Jacques, Pierre (1879-1948)

1. Le témoin
Pierre Jacques est né le 9 avril 1879 à Halstroff, village de Moselle situé dans le Pays des Trois frontières (France-Allemagne-Luxembourg). Il est issu d’une famille modeste ; sa mère a travaillé comme femme de chambre au Grand Hôtel de Metz et son père est cocher. Après leur mariage en 1872, ils retournent s’installer à Halstroff et ouvrent une auberge-épicerie. Ils ont plusieurs enfants dont Pierre qui fait des études et cultive de hautes valeurs morales. Formé à la Lehrerausbildunganstalt, centre de formation des maîtres de Phalsbourg, il est nommé instituteur à Coin-sur-Seille puis Moyeuvre-Petite, deux villages mosellans francophones. En 1913, il passe professeur à la Handelsschule, l’Ecole de Commerce, de Metz. En février 1915, il est envoyé à Neuss en Rhénanie pour sa formation militaire mais il est jugé inapte en août et rejoint alors son poste d’enseignant. De fait, il ne fera pas l’expérience des combats et de la tranchée. Il décide toutefois d’écrire un « récit symbolique et didactique », une « fiction allégorique » dans laquelle il mêle ses sentiments et son « expérience ». Il l’attribue à Paul Lorrain, avatar combattant d’un professeur pédagogue qui ne combat pas mais souhaite dénoncer la guerre, seul « ennemi haïssable » à ses yeux, et soucieux de faire comprendre l’arbitraire des frontières et la tragédie des guerres. Il fréquente les milieux catholiques messins et est ami de Robert Schuman. S’il est un « produit du système d’éducation [allemand] de l’époque », il est sensible aux valeurs humaines et chrétiennes et ne se départira jamais de son esprit pédagogue. Pierre ne se mariera jamais et Chantal Kontzler et Véronique Stoffel, parentes de l’auteur, présentatrices de cette édition, indiquent que « sa jeune sœur, Lisa, l’accompagnera dans chacun de ses postes ». Resté à Metz pendant l’autre guerre, il revient un temps dans son village au printemps 1945 et meurt dans la métropole lorraine le 2 octobre 1948. Il est enterré dans son village natal.

2. Analyse
Jacques, Pierre, Prussien malgré lui. Récit de guerre d’un lorrain. 1914-1918, coédition Metz, Les Paraiges – Nancy, Le Polémarque, 2013, 127 pages.
Jean-Noël Grandhomme, préfacier de ce singulier ouvrage nous éclaire très opportunément sur celui-ci. En effet, d’abord, il indique que l’auteur « a maintenu intégralement le texte déjà paru du 21 janvier au 8 février 1922 sous le titre Paul Lorrain. Novelle aus dem Kriegsleben eines Lothringers d’un certain Pierre du Conroy (…) dans la Lothringer Volkszeitung, journal des catholiques germanophones de Metz et de l’Est mosellan, dont le groupe « la Libre Lorraine » publie Muss-Preusse en 1931. » Dès lors, il s’agit bien ici d’une fiction à très fort message politique, revendicateur de la notion de Muss-Preusse, « Malgré-nous », dans la lignée de l’association éponyme créée à Metz le 20 mai 1920 par le Sarthois André Bellard. Prussien malgré lui se veut un plaidoyer pacifiste du paradigme. Pour ce faire, l’auteur donne à son épopée l’apparence d’un récit de guerre, mixant réflexion identitaire et histoire d’amour corrompue par le tiraillement des nations, ce sur fond du drame des populations du Reichsland : « tantôt assujetties et délivrées par l’un puis par l’autre, les provinces sœurs Alsatia et Lotharingia subissent le sort des enfants du divorce qui ne peuvent trouver la tranquillité et la paix que si les parents se réconcilient » (p. 23) ! De fait, à l’étude, l’ouvrage vaut certes pour ses informations opportunes sur l’ambiance mosellane et une analyse plus ou moins directe de la question des Alsaciens-lorrains, de leur âme et des grandes questions qui en font la spécificité plutôt que sur la réalité d’une éventuelle part testimoniale à tenter de retrouver dans le récit. On peut toutefois retenir des éléments sur le Gott Strafe England d’Ernest Lissauer (1882-1937) (p. 74), la germanisation des territoires conquis, cf. la défrancisation des noms et des enseignes (p. 79), des exemples nombreux de bourrage de crâne ou le mot Alboche (p. 105).

Yann Prouillet, février 2021

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Bier, Charles (1898-1977)

1. Le témoin
Charles Bier, 19 ans, domicilié à Saint-Epvre, au sud-ouest de Metz en Moselle est boulanger quand sa classe (1918), est appelée à rejoindre le front. Il doit revêtir l’uniforme feldgrau et désormais se prénommer Karl. Au foyer, sa mère et son beau-père (il est orphelin de père) semblent l’avoir élevé dans un milieu francophile. Il parle français couramment, a une culture littéraire (il cite Barrès ou Déroulède), politique et évoque à plusieurs reprises les stratégies des lorrains de cœur pour maintenir la culture française, y compris en célébrant les anciennes fêtes à Nancy, restée française. Il a une sœur et deux frères, Gaston, qui mourra dans ses bras le 1er décembre 1918 de maladie contractée en forteresse suite à une tentative de désertion, et Antoine, qui reviendra également du front après avoir été « porté disparu en service commandé sur le front anglais ». Il fait ses classes au 137e IR d’Haguenau et au 166e IR de Bitche mais c’est au sein du 462e qu’il est enrégimenté avec la fonction de mitrailleur. Après-guerre, il reprend son métier de boulanger-pâtissier à Metz, se marie en 1931 et de cette union naitront trois enfants.

2. Le témoignage
Amoros, Nadine, Entre les lignes. & En quête d’Isabelle. Charles, alsacien-lorrain, 1914-1918, chez l’auteure, 2019, 189 pages.
Au seuil d’octobre 1917, Karl rejoint le front dans le secteur de Cheppy en Argonne. Il est mis en réserve un peu plus au nord, dans le secteur Saint-Juvin, Champigneulles, Grandpré, mais, n’ayant pu empêcher un vol de cochon alors qu’il est de garde, se retrouve dans une section disciplinaire qui le renvoie au front dans le secteur de Verdun. « Et là, commença la vraie guerre avec toutes ses cruautés. En mettant cette fois, fin à mes rêves de jeunesse par la vision du spectacle qui s’offrait à mes yeux. Ce grouillement de soldats, entrant et sortant de ces casemates souterraines, attendant avec impatience la relève dans un désordre inextricable, avec leur visage ravagé et leur uniforme saccagé. Une vision douloureuse de cadavres non identifiés, ou d’autres, debout comme des mannequins en vitrine ; barricadés pour l’éternité dans ces barbelés infranchissables. Ces sentinelles accroupies, grelottant de froid avec tout leur fourbi sur l’épaule, les pieds dans la boue, momifiés de stupeur » (p. 26). Devant Verdun, à Noël 1917, sous le feu, il subit la violence et le surréalisme du front, son stahlhelm traversé par un éclat, le commotionnant légèrement. Puis dans la même page, il rapporte la pancarte française écrite en allemand demandant une trêve de Noël : « La surprise fut bien accueillie par les Allemands » dit-il, avant de décrire rapidement son application : « Les ordres durent donnés afin de se replier sur les arrières-tranchées pour mieux participer à ces évènements. Des petits feux furent allumés pour bien spécifier l’accord. Il y eut dans certains endroits des échanges amicaux, des ramassages de blessés de part et d’autre et pas un seul coup de fusil ne fut tiré » (p. 29). Il fait preuve de bravoure, sauvant un temps son lieutenant sous le feu, parvenant également à livrer un message au commandement. Mi-février 18, il est blessé légèrement et intoxiqué par des gaz. Renvoyé du front pour une infirmerie à Laon, il est nommé ordonnance de l’oberleutnant puis capitaine Langberger, un Lorrain. Il est alors embusqué dans les troupes d’occupation (terme cité à deux reprises pages 79 et 94). Il va s’évertuer alors à atténuer le sort de la population, dont il cherche le contact en mettant en avant sa qualité de soldat lorrain arguant volontiers de son pacifisme. Il dit de la perception des envahis à son égard : « Disons que cette population me réservait un bon accueil quand je me permettais de lui dévoiler mon tempérament avec l’accent de chez nous. (…) C’est parmi ces villageois que se développèrent mes capacités de soldat pacifique… » (p. 22). Il va d’ailleurs jusqu’à détourner de la nourriture à leur profit. A Laon, rencontre houleusement (elle le soufflette !) Isabelle, jeune veuve de guerre avec laquelle il va nouer une amitié croissante. La majeure partie de son récit se situant à Laon, il en décrit quelque peu la vie quotidienne. Fin février 18, il est pris dans le bombardement par avions de la gare qui coûte à l’armée allemande « au moins 25 tués, des disparus, un grand nombre de blessés et deux trains avec leur contenu, c’est un désastre » (p. 88). Au cours d’une permission d’ailleurs, il subit à quelques kilomètres de Sedan un mitraillage dans un autre train qui le ramène à Metz, opération occasionnant des morts et des blessés ; « … une fois de plus, je parvins à passer entre les mailles de la mort » (p. 97). Le 28 mars 1918, les Allemands ayant déclenché l’opération Michael, et raclant les fonds de tiroir comme il le lit dans un communiqué « affiché aux pancartes de la Kommandantur », Karl pense retourner au feu mais Landberger parvient à nouveau à l’embusquer en lui confiant une mission d’accompagnement sanitaire « au fin fond de la Prusse », dans un camp de prisonnier de Gros-Strehlitz en Silésie. Au retour, il retrouve toutefois un temps le front d’Argonne (avril-mai) puis participe à la bataille du Bois de Belleau (juin) dans laquelle il est fait prisonnier par les soldats français, puis immédiatement libéré par une contre-attaque. A l’issue d’une seconde permission, il revient à Laon dans un train « entre toutes sortes de soldats allemands qui, eux aussi, ne chantaient plus de belles chansons patriotiques » (p. 160 et 161). Il y retrouve Isabelle qui le travestit en civil, change son identité et lui fait même rouvrir une boulangerie laonnaise en déshérence. Craignant toutefois d’être démasqué, il reprend toutefois l’uniforme vert-de-gris et quitte Laon le 8 octobre 1918, 5 jours avant sa libération par les troupes françaises. Retourné au front, il assiste à la confusion d’une fin de guerre délitante et décrit « à quelques lieues de Chauny » : « Ce fut catastrophique par là. Des soldats allemands disparurent, d’autres firent sauter leurs mitrailleuses à coups de pioches et de grenades à main. Un jour, des soldats de ma section se décidèrent à se rendre, mais n’y parviendront pas, car nous fumes bombardés. Sous ces bombardements nous ferons même plusieurs prisonniers français, sans le vouloir pendant que les murs s’écroulaient sur nous, à nous faire perdre la raison. Français et Allemands finirent par s’enfuir après un véritable adieu amical, où chacun retrouvera sa tranchée. » (pp. 153 et 154).

Insérant quelques chapitres dans les souvenirs de Charles, Nadine Amoros, sa petite-fille, fait état de ses recherches en 2019 pour identifier Isabelle, avec laquelle le musketier semble « avoir continué à échanger par correspondance tout au long de leur vie ». Elle est morte deux années après lui.

