Barjavel, Joseph (1889-1915)

Le témoin
Joseph Ferdinand Barjavel est né à Forcalquier le 18 février 1889. Famille paternelle de cultivateurs de la vallée du Jabron ; famille maternelle d’artisans et boutiquiers de la région de Forcalquier. Ecole primaire ; non titulaire du certificat d’études. Apprenti puis ouvrier boucher à Forcalquier puis à Aix-en-Provence. Service militaire au 23e bataillon de chasseurs alpins à Grasse. Sergent en avril 1913. Catholique (messe, prière à la Sainte Vierge, image du Sacré Cœur cousue dans son vêtement). Célibataire lors du départ en 1914.
Il arrive le 14 août dans la région de Nancy ; baptême du feu le 19 ; fortes pertes le 20 ; Joseph est blessé le 26 et évacué sur Antibes. Retour dans les Vosges le 13 janvier 1915, dans le froid, sous la neige, mais dans un paysage splendide. Tué lors d’une attaque, secteur de Metzeral, le 15 juin 1915.
Le témoignage
Son témoignage est constitué par une soixantaine de lettres adressées à sa famille et par un bref carnet de route. Il dit souvent qu’il écrit tous les jours, mais il y a des périodes parfois assez longues sans lettre (disparitions ?). Il demande l’envoi assez fréquent de petits colis car on ne trouve rien dans la montagne. Une fois, il écrit qu’il aurait bien des choses à dire, mais qu’il s’exprimera de vive voix. « Ne vous inquiétez pas, ayez courage », répète-t-il à sa famille dont il a plaisir à lire les courriers. Il note avec tristesse que Forcalquier compte de nombreux morts. Il souhaite recevoir le journal Le Bas-Alpin où il retrouve sa ville.
Catholique, patriote, il note qu’il faut combattre « les Prussiens », ennemis héréditaires, qu’il désire la victoire, que le 23e BCA se couvre de gloire, qu’il faut écraser la horde barbare. Cependant, le 20 janvier 1915, il demande : « Quand aura-t-elle fini cette triste guerre ? » et : « Priez bien surtout afin que Dieu fasse cesser ce fléau si terrible. » Il est impossible de dire de quel côté il aurait évolué.
Quelques aspects du contenu
– 16 août 1914 : des Français tirent par erreur sur d’autres Français
– 2 janvier 1915 : description détaillée du contenu du sac
– janvier 1915 : les Vosges, eau de vie excellente, traineaux sur les chemins gelés, couche de neige telle qu’il n’en avait jamais vue
– 28 janvier en Alsace : familles dont les hommes sont soldats allemands, pays où on ne parle que l’allemand [peut-être l’alsacien ?]
– février : exécution d’un soldat, triste cérémonie
– 31 mars : un commandant bon père de famille
– 2 mai : souhait de ne pas recommencer une campagne d’hiver
Ces deux derniers thèmes sont bien représentés dans les témoignages de combattants français, comme le montrent les témoignages analysés dans ce dictionnaire et dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre.
Le livre
Joseph Barjavel, De Forcalquier à Metzeral, carnet et lettres d’un chasseur alpin (1914-1915), présentés et annotés par Emmanuel Jeantet, Forcalquier, C’est-à-dire éditions, 2016, 236 pages. Dans ce livre, le témoignage proprement dit de Joseph Barjavel occupe une place réduite. Il est accompagné de nombreuses photos de Forcalquier au début du XXe siècle, de photos en rapport avec le 23e BCA, de la présentation du monument aux morts de Forcalquier, d’un texte sur « Forcalquier à l’épreuve de la guerre », d’un autre sur « Le 23e BCA au feu », etc. L’attaque au cours de laquelle est mort le sergent Barjavel est racontée par le soldat Jean Pouzoulet dont le témoignage est conservé aux Archives départementales de l’Hérault, cote 172 J 4.
Rémy Cazals, janvier 2017

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Castelain, Gabriel (1890-1915)

