Renaux, Clémence (1902-1983)

1. Le témoin
Clémence Renaux, dont les parents sont tisserands, a douze ans au début du conflit et habite au centre-bourg à Leers, petite ville située entre Roubaix et la frontière belge. Après la guerre, elle travaille comme visiteuse de pièce dans l’industrie textile. Mariée en 1930, elle a un fils (Robert Anselmet), qui deviendra conseiller municipal de Leers, et qui a transmis ces notes d’occupation à la société d’histoire locale.
2. Le témoignage
Le texte est situé dans le tome III des carnets de Flore Bourgois (Association Leersoise d’Études Historiques et Folkloriques, 1998, voir notice CRID), et occupe les pages 122 à 167. Des deux ou trois cahiers originaux, il n’en subsiste qu’un, du type petit cahier d’écolier, et il contient le témoignage d’une enfant de douze à quatorze ans (août 1914 – janvier 1917), sur les événements survenus à Leers. Son fils a expliqué au transcripteur Benoît Delvinquier (1998) que l’auteure avait rédigé sa chronique selon l’idée de sa mère, qui l’a encouragée au jour le jour. Dans la préface, le transcripteur indique avoir retravaillé le texte initial très défaillant (style télégraphique, orthographe et syntaxe souvent faibles, dyslexie légère…) et pris des initiatives (organisation chronologique, p. 122) : « Garder les constructions grammaticales telles qu’elles ont été écrites, eût été, certes, plus authentique, mais d’une lecture très vite lassante, sinon agaçante, ce qui aurait retiré tout l’intérêt de la retranscription. »
3. Analyse
Les mentions sont en général factuelles et courtes (deux à cinq lignes), et elles semblent suscitées par la presse, le communiqué ou les bruits qui circulent. La mention qui porte sur l’évacuation tardive des hommes mobilisables, le 9 octobre 1914, amène à s’interroger sur l’identité de l’auteure de la rédaction (p. 125) : « Ordre d’évacuation de tous les hommes de 18 à 50 ans. Ordre arrivé à 2 heures. Départ à 6 heures du soir pour Gravelines. Passage interdit à Lille. Bataille d’Haubourdin. Retour d’un grand nombre, mais quelques voisins ne sont pas revenus. La nuit, passage de cavaliers allemands qui ont demandé la route à plusieurs maisons. » Une très jeune fille de douze ans peut-elle produire cette qualité de synthèse ? On a souvent l’impression d’un texte écrit sous la dictée, probablement de la mère. Il serait intéressant à cet égard de voir ce qu’était la totalité de la version originale avant retranscription (un exemple à la page 157). La crédibilité du témoignage est toutefois largement établie en croisant les informations avec celles des récits de Flore Bourgois et de l’abbé Monteuuis (également notice CRID).
On trouve dans ce journal les canards habituels du début du conflit, et il est difficile d’en déterminer l’origine, avec par exemple (octobre 1914, p. 127) « De retour d’Estaimpuis, j’ai vu les Alboches qui gardaient les ponts et barrières de la ligne de chemin de fer. Il passa deux trains allemands blindés, avec ravitaillement et munitions, et un chargé de morts. » Dans ces mentions, tout n’est pas faux, mais il faut retrouver ce qui est exact, ainsi le 23 octobre 1914, on annonce « la reprise de Metz par les Français. Quelques aéroplanes ont lancé des dépêches à Néchin et à Roubaix. (…). Voilà aujourd’hui 15 jours que les réfugiés sont partis. Beaucoup sont faits prisonniers de guerre à Douai. Ils sont au nombre d’environ 20 000. Hier jeudi, un Allemand s’est suicidé à Roubaix, et un, à Tournai. » Typique de ce mélange est aussi (29 octobre 1914, p. 129) : « On annonce la reprise de Douai et Valenciennes par les Français. Ce soir, deux Allemands sont allés au salut [vêpres] et ont bien ôté leur képi.» Le carnet est rythmé par la mention des réquisitions de bétail, de blé et d’outillages, ainsi celle des saisies dans les usines. Les problèmes de pénurie alimentaire ou de charbon occupent une grande place dans les notations. On trouve aussi des descriptions des affiches de l’occupant, des mentions des difficultés liées aux systèmes de laissez-passer, des cartes d’identité… La description du « fonçage» (contrebande à la frontière) est aussi présente.
Pour ce témoignage assez concis, on citera encore deux notations ; pour la première, fréquente dans les journaux civils d’occupation, il s’agit de soldats finissant une période de repos et devant rejoindre le front (30 janvier 1915, p. 145) : « Les Allemands sont partis au feu ce matin. Certains pleuraient et refusaient de marcher. » Surtout devant des civils français, la mention de ces larmes allemandes est significative. Un autre extrait plus long se situe au moment de la variante leersoise de « l’affaire des sacs », c’est-à-dire du refus des fabriques et des ouvriers de travailler pour l’effort de guerre allemand. À titre de sanction, les habitants sont consignés chez eux au début de l’été 1915, et la diariste décrit la condamnation au couvre-feu à 7 h du soir (22 juin) « alors qu’il fait jour encore 2 heures. La circulation est interdite et on ne peut même pas être à sa porte ! Les Allemand font la patrouille et prennent ceux qu’ils rencontrent et leur font un procès. Rien de si triste le soir : on dirait qu’il y a des morts partout. Il n’y a plus que les chiens et les oiseaux qui sont dehors. (p. 155) ». Elle évoque ensuite la défaite finale des ouvriers français (23 juillet, p. 156) « Ils sont tous au Casino-Palace, au pain et à l’eau et couchent sur un tas de chiffons. Au bout de 3 jours de ce régime-là, ils les ont fait signer de reprendre le travail ou ils allaient bombarder le village et mettraient le feu aux quatre coins. Quand ils eurent signé, ils les ramenèrent, toujours escortés par la troupe, jusque l’usine, qui recommence à tourner à partir d’aujourd’hui. »
Donc un témoignage moins riche que celui des deux témoins leersois cités plus haut, mais un complément qui, par le croisement des informations qu’il rend possible, peut parfois avoir son utilité.