3. Analyse
L’auteur, Mosellan « Malgré-nous » de la Grande Guerre nous donne à lire un livre de souvenirs simplement écrit et relativement singulier. Enrôlé tardivement dans ce qu’il qualifie « d’armée d’invasion » (p. 139), il décrit une année d’un conflit qu’il tente d’éviter sans parvenir, comme son compatriote Eugène Lambert, à s’éloigner du front qui le rattrapera épisodiquement. Il parvient tant bien que mal à faire son devoir entre le marteau de la suspicion du commandement, qui enquête sur ses sentiments patriotiques du fait des évasions tentées ou réussies de ses frères (voir son interrogatoire pages 36 à 40), et l’enclume d’une guerre contre les français dont il dit à plusieurs reprises s’être retenu de tuer. Plus encore, au cours de sa bataille du bois de Belleau, il décrit dans le chaos : « … il nous fallut à nouveau partir pour rejoindre une vaste grotte à proximité du lieu. Durant trois jours, un sorte de vision de terreur nous accabla sans distinction, où il ne put être question de boire ou de manger quoi que ce soit ». Suit une vision dantesque des conditions de vie souterraine d’une « garnison » surchargée, narration à l’issue de laquelle il conclut : « La positon n’étant plus tenable il fallait sortir. Alors, durant une courte interruption des combats, je laissai nos prisonniers français prendre le large vers l’arrière » pp. 143 et 144). Dans ce parcours contraint, il parvient à s’embusquer à Laon et noue avec la population civile des relations occupants/occupés qu’il tempère en permanence par sa qualité d’alsacien-lorrain. Et, cas relativement rare dans la littérature testimoniale de ces Reichlander sous l’uniforme allemand, il met en avant l’amitié profonde qu’il noue avec Isabelle, jeune veuve de 2 ans son aînée. C’est cette histoire intime qui nourrit la quête de sa petite-fille pour parvenir à identifier la jeune femme, qu’elle maintiendra toutefois anonyme. C’est également le cas pour Charles dont le patronyme n’est pas révélé et nous remercions l’auteure pour nous avoir permis d’attribuer ce témoignage écrit par Charles quelques décennies plus tard. Il délivre sa démarche d’écriture, située entre 1965 et 1970, en incipit : « J’ai voulu transmettre ma version de cette période telle que je l’ai vécue. Tout particulièrement en pensant à tous ces militaires incorporés par le destin dans les rangs germaniques, disons « malgré eux » (…) Je raconte à la fois, les étapes de cette guerre, notre quotidien de soldat, et aussi des secrets plus personnels ». Il revient d’ailleurs sur cette initiative à la fin de son récit en disant : « Il faudra que mes nombreux amis me pardonnent d’aborder de telles révélations qui touchent tant de secrets personnels. J’ai pris mes responsabilités dans ce que j’ai cité en détail et dont j’atteste la valeur d’authentique réalité ». Il est évident que les souvenirs de Charles ont un double but politique ; démontrer son pacifisme et s’inscrire dans le paradigme des enrôlés de force alsaciens-lorrains qui ont gardé leurs sentiments francophiles malgré 44 ans d’annexion. Charles s’en explique ouvertement ou de manière plus subliminale. Lors de sa visite à la femme de son capitaine protecteur, le messin Landberger, celle-ci lui demande : « Mon mari est-il bien vu par la population ? ». Plus loin, il décrit Metz où les habitants « parlaient en sourdine le français ou le patois régional ». Il fera toutefois une concession au militarisme à l’issue de la cérémonie funèbre des victimes du bombardement de la gare de Laon : « Le garde à vous et la présentation des armes furent si impeccables que cela me réconcilia avec la discipline » (p. 88).

L’ouvrage est bien publié et seules quelques imprécisions dans la transcription du récit ou la toponymie ont été relevées.

Yann Prouillet, février 2021


Stauder, Aloyse (1891-1954)

Le témoin
Aloyse Stauder naît le 30 septembre 1891 à Gros-Réderching, en Lorraine annexée. Second fils d’une famille de dix enfants, il se destine à une carrière ecclésiastique. Vers 1903, il entre au petit séminaire de Montigny-lès-Metz, avant d’intégrer le grand séminaire de Metz en 1910. Il entame son noviciat chez les jésuites en Belgique en octobre 1913. En septembre 1914, il fait partie d’un groupe de religieux engagés par les chevaliers de Malte à l’arrière du front (du côté de Thionville) comme infirmiers. Il poursuit ensuite ses études en Hollande jusqu’en juillet 1915, quand il doit partir à Jülich (Juliers) en Rhénanie afin d’effectuer sa période d’instruction. A la fin du mois de juillet 1917 – il commence ici son récit –, il est envoyé sur le front russe. Il passe par Cologne, Dortmund, Berlin et Thorn avant d’arriver à Wilna (Vilnius) le 29 juillet, où il intègre la 9e compagnie du 425e régiment d’infanterie de réserve. Il demeure quelque temps à l’arrière. Déjà sergent, il bénéficie d’abord d’une formation pour officiers, puis participe aux travaux auxquels sa compagnie est employée à proximité du front. En novembre, cette dernière est envoyée en première ligne. Il y connaît son baptême du feu et découvre la vie dans les tranchées, mais n’y reste pas longtemps car il reçoit l’ordre de rejoindre le front français le 19 novembre. Il transite par le camp de Beverloo et y reste sept semaines, jusqu’au milieu du mois de janvier 1918, puis arrive au dépôt de la 16e division de réserve à Cagnoncles (à proximité de Cambrai). Il y stationne jusqu’à la fin de février puis intègre la 7e compagnie du 29e régiment de réserve et rejoint le front du côté de Marcoing, au sud de Cambrai, face aux positions anglaises. Les conditions de vie sont éprouvantes et les combats meurtriers. Avec l’unité de mitrailleurs qu’il commande, il participe à l’offensive sur la Somme en mars et avril. Après la relève et un séjour en repos à l’arrière du 28 avril au 11 mai, sa compagnie regagne le front le 12 mai. Le 25, il profite d’une opportunité pour déserter et se rendre aux Anglais. Passé les premiers interrogatoires, il transite dans différents camps de prisonniers avant d’être dirigé vers le camp spécial pour Alsaciens-Lorrains de Saint-Rambert-sur-Loire, où il arrive le 11 juin. Après une semaine de repos, il est détaché dans une ferme pour aider aux travaux agricoles jusqu’au 16 juillet, quand il obtient d’en être relevé. Il est alors employé au camp en tant qu’interprète pour interroger et identifier les nouveaux arrivants. Cette fonction l’enthousiasme et donne lieu à d’heureuses retrouvailles. Le 1er octobre, il décide de s’engager dans la marine française. Cette expérience, dont il sait dès le début qu’elle sera brève, est encore écourtée en raison de la grippe espagnole qui sévit dans les ports mis en quarantaine, et qu’il contracte lui-même. Impatient de rentrer chez lui, il est finalement démobilisé le 23 janvier 1919. De retour à la vie civile, il reprend ses études théologiques en Belgique, est ordonné prêtre en 1922 puis part comme missionnaire jésuite à Madagascar en 1925. Hormis un bref intermède en Lorraine entre 1947 et 1949, il y passe le reste de sa vie et y décède le 24 décembre 1954.
Le témoignage
Aloyse Stauder, Un Lorrain dans la tourmente, 1914-1918, éditions du Belvédère, Pontarlier, 2012, 287 p.
Au cours de ses années au front (à partir de 1917), Stauder tient un journal, rendu par précaution illisible pour autrui grâce à l’utilisation de la méthode de sténographie Gabelsberger. Après la guerre (on ne sait pas quand), il rédige ses mémoires en français (« Mémoires de guerre d’après mon journal ») dans les deux carnets qui sont ici retranscrits. Le journal original a quant à lui disparu. Si le contenu a sans doute été remodelé, ces carnets en héritent une certaine précision dans la chronologie des évènements relatés.
La première partie de l’ouvrage est constituée de l’étude menée par Pauline Guidemann sur les carnets de Stauder dans le cadre de son travail de Maîtrise. Elle y présente l’auteur puis nous offre une analyse thématique déroulée autour de deux axes, la vie de soldat puis « les forces spirituelles et intellectuelles dans la guerre ». L’ensemble est préfacé par Jean-Noël Grandhomme et agrémenté d’un cahier central d’illustrations ainsi que de quelques annexes (chronologies, carte, bibliographie).
Analyse
Ce témoignage offre un tableau assez complet de la vie au front, et se montre volontiers critique à l’égard de l’armée allemande, notamment pour ce qui concerne le ravitaillement et les pillages, relevant selon l’auteur d’une « mentalité générale » (p.170). Stauder dénonce les officiers « planqués » et ne manque pas de relever les exemples d’indiscipline, individuels ou collectifs. Il porte un regard curieux sur les contrées qu’il traverse et les localités qu’il ne manque jamais de visiter, avec une attention particulière pour les lieux de cultes et les pratiques religieuses des populations rencontrées. Nous ne nous attardons pas sur ces aspects, largement mis en valeur par Pauline Guidemann dans son analyse. La principale particularité de ces carnets réside en l’expérience atypique de leur auteur, séminariste originaire de la partie germanophone de la Lorraine annexée (les deux tiers nord-est de la partie de la Lorraine annexée avec l’Alsace en 1871 appartiennent à l’aire linguistique alémanique). S’il semble être, à bien des égards, correctement intégré au sein de l’armée allemande (ses rapports cordiaux voire amicaux avec la plupart de ses pairs le prouvent), il n’en proclame pas moins souvent son attachement à la France. Le culte de la France lui a vraisemblablement été transmis par sa famille qui, d’ailleurs, approuve son projet de désertion. Si celui-ci n’est mis à exécution qu’à la fin de mai 1918, Stauder dit y songer dès le début de sa mobilisation : alors qu’il est encore en garnison à la caserne et qu’on demande des volontaires pour le front français, il se propose avec déjà l’espoir d’être « plus ou moins volontairement prisonnier à la première occasion ». A deux reprises, il voit sa demande rejetée au motif suivant : « Alsaciens-Lorrains exceptés » (p.99). Par la suite, il ne manque pas de se présenter comme Lorrain francophile à chaque rencontre propice, par exemple avec des prisonniers français (p.101), d’autres soldats alsaciens-lorrains (p.106), ou encore des civils polonais (p.113) ou français (p.195, 197). Lorrain et volontiers revendicateur, il est suspect aux yeux de sa hiérarchie, qui le met à l’écart des préparatifs de l’offensive de mars 1918 : « Le seul qui ne fut pas appelé, qui ne s’aperçut de la chose que quand tous les autres étaient partis, c’était moi… » (p.169). Appliquant les prescriptions de plusieurs circulaires de l’Etat-major à propos des Alsaciens-Lorrains suspects, ses officiers semblent éviter soigneusement de l’employer à des postes stratégiques. C’est à nouveau le cas quand on l’écarte d’une patrouille de reconnaissance en avant des lignes (p.207). En plus de ses sentiments francophiles, cette suspicion ne manque pas de le rapprocher de sa patrie de cœur.
Raphaël Georges, février 2015

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Pénin, Pierre (1890-1972)