1. le témoin
Jean Gabriel Castelain est né à Santes (Nord) en 1890. Il grandit à Haubourdin, un faubourg de Lille, dans une famille catholique très pratiquante. Il a deux frères et deux sœurs : Emile, religieux et brancardier, est blessé grièvement en 1914, et Paul, classe 17, fait la guerre au 8e BCP à partir de 1916. Une sœur meurt de la grippe espagnole en 1918. Gabriel adolescent suit l’enseignement du petit séminaire d’Haubourdin, qui accueille aussi des élèves sans vocation ecclésiastique. Il fait son service militaire de 1911 à juin 1914 (loi des trois ans) puis se marie avec Suzanne le 21 juin 1914. Mobilisé comme sergent au 110e Régiment d’infanterie de Dunkerque, il combat en Belgique, devant Reims, puis sur l’Aisne (Bois de la Miette – ferme du Choléra) à l’automne 1914. Transféré en Champagne en décembre 1914, il est tué lors de la première grande offensive devant le Mesnil-les-Hurlus le 18 février 1915. Il est enterré au cimetière du village, mais les lieux seront totalement bouleversés par la seconde offensive de septembre 1915 : en 1917, son jeune frère Paul ne parviendra pas à retrouver sa tombe.
2. le témoignage
Les carnets furent rendus à sa veuve par l’autorité militaire en 1919. L’association « La Mémoire de Ronchin » a publié en février 2016 un livret (68 pages, ISBN 802 750 778 00010) reproduisant le « Journal de guerre 1914/1915 de Jean Gabriel Castelain ». Cette publication est la copie fidèle des calepins rédigés au jour le jour au crayon, dans la tranchée ou à l’arrière. Une double page présente une photographie de deux pages des carnets originaux en regard de leur transcription et montre le souci de véracité de la reproduction, la seule modification étant des italiques non présentes dans l’original. L’iconographie a été ajoutée par l’association.
3. analyse
Le journal relate les faits de guerre, mais son originalité tient d’abord à ce qu’il traduit des sentiments, des émotions. La rédaction sert un propos intime, un dialogue avec soi-même qui semble aussi destiné à être montré à sa femme après la campagne : « A la pensée que petite Suze lira bientôt ces quelques pages, véritable roman d’un cauchemar vécu, je me sens vaillant, Dieu est là c’est tangible. » (p. 29).
Les combats
Le premier domaine est celui de l’affrontement avec les « alboches », qui ne deviennent les « boches » qu’en octobre. Lors de la bataille de Charleroi, le spectacle des réfugiés fuyant les combats provoque compassion et colère (27 août) : « Que c’est triste : une jeune femme, chassée de la frontière par les alboches, tient dans ses bras une petite mioche qui se meurt. Derrière elles suivent un moussaillon de sept ans et une petite fille de huit ans, ils sont perdus et ne savent où aller, la mère est en haillons (…) quels bandits que ces alboches ! » p.13. La bataille de Guise (29 août) est un traumatisme (« la journée la plus terrible de ma vie ») ; l’affrontement dure toute la journée : «L’officier que je venais de tuer devant moi d’un coup bien ajusté m’avait rendu tout drôle. Que c’est donc terrible. » p. 17. Après la retraite et le combat d’arrêt du 6 septembre, c’est le recul allemand et la description classique du champ de bataille de la Marne qui se découvre aux combattants : «Je suis témoin d’un spectacle horrible, des cadavres par dizaines sont étendus partout, dans les bois, dans les fossés, ruisselant de sang, des têtes déchiquetées, des ventres ouverts, je regardai cela sans trop de haut-le-cœur, la guerre vous endurcit son homme. » p. 21. La reprise de contact à Pontavert devant l’Aisne est violente et l’ennemi ne veut pas déloger : (27 octobre) «par ordre du général, le 110e va être cité à l’ordre du jour : nous avons perdu 1128 hommes du 15 septembre au 15 octobre. Horrible chose que la guerre ! » p. 42. A partir de novembre les considérations personnelles dominent, mais le combat revient par épisodes, 1er février 1915 : «le caporal de demi-section qui avait remplacé celui blessé vendredi dernier tombe, tué d’une balle ou d’un éclat d’obus au cœur. Il dit « je suis blessé » et tombe raide mort près de moi. La mort plane autour de nous à toute seconde depuis le début de la guerre. C’est une compagne terrible, cruelle, ignoble, qui veut de nous à chaque pas (…) Sales boches, il faudra payer un jour toutes vos infamies et vos atrocités. » La dernière description est un tir trop court de préparation de 75 en vue d’un assaut. C’est l’épisode le plus dramatique du recueil (12 février au Mesnil-les-Hurlus) « Ah ! je comprends maintenant quelle doit être la terreur de ceux d’en face pour ces engins effroyables ! (…) un obus ennemi a, paraît-il, coupé le téléphone ; notre capitaine fait lancer plus de 20 fusées rouges pour avertir, rien n’y fait, un brouillard nous sépare. (…) Ils me regardent de côté, les yeux hagards, en répétant, fous d’horreur et de terreur « trop court, Sergent, trop court. » (…) L’horrible tragédie se déroule toujours. J’ai fait depuis quelques minutes le sacrifice de ma vie. A mes voisins immédiats, je crie « c’est le moment de bien mourir mes enfants, pensons à Dieu.» Un mourant me répond « Ah ! Quel malheur, mon Dieu, quel malheur. » Il a 3 enfants. (…) Le capitaine est à l’entrée de la tranchée. Il a les yeux humides et hagards. Fou du spectacle que j’ai vu, je passe, en allant je ne sais où (…) le capitaine me fait brutalement « Ah ! Combien ? Castelain, combien ? » Mon Capitaine, j’ai marché sur tous, mais tous ne doivent pas être morts.» p. 64. L’épisode fait une quinzaine de tués à la demi-section (il y a neuf survivants).
La chère femme
