Prévost, Marcel, D’un poste de commandement. Bataille de l’Ailette 23 Octobre – 2 Novembre, Paris, Flammarion, 1918, 248 pages
Résumé de l’ouvrage
Marcel Prévost obtient dans ses fonctions de rédacteur au Bulletin aux Armées l’autorisation de suivre la bataille de l’Ailette, dans l’Aisne, qui se développe au nord de Pinon et de Chavignon, du 23 octobre au 2 novembre 1917. À la manière d’un journaliste, il décrit les lieux comme le poste de commandement qui l’accueille, le G.Q.G. du 21ème Corps d’Armée à Condé-sur-Aisne. Il y suit la bataille, vit la fourmilière active des officiers qui suivent le développement et l’avancée des combats. La victoire acquise, il se rend sur les lieux reconquis, lunaires et glorieux, et en décrit ambiance et héroïsme déployé.
L’auteur
Eugène Marcel Prévost est né le 1er mai 1862 à Paris, de Eugène François, employé au ministère des Finances, et de Eugénie Elisabeth Boudin, sans profession. Après des études au petit séminaire d’Orléans, de Châtellerault et au collège Saint-Joseph de Tivoli à Bordeaux, puis chez les Jésuites à Paris, il intègre à 20 ans l’Ecole Polytechnique. À sa sortie, il devient ingénieur, occupe plusieurs postes industriels (à Lille ou Tonneins), avant d’entrer au ministère des Finances à Paris. Parallèlement et dès 1881, il commence une carrière littéraire et connaît un succès dès son 2ème roman, ainsi qu’au théâtre, ce qui lui vaut d’être élu à l’Académie Française le 27 mai 1909. Le 29 octobre 1902, il épouse à Ville-d’Avray Jeanne Anne Louise Richaud de Servoules, qui décèdera en 1948. Après la guerre, il fonde en 1921 et dirige la Revue de France et préside également la Société des Gens de lettres. Fait chevalier de Légion d’Honneur en 1894, décoré de la Croix de guerre, il se retire à Vianne (Lot-et-Garonne) et décède subitement le 8 avril 1941.
Mobilisé dès août 1914 comme capitaine d’artillerie de Réserve, il occupe le poste de chef adjoint à l’école d’instruction des chemins de fer. En mai 1917, il est promu lieutenant-colonel et chef du service de l’information pour rendre compte des opérations militaires ; à ce titre il rédige le Bulletin aux Armées.
Analyse
L’intérêt de l’ouvrage réside dans le témoignage journalistique d’un intellectuel, officier supérieur non-combattant, hagiographe d’une victoire vue d’un état-major, forcément actif, probe et besogneux. Quelques tableaux d’intérêt toutefois malgré la complaisance, réhabilitant l’État-Major, sur le front-arrière et les territoires reconquis. Bien écrit évidemment, l’ouvrage est à considérer avec mesure, compte-tenu du statut d’académicien et de littérateur de son auteur.
Sur le son du canon, il décrit « Voilà au son de quel orchestre grouille le mouvement ininterrompu des routes, parmi l’inattention sereine des hommes et même des bêtes… » (page 77), artillerie servie par « un peuple d’artilleurs » qui servent « les engins mystérieux » (page 33). Il se met à la place des « Boches » sous le bombardement, « haletant, assourdis et affamés », bien entendu ! Il convoque Barbusse mais aussi Edgar Allan Poe pour « cette sublimité dans la terreur », et avance que « pour détruire un seul être humain pantelant dans sa cavité de glaise, plusieurs centaines de mille francs d’usinage et de matière souvent dépensés, et un effort d’organisation qui assurerait pendant des années la sécurité d’une province » (page 85). Il fustige, dès 1918, la, déjà, désaffection, pour le témoignage publié : « C’est une mode honteuse à l’arrière ; maintenant, de n’en plus vouloir, de ces témoignages d’héroïsme universel, tant de fois publiés, tant de fois lus ; on les juge trop publiés, trop lus !… Dégoûtante lassitude des satisfaits, qui se fatiguent de l’héroïsme avant les héros eux-mêmes » (pages 104-105). Bien entendu, l’allemand n’y est pas dépeint sans outrance ; si le poilu boit un café « corsé d’un peu d’eau-de-vie » (…) « aux Boches le procédé honteux du « dopage » à l’éther ; jamais fantassin de France n’en a usé » (page 124). Et Prévost de se demander devant tant d’acharnement et d’éradication de ce que fut le Chemin des Dames : « S’imagine-t-on la tâche de l’historien, qui, vingt-cinq ou cinquante ans après la guerre actuelle, pénètrera dans ce dédale ? Aura-t-il la joie de l’avare maniant à pleins doigts les trésors d’un souterrain, – ou fera-t-il purement et simplement faillite devant une multitude de documents dépassant les possibilités d’enquête et de coordination d’un cerveau humain ? C’est le secret de l’avenir. » (page 184). En tous cas, il annonce et prêche l’honnêteté de son « rapport » : « Tout cela, je l’ai vu, il est vrai, d’un coin étroit du front, le secteur d’un corps d’armée. Je ne peux parler, je ne veux parler que de ce que j’ai vu » (page 201). Ces quelques réserves dues au statut de ce témoin particulier effectuées, l’ouvrage reste toutefois référentiel sur la bataille de l’Ailette. Un appendice est intitulé : « La Bataille de l’Ailette vue par les Allemands » (pages 231à 247) donne la liste d’unités allemandes (page 236) et des pertes françaises en tués, blessés et prisonniers (page 237).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 30 : Bruit de départ et d’arrivée des obus (vap 31 et 77)
33 : Peuple des artilleurs
44 : Sur sa vision d’un État-Major qu’il réhabilite
48 : Cite Barbusse
57 : Sur les cartes d’État-Major aux tranchées rouges et bleues
60 : Importante du renseignement qu’il nomme « guerre des pattes d’épaules »
62 : Le coup de main, son rôle (fin 66), (vap 67 sur le cran)
78 : Fascination, féérie du front de nuit
81 : Il se met « dans la peau du Boche » sous le bombardement.
84 : Stahlhelm appelé « pot-en-tête de bronze »
85 : Tout un régiment allemand enterré dans une creute à Moronvillers, 1000 cadavres déterrés
: Sur la ténacité des deux adversaires
93 : Définition et description du boyau
95 : Gutta, gaine des fils de cuivre
100 : Tranchée de bord de plateau « on croirait marcher dans un chéneau, au bord d’un toit »
104 : Sur la lettre et comment on l’écrit
126 : « Fracas amical » du canon
127 : L’assaut, c’est « être envahi par l’âme collective, par l’âme unanime qui en fera des héros véritables… »
141 : Fantomas
150 : Tank dépanneur
152 : Chaos d’arbres, « comme si les arbres s’étaient affrontés et démolis, d’une lèvre de ravin à l’autre »
154 : Sur l’aspect lunaire du champ de bataille (fin 158)
156 : Boulets ramés (attachés entres eux par une barre) pour détruire les barbelés
160 : Hymne au paysan
162 : Boissons allemandes Hocheimer et Piesporter
165 : Vue des carrières Montparnasse, appelées par les allemands Barbarossa Hœhle (vap 168)
173 : Bruit de crécelle des mitrailleuses et tactique
174 : Ce qu’est devenu le Chemin des Dames, diparu
188 : Visite avec le commandant Henry Bordeaux, du même service que Prévost
201 : « …Nous abattrons le monstre »
202 : Utilise tran-tran pour train-train
207 : Sur l’alcool, il assène : « L’armée française peut être fière, entre autres, de cette spécialité qu’on y voit jamais d’officier ivre » !
244 : Lieutenant allemand déféquant dans un abri de peur de sortir
Yann Prouillet, novembre 2026
Geisler, Emmanuel (1895-1976)
Emmanuel Geisler, La guerre au quotidien. Carnets et lettres d’Emmanuel Geisler et de ses proches de 1914 à 1918, Montélimar, éditions Marie de la Baume, 2013, 405 pages
Résumé de l’ouvrage :
Emmanuel Geisler (1895-1976) est le fils d’une grande famille propriétaire forestier et de fabriques de papier des Vosges, disposant d’un château, celui des Châtelles, à Etival-Clairefontaine, près de Raon-l’Étape. Il intègre le 10ème BCP le 18 décembre 1914 et arrive sur le front d’Artois en juin 1915. Il termine sa guerre lieutenant au 19ème BCP. S’il tient d’abord un carnet de guerre, ce sont surtout les lettres qu’il écrit à sa mère et à sa famille qui sont aussi publiées, ce jusqu’au 20 novembre 1918. L’ouvrage est complété des notes journalières de Jean Arnoux, tenancier de café du centre de Raon-l’Étape, des souvenirs de Maria Braconnier, cuisinière du château, puis par deux lettres de Michel Geisler, frère d’Emmanuel, écrites en octobre 1914, d’autres lettres de Jacqueline et Louis de Longeaux, de septembre 1914 à juin 1916 et d’une généalogie.
Éléments biographiques :
Emmanuel Henri Marie Geisler est né le 30 décembre 1895 à Etival-Clairefontaine de l’industriel Gabriel Louis (qui meurt subitement en février 1914) et de Marie Ernestine Amélie Genin dont il est le 7ème enfant. Il épouse à Versailles le 28 décembre 1925 Berthe Albertine Jeanne Le Tellier avec laquelle il aura 6 enfants. Il décède à Etival le 9 mars 1976. Dans une lettre écrite en 1974, il résume son accession aux différents grades dans sa campagne : « Chasseur de 1ère classe mon baptême du feu au « Bois Carré », du 15 au 19 juin 1915, comme je redescends seul de mon escouade on me nomma caporal » (…) Le 15 août suivant, toujours pour boucher les trous, je fus nommé sergent, je fus même sergent fourrier » (…) puis sergent grenadier. (…) À la fin de l’année [1915] je fus déjà proposé comme sous-lieutenant et comme je n’avais pas 20 ans on ne me nomma à ce grade qu’en redescendant de Verdun en 1916, car à Verdun j’avais commandé en fait la section où je me trouvais [5ème compagnie] et 2 ans après, c’est-à-dire au début de mai 1918, j’obtins réglementairement ma 2ème ficelle ». Son dossier de Légion d’Honneur est effectivement plus précis quant à ses grades : Entrée en service le 19 décembre 1914 comme chasseur de 2ème classe au dépôt du 10ème BCP. Caporal (5ème compagnie) sergent du 11 juin 1915 au 4 mai 1916. Sous-lieutenant chef de section à titre temporaire (compagnie hors-rang) (page 137) du 5 mai au 18 septembre 1916. Officier-adjoint du commandant de compagnie, agent de liaison du Corps à la Brigade, du 19 septembre au 9 novembre 1916. Officier de renseignement du 10 novembre 1916 au 10 mai 1918, lieutenant de renseignement du 11 mai 1918 (il fait un stage dans l’aviation en septembre et dit commander un compagnie le 7 novembre) au 15 janvier 1919, lieutenant chef de section du 16 janvier au 22 août 1919 et démobilisé le 23 août suivant pour devenir à son tour industriel.