Le témoin
Pierre Pénin naît en 1890 à Moyenvic, canton francophone de Vic en Lorraine allemande, frontalier avec la France, au sein d’une petite exploitation familiale. Il y grandit et s’y marie en janvier 1913. Mobilisé dès le 2 août 1914, il passe successivement quelques jours à la caserne de Forbach, puis à Graffenstaden (banlieue de Strasbourg), où il participe à des travaux de fortification, et enfin à Detmold (Westphalie), avant d’être provisoirement libéré vers le milieu du mois de septembre. Il retourne ainsi à Moyenvic où il demeure jusqu’au 20 mars 1915. Il est alors appelé à rejoindre le dépôt du 17e RI à Coblence. Le 29 juin, avec un contingent de quelque cinq cents Lorrains, il part en direction du front russe. Il y découvre la vie dans les tranchées du 7 au 30 juillet, et connaît par la même occasion son baptême du feu. Les mois suivants sont rythmés par les combats, les repos, les longues marches et les travaux d’aménagement des tranchées. Sortant sain et sauf de nombreux combats meurtriers, il se blesse accidentellement à la cheville le 8 décembre. Cela lui vaut un long séjour à l’hôpital, qu’il achève, rétabli, en y étant chargé de travaux comme la construction d’une station d’épouillage. Il retourne au front vers le milieu du mois de mars 1916, se trouve du côté de Trabechz le 20 avril, puis dans une position devant Postavy, ville occupée par les Russes, à partir de juillet 1916. Il y demeure jusqu’en mars 1917, puis est détaché à la réserve de la 10e armée, avant d’embarquer en gare de Soly le 10 juillet, pour prêter main forte aux troupes autrichiennes en Galicie. L’offensive russe est alors contenue et repoussée par la contre-offensive à laquelle il participe. Le 26 août, son régiment rejoint la Lettonie afin de participer successivement à l’offensive en Courlande (Lettonie), puis à celles menées sur les îles d’Ösel et de Dagö jusqu’en novembre 1917. Le 13 novembre, il repart pour la Galicie, aux environs de Kowel, et est décoré de la Croix de fer le 26. Peu de temps après, au début du mois de décembre, sa division signe l’armistice avec les Russes et, le 20 décembre il embarque à destination du Nord de la France, à Néchin. Après une courte hospitalisation du 23 janvier au 2 février 1918, il retrouve sa compagnie dans les tranchées devant Armentières. Entre le 19 mars et le 9 avril, il séjourne au dépôt de recrues de Lambersart, puis participe à l’offensive sur Armentières, au cours de laquelle il est blessé à la cuisse par un éclat de shrapnel. Evacué en ambulance vers un hôpital de campagne, il est ensuite transféré dans un hôpital à Westerholl, en Westphalie, où il demeure jusqu’au 20 avril, puis dans un dépôt de blessés. Après une permission, il rejoint finalement sa compagnie le 1er juin 1918. Il est détaché pendant un mois dans un village avec un Alsacien afin d’y participer aux moissons, puis retourne dans les tranchées en septembre. Devinant une fin de guerre proche, il décide de gagner du temps en se faisant porter malade pour maux de dents – il s’en fait arracher huit. Il bénéficie ensuite d’une nouvelle permission en octobre, puis note sobrement dans ses carnets, sans plus de détails : « En novembre, la guerre est terminée ». Après guerre, il retrouve sa famille (il aura quatre enfants), son exploitation et travaille en tant que commis agricole dans les exploitations alentour.
Le témoignage
Pierre Pénin, Le carnet de Guerre d’un soldat lorrain. Le périple d’un jeune Moyenvicois de 1914 à 1918, du front russe aux champs de bataille du Nord de la France, publié par l’association Chemins faisant, 2013, 154 p.
Il ne s’agit pas de l’édition d’un carnet de guerre original, comme le titre pourrait le faire croire, mais celle de la transcription a posteriori – et en français – de notes prises pendant le conflit. Le document d’origine, disparu, a donc été retravaillé après la guerre, visiblement complété de souvenirs, et sans doute aussi élagué de certains passages, le tout pour un usage privé. La présente édition est due à l’initiative du petit-fils de l’auteur.
Les façons de rédiger un journal de guerre sont aussi variées qu’évolutives, le témoin n’accordant pas la même importance à des éléments similaires à mesure que le temps passe. Le présent témoignage nous le rappelle. Ainsi, tandis que la chronologie des évènements est peu précise au début de son récit (il a sans doute commencé à écrire quelque temps après le début de sa guerre), elle devient assez minutieuse par la suite, tout autant que les indications de lieux, avant d’être négligée à partir du printemps 1916. Il n’écrit quasiment rien entre la mi-juillet 1916 et mars 1917 et, en dehors de son évocation, il demeure silencieux sur les raisons de son hospitalisation en janvier 1918.
Il s’agit d’une écriture pour soi, contenue dans une sorte de carnet de route et destinée à pouvoir se rappeler plus tard des éléments qui sans cela risquent d’être oubliés. Les quelques mots couchés sur le papier ont une force d’évocation jugée suffisante pour empêcher les souvenirs de disparaître dans les arcanes de la mémoire. Ainsi, l’écriture est factuelle et laisse peu de place aux émotions, pudiquement réservées à la seule mémoire de l’auteur. Quand des surnoms suffisent ainsi à se remémorer des personnes familières rencontrées en cours de route, certaines lignes fournissent une matière suffisante pour se souvenir des combats vécus. Il évoque alors en quelques mots ce dont il est témoin, par exemple les circonstances de blessure ou de mort d’un camarade (« Mon voisin reçoit une balle dans la tête, il s’était un peu montré », p.37 ; « Notre lieutenant tombe à côté de moi d’une balle dans la tête. Il s’appelait Gaquemann », p.38). Ailleurs, il laisse parfois des impressions plus personnelles quand il s’agit de moments éprouvants : « les mitrailleuses crachent et nous fauchent comme du blé, c’est épouvantable » (p.29) ; « A 10 mètres de nous, une jambe, un peu plus loin, une tête, sur les barbelés les cadavres sont restés accrochés et suspendus. C’est terrible à voir et dire qu’il faut passer la nuit à les voir toujours sous les yeux » (p.47).
Le témoignage de Pénin est agrémenté d’annexes utiles, parmi lesquelles on trouve des cartes, des lettres d’un autre jeune de Moyenvic, exécuté par les Allemands après une tentative de désertion, des informations sur la 42e division et sur les batailles de Riga et de la Düna, et aussi une mise en perspective par l’historien Jean-Claude Fombaron – également auteur de la préface – sur les mesures d’exception prises à l’encontre des Alsaciens-Lorrains dans l’armée allemande.
Analyse
Ce témoignage est surtout intéressant pour ce qu’il nous renseigne sur la minorité que constituent les Lorrains francophones dans l’armée allemande. Lors de la mobilisation, tout semble visiblement prêt pour faire passer les appelés de sa contrée de l’autre côté de la frontière (p.12), mais le plan est empêché par la présence de Uhlans envoyés justement pour encadrer la mobilisation. Contraint de se battre pour défendre des couleurs auxquelles il ne s’identifie pas, il adopte volontiers un comportement réfractaire. Ainsi, au cours d’une longue marche sur le front est, au début d’août 1915, lui et quelques-uns de ses camarades s’égarent, apparemment volontairement, et mettent ainsi plusieurs jours avant de retrouver leur compagnie. Il ne mentionne pas de sanction, contrairement à un autre épisode au cours duquel il est puni pour avoir jeté des cartouches dans un ruisseau (p.25).
L’éloignement de sa contrée occasionne des moments de cafard, notamment au moment des fêtes familiales ou patronales. Aussi, il lui est important d’entretenir une grande proximité avec les Lorrains de sa compagnie, et chaque rencontre fortuite avec des connaissances d’avant-guerre, et notamment avec le curé Hennequin – francophile notoire – lui procure un grand plaisir. A l’inverse, l’hostilité est palpable à l’égard de la plupart des « boches » (p.62, 73, 111) de sa compagnie, officiers comme soldats. Le 12 octobre 1917, lors du débarquement sur l’île d’Ösel, il se réjouit de cette situation : « Les chefs n’ont pas encore de chevaux, il faut aussi qu’ils marchent à pied dans la merde jusqu’en haut des bottes » (p.95).
Après un an sur le front russe, il note, en juillet 1916 : « Dans notre abri, nous sommes quinze hommes. Ce sont presque tous de sales boches. On ne s’arrange pas très bien ensemble. Je suis copain avec un Alsacien et un Westphalien. Les autres voudraient me faire partir et ils me font tout le mal qu’ils peuvent. » (p.49). Son identité de Lorrain francophone le rend suspect de francophilie et lui vaut des soucis mais, l’amitié nouée avec ce Westphalien en témoigne, sans pour autant l’isoler complètement. De surcroît, à la manière de poupées russes, cette identité s’emboîte dans celles à dimension régionale regroupant les Lorrains annexés ou plus largement l’ensemble des Alsaciens-Lorrains. Tous partagent les bons comme les mauvais côtés des mesures d’exception prises à leur égard. Ainsi, alors que plusieurs Lorrains désertent en direction des Français dans les tranchées d’Armentières en février 1918, tous les Alsaciens-Lorrains sont retirés du front et envoyés le 19 mars dans un dépôt de recrues à Lambersart. La mesure est plutôt bien accueillie : « Nous faisons des exercices tous les jours mais nous sommes mieux que dans les tranchées. La nuit, on dort tranquille. C’est la belle vie pour nous Lorrains » (p.113)
Cette altérité face à l’Allemand ne doit pas être comprise comme étant exclusive mais plutôt à géométrie variable, ce que tendent à prouver les impressions laissées par les batailles, qui révèlent l’esprit de camaraderie qui le lie à son camp : «ça fait mal au cœur de voir nos renforts couchés derrière un petit talus (…) Les obus tombent au milieu d’eux et les shrapnels retombent sans arrêter. Je me dis pour sûr, il n’en restera plus » (p.38).
Un autre intérêt du témoignage est de nous livrer l’exemple d’un soldat connaissant l’expérience des tranchées sur les fronts est et ouest, avec tout ce qu’elle comporte en malheurs : pilonnages d’artillerie, attaques au fusil et à la baïonnette, les gaz, mais aussi les marches épuisantes, le froid, la boue, la fatigue ou encore la faim. Ce dernier point constitue d’ailleurs une préoccupation récurrente dans son témoignage, tant le ravitaillement est irrégulier. Le système D est souvent de mise, si bien que la maraude (p.66) et le glanage dans les affaires des soldats tombés à proximité apparaissent comme des pratiques de première nécessité (« nous rôdons autour des cadavres pour les dépouiller », p.80 ; et dans un village évacué des environs de Riga : « on leur vole ce que l’on peut : lard, graisse et savon », p.87).
Au front, le temps de la bataille constitue un autre monde, dépourvu de toutes les règles ordinaires, et dans lequel Pénin semble avoir trouvé sa place. Ainsi, lors d’attaques russes au cours desquelles « tout le monde est devenu sauvage » (p.82), il se prend au jeu sans scrupules : « On prend plaisir à tirer tellement la cible est belle » (p. 39). Les moments de repos ou de toilette n’en demeure pas moins des interruptions salutaires (« on revient un peu au monde », p.34 et 41).
D’une manière générale, le témoignage de Pénin renvoie l’image d’un soldat combatif et courageux, une attitude revendiquée d’ailleurs comme une réponse aux suspicions et discriminations éprouvées. Plutôt que par la résignation ou l’évitement, il semble davantage inspiré par le dépassement de soi afin de faire valoir ses qualités guerrières. Ainsi, alors qu’il sort indemne d’effroyables bombardements vers juin 1917, et qu’on cherche des volontaires pour garder les avant-postes, il note : « personne ne veut aller aux avant-postes alors je vais le premier en avant pour leur montrer que les Lorrains ont plus de courage qu’eux » (p.64). A nouveau, le 5 septembre de la même année, le lieutenant réveille son groupe : « Il veut quatre hommes de notre groupe avec lui. Il ne me dit pas pourquoi. J’y vais le fusil au dos » (88). Indubitablement, son expérience de guerre est marquée de son empreinte identitaire de Lorrain francophone.
Raphaël Georges, février 2015

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Haby, Joseph (1894-1971)