Vincent Suard juin 2020

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Bourgois, Flore (1883-1949)

1. le témoin
Flore Bourgois, célibataire, tient avant la guerre un commerce d’épicerie, tout en s’occupant de son plus jeune frère, après le décès de ses parents tisserands. Elle habite la petite ville de Leers (se prononce Lèrss), un bourg de 4000 habitants qui présente la triple caractéristique d’être une banlieue textile de Roubaix, une ville frontière avec la Belgique et un espace encore largement agricole. Elle habite une rue située à trois cents mètres de la frontière et reste seule pendant l’occupation, ayant un frère mobilisé, un autre prisonnier et le troisième étant mort de maladie sous l’uniforme en 1915. Elle a 31 ans lorsqu’elle commence à tenir ses cahiers. Elle se marie après la guerre et poursuit son activité de petit commerce de détail.
2. le témoignage
Après un long séjour au grenier, les cahiers d’écolier sur lesquels Flore Bourgois a tenu au jour le jour la chronique de l’occupation, ont été confiés par sa fille à Benoît Delvinquier et Edmond Derreumaux, de l’association Leersoise d’Études historiques et folkloriques. L’ensemble manuscrit comprend 800 pages en quatre cahiers, et les auteurs les ont retranscrits en trois volumes (185 p., 178 p. et 202 p., 1998, tirés à 100 exemplaires). Le volume 3 intègre aussi la retranscription des cahiers de Clémence Renaux (p. 122 à 167, voir cette notice). Une première publication partielle avait déjà eu lieu en 1984. Les transcripteurs indiquent avoir travaillé le plus fidèlement possible, laissant les tournures patoisantes et une syntaxe parfois hasardeuse, touchant le moins possible au texte, mais en corrigeant quelques fautes d’orthographe ou de grammaire « qui auraient gêné la lecture » ; dans la même logique, les phrases se suivant initialement sans coupures, ils ont ajouté une ponctuation.
3. Analyse
Les cahiers sont tenus quotidiennement, avec des mentions de dix à vingt lignes en général, mais parfois beaucoup plus. Les indications se rapportent à des faits saillants de la journée, à des commentaires de nouvelles ou de bruits, à des plaintes liées aux agissements de l’occupant ou à la dureté de la solitude et du deuil. Il est évidemment beaucoup question de réquisitions, du prix des denrées et des pénuries. L’auteure ne fait jamais mention de son travail ou de ses revenus, mais elle évoque souvent l’activité économique des fabriques, des fermes et surtout la contrebande avec la Belgique.
La frontière
Flore Bourgois décrit pendant toute la durée du conflit les tentatives des « fonceurs », nom donné aux particuliers, parmi lesquels de nombreuses femmes, qui passent frauduleusement des produits interdits. Le trafic avant-guerre était surtout lié au tabac, et à partir de 1914, il s’agit, à une échelle plus importante, de produits fermiers belges (lait, beurre, œufs, viande), qui sont revendus au marché noir au prix fort dans les grandes villes textiles affamées. La répression est organisée par des policiers allemands faisant fonction de douaniers, et qui sont connus pour leur sévérité: on craint surtout un diable vert, dit « la Terreur », et un gris dit « Petrus » ; ces « policemen », souvent violents, condamnent ceux qu’ils attrapent à la confiscation et à l’amende, plus six à douze jours de prison dans des conditions très dures aux « Bains roubaisiens ». L’auteure est très souvent perquisitionnée, car les « fonceurs », apercevant les « policemen », abandonnent leurs marchandises dans les jardins ou essaient de les poser dans les maisons proches de la frontière. Les policiers sont aidés par des soldats en nombre variable : ce sont des sentinelles qui, déployées dans les champs, tirent souvent en l’air, sans viser, mais il arrive qu’un passeur soit tué. Parfois rien ne passe, mais à d’autres périodes, le trafic augmente (novembre 1915, p. 21.1) : « les Allemands les plus difficiles sont partis. D’autres sont venus les remplacer. On voit déjà qu’ils sont plus tolérants car malgré la pluie, on voit pas mal de monde circuler avec de la marchandise. » Les possibilités de passage augmentent lorsque des sentinelles, elles-aussi affamées, se font conciliantes (mai 1916, p. 65.2) : « Ils achètent une sentinelle, et pendant les deux heures qu’elle fait son service, ils portent des marchandises. » Curieusement, il arrive que la surveillance se relâche complètement, ce sont en général des périodes de relève d’unités logées au bourg, et la disette est telle que les flux deviennent spectaculaires, comme en mars 1916 (p. 53.2) « Ce n’est qu’une procession de gens se dirigeant vers la frontière pour foncer comme on dit. On n’a jamais vu chose pareille : tout le long de la frontière, des gens courent dans tous les sens. », ou en avril (p. 57.2) : « On dirait qu’il y a là-bas une fête, car tout le monde se dirige de ce côté. » F. Bourgois signale aussi au début de 1917 que les sentinelles saisissent des denrées pour les envoyer à leur famille en Allemagne, tout en essayant de racheter du « riz américain » réservé aux habitants occupés.
Les combats