Il traverse sa campagne en multipliant les miracles ; il reçoit une blessure superficielle par éclat d’obus au mollet droit au Fort de Vaux le 7 avril 1916, légèrement touché au milieu de 3 morts et de deux autres blessés. Il dit à sa mère la concernant : « Dites-vous que j’ai été protégé » (page 179), avoue une autre blessure légère au cou résultant d’un accident de grenade (page 193), confie une ecchymose et avoir été très légèrement gazé le 8 juin 1918 (page 259). Il dit aussi avoir fait une « sorte de crise de paludisme » (page 258) mais n’était-ce pas la grippe espagnole ?
Il est cité le 18 juillet 1915 et le 16 septembre 1916 (transmission d’ordres sur le champ de bataille), en juin 1918 (organisation d’observatoires) et le 29 octobre 1918 (liaison et reconnaissance). Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur le 20 juillet 1927.
Ayant 6 enfants à la seconde déclaration de guerre, il ne sera pas mobilisé en 1939. Bachelier es-lettres, il deviendra président-directeur général des Papèteries de Châtelles. Il exercera également les fonctions de président du Syndicat général des Fabricants de papiers, cartons et celluloses jusqu’en 1945, conseiller de la Banque de France. Localement il exerce aussi les fonctions président de la Société de Secours Mutuels « La Bienfaisante » de Raon-l’Etape, des Anciens Combattants et de Sidi de la même ville et de l’éphémère Association des Anciens de Lorette des Vosges.
Commentaires sur l’ouvrage :
Témoignage majeur à plus d’un titre, les correspondances et le carnet de guerre d’Emmanuel Geisler permettent d’appréhender la guerre d’un jeune fils d’industriel qui entre dans le conflit au seuil de ses vingt ans, conservant toute sa guerre son lien avec une mère universellement aidante. Son aspect juvénile est souligné dans une lettre reçue par cette dernière le 21 mai 1916 : « J’ai à côté de moi le plus beau des sous-lieutenants de chasseurs à pied. (…) Il a un petit air d’avoir quinze ans et une physionomie rieuse et fine qui retient les regards et la sympathie. Son capitaine me l’a présenté comme un homme de confiance. À 20 ans, c’est toujours un titre flatteur » (page 187). Le 23 juillet 1916, il lui écrit : « Ce n’est pas la qualité d’officier qui m’empêche d’avoir 20 ans et d’aimer retrouver une Maman » (page 193).
L’ouvrage s’ouvre sur un très intéressant écrit qu’Emmanuel intitule « Journal d’un non combattant, août-décembre 1914, notes prises avec irrégularité et paresse par un non combattant de 4 mois et demi », tenu à partir du 25 juillet 1914. Il y décrit ce qu’il fait et constate avant sa propre entrée en guerre. Il pense d’abord à s’engager ; le 1er septembre, il dit « J’en suis dégouté, toujours fuir, jamais je n’ai tant reculé ! Je me ferai honte moi-même, ah, que je ne suis né un an plus tôt, je partirai maintenant ! » (page 47). Le 6, l’appel de sa classe est enfin annoncé ; il dit « Je vais me choisir des souliers. Je suis bien content ! » (page 49). Son « rapport » de l’ambiance parisienne d’août 14 puis sa visite en voiture, qu’il conduit lui-même, à l’arrière puis au front, dans les régions libérées, de Rambervillers à Raon-l’Etape, est un mélange de constatations visuelles et de rapports d’une guerre par procuration, exagérée par un indéniable bourrage de crâne dont il n’est pas entièrement dupe. Ainsi, ces 50 pages du journal pendant la guerre d’un bourgeois adolescent patriote est particulièrement éclairant.
Le 18 décembre 1914, il est appelé au 10ème Bataillon de Chasseur à Pied et arrive 2ème classe à Langres (13ème compagnie). Il devient rapidement chef d’escouade et passe 1ère classe (27 avril), instruisant la classe 1916. Sa période d’instruction achevée, il arrive sur le front d’Artois en juin 1915, ce jusqu’en janvier 1916. Il découvre au front la guerre, sa saleté et ses conditions de vie. Le 1er août 1915, il écrit à sa mère : « Ecoutez, je sais ce que c’est le feu, eh bien cela va. Mais si jamais je retourne au dépôt, à la suite d’une blessure, jamais je ne serai volontaire pour repartir comme je l’ai été, car je sais ce que c’est la vermine ». Il cherche d’ailleurs à ce moment (page 232) à s’embusquer dans l’artillerie en faisant jouer des relations (page 124), projet finalement vague et inabouti puisque Emmanuel Geisler fera « sa » guerre jusqu’au bout. En août 1915, il occupe un temps le rôle d’avocat d’un caporal accusé d’homicide par accident au Conseil de Guerre, dont il obtient l’acquittement (p. 131), rôle qu’il endosse à nouveau en mars et en avril 1916 (pages 174 et 183). Suivent Verdun (février à août 1916), La Somme (août à décembre 1916), l’Alsace (décembre 1916 à juin 1917), l’Aisne (juin à novembre 1917), les Vosges (fin novembre 1917 à mai 1918), seconde bataille de La Marne (mai à juillet 1918) et Champagne, sous Reims, d’août à novembre 1918 dans une guerre, longue suite de miracles. Il convient parfois de sa chance quand un obus enlève son képi et n’entraîne sur lui « qu’un peu d’abrutissement et de surdité passagère » (page 110).
La lecture de la guerre d’un fils qui maintient tant le lien maternel donne une teinte particulière à ce livre, dans lequel la guerre est finalement secondaire, laissant place à une correspondance domestique, pratique, à hauteur d’homme dans la tranchée (au risque de le faire passer pour un Dandy, mais ses moyens lui permettent), citant beaucoup de produits de consommation. Il s’en explique le 12 septembre 1916 : « La consigne m’empêche de vous dire ce qui serait intéressant » (page 199). Passé sous-lieutenant, il se préoccupe de son apparence par élégance et confie par là-même avoir moins besoin d’argent. Il a conscience que son rôle d’agent de liaison lui confère une certaine protection. Il dit le 9 septembre 1916 : « Je suis en ce moment un sale embusqué ». Mais ce fils bourgeois garde bien entendu sa cuture industrielle ! Le 5 mai 1917, il commente : « L’armée a de drôles de méthodes de travail. Je sais bien que la main-d’œuvre ne lui coûte rien, mais un entrepreneur civil procédant ainsi serait ruiné en quelques jours » ! Censure oblige, il s’épanche peu dans ses courriers mais marque toutefois quelques réflexions plus profondes, signes de maturité. Parfois, il révèle des sentiments plus surréalistes, notamment quand le sujet concerne l’Allemagne et les forêts. Le 12 mai 1917, il dit : « … si nous reprenons l’Alsace comme le Nord, les forêts seront brûlées et les fermes rasées. Il n’y a pas d’hésitation à avoir » (page 226). La guerre est longue et le moral n’est pas bon ; il dit, le 3 août 1917 : « La guerre est maintenant un sujet dont j’évite de parler avec les poilus, quiconque a vécu avec la troupe en fait autant, car il n’est pas difficile de se rendre compte que si vous-même trouvez le temps long, combien le paysan qui n’attend rien que la fin pour s’en aller, doit faire de mauvaises réflexions ! ». Il se confie également sur son rôle d’officier par rapport à la troupe ; plus loin, il dit : « … la discipline se maintient grâce à la force d’inertie et notre rôle est d’éviter les frottements en nous montrant fermes et en s’occupant de la vie matérielle ». Poursuivant son analyse psychologique, mais dévoilant également sa différence sociale et d’éduction, il disserte dans le paragraphe suivant : « Il faudrait parler aux gens du sacrifice. L’éducation qu’ils ont reçue ne leur permet pas de le comprendre. Et pourtant certains actes individuels montrent qu’il y a çà et là cette idée de sacrifice à l’état latent et qu’un choc peut la faire sortir ; mais il faut ce choc et s’il vient, il est amené par des contingences absolument indépendantes de nous » (page 232). Il revient en décembre 1917 sur la durée de la guerre, et s’étonne : « Si je pensais faire 3 ans à ce moment, je ne pensais pas en tout cas faire 3 ans de guerre, ni vous non plus. Il me semble maintenant que je n’ai guère vécu en temps de paix et je ne compte plus avec l’avenir qu’en supputant les repos et les périodes de tranchées et les périodes de permission qui peuvent m’échoir » (page 245). Il confie quelques jours plus tard que sa « sensibilité s’est beaucoup émoussée depuis la guerre » (page 246).
L’ouvrage est complété de lettres et de souvenirs qui centrent l’intérêt sur la demeure familiale des industriels, le château des Châtelles (voir sa visite le 9 décembre 1917, sa description, l’usine et le moral des ouvriers (page 244)).
Publié opportunément par Marie Geisler de la Baume, petite-fille d’Emmanuel, cette correspondance permet d’entrer dans l’intimité et l’histoire des familles industrielles vosgiennes, à l’instar de Marie Favre pour la famille Cuny-Boucher, ou de François Mathey, milieu rarement pénétré par la littérature testimoniale. Ce témoignage, par le caractère adolescent du témoin, au moins dans la première partie d’une guerre qui le forge lentement en combattant meneur d’hommes, l’ouvrage rappelle celui de Pierre Suberviolle ou d’Eugène Lasbleis, autres bons fils.