Témoin
Né le 20 mars 1894 au sein d’une famille de cultivateurs de Sierentz (alors en Alsace allemande), Joseph Haby passe devant le conseil de révision le 11 septembre 1914 et est déclaré apte à servir dans l’infanterie. Après quelques jours passés à Heitersheim en Bade (du 23 septembre au 6 octobre), il retourne en Alsace pour être intégré à une unité de travail. Il participe ainsi aux aménagements défensifs à Ittenheim et Wolfisheim, à l’est de Strasbourg. Le 1er décembre il part pour Breslau (Wroclaw, en Pologne) où il reçoit une instruction jusqu’au 8 juin 1915, lorsqu’il est dirigé sur le front russe, vraisemblablement au sein de l’Armierungs-Bataillon 111. Il travaille alors à l’aménagement routier qui suit la progression des troupes. Après une permission en Alsace, il retrouve sa compagnie à la fin de septembre dans le village russe de Karolin (dans les environs de Grodno/Hrodna). Suivent de longues marches, interrompues par des périodes de cantonnement et de travaux divers, comme l’abattage d’arbres ou la récolte de pommes de terre. La nouvelle de sa mutation soudaine à Dantzig vient rompre ce quotidien à la fin du mois d’octobre. Il obtient d’être affecté dans l’artillerie plutôt que l’infanterie, et intègre en décembre la 3e batterie de réserve du 72e régiment d’artillerie de campagne à Graudenz. L’instruction achevée, il prend part à une colonne qui quitte la caserne en direction de Šwenčionys, au nord-est de Wilna (Vilnius). Avec une partie de la colonne, il prend ses quartiers dans un château comtal vers le 10 février 1916, en arrière de la zone des combats. Un mois plus tard, il rejoint le front. En dehors de son poste de canonnier, il est souvent occupé à remettre en état le câble de liaison entre les postes d’observation et les batteries d’artillerie, parfois sous les bombardements russes. Les semaines qui s’écoulent jusque la mi-juillet voient alterner des périodes de combats et des périodes plus calmes, occupées à des travaux au front ou à l’arrière. Après son retour de permission (effectuée du 17 juillet au 1er août 1916), on lui demande de remplacer un téléphoniste, ce qui contribue nettement à améliorer ses conditions de vie. Décoré de la Croix de fer 2ème classe le 5 juin 1917, il part ensuite en permission du 15 juin au 11 juillet. A son retour, il remplace le secrétaire du commandant local de Komarow (au sud-est de Varsovie). Bientôt, les nouvelles des pourparlers puis de la paix avec les Russes sont accueillies avec beaucoup d’enthousiasme. Il s’ensuit une pénétration des troupes plus en avant en territoire russe, avant d’entamer un mouvement inverse à partir du 11 novembre 1918, en direction de Wilna puis de Berlin. De retour à Sierentz au début de l’année 1919, il reprend ses activités dans l’exploitation familiale, avant d’être embauché au service cartonnage de l’entreprise textile Dollfus-Mieg & Cie à Mulhouse.
Témoignage
Joseph Haby, Ma guerre 1914-1918. Traduction de son journal manuscrit retraçant sa guerre 14-18 par Claude Munch, éditions Yadlavie, 2007, 43p.
Joseph Haby a vraisemblablement pris des notes au cours de la guerre, qu’il a compilées à son retour dans un cahier intitulé Meine Erlebnisse im Weltkriege 1914-1918. Ses notes sont par moment très parcellaires, en particulier pour l’année 1918. Dans l’ensemble, son récit est assez court. Le présent fascicule en présente la traduction, œuvre de Claude Munch, qui y a également ajouté quelques précisions. Il est préfacé par l’ancien ministre André Bord. En outre, des documents, notamment photographiques, enrichissent le corps du texte.
Analyse :
Le témoignage de Haby nous donne à voir l’expérience de guerre d’un soldat alsacien de l’armée allemande. Dans l’ensemble, elle ne diffère pas de celle de ses camarades allemands. On trouve ainsi des renseignements sur les dernières journées d’avant-guerre, avec le rappel des permissionnaires le 30 juillet, le départ de régiments mulhousiens en direction des frontières, l’appel de réservistes, puis la déclaration de guerre, les réquisitions puis l’évacuation du village et le passage furtif des premières troupes françaises. On constate que nombre de ses camarades alsaciens comme lui obtiennent des sursis de mobilisation après avoir déposé une réclamation, sans doute pour des raisons agricoles. Ces réclamations participent plus largement de stratégie consistant à éviter les dangers du front dans la mesure du possible. Elle n’est pas entièrement étrangère à son choix pour l’artillerie, qu’il sait moins dangereuse que l’infanterie. L’enthousiasme de servir dans une arme qu’il a choisi ne s’en trouve que renforcé. Le plus souvent affecté à l’arrière du front, ou au moins en retrait de la première ligne, son récit ne s’attarde guère sur les combats auxquels il participe. Les singularités des villes et des contrées qu’il sillonne, autant que des populations qu’il y rencontre, retiennent davantage son attention.
Son identité régionale semble s’intégrer sans mal dans une identité nationale allemande plus large, sans qu’elle s’y trouve en contradiction. La seule distinction négative qu’il relève, engendrée par la suspicion dont les Alsaciens-Lorrains faisaient généralement l’objet, se produit à son arrivée à la caserne de Breslau, en Silésie : « nous les Alsaciens, fûmes regardés avec étonnement, comme si nous étions des malfaiteurs » (p.15). Certes, son lien avec sa « petite patrie » est fort, entretenu par l’échange épistolaire important, autant que par les moments passés avec des camarades alsaciens à chaque fois que l’occasion se présente. Mais si la francophilie de certains Alsaciens et le phénomène de désertion ne lui sont pas étrangers (dès le 1er juillet 1914, il rencontre un ami mulhousien qui s’inquiète de la montée des tensions et songe déjà à rester en Suisse pour éviter de devoir prendre les armes contre la France), de tels sentiments ne semblent pas l’habiter. Face à l’Autre, par exemple les Polonais en octobre 1915, il se définit comme Allemand (« nous, Germanski », p.20). Il partage son quotidien avec des camarades venus de tout l’Empire (« Je passai de bonnes fêtes de Noël auprès de ma colonne à Korki », p.36), entretient vraisemblablement de bonnes relations avec ses officiers, et se réjouit des victoires de son armée (« Comme nous étions heureux d’apprendre que les Russes avaient entamé des pourparlers avec nous, qui devaient aboutir à un traité de paix ! Ce fut le premier signe qu’un des adversaires avait fléchi », p.41).
Raphaël Georges, février 2015

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Diwo, Antoine (1893-1915)

1. Le témoin
Antoine Diwo naît en 1893 au foyer d’Antoine Diwo père, originaire de Schwerdorff (village de Lorraine annexée, frontalier avec la Sarre) et d’Anne Adelving, originaire de Kaltweiler, annexe du village de Montenach, à une vingtaine de kilomètres. Jusqu’en 1901, Antoine passe la première partie de son enfance à Fremersdorf (Sarre), où sa famille loue et exploite une ferme avant de s’établir à Kaltweiler. Là, la petite exploitation agricole que ses parents reprennent lui est promise, en tant qu’unique fils du foyer. Pour cette raison, il complète ses connaissances pratiques en suivant des cours à l’école agricole de Thionville à partir de 1908. Il est mobilisé dès le début du mois d’août 1914, mais d’abord invité à rejoindre une caserne de Düsseldorf afin de recevoir l’instruction qu’il n’a pas encore reçue. Le 22 octobre, après moins de trois mois de formation militaire, il quitte la caserne en direction de front français, où il intègre l’Infanterie-Regiment 30. Quelques jours plus tard, il arrive en forêt d’Argonne et y connaît son baptême du feu face aux positions françaises. Il y demeure plusieurs mois et participe aux combats de Vauquois avant d’être tué par un éclat d’obus dans la poitrine le 25 avril 1915, alors qu’il est occupé à des travaux d’abattage d’arbres en retrait des premières lignes.
2. Témoignage :
Alphonse Gambs, Montenach. Souvenirs de la Grande Guerre (1914-1918), Imprimerie L’Huillier, Florange, 2014, 32p.
Alphonse Gambs, historien local, est à l’origine de la publication de ce fascicule divisé en deux parties. La première est consacrée à la publication de la correspondance de guerre d’Antoine Diwo, traduite en français, tandis que la seconde revient plus largement sur le destin de la commune de Montenach et de ses hommes mobilisés au cours de la guerre. Le corpus de lettres et de cartes d’Antoine Diwo ne représente sans doute pas l’ensemble de sa correspondance de guerre, mais c’est vraisemblablement tout ce qui en subsiste. Les lettres présentées ont par ailleurs été élaguées des passages jugés peu « intéressants » par A. Gambs (les formules de politesse et passages récurrents notamment).
3. Analyse :
Ce recueil de lettres nous donne à voir le parcours d’un Lorrain « de souche », originaire d’une région qui redevient frontalière au terme de la guerre, mais qui ne l’est pas au moment où Antoine Diwo vit. Aussi, son espace vécu s’étale sur une aire comprenant indistinctement une partie de la Lorraine annexée et de la Sarre voisine.
Certes, des précautions sont nécessaires pour aborder une correspondance de guerre, ici entretenue avec sa famille, tant sont inhérentes des formes de censure et d’autocensure, de valorisation de certains faits et de minoration de certains autres. Comme il est d’usage, Diwo se montre rassurant sur son moral et sa santé. Toutefois, il ne cherche pas à cacher à ses proches la réalité de combats (« ce que l’on a vécu et vu à Vauquois, c’est presque pas possible de le décrire », 22 mars 1915), relatant dans les grandes lignes les batailles auxquelles il participe et les assauts dans les tranchées adverses (Sturmangriff), indiquant à plusieurs reprises avoir échappé de peu à la mort (« dans la seconde tranchée, j’ai failli sauter en l’air », 18 décembre 1914).
Par ailleurs, pour ce qui concerne la délicate question de l’identité nationale, l’évidence semble ici primer sur le tiraillement habituellement mis en avant pour les Alsaciens-Lorrains : Antoine Diwo se sent allemand, ne remet pas en cause sa place dans l’armée impériale, et combat sans état d’âme contre les Français qui lui font face. Le 9 novembre 1914, il écrit par exemple : « Hier, les Franzmänner voulaient de nouveau faire une percée ; nous les avons renvoyés à la maison avec la tête en sang. » Il paraît même ravi de partir de la caserne pour en découdre, mais comme beaucoup avec l’idée d’une guerre courte. Il manifeste ainsi périodiquement ses espoirs de paix à partir de novembre 1914. Il ne note aucune stigmatisation liée à son origine lorraine, mais sait que le front russe est moins dangereux et que nombre de ses camarades y sont envoyés (par suspicion) ; il n’en dit cependant pas davantage (p.13). Enfin, la lettre de la compagnie annonçant son décès à la famille témoigne de sa bonne intégration dans l’armée allemande : « il avait gagné l’estime de ses supérieurs et l’amitié de tous ses camarades ». Parmi ces derniers, ceux qui lui sont les plus chers sont les hommes de sa contrée, avec qui il pose pour des photographies de groupe et dont les noms viennent ponctuer ses lettres, qu’il se réjouisse d’une rencontre fortuite ou s’attriste d’un décès.
Raphaël Georges, février 2015

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Rudrauf, Charles (1895-1916)