G. Castelain, 24 ans, est très épris de son épouse, et n’a eu qu’un mois de vie maritale jusqu’à la mobilisation. Son journal est jalonné de témoignages d’affection pour « sa petite Suze ». Cette intimité est en permanence reliée à un patronage religieux, à l’évocation d’une protection divine. (6 octobre 1914, courrier) « Quelle confiance quelle résignation, j’ai pu lire entre les lignes ! Oh merci mon Dieu, c’est ce qui m’a fait le plus plaisir ! (…) Ma confiance est sans bornes. Dieu est avec nous. » p. 34. Les dimanches sont importants car les époux se retrouvent réunis dans la communauté de la prière (6 septembre) «Il est dimanche 6 heures « Suze prie pour son Gaby » quel réconfort ! » p. 21 ou « Là-bas ils sont en prières et nous ici assis au soleil sur les bords de l’Aisne paisible (…) nous unissons notre prière à celles ferventes de là-bas, le doux nid familial où il nous tarde toujours de rentrer ! Que c’est réconfortant mon Dieu cette union de prière ! » p. 34
Le déchirement de l’occupation
Le soldat nordiste en campagne prend aussi progressivement conscience de l’envahissement des deux tiers du département (chute de Lille le 12 octobre) : aux tracas du front s’ajoute bientôt une autre inquiétude : (17 octobre) «On parle de l’arrivée des boches près de Lille. Serait-ce possible ? » p. 39. Le journal illustre ce tourment, sans aucunes nouvelles des proches : (22 octobre) « Les nouvelles sur Haubourdin et Lille nous arrivent. Que Dieu nous aide dans cette grande épreuve. Plus de lettres, comme c’est dur aussi, puis l’incertitude. Que c’est angoissant ! » 23 octobre : «le bruit court que Lille a souffert de l’invasion. (…) Ah, combien dure est l’épreuve ! » p. 40. Des communications postales avec des proches à Armentières le rassurent un peu, mais en 1915 les rumeurs et l’absence totale de nouvelles minent le moral du sergent : (19 janvier 1915) «Un nouveau bruit court encore sur la libération de Lille. J’écris une carte à Haubourdin à ma bien-aimée petite femme dont le cœur doit souffrir tant et dont l’idée de cette souffrance me poursuit nuit et jour, augmentant mon chagrin. »
Un croyant au combat
Ce témoignage d’un fervent catholique, dont le frère aîné est rédemptoriste, relève d’une conception d’une religion protectrice : 17 août « Dieu me garde, la bonne Vierge et Saint-Joseph sont là. Courage. ». La foi permet de tenir (à Pontavert) : « Quel épouvantable spectacle que ces morts, que ces hurlements de blessés dans la nuit. (…). Quel réconfort aussi d’avoir la foi en ces horribles moments !… » Le terme «Fiat !» (résignation et résolution) scande les carnets et apporte un calme moral, « fiat donc et patience » p. 29. Les centres d’intérêt sont religieux (après la messe de Minuit à son frère) : « J’écris à Emile une lettre de 6 pages lui donnant les détails de la belle cérémonie. ».
Pour lui la guerre a ramené les soldats vers Dieu, il s’en réjouit : (2 octobre) «Il est bon de remarquer combien le revirement dans la foi est profond. Les sorties d’églises ressemblent maintenant à des sorties de cinéma et ces derniers sont fermés. Alors la constatation est bonne et cela me réjouit fort. C’est sans nul doute ce que Dieu veut à tout prix et il a employé de grands moyens terribles. » p. 33. Ce mouvement touche surtout des croyants auparavant discrets sur leurs convictions : «beaucoup de ceux que l’on ne voyait jamais parler de Dieu, n’ont plus peur maintenant d’afficher leur foi et la plupart ont leur chapelet en main.» p.49. Le retour vers l’autel ne semble toutefois pas général : (28 octobre) «Que Dieu nous aide, nous en avons tous besoin ! Ah ! Qu’ils sont donc malheureux ceux qui n’ont pas la foi ! J’en entends, malgré tout, blasphémer : les malheureux, ce n’est guère le moment ! » p. 42. Pas d’évocation de croisade, mais la seule évocation positive des Allemands détestés est celle de la Toussaint dans la tranchée (1er novembre) «on s’attend à une attaque et à voir surgir des têtes. Non, des chants latins d’une musique douce comme la nôtre, parfois dans les paroles. C’est la Toussaint. Ils ne l’oublient pas, eux au moins. » p.43.
L’auteur est persuadé d’être personnellement protégé, ce qui lui apporte un grand réconfort moral : 28 novembre «La meilleure preuve que je suis protégé miraculeusement, la voici : je viens à l’instant d’échapper à une mort certaine, une fois de plus parmi toutes les autres fois. Je causais tranquillement au Caporal Cavrois (…) une balle boche avec le dzz habituel vient lui traverser la main et écorner ma pipe (…) Pour moi, quelles actions de grâces, n’ai-je pas immédiatement fait monter au ciel ! » p. 51. Le raisonnement poussé à l’extrême déroute un peu le statisticien contemporain: (11 décembre) «Une simple constatation éloquente entre toutes. Je reste à la compagnie le seul sergent réserviste parmi ceux partis de Dunkerque. N’est-ce pas consolant pour moi et encourageant ? » p. 54.
Au total donc un témoignage intéressant sur « ceux de 14 », sur l’expérience nordiste du combat et sur le vécu intime des plus fervents des catholiques flamands français, comme l’illustre encore ce dernier extrait : (1er janvier 1915) « Heureux de se trouver encore vivants, nous nous présentons mutuellement les souhaits de bonne année. Triste journée, quand même où, malgré moi, je me sens bien chagrin. Par la pensée, j’envoie à ma bien-aimée petite Suze mes meilleurs vœux avec mes plus tendres baisers ainsi qu’à mes parents bien-aimés dont de si douloureuses épreuves me séparent. Dieu seul me reste encore présent en moi. Vers lui, montent mon chagrin et toutes mes pensées. Vers lui, je crie ma confiance inébranlable, ma foi au retour cette année sans nul doute. Oh ! Que le découragement viendrait donc vite si Dieu, la bonne Vierge et Saint-Joseph n’étaient là. Chaque jour, là-bas, l’on pense et l’on prie. »
Vincent Suard, juin 2016

