités. » ; il n’est pas rare dans les témoignages de territoriaux de rencontrer un agacement, voire une franche hostilité envers les soldats plus jeunes ; ici ce sont des sous-officiers de son âge (p. 374) : « ils s’élèvent contre tout : ils sont pour qu’on mette fin à la guerre immédiatement (mai 1918) quoi qu’il puisse en coûter ; ils ne veulent pas verser la moindre goutte de sang pour l’Alsace et la Lorraine (…) Dieu en prend aussi pour son grade, c’est lui qui a voulu la guerre ! (…). Barbusse a écrit dans son livre, si souvent marqué au coin de la vérité, qu’il n’avait jamais rencontré un homme riche sur le front : l’homme sage doit y être aussi rare… » Le conflit de génération n’évolue guère lors de l’occupation de l’Allemagne (arrivée de jeunes classes en 1919, p. 448)  « impossible de converser avec eux : la nourriture et les femmes évoquées, quelques grossièretés débitées, et voilà que leur sac est vide ! Ils n’ont plus rien à dire ! »   Il  déplore aussi la décadence des mœurs de femmes des « pays » de l’arrière, l’Aisne par exemple : rappelons que les carnets sont publiés d’abord par fragments dans Dihunamb !, et que des curés de paroisse représentent une proportion non négligeable des lecteurs de cette publication.

f) un passé breton mythifié comme grille de lecture du monde contemporain     

Chez L. Herrieu, l’univers de référence, d’évaluation éthique ou qualitative est de manière univoque la patrie bretonne, dans une version conservatrice mythifiée, et c’est aussi à cette aune stylistique que le barde « des obus » décrit par exemple la préparation d’artillerie de l’offensive de la Somme le 1er juillet 1916 (p. 201) « Imaginez entendre, en même temps, des milliers de chats qui miaulent, des ruchées d’abeilles affolées qui bourdonnent, des centaines de trains qui brinquebalent sur un pont métallique, le tonnerre qui craque sans désemparer, le plus furieux vent de galerne qui hurle en drossant les vagues de l’océan sur les rochers des côtes bretonnes, vous n’aurez encore qu’une idée approximative du tintamarre infernal dans lequel nous sommes. » Les Parisiens sont détestés pour leur bas niveau moral, les Méridionaux en prennent aussi pour leur grade, et les Nordistes n’étant pas oubliés (Cantonnement dans l’Oise, vers Noël 1916, p. 250) : « Ceux qui ont laissé le plus mauvais souvenir sont cependant des soldats originaires du Nord. Une fois ivres, ils agressaient les femmes jusque dans les maisons, la nuit ; ils faisaient boire les enfants. Honteux ! »

A contrario, la découverte de l’Alsace est pour notre diariste un enchantement. En mai 1917, à Dannemarie qu’il persiste à appeler Dammerkirch (respect régionaliste bien exceptionnel), il admire la façon dont les paroissiens se dirigent vers l’église lors du Mois de Marie (p. 294) : « Après [la messe], hommes et femmes, jeunes et vieux, s’assoient sur le seuil de leur maison, ou sur des bancs qu’on tire près de la porte, pour deviser et plaisanter en toute honnêteté. » (…) En cela, force est de reconnaître que les Alsaciens ressemblent aux Bretons. Cependant, il me faut bien aussi l’admettre, ils se comportent bien mieux que nous. [l’auteur évoque souvent sans l’occulter l’alcoolisme de beaucoup de ses compatriotes] Comment cette vie droite et rangée pourrait-elle plaire à nos Parisiens et à nos méprisables petits messieurs du régiment ? Ils ne peuvent admettre qu’on puisse prendre sur terre d’autre plaisir que celui auquel s’adonnent les chiens ! On s’est bigrement accroché là-dessus à table ! » Cette admiration se retrouvera plus tard dans le Palatinat occupé. Ainsi à Pirmasens (décembre 1918, p. 426) « On voit tout de suite que le peuple d’ici n’a pas été contaminé, qu’il est demeuré religieux.» Il constate aussi qu’en Allemagne, les rues grouillent d’enfants (Kaiserslautern, 3 janvier 1919, p. 431) : « En les voyant plus nombreux que nous je ne puis m’empêcher de dire à mes camarades : « Dans vingt ans, ce seront ceux-ci qui vaincront la France ! » [mention présente dans les carnets originaux]. Il échange avec les familles qui le logent (p. 445), « Pour des barbares, ces gens nous valent largement » et son expérience de l’Allemagne n’est pas celle de la Bochie d’autres occupants français. Inspiré par ses lectures de Frédéric Le Play (1806 – 1882), promoteur d’une sociologie conservatrice, il classe les régions qu’il découvre entre « bon pays » (Bretagne, Alsace, Palatinat), c’est-à-dire ruraux, pratiquants sur le plan religieux et respectant la famille, et pays « perdus » (décadence des valeurs religieuses et familiales, attirance vers la ville). D. Carré explique que notre diariste vit dans un monde profondément biblique, avec une vision manichéenne, marquée par l’épreuve et la rédemption, « nous sommes, à l’évidence, bien loin de toute analyse, de toute conceptualisation politique. »

Alors Loeiz Herrieu est-il un bon témoin ? Oui, il produit sans aucun doute un récit de premier ordre pour documenter une expérience de territorial sur la durée du conflit, avec une grande qualité d’écriture, en précision comme en force d’évocation. Notre diariste a certes été surtout secrétaire, et pas terrassier ou porte-faix comme la majorité de ses camarades, mais cela ne diminue en rien la qualité du document. Se pose ensuite la question de la représentativité du témoignage; notre homme lit le monde à travers un système d’interprétation rigide, et il note surtout ce qui conforte ses préjugés. Ainsi, ses écrits montrent qu’il ne comprend pas la complexité de la société, ses évolutions et disons-le la modernité. Si rien ne permet de mettre en doute l’hostilité précoce au conflit qu’il décrit souvent chez de nombreux camarades quadragénaires, son rejet de la guerre à lui est particulier, politiquement radicalement opposé à celui des pacifistes socialistes, par exemple. Ainsi, le caractère original de ce témoignage réside dans une critique de la guerre au nom d’une Bretagne « patrie incarnée » ; si on rencontre parfois un refus méridional de défendre un pays qui n’est pas le sien, en général les concepts politiques – hors socialisme – restent assez flous : je n’avais pas encore rencontré de refus basé sur un système aussi élaboré d’argument régionaliste. En cela ce témoignage est atypique.

Vincent Suard (mai 2026)

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Arnout Jules (1901 – 1988), Beck Marie (1893 – 1973) et 63 autres témoins

Témoignages de la Grande Guerre – Groupe du Onze novembre

1. Les témoins

Les femmes et les hommes qui témoignent dans ce recueil sont essentiellement des Belges, civils déplacés en Flandre, réfugiés en France ou soldats combattants ; la plupart sont originaires de la région rurale de Heuvelland, dans le Westhoek belge néerlandophone. On peut aussi désigner cette région comme de la partie belge du nord des Monts de Flandres, de Poperinge à Ypres. D’autres témoins du recueil, moins nombreux, sont anglais, français ou allemands.

2. Le témoignage

Dans les années soixante, le projet de développement rural Opbouwerk Heuvelland a pris l’initiative d’associer des jeunes de cette région rurale, qui correspondait à l’arrière-front de 1914 à 1918, à une commémoration du 11 novembre (1977), en y associant des témoignages d’anciens, hommes et femmes qui avait connu le conflit dans ces villages. Devant le succès de la démarche, des témoignages complémentaires furent collectés et ont donné lieu à une publication en flamand : Van den Grooten Oorlog, (Éditions Malegijs, 1978). Le présent livre, Témoignages de la Grande Guerre, sous-titré Des hommes et des femmes, des Belges, des Français, des Britanniques et des Allemands racontent la Première Guerre mondiale, révisé et complété, en est la traduction (2016, Éditions Malegijs, 365 pages). Ces témoignages recueillis par le Groupe du Onze novembre ont été adaptés et transcrits par Marieke Demeester et traduits du néerlandais par  Noëlle Michel.

3. Analyse

Le recueil expose ici la transcription d’entretiens menés avec la génération de ceux qui avaient de 10 à 20 ans au moment de la guerre, avant qu’ils ne disparaissent progressivement au début des années 80. De nombreux thèmes sont abordés, comme la déclaration de guerre, l’invasion, la vie à proximité du front, ou la fuite comme réfugiés. On peut citer pêle-mêle le sort des habitants d’Ypres, le destin des Belges en Normandie, les fructueuses relations avec les Anglais pour certains, le quasi-esclavage agricole mis en place par les Allemands pour d’autres, les pénuries, les prix, la mortalité importante par maladie, le déminage en 1919…

Le recueil est particulièrement dense pour le début de la guerre, et on peut évoquer le traumatisme de l’arrivée des Uhlans (chapitre : les voilà !). Julie Cattryse (13 ans en 1914, p. 32) témoigne (avec autorisation de citation): « Les premiers soldats étaient à peu près cinquante, de grands hommes montés sur de grands chevaux (…) Partout où ils arrivaient sur leurs grands chevaux, les gens mouraient quasiment de peur. » Si les habitants sont très surpris par l’éclatement de la guerre, tous connaissent au début de septembre les atrocités allemandes de la fin du mois d’août. J. Cattryse raconte que des Allemands entrent chez son grand-père, un soldat demande du pain (p. 33) « on arrivait bien à le comprendre, il parlait presque comme nous. » Un des soldats veut emballer son pain et voit une moitié de journal, s’en sert, et quand il le retourne, lit : « « Barbares allemands à Malines » Il a sursauté. « Pépé, ce n’est pas vrai. Si tu as encore des journaux de ce genre, brûle-les avant que d’autres Allemands arrivent. » Il a déchiré l’article. « Si les civils n’avaient pas jeté de vitriol pour blesser les soldats allemands, ceux-ci n’auraient rien fait. » Gaston Boudry, 13 ans, évoque la progression des uhlans entre les villages (p. 34) « Quand ils voyaient quelqu’un dans la rue, ou un fermier dans ses champs, ils disaient : « Mitkommen ». Viens. Si on ne venait pas avec eux, ils tiraient. Quand on les avait accompagnés assez loin, ils disaient : « tu peux partir. » C’était un moyen d’avancer sans se faire tirer dessus. » À Westhoutre, le garde champêtre tombe sur les Uhlans alors qu’il a gardé son uniforme et son révolver de fonction : il est attaché à la porte du cimetière et exécuté ; (Oscar Ricour, 22 ans, p. 40) « Les habitants étaient horrifiés, comme vous pouvez l’imaginer. Personne n’osait plus sortir. Personne ne voulait donner un coup de main pour enterrer le garde champêtre. C’est le bourgmestre et le curé qui l’ont enterré. » On peut clore ce thème des débuts avec Fernand Denuwelaere (14 ans à l’époque, p. 50) « Les premiers Allemands, c’était des uhlans. Des prisonniers qu’on avait libérés » (…) plus loin il évoque le retrait allemand après leur avancée maximale « Un prince allemand a été tué [Maximilien de Hesse]. Un Anglais s’est faufilé à travers un champ de betterave jusqu’à l’abbaye [du Mont des Cats]. Le Prince se trouvait sur l’escalier, sa tête dépassait du mur et l’Anglais l’a abattu. Un seul coup et il était mort. » Enfin il termine par l’évocation des espions allemands avant la guerre, ceux-ci faisaient du colportage dans la région pour des outils en acier, pioches et faux, et « se promenaient par tous les petits chemins. Mais c’étaient des espions. En fait c’étaient des officiers. On s’en est aperçu à Reningelst. L’un des officiers a dit à un type qui n’avait pas payé sa pioche : « Vous devez encore me régler une pioche. » C’est comme cela qu’on a su. » Ce propos est intéressant, car le témoin, très certainement sincère, et qui a dû raconter cette histoire à de nombreuses reprises, commet trois erreurs : les uhlans ne sont pas des repris de justice libérés, le Prince allemand est mort en un jour et demi, la nuit, d’une blessure au ventre, et il n’y a probablement eu qu’un seul uhlan colporteur d’outils agricoles avant la guerre ; on peut remonter la rumeur grâce au récit de Julie Cattrysse. Les Uhlans sont entrés dans la maison communale d’Aartijke, qui est en même temps une auberge (p. 32) « Les soldats allemands ont commandé une bière. Léonie, la patronne de l’auberge, était livide de peur. On avait raconté tant de choses à leur sujet. Elle tremblait comme une feuille. L’un d’eux lui a dit : « Mais Léonie, tu ne vas quand même pas me dire que c’est la peur qui te rend aussi pâle ? » Elle l’a regardé sans comprendre, alors il a enlevé son bonnet et son uniforme ; (…) elle l’a reconnu. Une semaine avant le début de la guerre, il avait encore logé à l’auberge. (…) » Cette anecdote du voyageur de commerce allemand s’est ainsi transformée en une cinquième colonne avant l’heure, formée d’officiers espions.

On peut citer quelques thèmes sans développer :

Les réfugiés belges

* L’importance de la Normandie pour le regroupement des Belges, des familles et la possibilité d’y travailler, dans les arsenaux, les usines, et aux champs. 

* Le fait que les réfugiés belges n’ont pas droit à l’allocation lorsqu’ils restent à proximité de la frontière, pour les obliger à se disperser plus loin en France ; Henri Demey, 15 ans en 1914, l’évoque (p. 91) :« Dans tout le nord de la France, de Dunkerque à Hazebrouck, les gens parlaient encore flamand, à l’époque (…) L’abbé Lemire, député d’Hazebrouck [a fait] son discours à la Chambre : « Les réfugiés belges sont tous des Flamands. Ils ne parlent pas français. À part quelques exceptions. Ils voudront tous rester dans le nord du pays, à cause de la langue. Mais cette région est surpeuplée, la France est grande et on manque de gens ailleurs beaucoup plus que dans le Nord. Je propose de ne pas payer d’allocations aux réfugiés belges qui restent dans le département du Nord. Tous ceux qui le veulent pourront rester, mais ils devront se prendre en charge eux-mêmes. » L’allocation est toutefois aussi attribuée aux Belges du Nord à partir de 1916, le souci d’équité l’emportant.

* en cas de conflits (trois mentions), des Belges sont traités de Boches,  (Martha Brion, 6 ans en 1914, p. 93) « Quand on se disputait à l’école, les autres enfants avaient aussi vite fait de nous traiter de sales Boches. Les garçons comme les filles. Mais on ne se laissait pas faire, on se battait. Pourtant, il faut quand même dire que la plupart des Français étaient gentils et que nous étions bien vus. » De même Jules Leroy (p. 94) confirme la bonne réputation des Belges au travail: le père de la fermière dirigeant la ferme de l’Eure où les parents de Jules travaillaient disait souvent : « Personne ne fait mieux le travail que les Belges, mais on ne peut rien leur demander le dimanche. Le dimanche, ils ne veulent pas travailler. Ils vont à la messe. Et toute la journée bien lavés et bien rasés, bien habillés, à fumer des cigarettes… »

Les Français

* Les soldats français, les premiers, ceux de l’automne 1914, étaient des « pauvres diables », et n’avaient rien pour s’abriter, alors que les Anglais étaient riches, avec de grandes tentes et des baraques. (André Houwen, p. 108)

* « Les Français dormaient dans une porcherie aux tuiles disjointes, la neige rentrait dans le bâtiment. Les soldats se serraient deux par deux les uns contre les autres pour se réchauffer. Ils n’avaient qu’une seule couverture par personne. Ils venaient d’une région où il faisait chaud, dans le sud de la France. Ils n’avaient pas l’habitude du froid, et l’hiver était très rigoureux. »  (Georges Deconinck, p. 109)

Les Anglais

Pour les civils qui réussissent à rester à proximité du front anglais, Maurice Liefoohghe affirme (p. 121) : « Tout le monde gagnait très bien sa vie. On travaillait tous pour les soldats. Réparer les routes, couper du bois pour faire des piquets destinés à étayer les tranchées. On a abattu presque entièrement les bois du Mont Rouge, du Mont Noir et du Mont des Cats.» Marie Beck et Julienne Deweerdt racontent que les cafés de leurs parents faisaient des affaires, et Florent Denuwelaere évoque p. 121 le commerce des dentelles, que les Anglais demandaient « For the Ladies ». « Presque toutes les femmes avaient appris à en faire à l’école dentellière. (…) Les dentellières ont fait de bonnes affaires pendant la guerre. Quand elles avaient fait un bon bout de dentelle, elles le coupaient et le vendaient aux Anglais. Et eux l’envoyaient en Angleterre. » Theoffiel Boudry renchérit p. 125 : « Grâce aux Anglais nous ne manquions de rien. » Nos témoins, souvent enfants à l’époque, éprouvent paradoxalement, à l’évocation de cette période difficile, une sorte d’unanimité euphorique à se remémorer les Anglais, ils les associent aux friandises que ceux-ci leur distribuaient volontiers, « Les enfants et les soldats…impossible de nous chasser de là ! » (Michel Hardeman, p. 158), « Pour nous les enfants, c’était une époque formidable ! » (Clara Vaneechoutte, p. 159). C’est évidemment un son de cloche différent pour les témoins restés du côté allemand, il y a le travail forcé et sous-payé, mais c’est d’abord la disette qui va s’aggravant qui marque les récits.