– le témoin :
Charles Rudrauf naît le 23 décembre 1895 dans une famille alsacienne traditionnellement francophile. Son père est chef d’atelier à la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques (SACM) de Graffenstaden et la famille, qui compte six enfants (Emile, Louise, Lucien, Charles, Lina et Albert, mort en bas âge) vit dans un logement de fonction proche de l’usine. Après une scolarité à l’école communale d’Illkirch, il suit comme Lucien avant lui un enseignement scientifique à l’Oberrealschule beim Kaiserpalast (« école supérieure près du Palais impérial »), selon le vœu de son père qui les destine à une carrière d’ingénieur à la SACM. Toutefois, les deux finissent par s’écarter de cette voie et Charles, qui manifeste assez tôt un goût pour la peinture, décide de poursuivre ses études à l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg. En juin 1912, il effectue son premier séjour à Paris et y retrouve Lucien, déjà installé, qui l’introduit dans le milieu artistique et dans les cercles patriotiques de la capitale, notamment les associations d’Alsaciens-Lorrains. Au terme de sa deuxième année en école d’arts, en automne 1913, il y retourne pour un long séjour, logeant quelque temps avec Lucien chez Paul Ledoux, un artiste peintre lui aussi originaire d’Illkirch-Graffenstaden. Recommandé par son professeur de français strasbourgeois, il intègre l’atelier de l’artiste Cormon et bénéficie en outre d’une bourse délivrée par le même mécène que Lucien. En dehors de l’atelier d’apprentissage, il fréquente assidument les musées et les expositions de Paris, et perfectionne ainsi son art. Il rentre en Alsace en juillet 1914 et s’y trouve donc au moment de la déclaration de guerre, contrairement à Lucien. Dans un premier temps, il est incorporé dans l’Ungedienter Landsturm (territoriale pour ceux qui n’ont pas encore effectué leur service militaire), au sein d’un bataillon de travailleurs occupé à creuser des tranchées à l’ouest de Strasbourg. En novembre, il passe devant le conseil de révision qui le déclare apte à servir dans la prestigieuse Garde impériale, mais attend encore quelques mois avant de recevoir son ordre de mobilisation, prévue finalement le 1er juillet 1915. Comme beaucoup d’étudiants, il s’est engagé comme volontaire, sans doute pour pouvoir bénéficier d’une formation supplémentaire d’élève-officier. Il l’entame dans une caserne de Berlin, revêtu de la tenue de grenadier de la Garde. Sa première période d’instruction s’achève en septembre 1915 ; il est alors envoyé parfaire son apprentissage au sein d’une compagnie de mitrailleurs alpins dans le Riesengebirge (les Monts des Géants, dans le massif des Sudètes). Il se réjouit d’être préservé des dangers du front et y apprécie les bonnes conditions de vie, ayant désormais « le loisir de penser quelquefois à autre chose qu’à graisser des bottes et à nettoyer des armes » (p. 45), c’est-à-dire la possibilité d’exploiter la source d’inspiration que constituent les montagnes pour s’exercer à son art. A la fin du mois de mars 1916, un ordre interrompt cette quiétude et l’envoie en renfort sur le front ouest avec tous les hommes non encore partis combattre. Il part ainsi le 9 avril à destination des Ardennes, où il reste quelques jours avant de rejoindre le secteur de Verdun, en retrait de la ligne de front. En juillet, il est chargé du ravitaillement de l’état-major du régiment au fort de Douaumont. Le 15 juillet, alors qu’il se trouve dans la zone des combats, il est blessé au menton et à la main. Deux semaines plus tard, il décède de ses blessures dans une ambulance allemande à Romagne-sous-les-Côtes. Inhumé dans un cimetière militaire allemand, sa tombe est par la suite transférée par les autorités françaises avec celles d’autres Alsaciens au cimetière national de Mangiennes, où une croix indique : « Ici repose Rudrauf Charles, Alsacien, mort pour la France ».

– le témoignage :
Charles Rudrauf, Le drame de la mauvaise frontière : Lettres d’un Alsacien (1914-1916), Nancy-Paris-Strasbourg, Berger-Levrault, 1924, 115 p.
Le parcours de ce témoin mort au front en 1916 serait resté inconnu sans le travail de mémoire mené inlassablement par son frère, Lucien Rudrauf. A l’aide de ses propres compléments dans l’ouvrage, ainsi que de ses publications postérieures, il nous est possible – et cela est nécessaire pour bien comprendre le témoignage – de reconstituer son parcours et de comprendre ses motivations. Aîné de Charles avec six ans de plus, il semble avoir exercé sur lui une certaine influence artistique et politique (patriotisme pro-français). Proches depuis leur enfance, leurs liens sont encore renforcés par ces centres d’intérêts communs. Après des études de philosophie à l’Université de Strasbourg, Lucien quitte l’Alsace pour Paris en octobre 1911 afin d’y parfaire sa connaissance du français, et d’y continuer ses études de littérature française et d’histoire de l’art. Recommandé par son professeur de français Hubert Gillot, lecteur à l’Université de Strasbourg, il est introduit dès son arrivée dans le cercle des patriotes alsaciens de la capitale par l’intermédiaire d’Esther Chevé, collaboratrice de Zislin pour la revue satirique Dur’s Elsass. Il rencontre ainsi les grands noms de la cause française en Alsace-Lorraine tels que Zislin, Hansi, Preiss, Laugel, Wetterlé, Bucher, mais aussi les membres de la Ligue des jeunes amis d’Alsace, ainsi que ceux de la Ligue des patriotes, notamment Paul Déroulède. Six mois après son arrivée, après avoir écoulé toutes ses économies, il bénéficie du mécénat généreux de Paul Mellon, lié par alliance (par un de ses fils) à la famille d’industriels alsaciens De Dietrich, ce qui lui permet de rester à Paris. Il entreprend ainsi une thèse sur la lithographie romantique. A l’entrée en guerre, il s’engage volontairement et combat sur le front français avec le 113e RI, notamment en Argonne, sous le nom d’emprunt de Lucien Rivière. Blessé puis promu sergent, il finit la guerre en entrant à Strasbourg avec le 55e RI, dont il porte le drapeau.
En 1924, Lucien est à l’origine de la publication posthume des lettres de son frère, après les avoir rassemblées (elles proviennent de la famille et de quelques amis de Charles), triées (un choix a été opéré : il ne s’agit pas d’un corpus complet de correspondance), et traduites de l‘allemand en français. Dans les lettres sélectionnées, certains passages ont été supprimés, considérés sans importance, résumés parfois en une phrase comme : « (Ici quelques plaintes au sujet de la nourriture insuffisante) » (p. 18). En outre, les passages laissant entrevoir le patriotisme pro-français de Charles sont mis en valeur avec des caractères en italique.
Les lettres ne sont jamais très longues, et comportent très peu de détails sur les aspects militaires de la vie quotidienne. Elles sont principalement adressées à ses parents, à son frère Emile, à sa sœur Louise, institutrice à Mutzig, et à un ami (Schenkbecher). Une ou l’autre sont adressées à son frère Lucien. En effet, la famille peut compter sur une dame originaire d’Illkirch-Graffenstaden, Mme Cruchon, pour passer le courrier en France, via la Suisse où elle réside (elle est pourvue pendant quelques temps d’un laisser-passer pour se rendre en Alsace auprès de sa mère malade).
En définitive, il s’agit d’un témoignage partiel et partial, à classer parmi les œuvres de propagande francophile. Son contenu, mis en forme par Lucien, reflète certes l’état d’esprit d’une partie minoritaire de la population de ces provinces, mais tend à être généralisé à tous les Alsaciens-Lorrains sous le titre Le drame de la mauvaise frontière. C’est d’ailleurs confirmé en 1966 par Lucien, qui note : « Le recueil de ses lettres est un prodigieux document pour la connaissance psychologique du « drame de la mauvaise frontière » ». L’ouvrage est dédicacé à Paul Déroulède et Paul Mellon (le mécène parisien), et préfacé par Georges Delahache, archiviste à Strasbourg issu d’une famille d’ « optants ». Ce dernier y développe le thème de l’Alsace restée fidèle à la France. L’épilogue est quant à lui signé par Esther Chevé qui conclut en dénonçant la « vraie tragédie », celle de « l’Annexion forcée » (p. 114), avant d’implorer les Français d’apaiser « ces Ombres douloureuses (…) par une juste réparation ». Ce n’est pas un hasard si ce livre, qui est le premier témoignage d’un Alsacien de l’armée allemande à être publié en France, s’attire les bonnes faveurs de la presse française qui en fait la critique, en particulier le Journal des Débats Politiques et littéraires (10.06.1924), et Le Mercure de France (01.01.1925).
– Analyse :
Ces avertissements donnés, le témoignage est au moins intéressant à deux titres : d’une part sur l’identité francophile d’un soldat de l’armée allemande, de l’autre sur la place d’un artiste dans la guerre. Forcément conscient des risques liés au contrôle postal, Charles n’exprime pas explicitement ses idées politiques, mais les manifeste ponctuellement à l’aide de sous-entendus qui laissent peu de doutes. Ses lettres ne contiennent cependant aucune critique ouverte du militarisme allemand, ni d’évocation de discriminations à l’égard des Alsaciens-Lorrains. Si celles-ci ont existé et ont parfois été amèrement ressenties, il faut se garder de les généraliser. Au sujet d’un de ses sous-officiers, il note même en août 1915 qu’il est un « homme très convenable » (p. 25). Un mois plus tôt, à peine arrivé à la caserne, il écrit, étonné : « Le traitement n’a rien eu d’humiliant jusqu’à présent » (p. 8). Certes, il est conscient des avantages liés à son statut : « les volontaires d’un an sont traités d’une manière un peu à part ». Au final, il se plaint surtout de la pénibilité des exercices, même s’il se félicite d’y résister fort bien. Ce qui le fait « cruellement souffrir » (p. 3), c’est la séparation d’avec sa vie d’avant, ses connaissances à Paris, sa famille, et surtout son frère (il regrette de ne pas pouvoir combattre à ses côtés, p. 26. Il se montre toujours impatient d’avoir de ses nouvelles. En outre, il craint que son engagement dans l’armée allemande constitue un fossé qui, en se creusant, le sépare toujours davantage de ses proches : « Je me demande souvent avec effroi combien nous serons devenus étrangers l’un à l’autre, lorsque nous nous reverrons, mon frère, moi, et nos autres amis. Combien faudra-t-il de temps pour lancer un pont par-dessus l’immense gouffre que les évènements ont creusé entre nous ? » (p. 43). Et de continuer, plus loin, sur une considération plus générale englobant les Alsaciens-Lorrains : « Faut-il que ceux qui sont les plus innocents de l’affaire en aient à souffrir le plus terriblement ! » Pris en tenaille dans ce conflit, il s’impatiente de voir aboutir la paix, à condition qu’il s’agisse de la « bonne », c’est-à-dire, à demi-mot, celle qui accompagne la victoire de la France. Car il éprouve le sentiment trouble de se trouver dans le mauvais camp. Berlin n’a pour lui aucun charme (p. 6, 10, 12, 24, 25), en comparaison avec Paris, « notre belle capitale » (p. 41). Toutefois, il est ravi d’y trouver la presse française comme le Temps ou le Figaro, où il peut lire le récit de « nos grandes victoires » (p. 20). Il en fait même parvenir des exemplaires à sa famille en Alsace. Par ailleurs, il porte un regard très distant, voire franchement hostile, à l’égard de ses « Kameraden » (p. 47) : « Le fait d’être parqué avec tant d’individus étrangers, vulgaires et abrutis, a éveillé en moi des instincts aristocratiques. » Quand les Allemands font la fête pour la nouvelle année 1916, il se tient à l’écart. Il préfère se replier sur les quelques Alsaciens « avec qui on peut s’entendre » (p. 9). La ressemblance est ici frappante avec ces lignes de Barrès : « Ma répugnance de principe à servir l’Allemagne se doublait d’une sorte d’incapacité physique à causer avec mes “camarades” », extraites du roman Au service de l’Allemagne, dont on sait qu’il figurait en bonne place dans la bibliothèque de Charles Rudrauf (p. 26). Il est bien tentant de penser que ses lectures passées constituaient pour lui une source d’inspiration.
Dans les dernières pages, la mort de Charles apparaît mystérieuse. En effet, sa dernière lettre, datée du 31 juillet, exprime un message optimiste : « Je suis en voie de guérison. » Or, il décède trois jours plus tard. La dernière lettre reproduite est celle signée de la main du médecin chef de l’ambulance, qui explique la dégradation rapide de l’état de Charles, suite à la suppuration de ses plaies. Mais cette version officielle est mise en doute par Lucien et le soupçon plane à la fin de l’ouvrage. Il l’exprime clairement en 1966, dans un ouvrage biographique consacré à Charles : « Ne semble-t-il pas que tout se soit passé comme si le Docteur Diehl avait trouvé un moyen rapide pour éliminer ce blessé peu intéressant pour l’armée allemande, frère d’un sergent de l’armée française ? » Lucien fonde cette conviction sur des passages dans les lettres de Charles évoquant son désir de mettre bientôt en œuvre son « dessein », ainsi que sur les circonstances mystérieuses qui entourent sa mort : à son avis, les autorités militaires auraient profité de cette hospitalisation pour se débarrasser de Charles après une tentative avortée de désertion.
En tant qu’artiste francophile isolé dans l’armée allemande, le lien épistolaire avec sa famille et ses proches est absolument vital : ses parents lui donnent les nouvelles qu’il attend avec impatience, en particulier de son frère, tandis qu’il entretient sa passion de l’art avec certains de ses amis, notamment Schenkbecher. Tous, famille comme amis, lui procurent des livres (par exemple la Divine comédie de Dante, ou du Dostoïewski), des revues et des catalogues d’art, ainsi que des cahiers de dessin, c’est-à-dire autant de moyens pour lui d’échapper à son quotidien morne, de « s’arracher à l’inertie intellectuelle qui est le grand danger de la vie militaire », comme le note Lucien à l’appui des lettres de son frère. Dès qu’il le peut, il s’adonne à son art, faisant à l’occasion prendre la pose ses compatriotes (p. 50), mais regrette souvent de manquer de temps. S’intéressant surtout aux portraits et aux paysages, il porte également un regard émerveillé sur certaines contrées qu’il est amené à traverser.
Sources :
Maurice Barrès, Au service de l’Allemagne : les bastions de l’Est, F. Juven, Paris, 1906 (5e éd.).
Charles Rudrauf, Le Drame de la mauvaise frontière : Lettres d’un Alsacien (1914-1916), Nancy-Paris-Strasbourg, France, Berger-Levrault, 1924, 115 p.
Lucien Rudrauf, « Charles Rudrauf, peintre et martyr », in L’Alsace française, juillet 1936, n° 770, p. 173-177
Lucien Rudrauf, Un maître alsacien de vingt ans: Charles Rudrauf, mort pour la France, Strasbourg, 1966, 179 p.