Les combats du début du conflit alimentent un nombre importants de fausses nouvelles, de bruits liés à l’absence d’informations fiables, comme par exemple (22 novembre 1914, p. 69) : « un homme pris à Mouvaux pour faire des tranchées fut occupé à enterrer les morts. En voyant qu’on enterrait les blessés respirant encore, et entendant la supplication de l’un deux, non pas encore dans le trou, il s’est enfui de ces lieux terribles. Il est revenu chez lui. On craint même qu’il ne perde la raison. » On peut citer un autre canard (22 mars 1915, p. 119) « On dit qu’on se bat à Valenciennes. On se demande toujours ce qu’il adviendra de ces villes de Roubaix, Tourcoing et Lille ? Le général Joffre donne sa démission, dit-il, si les Anglais veulent abattre ces villes. » F. Bourgois évoque quasi-quotidiennement le bruit des combats, leur intensité, en mélangeant parfois les informations entre un front lointain et des bombardements aériens, surtout à partir de 1916. Il semble que ce sont les obus de D.C.A. non éclatés qui, en retombant, causent le plus de dégâts pour les habitants. Ypres est le secteur le plus cité pour le bruit récurrent de la bataille, mais au vu de la distance, il doit plus souvent s’agir du secteur de Messine. Sa description du bruit de la bataille de Passendael (30 km) est spectaculaire (18 septembre 1917, p. 26.3) : «À mesure que la soirée avance, la canonnade augmente d’intensité. Vers huit heures, c’est terrifiant ! Jamais on ne vit pareille spectacle : c’est un feu roulant terrible. Le ciel est illuminé comme par un grand incendie, des éclairs s’allument sur tout le front, le bruit est assourdissant, on ne s’entend presque plus, tout bouge dans les maisons. (…) on songe avec terreur à ceux qui sont là, prêts, attendant la mort. On ne sait pas s’en rendre un compte exact. On croit que ces soldats sont hors du monde. Ils ne doivent plus être eux-mêmes. »
Les requis
Flore Bourgois tient aussi la chronique des rafles visant au travail forcé, d’abord au moment de « l’affaire des sacs » (été 1915, p. 135) « Ainsi, une partie des ouvriers de la fabrique a recommencé le travail, mais un grand nombre résiste encore. Ils ne céderont, disent-ils, qu’à la force. » Elle expose le dilemme patriotique au centre du conflit (juillet 1915, p 160) : « Qu’il sera regrettable de voir les ouvriers de Leers fléchir devant les Allemands ! Que diront les Alliés ? Nos frères ? ». Elle évoque aussi Pâques 1916 et la réquisition des jeunes gens des deux sexes. Comme dans la plupart des témoignages, on retrouve la remarque sur les effets désastreux possibles de la promiscuité sociale (p. 61.2) «on voit ces gens qui le lendemain doivent partir pour l’inconnu, en contact avec toute sorte de gens plus ou moins biens. Les mères sont au désespoir. » Elle insiste encore lors du départ pour les Ardennes des Roubaisiennes (p 62.2) « 400 femmes sont parties ; ce qui est triste. Des filles bien élevées sont mises en contact avec toutes sortes de gens mal élevés, sans pudeur, sans éducation. C’est à faire pleurer en songeant à ce qui leur est réservé. Que de mères souffrent en ce moment ! » Le journal évoque aussi les brassards rouges, requis en 1917 et 1918, dont le triste sort est évoqué à l’occasion de services funèbres (obit), lorsque la nouvelle du décès de l’un d’entre eux – cinq durant le conflit – arrive à Leers (sous-alimentation, dysenterie et maladies pulmonaires en général). En 1918, les jeunes gens sont également très nombreux à devoir travailler à proximité du front et de ses dangers (avril 1918, p. 73.3) « Quelques brassards rouges tels que Jean Parent, Alfred Prez, sont revenus en congés [permission] et sont décidés à ne plus y retourner, tellement le danger est grand là-bas. (…) Ils vont risquer malgré tout de rester par ici. C’est toujours dangereux, mais ils trouvent que le sort qui les attendra, ne sera pas pire que celui qu’ils viennent de quitter. »
Les Allemands
Flore Bourgois déteste les Allemands, qui sont coupables de la guerre, des brutalités de l’occupation et de ses souffrances personnelles (absence de nouvelles des siens, solitude et mort de Denis, son frère préféré), son témoignage maintient toute la guerre une ligne « patriotique ». En cela, sa rédaction lui fait courir un risque réel. En 1915, elle est jalouse des soldats qui reçoivent du courrier tous les jours, et elle souligne la violence et l’injustice des « policemen » omniprésents sur la frontière; à la fin du conflit, elle résume son attitude lorsqu’elle doit loger des ennemis (mai 1918, p. 81) : « Il faut garder envers eux une certaine déférence, et cependant, y mettre des limites. C’est une lutte perpétuelle. On ne peut être malhonnête et on ne veut pas leur porter trop d’égards : toujours, il faut se souvenir que c’est l’ennemi ! ». La diariste évoque aussi une dispute entre un soldat et une femme (août 1916, p. 89.2): « discussions qui ne valent pas la peine d’être écoutées car elles proviennent d’alliances entre ces deux, comme on en voit, hélas, trop depuis quelque temps : des femmes s’alliant avec l’ennemi. Elle avait reçu de ce soldat une bague qu’elle portait. Il voulait la reprendre, mais réussit quand même à l’arracher. » C’est la seule mention de ce type sur les 500 pages. Elle évoque aussi la rencontre avec un déserteur allemand en octobre 1917 (p. 33.3) « Il a 24 ans. Depuis 6 jours, dit-il, il marche. Il a quitté Arras. « Beaucoup kapout là-bas. Beaucoup partir comme lui ». (…) Guerre finie pour moi, dit-il. Capitalistes, nix. Front, moi égal ». Il reste un moment, puis part pour Tournai. ». En 1918, les remarques sur la mauvaise alimentation des troupes allemandes sont récurrentes, «ils n’ont que de la soupe».
La teneur globale du témoignage est sombre, la souffrance morale est omniprésente; la religion, seule consolation dans cette situation désespérante, vient souvent clore des plaintes récurrentes, qui jouent visiblement un rôle d’exutoire. Une mention, retrouvée régulièrement sous des formes variables (souffrance + patriotisme +religion), peut illustrer pour finir ce style personnel, caractéristique de cet intéressant témoignage (mai 1918, p. 79.3) : « Les soldats ne se gênent pas pour jouer aux cartes ensemble dans nos maisons. Que de sombres pensées nous assaillent en voyant ce spectacle, l’ennemi installé à notre foyer ; être obligée de les supporter sans murmurer. Si c’étaient des nôtres ! (…) on aurait tant voulu les recevoir de temps en temps, les soulager, leur faire oublier leurs souffrances ! (…) Il faut se résigner et offrir à Dieu ces souffrances pour le salut de cette chère France. Ceux qui, là-bas, de l’autre côté, n’auront pas connu les tristesses de l’invasion, ne pourront jamais comprendre combien elles sont amères et de quel effet, elles nous percent à tout instant le cœur ! ».