Jeunes femmes

Julie Derynck vivait en secteur allemand (p. 167) : « J’étais une jeune fille de seize ans lorsque la guerre a commencé et j’avais vingt ans quand elle s’est finie. Les Allemands avaient des supérieurs sévères. Ils étaient très disciplinés. (…) Ma mère était très stricte. Lorsqu’on était dans l’étable à vaches et que les soldats demandaient : « Où sont les Mädels, les filles ? » elle répondait : « cela ne vous regarde pas ! » (…) Les soldats devaient laisser les filles tranquilles. Évidemment, certaines fréquentaient des soldats allemands, et il y en a même qui ont eu un enfant. Mais si vous n’étiez pas intéressée, ils vous fichaient la paix. »

On terminera l’évocation de ce recueil très riche avec Jules Willaeys (p. 346) : « Après la guerre, je pouvais passer des journées entières à raconter ce que j’avais vécu au front. J’ai déjà mentionné que j’étais un très bon tireur. Mais quand je commençais à en parler, ma mère disait : « Tais-toi, mon garçon, c’était aussi des enfants de quelqu’un. » »

Vincent Suard (mai 2026)

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Famille Quey (10 témoins)

Lovie, Jacques, Poilus savoyards (1913-1918). Chronique d’une famille de Tarentaise, Montmélian, imprimerie Arc-Isère, 1981, 247 p.

1. Les témoins

La famille Quey est composée de :
– Alexandre Quey, né le 21 juin 1867 (ou le 23 juin 1869 p. 13). Il meurt en juin 1940 à Aime (Savoie) en exode. Marie-Euphrasie Rullier, son épouse, née le 23 février 1865. Elle meurt le 25 avril 1938. Ils se marient le 16 octobre 1890 et ont 7 enfants :
– Joseph-Antoine, né le 20 janvier 1892 à Versoie, tué à Mandray (Vosges) le 10 septembre 1914 (Delphin verra son cimetière au col de Mandray le 18 juin 1915, p. 91)
– Marie-Marguerite-Aline, née à Versoie le 12 juillet 1894. Elle meurt en 1935.
– Delphin-Athanase, né à Versoie le 13 octobre 1895. Il se marie en 1924 et meurt le 20 août 1945.
– Jean-Pierre-Marius, né à Versoie le 22 mars 1897. Marié, il décède le 11 mai 1953.
– Marie-Adeline, née à Versoie le 13 mars 1900, mariée à Louis Labbé, meurt le 13 octobre 1968.
– Gaston-Emile-Roger, né à Versoie le 27 mai 1904
– Aurélie (ou Amélie)-Léa, née à Versoie le 18 (ou le 19) octobre 1905. Elle meurt le 6 mai 1937.
Sont également représentés Nazaire Rullier, frère d’Euphrasie, et Antoine-Maurice Marchand, un voisin de la famille, né à Versoie le 11 (ou le 12) avril 1884, fils de Constant Marchand et de Marie-Josephe Gaimard. Il deviendra adjoint au maire de Bourg pour le hameau de Versoie après-guerre et meurt célibataire le dimanche 23 décembre 1923, projeté contre un arbre au cours d’une avalanche.

Joseph Quey est mobilisé au 13e BCA (14e CA, 28e division, 56e brigade), caserne Curial à Chambéry. Des lettres de lui sont reproduites du 5 novembre 1913, date à laquelle commence son dressage au bataillon, au 9 septembre 1914, veille de sa mort à Mandray le 10 à 8 heures du matin. Sa fiche Mémoire des Hommes n’a toutefois pas été retrouvée. Ses 17 lettres témoignent du dressage du chasseur, du comportement des officiers, eux-mêmes dressés par le feu (p. 111), et de la relative carence nutritionnelle de l’intendance militaire, dans lesquelles lettres la faim revient souvent.

Maurice Marchand est affecté quant à lui comme muletier à la 5e puis 4e compagnie du 2e puis 1er bataillon du 97e RIA. Blessé en octobre 1914 par un éclat d’obus au bras, il avait été pensé mort par son adjudant qui s’apprêtait à envoyer un mortuaire. Il reçoit en juin 1915 un coup de pied de mulet qui le fait saigner. Il en dit : « on n’est plus dur que le fer tu sais ! – et on guérit comme le diable » (p. 88). Il sera à nouveau blessé, omoplate de l’épaule fracturée, lors d’une chute de voiture, en janvier 1916, puis il reçoit un éclat d’obus à la tête le 17 mars suivant, sous les murs du fort de Vaux. Il est trépané le 15 avril pour ôter des esquilles. Après sa blessure, il intègre le dépôt à Albertville ou Chambéry et il semble qu’il ne retournera jamais au front.

Delphin entre plus tardivement dans la guerre. Il est mobilisé peu après le 15 décembre 1914 et intègre d’abord le centre d’instruction de Bollène, dans le Vaucluse, à la 12ème escouade de la 11e compagnie du 22e BCA. Il continue sa formation dans la vallée de la Maurienne à Modane avant d’arriver sur le front de Vosges, à la Croix le Prêtre de la Cote 766, début juin 1915, avec la 22e compagnie du 62e BCA. Il fait plusieurs secteurs sur la montagne, tant sur le versant lorrain qu’alsacien. Le 14 avril 1917, il dit avoir quitté le fusil mitrailleur, « une saleté complète », et on le retrouve quelques jours plus tard colombophile à la Section Hors Rang du 62e BCA, du côté de Reims. Il est légèrement blessé le 17 janvier 1917, atteint par un éclat d’obus dans l’épaule. Delphin conseille son frère, qui ne rejoindra le front qu’à partir de 1917, d’éviter l’engagement, de ne pas craindre les punitions, de tricher voire de simuler la folie (p. 157).
La plupart des lettres émanent finalement de Maurice Marchand et de Delphin Quey.

2. Le témoignage
Au cours de travaux de réparation à la suite de l’acquisition d’une maison de la famille Quey dans le hameau des Granges à Versoye (ou Versoie) (Isère), en bordure du Torrent des Glaciers au nord de Bourg-Saint-Maurice, dans la vallée de la Tarentaise, un corpus de correspondances est découvert. Jacques Lovie présente ainsi 320 lettres de cette famille, échangées au cours de la période allant de l’été 1913 au 10 novembre 1918.

3. Analyse
Issue d’une famille rurale de montagnards alpins de la haute vallée de la Tarentaise, cette correspondance, très familiale et domestique, apporte peu d’informations à l’Historien. Les opérations militaires n’y sont pas évoquées, les lieux d’affectation sont peu décrits et le front souvent placé en filigrane. L’ouvrage présente toutefois l’intérêt d’entrer dans l’intimité d’une famille montagnarde, avec ses problématiques rurales, milieu âpre, dans la guerre.

La plupart des lettres sont écrites de manière phonétique ou usant de patois éclairant sur le niveau de langage de la famille Quey. Peu de lieux sont cités, en Alsace ou dans les Vosges, le plus souvent mal orthographiés mais heureusement rétablis par le présentateur. De fait, le corpus de correspondances révèle des échanges le plus souvent familiaux et domestiques ou la guerre est peu citée, rarement expliquée et les considérations d’opérations militaires générales absentes, démontrant que cette compréhension de l’environnement est secondaire chez les différents témoins. Par contre, la dureté de la guerre sur le « dressage » et l’aliénation du soldat, tant avant-guerre que dans celle-ci, est bien absente dans les correspondances, sur toute la continuité des lettres de Delphin Guey. Avant-guerre, Joseph évoque par exemple la réception par son capitaine de lettres anonymes dénonçant la mauvaise qualité de la nourriture des soldats et les punitions liées par exemple pour avoir mangé à la cantine (p. 30). Delphin quant à lui est puni fin 1916 de 4 jours de prison et d’1 franc d’amende pour avoir mangé une boîte de conserve tirée dans son sac (page 168). Il revient d’ailleurs souvent sur la nourriture au front, demandant à plusieurs reprises de l’argent pour pallier son impécuniosité. Le 5 février 1917, il y revient et dit : « Ils nous case bien la tête est nous prennent vraiment pour des bleus les mêmes conneries, et toujours sans trop bouffé » (p. 207), accusant même les officiers de voler la nourriture pour « faire la bombe » (p. 212). Delphin témoigne donc sans citer le terme de mutinerie, des problèmes entre les soldats et les officiers, évoquant par exemple un désaccord entre un capitaine et un médecin sur la quantité d’hommes malades (p. 213). Le 24 mars enfin, il dit : « Le patriotisme, j’en ai plein sous les talons de mes souliers il n’y a qu’une chose que je demande ses la même que je vous [vois] la fin de toute ses misères. Après cela on verra bien si on apprend des chansons » (p. 221).
L’ouvrage est correctement présenté, notamment par un appareil de notes opportun permettant de pallier à l’écriture phonétique ou patoisante, et à rétablir les toponymes, globalement rares et ne permettant pas de suivre facilement le parcours et la localisation des témoins. Il contient au début des problèmes mineurs de cohérence d’identification des personnages. En effet, les dates de naissance voire les prénoms divergent entre les pages 10 et 13 de l’introduction. Le livre est illustré de plusieurs photographies et cartes postales, reproduites malheureusement de médiocre qualité toutefois.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Quelques informations peuvent toutefois être dégagées de ces pages.
P. 26 : Demande un échantillon commercial de Phoscao
42 : Joseph signale avoir été un temps fait prisonnier et qu’il s’est évadé (6 septembre 1914), renseignement fourni sans autre explication
55 : Balles explosives et « défendues » employées par les allemands
: Claveler les mulets, leur mettre des crampons
: Espère un coup de sabot de mulet ; fine blessure, découragement à la guerre (vap 154)
56 : Habillement de Delphin
63 : Escrime à la baïonnette
69 : Pet de cheval musical
91 : Maurice Marchand dit : « on voit notre vie au bout du fil d’araignée »
91 : Delphin s’adonne à l’artisanat de tranchée, (bagues, porte-plumes ou coupe-papier) (vap 100, 106, 11 (prix), 116, 128, porte-plume), 161, 218 coupe-papier)
109 : Envoie des grains de blé d’Alsace
111 : Dressage des officiers par le feu
112 : Sur les embusqués
124 : Proximité des tranchées, il entend les allemands causer et se moucher
139 : Prix d’une lampe torche et deux piles neuves : 100 sous
143 : Milenn verphère pour minenwerfer
146 : Delphin espère une marraine de guerre (vap 165)
155 : Découverte de corps
166 : Delphin écrit Kaphar ou Kafar (page 178) pour cafard
191 : Ajout sur une carte postale pas, derrière « on les aura ! » refus de verser de l’or
203 : Ce qu’il mange au front le 20 janvier 1917
206 : Vin chaud
211 : Se fait blanchir les dents pour éviter le caries (vap 221 Dentol)
215 : S’offusque de voir des manœuvres d’hommes dans des champs cultivés (vap 222)
232 : Sur l’analphabétisme
: Carnet de pécule
234 : Poussière nauséabonde

Yann Prouillet, mars 2026

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Roserot de Melin, Joseph (1879-1968)

Joseph Roserot de Melin, Avec les territoriaux en 1914-1918. La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges. Troyes, chez l’auteur, 1971, 255 p.

1. Le témoin
Joseph Marie Gustave Roserot de Melin naît à Troyes (Aube) le 27 avril 1879 d’une famille de juristes. Son grand-père avait été juge à Bar-sur-Seine (Aube) et son père Alphonse, ancien archiviste, est avocat et sa mère, Victorine Laperouse est sans profession. La famille demeure 5 rue des Cordeliers, lui-même demeurera à sa mort 10 rue Marcelin Berthelot. Après avoir fait des études secondaires à l’Institution Saint-Joseph d’Épinal, par ailleurs dirigée par son oncle, Paul Roserot et avoir obtenu son baccalauréat, il entre au séminaire Français de Rome où il poursuit ses études sacerdotales de 1897 à 1903. À son retour dans sa ville, il est d’abord vicaire à la cathédrale pendant quelques mois puis professeur au Grand Séminaire. En 1906, il est nommé curé de Clérey, et en 1908 de Gyé-sur-Seine, également dans l’Aube. En 1911, il est professeur d’Histoire dans un collège parisien (il a une chambre rue de Varenne) et entre à l’Ecole des Chartes jusqu’à la déclaration de guerre, qui le surprend en troisième année. D’abord réformé pour une « faiblesse de constitution » qui l’exempte de service militaire, il est reconnu apte par un Conseil de Réforme début 1915. Il est affecté dans les Vosges, qu’il connaît, ayant passé des vacances à Gérardmer alors qu’il était adolescent, de 1893 à 1897. Il parle allemand, ce qui lui permettra de converser avec des prisonniers allemands et italien.

Il rentre définitivement à Troyes en 1930 et poursuit, alors qu’il occupe les fonctions de vicaire, secrétaire général de l’évêché, ce jusqu’à sa retraite en 1952, une carrière d’historien, homme de lettres (il est docteur ès-lettres) et archiviste paléographe. Il est aussi membre de l’Ecole française de Rome de 1919 à 1922 puis aumônier de l’armée du Rhin (à l’instar de l’abbé Julien Schuhler). Il a été également président de la Société académique de l’Aube. Il a contribué au dictionnaire historique de la Champagne méridionale des origines à 1790, avec le concours de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il a publié aussi une biographie de Antonio Caracciolo (évêque de Troyes de 1515 à 1570). Il devait présenter sa thèse à l’Ecole des Chartes le 8 juillet 1914 mais la guerre l’interrompt et il la soutient finalement le 27 janvier 1919. Il publie enfin de nombreux autres ouvrages religieux, dont un sur la Cité du Vatican (en 1937). Il est qualifié de « Grand érudit qui s’est passionné pour l’histoire religieuse de la Champagne » (Dossier de LH, Base Léonore, p. 10).

Malgré son statut, il fait la guerre comme simple soldat de 2e classe au 51e RIT de 1915 à 1919 et sera cité à l’Ordre au régiment en novembre 1916, date à laquelle il reçoit la Croix de guerre (remise le 21 décembre suivant) et passe 1re classe (p. 127). Juste après sa démobilisation, il est un temps chapelain de Saint-Louis des Français à Rome, d’avril à octobre 1919. En 1940, il se signale « à l’admiration de tous, se prodiguant au soin des blessés, à l’inhumation des morts, venant en aide à la population sinistrée » (p. 8). Il décède à Troyes le 5 mai 1968 à l’âge de 89 ans.

2. Le témoignage
Joseph Roserot de Melin connaît la mobilisation à Troyes le 1er août 1914 mais il n’arrive finalement au 51e régiment d’infanterie territoriale sur le front des Vosges, à l’est de Saint-Dié, dans les Vosges, que le 18 décembre 1914. Il partage dès lors la vie des poilus qui souffrent dans les tranchées de moyenne montagne, froides et aussi meurtrières qu’ailleurs dans ce secteur dit calme. André Marsat et Patrice Roserot de Melin, qui publient post mortem le journal de guerre de Joseph Roserot de Melin, nous renseignent sur sa tenue, dans dix petits carnets « d’une écriture fine et serrée » (p. 9). Ils énoncent toutefois une publication non intégrale. Le témoignage, précisément daté, couvre la période du 1er août 1914 au 11 novembre 1918.

3. Analyse
Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, sur un secteur des Vosges très méconnu et sur des hommes souvent moins évoqués « de l’intérieur ». Noms et lieux sont décrits précisément de même que mille choses et anecdotes qui rendent l’ouvrage vivant et plein d’attraits multiples. Une référence malgré un trop peu de descriptions des faits militaires.
Si son journal de guerre débute le samedi 1er août 1914 avec le tocsin et la mobilisation à Troyes, Joseph Roserot de Melin n’est pas mobilisé de suite. D’abord réformé pour faiblesse de constitution, il témoigne d’un « pays qui s’arme, et si joyeusement », mais aussi d’un climat violemment anticlérical, subissant insultes et même un jet d’artichaut par un voyou (p. 13) ! Il se plaint plus tard d’ailleurs de temps en temps de cet anticléricalisme, accusé d’embusqué ou de faire durer la guerre (p. 33). Ce n’est qu’en décembre qu’il subit une nouvelle visite d’incorporation au cours de laquelle il demande à partir sur le front, « faveur » qui lui est accordée et qui l’affecte d’abord fraction O, 31e compagnie du 24e RI (p. 14). Il évoque faire partie d’un groupe d’élèves caporaux mais pourtant il n’entre toutefois toujours pas en campagne, errant en différents lieux (Bernay puis Évreux (Eure), Roissy-en-France, Livry, il s’acclimate d’abord de la « grossièreté du milieu » militaire, fait de « soldats d’occasion : paysans plus ou moins impotents arrachés à leur culture, poursuivis par le souvenir de leur champ, de leur femme, de leur enfant » dans une vie de garnison idiote où, infirmier de fortune, il pose des ventouses et prend des températures (p. 15). Il parvient finalement à recevoir une affectation au front le 15 décembre. Ainsi, son journal pour 1914 et la quasi-totalité de 1915 est assez disert et ne comporte que 22 dates pour 17 mois.