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Rehberger, Henri (1896-1963)

Le témoin :
Henri (Heinrich) Rehberger naît le 21 octobre 1896 dans le village alsacien de Reitwiller (le village de Reitwiller a fusionné en 1972 avec ceux de Berstett, Rumersheim et Gimbrett pour ne former plus qu’une commune : Berstett) au foyer du pasteur Heinrich Rehberger. Il est lycéen à Strasbourg quand éclate la guerre, et enrôlé dès août 1914 dans un « régiment d’ouvriers auxiliaires » (p. 17) effectuant des travaux sur des voies ferrées et des lignes télégraphiques, ou chez des paysans. Il passe l’examen du bac comme une simple formalité et, sur le conseil de son père, s’engage en tant que brancardier volontaire. Il est alors employé sur un bateau-hôpital transportant sur le Rhin les blessés les plus graves, depuis Strasbourg jusqu’aux villes allemandes en aval. L’utilisation de la voie fluviale est cependant interrompue au début de l’hiver à cause des mauvaises conditions de navigation, ce qui met fin à « l’une des périodes les plus agréables » qu’il a vécues pendant la guerre (p. 47). Dès lors, il intègre le détachement de brancardiers cantonné à la gare, dont l’activité consiste à débarquer les blessés arrivés par convois sanitaires avant de les diriger vers les différents hôpitaux de la ville. En avril 1915, il est convoqué au conseil de révision et déclaré « bon pour l’infanterie », mais il n’est pas tout de suite mobilisé. Toujours attaché à la section d’ambulanciers, il est chargé un temps d’effectuer de menues tâches pour le compte du directeur des chemins de fer. Il décide de s’engager sans attendre son ordre de mobilisation, choisissant un régiment basé à Rastatt en raison de sa proximité avec sa région natale (il s’agit vraisemblablement du 111e Régiment d’Infanterie). La période d’instruction achevée, il est dirigé avec ses camarades vers le front russe. Le convoi ferroviaire fait une halte à Kaunas avant de finir sa route à Vilnius. A partir de là commence une longue marche pour rejoindre le front. Le secteur est assez calme à son arrivée, car la rigueur hivernale empêche toute action militaire d’importance ; quand les combats reprennent avec force au printemps 1916, il y est mêlé en première ligne. Une blessure à l’épaule gauche nécessite son hospitalisation pendant plusieurs semaines à Kaunas. De retour au front, il retrouve la même position. Son régiment prend bientôt la direction de la Volhynie, d’abord dans un secteur calme où il demeure jusqu’à la fin de l’été, puis à proximité de Dubno et Rivne où les attaques russes sont quotidiennes : sa compagnie participe ainsi pendant deux semaines à des combats très meurtriers avant d’être relevée. Le régiment se déplace ensuite vers le sud, en Galicie. Au début de l’année 1917, suite à la désertion d’Alsaciens de son régiment, une mesure disciplinaire est prise à l’encontre de tous les autres Alsaciens : ils sont mutés dans des régions très exposées. Rehberger se retrouve ainsi sur le flanc est des Carpates, dans les hauteurs d’une vallée tenue par les Russes. Lors d’un déluge de feu causé par l’explosion de mines et d’obus russes, il est blessé à la tête. Après son hospitalisation, au terme de sa convalescence à Zolochiv, il bénéficie de sa première permission à Strasbourg. A son retour au front, il participe aux offensives permettant d’enfoncer les lignes russes. Les combats et l’avancée allemande cessent cependant avec l’ouverture des négociations de Brest-Litovsk. Son régiment cantonne alors dans une région de Galicie jusque-là occupée par les Russes, mais « cette petite cure de paix » ne dure pas et, au début de l’année 1918, ils sont embarqués à destination de Vilnius puis de Vileïka. De là, Rehberger est envoyé dans une école d’officiers du camp de Munsterlager (Hanovre). Il en sort avec le grade d’adjudant et retrouve son régiment sur le front français devant Tracy-le-Val. Désormais il commande les mitrailleuses de sa compagnie. Il se réveille un matin avec le visage boursouflé et les yeux rouges et larmoyants, victime du gaz de tranchée. Emporté en ambulance, il finit dans un service de blessés de la face installé à Glageon, puis est envoyé en convalescence à Saint-Avold, sa ville de garnison, vraisemblablement en octobre 1918. Alors qu’il rejoint sa compagnie du côté de Sedan, il est emporté dans la retraite allemande. Démobilisé par le conseil de soldats de Metz, il peut finalement rentrer chez lui. Dans une Alsace redevenue française, il reprend ses études qu’il achève en 1925 en soutenant une thèse de médecine (Henri Rehberger, Contribution à l’étude des stéréotypies dans la paralysie générale progressive, 1925) puis entame une carrière de médecin. Il consacre également une partie de ses loisirs à « La Fanfare » de Schiltigheim, qu’il préside de 1933 à 1953. Il décède le 15 janvier 1963.
Le témoignage :
Henri Rehberger, Tête carrée. Carnet de route d’un Alsacien 1914/18, éditions Sébastian Brant, Strasbourg, 1938, 247 p.
Publié l’année du vingtième anniversaire de l’Armistice, le témoignage d’Henri Rehberger est le fruit d’un travail construit et réfléchi sur sa propre expérience de la guerre, qui le distingue de carnets de guerre écrits « à chaud » et publiés en l’état. Comme d’autres anciens combattants, il emprunte au genre du roman pour mettre en forme son récit, avec des titres de chapitre évocateurs et un récit qui s’amorce le 28 juillet 1914, chaude journée d’été dans une salle de classe de son lycée. Tel qu’il est présenté, le narrateur est un lycéen nommé Henri Selsam (et non Rehberger) : aucun indice dans l’ouvrage ne permet de déterminer s’il s’agit d’un simple artifice ou de l’évocation d’un surnom (le nom de Selsam pourrait évoquer le personnage du docteur Adrien Selsam dans une histoire d’Erckmann-Chatrian, Mon illustre ami Selsam, peut-être en clin d’œil à la carrière de médecin que Rehberger entame après la guerre). Outre le récit original de son expérience d’ambulancier, Rehberger livre d’intéressantes descriptions de l’expérience du feu, des traumatismes consécutifs (il évoque la catalepsie p. 107), et des horreurs dont il a été témoin sur le front, parfois de manière assez crue. Il use également d’ironie pour dénoncer la guerre, en employant des formules métaphoriques et analogiques : « en attendant la grande symphonie on se laisse bercer par la chanson des obus et le gazouillement des balles » (p. 92), ou encore : « M’est avis que nous ressemblons assez aux cochons chercheurs de truffes. Même passivité. Quand on les ramène à l’étable, ils se recouchent placidement dans leur fumier. Nous de même. D’ailleurs, la guerre n’est-elle pas uniquement une affaire de truffes ? (…) Que de cochons crevés pour satisfaire l’appétit des gourmets! » (p. 96-97). De même, il s’adresse parfois directement à son lecteur : « Hé ! 35° au-dessous, ce n’est pas rigolo, vous savez ! » (p. 96). On regrette, comme cela arrive avec des romans, que son récit manque de repères chronologiques et géographiques, ainsi que de renseignements plus précis sur ses unités de rattachement. Il peut s’agir soit d’un choix de l’auteur, cherchant peut-être à ne pas alourdir son récit avec des données jugées inutiles, soit d’indices portant à croire qu’il s’est appuyé davantage sur ses souvenirs que sur des notes prises au cours de la guerre.
Analyse :
L’ouvrage de Rehberger est à classer parmi la poignée de témoignages d’Alsaciens-Lorrains écrits et publiés en français au cours de l’entre-deux-guerres. L’auteur, lycéen au début de la guerre, revient en particulier sur l’effervescence qui régnait à Strasbourg lors de la mobilisation, dans son entourage allemand sûr de la supériorité du Reich, mais aussi dans la rue avec le défilé des troupes, la fleur au canon et au son de la « Wacht am Rhein », ainsi que sur l’ambiance victorieuse des premières semaines de guerre : « On ne rentre même plus les drapeaux car chaque jour les cloches se mettent en branle pour annoncer une nouvelle victoire. » On peut également noter l’importance symbolique des distinctions militaires pour la jeunesse allemande de l’époque : ses amis Ernest et Heintz le montrent bien, ce dernier rêvant de faire partie des troupes qui entreront dans Paris afin d’être décoré de la même Croix de fer que son grand-père. Pour ces jeunes, l’entrée en guerre représente une sorte de rite de passage à l’âge adulte. En août 1914, c’est l’aventure qui commence pour Rehberger : son premier embrigadement dans une formation de jeunes travailleurs signifie aussi le premier salaire et surtout la familiarisation avec la bière et le tabac : « Pas d’erreur, j’ai bien l’air d’un vieux guerrier (…) Je fume comme une locomotive, et j’en suis très fier » (p. 18). Il est tout aussi fier de se pavaner en ville avec son uniforme de brancardier, même si celui-ci est trop grand, seulement pour « montrer à tout le monde que je suis devenu quelqu’un » (p. 25). C’est d’ailleurs à nouveau le regard des autres qui le pousse à s’engager volontairement au printemps 1915 (il avait déjà hésité à le faire en 1914, emporté par l’élan patriotique) : malgré les blessures de guerre affreuses qu’il peut observer depuis des mois et qui pourraient être dissuasives, il ne supporte pas l’idée d’être pris pour un planqué : « Quand je passe dans les rues j’ai la sensation que tout le monde me regarde avec mépris. Beaucoup de mes copains de classe, engagés volontaires dans l’artillerie lourde, sont déjà partis pour le front ! Si je m’engageais moi-aussi ? » (p. 62-63). Avec du recul, l’auteur interroge son rapport à la France à cette époque : « Quel est donc ce pays qu’on appelle la France ? » (p. 14). Il lui apparaît qu’il n’en connaît rien, en dehors de quelques vieilles histoires familiales. En fait, en Alsace-Lorraine, le souvenir de la France s’estompe de génération en génération. On le remarque à propos d’un de ses amis, tenté par l’engagement volontaire dans l’armée allemande, mais qui se heurte à l’opposition de son père qui « louche un peu de l’autre côté des Vosges » (p. 50). Pour beaucoup de jeunes Alsaciens, la France ne représente rien de concret, ce qui n’empêche pas une certaine affection à son égard. Ainsi, à bord de son bateau-hôpital, Rehberger se montre tout aussi bienveillant avec les blessés français qu’avec les Allemands, malgré ses connaissances linguistiques fragiles. Il supporte d’ailleurs assez mal un de ses collègues, « à cause des propos haineux qu’il profère continuellement contre les Français » (p. 56). Cela n’empêche, il se sent avant tout allemand et entretient des rapports très amicaux avec ses collègues, avec qui il entonne les chants patriotiques et partage l’ivresse de certaines soirées. Comme eux, il éprouve peu de considération pour les Russes : évoquant un déserteur russe arrivant dans leurs lignes avec du savon en guise de présent, il note : « Mais alors, ils se lavent donc les Russes ? » (p. 138). Toutefois, en tant qu’Alsacien, il se sait suspect aux yeux des autorités. Cette suspicion est révélée à l’occasion de la désertion d’un groupe d’Alsaciens de son régiment : tous les autres font ensuite l’objet d’une mesure disciplinaire et sont envoyés dans des secteurs hostiles, ce qui le pousse à écrire : « Nous sommes la lie de l’armée » (p. 136). Il se sent victime d’une autre mesure discriminante : contrairement à ses camarades sortis de l’école d’officiers, il ne reçoit pas le brevet d’officier mais le grade d’adjudant, car l’enquête menée par le gouvernement militaire de Strasbourg indique « A fréquenté des familles françaises avant la guerre ! » Il en garde une certaine amertume : « Qu’étais-je avant la guerre ? Un gosse de seize ans bien incapable de mijoter des projets antinationaux. Les familles où j’étais reçu ? Celles de mes camarades de classe, parbleu ! – archi-allemandes pour la plupart » (p. 206).
Les conditions de vie du soldat allemand, de la caserne à la tranchée (principalement sur le front oriental), sont assez bien renseignées dans le témoignage de Rehberger. On y retrouve les préoccupations habituelles du soldat, au premier rang desquelles se hissent le ravitaillement et l’alimentation en général, qui semblent souvent poser problème sur le front russe, le courrier, le repos et les permissions. Les difficultés de la vie dans les tranchées, liées au froid, aux inondations consécutives à la fonte des neiges, aux poux, aux maladies sont abordées avec le détachement qu’un témoignage tardif peut comporter, voire avec humour : « Est-il possible de vivre pendant des mois, sans claquer d’étisie, dans un taudis pareil pire qu’une caverne préhistorique ? Il paraît que oui » (p. 95). Un peu plus loin, il évoque les malades dans un hôpital de campagne, livrés « sans défense à la Triple-Entente impitoyable des poux, des puces et des punaises… » (p. 96). La routine (« on s’habitue aux pires choses », p. 52), mais aussi la lassitude qui culmine en 1918 (« Relevés ! La nouvelle est fameuse, mais elle nous laisse indifférents. A quoi bon se trimbaler vers ailleurs. Au fond nous aimerions autant rester là. Nous sommes devenus totalement insensibles ! », p. 220) sont également soulignées par l’auteur. Ce dernier, décidé à témoigner des horreurs de la guerre, se heurte à la difficulté de sa mise en récit : « Comme ils seraient pâles, les mots qui voudraient peindre cette horreur ! » (p. 173). Il nous laisse entrevoir la palette d’émotions ressenties par le soldat avant (« Nos nerfs sont tiraillés », p. 140), pendant (« un instant je me demande pourquoi et de quel droit je démolis ces gens que je ne connais pas. Brève lueur aussitôt éteinte par la saoulerie du meurtre. Aussi féroce qu’à huit ans, je continue d’abattre mes soldats de plomb. Quelle jolie voix tu as, petite mitrailleuse… », p. 127) et après les attaques (parlant de lui et ses proches camarades : « nous devons être devenus un peu mabouls tous les trois » p. 129).
GEORGES Raphaël, mai 2014