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Fournier, Valentin (1892-1969)

Valentin Edouard Fournier est né le 31 juillet 1892 à Ambialet (Tarn). Cultivateur, il a vraisemblablement vécu en Aveyron puisque son témoignage est publié dans La Main chaude, revue de l’association pour la promotion de l’histoire sociale millavoise, n° 2, 2016, p. 40-45. Valentin Fournier a rédigé son carnet (format 10 x 15) en captivité au camp de Friedrichsfeld, en Rhénanie du Nord. La courte présentation du texte signale qu’il comprend trois parties : la campagne de 1914 ; la capture ; « l’évocation, sous une forme poétique populaire, de plusieurs thèmes : les alliés, la victoire qui viendra, les plaisirs et, comme chez tous les prisonniers de toutes les époques, la nourriture, la bonne nourriture, le bien manger ». Son orthographe laisse beaucoup à désirer, mais les 27 pages reproduites en fac-similé sont parfaitement lisibles. Le texte retenu s’arrête à l’arrivée au camp de prisonniers, le 2 novembre 1914. Autres documents fournis : une photo de Valentin et la page biographique de son livret militaire. La suite du texte est annoncée pour le numéro de 2017 de cette revue annuelle. Le présentateur n’a pas bien suivi l’actualité éditoriale ; le livre collectif 500 Témoins de la Grande Guerre lui aurait montré que les témoignages de soldats peu lettrés sont plus nombreux que ce qu’il croit. Le témoignage de Valentin apporte peu d’informations. Celle qui me semble la plus importante, c’est le souci de garder une trace écrite des événements
Lors de l’annonce de la mobilisation, Valentin, célibataire, effectue le service militaire à la caserne d’Agde du 96e RI. Les premières pages énumèrent les villes traversées en train vers Lunéville. Les marches s’effectuent ensuite sous une forte chaleur, puis sous une pluie épouvantable. La nourriture est très insuffisante, bien loin de la ration théorique du troupier. Des attaques sont mentionnées les 17 et 18 août. Le 22, il signale l’échec d’un assaut à la baïonnette face au feu des mitrailleuses provoquant de lourdes pertes et la retraite. En septembre, toujours dans les parages de Lunéville, une balle traverse son sac et une autre le touche au pied, mais sans gravité ; il passe neuf jours sans manger chaud ; les périodes de repos dans les villages sont l’occasion de boire quelques bouteilles de vin.
Le 14 octobre, départ de Toul vers le Nord. En train, en autobus ou à pied, son régiment traverse le département de l’Aisne et arrive à Ypres. Valentin mentionne un grand couvent où les sœurs distribuent du café et des médailles. Le 30 octobre, au cours d’un violent combat, son groupe est cerné et capturé. Au cours de la traversée de la Belgique, la population leur apporte de la nourriture et les salue en criant « Vive la France ! »
Rémy Cazals, mai 2016

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Chansou, Joseph (1890-1983)

Né à Fronton (Haute-Garonne) le 7 décembre 1890 dans une famille très catholique dont plusieurs membres sont des religieux. Lui-même est ordonné prêtre le 22 août 1915. Il a fait toute la guerre dans l’artillerie, au 57e RAC.
Son témoignage est déposé aux Archives départementales de la Haute-Garonne ; il est publié par l’Association des Amis des Archives, décembre 2014, 118 pages format A4, sous le titre Un prêtre frontonnais dans la Grande Guerre, Joseph Chansou, Journal 1914-1918 : amis.archives@laposte.net

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Gardes, Simon (1893-1914)

Dans le cadre des activités de la bibliothèque patrimoniale du Grand Cahors, Didier Cambon et Sophie Villes ont recueilli des témoignages lotois sur la période de la Grande Guerre et les ont regroupés en chapitres thématiques : Didier Cambon et Sophie Villes, 1914-1918, Les Lotois dans la Grande Guerre, tome 1 Les Poilus, préface du général André Bach, Les Cahiers historiques du Grand Cahors, 2010, 197 p.
Simon Antonin Gardes est l’un d’eux. Il est né le 28 octobre 1893 à Payrac (Lot) et a été tué à l’ennemi le 20 décembre 1914 à Perthes-les-Hurlus, à l’âge de 21 ans. Sergent au 7e RI, il était passé au 207e RI. On a peu de choses de lui : une photo (p. 63 du livre) et quelques lettres adressées à ses parents et à sa sœur Marie. Certaines nous apprennent qu’il était catholique pratiquant : il assiste à la messe, aux vêpres. Le 2 novembre 1914, il écrit : « Des Cadurciens se trouvent au 207e. Ils n’osaient pas faire leur devoir de catholique à Cahors, ils le font à 5 km de l’ennemi. J’ai encore fait ma communion ce matin. »
Le 29 juillet, en pleine crise internationale, il avait écrit à Marie : « Je vois que tu as l’air de te faire beaucoup de mauvais sang pour moi à cause de la guerre. Tu sais que, si elle éclate, il faut que je parte et cela fait que si je vous sais tous à vous faire de la bile et pleurer, comment veux-tu que moi, qui n’ai besoin que de courage et de sang-froid, je résiste à tout cela ? Je puis t’affirmer que, s’il le faut, je partirai de bon cœur et avec du courage en main. Tu sais qu’entre l’Allemagne et nous il faut que ça casse une fois ou l’autre. Si l’heure est arrivée, nous verrons qui aura le dernier mot, mais nous ne craignons rien. » Cependant, dès le 14 octobre, il écrit : « Nous en avons soupé presque tous de la guerre. » Et il termine sa lettre du 18 décembre par un « Vivement la paix ! » Il sera tué deux jours plus tard.
Rémy Cazals, avril 2016