On note quelques rares coquilles (52 à Coëtquidan ou Loquenaire, pour Laquenaire page 155, abri-caserne (page 217), cuvée pour corvée page 179) ou Hurding Stellung (page 274) et un manque parfois de notes de bas de page. De même les photos qui illustrent l’ouvrage sont trop petites, de basse qualité ou non légendées. La présentatrice donne peu d’informations sur le corpus publié mais précise dans une note qu’Emmanuel Geisler a procédé à des ajouts après la guerre (page 224).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 34 : 28 juillet, disparition de l’or et de la monnaie (vap 37)
: Croit à la guerre dès le 29 juillet
: Passe la frontière allemande au col de Sainte-Marie, ambiance
36 : Vue de Raon-l’Étape le 30 juillet (bilan page 60)
: Pense à s’engager (vap 46, 47, 49, 50, 60)
37 : Enterrement des bijoux
: Exemple de réquisition expresse des chevaux
: Impression de fuite de Raon-l’Étape : « … je relève la capote pour qu’on ne voie pas « notre fuite » dans Raon »
: Sur l’assassinat de Jaurès
41 : 3 août : « On craint la famine, les gens ont monté chez eux un entrepôt d’épicerie »
: Mariages précipités et avancés
42 : Espionnite et fausses nouvelles
47 : Sur l’action des aviateurs anglais que la population ne doit pas prendre pour des allemands
48 : Réquisition d’essence
: Panne de voiture (vap 54, 57)
51 : Ecrit Uhlands au lieu de Uhlan
54 : Sur les uniformes
55 : Réflexion d’adolescent sur la « paire d’avant-scène bien portante » d’une femme
: Durée de la guerre
58 : Les papiers d’une automobile
59 : Gendarmes tatillons (vap 60, épanchement sur la réalité du métier de gendarme)
62 : Etat de La Chipotte en octobre 1914
64 : Raon-l’Etape et La Neuveville, affaire des 51 fusillés de la passerelle
65 : Sur le XVème Corps (vap 69, 77 vol, Mayennais égaux au gens du Midi, 80)
: 12 soldats fusillés pour pillage à Rambervillers
70 : Ivresse générale des sanitaires allemands, état des ambulances (exagéré)
: Etat des lieux du château des Châtelles
72 : Saleté allemande
74 : Senones appelée Seunchen par les allemands, bourrage de crâne mais précise « sans doute »
75 : Abbé Lahache
77 : Vol de cristaux de Baccarat
: 3 sortes de femmes allemandes à Raon, ce qu’il en pense (vap 344)
78 : Alcoolisation du soldat allemand
80 : Sur les médailles pieuses ; il en a 5 et dit : « Si avec cela je ne vais pas tout droit au Paradis, je ne sais vraiment pas ce qu’il m’aura manqué ! »
86 : Préfère la compagnie des Parisiens par rapport à celle des Vosgiens
: Son habillement
89 : Désigne celui qui devra annoncer sa mort (Pierre de la Fontaine, colonel d’artillerie) et comment
90 : Lettre par la crémaillère (pour contourner la censure)
92 : Chasseur de 1ère classe, galon de laine jaune, les caporaux sont nommés seulement au front
93 : Onatoplasure, sinapisme, Momaye, ouate thermogène
94 : 4 compagnies = 64 escouades
95 : Produits « Entub », en tube d’étain : café au lait, chocolat, camembert poudre insecticide, rillette, etc. (vap 124, 130, finalement peu pratique)
105 : Sur le vol dans le courrier
106 : A peur de prendre le képi d’un mort
108 : Crésyl anti mouche
110 : Explosion poche, képi enlevé, chance et accoutumance de la mort
: Mort du lieutenant Ferry, chargé d’affaires à Saint-Dié
: Demande un képi et des vêtements (vap 106 (de l’argent), 113 (un revolver d’un modèle précis), vap 134)
112 : Tabac pour chasser les mouches et les odeurs
113 : Reptation système Hébert
: Caporal à la 5ème compagnie, ce que cela lui a coûté, sa citation, ses étoiles, son prêt (119) (120) (vap 122)
114 : Explique la tension nerveuse du bataillon par le bombardement
115 : Raccripotté, ratatiné sur soi-même
: Secours de la religion
: Prix des denrées
116 : Poux
117 : Artisanat de tranchée
118 : Riquelès
121 : Vue de décoration avec cinéma et généraux
122 : Tirailleurs, « sales troupes »
123 : Où sont les poux, dans quels tissus, pommade contre (vap 124)
: Blaireau à poils rétractables
129 : Demande de l’argent pour payer son tampon (ordonnance de sous-officier, étant sergent fourrier)
132 : Myope et malades du cœur appelés « cinq pattes »
: 2 jours de plus de permission pour les Croix de guerre
134 : « Mettre les bâtons », se sauver
: 50 francs la vareuse Bleu Horizon
: Sac de couchage
136 : Chambre à gaz (vap 153), touche l’Adrian et les 1ers masques à gaz (vap 137 utilité)
139 : Sur les feuillées ; le plus important quand on commande !
140 : Gilet Rasurel
: Produit Saintas contre la vermine
141 : Guêtres
143 : Sur l’emploi du revolver
145 : Cheviet ou Korkrew, noms de drapiers
146 : Pieds gelés (vap 149, description, 150, s’en prémunir), boue avalant les chaussures
150 : Contact et trêve de la boue, accords tacites, admonestation du commandement
153 : Bataille de boules de neige
155 : Remise de croix de guerre
159 : Chocolatier Chauvel
160 : Vue de Boissoudy, ridiculement militaire
162 : Douleur d’un père, prémonition de sa mort par le fils
163 : Dranem
164 : Jumelle Huet, chaussures Cook (rue Auber à Paris)
166 : Sur les coiffes
167 : Descriptions des codes couleurs de sa tenue bleu horizon chasseur
168 : Création de « pelotons d’élèves caporaux, d’élève sous-officiers, d’élèves officiers » et épreuves d’arithmétique, de géométrie, d’histoire, de géographie et une dictée
169 : « La guerre n’a changé que bien peu de gens »… « pour moi principe fondamental. Se f.. de tout ».
175 : Vue de Verdun le 23 mars 1916
: Cirage Lion Noir
193 : Durée de la guerre
194 : Cravate de chasse kaki, « commode car peu salissant »
206 : Troupe théâtrale du 21ème Corps
208 : Il ne sait pas monter à cheval et fait ainsi une différence entre cavalier et officier monté
211 : Costume de chez Richard (trop serré)
216 : Comment on traite les colis
: Sur l’esprit et le moral des chasseurs
217 : Boussole alidade à roulettes de chez Delagrave qui sert aussi de curvimètre
218 : Cache-nez interdit car ce n’est pas militaire selon le général
: Sur le manque de sucre
: « On a des histoires avec les Eaux et Forêts parce qu’on coupe. Ces gens-là vous embêtent. Si on les écoutait une panne vaudrait mieux qu’un homme »
231 : Homme tué par la pale d’un avion au démarrage
246 : Décrit Maria Braconnier
253 : « C’est tout de même étonnant qu’ils ne cherchent pas à démolir la tour Eiffel » !
266 : Mouches
267 : Piqué par une guêpe
270 : Fait un tour en tank
274 : Paragraphe sur l’état d’esprit allemand déterminée et encore combattif, qui « résiste jusqu’à l’épuisement, blessure ou mort » le 31 octobre 1918
275 : Ambiance le 7 novembre 1918 et ce que pense la classe 18
277 : Vue et ambiance au 11 novembre, soviets allemands
278 : Evoque toujours le front le 20 novembre
Le livre se poursuit par « 19 jours d’occupation allemande, du 24 août au 12 septembre 1914. Notes journalières d’un témoin oculaire, Jean Arnoux, Café du point Central à Raon-l’Étape ». Cet ajout comprend le témoignage du gérant du café du Point Central, situé au centre de la ville, à l’intersection des actuelles rues Jules Ferry et Charles Weil sur la période du lundi 24 août au 12 septembre 1914 correspondant à la courte période d’occupation de la ville pendant la bataille des frontières. Le témoignage, référentiel, n’est toutefois pas généalogiquement et socialement introduit par Marie de la Baume.
Page 293 : Beauté et horreur de l’incendie de Raon-L’Étape
299 : Officiers allemands parlant presque tous français
Nous mentionnons que les témoignages de Jean Arnoux et de Maria Braconnier ont été publiés dans le numéro 1 des Cahiers d’Archipel sous le titre 1914 à Raon-L’Etape, récits inédits, Kruch éditeur en 1985, 32 pages.
L’ouvrage se poursuit par les souvenirs de Marie-Louise Jouvenot (1863-1948), appelée Maria, épouse de Louis Braconnier (1861-1906), régisseur des fermes des Châtelles, attenantes au château. Cuisinière au château, elle est une femme de grande conscience et d’autorité qui a passé toute sa vie au service de la famille Geisler, tant dans les Vosges qu’à Poncillon, près de Metz. Son témoignage couvre la période qui va de la veille de la mobilisation à la fin de la guerre sur 20 pages. Il permet à la fois de suivre son propre déplacement d’exode, chassée par l’invasion, et ses conditions de périple, ballottée dans les premières semaines de guerre, voyage surréaliste avec ses trois chiens et un âne, jusqu’au retour aux Châtelles libérées par le recul allemand du 12 septembre 1914, puis tout ce qu’elle a fait pour remettre en état un château profondément impacté par les bombardements et les dégradations dues à 19 jours d’occupation ennemie qui le laissent dans un état d’insalubrité particulièrement impressionnant.
Page 305 : Comment elle cache l’argenterie (vap 314, retrouvée intacte (p. 334) mais détériorée
(p. 382), lard dans le calorifère (p. 314).
317 : Inhumations à La Chipotte, vue de tombes avec bouteilles renversées
319 : Invasion de mouches, brûlage à la torche la nuit
322 : Miracle de bombardement
323 : Chambre transformée en chapelle
325 : Le 11 novembre à Raon-l’Étape
Il se poursuit avec la reproduction de lettres de Michel Geisler, frère d’Emmanuel, (cité page 135 à l’hôpital de Bourges pour amibes) sur la période du 15 au 9 octobre 1914.
331 : Clavières, maire de Raon, fuyard, hâbleur (vap 332)
: Odeur de La Chipotte, déblaiement
: Particulièrement violent sur les soldats du Midi : « Quant aux Méridionaux… !!!! Je préfère ne pas en parler, ce que je pourrais dire sur leur comportement ne s’écrit pas. Je crois du reste que les balles françaises en ont tués autant que les balles allemandes et ce n’est que justice ! Race misérable et lâche ! »
332 : Qui sont les lâches à Raon-l’Étape : « Le maire et tout le Conseil sauf trois membres. Curé et vicaires ! Charles Martin président de la Croix Rouge ! »
: Description des Châtelles
: Pied humain retrouvé dans un massif de fleurs
334 : Les véhicules
: Animaux enterré dont les pattes dépassent du sol
: Michel Geisler fait un petit musée
335 : Que faire des corps allemands ?