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Waag, Félix (1894-1989)

Né de parents alsaciens à Rouffach en 1894, Félix Waag grandit à Sarreinsming en Lorraine annexée. Après un baccalauréat technique, il effectue à partir de septembre 1912 son service militaire en tant que volontaire annuel (privilège réservé aux bacheliers) au sein du 8e bataillon de chasseurs à pied de Sélestat. En 1913, il obtient le diplôme de garde forestier, mais préfère travailler dans les mines de charbon. La mobilisation générale d’août 1914 interrompt le stage qu’il effectue aux houillères de Forbach ; il est alors mobilisé en qualité de sous-officier au 17e régiment d’infanterie de Morhange. A la tête de sa section, il participe aux combats de Lorraine dans le secteur de Dieuze, au cours desquels il est blessé à la jambe par un éclat d’obus. D’abord transféré dans un hôpital près de Francfort, il achève sa convalescence au sein du bataillon de réserve de son régiment à Herford (Westphalie), puis bénéficie d’une permission. Accompagné de sa mère, il en profite pour rendre visite à son père mobilisé dans la réserve territoriale et stationné à Barr (Alsace). De retour à Herford, il est employé à former les recrues jusqu’en décembre 1914, puis rejoint son régiment sur le front de la Somme, près de Péronne. Fin janvier 1915, son régiment est transféré en Prusse orientale. Il y est décoré de la Croix de fer 2e classe, puis nommé sous-lieutenant. Le 27 août, il est blessé par balle lors du siège de Kaunas. On l’évacue vers l’hôpital militaire de Königsberg, puis il retourne à Herford et y reprend ses activités d’instructeur. Le 1er novembre, il est incorporé au 55e régiment d’infanterie de la Landwehr à Clèves. Jusqu’au 10 janvier 1916, il profite des charmes de cette ville en dehors de ses heures de formateur, puis est envoyé en Picardie dans le secteur des monts Saint-Aubin et du Plémont, assez calme à ce moment. Il y commande la compagnie pendant les permissions de son commandant. Au début de l’année 1917, il se distingue lors d’offensives ennemies, ce qui lui vaut d’être décoré de la Croix de fer 1ère classe. Vers le 20 mars, il repart pour le front oriental, en direction de la Galicie où il stationne jusque fin 1917. Il y assiste à un mouvement de fraternisation des troupes russes : « nous acceptâmes naturellement » (p.41), ce qui était moins du goût de sa hiérarchie qui y coupa court. En juin, il est temporairement détaché dans une compagnie de lance-mines. En juillet, il a l’honneur d’être félicité par l’empereur Guillaume II en personne, qui, lors du passage en revue de sa compagnie, s’arrêta à sa hauteur en apercevant sa Croix de fer. De la fin novembre 1917 à janvier 1918, il suit des cours pour devenir commandant de compagnie. A partir de janvier, il participe à l’occupation allemande d’anciens territoires russes : il commande la garnison militaire dans le secteur de Genitschesk (nord-est de la Crimée). Détenant le pouvoir militaire, il fréquente l’élite locale et profite de conditions de vie agréables jusqu’au 19 avril 1918, date à laquelle il est à nouveau muté sur le front occidental. Comme d’autres officiers rapatriés, il bénéficie d’abord d’une permission de huit jours à Cologne, puis d’une période d’exercice dans un camp d’entraînement à Gand en Belgique. Là, il constate avec effroi des comportements d’insubordination parmi les nouvelles recrues. Le 2 juillet, il est affecté comme chef de compagnie au 60e IR, et parcourt dès lors le front « partout où ça chauffait » (p.52). Vers la fin de juillet 1918, il est blessé par balle à l’aisselle près de Fresnoy-lès-Roye, emmené à l’hôpital militaire de Saint-Quentin puis transféré à Fribourg. Le 24 août, il est envoyé pour un mois de convalescence à Badenweiler, une station thermale de Forêt-Noire. Son avant-bras gauche demeurant à moitié paralysé, il part subir un traitement par électrochocs à l’hôpital d’Eisenach (Thuringe). Le 21 octobre, il est de retour à Wissembourg, sa nouvelle ville de garnison, et le 27 il obtient une permission. Celle-ci lui permet à la fois d’observer en civil le mouvement révolutionnaire à Sarreguemines, et d’apprendre l’armistice à domicile. Il se rend dès lors à sa caserne pour se faire démobiliser et perçoit du même coup sa solde de novembre. Plusieurs jours plus tard, les troupes françaises arrivent dans son village ; il y assiste avec un camarade en permission, et note à ce propos : « nous les regardions passer avec des sentiments mitigés » (p.55). Commencent alors pour lui les tracasseries avec les autorités militaires françaises à cause de ses états de service en qualité d’officier de l’armée allemande : des soldats français viennent le chercher pour le conduire auprès de leur état-major puis le transférer à la citadelle de Bitche, où se trouvent déjà rassemblés d’autres officiers lorrains. Tous sont soumis aux mêmes interrogatoires, qui consistent notamment à élucider la raison pour laquelle ils sont devenus officiers et pourquoi ils n’ont pas cherché à déserter. A cela Waag répond qu’il détient le baccalauréat allemand et qu’il n’a jamais eu aucune relation avec la France. Il demeure ainsi huit jours à Bitche, puis deux jours au fort de Saint-Julien de Metz avant d’être libéré. En 1919, il se verra finalement attribuer par les commissions de triage une carte d’identité A comme descendant d’Alsaciens français avant 1871. [Des commissions de triage ont été mises en œuvre pour classer la population des provinces reconquises selon des critères nationaux, empruntant à la tradition allemande du droit du sang. Quatre types de cartes d’identité sont crées à cet effet : la carte A est attribuée aux descendants de familles déjà établies en Alsace-Lorraine avant 1871, la carte B à ceux dont l’un des parents est étranger, la carte C aux habitants nés de parents étrangers « alliés », et la carte D aux étrangers de pays ennemis comme l’Allemagne ou l’Autriche, et à leurs descendants.] La même année, il entre dans l’administration des douanes, mais en démissionne dès 1923, déçu de voir son avancement freiné par rapport à celui de ses collègues « Français de l’intérieur ». [Cette expression qui subsiste encore aujourd’hui désigne les habitants des provinces de la France dans ses frontières d’avant 1918, par opposition aux Alsaciens-Lorrains. Les différences de traitement entre ces Français venus travailler dans les administrations des provinces recouvrées en 1919 et les fonctionnaires alsaciens-lorrains sont un des facteurs du « malaise alsacien » qui culmine au milieu des années 1920.] Entre-temps, il épouse Louise Nilès en 1921, avec qui il aura deux enfants nés respectivement en 1923 et 1930. En 1926, il entre comme porion à la Société Métallurgique de Knuttange puis est embauché en 1931 par l’entreprise de construction Dietsch pour diriger les travaux de l’ouvrage fortifié de Drachenbronn sur la Ligne Maginot. Le 2 septembre 1939, il est mobilisé comme soldat de 2e classe dans la réserve et affecté en tant que technicien sur la Ligne Maginot à Forbach. Après l’annexion de fait de l’Alsace-Moselle par le IIIe Reich, il est sollicité en tant qu’ex-officier allemand pour adhérer au parti nazi, mais il décline, considérant qu’il ne s’agit pas des mêmes Allemands qu’en 1918. De son côté, son fils aîné tente de se soustraire à l’incorporation de force dans l’armée allemande, mais en vain ; il fait finalement partie des 130 000 « Malgré-Nous » de la Seconde Guerre mondiale. Retraité en 1959, Félix Waag décède à Thionville en 1989.
Félix Waag a rédigé ses mémoires de guerre à l’âge de 89 ans, entre mai et juin 1983, à la demande de son petit-fils François Waag. Ce dernier, professeur d’histoire-géographie et militant autonomiste, est à l’origine de leur publication (Les Deux Félix. 1914-1918 vu par un combattant d’Alsace-Lorraine, Do Bentzinger, Colmar, 2005, 128 p.). En outre, il en rédige l’avant-propos, l’appareil de notes ainsi qu’une partie introductive et conclusive replaçant le récit de Félix Waag dans le temps long de l’histoire familiale. L’ouvrage est préfacé par l’essayiste autonomiste Bernard Wittmann, qui retrace sous une forme partisane l’histoire de la Première Guerre mondiale en Alsace. Enfin, nombreuses photographies et documents sont reproduits et commentés en annexe.
Outre ses propres souvenirs, Félix Waag s’est appuyé sur sa feuille d’état de services pour reconstituer la trame chronologique, et sans doute aussi sur de la correspondance d’époque. C’est sans doute ce qui explique qu’en dehors de ses mouvements successifs et des anecdotes, le récit se révèle assez pauvre en ce qui concerne sa participation aux opérations militaires : il n’en donne qu’un survol rapide, ce qui est regrettable car il est rare de disposer du point de vue d’un officier alsacien-lorrain de l’armée allemande. Il semble avoir répondu à ses obligations militaires avec un certain sens du devoir. Par la suite, sa vie durant, il a conservé avec une certaine fierté les marques de reconnaissance de sa hiérarchie, comme le certificat de son général d’armée ou les photographies de sa rencontre avec Guillaume II, qui figurent en annexe de l’ouvrage. A la fin de la guerre, il ne semble pas opposé au retour de l’Alsace-Lorraine à la France, mais il accepte mal de se voir reprocher d’avoir servi dans son armée légitime. Maîtrisant assez bien le français depuis le lycée, il semble n’être ni un grand défenseur de la cause impériale allemande, ni un francophile. Comme nombre d’Alsaciens-Lorrains peu politisés, il est surtout attaché à sa petite patrie (Heimat), dont le sort allemand ou français ne lui importe que peu, aussi longtemps que cela n’interagisse pas défavorablement sur sa propre vie. C’est pourquoi après-guerre il se rapproche peu à peu du mouvement autonomiste alsacien, déçu par une politique d’assimilation française dont il a le sentiment d’être victime.
Raphaël GEORGES, avril 2013.