C’est par piston du capitaine de l’Horme déjà au front qu’il accepte une place d’infirmier aumônier au 2e bataillon du 51e RIT C’est le 18 « après-midi » (p. 23) que commence le sous-titre de son témoignage : « La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges ». Il intègre d’abord une compagnie de mitrailleuses mais finalement revient à la 4e compagnie. Sa première prise de contact avec les territoriaux du front n’est pas très amène. Le 21 décembre, il assiste à une visite de malades et dit : « Quelle collection ! Il y a de tous les spécimens de déchets. Ne blaguons pas trop fort les Boches de leur levée en masse, la nôtre a ramassé bien trop d’estropiés » (p. 25).

Il égrène ensuite au fil des pages ses premières fois, qui témoignent d’un acclimatation lente avec la guerre. Sa première séance de mitrailleuse le 24 décembre 1915, son baptême du feu le 28 suivant, la première fois qu’il franchit le parapet date du 4 mars 1916, première patrouille le 23 suivant, premier duel aérien le 17 mai, premier enterrement sur le front le 15 juin et quand il voit son premier allemand, à 4 km, le 16 juillet.

Mais il finit par trouver sa place et même par être accepté. Il dit : « Ils sont gentils pour moi, tous. Hommes, sous-officiers, officiers, me traitent volontiers en aumônier. Ça n’est peut-être pas profond, mais cordial » (p. 38). C’est en effet son colonel qui lui confère ce statut le 23 mai en disant : « Votre rôle d’aumônier n’est pas de passer les fils de fer… » (p. 65). Il se voit d’ailleurs comme un « soldat-camarade-aumônier » (p.168) et donne l’impression d’un prêtre qui cherche toute sa guerre à se faire aimer de ses soldats, ces « pauvres diables qui souffrent des pieds à la tête » (p. 211). De fait donc, il est manifestement « protégé » par les officiers qu’il côtoie, au moins pour les plus pieux, et donc certains lui commandent des messes. Il se considère ainsi parfois comme un « curé ambulant ». De fait, tout son témoignage donne la plus large part à son « ministère sur le font », faisant le plus possible messes partout où il le peut comme dans les villages de repos ou de l’arrière. Il intervient aussi auprès de la population (extrême onction ou confessions de civils voire (p. 150) même une retraite de 2 jours au grand séminaire de Saint-Dié), catéchisme avec les enfants, jouissant pour cela d’une liberté certaine, parfois surréaliste, le transformant singulièrement en touriste en voiture parfois, favorisant son apostolat et donnant de fait à son journal de guerre le caractère d’un journal de prêtre à la guerre. Roserot de Melin est plus religieux que militaire, mais il fait la guerre toutefois. En cela, son témoignage, à l’échelon d’un régiment territorial, rejoint celui de Julien Schuhler, avec un mélange de guerrier et de religiosité omniprésente. Au cours d’un coup de main auquel il participe, passant ainsi le parapet, il récolte distinction (1re classe) et citation, analysant longuement la différence entre cette dernière et la réalité de son « action au feu », soulignant la dissemblance entre arguties militaires et « École des Chartes » ! (p. 127, 128 et 157). D’ailleurs, le « tableau du communiqué », affiché sur les arches de la mairie de Saint-Dié génère les commentaires goguenards des civils qui disent : « C’est parler pour ne rien dire » (p. 174).

Mais sa proximité avec le commandement n’empêche pas qu’il garde quand même un esprit critique pour ceux d’entre eux qu’il mésestime tel ce lieutenant M. (notons à ce sujet au passage que la plupart du temps les noms sont cités, saufs ceux qu’ils critique). En effet, il dit : « C’est l’occasion de noter combien ces chefs, terrés dans leurs bonnes maisons à l’arrière, ignorent tout de notre vie et froissent continuellement les hommes. Ils semblent prendre plaisir à agacer. Ils se piquent d’appliquer des consignes tatillonnes de temps de paix, ne comprennent rien à la psychologie du troupier actuel et se rendent odieux, eux qui ne souffrent que si peu de tous nos ennuis » (p. 39). Il y revient le 16 juin 1916 quand le commandement prescrit de déplacer des chevaux de frise : « Travail idiot au surplus. Si les chefs se rendaient mieux compte de ce qu’ils commandent souvent ! » (p. 69). Mais le bénéfice de ses liens particuliers avec le commandement lui permet de s’épancher et parfois d’intervenir pour les hommes mal traités ou dont le moral flanche par trop (p. 213). C’est d’ailleurs ce qui le fait tenir aussi lui-même pendant toute la guerre, disant garder le moral pour le communiquer aux hommes qui l’entourent.

Sa vie est front est pour lui « bizarre » (p. 59), mélange de différence sociale affichée et de camaraderie de frères d’armes, terme qu’il reprend quelques pages plus loin évoquant des « journées alternativement guerrières et pacifiques où la vie reprend ses habitudes corporatives, sa physionomie régionale, ses manies » (p. 64). Il fustige la tendance, croissante d’ailleurs au fil du récit, du soldat à l’intempérance : « Ils sont braves gens, mais toujours le bidon, le satané bidon à la main » (p. 74). Plus loin, il décrit : « Ce qui m’agace aussi, c’est l’incurable inconscience de ces troupiers. Ils refusent totalement à sortir de leur gangue grossière. Ceux d’en face sont trop mécanisés, ceux-ci pas assez. Ils seront superbes quand il le faudra, ils sont insupportables de manque de discipline, de sérieux dans l’ordinaire. La racine de ce vice, c’est qu’ils boivent » (p. 105). En effet la « viande saoule » (p. 223) qu’il voit partout le dégoûte.

Il réserve aussi une place particulière aux soldats, « gensses du Midi », dont il aime la volubilité mais dont il se moque volontiers du caractère : « Il y a toujours quelque chose de comique dans cette éloquence méridionale et le naïf étalage de leurs pensées intimes » (p. 77 mais aussi 78, 99, 105, 106 et 147).

Il avoue souvent aussi sa propre peur. Le 21 juin 1916, il se demande : « Pourquoi la journée m’a-t-elle paru si lourde ? J’ai senti cette fois l’angoisse de la mort… je me suis senti révolté contre cette perspective… » (page 71) et il y revient dans les mêmes termes quelques jours à peine plus tard : « Est-ce pour cela que toute la journée, j’ai été nerveux ; nerveux. J’avais l’âme brouillée. Depuis mon arrivée, je n’ai pas encore eu cette lourdeur sur la poitrine, cette angoisse du lendemain, ce besoin physique de la certitude d’en sortir et de revoir les miens » (p. 72). Il se recommande à Dieu lors des moments « chauds ». Il dit : « Pendant l’attente, j’ai fait le vœu d’aller à Lourdes si nous revenions sains et saufs, et pour que je sorte de la tourmente » (p. 115). Il fera d’ailleurs ce voyage le 3 octobre 1918. Plus loin, il dénonce : « J’ai relu tout à l’heure mon acte d’acceptation de la mort… » (page 124). Car plus la guerre dure, plus il l’appréhende. Il dit, en janvier 1917 : « J’avoue que plus la guerre se prolonge, plus mon appréhension du feu est grande. Que vaut le dicton : s’aguerrir au feu ! Pas grand-chose, à mon avis, d’après ce que j’ai constaté chez les autres et chez moi » (pages 142 et 154). Il confesse plus loin encore : « Une balle claque. Je rentre d’instinct la tête dans les épaules, mais, honteux je regarde aussitôt autour de moi si quelqu’un m’a vu » (page 153).

De même il ne cache pas non plus ses moments de cafard. Car la guerre dure. Il dit, le 6 octobre 1916 : « Mais, si je ne disais pas que cette vie, j’en ai plein le dos, je mentirais comme une agence de propagande boche » (page 114). C’est parfois l’inaction dont il souffre qui l’invite à l’introspection qui lui fait dire : « Mais je suis dans un marasme vague et obsédant : la mort de François en fait le fonds. Il s’y greffe des éléments de cafard mal précisés et l’ennui, cet ennui ancien d’expérience, qui me prend lorsque le nouveau d’une situation est épuisé et que je vois net, dans tous ses recoins, le terrain où je me suis avancé » (page 89). La routine lui pèse aussi, début 1917 : « Quand j’étais « à l’arrière », j’imaginais la vie du front comme un cordial, un excitant qui devait empêcher l’âme de baisser. Mais non, la routine gagne tout. La lassitude des jours, l’accoutumance des périodes, les périodes de sécurité, et puis la naturelle propension à détendre le ressort trop longtemps comprimé, et puis la vulgarité des gestes et des mots, le sans-gêne moral des cantonnements : tant de choses créent une atmosphère où l’âme s’étiolerait vite si elle ne renouvelait pas sa provision » (p. 161). Il s’interroge de même sur la guerre elle-même et, lucide, dit : « Dans la pratique, la guerre n’est qu’une horreur du corps et de l’âme » (page 162). Ce cafard est un révélateur de sa guerre tout en surréalisme tant y est attaché le sentiment récurrent de désœuvrement. Le 23 mars 1917, il rapporte : « Longue journée… si longue dans son désœuvrement. J’erre dans la montagne, le matin, et, l’après-midi, je flâne au bureau de la 4e, sur le chemin, un peu partout, n’étant nulle part présent d’esprit. Car ces journées vides sont terribles pour le cœur et le cerveau. Les lourdes impressions de déracinement intellectuel et moral se font plus pressantes. Et le désir de sortir de ce cauchemar vous brûle jusqu’à la moelle de l’être » (p. 163). Il cultive une certaine honte de son spleen récurrent, disant : « Je m’en veux de mes terreurs, mais elles me tenaillent bien durement » (p. 178). Il ressent « toute la pesanteur de la guerre sur le dos » (p. 209), ne trouvant une certaine consolation que dans les messes qu’il dit dans tous les lieux possibles.

Quelques fois contemplatif, il décrit les Vosges et sa beauté montagnarde, où la météo joue un rôle prépondérant, comme la lutte d’artillerie parfois formidables : « On eut dit une chevelure géante » après un bombardement sur le Violu (p. 83) ou « Mais cette neige et ce silence, c’est comme un linceul et un tombeau. Et l’âme est tout alourdie » (p.160). Il est également spectateur des combats sur la Cote 607, à quelques kilomètres au sud de sa position, par-delà la vallée de la Fave. Dans ce pays du bruit ou chaque coup de fusil résonne, se répercutant sur les montagnes, et où le canon s’amplifie par la topographie, il s’étonne également du silence. Il dit : « Est-il possible qu’à 800 m. des lignes il y ait ce calme absolu, un calme de tombe ? » (p. 86).

Chartiste, il est avide de culture et introduit la littérature au front ; il lit plusieurs fois Gaspard à ses poilus, mais aussi Genevoix, Rédier ou Barbusse qu’il critique. Il évoque également sa thèse linguistique sur le patois et l’anthropologie des populations qu’il observe « in situ », comme ces lits vosgiens dont il décrit le caractère « bizarre » (p. 83). Mais il connaît aussi parfois les naissances illégitimes ou les divorces de guerre, dressant quelques tableaux qui démontrent le poids de celle-ci sur les villageois vosgiens (p. 94, 100 ou 144). Baptisant un bébé malade, il lâche : « Son père ? – Ah, dame, son père ? » (…) « Il y en plus d’un sans doute ! » (p. 144 et vap 152 et 159). Dès lors, des renseignements intéressants peuvent être par là-même dégagés sur cette anthropologie dans son témoignage. Le 27 septembre 1917, le commandement lui donne la mission de rédiger l’historiographie du régiment. Il dépouille alors JMO et registre des citations pour s’exécuter (page 203) et rencontre le lieutenant Dupuy, journaliste à l’Excelsior, qui réalise celui de la 41e division (et qui sera publié en 1936 chez Payot, dans la collection de références de Mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale sous le titre La guerre dans les Vosges. 41e division d’infanterie 1er août 1914 – 16 juin 1916).

Contrairement à nombre de poilus, Roserot de Melin évoque parfois ce qu’il fait en permission. À Paris, il constate que « La femme a une vogue extraordinaire en temps de guerre ! » (p. 251).

Le 14 janvier 1918, il apprend le recensement des classes 1898 et avant pour être reversé dans des régiments d’active. « Son » 51e RIT sera d’ailleurs dissous le 12 juin suivant. Dès lors, la fin de son témoignage, à partir du moment où il est changé d’affectation, fin janvier, témoigne d’une certaine nouvelle errance, ressemblant singulièrement à celle de a première année de guerre. Il occupe plusieurs rôles, un temps inspecteur d’hygiène au camp de la Noblette, dans la Marne, et affectations. Le 1er avril, malade, souffrant de bronchite et de pleurite, et il connaît divers hôpitaux et finit par vivre le 11 novembre en convalescence à Polisy.

L’ouvrage comporte 24 photographies intéressantes et 2 cartes. Il comporte quelques fautes patronymiques et erreurs (ballade pour balade, ou l’utilisation, à plusieurs reprises, de l’expression mouler le café pour la mitrailleuse, incorrecte, celle de moudre le café étant le plus souvent utilisée par les soldats).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.
Page 13 : Troyes le 1er août 1914
16 : Paquets de bismuth
24 : Adèle et Germaine, nom d’abris de mitrailleuse
25 : Boue des Vosges, « bouillie genre sauce tomate »
: Mitrailleuse allemande de capture réutilisée
26 : Remise de croix de guerre à Neuvillers-sur-Fave
: Vue de baraquements : « Ça tient de la cale de paquebot avec sa double rangée de couchettes – et puis des chambres étroites taillées dans le tuf rouge »
: Baptême du feu à l’obus
27 : Surnom de vosgiennes
: Motif comique de punition ayant joué du piston (vap 28, augmentée par le colonel)
28 : Drapeau orné d’un Sacré Cœur
29 : Projecteur d’automobile
: Major, grossier personnage injuriant les malades
31 : Cherche vainement des shrapnels antiaériens
33 : Soldat avec un chien loup
34 : Pulvérisateur Draeger et appareil à oxylithe (vap 42 Vermorel)
: Vue de Saint-Dié « Mais vraiment trop de femmes et de fringants officiers, sous-officiers et soldats autour d’elles… à 7 kilomètres du front »
: Château du Spitzemberg, description, ossements découverts (vap 47 + poterie, 66)
39 : « Ça vaut la peine d’être vu un bataillon territorial en déplacement ! »
42 : Vue du général Bulot (vap 43)
43 : Entend le canon de Verdun (vap 44)
: Il brancarde et trouve que « c’est fichtrement dur » !
44 : Eradication de la barbe, conservation du bouc
45 : Récolte de la résine pour remplacer l’encens
: Vue du petit cimetière de Graingoutte
: Bruit de balle « susurrement d’abeille » (vap 46 « voûte de sifflements
47 : Prisonnier allemand pensant qu’il allait être obligatoirement fusillé
58 : Lutte épique de rats (vap 159)
63 : Boules lyonnaises
: Prescription de « plus de députés dans les régiments de leur circonscription » vap 64 la note du Gal en chef n°9972 : « les fils ne pourront être autorisés à servir dans le corps de leur père »
64 : Journaux allemand étalés sur des barbelés, récupération par une patrouille, « fielleuse et nauséabonde Gazette des Ardennes, – sale cuisine, oh combien habile ! de tous les éléments qui peuvent nous exciter les uns contre les autres, le tout dans ce gros bluff allemand où ils sont passé maîtres »
: Lyonnais : « genre de parisianisme, avec une touche méridionale dans le parler »
67 : Prise d’armes dans un pré de Robache avec Claret de la Touche, Olris et Bulot
72 : Mort de Funck-Bentano (vap 81 la description du lieu)
: Rate Pierre Loti de peu (voir sa notice in Loti, Pierre)
73 : Bombardement de St-Dié, 48 obus et un enfant de 4 ans tué
74 : Exhumation d’Albert Schwarz, né le 8 avril 1881 à Saint-Laurent (Vosges) soldat au 152e RI tombé le 21 septembre 1914
79 : Mort par accident de grenade (vap 94, 176 d’un soldat mort en permission d’un accident de voiture)
: Vue de Gustave Bourgain, peintre de Marine
80 : Entend des chants allemands et des voix de femme derrière « .. la barrière terrible qui est entre nous »
85 : Critique Genevoix (vap 180) et Rédier (vap 151 Barbusse)
88 : Moulin-jouet sur un ruisseaux (voir en cela également Martin, Henri)
94 : Divorce dû à la guerre (vap 100 sur une dissolution de foyer à l’encans)
96 : Soldat brocanteur
97 : Chat
99 : Serpentin d’étoiles et anneaux de serpent lumineux des fusées
: Imperméable Mackintosh
101 : Vue d’un allemand déserteur disant qu’il reste un an de guerre (06.09.1916) (vap 126 un déserteur polonais allemand (de Posen))
106 : Rêve d’une visite dans les tranchées allemandes
109 : Sur les récompenses. « L’histoire des récompenses au front, si elle était écrite un jour, offrirait quelques bizarres contradictions ». « Bizarre et… pénible ». Exemples
115 : Tir ami
118 : Sur l’ambiance à Paris : « Et d’ailleurs, ce Paris qui s’amuse avec nos soldats de la grande guerre… »
: Evoque l’idée néfaste de « guerre kilométrique »
123 : Bérets de la section franche
124 : Accident de crapouillot
125 : Coup de main faisant 16 prisonniers à Frapelle, il y participe
127 : Prisonnier blessé maltraitée par un soldat
128 : Homme blessé au fusil de chasse
132 : Lemaire, ancien maire du Ban-de-Sapt
: Pavillon Jules Ferry à Saint-Dié
133 : Entend le canon de Verdun
134 : Bât le seigle
135 : Femme considérant que les Allemands faisaient moins de dégât que les Alpins
136 : Harmonica quadruple acheté à Genève
149 : Cas de lâches
150 : Tentative de suicide
157 : Pain gâché
160 : Manteau camouflé du général Garbit
161 : Photo d’un groupe franc
166 : Vue d’une cousine de M. Gérard qui raconte 30 mois d’occupée à Laître et dans l’Aisne, subterfuges pour cacher de argent, montre, bague dans les cheveux ou un ourlet (vap 174)
177 : Allemand achevant un blessé au couteau
180 : Fusil-mitrailleur au bruit de crécelle
184 : Chapelle Sainte-Claire
186 : Laage, aviateur abattu entre les lignes et sauvé par une patrouille, son récit
192 : Concours de mitrailleurs (que Roserot trouve inutile)
: Gros obus avec un bruit de trolley, (vap 200 bruit de métro)
204 : Assiste à un Conseil de guerre(vol d’un sac d’avoine par un artilleur)
212 : Canne artisanat de tranchée
: Scierie de Denipaire (vap 222)
230 : Classe 1919 : « Pauvres gosses ! S’ils avaient vu ce que nous avons vu ! »
235 : Voit Fonck
: Football-association différent de rugby
: Poilus jaloux des Italiens : « Ils sont vexés que les Italiens viennent chez nous pour faire les travaux de l’arrière, tandis que nous allons chez eux… à l’avant »
239 : Carte de pain : « Nous avons ri des Allemands quand ils ont imaginé ce système de prévoyance »
251 : Assiste à une conférence « propagande »