Suivent les lettres de Jacqueline, sœur d’Emmanuel, et de Louis de Longeaux, sur la période septembre 1914 à juin 1916. Jacqueline a quitté les Vosges en juillet 1914 avec ses enfants pour s’installer en Bretagne, à La Gacilly, chez sa belle-mère, Hélène de Longeaux, pour les vacances. Elle y restera jusqu’au décès de son fils Daniel, le 17 août 1915, et s’installera au Mans. Son mari Louis, d’abord mobilisé dans la Place de Toul, sera démobilisé en 1915 car père de 6 enfants. C’est lui qui va assurer le redémarrage et le fonctionnement de la papèterie des Châtelles pendant la guerre en tenant régulièrement informée sa belle-mère, Marie.
Page 344 : Allemands pillant avec leurs propres femmes
359 : Echo des montagnes
363 : Poudres de Coch contre les problèmes gastriques
365 : Bonheur insolent de Schwindenhammer, dont les autos n’ont pas été réquisitionnées
370 : Piqûres d’oesmastyl et eau de la Bourboule pour les problèmes de digestion
374 : Bombardement de La Neuveville, qui est touché
385 : Général Bruté de Rémur
: Geisler s’oppose à son installation
Yann Prouillet, octobre 2026
Reil, Max (1894-1972)
Max REIL, Journal de guerre. Un soldat allemand au Ban-de-Sapt. Janvier à juin 1915, Ban-de-Laveline, Association Sportive et Culturelle de Ban-de-Laveline, (nd) 2026, (np) 58 pages.
Résumé de l’ouvrage :
Max Reil a 20 ans lorsqu’il fait en 1914, son service militaire. Il est affecté à la déclaration de guerre au 14ème Bataillon d’infanterie de Réserve bavarois et arrive à Strasbourg le 22 janvier 1915. Il arrive en ligne, dans les Vosges, le 25, et intègre le secteur du Moulin de Lavaux, entre Senones et le champ de bataille de la Cote 627 de La Fontenelle. Il y découvre la vie en première ligne, qu’il faut organiser. La vie y est dangereuse, rendue menaçante par un ennemi qui pratique la même guerre d’embuscade et de coups de main dans un inter-front tout aussi dangereux, même en dehors des attaques qui s’allument ponctuellement. Son court témoignage s’arrête sans information le 28 juin 1915.
Commentaires sur l’ouvrage :
Max Reil est né le 22 juillet 1894 à Regensburg, en Bavière (Allemagne). Incorporé au 14ème bataillon d’infanterie de Réserve bavarois, il intègre les Vosges en 1915 puis est transporté en Picardie, sur La Somme, en Flandre belge et en Lorraine, avant d’être placé en repos en Bavière en juillet 1918. Après la guerre, il épouse Maria, la sœur d’un ami, décédé de maladie en juillet 1916, avec laquelle il aura un fils, Hermann (1928-2020). Commerçant de formation, il tient les fonctions de fourrier de son unité puis, la paix revenue, fera carrière dans la firme Kathereiner’s Malzkaffee (grossiste en produits d’épicerie) dont il deviendra mandataire commercial. Il meurt le 20 avril 1972.
Il tient un journal de guerre sténographié dont seule la partie « vosgienne » a été publiée dans un opuscule non daté, non paginé et tiré à très peu d’exemplaires par l’ASCB (Ban-de-Laveline, Vosges). Max Reil dit faire de la photographie et connaitre les papillons (il cite morio et appollon). En mai, il indique des « travaux d’écriture chez l’adjudant. J’ai été inscrit comme interprète pour d’éventuels transferts de prisonniers » et des sténogrammes, semblant indiquer qu’il parle français. Il nourrit quelques contacts avec la population des villages occupés environnants.
L’intérêt de cette publication même partielle réside dans la localisation de Max Reil sur cette partie du front des Vosges, très peu documentée dans les témoignages, surtout allemands. À l’étude de quelques 5 mois de guerre, il appert que les contacts avec l’ennemi français sont bien plus courants que dans la majorité des témoignages, soit par provocations, soit par échanges (chants), soit par attaques individuelles ou collectives. Sa guerre est éminemment dangereuse ; il manque d’être tué à plusieurs reprises, telle le 23 mars 1915 quand il dit « j’ai essuyé trois coups de feu, une balle est passée à ma gauche, une autre entre les jambes, la troisième a effleuré ma casquette » (page 20). Enfin, la vie quotidienne du front, avec ses petits « arrangements » avec une certaine réalité (il « triche » parfois avec certaines vérités) et les relations complexes tant entre soldats qu’avec le commandement qui manie la punition en fonction des comportements.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 7 : Voit les projecteurs de Strasbourg
9 : Manteaux blancs
10 : Voit les projecteurs de Toul et de Verdun
: Manque d’être tué faute d’avoir dit le mot de passe
11 : Projecteurs
: Etonnement d’une jument ayant mis bas sans « prévenir »
12 : Réalise une râpe à pommes de terre et astuce pour faire du café.
: Voit une belette
13 : Attrape un renard
14 : Tir ami, mensonge sur les circonstances de la mort
: Touche sa paye (4 marks 48)
15 : Minage
: Ennemi lâchant une douzaine de chats dans les positions pour faire diversion
16 : Agite son casque pour dire qu’il n’a pas été blessé
: Postes doublés à cause de la neige
: Liaison avec la population de Ménil, percée française, exhortation à ne pas abandonner
17 : Désertion d’un artilleur
: Creusement d’une latrine, mais en fait un poste d’officier !
: Médaille de la vaillance
18 : Nuque raide
: Tentative de meurtre
: Rixe, construction d’une prison
: Français ayant volé un dévidoir à barbelé, exposé ostensiblement après avoir été vidé
: Luge… de bière
19 : Vends un fusil français pour 2 marks et 2 mesures de bière de Munich
: Nez rongé par un rat
21 : Soldat ventriloque
: Français étranglé
24 : Voit ses premiers français
: Contacts (chants) (vap 42)
25 : Récolte de la sève de boulot pour la boire
27 : Propagande : « en cas de capture par l’ennemi, d’annoncer une attaque appuyée par un corps entier »
: Labourage d’un civil à Ménil « on ne sait faire autrement ici »
28 : Se fait accompagner de civils occupés (Ménil) pour ne pas être pris pour cible par les français
: Prix du beurre à Ménil : 1,68 marks les 650 grammes
29 : Saleté vosgienne et description anthropologique de vosgiens, vus comme des hollandais
31 : Il donne « l’impression que la position était difficile à tenir » pour impressionner le général Falkenhausen
32 : Impressionné par une explosion de mine qui fait voler la terre à 100 mètres de hauteur (vap 34)
: Fille de Ménil tuée par un tir française et enterrée dans un jardin
: Exercice de brancardier
33 : Terrorisé par un obus : « La terreur est encore visible sur nos visages »
34 : Joue à l’ours mendiant
: Déterre des obus pour récupérer les ceintures
35 : Pillage de Pranzieux
: Rapporte l’assassinat du lieutenant Wild « du fait de sa sévérité »
36 : Homme attaché à un arbre parce qu’il est saoul
: Médaille d’or
: Chaussures enchiffonnées
37 : Tentative de meurtre et suicide, exercices à titre de punition
: Nombreux volontaires pour aller combattre en Italie
38 : Franzmann
39 : Forêt neutre
: Presque corps à corps d’un combat de patrouille
41 : Observateur français dans un arbre descendu
: Peur d’un renard qui a pris pour un français
43 : Les obus français n’explosent pas pour moitié
44 : Pas de tir sur les ennemis quand ils travaillent
45 : Refus d’obéissance
46 : Contremine victorieuse à 627, erreur d’un major
: Mutinerie : « Un homme a été puni de 14 jours de prison pour avoir dit à un officier : « pour l’assaut, ceux de l’arrière n’auront qu’à marcher devant »
: Drapeaux et fusées de couleurs signalant les positions pour l’artillerie
47 : Français fou attaquant « en chaussettes » !
48 : Chiffres sur l’attaque allemande de La Fontenelle du 23 juin 1915 : 193 prisonniers, 1 mortier de tranchée, 3 mitrailleuses (fin 49)
50 : Camp Jacobi, constitué avec le matériel des casernes de Senones
Yann Prouillet, octobre 2026
Le Segretain du Patis, Joseph (1876 – 1940)
Les carnets d’un poilu 1914 – 1919
1. Le témoin
Joseph Le Segretain du Patis, né à Laval en 1876, est en 1914 agent d’assurances à Fougères. Mobilisé au 25e RIT, il sert en Artois durant une longue période (octobre 1914 à février 1916), puis passe par Verdun, l’Aisne, l’Oise ou l’Allemagne à fin de 1918. En 1914, il exécute de durs travaux en 1ère ligne, puis passe planton et fait des liaisons ; rattaché ensuite à une section de commis et ouvriers militaires d’administration en avril 1915, il passe caporal puis sergent-fourrier, en s’occupant notamment de coopératives de soldats et de comptabilité (Intendance de Corps d’Armée). Il est démobilisé en janvier 1919.
2. Le témoignage
Gurloës Le Segretain du Patis a fait paraître « Les carnets d’un poilu 1914 – 1919, écrire la guerre », rédigés par son père Joseph Le Segretain du Patis, aux éditions LBM (2014, 463 pages denses). Ces dix-huit carnets manuscrits intégralement retranscrits grâce à une coopération familiale contiennent des notations variées et quasi-journalières, de la mobilisation à l’été 1917 (1er au 10e cahier), puis beaucoup plus espacées jusqu’à la démobilisation (11e au 13e). Les quatre derniers cahiers (14e au 18e) regroupent en annexe des documents épars, de nature très variée : extraits de rapports, copies d’ordres, de citations, ou des anecdotes, des blagues ou des chansons recopiées.
3. Analyse
Ces carnets ne sont pas d’une lecture suivie aisée, car s’ils fourmillent de notations variées, celles-ci sont enchevêtrées, sans transitions, surgissant au fil de la rédaction journalière. On trouve:
– des choses vues, des remarques sur les missions et leur difficulté, le temps qu’il fait, l’intensité du bombardement, des portraits parfois critiques de supérieurs ;
– des remarques personnelles sur sa santé, la nourriture, l’état du moral dans la troupe ou à Fougères ;
– des considérations sur la politique nationale, sur l’évolution de la guerre au niveau international, découlant de la lecture de la presse ;
Ces intéressants carnets sont donc assez riches et on suivra tout à fait Erwan Le Gall [Envor Le Gall Le Segretain] qui souligne l’intérêt historique du recueil.