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Bergey, Daniel Vivien Michel (1881-1950)

Né le 19 avril 1881 à Saint-Trélody, près de Lesparre, dans le Médoc, département de la Gironde. Fils d’un bordier (salarié agricole) et d’une domestique. Vicaire de son oncle à Saint-Émilion en 1906, il lui succèdera comme curé en 1920 et le restera jusqu’à sa mort. Avant 1914, militant actif contre la loi de Séparation des Églises et de l’État et contre la franc-maçonnerie. Aumônier à la 36e DI pendant la guerre, blessé en janvier 1915 sur le Chemin des Dames. Créateur, principal auteur et éditeur du journal de liaison des poilus de Saint-Émilion et des environs (au sens large), Le Poilu St Émilionnais. Le premier numéro du journal n’est pas daté ; la première date apparaît avec le numéro 4, le 3 juillet 1915 ; son « tirage intermittent » le porte jusqu’en février-mars 1919, numéro qui annonce sa « mort joyeuse » puisque les combats ont cessé.
Le journal contient d’abord une série d’articles de fond, la plupart écrits par l’abbé Bergey lui-même. Ils établissent les bases du patriotisme ; ils défendent la famille et toutes les valeurs chrétiennes. Si certaines choses vont mal dans la guerre, ce n’est pas de la faute des chefs militaires, mais des hommes politiques. Amour de Dieu et Amour de la France ! Honneur au poilu et Honte aux embusqués ! On donne des nouvelles des poilus, vivants, blessés, prisonniers, et de la vie à Saint-Émilion. On signale les morts, en reproduisant parfois leur photo. Pour faire supporter les mauvaises conditions de vie pendant la guerre, des articles disent « mort au cafard ». On plaisante sur la nourriture et la boisson. À partir du n° 7, du 25 octobre 1915, le dessin-titre en première page montre un poilu agitant une bouteille de saint-émilion vers les lignes ennemies où les Boches paraissent prêts à se rendre pour venir en boire (variante du thème des Allemands qui se rendent pour une tartine de confiture). Des caricatures agrémentent les pages, ainsi que de petites histoires à l’humour appliqué signées de pseudonymes hilarants comme K. Lotin ou K. Rafon (on trouve même Bismuth comme pseudonyme !). À partir de Noël 1917, apparaissent des textes en basque, en patois béarnais et en patois du Médoc, mais la grande majorité des pages sont en français.
Ce journal conçu sur le front peut-il être qualifié de « journal de tranchée » ? D’une part, il est imprimé, et bien imprimé, à Bordeaux. D’autre part, si on estime son tirage à 200 exemplaires d’abord, puis peut-être 500, on ignore s’il était principalement lu dans les tranchées ou du côté de Saint-Émilion. On ne distingue sur les pages aucune trace de censure extérieure mais, bien sûr, l’autocensure du rédacteur est évidente. Il ne dit rien qui puisse fâcher les autorités militaires et il ne parle surtout pas des mécontentements profonds des soldats et des mutineries.
C’est une initiative très originale de la mairie de Saint-Émilion (Gironde) que d’avoir réuni en un volume de format 21 x 27 la collection complète en fac-similé du journal du front édité par l’abbé Bergey de 1915 à 1919, ainsi que ses suppléments Nos Filleuls et Le Rayon. Le livre a pour titre Le Poilu Saint-Émilionnais, présenté par Mireille Lucu, Saint-Quentin-de-Baron/Saint-Émilion, Les Éditions de l’Entre-deux-Mers/Ville de Saint-Émilion, 2014, 460 p. Le livre est présenté par un texte de 55 pages de Mireille Lucu, agrégée d’histoire. Il est bien documenté sur l’histoire locale de Saint-Émilion et sur la 36e DI en guerre, résumé qui n’occulte pas les mutineries de 1917. Le projet a reçu le label et le soutien de la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale.
Rémy Cazals, mars 2016

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Gamel, Roger (1896-1962)