Prouillet Yann, février 2026

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Mouton, Auguste (1891-1972)

Mouton, Auguste, Rosée sanglante. Journal d’un soldat de la Grande Guerre, CSV éditions, 2017, 257 p.

1. Le témoin
Auguste Mouton est né le 30 avril 1891 à Bourges, dans le Cher. En 1904, il entre au petit séminaire Saint-Célestin, aujourd’hui lycée Jacques Cœur, dans cette même ville. Il y acquiert manifestement de solides éduction et connaissance générale. Il parle anglais, ce qui lui servira à la fin de la guerre, avec 3 sergents noirs américains en Argonne (p. 211) ou se fera même un temps interprète auprès des anglais (p. 229). Il joue de l’harmonium, mais il ne sait toutefois pas nager. À sa sortie, il est employé de banque et demeure à Paris. En 1912, il fait sa période militaire au 51e RI de Beauvais, caserne Watrin, d’abord comme élève caporal puis occupant des fonctions de secrétaire. Il termine sa période peu avant la déclaration de guerre qui le rappelle le 2 août à la 20e compagnie. Il quitte la caserne le 14. Il perd sa belle-mère le 6 juin 1916, nouvelle qui l’attriste, puis épouse en pleine guerre Elise, qu’il appelle Lily, en l’église de La Madeleine à Paris, où il demeure, rue Victor Massé, le 15 septembre 1917. Il fait d’ailleurs à plusieurs reprises, en fonction de ses fonctions ou de ses stations à l’arrière du front, venir sa femme « en douce » à chaque fois que possible. Il ne sera démobilisé que le 16 août 1919. Il reprend d’ailleurs, au cours d’une permission, quelques jours, son travail à la banque parisienne Société Générale avant même d’être démobilisé. Dans les années 30, il s’installe dans l’Eure, à Nassandres. Du couple naîtront André, né le 19 septembre 1919, (mort le 15 février 1942), Monique, née le 25 juin 1930 (décédée le 21 mars 1948) et Eliane, née le 21 février 1935. Auguste décède à Evreux le 3 décembre 1972 à l’âge de 81 ans. C’est Véronique Normand, arrière-petite-fille d’Auguste qui publie les souvenirs de guerre du témoin.
Son parcours dans la guerre étant divers, le sont aussi ses différentes affectations relevées de son récit : 51e RI (20e puis 30e Cie) jusqu’au 30 avril 1915 où il passe à la vaguemestre du 3e compagnie hors rang du 3e bataillon du 402e bataillon de marche, à l’existence éphémère puisqu’il est dissous début avril 1916. Il est donc muté au 111e d’Antibes, régiment qui sera lui-même dissous début juillet 1917. Il passe alors dans différentes compagnies du 298e RI, changements multiples qui s’accompagnent le plus souvent d’une phase de cafard. Après-guerre, ce dernier régiment est à son tour dissous, lui occasionnant à nouveau la charge d’en liquider la comptabilité, rendant ses comptes à l’officier de Détails (p. 239 et 240). Il est alors affecté aux 5ème puis 7ème compagnies du 120e RI où il occupe diverses tâches, dont celle de repérer les obus non éclatés pour les signaler aux artilleurs pour le désobusage.
Il apprend le 23 novembre 1916 qu’il est proposé pour la croix de guerre avec une belle citation pour sa conduite au fort de Vaux (p. 160), qui lui sera remise dans la tranchée-même début mars 1917 (p.e 168). Il en obtient une seconde en août 1918. Paradoxalement il gardera toute la guerre son grade de sergent, expliquant « que mon poste de sergent-vaguemestre était plus enviable que les galons de sous-lieutenant » (p. 101). La guerre terminée et avant sa démobilisation, il occupe un temps la fonction de sergent-major, redevenant fourrier après la dissolution de son dernier régiment (298e). A noter que sa fonction de vaguemestre, rarement documentée, rapproche cette partie du témoignage de celui de Félix Braud in Les carnets de guerre du sergent vaguemestre Félix Braud, (1914-1917) (Senones, Edhisto, 2002, 191 p.).
C’est lui qui donne la conclusion de son récit, aussi encyclopédique que pédagogique, lorsqu’il est enfin libéré de ses 8 années de vie militaire : « Adieu donc à ce passé où la souffrance a eu la plus large place, où la mort m’a survolé tant de fois. Adieu aussi aux inepties du métier ! Adieu enfin aux heures si rares de franche gaieté que j’ai pu y trouver, car l’esprit français est ainsi fait qu’il oublie facilement le danger pour ne penser qu’aux joies connues ». Il ressortira toutefois du conflit avec un profond sentiment antiallemand, n’étant pas sorti de la guerre pacifiste : « Pour ma part, étant revenu indemne de cette longue guerre, je ne peux que remercier Dieu, mais toute ma vie je me souviendrai du mal que l’Allemand m’a causé ; je ne lui pardonnerai jamais d’avoir brisé ma jeunesse pour satisfaire son ambitieuse folie des grandeurs. L’ayant vu à l’œuvre, je sais qu’il est plus barbare que nous, plus cruel et indigne de la moindre pitié. Je ne lui connais aucun acte loyal à son actif et j’enseignerai à mon petit André la haine nécessaire pour un tel adversaire à jamais conciliable. Car malgré la défaite, il va travailler comme par le passé pour la Revanche » (page 250).


2. Le témoignage :
Recomposé après-guerre sous forme de synthèse construite et enrichie, Auguste Mouton nous renseigne dans une émouvante dédicace sur ses conditions et le pourquoi de son écriture, manifestement basée sur un scrupuleux journal de guerre : « Pour toi mon petit André chéri [son premier fils], j’ai réuni dans ce cahier les heures les plus douloureuses de mon existence avec les impressions que j’en ai ressenties au jour le jour. Ce recueil, dont le premier chapitre avait déjà été dédié et offert à ta petite maman avant que tu ne fusses de ce monde est la reproduction exacte et fidèle de celui que je traçais quotidiennement soit pendant les heures de répit que me laissait la mitraille soit au repos ou à l’abri des obus. C’est le résumé de mes 5 années passées sous les armes alors que je finissais à peine mes deux ans de service obligatoire au 51e régiment d’infanterie à Beauvais. Quand tu seras en âge de le lire et que certains passages te forceront à me questionner tellement les horribles détails de ce monstrueux carnage te paraîtront effrayants, ce sera ma joie d’être près de toi et de fournir les explications nécessaires à ta jeune imagination. (…) Tu pourras grandir dans la paix et le bonheur mon petit André, aux côtés de ton papa et de ta maman, après avoir eu la chance inouïe de se retrouver malgré le plus effroyable cataclysme que la terre ait jamais vu, n’ont eu qu’un désir : te connaître pour t’aimer et être aimé de toi » (p. 11). Mais Auguste Mouton nous renseigne également sur son processus d’écriture en insérant quelques informations architecturales de son récit pour le lecteur. P. 45, il prévient : « Là s’arrête la première partie de mon récit ». Il tient donc un journal et écrit également sa correspondance, qui n’est pas publiée ici. Il dit : « J’écris encore pour que les êtres qui me sont chers aient de mes nouvelles, car je sais que nos lettres arrivent paisiblement et lentement à leurs destinataires » (p. 53), lettres qu’il fait passer parfois en dehors du circuit militaire (p. 105). Poursuivant la pédagogie de sa narration à l’endroit du lecteur, à l’issue de son transfert à l’arrière après sa blessure, il avise : « Les pages qui vont suivre ne seront pas aussi riches en détails pour les deux raisons suivantes. La première c’est que du jour où j’ai quitté la zone dangereuse, j’avais moins d’intérêt à faire un journal vulgaire de ma vie que je considérais définitivement sauvée à ce moment-là. La deuxième raison c’est que le jour où, à mon grand désappointement, je rejoignis la ligne meurtrière, il était interdit de conserver sur nous des carnets de guerre ou autres feuilles similaires. Les événements nous avaient appris en effet que les Allemand avaient su tirer par de ces renseignements divers trouvés sur des prisonniers. Ils connaissaient ainsi le moral des officiers et des soldats, nos habitudes de relèves dans certains secteurs et même nos projets d’attaque qui ne se produisaient pas toujours ». Il ajoute enfin : « Malgré l’absence de ces notes, les chapitres suivants n’en contiendront pas moins des dates et des faits rigoureusement exacts puisqu’ils ont été reconstitués à l’aide de la correspondance quotidienne échangée entre ma chère Lily et moi et grâce à laquelle j’ai pu tirer d’aussi justes renseignements que d’un carnet de route » (p. 69 à 70). Dès lors, le récit d’Auguste est bien un journal de guerre recomposé mais seule son honnêteté intellectuelle permet de le déceler tant l’écriture est précise et continue sur l’ensemble des six années de guerre.

L’avant-propos de Véronique Normand nous renseigne sur l’explication du titre de l’ouvrage. Elle précise : « Rosée sanglante » est le titre d’un encart inséré dans le livre relatant le soir du 26 septembre 1914 où un combat sanglant eut lieu près de La Neuville, hameau du secteur de Commercy dans la Meuse » (p. 7 et 52). C’est Auguste Mouton lui-même qui fait ressortir par encarts quelques épisodes marquants de sa guerre. Ainsi : Le rempart humain (p. 21 – 23 août 1914) – Rosée sanglante (p. 52-53) – Une visite médicale aux armées, Le Sourrriat – 20 avril 1918 (p. 208 à 210).

Par sa précision et son extrême diversité d’expérience, le récit d’Auguste Mouton se classe parmi les tout meilleurs témoignages émanant d’un soldat d’infanterie ayant, miraculé de nombreuses fois, fait l‘ensemble de la campagne sur divers fronts, souvent les plus dangereux, sur l’ensemble du conflit, période d’hôpital non comprise puisqu’il a été blessé plusieurs fois. Un nombre considérable d’éléments utiles à l’historien sont ainsi à dégager de ces pages denses et précises. Sa formation de jeunesse au Petit Séminaire fait comprendre la grande piété toujours manifestée d’Auguste Mouton, qui se tourne fréquemment vers Dieu, notamment aux périodes les plus menaçantes, pendant lesquelles il l’implore même parfois (7 décembre 1917 lors d’un nouveau séjour à Verdun (p. 192)). Dès lors il se pense protégé par ses prières (p. 44 et 51) et le fait qu’il se fie souvent à sa « bonne étoile » l’est à juste raison finalement (p. 153). Il le dit ouvertement le 16 octobre 1918 : « …mais comme toujours j’ai confiance en ma bonne étoile et je suis persuadé que je vais m’en tirer » (p. 230). Il quitte par exemple son gourbi quelques minutes à cause d’un bombardement, pour le retrouver complètement défoncé. Il dit alors : « Probablement que si j’étais resté dans mon gourbi, j’aurai été aplati comme une galette » (page 189). Malgré ce sentiment de protection, il est lucide et dit, le 17 octobre : « Nous sentons une terrible appréhension en approchant de la fin de la lutte. Fatalement on devient égoïste et ce n’est pas une lâcheté après cinquante mois de guerre. Je ne réclame que mon droit, celui de vivre après tant d’épreuves et de souffrances ce qui ne serait que justice » (p. 230).

3. Analyse
Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, réflexif, à la profonde culture religieuse, et avec un vrai talent narratif. Noms et lieux sont décrits précisément, de même que mille données et anecdotes qui rendent l’ouvrage particulièrement vivant et fourmillant d’informations, parfois successives à chaque page, ce jusqu’à la dernière.
Dès la mobilisation en masse, dont il participe à l’organisation comme sergent, il n’est pas dupe sur les heures terribles qui l’attendent. Il dit, le 12 août : « j’éprouve l’impression que nous sommes des bestiaux qu’on embarque vers un lointain abattoir » (p. 16). Comme nombre de soldat, il aspire à combattre. Le 14 août, montant sans frein vers le nord, il confie : « Le temps est radieux, nous vivons presque tranquilles. C’est à croire que la guerre va se terminer sans notre intervention » (p. 17). Mais il commence bientôt à entendre le bruit du canon au loin, qui génère les premières angoisses.
Le témoignage est honnête et sincère, assez peu teinté par l’exagération et le bourrage de crâne, même s’il n’en est très ponctuellement pas universellement exempt. Comme ce rempart de cadavres allemands, qu’il rapporte toutefois, ne l’ayant pas constaté lui-même : « D’après leur récit, ils ont plutôt fait l’œuvre de fossoyeurs car, pendant un recul momentané des Allemands, ils ont ramassé un nombre considérable de cadavres au point de s’en faire une ligne de rempart toute grise derrière laquelle ils attendaient le retour offensif de l’ennemi » (p.20). De même ces allemands brûlant 800 corps de leurs camarades debout dos à dos, témoignage par procuration des civils (p. 38). Les pages qui suivent témoignent de la pression qui fait redescendre population en exode et tout le régiment vers le sud, l’armée perdant la bataille des frontières, il constate : « Partout c’est la misère qui passe et de voir pleurer tant d’innocents, nous maudissons la guerre et nous leur promettons en passant d’être impitoyables avec les Boches » (p. 24). Le doute général s’installe alors et il note : « …nous voyons bien que nos officiers sont indifférents et qu’ils en savent plus long qu’ils ne veulent en dire » (p. 24). Dès lors, son état physique, alignant sans fin les kilomètres de la retraite, témoigne du moment : « Ah ! Mes jambes, comme elles sont faibles ! Et mes épaules je ne les sens plus ; j’ai la sensation d’une brûlure dans les reins, tellement les courroies de mon sac deviennent insupportables. Je marche donc comme un automate, comme un bête folle sans plus d’espoir que d’atteindre le lieu de la grande halte ou du cantonnement suivant » (p. 24). Il en vient alors à envier les blessés : « Quelques blessés s’en vont plus loin à l’arrière. Heureux veinards dont nous envions le sort avant de savoir l’étendue de leur mal ! » (p. 28). Une phrase semble écrite après-guerre lorsqu’il dit : « Nous longeons la fameuse tranchée des baïonnettes où des visages noircis nous regardent d’une fixité effrayante, l’arme à la main » (p. 156).