Le front d’Artois
Joseph Le Segretain reste un an et quatre mois à Bully-les-Mines, puis à Camblain et Aubigny, derrière Souchez et Carency. Outre les lignes, ses déplacements (liaisons) lui permettent de décrire la vie à l’arrière dans les villages des échelons ; passé ensuite aux écritures, il reste lié à ses camarades qui continuent travailler en ligne, ce qui lui permet de continuer à décrire les événements et l’ambiance de l’avant. Il évoque par exemple la sortie des boyaux (Liévin – Bully) lors des attaques de décembre 1914 (p. 32, avec autorisation de citation) « Les hommes ont dans certains endroits de la boue jusqu’au genou, l’énervement et la fatigue sont extrêmes et les jeunes du 17e font pitié. Où sont leurs mères ? Où sont nos femmes ? Heureusement elles ne sont pas là, elles souffriraient trop. » (…) « Le soir le 17e est enfin relevé, la vue de ces jeunes boueux et loqueteux arrache les larmes… » Lors des phases offensives de mai-juin et septembre 1915, il produit une description remarquable des corvées éreintantes des territoriaux sous le bombardement (16 juin 1915, p. 101) : « Une corvée de cartouches du 25e, ils sont très chargés. Chacun 1000 cartouches, ajoutez à cette cohue, un défilé de blessés ou de prisonniers et jugez. Si on commande avancez, reculez, laissez passer, il n’y a rien à faire aussi n’arrive-t-on à la parallèle de Carency que vers 6 h (…) il y a des difficultés incroyables et insurmontables pour le service sanitaire, on ne peut passer de brancard par le boyau avec cette cohue (…) À gauche, c’est un mort par trop déchiqueté, qui n’a pu aller plus loin ! Spectacle impressionnant également, c’est un Français grièvement blessé dont le visage est livide et qui est traîné par 2 camarades, le pauvre gémit, il ne veut plus avancer, et préfère mourir sur place, il faut qu’on le harcèle pour lui faire faire la route pas à pas (…) ici on marche sur un cadavre français, là c’est un Boche qui râle, complètement abandonné et qui dit « Kamarade». On se perd, on se retrouve et nous voilà à la route de Béthune bien marmitée, on la longe au pas de course (…) on cherche le lieu de travail [pour la corvée demandée], mais le jour paraît il faut s’en retourner. » Il mentionne ailleurs deux parades d’exécution capitale (quatre fusillés au total), en n’assistant qu’à la première (23 novembre 1914, p. 26 et 25 mars 1915, p. 65).
Les conditions météorologiques épouvantables dans la tranchée (pluies ininterrompues) à l’automne 1915 sont soulignées (p. 162) : « Le 28 octobre, journée lamentable de vent et de pluie, c’est désolant, pauvres camarades de la 1ère ligne, on a du mal à croire que l’hiver dernier nous avons vécu cette vie ! Les hommes marchent quand même, notre compagnie endosse la corvée des morts en 1ère ligne, c’est très dangereux car il faut aller sur la plaine et les balles sifflent, les troupes d’active ne mettent guère d’empressement, les chefs admirent le 25e [RIT], et c’est très répugnant. 50 corps ou débris ont été arrachés des fils de fer, corps affreux et décomposés : il faut avoir le cœur solide !» La pluie continue en novembre, et dans ces tranchées transformées en mares, des fraternisations maintenant bien documentées se produisent en décembre, ce sont ses camarades qui les lui racontent (11 décembre, p. 179) : « les boyaux sont intenables chez nous et chez les Boches » (…) « Français et Boches montent sur la plaine et se parlent, on s’offre du tabac, etc… » Le 19 décembre 1915, il réévoque ces faits qu’il désapprouve (p. 184) : « Les copains me racontent sur leur service des choses stupéfiantes… (…) Il est convenu qu’on ne tire pas les uns sur les autres, les relèves se font dans la plaine sans incident, les Boches offrent des cigares, les Français du pain. (…) C’est un état d’esprit regrettable contre lequel on ne peut guère lutter. Qu’ils s’en aillent donc, ces sales Boches !! »
Un catholique conservateur
Pratiquant régulier, notre territorial signale souvent les offices auxquels il assiste, et il peut parfois aller au salut en fin de journée; à la fin de la guerre, le seul trait positif qu’il concède à l’Allemagne [ici Sud catholique] est le bon niveau de sa pratique religieuse (décembre 1918, p. 371) « Je crois qu’en Bochie les catholiques sont plus dévots et plus sincères qu’en France, ils assistent avec plus de respect aux offices. »
Sur le plan politique, Joseph Le Sergretain du Patis allie patriotisme et positions conservatrices, il est méfiant par rapport à la souveraineté populaire (p. 89) : « Je croyais que Fougères avait le monopole des [citoyens] inconscients, malheureusement c’est commun. Combien ne pensent qu’à boire, s’exposent à des punitions des plus sévères, bêtement, font et raisonnent en brutes, abusent de la bonté du commandant de compagnie, c’est démontant et ce sont des électeurs ! » Il défend par ailleurs de manière récurrente l’engagement patriotique de la noblesse ou du clergé à des postes exposés (p. 191) : «On ne dira pas qu’il n’y a que les petits et les ouvriers à payer la dette du sang, il y a les curés, il y a les nobles et j’en connais : le pauvre Gontran, Raoul de Coquereaumont, 2 de Montferré, Armand Fraval, Antoine Ayrault et combien d’autres ! » ou p. 221 « Au 226, 7e escouade, il y a un prêtre-soldat qui fait le service le plus dangereux : la liaison !! Et, allez donc, feuilles anticléricales ! » Le ton est en général modéré – il écrit sans haine, sauf celle des Allemands – mais c’est une culture monarchiste qui domine (p. 252) : « Le 14, la fête nationale enthousiasme certains camarades, c’est que le mess est abondant, le litre de vin rouge, le quart de champagne, les biscuits, le bœuf, le veau, le jambon, la salade. J’avoue que cela ne me fait pas aimer davantage la Marianne. » Il note à plusieurs reprises, lors des conversations politiques avec ses camarades, être minoritaire dans ses convictions (juillet 1916, p. 251, avec un groupe) : « Si je discute cela, je me fais agonir ! » ou (mai 1917, p. 328) « Mes camarades s’étaient réjouis de la révolution russe, moi je la déplorais, ils ne veulent pas voir que la masse ne sait pas se diriger (…) ».
1918
À l’été 1918, J. Le Segretain rencontre de nombreux groupes d’Américains et les décrit avec finesse (p. 357)« Ils semblent avoir un laisser aller dans leur attitude, indisciplinés, [mais]nous les voyons quotidiennement se présenter à la file indienne pour les repas, sans cris, sans bousculade, sans contrôle ; les Français ne feraient jamais cela (…). » En Allemagne, après l’Armistice, il parvient à se faire comprendre des habitants chez qui il est logé, et il leur explique à chaque fois leur culpabilité, et qu’il faudra « payer la note » ; cela peut se faire « chez de braves gens » (Saarlouis, décembre 1918, p. 367) : « Suivant ma théorie, je leur expose les torts de l’Allemagne qu’ils semblent ignorer», ou dans les brasseries avec les serveuses : « Après avoir éclairé leur boussole, je les effraie en leur parlant des noirs et en leur disant qu’il en viendra un grand nombre à Neunkirchen. »S’il admet la faim en Allemagne, (p. 368) « Réellement les Allemands claquaient du bec à un point inouï », il est constant dans sa condamnation, comme ici pendant son séjour à Wiesbaden (18 décembre 1918, p. 372) « nos proprios sont ultra-boches, j’ai eu une grande discussion avec eux jusqu’à une heure du matin ; je ne leur ai pas caché ma manière de penser. (…) Ils se plaignent amèrement du blocus qui a amené une privation extrême chez eux, pas assez, à mon avis, leur dis-je ! (…)»
La dernière richesse de ce livre qui n’en manque pas repose dans les nombreuses annexes des derniers cahiers (p. 361 à 463), des documents variés qui vont de notes officielles retranscrites, citations individuelles commentées, à des chansons recopiées, ainsi que des histoires drôles, en général grivoises. Ces documents qui semblent secondaires ont un grand intérêt ; dans le registre sérieux, on a par exemple le texte de deux courts discours prononcés sur la tombe de territoriaux lors de leur inhumation : les sources littérales de ce type sont très rares. Pour le registre léger, on a des blagues et histoires crues, goûtées semble-t-il par l’auteur, puisqu’il prend le soin de les recopier. C’est intéressant ici pour approcher l’univers « poilu », car cette culture « bidasse » (anachronisme volontaire) disparaît en général complètement dans les écrits publiés, des textes léchés qui excluent la réalité triviale de cette culture masculine du front. Mais si Joseph Le Segretain, bon chrétien et quadragénaire posé, ne semble pas insensible à cet humour carabin, il est aussi profondément choqué en évoquant les maisons closes de Toul, et sa véhémence dans l’expression du dégoût n’est pas non plus si courante dans les sources (juillet 1917, p. 254) : « il y a une affluence de troupes invraisemblables, les cafés, les hôtels regorgent, y compris la maison hospitalière de la rue de la Monnaie. On y fait queue, on entre par la porte, par la fenêtre, c’est vraiment une honte. » et (janvier 1918, p. 290) « J’avais oublié de noter les scènes ignobles d’orgie pendant le séjour à Toul [non, il en a parlé], 200 hommes s’engouffrant dans la rue de la Monnaie, attendant leur tour…».
Donc une bonne source documentaire sur la guerre des territoriaux et leur environnement, vue ici d’un point de vue particulier, et qui mérite une lecture attentive.
Vincent Suard, septembre 2026
De Lagarde, Joseph (1872 – 1939),
Carnets d’Allemagne 1919 – 1920
1. Le témoin
Joseph Guilhot de Lagarde est originaire d’une famille de la petite noblesse du pays Toulousain (Saint-Jean de Lherm). Saint-Cyrien et capitaine en 1908, il est à la mobilisation officier-adjoint au colonel commandant le 156e RI. Combattant avec le 20e CA en août 1914, promu commandant en octobre, il est sur l’Yser de novembre à avril 1915. Blessé au genou lors de l’offensive de mai en Artois, il alterne ensuite opérations chirurgicales et périodes de convalescence. De l’été 1916 jusqu’à 1918, il est réintégré comme commandant de Centre d’instruction divisionnaire, et il ne retrouve un commandement actif qu’en octobre 1918 au 97e RI. Après l’Armistice, son unité est en Belgique, puis participe à l’occupation de la Rhénanie.