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Molinet, Louis (1883-1979)

Louis Molinet naît de parents alsaciens le 31 octobre 1883 à Wengelsbach, une annexe de Niedersteinbach, en Alsace du Nord. A la fin de sa scolarité, il est employé à la carrière de Pirmasens (Palatinat), puis aux aciéries de Rombas et de Hayange (Moselle), et enfin comme charbonnier. D’octobre 1905 à septembre 1907, il effectue son service militaire au 9e régiment d’infanterie rhénan à Diez-an-der-Lahn. En novembre 1909, il épouse Madeleine Spill ; le couple s’installe à Lembach. De leur union naissent quatre enfants, dont trois avant 1914. Au début de la guerre, il est mobilisé dans le 60e régiment d’infanterie de réserve et participe aux combats sur le front de Lorraine. Il passe près d’une année, entre juillet 1915 et juin 1916 dans le secteur d’Avricourt-Amenoncourt. De juillet à novembre 1916, il alterne les séjours à l’hôpital pour soins dentaires et les permissions pour travaux agricoles et forestiers. Cette période à l’arrière prend fin le 22 novembre, jour de son départ pour le front oriental (en Volhynie, Galicie et Bucovine). A la mi-mai 1917, l’ensemble de son régiment retourne sur le front ouest, à l’exception des Alsaciens-Lorrains. Transféré dans un autre régiment, Molinet est alors formé au tir de mortier, poste auquel il est désormais affecté. Il passe l’été 1917 entre le front et l’arrière. En septembre, son régiment rejoint le front balte, et il y participe notamment à la conquête des îles estoniennes. Il est décoré de la Croix de fer 2e classe le 20 novembre 1917. Suite à une hospitalisation au début de janvier 1918, il est muté dans un bataillon de réserve et demeure dès lors à l’arrière. Il obtient deux permissions d’un mois en juin (suite au décès de son frère Alfred au front), et en septembre. Le 9 novembre, il adhère au comité de soldats de son régiment. Il est ensuite démobilisé le 16 janvier 1919. De retour, il est employé comme mineur aux puits de pétrole de Pechelbronn, où il travaille jusqu’à sa retraite en 1939. Le 1er septembre 1939, comme tous les habitants de Lembach, la famille Molinet est évacuée à Droux en Haute-Vienne. A leur retour, l’Alsace est à nouveau allemande, mais cette fois sous le régime nazi. Leur maison est détruite par un obus américain en décembre 1944 et n’est reconstruite qu’en 1955 grâce aux dommages de guerre. Louis Molinet décède en septembre 1979 à l’âge de 96 ans. Tout au long de sa vie, son expérience de la Grande Guerre demeura un souvenir fort, qu’il se plaisait à raconter (selon le témoignage de son petit-fils Jean-Claude Fischer, que nous remercions pour ses nombreuses précisions).
Publié sous une forme traduite (« Le carnet de Louis Molinet. Un habitant de Lembach raconte sa guerre de 14-18 », in l’Outre-Forêt, n°109, 2000, p.21-36), ce journal de guerre est à l’origine rédigé par Louis Molinet au fur et à mesure des évènements, au crayon et en allemand, sa langue maternelle, dans un petit carnet de poche. Celui-ci contient en outre un certain nombre d’informations usuelles : des listes d’adresses (les siennes, successives, ainsi que celles d’amis, camarades ou parents), des listes de courriers ou colis reçus, les dates auxquelles il a communié, la signification des signaux lumineux, les dates et le montant versé aux emprunts de guerre, ainsi qu’une liste de mots courants français traduits et transcrits phonétiquement. L’ensemble s’apparente donc à un carnet de route recueillant les informations que l’auteur a jugé utile de conserver auprès de lui. Dans ce carnet, le récit ne commence qu’en juin 1915, sans aucune référence aux mois précédents, ce qui laisse supposer qu’un premier carnet contenant les mois d’août 1914 à juin 1915 a dû être perdu.
Louis Molinet y livre un récit chronologique très détaillé de ses mouvements, stipulant consciencieusement les dates, horaires et lieux de destination. Il s’agit souvent de l’essentiel de l’information relatée. Il ne s’attarde pas sur certaines périodes comme ses séjours à l’hôpital ou ses permissions, ni sur l’année 1918 passée essentiellement à l’arrière. Les descriptions des évènements vécus ne tiennent souvent qu’en quelques mots, jugés sans doute suffisamment évocateurs pour pouvoir lui rappeler les faits le moment venu. C’est le cas pour les moments de la vie quotidienne comme pour les combats successifs. Certaines batailles, notamment celle où il échappa de peu à la mort, et certains évènements exceptionnels sont un peu mieux renseignés, comme les tentatives de fraternisations russes en avril 1917 ou la désertion de deux soldats français le 9 mai 1916 : « vidant une grenade à main, ils y ont mis un billet signé avertissant de leur venue dans la soirée (…) ils sont arrivés comme prévu » (p.26). Quand il revient plus longuement sur des épisodes, il garde un certain détachement : il décrit ainsi, sans émotion, comme trop habitué à ce genre de spectacle, les derniers moments d’un camarade alsacien mourant, qui en plus est en parenté avec sa femme : « Jambes et entrailles arrachées, il ne mesurait plus que 80 cm, mais vivait encore (…) puis il a rendu l’âme » (p.29). Ses impressions personnelles, plutôt rares, sont aussi succinctes. Elles portent cependant autant sur les horreurs (le 8 octobre 1915 : « c’est terrible à voir (…) C’est en fait la journée la plus terrible que j’aie vécu jusque-là »), les difficultés (liées au froid et à la neige par exemple : « je n’ai jamais vu ça de ma vie », p.29), que sur les moments plus agréables (le 14 mai 1917, après un repas copieux et une séance de cinéma, représente sa « plus belle journée en Russie »). De la même manière, il nous laisse entrevoir ses préoccupations de soldat, qu’il s’agisse de sauver sa peau et de survivre aux épreuves de la guerre (la religion tient une place importante à cet égard), de la nourriture qui manque parfois cruellement, notamment sur le front oriental (« nous souffrons beaucoup de la faim », p.30), ou de l’attente impatiente du courrier et des colis de sa famille.
Contrairement à certains témoignages d’Alsaciens ou de Lorrains, le carnet de Louis Molinet ne contient aucune considération politique, ni formes de critiques à l’égard du militarisme allemand. Certes, il peut exister une forme d’autocensure, l’auteur pouvant être soucieux de ne rien écrire qui puisse se retourner contre lui dans le cas où le carnet se perde. Il ne fait par exemple aucun commentaire lorsque tout son régiment, à l’exception des Alsaciens-Lorrains, retourne sur le front occidental. Cependant, il semble qu’il ne remette pas en cause son service dans l’armée allemande et qu’il effectue sa tâche avec un certain sens du devoir. Peut-être est-ce lié à la transmission de valeurs militaires par un père qui connut le service de 6 ans et la guerre de Crimée dans l’armée de Napoléon III. En tout cas, tandis que Louis est décoré de la Croix de fer en novembre 1917, son frère Pierre est élevé au rang de caporal. Par ailleurs, Louis évoque avec déférence ses généraux (« Son Excellence le général en chef Falkenhausen », p.22 ; « son Excellence le lieutenant général Von Estorff », p.30), et quand son camarade alsacien décède au front, c’est en « donnant ainsi sa vie pour la patrie » (p.29). Loyal pour le régime impérial, il ne semble pas pour autant vouer de haine particulière à l’égard des Français. Ceux-ci sont simplement les adversaires d’en face, contre qui « nous déployons (…) nos mitrailleuses devant les barbelés et vengeons nos camarades qui viennent de tomber » (p.22). Cela ne l’empêche pas de noter plus loin : « nos fusils crachent le plomb sur ces pauvres Français (…) Les pauvres camarades Français tombent comme fauchés ». Dans cette guerre qui divise les hommes en deux camps, Molinet reste à la place qui lui est attribuée, et projette ses espoirs sur les moments préservés du danger du front : il apprécie ainsi la période de formation au tir de mortier « car là nous sommes en paix, bien tranquilles à l’arrière du front » (p.30). De même, il n’hésite pas à contrevenir au règlement quand il s’agit de rejoindre se femme lors de cantonnement à Sarrebourg (p.25).
Raphaël GEORGES, mars 2013

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