Vincent Suard juin 2020

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Bauchond, Maurice (1877-1941)

1. Le témoin
Maurice Bauchond est un notable valenciennois, un érudit passionné d’Histoire de l’Art qui exerce la profession d’avocat. Âgé de 37 ans à la mobilisation, il est exempté à cause d’une forte myopie mais sert en août 1914 comme infirmier civil de la Croix-Rouge. Habitant avec sa mère, il vit toute l’occupation au centre-ville de Valenciennes; Il ne se marie qu’en 1922 et est après la guerre un des principaux animateurs du cercle Archéologique et Historique de la ville.
2. Le témoignage
Les «Souvenirs de l’invasion » de Maurice Bauchond, un journal d’occupation qui tient à l’origine en 500 pages d’écriture serrée, ont été publiés sous le titre Vivre à Valenciennes sous l’occupation allemande 1914 – 1918, Journal de l’avocat Maurice Bauchond, 374 pages, parution au Cercle archéologique et historique de Valenciennes Tome XIV – Volume 1 – 2018. L’ouvrage est édité, annoté et présenté par Philippe Guignet, Professeur émérite de l’Université de Lille et spécialiste d’Histoire Moderne. La préface, qui situe ce témoignage par rapport à l’historiographie actuelle, est rédigée par Yves Le Maner. L’édition, supprimant redites et longueurs, ne reprend pas l’intégralité du manuscrit, qui lui-même est muet pour l’année 1915. La publication, soignée, est accompagnée de photographies et de reproductions de documents locaux d’époque, ainsi que de 700 notes érudites, très utiles pour la connaissance du valenciennois pendant la guerre.
3. Le témoin
Ce journal d’occupation décrit, du point de vue d’un bourgeois local, les grandes phases de l’occupation, qui vont de l’incrédulité à la fin de l’été 1914, à l’apprentissage des relations avec les envahisseurs (logement, règlementation, réquisitions, alimentation…) puis à l’aggravation de la situation en 1917 (pénuries, disettes, amendes répétées) et 1918 (bombardements aériens, rapprochement de la bataille). Le diariste évoque les nouvelles, les anecdotes de l’occupation et ses propres relations avec les Allemands. Il les fréquente d’abord comme infirmier civil, puis évoque surtout à partir de 1916 ses responsabilités d’interlocuteur français des occupants dans le domaine des beaux-arts et de la préservation du patrimoine.
Les rumeurs
Le journal reprend presque quotidiennement les nouvelles, qui sont basées sur les conversations avec les connaissances de l’hôpital, du Palais – où il semble plaider rarement -, du musée ou de la Caisse d’Epargne, où il exerce des responsabilités. L’auteur recueille aussi des informations dans les journaux français, que l’on trouve encore au début de l’occupation, puis dans la presse allemande et le communiqué officiel. L’auteur évoque nombre de bruits et de on-dit, souvent faux, à un degré plus ou moins étendu : c’est le règne de la rumeur, à laquelle on ne croit qu’à moitié, souvent précédée de « on raconte » ou « on dit que », caractéristique des journaux d’occupation, surtout quand le front est actif. Il évoque par exemple en octobre 1914 (p. 89) une victoire française à Cassel « des troupes françaises massées au Mont-Cassel auraient canardé presque au sortir des trains les troupes allemandes en marche vers la côte.» ou p. 97 « on raconte que le Kronprinz est mort, que son corps a été autopsié par deux médecins allemands et un médecin belge, on aurait découvert qu’il avait été frappé par une balle allemande. » En général, les éléments rapportés par l’auteur sont plus proches des faits réels, mais la vérité émerge toujours avec un retard important.
Les pénuries, les privations