2. Le témoignage
François de Lagarde a publié « Carnets d’Allemagne 1919 – 1920 – L’occupation de la Rhénanie vécue par un officier français» aux Éditions Entre-temps en 2015 (157 pages). Il s’agit de la retranscription commentée d’une petite partie des carnets de guerre de son grand-père Joseph de Lagarde. L’accent est mis sur la période rhénane, et les extraits, assez courts, illustrent ou motivent les explications et remarques du transcripteur. Le livre est richement illustré, avec des reproductions de documents et photographies ayant appartenu au commandant ; l’éditeur a aussi intercalé d’autres documents ayant trait au thème de l’Allemagne occupée (presse de l’époque, de l’Illustration à Simplicissimus, photographies, caricatures…).
3. Analyse
Le livre n’étant pas uniquement une publication d’archives, on le classera plutôt comme essai historique, avec comme matériau de base des carnets dans lesquels il a été puisé. François de Lagarde, ancien professeur d’Histoire-Géographie, et dont le seul nom apparaît sur la couverture, a fait un choix centré sur la période allemande (1919 et 1920) ; cela a été motivé [entretien téléphonique de février 2026], à l’occasion du Centenaire, par la volonté de présenter la période de l’occupation en Allemagne en 1919, puisque tout le monde risquait de parler un peu de la même chose pour la période de 1914 à 1918. C’est une bonne idée, car souvent les carnets s’arrêtent à novembre ou décembre 1918, et si certains rares conscrits continuent leurs mentions au début de 1919, celles-ci s’interrompent à leur démobilisation. Le choix de plan est thématique, mais en suivant aussi une trame qui recoupe globalement la chronologie, on peut ainsi suivre un officier d’active sur ses presque deux années d’occupation.
Un officier qui déteste les Allemands
Après une présentation biographique et quelques informations sur les débuts de la guerre, le livre commence vraiment avec le sous-titre « l’ensauvagement d’un officier français » (p. 22). Si dans des trois premières années de guerre, il n’émet pas de jugement sur ses adversaires, tout change en 1917, il adopte le terme « Boche » pour la 1ère fois en mars 1917, la traversée de l’Aisne volontairement dévastée ayant semble-t-il déclenché sa haine (p. 23, avec autorisation de citation) « Il nous reste au cœur une haine implacable qui, loin de nous décourager, augmente notre force de résistance et notre désir de bouter hors de France ces hordes de sauvages (…) ». Cette évolution est intéressante, mais outre des désaccords pour certaines affirmations (« Comme partout et pour tous, l’ensauvagement fait son chemin chez le commandant. » F.d.L.), je reprendrai l’interrogation d’Erwan Le Gall dans sa recension du livre [En Envor Erwan Le Gall François de Lagarde, sans date] : avec ce choix de composition illustrée de courts extraits des carnets « on finit par ne plus savoir si les choix sont le fait du petit-fils ou du grand-père ». En effet, avec une contextualisation qui devient l’essentiel du propos, il se produit un effet de frustration pour le chercheur, on aimerait se faire son idée par soi-même, avec des sources plus abondantes. Ce travail comblera donc plus le grand public que les exégètes, mais la présentation apporte aussi des éclairages précieux, comme cet extrait sur la répression des mutineries en juin 1917 reproduit en annexe : il y aurait donc intérêt à poursuivre la publication de cette source pour la période 1914 à 1918.
1918
Les extraits reproduits montrent l’état de destruction de la Flandre reconquise et les difficiles combats du 97e RI du bataillon de Joseph de Lagarde en octobre 1918 ; la visite de Poincaré au roi des Belges à Roulers le 9 novembre est évoquée, mais l’événement qui marque le plus notre diariste est le grand défilé de Bruxelles du 3 décembre : il dure deux heures « au pas cadencé » (p. 44) « Le défilé dans Bruxelles constitue pour moi un souvenir inoubliable, on sent que la France est en ce moment placée sur un pied d’estal [sic] de gloire ou aucun autre pays ne peut l’atteindre. Puissions-nous conserver longtemps cette auréole. » On lui fait visiter un musée à Bruxelles, et regardant les tableaux, il est frappé par un passé belge se rapportant entièrement à la « domination hispano-autrichienne. » (p. 45) « Un gardien belge, en m’expliquant les scènes et les personnages de ces tableaux, me disait : « Voyez, ce sont bien des Boches, ils ont des têtes de mangeurs de choucroute. » On éprouve un très grand plaisir à constater que le Boche est carrément disqualifié dans toute la Belgique. » Les pages suivantes regroupent une compilation d’extraits relatant des témoignages belges des souffrances vécues lors de l’occupation, avec pénuries, exactions et pillages.
1919
F. de Lagarde évoque les campagnes de presse allemandes contre la présence d’indigènes dans les troupes d’occupation, et il détaille les effectifs français par origine « L’armée française qui pénètre en Rhénanie compte à peu près 100.000 hommes dont un tiers de Maghrébins et Noirs. En 1925, toutes les troupes coloniales ont quitté les pays rhénans. » Le commandant, lui, consigne dans son journal (mais pour 1920) un meurtre lié à une histoire de femme (Juliers) et plus loin (p. 60) «Les Boches de Siegburg sont aussi peu bien disposés pour ces indigènes que ceux de Juliers. C’est à mon avis une grosse erreur de maintenir des Arabes en occupation. L’influence française en souffre énormément. » Joseph de Lagarde décrit à plusieurs reprises (p. 67) la Hohestrasse de Cologne, principale artère commerçante et rue piétonne avant l’heure, aux boutiques très achalandées, mais aux prix fort élevés (26 mars 1919) : « (…) Partout des Anglais avec les uniformes les plus variés, les Hindous, des troupes anglaises de l’inde avec des peaux de panthère sur le dos, des Écossais… les Boches regardent ces accoutrements avec une certaine curiosité, mais ils ne bronchent pas. » À son arrivée en Allemagne, il est surpris par des villes intactes, les décrit comme en pleine activité, et il ne voit semble-t-il ni le chômage et la misère, passant aussi à côté de la faim : peut-être celle-ci est-elle moins prononcée en Rhénanie méridionale. Une prise de conscience se fait lorsque, responsable de place et de cantonnement à Grevenbroich, avec des fonctions de police, il aura à sévir contre des vols et trafics liés à la pénurie de denrées alimentaires. Chasseur, notre commandant savoure ses battues dans des réserves de chasse réquisitionnées et il note avec félicité en septembre (p. 79) : « Quelle joie on éprouve à démolir en si grande quantité le gibier de ces sales Boches ! ». Il doit aussi intervenir comme arbitre dans un conflit social à l’usine d’aluminium Erftwerk (28 mars 1919) « Journée fort pénible encore, toute la matinée a été consacrée à des consultations de directeurs et d’ouvriers ; je suis en somme livré à mes propres moyens dans ces questions d’ordre économique, où l’autorité militaire n’y entend à peu près rien. » En juin 1919, son unité est sur le pied de guerre au moment la signature du Traité, prévoyant une réaction allemande désespérée. À la nouvelle de la signature allemande, son unité sursoit à l’occupation de Düsseldorf. À la fin de 1919, il dit travailler la langue allemande une heure par jour, et commence à voir certains Allemands sous un jour moins négatif ; la période des fêtes n’est pas gaie, car les officiers n’obtiendront l’autorisation de faire venir leur famille qu’en avril 1920.
1920
Le commandant, conservateur et clérical, a été choqué en Champagne en 1918 par (p. 26) « l’indifférence religieuse navrante des villages » (…) « Que nos sales gouvernements sont donc coupables d’avoir détruit ce qui a fait l’ancienne France… » Au contraire il a été favorablement impressionné par la piété de la Rhénanie catholique, y compris dans des zones industrialisées (février 1920, p. 124) : « Aujourd’hui dimanche, je constate qu’à Troisdorf, pays ouvrier par excellence, le sentiment religieux reste profondément ancré dans la population.» Il note la forte autorité normative des curés dans les villages ; ainsi à Uedesheim (p. 128), une délégation de 28 jeunes filles vient se plaindre à lui de menaces proférées par le curé : elles risquent d’avoir les cheveux coupés après le départ des Français, et un écriteau posé sur la porte de la maison de chacune. Protestant de leur attitude réservée, elles plaident « qu’elles n’avaient rien à se reprocher de sérieux », elles sont surtout terrorisées par la menace de se voir interdire l’entrée de l’église. Joseph de Lagarde convoque le curé, et articule son exigence de changement d’attitude par des arguments basés sur les atrocités allemandes de 1914 (« j’ai dû lui dire quelques rudes vérités… »).
J. de Lagarde mentionne la faible qualité militaire de l’armée d’occupation : les conscrits lui produisent une impression médiocre, peu ont connu le régiment en opération, et il déplore une perte de motivation chez les officiers (p. 100, exercice de liaison avec le 8e régiment de Tirailleurs) : « Bien peu d’intérêt, parce qu’on rencontre bien peu de convaincus, surtout chez les jeunes officiers actuels. » Il réussit à la fin de 1920 à rentrer en France en se faisant muter au 99e RI à Lyon.
Annexes
À la fin du livre est présenté un extrait du journal mentionnant les troubles de 1917 dans le secteur de Soissons (77e DI, annexe II, p. 144 – 146). À 15 heures le 19 juin, il est prévenu d’avoir à organiser quatre exécutions capitales pour le lendemain à Chacrise : « Il me semble qu’un coup de massue me jette à terre. C’est donc moi qui vais remplir ce rôle de justicier pour lequel je ne suis pas fait. » Il signale qu’après l’exécution, un homme du 97e et deux hommes du 159e RI se trouvent mal. L’ambiance est terrible car : « En quittant cet emplacement j’entends des cris effroyables, c’est un homme du 159e qui par suite de la trop forte émotion est devenu complètement fou. » À noter aussi la mention le lendemain 21 juin de civils étant allés fleurir la tombe des soldats fusillés.
Vincent Suard, septembre 2026
Rouard, Ulysse (1884 – 1914)
1. Le témoin
Ulysse Rouard est né en 1884 à Laviéville (Somme). À la mobilisation, marié et père de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l’école de Cavillon. Mobilisé au 272e RI comme caporal, il combat vers Virton, à la bataille de la Marne à l’Est de Vitry-le-François, puis en Argonne. Passé sergent le 23 septembre puis adjudant le 22 octobre, il est tué au Bois de la Grurie devant la Harazée le 1er novembre 1914.