Sur le livre Impressions de guerre 1914-1918, Carnet de guerre de Roger Gamel, poilu aveyronnais, pas de mention d’éditeur mais un ISBN 978-2-7466-7598-8. Si on retourne le livre, c’est une nouvelle couverture, celle des Impressions de guerre 1914-1918, Journal de guerre de Mimi Jacob (voir ce nom). Le livre double, imprimé en 2014, est le résultat d’un travail pédagogique réalisé au lycée Louis Querbes de Rodez (Fax 05 65 78 12 32) sous la direction de Jean-Michel Cosson, professeur d’histoire et de géographie, et de Sandrine Garriguet, documentaliste. Il semble hors commerce mais il est peut-être possible de se le procurer en s’adressant à ce lycée. Je l’ai moi-même reçu sans commentaire. Les deux témoins n’ont aucun rapport, l’un avec l’autre.
Roger Gamel est né à Rodez le 29 juin 1896. Deux lignes de son carnet (p. 51 et 91) nous apprennent qu’il était employé de commerce, ayant travaillé à Paris à la Samaritaine et aux Galeries Lafayette où il reprit du service lors de sa démobilisation en septembre 1919. Le fait que le cahier ait été trouvé par hasard dans un grenier à Lille est peut-être à mettre en rapport avec ses emplois successifs. Marié en 1920 à Deuil-la-Barre (actuellement dans le Val d’Oise), il mourut dans ce même département, à Belloy-en-France, le 26 octobre 1962. Roger Gamel ouvre son cahier en affirmant qu’il est la copie conforme des notes prises pendant la guerre, notes brèves pour la période du 16 avril 1915 (incorporation au 4e RIC) au 29 août 1916 (mutation au 23e RIC) et plus complètes ensuite. Quelques fautes d’orthographe de l’auteur ou de transcription. Les points de suspension dans les citations qui suivent sont de Roger Gamel.
Sans surprise, on trouve dans ce témoignage les habituelles descriptions concernant la vie des poilus. La pluie (p. 16) : « Ma capote tient debout toute seule tant elle a été mouillée. » Le froid (p. 29, 2 janvier 1917) : « Nos boules de pain nous arrivent gelées aussi faut-il nous servir de nos pelles bêches pour les partager en quatre, nous les faisons passer au feu vif pour pouvoir manger ce pain. » Les poux (p. 56) et les rats (p. 85) : « Un rat m’a mordu à la joue, teinture d’iode… » La boue (p. 56) : « Les boyaux ne sont plus que des canaux de boue dans lesquels on s’enfonce par endroit jusqu’à la poitrine. » Les mercantis (p. 27) « sans scrupules qui nous écorchaient de leurs prix excessifs ». L’aide aux paysans (p. 43) : « Blancs et noirs aident nos paysans dans les travaux des champs. Comme partout, on a craint l’arrivée des « Coloniaux » dont la mauvaise renommée n’a été répandue que par des curieux et des jaloux ; et quand les « Coloniaux » s’en vont, on les regrette et on ne se cache pas pour nous le dire. » En permission, l’accueil démoralisant des « civils très patriotes » qui ne comprennent pas ce qu’est la guerre (p. 62) ; et toujours, au moment de repartir, un terrible cafard. L’officier d’état-major, « très élégant et pommadé », qui, tout pâle, passe une heure avec les fantassins : « Il pourra en raconter long sur la vraie guerre ! » La peur au cours d’une patrouille, la vie au milieu des morts, la mauvaise surprise des obus à l’ypérite (p. 59). Plus originale, la situation du groupe à qui on ne peut faire parvenir de nourriture par voie terrestre (p. 34) : « Par signaux optiques, notre aviation est prévenue du danger que nous courons… une dizaine d’avions survolent notre secteur et nous jettent quelques boites de conserves qu’il nous est impossible de retrouver… »
Intéressante description d’une corvée de soupe (p. 57) avec cette précision très concrète : avant d’avoir à affronter le retour, chargés à l’excès, dans la boue et sous les obus, les hommes de corvée ont le plaisir de boire et manger chaud. Jules Puech (voir ce nom) et d’autres l’ont noté. Jules Puech et sa femme Marie-Louise ont également donné de nombreux exemples de prosélytisme catholique en particulier dans les hôpitaux. Roger Gamel en fournit un cas personnel (p. 59) : « Je quitte l’ambulance de Beaurieux… la sœur me coud à ma vareuse un scapulaire et me donne deux médailles elle m’embrasse et je remonte en ligne.»
Nommé observateur du régiment (7/12/1916), il assiste à la destruction du village d’Andéchy (13/12) ; ayant repéré un groupe de travailleurs ennemis, il les signale et a « la satisfaction à voir éclater 8 coups de 75 en plein but ». Il ajoute : « J’ai bien travaillé. » Lors du recul des Allemands dans l’Oise (21/03/1917), il note la joie des habitants sortant de leurs caves pour recevoir les soldats français, et il condamne les dévastations : « Nous voyons partout les arbres fruitiers sciés, les caves inondées, les puits bouchés avec du fumier… là, par ces abominables manières à faire la guerre on reconnaît l’âme boche… la destruction systématique de ce riche pays est complète… pourquoi avoir scié les arbres fruitiers ? est-ce cela qui arrête une armée ? »
Le 16 avril, son régiment est en réserve. Le 18, il décrit l’attaque du mont des Singes. En juin, secteur calme en Alsace. Une brève allusion aux troubles, le 22 juillet : « Quelques régiments se sont révoltés… ça barde… le 20e Corps qui occupe une partie du secteur a un mauvais moral… les pires canards circulent. » Retour vers le Chemin des Dames, fin juillet. Caverne du Dragon (p. 51), Hurtebise jusqu’en novembre (p. 51-61).
Montagne de Reims en février 1918 ; fort de la Pompelle en mars. Le 19 octobre, il est évacué, atteint de grippe espagnole, mais s’en sort rapidement. Le 11 novembre le surprend à Paris, retour de convalescence.