M. Bauchond évoque les pénuries, les réquisitions et les privations, mais en bourgeois aisé, il n’en souffre pas lui-même. Curieusement, il a tendance à plusieurs reprises à minorer les souffrances alimentaires des populations civiles, comme en mars 1916 (p. 158), «depuis 18 mois, le conseil municipal annonce à la population qu’on va être affamé et depuis 18 mois, on ne manque de rien, du nécessaire pour le moins. » Certes le ravitaillement de Valenciennes est meilleur durant la guerre qu’à Lille ou Douai, mais l’auteur, qui fréquente surtout un « entre-soi » social et reste au centre-ville, est peu sensible aux lourdes difficultés de la vie quotidienne des couches populaires, notamment des femmes de mobilisés. Plus averti des privations en 1917, il évoque (p. 256) une « Affiche étrange du maire conseillant de bien mastiquer les aliments et de les tenir longtemps dans la bouche avant de les avaler. »: il n’y a rien là d’étrange quand on sait ce qu’est la faim, et on peut faire la même remarque avec le terme « curieux » en mars 1917 (p. 262) « On assiste parfois à des scènes curieuses. Lorsque les soldats rentrent du charbon dans les bureaux allemands, c’est une foule de malheureux, hommes, femmes, enfants qui viennent quémander quelques morceaux, ils ont des seaux ; les soldats les remplissent. Ces jours-ci, j’ai assisté plusieurs fois à ce spectacle. » On le voit, cette distance sociale n’exclut pas l’empathie.
La protection du patrimoine
L’auteur évoque à de nombreuses reprises en 1917 et 1918 ses fonctions de co-responsable du Musée des Beaux-Arts, il doit réceptionner une série d’œuvres, issues des abords du front, et qui sont envoyées à l’arrière par précaution. Il reçoit par exemple des toiles venant du château de Saint-Léger-les-Croisilles (front au sud d’Arras, p. 215), de Cambrai ou de Lille; il explique en juin 1917 (p. 283) que « La ville reçoit un avis de l’inspection des étapes, le musée recevra la garde des objets d’art du front. Des salles du musée devront être à la disposition de l’autorité allemande pour les exposer. » Expert local et interlocuteur des spécialistes allemands, il négocie la préservation de quelques cuivres artistiques et de ferronneries d’art lors des réquisitions de métaux (p. 289) : « Sur ma demande, M. Burg se rend encore dans plusieurs maisons pour déconsigner des cuivres artistiques. » Avocat, il plaide la cause d’un certain nombre de cloches de la ville, justifiant leur sauvegarde par leur caractère patrimonial original et précieux : la plupart de celles de l’agglomération sont saisies, mais, dans le cadre d’une négociation, il réussit à en sauver un certain nombre, (p. 305) « J’ai pu sauver la cloche de l’heure de l’hôtel de ville dont on avait commencé l’enlèvement ».
Une relation particulière avec les Allemands
Les officiers-experts qui s’occupent du Musée et des œuvres sont cultivés et francophones, et P. Guignet souligne dans sa présentation « l’évidente jubilation que M. Bauchond éprouve à s’entretenir avec eux d’histoire et d’histoire de l’art » (p. 22). On peut par exemple citer ce passage d’emploi du temps assez représentatif (août-septembre 1917, p. 300) : « Au musée, le baron von Adeln procède à un nouveau rangement de toutes les salles ; il est très correct et très aimable avec moi et me raconte volontiers des anecdotes de sa vie. (…) Quelques visites d’officiers importants au musée ; visite du professeur Goldschmidt de l’Université de Berlin, auquel je suis présenté. Il examine les primitifs et les manuscrits carolingiens. ». Si, cédant à un anachronisme tentant, Y. Le Maner évoque les situations d’accommodement décrite par P. Burrin pour 1940-1944, P. Guignet parle malicieusement d’une attitude bavarde, aux antipodes de celle des hôtes français du « Silence de la mer » de Vercors. Cédant à ce même anachronisme, il nous est difficile de ne pas penser aux ennuis – mesurés – que l’auteur aurait probablement eus en 1944. Reste qu’après la guerre – la Grande – on lui sait gré de son action en faveur du patrimoine valenciennois.
Un bourgeois pacifiste