2. Le témoignage
Murielle Lebrun a publié avec l’aide scientifique de Laurent Soyer « La mallette bleue d’Ulysse Rouard – un instituteur picard au front » aux éditions de la librairie du Labyrinthe (Amiens, 103 pages) en 2017. Son arrière-grand-père Ulysse Rouard a rédigé au jour le jour un carnet de campagne, et sa veuve Charlotte l’avait rangé dans une petite mallette, avec des souvenirs, des lettres de jeunesse et du front. La publication comprend une première partie de 1900 à 1914, où M. Lebrun présente des informations biographiques sur les débuts d’Ulysse, ainsi que son caractère volontaire ou ses convictions, marquées par l’engagement laïque ; viennent ensuite les deux carnets proprement-dits (été et automne 1914), entrecoupés de lettres du soldat aux siens, et enfin des informations sur le décès et la recherche de la sépulture. À noter un intéressant petit sujet de France 3 (2014) toujours disponible en 2026 : https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/2014/05/19/grande-guerre-l-odyssee-d-ulysse-480569.html
3. Analyse
Murielle Lebrun insiste au début du petit livre sur la jeunesse atypique d’Ulysse Rouard, forte tête à l’école Normale, pacifiste convaincu, anticlérical et marié civilement avant sa majorité. Les carnets de guerre de cet humaniste libre-penseur ne consistent qu’en une quarantaine de pages – il a été tué tôt – mais les notations sont denses et réfléchies ; il y a aussi des lettres, il écrit par exemple aux siens le 6 août 1914 depuis sa caserne d’Amiens (p. 29, avec autorisation de citation) « Il faut espérer que nos troupes de couverture seront assez fortes pour repousser l’Allemand et que la militarisation sera courte. » En effet, très souvent lors de l’évocation des opérations ou de ce qu’il éprouve pendant la campagne, ses remarques sont accompagnées du rappel de sa haine de la guerre, que ce soit en août, encore à la caserne (p. 31) -« La guerre est une invention diabolique. Quel sort affreux est réservé à cette chair à canon qui m’entoure et au-dessus de laquelle je m’élève, par la pensée que l’idéal de paix dont je rêve sortira forcément de la guerre. », en septembre, à propos du spectacle lamentable des réfugiés à Stenay (p.40) – « Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu’un militarisme outré a fermé à toute générosité. » – ou encore en octobre, peu avant sa mort (p. 64) – « Encore 1 tué, Lefebvre 11e escouade, sa femme institutrice. Pauvre garçon ! Comme tout ce carnage me fait mal et pourtant il faut rester et vivre cette vie féroce, bestiale. Ah ! Qu’ils soient maudits ceux qui ont déchaîné de pareils maux. ». Pour lui, il n’y a par ailleurs pas de contradiction entre le combat patriotique assumé et son idéal de civilisation pacifique, il évoque (p. 37) s’il ne revient pas, la communication à faire à ses filles, selon laquelle « leur père chéri a été l’humble artisan fondu dans la grande famille française qui a fait le sacrifice de sa vie, de ses affections, pour la Patrie, pour l’humanité. » Au début du mois d’août, encore à la caserne, il a rapporté dans son carnet son sentiment selon lequel (p. 31) il était mort depuis le jour où il avait endossé l’uniforme, un état de mort qu’il espère temporaire en faisant son devoir : « J’ai assisté à ma propre mort. Ma femme et mes filles ont pleuré sur moi. Puissé-je, après avoir accompli tout mon devoir de soldat, revoir la vie, revivre comme par le passé.»
Dans les nouvelles qu’il envoie à sa femme, il constate avec satisfaction ne pas trop souffrir physiquement des fatigues de la campagne, au contraire de certains soldats d’apparence robuste, mais qui faiblissent vite. Ses camarades souffrent beaucoup de l’absence d’alcool et de tabac, et il attribue ainsi à deux reprises son endurance à sa sobriété (il est par ailleurs chasseur) (p. 53) : « Je remarque en passant que les intellectuels résistent physiquement mieux que les manuels et j’attribue ce fait à la tempérance. » Il mentionne souffrir moralement de l’ignorance et de la grossièreté de ses camarades, mais heureusement (p. 42) son «escouade semble faire exception, ce sont tous de bons garçons sur lesquels j’exerce un certain ascendant moral, surtout en leur inspirant de la pitié pour les blessés et les prisonniers ennemis. » La vraie découverte des horreurs de la guerre a lieu le 10 septembre, lors des combats violents de la Marne, ils restent toute une journée tapis en rase-campagne en avant de leurs tranchées sommaires sous un bombardement continu et sous la pluie battante, puis ils peuvent reculer un peu pour s’abriter à la nuit (p. 47) : « Quelle nuit glacée sur le champ de bataille, des quantités de blessés et de tués sont restés là. Les blessés gémissent, se tordent, appellent (Maman). Oh ! Que c’est affreux. » Arrivé à la fin du mois de septembre, il estime que le plus dur est fait, et il espère voir revenir bientôt le temps de l’école, pour faire à ses élèves le récit de la campagne : c’est aussi dans ce but qu’il prend des notes journalières.
Les lettres d’Ulysse à sa femme débordent d’affection pour elle et leurs filles, et cette réaffirmation amoureuse lui donne du courage (p. 55, 28 septembre 1914, lettre ?) : « À aucun moment de la journée mon cœur n’est en défaut. Je revis en imagination ma vie auprès de vous et ce m’est très douce consolation dans mon triste isolement au milieu de mes compagnons. Je vous vois, je vous entends. Cent fois par jour, je suis parmi vous. » Lorsqu’il termine son premier carnet, il le confie à un camarade sûr, pour le remettre à sa femme s’il lui arrive quelque chose ; sur les dernières pages, arrivé dans la forêt de l’Argonne, il envisage sérieusement la possibilité de ne pas revenir vivant (19 octobre 1914 p. 67) : « croyez que si je ne devais pas vous revoir, ma pensée dernière, le dernier battement de mon cœur seront pour vous ; je partirai avec la suprême impression d’une vision charmante et ineffable, vos têtes aimées pour lesquelles je ne voudrais aucun chagrin dans toute votre existence (…) Que je suis heureux de n’avoir que des filles. Ce mortel souci qui me ronge aujourd’hui, la guerre, et qui ne ronge que moi, combien serait-il plus grand encore s’il me fallait savoir un fils, la chair de ta chair, ô femmes adorée, souffrant de ce que j’endure. »
Dans le deuxième carnet, passé adjudant et chef de section, il mentionne ses préoccupations, son secteur dangereux et difficile à organiser, les ennemis agressifs et la responsabilité qu’il a vis-à-vis de ses hommes (p. 78) «que de soucis ! Il me faut réfléchir, voir, combiner pour ma section, les tirs, les distributions (…) Allons mon ami du courage, me dis-je à moi-même. Plus la tâche est lourde plus il faut se roidir. Du courage et nous vaincrons. » La dernière page du carnet est datée du 31 octobre 1914, et signale que les Allemands sont très actifs ; les documents officiels indiquent qu’il a été tué le lendemain 1er novembre, et qu’il est mort des suites de ses blessures. Son lieu de sépulture est inconnu, il a probablement été enterré dans le parapet d’une tranchée et la trace la tombe a été perdue.
Ulysse, un témoin vivant
La dernière partie du témoignage contient l’enquête de Laurent Soyer, qui reprend les éléments de la recherche de la sépulture, et la conclusion de la démarche de Murielle Lebrun, qui a été amenée à reprendre le contenu de la petite mallette bleue. Elle met en évidence les différentes étapes mémorielles, avec d’abord la veuve Charlotte, remariée en 1917 avec un ami proche d’Ulysse, veuf lui-aussi ; sa fille Liliane, qui fut une fidèle gardienne des choix politiques du défunt – son anticléricalisme notamment – et qui a transmis la mallette à Pierre, le petit-fils, plus indifférent, « peu concerné par le mythe familial » dans sa jeunesse. C’est l’arrière-petite-fille Murielle qui fait la synthèse, témoignant de manière subtile du poids un peu ambivalent qu’occupe Ulysse dans l’histoire de la famille (p. 98) : « La force d’esprit d’Ulysse, à travers l’homme qu’il fut et ses écrits, a marqué quatre générations ; Charlotte a conservé, Liliane a transmis, Pierre a appliqué et moi réactivé sa mémoire un siècle plus tard. Sacré parcours pour un homme mort si jeune. » Selon les desseins du combattant, les carnets ont été présentés dans les écoles de Mollens-Dreuil et de Oissy, où sont désormais scolarisés les élèves de Riencourt et de Cavillon.
Murielle Lebrun clôt sa démarche par un dialogue avec le défunt, disparu depuis plus d’un siècle. Elle montre que la figure d’Ulysse, transmise à travers les carnets, avec sa mort édifiante, et sa dernière pensée tournée vers les siens, a été un peu écrasante pour ses proches. Seuls les carnets étaient connus des descendants, et elle souligne que l’idéalisation liée au témoignage pouvait être (p. 101) « excluante pour les autres, souvent les suivants, car elle les enferme, les dépouille de ce qu’ils sont, en ne leur laissant aucun espace de respiration. » Les carnets présentaient en eux-mêmes une image très forte, mais cette « figure du commandeur » était aussi un peu envahissante. Aussi, ajouter des lettres de jeunesse, décrire la fougue amoureuse, évoquer le combat politique, citer la tendresse des lettres de guerre… tous ces ajouts ont permis de libérer les descendants. Murielle Lebrun conclut en s’adressant à Ulysse (p. 101) : « l’idée a germé d’inclure le jeune homme parce que ces carnets sans toi, tel que tu étais, n’avaient plus de sens », et c’est donc une quatrième génération apaisée qui termine ainsi ce précieux petit recueil.
Vincent Suard, mai 2026
Henrio Louis (Herrieu Loeiz) (1879 – 1953)
1. Le témoin
Loeiz Herrieu (Louis Henrio en français) nait en 1879 dans une famille de cultivateurs bretonnants. Catholique conservateur, il se consacre avant la guerre à la promotion et la défense de la langue et de la culture traditionnelle bretonne, animant à partir de 1905 le mensuel Dihunamb ! (« réveillons-nous!»). Le Barzh Labourer (le « barde paysan ») correspond avec toute la Bretagne, tout en vivant chichement de sa petite ferme au Cosquer (Lanester). Il sert presque toute la guerre au 88e RIT puis passe en 1918 dans un bureau de l’intendance, il est démobilisé en février 1919. Poursuivant après-guerre l’animation de sa revue, mais en proie à des difficultés matérielles et de plus en plus amer à cause de l’échec du « réveil » – attirance pour la ville, francisation culturelle et nationalisme tricolore des anciens combattants bretons – il s’enferme dans un élitisme culturel et se rapproche des positions du Parti National Breton : en 1946 il est condamné pour « avoir sciemment apporté une aide à l’Allemagne et porté atteinte à l’unité de la nation en militant au sein du P. N. B., organisme de collaboration (…)» à la perte de ses droits civiques. Décès en 1953, un an après l’amnistie.