Son récit, s’il ne fait pas état d’un pacifisme revendiqué, rapporte, certainement comme il le constate, l’état d’esprit des soldats. Par exemple, la bataille de La Marne à peine gagnée, il décrit : « Trempés, malades, les hommes se révoltent et veulent se porter d’eux-mêmes dans le village. Des réflexions venimeuses à l’adresse des officiers commencent à circuler hautement. Ceux-ci parlent de brûler la cervelle au premier qui bronche. Aussitôt des coups de sifflets et des jurons répondent à cette menace. Alors les officiers deviennent plus doux essayent de calmer leurs hommes, mais la patience de chacun est à bout et passant outre la colonne se rue dans le village » (p. 41-42). Il use le plus souvent possible de stratégies d’évitement (par exemple former la classe 1916 pour prolonger de 3 mois son retrait du front à l’issue de sa convalescence bretonne (p. 90) ou pour éviter une piqûre paratyphoïdique (p. 148 et 183), jusqu’à envier ceux qui parviennent à s’extraire du front, même pour quelques mois seulement, pour participer à des stages par exemple). Lors de la période des mutineries, qu’il vit dans les Vosges, il confie toutefois sa lassitude, allant jusqu’à dire, en septembre 1917, n’obtenant pas une permission pour se marier : « Je deviens anarchiste », assertion qu’il renouvelle le 4 avril suivant devant la fatigue des mouvements inutiles (page 205). Mais son mariage à cette date remonte un peu son moral. Il dit : « Il me semble que j’attendrai mieux la fin de la guerre et j’aurai une famille légale en cas d’accident » (p. 184). Car la guerre est longue, bien trop. Alors qu’il participe à un stage obligatoire, fin janvier 1918, et dit, désabusé : « … je n’ai plus rien à attendre de l’armée, sauf la Croix de Bois » (…) De plus, les jeunes classes sont mieux considérées pour aspirer aux grades supérieurs car le gouvernement les paie moins chers que ceux qui ont quatre ans de service et plus » (p. 199). Mais en fonction des circonstances, il confesse toutefois, comme au combat de Soupir, devant l’attaque allemande, avoir pris plaisir à tirer « sur cette fourmilière », prenant « plaisir pendant 10 minutes à viser sur cette ligne grisâtre aplatie dont les survivants n’osent plus avancer »… « grisés par la poudre, les cris, les commandement de toutes sortes » (. 67). Il rapporte également les épisodes, repartis à plusieurs moments de la guerre des incidents, mouvements voire mutineries qui s’allument de temps en temps dans les unités. À Brest, où se situe le dépôt des 51e et 251e RI, il égrène les morts sur les fronts de ces régiments.

Son témoignage est aussi une longue suite de miracles tant il est au feu à de nombreuses phases violentes de sa guerre, mais aussi de blessures, plus ou moins graves. Le 29 août, « je sens un obus passer si près de nous que j’ai une sensation de chaleur dans le dos ». C’est à cette occasion qu’il est très légèrement brûlé « à la main gauche, c’est un petit éclat qui vient de m’écorcher » (p. 25). Le 29 septembre, il s’empale le pied sans grande gravité dans une baïonnette allemande (p. 53). Sa plus grave blessure est une balle dans la tête reçue au combat de Soupir, le 2 novembre 1915, (p. 67) qui l’éloigne plusieurs mois de la première ligne, et dont il nous fait suivre la gravité (parcours de la balle et nerf coupé (p. 73)), l’évolution, l’évitement qu’il cherche à prolonger, avant de retourner, guéri et sans séquelle, autre miracle, en première ligne. Il en dit : « Il me semble que la guerre est finie pour moi et que je viens d’échapper définitivement à cet enfer maudit. Dans la sombre nuit, j’ai une pensée pour les pauvres compagnons de misère que j’ai laissés là-bas morts et vivants, et dans mon petit coin, l’œil à la vitre, je fouille l’horizon noir sans rien voir, mais sans pouvoir dormir » (p. 69). Mais il doit se résigner, retapé, à retourner au front. Parfois philosophe, il dit, le 4 mai 1915 : « Puisqu’il faut y retourner, puisque cette maudite guerre ne veut pas finir, il faut que je souffre et je m’en rapporte à Dieu pour mon destin » (p. 93). Devant le fort de Vaux, il est à nouveau blessé légèrement par un éclat d’obus au genou, sans qu’il soit évacué toutefois, préférant rester à l’abri de la tranchée que de risquer la mort sur le trajet du poste de secours (p. 156). Le 7 avril 1918, alors qu’il occupe une sape en Argonne, à La Fille-morte, il est brûlé aux yeux par l’ypérite et consent, devant son état de cécité, heureusement temporaire, à se faire évacuer (p 207). Il retourne à son unité le 14 mai suivant mais la longue liste de ses souffrances n’en est pas terminée pour autant. Il est à nouveau blessé le 30 juillet 1918 dans le secteur de Villeneuve-sur-Fère d’une balle traversante au bas du mollet (page 225) qui l’éloigne jusqu’à la fin de septembre suivant, date à laquelle il remonte encore en ligne (p. 228).

Parisien, il reprend vie dans sa ville et dit : « Là j’ai vu qu’on ignorait totalement la guerre et que c’était le véritable endroit où ceux qui comme moi la connaissaient si bien pouvaient venir guérir leur moral ébranlé » (…) Un mois sur le front paraît un an mais un mois à Paris, ce fut pour moi une bien courte permission » (p. 82 et 83). Il revient dans les mêmes termes sur l’ambiance parisienne plus loin en rapportant l’impression d’un ami, en décembre 1915 : « …on pourrait faire un corps d’armée avec les civils embusqués qui s’y promènent. La vie y est très normale et les meurs singulières. On y oublie complètement la guerre » (p. 122). Il parle souvent d’ailleurs de son moral, fluctuant en raison de ses multiples affectations régimentaires, de poste ou de front en fonction de leur dangerosité. Il dit par exemple, apprenant le 30 septembre 1917 qu’il quitte les Vosges pour Verdun et retourne au fort de Vaux : « À partir d’aujourd’hui, j’ai compris que j’avais mangé mon pain blanc » (p. 149).
Sensible, Auguste Mouton ne s’est finalement jamais habitué complètement à la mort et à l’horreur de ce qu’il traverse. Lors d’un énième séjour à Verdun, en janvier 1918, il dit, à la vue de « vieux » morts des deux belligérants réunis dans une sape : « Nous avons soin, malgré notre vieille habitude des morts comme compagnons, de détourner nos regards de ces yeux fixes et de ces bouches grimaçantes » (p. 197). Verdun sera d’ailleurs assurément le pire secteur qu’il ait jamais vécu à la guerre. Il dit, le 22 décembre 1917 : « Cette dernière journée a été l’une des plus terribles de ma vie de guerrier » (p. 194) et réitère cette funeste constatation dès le 16 janvier 1918 : « Ah ! Ces relèves à Verdun ! Je n’ai pas vu de moments plus tragiques et plus douloureux » (…) « c’est un spectacle digne d’émouvoir les cœurs les plus durs s’il était permis à ces profanes de nous voir une seule minute avec la souffrance reflétée sur nos visages » (p.197 et 198).
Humain toutefois, plongé tant dans un océan d’hommes que d’horreur et de misère, il récupère le 27 août un chien mascotte, Fure, qui subit également la violence des combats.
L’ouvrage, très bien présenté et architecturé, permettant un suivi facile, ne multiplie pas les notes inutiles et n’est entaché que de rare fautes (celle, traditionnelle, à cote (p. 30), ballade p. 162, Strausstruppen p. 166 ou west pocket (p. 211)) ou toponymiques (rivière incorrecte page 111, fort et tunnel de Lavannes p. 151 ou Côte du Pauvre (au lieu de Poivre, p. 198). Elles relèvent toutefois de l’ordre de la coquille sur une telle masse. Il est agrémenté de 24 photographies très intéressantes, la plupart de lui-même, de sa famille et des personnages, prises tout au long du conflit, soit en atelier, soit sur le front.

Le livre est de même enrichi de 19 croquis cartographiques des phases importantes de sa guerre : Combats d’Urvillers, 29 août 1914 – Bataille de Château-Thierry, 3 septembre 1914 – Bataille de La Marne (Courgivaux), 6 septembre 1914 – Combat de la cote 100 et position de la Neuville, du 15 septembre au 14 octobre 1914 – Combat de Rouvroye Parvillers (Somme), 8 octobre 1914 – Positions et attaque de Soupir, 2 novembre 1914 – Camp de la Valbonne, du 11 mai au 3 septembre 1915 – Offensive de Champagne, 7 septembre 1915 – Front d’Alsace (secteur est de Belfort), du 22 janvier au 22 mars 1916 – Prise du fort de Vaux ; novembre 1916 – Saint-Mihiel, du 25 novembre 1916 au 31 mars 1917 – La Halte et La Chapelotte. Vosges, du 19 mai au 18 juin 1917 – Mort Homme. Prise de la croix Fontenoy, 7 juillet 1917 – Château de Murauvaux, du 5 au 12 octobre 1917 – Les Eparges, du 5 au 8 novembre 1917 – Cote 344, du 1er décembre 1917 au 18 janvier 1918 – La Placardelle et La Harazée, 27 février au 6 mars 1918 – La Fille Morte et Livonnières, 5 avril et 27 mai 1918 – Les Maviaux, dernière offensive allemande, 14 juillet 1918.

Secteurs tenus – date :
Bataille de la Marne – 2 août – 15 septembre 1914
Guerre de tranchée – 16 septembre – 5 novembre 1914
Loin du canon (Saumur – Brest – Lyon) – 6 novembre 1914 – 3 septembre 1915
Offensive de Champagne – 4 septembre – 14 octobre 1915
Repos et reformation – 15 octobre 1915 – 25 janvier 1916
L’Alsace et les Vosges – 26 janvier – 30 septembre 1916
Verdun (fort de Vaux) – 1er octobre – 25 novembre 1916
Saint-Mihiel et les Vosges – 26 novembre 1916 – 28 juin 1917
Verdun (Mort Homme et Les Éparges) – 29 juin – 30 novembre 1917
Verdun (Cote 344) – 1er décembre 1917 – 5 février 1918
L’Argonne (La Harazée – la Fille morte) – 6 février – 16 juillet 1918
Offensive de la Victoire – 17 juillet – 11 novembre 1918
Après l’Armistice – 12 novembre 1918 – 16 août 1919

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.
P. 14 : Pleureuse à la grille de la caserne, spectacle triste, ambiance au 3 août 1914
: Menaces de mort à l’adresse de Guillaume II
: « La cour ressemble à un marché juif où s’étalent pantalons rouges, capotes bleues, sacs et fusils »
: Pleurs au discours du commandant, le départ des 51ème, 251ème et 11ème R.I.T.
15 : Chiffres des unités, où elles vont
: Noircissage des gamelles
: Marches victorieuses, Waterloo et Liège, fausses nouvelles, ignorance de la réalité
: Retour de la foi
16 : « La moitié du régiment tombe d’insolation »
18 : 16 août, construction de tranchées
: 17 août, bruits lointains et angoisses, construction de barricades
19 : Tirs contre avions, 1ères émotions
: Prix d’un repas le 22 août 1914
: Exode belge (vap 22,23)
20 : Espionnite
: Baptême du feu du régiment
23 : Flegme anglais
: Frelons
: « Nos sentinelles voient des uhlans partout et tirent des coups de fusil à chaque instant »
: Pillage de cave et de maison pour ne rien laisser aux Allemands
25 : Trophées (vap 40)
: Bois planté en terre pour signaler une tombe
: Charge à la baïonnette de 800 mètres, « Pas une balle, pas un obus pendant ce trajet »
: Débandade prussienne
: Folle bravoure d’un capitaine (vap 85 un fanatique)
26 : Combat épique d’Urvillers
28 : « La sueur de la veille qui a séché avec la poussière a formé comme de noires cicatrices à chacun »
: Larges rations d’eau de vie distribuées
30 : Soupe renversée
32 : Destruction d’un canon abandonné
33 : Vue d’autobus
37 : Avion se posant près des batteries pour les renseigner
38 : Allemand brûlant 800 de leurs morts debout dos à dos « pour ne pas les laisser sur le terrain après leur fuite »
: « Les Allemands ont empoisonné tous les puits en jetant des bêtes mortes, des entrailles et des détritus de toutes sortes »
39 : Après la bataille de La Marne, maisons pillées, boîtes aux lettres défoncées, animaux dépecés, saleté
40 : Il pille une école et se ravitaille en papier
: Harangue du colonel sur les exactions de l’ennemi
: Million de cartouches allemandes abandonnées
41 : Faim
: Ferment de mutinerie, révolte due à la fatigue et la faim (vap 100)
47 : Brûle des meules de paille pour éclairer la plaine
49 : Drapeaux blancs pièges d’où abattage des allemands qui veulent se rendre
: Echappe à quelques centimètres à un éclat d’obus qui casse son fusil, chance
50 : Brosse d’arme utilisée comme blaireau
: Opium contre la cholérine
: Fausse tranchée
51 : Allemands commandant leurs feux en français
: Se blesse sur une baïonnette de mort allemand
52 : Soldats morts noyés dans un marais
54 : Espionnite, maison dans laquelle a été trouvé un uniforme d’officier allemand, tonneau de vin piégé par un obus
: Missionné pour chercher des égarés, 5 déserteurs fusillés au 254e RI
: Volets décrochés utilisés comme brancards
: Blague à tabac faite dans un sac allemand
: Bombardement surnommé l’angelus
55 : Vue pittoresque des cuisines de La Neuville « On dirait un pays lacustre habité par des indiens »
: Impressionnant combat aérien (victorieux)
: « J’ai abandonné ma toile de tente boche qui m’avait rendu de grands services depuis un mois » et ramasse et garde un revolver allemand
: Maisons pillées et inscription allemande sur une porte « maison pillée par les Français »
61 : Assainissement des lieux, enterrement des chevaux et des vaches, 200 kg de chaux
62 : Tranchée anglaise, bien faite, cuisine hygiénique avec filtration, surnom de cagnas
63 : Tireurs d’élite
: Guerre des mines (Aisne, 23 octobre) ?
: Comment on enterre un cheval dans le no man’s land
64 : Effet de grenade
65 : Machette de tirailleurs
: But de patrouille : Ramener un prisonnier, un casque, une patte d’épaule et reconnaître une nouvelle tranchée allemande (dimensions, contenu)
66 : Soldats agitant des mannequins
: Fume des feuilles de marronniers
67 : Grisé par l’attaque, fusil brûlant
68 : Fiche rouge d’évacuation
: Entend dire que les blessés prisonniers étaient achevés par les allemands
69 : Croit que sa balle dans la tête était une dum-dum
: « … sur toute la ligne [ferroviaire] les femmes françaises sont admirables et nous gâtent »
73 : Où sont les rescapés de Soupir
74 : Victuailles par la population
75 : Electroaimant pour tenter d’extraire la balle
78 : Subit une petit guerre des médecins sur le traitement à lui infliger
81 : Réveillon de 1914, menu
82 : Craint de retourner au front (vap 86 pour les camarades)
85 : Bretons ne parlant pas le français
: Tropine, gouttes dans l’œil et touche des lunettes noires
: Voit une escadre de guerre
: « En ce moment le Dépôt fabrique des pelotons de robusticité, d’enraidis, de convalescents, etc…, c’est-à-dire de quoi arriver à un résultat final : chasser tout le monde dans un bataillon de marche et l’expédier aussitôt formé »
86 : Vue de Brest : « Les rues de Brest sont très bruyantes et remplies d’ivrognes et de mauvaises femmes, c’est un peu écœurant »
87 : Touche 53,10 francs d’indemnité de convalescence
89 : Fraises de Plougastel-Daoulas générant 1 million de revenus
91 : Revoit un ancien blessé de 1914, déformé et vieilli
93 : Mutinerie au Dépôt (vap 100)
: Vaguemestre, il touche une bicyclette Aiglon
95 : Activité du vaguemestre (partie à rapprocher du sergent-vaguemestre Félix Braud)
96 : Signaux optiques
: Maison de Messimy à Pérouges
: Remise des drapeaux des 401ème et 402ème R.I. nouvellement créés
100 : Lutte contre les puces (vap 138)
: « Une infirmière suisse qui se trouvait dans un train de boches a lancé sur le quai une carte avec ces mots : « Salut aux Français, glorieux vaincus de la grande guerre »
101 : Accident de train à la gare de Valbonne, 3 tués et un blessé
: Tribune de Genève germanophile pour voir qualifié « 157ème Bon d’embusqués »
103 : Revient sur la durée de la guerre et rappelle, le 27 août 1915, qu’il avait écrit : « que la guerre ne peut pas durer encore un an car il n’y aurait plus de combattants vivants ». Plus lucide, il y revient page 114 : « Voilà plus de quatorze mois que la guerre dure et nous constatons chacun avec un sentiment mêlé de déception et d’étonnement que, contrairement à ce que nous espérions quelques mois avant, les événements ne laissent nullement prévoir une fin prochaine »
105 : Censure qui « fonctionne dur ; il est interdit d’écrire d’autres détails que ceux concernant la santé ». Fait passer ses lettres directement par un ami. Vaguemestre, armée cycliste de facteurs (vap 139)
: « Je trouve que les femmes ont un air bien gavroche et que la guerre ne les attriste pas toutes »
107 : Sur le sentiment d’être perdu dans un océan d’hommes : « On vit côte à côte sans se connaître »
: Envie les prisonniers : « Quelques prisonniers allemands reviennent par petits paquets et ils ont l’air joyeux d’en être quittes à si bon compte »
109 : Vaguemestre en première ligne : « À mon tour d’être témoin de cet horizon nouveau »
110 : 400 sur 600 lettres retournées avec la mention « disparu » ou « évacué » (vap 113 : « Nous avons rendu aux T. et P. pendant ces deux jours plus de trois mille lettres et environ douze sacs de colis »
111 : Noms « belliqueux » de canons de marine : « Revanche » et « Tonnerre de Brest »
112 : Vision surréaliste d’un cheval mort avec une pancarte Kamarad !
116 : Achète un rasoir pour 6,50 frs
118 : Comme vaguemestre ne veut plus annoncer les morts
119 : Gal, en fait colonel Gratier, très antipathique
121 : Noyé par accident
122 : Doit se raser, sinon 8 jours d’arrêt et suppression de permission : « Il paraît que la victoire dépend de notre coupe de cheveux »
123 : Chambre à gaz
125 : Philosophe
130 : En Alsace, le 6 février 1916 : « Pas un coup de canon, c‘est le pays rêvé pour faire la guerre »
133 : Incident avec des gendarmes au sujet de la lumière
135 : Mauvaise réputation du 111e RI d’Antibes, liée aux méditerranéens (« les gens du midi et les gens du nord ne s’accordent pas très bien ») et au comportement à Verdun (bois de Chippy et Malancourt) (vap 136, 140 et 141)
: Sur la durée de la guerre, Poincaré prédit le 11 avril 1916 « une guerre encore longue avec notre succès final »
136 : Durée de la guerre dans la Gazette des Ardennes, allemands résolus à la poursuivre encore 10 ans !
141 : Punition pour refus d’obéissance : « De mauvaises têtes se voient condamnées à la prison pour refus d’obéissance. L’ensemble est corrompu et, à un rassemblement où le Comt Bénier lit une circulaire qu’il veut faire terminer par le chant de la Marseillaise, ses hommes répondent par un chanson comique »
: Alsaciens qualifiés de boches car portrait du Kaiser, que Mouton a brûlé en partant !
143 : Écrit son courrier sur une borne frontière
: Voit la pierre gravée près de Petit-Croix sur le lieu de la chute de Pégoud
144 : Marchal survolant Berlin et lançant des proclamations
: Théâtre de verdure de Fraize (vap 145)
145 : Homme puni cassé de son grade par un général pour avoir fait monter une femme dans sa voiture pour lui rendre service
148 : Camp d’Arches
149 : « Verdun, c’est le crible géant de notre armée »
153 : Tenue d’attaque composée de « deux musettes garnies de biscuits, de boîtes de singe, de chocolat, de grenades, de pétards, de fusées éclairantes, de balles, deux bidons de deux litres plein de vin, mon fusil, mon tampons à gaz et un browning »
154 : « De là-haut [fort de Vaux] les blessés boches et français descendent en se donnant le bras »
157 : Victuailles souillées immangeables, état sanitaire des hommes
: Bruit du 420 comme un train de marchandises
: Fanion du Sacré-Cœur (vap 170)
158 : Essaye de réveiller… un mort
159 : Tonne à eau bienvenue sur le front
: Flacon de Ricqlès
161 : Bottes de tranchée
162 : Entend des chants allemands de Noël
163 : Cris d’animaux comme signes d’appels
: Méprise nocturne et tirs amis
164 : Allemands en draps blancs
168 : Groupes francs
169 : Tubes explosif allemands anti barbelés type Bangalores
170 : Rend les honneurs devant la maison de Jeanne d’Arc et subterfuge pour ne pas gêner les consciences : « En passant devant la maison de Jeanne d’Arc, notre colonel ayant fait placer le drapeau en face, tout le régiment défile en rendant les honneurs. De sorte que les consciences ne sont pas froissées puisque personne ne peut dire si nous avons présenté les armes au drapeau ou à la sainte »
172 : Vue de Moyenmoutier
173 : Construit des abris sous roche au-dessus de Moyenmoutier (mai-juin 1917)
174 : Chalet Zimm à La Halte
175 : Surréalisme de la guerre dans les Vosges : « C’est incroyable la guerre dans cette région et quand on a vu Verdun on croit rêver »
: Observateur ayant un tableau très détaillé des points dangereux à surveiller
176 : Vue de la guerre des mines à La Chapelotte
177 : Mouvement révolutionnaire dans le régiment, ambiance pacifiante, liste de pétitions, mutins, répression, rébellion avortée « Nous sommes redevenu doux comme des agneaux qu’on mène à la boucherie »
181 : Bataille + orage : « On croirait la fin du monde »
183 : Croup
184 : Mariage
190 : Déclaré inapte à une visite dentaire pour Salonique
192 : Compare la cote 344 (Verdun) à un plateau volcanique
195 : Cinéma de la Citadelle
196 : Soldat gazé en déféquant
: Horreur
: Section de discipline, difficulté du commandement
: Patrouille avec des draps blancs
: Homme à cheval sur son fusil dans un tranchée pleine d’eau
198 : Fonck
201 : Tranchée Clemenceau
202 : Condé, vrai village africain
203 : Arabes paresseux
206 : Aliments et boissons jetés à cause de la souillure de l’Ypérite
: Homme non atteint par les gaz car ivre
216 : Entend des cris de joie allemands à l’annonce des victoires du printemps 1918
217 : Match de foot
226 : 2ème citation qui lui vaut une étoile blanche et 2 jours de plus de convalescence
228 : Croix de guerre dessinée sur une statue au bras cassé à Château-Thierry
230 : Stout
231 : Grippe espagnole
: Humilie en paroles des prisonniers allemands
232 : 11 novembre, (vécu à Deinze en Belgique) joie calme et sage
234 : Famille belge flamande de 21 enfants, qui lui font penser aux mœurs bretonnes
235 : Paperasserie (vap 237, la maudit)
237 : Programme Deschamps pour la démobilisation des classes d’âge
: Homme ivre voulant « tuer un chinois »
: Evoque « trois jeunes filles d’ailleurs sérieuses et qui prennent part à nos discussion philosophiques sur la femme du siècle »
241 : Vue et désillusion sur le Manneken-Pis
: Pyramide de canons à Givet
242 : Longuyon, plaque tournante suite aux ponts coupés sur la Meuse
243 : Se réjouit de ne pas aller en Allemagne
247 : Incidents dus à la boisson (vap 249)