M. Bauchond est un pacifiste, il déteste la guerre et le dit du début à la fin du conflit, par exemple le 13 septembre 1914 (p. 59) : «Comme nous désirons de tout cœur et ardemment la victoire des Français. Mais on ne peut souhaiter la mort de ces pauvres gens [les soldats allemands]. Oh non ! Le patriotisme bien entendu n’entraîne pas la haine. Que la guerre est donc odieuse ! » Il souligne à plusieurs reprises la correction des Allemands logés en ville, déclare qu’il a toujours vu le soldat allemand sans haine (janvier 1916), et qu’il déteste les jusqu’au-boutistes, « suppôts de l’Action française et autres journaux nationalistes » (p. 193), et « Maurice Barrès et sa bande ». Lors de ses conversations, il est souvent obligé de taire ses opinions modérées avec ceux qu’il rencontre, et si on ajoute la mention fréquente de valenciennois détestant l’occupant, l’auteur apparaît plutôt isolé. Il rapporte ainsi une rencontre avec un de ces « nationalistes», personne qui par ailleurs fait preuve d’une étonnante clairvoyance chronologique (11 novembre 1916, p. 224) : « Rencontre d’Albert Carlier : quel fougueux nationaliste et quel esprit dangereux ! Pour lui, la guerre durera encore deux ans au moins et ne peut se terminer que par l’écrasement total d’un des adversaires, dût-on tous périr de chagrin. […] Et dire que ces gens se croient des chrétiens. »
L’Alsace- Lorraine
Pour hâter la fin du conflit, et dans cette même logique d’apaisement international, l’auteur mentionne à plusieurs reprises son désintérêt pour la récupération de l’Alsace-Lorraine, et il évoque son hostilité avec ceux qui en font un préalable à toute paix ; il le dit en 1916 (p. 165) : «surtout que les Alsaciens-Lorrains ne désiraient pour la plupart rien moins que le retour à la France. » Il le reformule en 1917 (p. 303) à l’occasion d’ouvertures de l’Alliance «Va-t-on sacrifier quelques millions d’hommes pour récupérer une province qui n’est pas française et que l’on sait si peu désireuse de le redevenir que l’on craint de confier la décision au sort d’un plébiscite.». Le thème revient encore au début de 1918 (p. 311) : «L’Alsace-Lorraine toujours : ce brandon de discorde se dresse toujours bêtement pour continuer à faire tuer des gens qui s’en fichent pas mal. »
Les opérations autour de Valenciennes en 1918
La ville est de plus en plus frappée par les attaques aériennes anglaises en 1918, et le récit évoque les alertes, les quartiers frappés, les victimes. A l’automne, le front se rapproche, et l’auteur narre le déménagement par les Allemands de tous les objets du musée pour les mettre en sécurité à Bruxelles. En octobre la bataille de l’Escaut est violente, et – outre ceux qui ont été évacués de force – beaucoup d’habitant essaient de fuir vers la Belgique. Le diariste raconte que son départ à pied a été remis car la poussette chargée de ses bagages était beaucoup trop lourde. Il se claquemure chez lui en attendant les Anglais (15 octobre 1918, p. 343) : «Il revient énormément d’évacués. Tous sont d’accord pour décrire la misère terrible de la route : gens malades, ravitaillement impossible, logements difficiles, accidents, poussettes cassées, membres brisés, enfants égarés, plusieurs blessés et même quelques morts. ». C’est le samedi 2 novembre à 8 heures du matin qu’une clameur l’alerte : « Voilà les Anglais ! »
En définitive, comment replacer ce témoignage singulier, comment évaluer sa représentativité ? P. Guignet et Y. Le Maner soulignent les discordances avec une certaine « vulgate historiographique » de l’occupation, passée comme récente ; le pacifisme foncier de M. Bauchond, attitude rare au sein de la bourgeoisie, le rapprocherait plutôt de la gauche socialiste, mais on a vu qu’en fait il en est très loin, à la fois par son statut de notable traditionnel et par son manque d’intérêt pour les conditions de vie réelles de la majorité de la population. Par ailleurs, son insistance sur l’Alsace-Lorraine le singularise également ; ce n’est pas que les autres diaristes, occupés comme soldats du front originaires du Nord, soient pour ou contre son retour, mais ils n’en parlent en fait pratiquement jamais : pour eux, ce qui compte, c’est avant tout que les Allemands soient chassés des « Régions envahies», celles de 1914.
Vincent Suard, mars 2019