Rémy Cazals, septembre 2015

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Filoche, Albert (1883-1918)

Albert Filoche est né le 25 mars 1883 à Grazay en Mayenne.

Ses parents tiennent une auberge et une boucherie dans le centre du bourg et font le commerce des bestiaux. Il fréquente l’école de son village avant de passer deux ou trois ans dans une institution de la ville voisine de Mayenne. Il est musicien, aime chanter et accompagne volontiers sa soeur au piano. Adulte, il devient marchand boucher à son tour.

Mobilisé comme trois de ses frères en août 1914, Albert Filoche, de santé fragile, ne rejoint le front qu’en février 1915. Il devient brancardier en juillet de la même année (par volonté de faire son devoir sans être contraint de donner la mort à ses semblables) et le reste pendant presque toute la durée du conflit. Son unité, le 124e régiment d’infanterie, change plusieurs fois d’affectation mais c’est en Champagne qu’Albert vit l’essentiel de son temps de soldat : deux ans et demi. Il se trouve aussi à deux reprises dans le secteur de Verdun et pour une courte période dans la Somme.

Après une attaque aux gaz, il meurt le 13 août 1918 à 35 ans.

Albert Filoche est un de ces poilus qui ont beaucoup écrit. Des lettres, des notes rédigées quotidiennement pendant tout le temps où il est front, des contes fantastiques et visionnaires, des récits, des romans inspirés de sa vie passée. Albert Filoche n’a jamais repris ou retouché ses textes, ceux-ci ont été rangés comme des reliques avec les papiers de famille après la mort du brancardier.

Les notes constituent la majeure partie de l’ensemble. Elles sont le résultat d’un va-et-vient entre les tâches du soldat, la lecture des journaux, les rumeurs, les bavardages, les angoisses et les espoirs de ce marchand de bestiaux peu ordinaire qui s’intéresse passionnément aux autres hommes. Tous retiennent son attention : compagnons de tranchées, civils rencontrés au hasard des pérégrinations du régiment, responsables politiques et chefs militaires qui tiennent le sort du monde entre leurs mains. Aussi le poilu Filoche s’interroge-t-il autant sur la situation internationale, les difficultés économiques, les problèmes sociaux, les révolutions que sur les opérations auxquelles il participe ou les batailles dont l’écho se propage d’un front à l’autre. Profondément attaché à la campagne et à sa Mayenne natale, il trouve un peu de répit dans la nature quand il s’éloigne de la « zone de mort ». Sa foi religieuse lui permet de tenir malgré doutes et tourments, du moins au début. Avec le temps, les doutes l’emportent. Tiraillé entre le bien et le mal, la liberté et l’aliénation, la justice et l’iniquité, l’ironie et la compassion, le courage et la peur, la beauté de la nature et l’horreur des champs de bataille, Albert Filoche prie Dieu pour se donner une raison de vivre et se consoler de devoir mourir.

Doué d’une plume alerte et mordante, Albert Filoche écrit comme on se parle à soi même, rapidement par la force des choses et longuement, hanté par le sort des hommes.

Trop étonnants pour tomber dans l’oubli, les textes d’Albert Filoche ont été présentés sous le titre, Moissons rouges, Albert Filoche, brancardier au 124e RI, 1915-1918, par Jocelyne et Michel DLOUSSKY, éditions de L’Oribus, 2004 (328 pages).

Ce titre reprend l’intitulé d’un poème composé en 1915 sur le front de Champagne. En août 1918 alors qu’il se retrouve presque dans la même zone de combat, le poilu Mayennais écrit encore :
« Moissons blondes, combat pour la vie dans la paix,
Moissons rouges, marche à la mort. »

Albert Filoche sur le front

Champagne, mars 1915 – avril 1916
Verdun, mai – juin 1916
Champagne et Oise, juillet – décembre 1916
Somme, janvier – février 1917
Verdun, mars – mai 1917
Champagne, mai – août 1917
Hospitalisation en Champagne, août – novembre 1917
Champagne, novembre 1917 – février 1918
Mourir en Champagne, février – août 1918

Jocelyne DLOUSSKY, docteur en histoire, auteur d’ouvrages sur le Bas-Maine et la Mayenne
Michel DLOUSSKY, correspondant de l’Institut de l’Histoire du Temps Présent – CNRS

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Evrard, Georges (1877-1916)