Yann Prouillet, février 2026

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Tyl, Marie (1872-1949)

Journal de guerre Cherbourg 1914 – 1919

1. La témoin

Marie Tyl, née Dupont, appartient à une famille de militaires qui vit en Normandie depuis 1893. En 1914, elle est veuve avec trois enfants, son frère Hervé, officier de marine est mort des fièvres à Alger en 1903, et son mari Thaddée, capitaine d’infanterie coloniale, est mort de maladie à Fort-Lamy en 1906. Monarchiste, patriote et traditionaliste, elle s’intéresse à la politique et réaffirme souvent dans ses écrits sa détestation de la République. Elle élève ses enfants avec d’importantes difficultés matérielles : si elle a gardé la jolie maison « La Villa lointaine », sa pension de veuve grevée par la hausse des prix ne lui permet qu’une pauvreté digne.

2. Le témoignage

Les éditions Les Indes Savantes ont publié le Journal de guerre de Marie Tyl en 2015 (403 pages). L’autrice a tenu son journal à partir de 16 ans en 1888 jusqu’à sa mort en 1949, et Patrick Magnificat a rassemblé, présenté et annoté les passages concernant la Grande Guerre, vécue à Cherbourg.

3. Analyse

Marie Tyl a reçu une éducation très complète, elle lit beaucoup et malgré la guerre a encore son « jour » de visite : son journal est alimenté par les conversations et les nouvelles apportées par ses connaissances, qui sont pour la plupart des femmes ou des veuves d’officiers (Marine et Infanterie Coloniale). Son journal raconte la guerre vécue dans un important port militaire, avec les arrivées de navires, l’analyse de la situation militaire et les soucis matériels au quotidien.

Une vie quotidienne difficile

L’autrice consacre son temps à l’éducation de ses enfants, à la pratique religieuse et aux missions de bienfaisance : elle visite souvent les hôpitaux, distribue des fruits aux blessés, participe à des quêtes de charité, reçoit et rend des visites. Ses faibles revenus de veuve ne suivent pas l’inflation du coût des denrées, surtout à partir de 1916 (p. 168, avec autorisation de citation de l’éditeur) « L’existence devient plus ardue et mes petits revenus plus que réduits. Les impôts sont affreux et la vie suit une progression effrayante. » Elle mentionne des prix vertigineux, des économies forcées sur le charbon ou le pétrole, qu’on a de toute façon du mal à trouver. L’hiver 1917 est très froid (p. 289) « Nous, dans ma chambre où nous nous tenons, nous avons en nous éveillant, 3 degrés (chambre au midi, chauffée jusqu’à 11 h. du soir) et l’après-midi, à grand peine 6 ou 7 degrés (…) le gaz, mal épuré, est si bas qu’il ne chauffe pas. » À ce souci de vie chère s’ajoute ce qu’elle considère comme une injustice, c’est-à-dire le moratoire sur les loyers ; elle a hérité de trois petites maisons ouvrières, divisées en six appartements : un est vide et les 5 autres locataires, chefs de famille, ont tous été mobilisés. Dès le 20 août, elle déplore ce moratoire qui la réduit à sa seule pension, et ces plaintes reviennent à plusieurs reprises. Ses locataires dispensées de loyer ont souvent un emploi (p. 168) : «Elles peuvent se faire 9, 10, 11 fr. et plus par jour et être dispensés de payer leur terme, tandis que moi, ayant à ma charge trois enfants, il me reste, les impôts payés, à peu près 4 fr. 50 par jour. » Elle a lu dans un journal qu’en Allemagne on avait refusé le moratoire des loyers « Mais chez nous, c’était une trop belle occasion de porter atteinte à la propriété. Voilà une injustice spoliatrice d’où résultent de réelles souffrances pour moi. » Son mari est mort « en service et pour le service » dit-elle, mais pas à cette guerre, et elle n’a donc pas de droits particuliers. Sa rancœur alimente son hostilité envers les gouvernants, avec le sentiment d’être marginalisée au profit du « peuple » (p. 343) : « flagornerie à l’électeur-roi ! ».

S’informer

À Cherbourg, dans les familles de militaires, l’inquiétude règne d’abord sur le sort des nombreux disparus dont on reste sans nouvelles après le désastre du corps Colonial à Rossignol le 22 août 1914 (1er RIC de Cherbourg, par exemple). Les rumeurs circulent, on cherche à savoir. Les bruits sont transcrits en fonction de l’espoir qu’ils donnent : ces canards sont d’autant plus acceptés qu’ils correspondent aussi à une vision a priori de la guerre (anecdotes édifiantes et patriotiques, regain de la foi, entrain des pioupious). Ces sources « sûres » sont issues du milieu des officiers, qui relaie lui-même des rumeurs venues « d’en haut-lieu ». En visite à l’hôpital, elle rapporte les descriptions du front que lui font les blessés, et les propos fanfarons lui remontent le moral : pour employer un vocabulaire de l’époque, elle gobe assez les récits « à la rigolade » des loustics hospitalisés, par exemple un soldat (p. 151) qui « emmanchait des récits si drôlement qu’en effet, la guerre présente en semblait le sport le plus passionnant qui fut. »

Marie Tyl lit beaucoup la presse locale et parisienne et son titre favori est sans surprise l’Écho de Paris. Elle n’aime pas le Journal, critiquant (janvier 1915), ses contes qui sont la plupart du temps fort déplaisants et malsains (p 81) « mélangeant l’héroïsme de la guerre à des histoires d’adultères ou de fornication rendues attendrissantes. » Les feuilletons patriotiques du Petit Journal trouvent en revanche grâce à ses yeux (p. 101) : « Le feuilleton «Présent » touche à sa fin et les enfants en soupirent. Je leur en avais permis la lecture et celle-ci les passionnait et les exaltait. (…) Les enfants me prient de proclamer avec eux l’excellence de l’œuvre et je conviens que « Présent » est une œuvre de mérite empoignante et bien menée. (…) Une seule critique : on y oublie un peu trop le Bon Dieu. Ce laïcisme m’afflige et les petits se creusent la tête pour se souvenir si Dieu est totalement oublié dans leur récit préféré… ». L’autrice critique la presse et le bourrage de crâne, mais pas pour les raisons que l’on rencontre le plus souvent (juillet 1915, p.121) « Et puis que sait-on ? Les journaux sont plus vides que jamais. Nous avons l’impression d’attraper de-ci de-là, une bribe de renseignement et, en fait, de ne rien savoir ! Raison stratégique, certes, et aussi, et beaucoup, la volonté de nos dirigeants de noyer dans la grisaille toute beauté généreuse de la guerre trop enivrante pour nos cœurs français. »

Une détestation constante de la République et de ses acteurs

Marie Tyl est très politisée, et ce qui frappe dans ce journal, c’est la rancœur constante envers le pouvoir et les institutions de la République. Cette monarchiste exalte souvent le passé glorieux de l’Ancien Régime, les valeurs religieuses traditionnelles, avec la critique de l’émancipation des femmes, de la marginalisation des mères (p.43 « Et surtout pas trop d’enfants dans la famille !), et bien-sûr elle condamne la laïcité…. Cette détestation récurrente lui apporte une réponse univoque lorsqu’elle s’interroge sur les dysfonctionnements dans la conduite de la guerre: c’est de la faute des institutions, des parlementaires corrompus, des francs-maçons… Ainsi les mentions voient se succéder opinions d’extrême-droite, mais aussi racontars ou diffamations d’adversaires politiques honnis. On peut lister quelques domaines :

– en 1914, haine du pacifisme qui explique les défaites (p. 29)

– les francs-maçons sont responsables de la défaite de Rossignol (p. 40) : « plusieurs chefs qui ne devaient leurs grades qu’au Bloc et à la Maçonnerie, mirent la France à deux doigts de sa perte. »

– anglophobie, spécifique à la Marine (p. 67) « Ces braves Anglais ! On en fait un plat mirifique. » On risque de tomber « de la vassalité des Ya à celle des Yes ! »

– religion : hostilité à la séparation, heureusement la guerre change les mentalités (p. 77) ; «Un soldat, revenu blessé et jadis socialiste convaincu, disait à l’abbé Leclère : « il ne faut pas qu’ils viennent nous raconter leurs blagues anticléricales, ça ne prendrait plus. On change quand on a été là-bas. Dans nos tranchées, le dimanche, il y a des fois où on disait le chapelet presque toute la journée. », et elle dénonce en février 1917 (p. 303) : « Les pertes des meilleurs des Français sont lourdes : au moins deux mille prêtres tués déjà, tandis que la plupart des sans Dieu reste si sagement et si prudemment à l’abri. »

– hostilité au Midi, qui est aussi politique (p. 191). En visite à l’hôpital, elle relaie des propos hostiles de blessés convalescents qui tapent sur le Midi :

« « Tout le monde fait son devoir là-bas, excepté les ceusses du midi. »

Approbation de tous, retour sur les fautes passées : le 15e corps, le 17ème. Et puis, leurs officiers ne valent pas mieux, etc. (…) Voilà le Midi politicard ! Pauvre Midi, car il y a du bon. Madame Dujarric de la Rivière me disait que le régiment de Cahors était un des meilleurs et que les Cadurciens étaient navrés d’être englobés dans le mépris que le Midi s’est attiré. »

– calomnie des individus

On retrouvera ici sans surprise Joseph Caillaux (p. 21) « Il est absolument reconnu maintenant qu’il a touché de très nombreux millions pour la Cession du Congo et qu’il était l’homme-lige de Guillaume II. » L’amiral Louis Jaurès en prend pour son grade, il est surnommé le « Bolchevick » en septembre 1918 (p. 365), et est présenté comme un esprit dérangé, ne devant son poste qu’à son frère. Sarrail le républicain n’est pas épargné (p. 276) « Salonique est le dépotoir de l’Europe et de l’Asie (…) Sarrail, une canaille intelligente, arrive encore par le fait qu’il est canaille à gouverner sa barque dans ces eaux nauséabondes. » Le Garibaldi bashing (p. 87) est plus original (février 1915) mais tout aussi haineux « Les Garibaldi, s’écria Madame Lucas-Liais, mais on en a honte. En 70, on en rougissait : pas un honnête homme ne pouvait y songer sans dégoût.»