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Bargy, Pierre (1896-1923)

1. Le témoin

Né le 29 janvier 1896 à Meymac (Corrèze). Ses parents tiennent une boucherie. Un de ses oncles est médecin. Baccalauréat en 1913. Inscrit à la Faculté de Médecine de Lyon où il peut suivre deux années de formation avant la mobilisation. Section d’infirmiers du 11e RI, puis médecin auxiliaire en mars 1916. Affecté au 30e Bataillon de tirailleurs sénégalais, sur le front de la Somme du 12 mai au 23 août 1916. Armée d’Orient jusqu’en mai 1918. Après la guerre, il termine son cursus et devient docteur en médecine en 1922. Mort l’année suivante. Sa famille a fait marquer sur sa tombe : « victime de la Grande Guerre ».

2. Le témoignage

Carnets tenus du 25 juin 1916 au 13 juin 1917. Quelques lettres et cartes postales en complément.
Carnets retranscrits par Pierre Chassagne en annexe (54 p.) de son mémoire de maîtrise : Un combattant de 1914-1918 : Pierre Bargy, Université de Toulouse II, 2000, 118 p., avec portrait de P. Bargy et autres illustrations.

3. Analyse

Ayant un certain bagage intellectuel, Pierre Bargy n’insère cependant dans ses notes aucune construction rhétorique sur le thème de la patrie. Il soigne les blessés allemands ; il note que les prisonniers aident à transporter des blessés français. Nombreuses informations sur les conditions matérielles. Fines observations sur les combattants de son unité, les tirailleurs sénégalais en particulier, sur le commandement, sur les forces alliées, sur l’ennemi. Il analyse diverses rumeurs. Vision intéressante de Salonique et de la Macédoine.
4. Autres informations
– Rémy Cazals, « Culture de guerre, culture de paix. Retour sur les témoignages de combattants », dans Histoire, défense et sociétés, revue de l’ESID, Université de Montpellier III, n° 1, 2004, « Guerre, paix et sociétés. Pour une histoire totale », p. 59-74.

Rémy Cazals, 12/2007

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Faure, Elie (1873-1937)

1. Le témoin
Né le 4 avril 1873 dans une famille protestante de Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), il était fils de Pierre Faure, clerc de notaire, et de Zéline Reclus, fille de pasteur dissident, et le neveu d’Elisée Reclus. Etudes au collège de Sainte-Foy, puis au lycée Henri IV à Paris. Devenu médecin. Marié, père de deux garçons, il a 41 ans en 1914. Il avait écrit une lettre de soutien à Zola après « J’accuse » en 1898, il donna des cours d’histoire de l’art à l’Université populaire « La Fraternelle » en 1903. Dans l’entre-deux-guerres, il adhéra au Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes, et milita en faveur de l’Espagne républicaine contre Franco. Il mourut le 29 octobre 1937. Il est surtout connu comme auteur d’une Histoire de l’Art en plusieurs volumes.


2. Le témoignage

Elie Faure, La Sainte Face, édition préfacée par Carine Trevisan, Paris, Bartillat, 2005, 423 p. L’initiative de Carine Trevisan rend facilement accessible un texte publié pour la première fois en 1918 et dont Jean Norton Cru avait fait la critique dans Témoins…, p. 430-432. L’édition 2005 est complétée par une série de lettres d’Elie Faure à sa femme et à des amis, par une biographie chronologique détaillée, et par un index des noms de personnes.Elie Faure affirmait ne pas écrire ses « souvenirs » sur la guerre, mais des « idées suscitées en [lui] par la guerre ». Les descriptions directes sont cependant bien représentées. La 1ère partie, « Près du feu », écrite entre mai et juillet 1916, rend compte de la période d’août 14 à août 15 au cours de laquelle il est médecin en arrière des lignes. La 2e, « Loin du feu », évoque sa convalescence, après son évacuation pour neurasthénie, à Paris et sur la Côte d’Azur avec une visite à Cézanne (p. 184-187). La 3e, « Sous le feu », est rédigée dans la Somme entre août et décembre 1916. Le titre général, La Sainte Face, désignerait « la face de la France », d’après l’auteur lui-même, ou encore « la face grave et triste » des combattants. Son goût du paradoxe lui fit envisager de choisir La Sainte Farce, mais il y renonça par égard pour les souffrances produites par la guerre.

3. Analyse
Des pages d’anthologie :

L’ouvrage contient de nombreux passages qui sont des descriptions précises de moments, de situations, qui pourraient faire partie d’une anthologie de textes de témoins de la Grande Guerre comme celles établies par Jean Norton Cru et par André Ducasse :

– l’embarquement de blessés en gare de Dammartin, début septembre 14 (p. 63) ;

– le champ de bataille de la Marne après le recul allemand (66, 68) ;

– le tir du canon de 75 (94) ;

– les tranchées en décembre 1914 (114) ;

– l’arrière front, entre Paris et la Picardie (194), puis le front (195), le retour à la nature et aux activités primitives (196), la cagna (197), l’artillerie (200) ;

– les préparatifs d’attaque (208), la peur sous le bombardement (228) ;

– un camp de prisonniers allemands (277).