Né le 1er mars 1877 à Bar-sur-Aube (Aube). Études de médecine. En 1904, il termine sa thèse et se prépare à se marier. Militant à l’Action catholique de la Jeunesse française, il écrit à sa femme en 1912 que « le devoir urgent à l’heure actuelle, c’est de travailler de toutes ses forces à la restauration du Règne de Jésus-Christ ». Père de six enfants., il est mobilisé dès le 2 août 1914 dans le service de santé, une ambulance dans le secteur de Verdun. Gravement blessé comme médecin aide-major de 1ère classe au 168e RI, il meurt le 22 octobre 1916 à Sens. L’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique conserve de lui deux carnets de guerre et une centaine de lettres adressées à sa femme.
Du 2 août 1914 au 23 janvier 1916, le corpus de lettres ne représente pas la totalité, puisqu’il écrivait tous les jours, exprimant amour pour sa femme et affection pour ses enfants, donnant des conseils médicaux et surtout se préoccupant de leur éducation chrétienne. L’autocensure s’exerce ; il ne décrit pas les horreurs de la guerre, mais plutôt des promenades à cheval et la pratique de la photographie ; il ne signale pas son hospitalisation en septembre 1914. Ce sont les carnets qui en disent plus. Ils sont tenus régulièrement d’août à novembre 1914, beaucoup moins ensuite, et le deuxième carnet ne va pas au-delà du 4 mars 1915, peut-être en raison de la mort d’un de ses grands amis. Les carnets expriment les mêmes sentiments catholiques que les lettres et témoignent d’une pratique assidue : messe, communion, chapelet, etc. Il fréquente de préférence les ecclésiastiques, nombreux dans le service de santé. Il espère la victoire sur l’Allemagne, et une deuxième victoire, celle du Christ en France. Il admire le courage des hommes des tranchées, vivant dans des conditions abominables. Mais il lui arrive de critiquer les chefs et même certains de ses confrères qui ne prennent pas suffisamment soin des combattants. En ce qui concerne le service de santé, comme tous les médecins du front ou de l’arrière-front, il oppose les périodes de sous-emploi à celles où on est submergé par le nombre de blessés (voir Albert Martin, Prosper Viguier, etc.).
Rémy Cazals
* Fonds de l’APA n° 3051 et 3052. Notes de Michel Baur dans Garde mémoire, 2011, n° 10, p. 25-26.

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Glannes, André (1894-1916)

« Au moment de rentrer en campagne, j’ai besoin plus que jamais de l’assistance divine. » C’est par ces mots que débute le carnet de guerre d’André Glannes, jeune séminariste lot-et-garonnais né à Tonneins le 19 janvier 1894, partant au front en avril 1915. D’abord simple soldat puis caporal au 7e RI de Cahors avant de rejoindre le 20e RI de Marmande en octobre 1915, il décède des suites de blessures reçues à Verdun en première ligne en juillet 1916, un an après avoir connu le feu. Il laisse à sa famille un carnet rouge dans lequel il a retranscrit ses impressions à partir de son départ vers le front. Son récit est marqué tout à la fois par ses convictions chrétiennes et par un souci de raconter simplement ce qu’il vit. Les références à Dieu, à l’épreuve, au martyre se croisent souvent, alors que le jeune André dit se battre parce qu’« on attaque [ses] croyances ». La guerre apparaît pour lui comme un temps de régénérescence (13 juin 1915). André reste d’abord en retrait de la ligne de feu jusqu’en septembre 1916, notant sporadiquement quelques faits saillants dans lesquels pointe l’amertume d’une attente forcée : « On dirait qu’il est écrit que jamais je ne mettrai les pieds dans les tranchées » (26 septembre 1915). La guerre se résume alors à une pesante « vie de cantonnement », quelques observations des populations et des modes de culture (2 juin1915), au bruit lointain du canon. La découverte des tranchées le plonge dans une « vie nouvelle, faite de peines, de fatigues, d’angoisses, de périls, de privations », mais qui exalte sa foi et sa croyance en la protection divine. Sa foi l’aide à tenir et parfois à exprimer quelque compassion pour l’ennemi.
Dans la Somme, à Arras, puis près de Nancy, il note par intermittence, lorsqu’il en a le loisir, les épisodes qu’il juge remarquables : ses rencontres avec son frère ; le troc développé avec les civils ; la rencontre avec les cadavres pourrissant sur le champ de bataille ; les Méridionaux comparés à des « produits alcooliques » ; l’importance des duels d’artillerie sur lesquels les fantassins n’ont pas de prise ; les relèves pleines d’imprévus qui énervent les hommes. Le 31 décembre 1915, il lance aux Allemands, « en boche », une « Bonne année, vieilles charognes » après qu’un « Gunt Jahr » soit parti des lignes allemandes, et c’est le colonel qui, trouvant la nuit trop calme, fait tirer le 75 et les crapouillots. André exprime son ressentiment envers les Allemands lorsque des camarades tombent près de lui : « Désormais entre eux et moi, ce sera à la vie, à la mort », écrit-il en avril 1916. Et c’est bien la mort qui l’attend quelques semaines après son arrivée à Verdun. Avant cela, un passage par la Marne oblige les fantassins à se souvenir : « Le cafard s’empare de tous ceux qui ont fait la Marne en 1914 » (27 avril 1916). Cette remarque montre combien il est nécessaire d’appréhender les expériences combattantes en prenant en compte l’épaisseur des mémoires plurielles élaborées durant le conflit.
Le témoignage d’André Glannes, tout en offrant des indices précis et précieux du quotidien des fantassins « au ras du sol », souligne combien les facteurs de la ténacité doivent être recherchés dans de nombreuses directions. Sans que le type de soutien moral de ce fervent chrétien soit généralisable à l’ensemble des combattants.
Alexandre Lafon
* Alain Glayroux, Portraits de Poilus du Tonneinquais 1914-1918, Tonneins, La Mémoire du Fleuve, 2006, p. 65-123.

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