Le journal n’est-il qu’un défouloir personnel, ou ces détestations (que l’on trouve aussi chez Anne-Marie Platel par exemple, mais à un degré bien moindre) sont-elles formulées publiquement ?  Il semble que ces propos sont partagés dans ses cercles féminins, et alimentés en nouvelles par des officiers de passage. Fort logiquement, notre diariste n’apprécie pas non plus le Feu d’Henri Barbusse (mai 1917, p. 331) : « Pourquoi te bats-tu ? » demande, paraît-il, ce mauvais livre « Le Feu » de ce Barbusse que n’a pas eu honte de couronner l’Académie Goncourt. Plus tard, il rend intéressant et pitoyable, et plus que cela, le soldat qui abandonne son poste. Madame de Pontaumont dit qu’il se lit énormément au front, étant bien écrit, bien fabriqué, mais comme sont fabriqués les portraits et les descriptions qui ne montrent que le laid, le mauvais, l’affligeant, et que l’effet est très nocif. »

Finalement, Marie Tyl produit-elle un bon témoignage ? Non, si on considère qu’elle ne reprend que les bruits et les rumeurs qui confirment ses haines préalables, et que son biais d’analyse univoque, tourné vers un passé mythifié, la France d’Ancien Régime, ne lui permet pas de comprendre la guerre de la majorité de ses contemporains. Non encore, car sa complaisance dans la détestation finit par décrédibiliser son jugement, même si par ailleurs elle mène une vie digne. Et pourtant oui, c’est un bon témoignage, si on considère que ces écrits sont représentatifs du milieu très conservateur des officiers de la Marine : ce groupe a longtemps formé la partie de l’Armée la plus hostile aux nouvelles institutions. Certes, à l’échelle du pays, cette sensibilité d’extrême droite monarchiste est très minoritaire, mais son influence sur la société, via L’Action française, est loin d’être négligeable. En outre, malgré son antiparlementarisme, quelques-uns de ses candidats furent élus à la Chambre des députés, parfois sur des listes de coalition hétéroclite du Bloc National, vainqueur des élections de 1919.

Vincent Suard février 2026

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Lemoine Armand et douze autres institutrices et instituteurs meusiens

Témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918

Pascale Verdier

1. Les témoins

Armand Lemoine, instituteur à Avioth (Meuse), a répondu comme vingt-huit autres collègues à une requête de l’Inspecteur d’Académie de la Meuse, le priant de lui adresser (février 1919) un « mémoire retraçant, avec tous les détails que vous jugerez utiles, votre existence pendant l’occupation allemande. » On trouve dans ces réponses presque autant d’hommes que de femmes, mais ces instituteurs sont en moyenne plus âgés que les institutrices, car les plus jeunes ont été mobilisés.

2. Le témoignage

Pascale Verdier a publié en 1997 « Les instituteurs meusiens, témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918 », un livre édité par les archives départementales de la Meuse (198 pages). L’ouvrage met en valeur l’article 14 de la cote 27 T conservé aux AD 55, qui contient les réponses à la demande de témoignage de l’Inspecteur d’Académie. Jacques Mourier, alors directeur des Archives, avait retenu treize rapports, avec un critère essentiellement géographique, c’est-à-dire des mémoires issus de villages représentatifs de l’ensemble de la Meuse occupée. Pascale Verdier présente dans une longue introduction (p. 7 à 51) la source, le contexte local et les éléments historiques que l’on peut extraire de l’enquête. Les treize rapports, de taille inégale, sont reproduis ensuite intégralement (p. 53 à 180).

3. Analyse

Ces enseignantes et enseignants des écoles primaires ont été amenés par leurs fonctions à bien connaître la vie de leur commune pendant l’occupation ; familiers de l’écrit, ils ont une bonne capacité à formuler des réponses structurées, et certains sont restés secrétaires de mairie pendant la guerre. Les textes évoquent les débuts de la guerre, l’arrivée des Allemands, puis le quotidien du village occupé. Le travail forcé, les réquisitions et la pénurie alimentaire, avec la souffrance physique et morale qui en découle, sont des passages obligés des récits. La source présente l’inconvénient spécifique, pas assez souligné lorsqu’on s’intéresse à ce type de documents, d’être très influencée par la nature hiérarchique des relations entre les instituteurs et leur supérieur. L’Inspecteur d’Académie est un individu lointain, puissant, et la soumission est la règle. Il faut ainsi lire entre les lignes, pour évaluer la valeur factuelle et un éventuel degré de minoration ou d’exagération. Les enseignants gardent évidemment une part de liberté, et le ton adopté dans les treize rédactions est assez variable : il va d’un style plaintif et larmoyant à une écriture stoïcienne et détachée, en passant par des rapports techniques centrés sur un bilan strictement professionnel. La souffrance est ce qui réunit tous les témoignages, mais Pascale Verdier souligne aussi que cette approche des occupés est rapportée « dans un style imagé qui en fait tout le charme … »

On peut proposer trois thèmes pour illustrer ces rapports ;

Violences à l’arrivée des Allemands

L’arrivée des uhlans dans les villages se fait dans le cadre du combat, les derniers Français viennent de partir et les mesures de terreur évoquées sont à comprendre dans ce cadre. Pour les Allemands, il faut sécuriser rapidement et brutalement les arrières : otages, regroupement de la population, jeunes gens immédiatement emprisonnés, obsession de l’espionnage…. En général, le degré de dureté dépend de la proximité du front et de la personnalité de l’officier chef de la Kommandantur du village. Le maréchal-ferrant de Butgnéville s’était rebellé lors de la confiscation des armes, il fut abattu et sa maison incendiée. À Herbeuville (p. 121), la population du village fut enfermée pendant une semaine dans l’église. Les hommes en âge de travailler ayant été conduit à Hannonville, le reste de la population fut emmenée dans un camp à en Bavière (19 octobre 1914). Ces femmes, enfants et vieillards furent ensuite rapatriés via la Suisse en février 1915. À Gouraincourt (p. 113) tous les hommes furent emmenés en novembre 1914 dans un périple qui finit par les installer à Bellefontaine en Belgique.

Les relations entre l’occupant et les civils semblent s’apaiser dans un second temps (Butgnéville, Emile Dion, p. 92) : «Après la période de terreur qui dura plusieurs mois au début de la guerre, les soldats étaient assez convenables. (…) Il souligne que les Allemands sont choqués d’être présentés comme des barbares (toujours à Butgnéville) : « Lorsqu’ils étaient convenablement ravitaillés, dans les premières années d’invasion, ils donnaient volontiers du pain, du tabac, des cigares aux civils ; j’en ai vu offrir aux enfants des friandises qui venaient d’Allemagne, aussi disaient-ils : « Soldats allemands, pas barbares ! » Combien de fois se sont-ils défendus d’être barbares ». Mademoiselle Magny, de Mouzay, évoque aussi ce thème (elle maîtrise l’allemand, p. 163) « Lorsque des officiers rendaient un service à l’école, et qu’elle les en remerciait,  ils répondaient invariablement : « Voilà, Mademoiselle, ce que savent faire les Boches » ou bien « Vous voyez que nous ne sommes pas tout à fait des barbares. » »

Le difficile quotidien de l’occupation

On peut citer :

* la faim, le froid, la hausse des prix, les pénuries, la paupérisation (absence de traitement)

* les réquisitions constantes, les perquisitions

* l’arbitraire : la plupart des plaintes devant des injustices manifestes se heurtent au « C’est la guerre » de l’interlocuteur allemand.

* les otages, le travail forcé, la déportation du travail

* la privation de liberté, l’interdiction de circuler, de rendre visite au village voisin.

* les bombes et obus français, puis américains, suivant la période et la distance du front.

* le manque de nouvelles des proches de l’autre côté du front, ou déportés à l’intérieur.

* enfin globalement le tourment moral que constitue l’ensemble de toutes ces épreuves sans qu’on puisse en envisager la fin.

On peut exemplifier avec le thème de la promiscuité avec les soldats hébergés et du danger des rôdeurs la nuit (Denise Valentin, Baâlon, p. 68) : « Les soldats reviennent des tranchées, on les aiguillonne à chaque retour, avec un tonneau de bière qu’ils vident en mangeant des tartines, au son d’une musique discordante (un vrai tam-tam des nègres) et des chants et des hourras prolongés. (…) Quand ils sont endormis, les ivrognes, notre journée n’est pas encore finie à nous [elle vit avec sa sœur]. Il faut maintenant compter avec les rôdeurs de nuit qui attendent l’heure favorable pour faire leur tour. Les voilà qui arrivent à la porte, à la fenêtre, leur lampe électrique éclaire notre chambre de leurs projections. Je tremble comme une feuille. Dans la nuit noire résonnent les sourds coups de marteau qui cherchent à démastiquer nos carreaux, vite je donne l’alarme dans la maison. Il y en a heureusement dans la quantité qui sont prêts à nous protéger. »

Dans le domaine des violences sexuelles, seule une tentative de viol est signalée par Armand Lemoine, elle est commise sur sa femme par un territorial alcoolique, un trésorier-comptable hébergé qui essaie aussi de l’étrangler lorsqu’il la défend (p. 57). Le commandant de place réveillé envoie deux sentinelles qui s’installent dans la maison, devant la porte et la fenêtre du fautif, dont on ignore le sort ultérieur. Mais on peut aussi se demander si les institutrices aborderaient librement ce thème avec leur supérieur.

En fait le seul élément réellement positif cité est la qualité des soins apportés par les médecins militaires allemands aux malades civils, mais ces mentions ne concernent pas le début de la guerre. Lors de la déportation à Amberg en Bavière, l’élève-maîtresse Jeanne Paquel déplore qu’au camp, malgré les hospitalisations possibles (p. 127), « Beaucoup de personnes moururent faute de soins. Les enfants, par le froid rigoureux de l’hiver, contractèrent des pneumonies qui les emportaient en quelques jours. » Lors d’évacuations de villageois trop proches du front (1915), ou des civils lors de l’avancée des Américains et des Français (1918), les différents témoignages soulignent le bon accueil des Belges.

Le fonctionnement de l’école

Les situations sont très variées : si presque toutes les écoles ont été pillées au début de la guerre, c’est avec des dégâts variables ; les locaux ont souvent été réquisitionnés, il n’y a plus de matériel, et l’autorité militaire s’oppose à la réouverture ; dans d’autres au contraire le commandant de place encourage la reprise rapide des cours, quitte à trouver des locaux improvisés. Les blocages allemands semblent liés à la volonté d’éviter que trop d’enfants, notamment ceux qui n’habitent pas le bourg, se déplacent librement dans la campagne.

Armand Lemoine résume bien la situation générale en évoquant la réquisition définitive de l’école en octobre 1916 (p. 59) « Pour ne pas laisser les enfants sans instruction, je fis classe dans la salle qui servait à distribuer le ravitaillement américain. (…) Continuellement dérangés dans leurs études pour aller travailler aux champs [glanage, cueillette], ces enfants ont beaucoup perdu comme instruction et éducation. En compagnie de tous les ouvriers du village, ils entendaient journellement et voyaient ce qu’ils ne devaient pas voir ni entendre, et ils ont rapporté en classe des habitudes d’indiscipline, de paresse et d’impolitesse. ». Mademoiselle Lepezel, de Bouligny, signale en hiver des fermetures de l’école en raison du froid, et précise qu’à l’été 1918, avec la faim, « mes élèves et moi sommes incapables de tout travail sérieux. Notre cerveau est vide. Je ne puis former de cercles pour les leçons car ces pauvres enfants ne tiennent pas debout. » Ces enseignants font donc des constats de carence pédagogique, ce qui n’est pas le cas d’Eugène Gœuriot, instituteur à Lachaussée (p. 150) : « Les enfants ont fait preuve d’assiduité et d’application. Le travail en classe a laissé rarement à désirer et a produit des résultats satisfaisants. Les grands élèves surtout se sont montrés laborieux, très laborieux même. » Madame Macquart, de Dun-sur-Meuse, évoque l’enseignement de l’allemand (p. 103) « Sur la demande des parents, je l’appris un peu. Je considérais cet enseignement nécessaire pour le moment : les enfants pourraient ainsi aider leurs parents à comprendre les soldats qui venaient chez eux, soit pour faire laver leur linge ou pour le faire raccommoder. (…) Les enfants, sortis de l’école, constamment avec les soldats, parlaient la plupart en 1918 très couramment l’allemand, leur prononciation était meilleure que celle des grandes personnes.» Cette institutrice signale avoir été en conflit avec le maire de Dun et son adjoint qui souhaitaient qu’elle enseigne en plus le catéchisme, et qu’elle fasse dire les prières : « Tous deux voulaient profiter que je n’étais qu’une femme sans appui, sans défense ; je sus leur montrer en maintes circonstances que je savais être ferme. » (…) (p. 105) « C’était la guerre, il est vrai, mais ce n’était pas une raison pour retourner ½ siècle en arrière. »

Souvent, les personnels restent sans traitement. On connait l’arrangement trouvé pour Mademoiselle Magny, qui se fait aider par sa sœur à Mouzay en juin 1916 (p. 161) « C’est alors que le commandant nous offrit de nous payer comme employées de la Commandature, à raison de 0,75 fr par jour. » J’acceptai pour ma sœur mais refusai pour moi. Le Commandant, vexé, me força à accepter. » À Dun le maire refuse d’aider financièrement l’institutrice (p. 106) « Les parents d’eux-mêmes vinrent me trouver et insistèrent pour me payer (…) [puis après résistance] je me décidai à demander 1 sou par jour par élève, de manière à ne pas gagner plus que les personnes qui étaient obligées de travailler. [de 1 à 2 fr.] Je n’obligeai personne, neuf ne payèrent jamais. ».

Des soldats allemands, enseignants dans le civil, passaient souvent dans la classe de Mademoiselle Magny, et celle-ci signale avoir eu avec eux des discussions intéressantes (p. 162). Ils reconnurent en général, dit-elle, la supériorité de « nos livres sur les leurs, surtout en ce qui concerne les illustrations. » Leur critique récurrente était l’omniprésence de l’idée de guerre dans les manuels français, « Un jour un Commandant d’active prit dans une Histoire une gravure représentant une bataille et me dit sans autre commentaire : « Voilà ce que vous ne trouverez pas chez nous. »

Vincent Suard, février 2026

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Martin, Henri (1892-1983)

Martin, Henri, Journal de guerre. Metzeral 1915, Munster, Société d’Histoire du Val et de la Ville de Munster, 2014, 168 p.

Résumé de l’ouvrage
Aspirant, Henri Martin relate, du 2 avril au 22 juin 1915, son action comme observateur et responsable d’une batterie de deux canons de 155 courts, Manon et Mignon, placés à proximité de la ferme Huss, sur la ligne de crête des Hautes-Vosges, entre Wildenstein et Mittlach (Haut-Rhin). Son témoignage renseigne sur « l’apprentissage » de la guerre d’artillerie lourde de montagne, tant sur le plan technique que sur sa mise en place stratégique lors des combats des crêtes jusqu’à la conquête de la Cote 830, au-dessus de Metzeral.

Le témoin
Henri Martin est né le 16 avril 1892 à Xertigny, dans les Vosges, d’un père instituteur. Pourtant « né sauvage et méditatif » (p. 87), il apprend en autodidacte le grec, le latin ainsi que la sténographie, avec laquelle il rédige son journal, puis obtient son brevet supérieur qui lui permettra de consacrer sa vie professionnelle entièrement à l’enseignement. D’abord instituteur à Bains-les-Bains, il devient directeur d’école à La Forêt (comme de La Chapelle-aux-Bois), où il termine sa carrière et prend sa retraite. Il se marie en 1919, union qui lui donnera deux fils. Vosgien, il connaît le massif (il confie être venu en touriste « sur les lieux » en 1911) sur lequel il va revenir pour y faire la guerre. Il y retourne d’ailleurs, en « pèlerinage » le 20 août 1960, retrouvant les endroits qu’il a occupés, et même les entonnoirs des obus qu’il a reçus ! Sa Première Guerre mondiale le voit ainsi à l’Hartmannswillerkopf, où il était déjà observateur, sur les sommets des Hautes-Vosges et à Verdun en 1916. En juin 1940, il commande l’ensemble des forts d’Epinal et les honneurs militaires lui sont rendus par les Allemands le 22 juin, au fort de Longchamp, lors de la reddition, la dernière, de la place. Il est ensuite fait prisonnier, envoyé en Silésie et renvoyé à ses foyers au bout de 14 mois au titre d’officier de réserve. Il publie de nombreux ouvrages de différents genres ; Histoire, dont trois sur la Grande Guerre, poésie, philosophie, etc. Il aura une abondante activité associative et sera lauréat du prix José Maria de Hérédia. Il décède à Epinal le 9 janvier 1983.