Des remarques judicieuses :

Plus brefs, certains passages recoupent le témoignage de bien d’autres acteurs, avec une touche spécifique :- le besoin de se donner des illusions (38) ;- les déplacements sans connaître la destination, les rumeurs (55) ;- les blessés joyeux d’avoir échappé au carnage (62) ;- un blessé français ne voulant pas se séparer d’un blessé allemand (70) ;- le courage sous le regard de l’autre (72) ;- le paysan qui maudit la guerre (125) ;- la ténacité de ceux de l’arrière qui « ont fait le sacrifice de la vie de ceux de l’avant » (141) ;- la guerre, un spectacle pour un Dieu qui y prend du plaisir (157) ;- une intéressante définition du soi-disant patriote (158) : « personnage religieusement attaché en temps de paix à tromper l’étranger et en temps de guerre à tromper le compatriote sur le compte de la patrie » ;- « la ronde échevelée des vaudevillistes et des académiciens proposant à la clientèle leur orthopédie patriotique et morale » (189) ;- la question à poser à Barbusse : « Veux-tu qu’il n’y ait pas eu la guerre, et n’avoir pas écrit Le Feu ? » (190) ;- « les journalistes trouvent très bon le moral des poilus, mais les poilus trouvent trop bon le moral des journalistes » (193) ;- lors d’un bombardement par l’artillerie française : que se passe-t-il là où tombe ce fer ? (201) ;- l’allégresse lorsqu’on peut enlever le masque à gaz (206) ;- la jubilation des prisonniers allemands, la camaraderie avec les poilus (210, 213) ;- « la solitude accroît l’épouvante car, à plusieurs, on se prête l’appui mutuel du mensonge qu’on fait aux autres pour se rassurer soi-même (227) ;- le bourrage de crâne (242, 323) ;- la « zone bâtarde » entre l’arrière et l’avant (271).

La tendance au paradoxe :

Romain Rolland avait noté à propos de La Sainte Face : « Tendance au paradoxe par orgueil de penser autrement que les autres ». Il est vrai que les pages et les paragraphes valorisés ci-dessus sont à cueillir au milieu d’autres pages qui témoignent plus sur la personnalité de l’auteur que sur la guerre. N’avait-il pas lui-même écrit qu’il cherchait à ramasser dans son livre « la plus grande masse possible d’enivrement intellectuel » ? On ne mentionnera pas tous les effets de style agaçants ou pénibles. Retenons cependant la dédicace : « Aux soldats qui ont vécu sous le fer, respiré le feu, marché dans le sang, dormi dans l’eau, je donne ce livre cruel, pour qu’ils le brûlent. »Plusieurs de ces effets, si on les prenait au pied de la lettre, aboutiraient à une sorte de justification de la guerre comme manifestation de vitalité des peuples jeunes. Ainsi les militaristes seraient plus révolutionnaires que les socialistes ; les actes de vandalisme attireraient la sympathie (« Ils sont jeunes. Ils cassent leurs jouets ») ; les généraux français auraient économisé trop de vies humaines… On s’en tiendra là.

Stéréotypes nationaux et régionaux :

Il est également surprenant qu’un homme d’une telle stature intellectuelle en vienne à des stéréotypes infantiles : l’Anglais sportif et flegmatique, l’Allemand solide et mécanique, le Français nuancé et subtil (p. 252) ; la Gascogne sceptique et le Languedoc fanatique, le Dauphiné recueilli, la gouailleuse Champagne (167). Et les constantes dans le temps : Paris est toujours identique depuis Lutèce (135) ; « on retrouve le Gaulois de César sous la capote du biffin » (276)… Le tout au premier degré. De même que l’évocation des tirailleurs sénégalais (104) ou cette page à glisser dans l’anthologie des « bienfaits de la colonisation » (105-106) dont je n’ose pas reproduire la conclusion. Plus utile est la description d’un antiméridionalisme très fort en 1914 : « de gros infirmiers bien nourris lancent des brocards virulents aux petits montagnards [Ariégeois d’un régiment réduit de moitié par les combats] qui sont restés toute une nuit sous le feu, à la même place, tandis qu’eux-mêmes ronflaient dans leur paille fraîche, à l’abri. » (52)

Père et fils :

Enfin, il faut remarquer chez cet homme, qui voit dans la guerre l’expression de la vitalité d’un peuple jeune, le souci d’en préserver son fils né en 1897. Il est « inutile » qu’il s’engage, écrit-il à plusieurs reprises à sa femme. Si on ne peut l’empêcher, qu’il attende la fin de la campagne d’hiver. Il faudrait trouver une situation « où il pourrait rendre le maximum de service avec le minimum de risques », cavalerie, artillerie… Alors, Elie Faure était-il un être humain, avec ses contradictions et ses faiblesses ? Sans doute. Et ce n’est pas dévalorisant de le dire. Mais, alors, c’est un peu fort d’écrire : « La guerre est une admirable école d’énergie et de fatalisme et j’espère que la France entière en profitera. Moi, je n’en ai pas besoin. Je suis celui dont Dostoïevski a dit : ‘Il viendra un homme nouveau, heureux et fier. Celui à qui il sera égal de vivre ou de mourir, celui-là sera l’homme nouveau.’ »

4. Autres informations
– Notice dans Jean Norton Cru, Témoins…, p. 430-432.

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