Le témoignage
Bien que court, le témoignage de l’artilleur Henri Martin, après celui qu’il a produit sur le Hartmannswillerkopf, est précis, diversifié et très descriptif de ses trois mois de présence sur les sommets des Vosges et dans différents postes d‘observations des hauteurs, éclairant ainsi la guerre des observatoires, indissociable de la guerre des artilleurs, et l’organisation militaire et guerrière des crêtes vosgiennes. Poète (il a envie d’envoyer ses œuvres aux Annales politiques et littéraires (p. 49), connaissant la botanique et technicien, son récit est l’un des tout meilleurs témoignages d’artilleurs dans les Vosges, ce sur tous les secteurs dans lesquels il officie. L’ouvrage rappelle d’abord la spécificité discontinue du front des Vosges : « Dans cette région, nos lignes, protégées par des réseaux, consistent surtout en petits postes tenus par le 5e BCT et par les skieurs, assez éloignés de ceux de l’ennemi, beaucoup moins agressif ici que vers l’Anlass » (p. 115).

Le corpus contenant le récit du témoin est composé de 13 cahiers comportant ses notes prises en sténo puis transcrites en français, repris dans un livre spécifique qui fait suite à Le Vieil Armand, 1915, édité à la librairie Payot en 1936 dans la prestigieuse collection des Mémoires, études et documents pour servir à l’Histoire de la Guerre Mondiale. Sur l’ensemble de la durée du témoignage, on découvre la mise en place d’un front d’artillerie en secteur de montagne qui ne dispose ni de la météo, dont la prédominance est évidente, ni des voies de communication adéquates ce, dans la première moitié de 1915. Outre l’ambiance et la description d’un poste de tir d’artillerie lourde, dont il nous avoue son propre apprentissage, il témoigne de l’affinage des techniques, intéressant sur les « astuces » pour les améliorer au fil du temps. En effet, avec l’accroissement de l’implantation de l’artillerie, notamment lourde, et ce avant la construction de la Route des Crêtes (qu’il voit d’ailleurs commencer à construire), naît un problème crucial de liaison avec l’infanterie pour la seconder au mieux dans les attaques. Il dit : « En cas d’attaque, la liaison immédiate entre l’artillerie et l’infanterie me parait très difficile à réaliser, surtout dans un terrain aussi accidenté et boisé que celui de cette région » (p. 69). Ainsi, pour pallier à l’absence du téléphone, qui deviendra systématique en juin, il dit, le 16 avril : « Le signal du tir d’efficacité sera donné par un feu de paille allumé sur le Schweisel, à 200 ou 300 mètres de notre observatoire. Les alpins du 5ème BCT ont entassé autour d’une perche quelques balles de paille comprimée qui ne brûleront pas facilement si on ne les délie. Ce tas intrigue l’ennemi qui, du Schnep, lui envoie quelques petits obus, sans résultat » (p. 40). Honnête, Martin évoque ses relations avec la hiérarchie, qui, alors qu’il n’est qu’aspirant au 8e régiment d’artillerie à pied, lui confie, le 10 avril, le commandement et la responsabilité du pointage de cette batterie de canons, révélant par là-même d’un côté la pression, l’impatience, qu’il subit de la part de ses supérieurs, et de l’autre côté le fait qu’il apprend et perfectionne son métier au fur et à mesure de son exercice. Il ne cache pas ses sentiments, et son manque d’assurance, devant une telle responsabilité. Il dit : « Le lieutenant Renaud, remonté de la vallée, m’apprend qu’on l’appelle à d’autres fonctions, et me remet le commandement du détachement et des deux pièces. Me voilà dans de beaux draps ! Moi qui suis encore un novice, comment m’en tirerai-je d’épaisseur ? Heureusement les hommes sont de braves types et les sous-officiers sont actifs et dévoués » (p. 29). Son premier tir intervient une semaine plus tard. L’affaire d’un coup court, tir ami dont il est accusé (p. 93), finalement à tort (p. 95), est intéressante sur ce point de la responsabilité d’action au front. Il s’étonnera d’ailleurs un peu plus tard (p. 66) de ne pas monter plus tôt dans les grades par ailleurs. Aussi, Henri Martin témoigne de l’adaptation nécessaire, en un grand nombre de sujets, afin de pratiquer cette lutte des sommets. Il donne de nombreux détails techniques propres à son arme (description, calibres, poids, caractéristiques des obus comme de ses canons, comment il pointe, les contraintes auxquelles il fait face, etc.). Il décrit même un crapouillot, arme nouvelle pour lui, et se fait expliquer le fonctionnement du canon de 65 (p. 87). Certains tableaux sont impressionnants de réalisme. Par exemple ce 7 mai 1915 : « Nous en sommes encore abrutis, les oreilles brisées et bourdonnantes, un peu enivrés par la fumée de la poudre. C’est un jeu brutal. La terre tremblait, les arbres remuaient en avant, comme secoués par la tempête. On voyait très bien les énormes projectiles sortir des tubes courts en ronflant et filer dans les nuages comme des oiseaux rapides. L’œil les suivant facilement pendant plusieurs kilomètres. Leurs formidables explosions soulevaient au loin, plus haut que les sapins, des colonnes de terre et de fumée grise et rousse » (p. 71).

Assez réflexif et direct, Henri Martin avoue à plusieurs reprises que, malgré l’intensité du lieu et la charge de son travail, il s’ennuie. Une impression de désert survient parfois, dans lequel Martin paraît tout petit dans l’immensité du front comme de la nature. « Il est curieux de remarquer que nous qui sommes presque sur les lieux ignorons une grande partie de ce qui s’y passe » (p. 73). Parfois, le cafard est plus profond. Le 27 mai, il s’épanche : « Je suis dégoûté de la guerre. Il n’est pas possible qu’on se détruise de la sorte ! Nous sommes tous des barbares ! » (p. 100).

Il ne manque cependant pas également d’un certain humour, et dit par exemple : « Il ne pleut pas dans notre cagna, recouverte de fortes tôles ondulées, apportées péniblement par les Boches du fond de la vallée jusque dans leurs tranchées de la crête ; ils n’ont jamais si bien travaillé » (p. 72).

L’ouvrage est également un hymne à la nature, qu’il dépeint grandiose (voir page 75), et dont il partage l’émerveillement. Il dit « Quel beau pays que l’Alsace » (p. 52) ou « Tristesse de se tuer dans un pareil décor » (page 60). Il magnifie ses écrits par la poésie. Il dit, le 23 avril : « Il a beaucoup neigé cette nuit et la montagne est de nouveau revêtue d’hermine » p. 51 ou « quelques 105 arrivent par paires, comme des colombes » (p. 92). Ses nombreuses observations botaniques (il connait Flore d’Alsace de Kirschleger, botaniste né à Munster (p. 61), et météorologiques témoignent du milieu somptueux et extrême dans lequel il évolue. Le 14 avril 1915, il dit : « À la nuit tombante, en rentrant à Schaffert, seul par les cimes, j’ai failli m’égarer dans la haute neige, quelque part au Sud du Schweisel. Fatigué je commençais à m’inquiéter, lorsque j’ai trouvé un câble téléphonique qui, nouveau fil d’Ariane, m’a conduit jusqu’à la ferme » (p. 34). Car le sujet ici est avant tout la nature, la géographie, la topographie et la météorologie de la montagne. La neige et le froid bien entendu, mais également, par exemple, la fragilité relative de la batterie par rapport à l’orage. Il dit, le 8 mai : « L’après-midi, violent orage et pluie sur nos cimes. Parfois le tonnerre est encore plus bruyant que le canon. Détonations épouvantables, pluie torrentielle. Nous avions débranchés les fils du téléphone, d’où jaillissaient, à chaque éclair, de grandes étincelles. Je dormais à moitié dans la nouvelle cagna quand un craquement terrible survint. La foudre venait de tomber sur un petit sapin, entre notre 2ème pièce et la 1re pièce d’Alliot, à quelques mètres d’un énorme tas d’obus de 220. Chance inouïe ! Nous aurions été pulvérisés par l’explosion à cinquante mètres à la ronde » (p. 73). Cette même scène se reproduit le 27 mai : « Vers midi, orage violent, pluie torrentielle qui nous trempe dans l’abri, sous les buissons. Des fils téléphoniques débranchés jaillissent en craquant des étincelles bleues. La plus longue, me passant entre les jambes, atteint à la cheville Alliot qui depuis marche en boîtant » (p. 99).

Il n’oublie pas non plus qu’il combat et occupe un pays reconquis, une Alsace qui comporte ses complications. Il dit : « Dîné avec mes sous-officiers chez une vieille dame de 71 ans qui n’a pas de nouvelles de son fils depuis le début de la guerre, pour l’excellente raison qu’il appartient au 11e d’infanterie prussienne. La pauvre vieille nous fait pitié. Nous lui avons donné à manger, fait boire du café et même du champagne » (p. 52). Il n’est parfois pas tendre sur les hommes qu’il rencontre, tels ces lieutenants désagréables ou ce colonel Boussat, manifestement craint (voir p. 95), qu’il met en opposition avec des officiers de chasseurs aimés de leurs hommes (p. 108). Dès lors, des informations utiles à l’historien, comme parfois à l’ethnologue, peuvent être relevées à chaque page. Il est enfin descriptif, y compris des grands officiers qu’il côtoie épisodiquement, tels d’Armaud de Pouydraguin, Serret ou Boussat.

L’ouvrage est très bien publié, comporte de rares erreurs (dont une seulement, traditionnelle et déjà maintes fois signalée chez les témoins, à cote). Il est agrémenté en annexes une courte biographie des officiers supérieurs évoqués dans le livre (général Marcel Serret, général Louis Marie Gaston d’Armau de Pouydraguin (décrit p. 60) et son fils Jean, ainsi que le colonel Joseph François Denis Boussat), un glossaire des abréviations et cotes altimétriques, précisant leur localisation sur le terrain, un lexique, une table des matières et une table du théâtre des opérations adossée à une opportune carte numérotée en couleurs.

Lieux évoqués dans l’ouvrage :
Ferme de Schaffert – Observatoire du Schweiselwasen – Schnepfenriethkopf – Kruth – Cote 1201 – Cote 1025 – Anlass-Wasen – Mittlach – Hohneck – 830

Renseignements utiles tirés de l’ouvrage :
Page 6 : Chiffres sur la vallée de Munster dans la guerre : Entre 30 000 et 40 000 soldats et 10 000 civils évacués
17 : Apprend à monter à cheval
18 : Sitomètre (calculateur d’angles)
21 : « La chaleur du poêle est le meilleur agent de liaison qu’on puisse rêver »
22 : Hôtel du Hohneck
: Le 65 de montagne envoie de « charmants obus rouges, coiffés de belles fusées de cuivre verni ».
: Leur bruit : « Ces petits obus éclataient en l’air comme des coups de pistolet »
25 : Organisation de la position et matériel de camp
26 : Vue, description et avis sur les méridionaux (vap 31, 33)
27 : Sur les lettres, il précise : « Dorénavant je ne leur dirai plus où je suis, même approximativement, afin qu’ils ne se tracassent plus quand ils entendront parler de batailles. Il peut arriver que je sois trop occupé ou fatigué pour avoir le temps de leur écrire, même brièvement »
28 : Utilise une carte allemande au 1/20 000e, considérée comme « très précise » (vap 83)
30 : Gibier, il donne une prime de 40 sous pour un chevreuil tué (vap 78, 85 sur le pillage des truites par détournement du ruisseau et la destruction des chevreuils)
32 : Décembre 1916, premier combat de skieurs entre une section d’éclaireurs français et des éléments du 1er bataillon alpin bavarois
33 : Tirs inopérants au fusil contre des avions
34 : Prix d’une baraque d’Épinal : 4 000 francs pièce
35 : Bataille… de boules de neige (vap 47, 48, 115)
: Lycopode appelée jalousie utilisé par les marquaires pour filtrer le lait (vap 50)
: Ennui
42 : Problèmes de réglage, impatience du commandement
44 : Obus passant au-dessus des avions !
45 : Voiture de Serret portée à bras pour la retourner dans la neige boueuse
: Tir vertical dit « Tir dans la lune »
: Bruit de l’obus « avec des froissements de soie »
47 : Différence entre la réalité et le communiqué
49 : Bêtise des journaux
: Poésie des noms allemands des lieux : Schnepfenriethkopf signifiant Tête de la prairie aux bécasses
52 : Allemand fusillé car « il portait des balles retournées dans ses cartouchières »
55 : Canons disparus sous la neige
56 : Mange sans peur des denrées (biscuits et potage) trouvées dans une cagna boche après conquête de la position : « S’il avait quitté moins précipitamment ces lieux nous n’aurions pas osé, de peur d’empoisonnement, utiliser ce qu’il a laissé ». Visite les tranchées ennemies faites dans la neige
57 : « Les Boches ont de l’excellent fil téléphonique, solide et souple »
61 : Voit la nuit les projecteurs des places fortes d’Épinal et de Belfort
66 : Fanions blancs pour signaler les tranchées
: Actes de sabotage témoignant d’une certaine résistance alsacienne ?
67 : Bruit de l’obus (froufrous)
: Comment il détruit l’usine de Steinabrück, avec combien d’obus
68 : La fonte des neiges révèle un corps enseveli
63 : Canon renversé
69 : Renversement du charriot transportant les obus : « Et dire qu’on nous recommandait de manipuler ces obus avec précaution ! »
70 : Ridicule de la peur des conducteurs
71 : Bruit assourdissant, l’artillerie, « c’est un jeu brutal », arbres secoués
72 : Accident de feu de cuisine, dû à une cartouche oubliée dans la paille
76 : Fosse commune de 12 soldats allemands
77 : Description des 74 allemands : « Ce sont des explosifs, bien peints, bien rangés dans des boîtes de tôle emboutie, il traîne aussi des outils servant à je ne sais quoi, car je ne connais pas bien le matériel allemand »
79 : Planchettes de tir au 1/20 000 et grosse monoculaire grossissant 25 fois
80 : Canons amarrés à des souches avec des piquets et des câbles
: Bruit et séquençage en secondes des tirs
82 : Soldat dormant avec un calot de chasseur à pied allemand enfoncé jusqu’aux oreilles
85 : Culot allemand : « Les Boches ont un culot phénoménal : ils font paître sur la montagne de l’Ilienkopf, à l’Est de Sondernach, un grand troupeau de vaches blanches et noires, peut-être pour nous montrer qu’ils n’ont point encore faim, comme on le prétend (…) Ils nous narguent aussi avec des drapeaux flottant sur une espèce de kiosque à l’Est de Metzeral sur une colline dénudée »
: Trophées : trouvé un sac tyrolien de solide toile bistre à plusieurs poches très commode et une patte d’épaule
86 : Grenades à tige dites « épis de maïs »
87 : Décrit un petit moulin hydraulique musical, jouet d’enfant posé sur un ruisseau
88 : Retombées aériennes de shrapnells
: Papier calque récupéré dans les caisses d’obus allemandes
: Sa barbe est censée le protéger des mouches
91 : Description d’un abri fait avec du matériel allemand
93 : Ambiance en ligne à la déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne
99 : Civile toujours présente dans une ferme sous les obus, blessée
: Electrisation d’un soldat par l’orage
: Rumeur de train blindé
100 : Crise de cartouches de fusil, raclage de fonds de tiroirs
101 : Récupération de justaucorps de caoutchouc blanc allemands, imperméables à doublure rose avec des élastiques aux poignets et à la ceinture et la lettre S brodée en vert sur une manche
: Réutilisation de rondins allemands
: Odeur de cadavres mal enterrés
: Légende des mitrailleurs allemands enchaînés à leur pièce
102 : Tir ami dû à un problème de réglage de montre
: Chronomètre Lipp
103 : 13 attaques allemandes sur 955
105 : Odeur mélangée de résine, de terre remuée, de phosphore et de cadavre
: Téléphone modèle 1909 particulièrement solide
106 : Soldats morts embrochés
108 : Trouve que les artilleurs allemands « sont moins audacieux que nous dans leurs réglages en première ligne »
: Odeur des allemands
109 : Dissuadé par des soldats de tuer des allemands en corvée par peur de représailles par bombardements : « Ayant aperçu en lisière du bois, à cent mètres, trois Boches à calot rouge qui portent des rondins, je me dispose à en descendre au moins un ; mais les chasseurs m’en dissuadent, de peur de représailles par « épis de maïs » et torpilles, durant la relève prochaine »
115 : En promenade, découvre une jambe !
119 : Barres fixes et balançoires accrochées dans des hêtres pour amuser les poilus
120 : Eau phéniquée appliquée sur un tampon pour procéder à des exhumations
126 : Vue de Beaudrand, du 133e RI
132 : Usure de Manon
134 : Résonance sonore
: Couleur des fumées et signification
139 : Horreur de coups directs
: Bruit des obus : « Leurs obus miaulent comme des cordes de violon »
140 : Bombarde Metzeral
: Barberot
148 : Plaquette Malandrin et bruit qu’elle génère
150 : Lit en fougère pour les enfants qui font pipi au lit
: Appareil optique
156 : Suicide d’un lieutenant, flétri pour sa lâcheté par un général
161 : « Bancal » : son sabre

Yann Prouillet, février 2026

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