2. Le témoignage
Le tournant de la mort (Kamdro an Ankou) a été publié aux éditions Tir par les soins de Daniel Carré (Rennes, 2015, 499 pages) ; celui-ci a soutenu une thèse de doctorat sur Loeiz Herrieu en 1999, et a traduit en français ces notes de guerre. Elles avaient été revues et publiées par épisodes dans Dihunamb ! vers les années 1929 – 1933. Le livre est accompagné d’un dossier scientifique qui éclaire ce témoignage hostile à la guerre d’un genre très particulier. On évoquera aussi très succinctement le recueil de la correspondance de Loeiz envoyée à sa femme Loeiza (Et nos abeilles ?, Éditons Tir, Rennes, 2016, 625 pages). Ce corpus établi et traduit par Daniel Carré couvre toute la guerre, et c’est aussi la correspondance 14 – 18 la plus importante en langue bretonne disponible à ce jour.
3. Analyse
Merci à Daniel Carré pour ses éclaircissements (mars 2026)
a. Un territorial décrit sa guerre
Le tournant de la mort décrit les arrières immédiats ou plus lointains du front, et les faits saillants des journées de l’auteur; sergent-fourrier chargé des écritures de la compagnie, il s’occupe aussi des effectifs, des approvisionnements, et il supervise les cuisiniers. Il dit au début des carnets écrire (p. 9, avec autorisation de citation) : « sans autre motif que de décharger mon cœur et de laisser à mes enfants une preuve de cette vie misérable que nous avons mené pendant si longtemps. » Consciencieux dans le service, il travaille beaucoup, n’évoque pas la camaraderie et semble volontairement assez isolé ; aimant écrire, avec sa production pour le service, ses carnets et sa correspondance, il « noircit du papier du matin au soir ». Ses descriptions sont précises et vivantes, par exemple ici avec les déplacements fréquents de son bataillon (janvier 1915): « Ici, comme à chaque fois que nous arrivons quelque part, il faut commencer par nettoyer. Du fumier, du pain, des os, des vêtements pouilleux, des cartouches, de vieilles godasses, etc. Voilà ce qui nous attend. » Il montre les difficultés de sa fonction, mettant en scène par exemple (p. 76) la recherche inquiète, dans l’urgence, de cantonnements dans le noir, le froid et la pluie, mal reçu qu’il est par les villageois et s’exposant à une chute fatale à travers le plancher pourri de granges à demi détruites. Si on excepte le danger direct de la première ligne – ce n’est pas rien, il en est conscient – les conditions matérielles offertes à ces territoriaux du 88e RIT sont difficiles lors des dix-huit premiers mois de la guerre (p. 187) : « On ne peut comprendre, sans avoir partagé notre triste état, l’angoissante détresse qui s’attache à ce constat si simple : « Il pleut !… » Bien souvent, nous préférerions entendre crier : « Marmite ! » ». En 1918, entré dans les services de l’intendance coloniale, il acte le fait que son travail de bureau n’a plus grand-chose de guerrier.
b. Hostilité à la guerre
Du début du conflit à 1919, l’hostilité à la guerre de Loeiz Herrieu ne varie pas. Parlant peu des Allemands, il n’évoque pas non plus le sens de la guerre : il ne cherche pas à échapper à ses obligations, mais sa patrie à lui est la Bretagne. En mars 1915 il évoque des conversations avec des soldats du Midi (p. 79) « On a évoqué la guerre qui n’en finit pas. Et eux de se demander pourquoi on les avait envoyés défendre un pays qui n’est pas le leur. (Et nous, alors !) Tous en ont assez de cette vie et ne parlent que de s’éloigner du front, à n’importe quel prix. » (…) « Si je demandais aux hommes qui, parmi eux, est volontaire pour rester ici tenir tête aux Allemands, je serais bien étonné d’en trouver vingt dans toute la compagnie. Bien sûr, ce n’est pas ce que nous racontent les journaux !… » En juin 1916, il évoque la mort du sergent Mougin (p. 200) « Je n’ai pas rencontré beaucoup de patriotes comme lui, réellement amoureux de la France. » Son attitude par rapport aux officiers est presque toujours défiante, souvent hostile (février 1917, p. 257) : « On écrit dans les journaux que les soldats et ceux qui les commandent s’aiment comme des frères. Qu’ils viennent donc voir ! En vérité, l’homme est ici un loup pour l’homme ; tout particulièrement celui qui détient un pouvoir sur les autres. » La conclusion du livre, rédigée tardivement (après 1933) et marquée par une grande amertume, résume son sentiment (p. 461) : « Je n’ai rencontré que quelques rares exceptions qui disaient verser leur sang par amour de la France. La plupart, s’ils souffraient et mourraient, c’était plutôt contrains et forcés, en haïssant ceux qui les avaient jetés dans la tuerie. » Il dit par ailleurs faire son devoir et il est bien noté.
c. Une religion déterminante
Ses carnets évoquent souvent sa pratique religieuse assidue, mais ses mentions contestent la thèse du regain religieux, au moins pour les Bretons qu’il peut observer. Les cérémonies sont peu fréquentées (décembre 1914, .p 68) « Peu d’assistance à la messe. (…) Et puis, les Bretons délaissent facilement leurs devoirs religieux une fois loin de chez eux.» À Artonges (Aisne) après la Toussaint 1917 (p. 338), il calcule le 4 novembre : « Il y a bien ici près de 600 baptisés, civils et militaires confondus. Ils ne sont pas 50 à fréquenter régulièrement l’église. Aujourd’hui, en tout cas, je n’en ai compté que deux ou trois. » Et dans sa conclusion des années Trente (p. 462) : « Ceux qui attendaient de la guerre qu’elle favorise le retour du religieux étaient bien peu clairvoyants. Ils peuvent constater aujourd’hui combien ils se trompaient. » Quelques évocations sont très travaillées à l’écriture, par exemple le récit de sa visite de la cathédrale de Reims en octobre 1914 (p. 43) « Ses antiques vitraux, si gais, aux couleurs si douces, les voilà maintenant sur le pavé, brisés. Le sol est tout coloré (…) Nous voilà soudain sans voix, muets, incapables de trouver de mots assez forts pour traduire ce qui nous oppresse l’âme. Nous marchons lentement, le plus légèrement possible, comme si nous piétinions quelque chose de vivant. Nous avons conscience que, sous les clous de nos godillots de soldat, c’est la Beauté elle-même que nous foulons.» Daniel Carré, qui a pu comparer carnets et version publiée, signale cet effort d’écriture, comme aussi pour cette dernière messe de soldats de l’active avant l’attaque de Champagne (19 septembre 1915, p. 128). Pour une absolution collective, l’aumônier demande aux hommes de se mettre à genoux en leur demandant dire l’acte de contrition : « Avec un bruit semblable à celui d’une grosse marmite s’écrasant au sol, tous tombent à genoux. Aussitôt, l’aumônier, debout contre l’autel, lève la main au-dessus de cette jeunesse condamnée à une mort prochaine et trace sur elle le signe de croix. » (…) « Les rayons du soleil couchant traversent l’église, la coupant par le travers : l’éclatante lumière réfléchie par la blancheur du mur génère une clarté un peu blême qui accentue la pâleur des visages marqués par l’angoisse. On dirait une assemblée de trépassés… »
d. le courrier « Et nos abeilles » Correspondance, second ouvrage (625 pages)
On possède des lettres et des cartes que L. Herrieu a envoyées à sa femme, son épouse étant sa seule vraie confidente, et on peut signaler quelques domaines d’intérêt ;
* Une correspondance en breton, ce qui est rare puisque les Bretons bretonnants apprennent à écrire en français, et c’est le français qui vient naturellement dans les lettres des autres témoins.
* D. Carré signale qu’il n’a pas eu connaissance de reproches fait à L. Herrieu par la censure pour avoir utilisé une autre langue que le français ; il est aussi vraisemblable que le contrôle postal était extrêmement lâche pour ces territoriaux.
* On retrouve les thèmes des carnets, par exemple la critique de la guerre, ici dans une sphère domestique, à l’occasion de Noël 1916 (p. 306) : « Achète aux enfants le moins possible de choses qui rappellent l’armée, les militaires. La guerre n’est pas une chose honorable, et puis, être soldat, c’est comme être malade. »
* Très curieusement, il refuse de partir en permission, et n’en prend pas une seule de toute la guerre. Sans comprendre tout à fait sa position, on peut en présumer les causes :
– en refusant la permission, il refuse une forme de corruption qui vise à le manipuler (p. 108, juillet 1915) « Quelle joie chez ceux qui ne cherchent pas à voir plus loin ! Quant à moi, j’aurais plutôt tendance à considérer ce droit à permission comme un mauvais présage. Voudrait-on acheter notre patience qu’on ne s’y prendrait pas autrement.»
– personne au pays ne comprend son attitude, Loeiza est effondrée, le pays jase, des proches essaient de le faire changer d’avis, mais sans succès.
– il est têtu, ne change jamais d’avis une fois sa décision prise, se braque : on le dirait aujourd’hui profondément psychorigide.
– avec sa femme, il est souvent tendre et aimant, mais il fait aussi preuve de dureté dans ce conflit « des permissions », révélant une tendance manipulatrice et complètement égocentrique, « ses avis sont souvent des injonctions » (D. Carré).
e) Un conflit de génération retour au volume Le tournant de la mort Carnets
L. Herrieu n’est pas « âgé » à proprement parler, il a 37 ans en 1916, mais ce sont ses 5 années d’engagement dans la marine (1899-1904) qui lui font « gagner » des classes en l’ancrant dans la territoriale ; il n’empêche que ce moraliste n’aime pas les jeunes soldats, il réprouve leur grossièreté et leurs centres d’intérêt très limités (1918, p. 368) « À table, il n’est d’autre sujet de conversation que ces mêmes obscénités. » ; il n’est pas rare dans les témoignages de territoriaux de rencontrer un agacement, voire une franche hostilité envers les soldats plus jeunes ; ici ce sont des sous-officiers de son âge (p. 374) : « ils s’élèvent contre tout : ils sont pour qu’on mette fin à la guerre immédiatement (mai 1918) quoi qu’il puisse en coûter ; ils ne veulent pas verser la moindre goutte de sang pour l’Alsace et la Lorraine (…) Dieu en prend aussi pour son grade, c’est lui qui a voulu la guerre ! (…). Barbusse a écrit dans son livre, si souvent marqué au coin de la vérité, qu’il n’avait jamais rencontré un homme riche sur le front : l’homme sage doit y être aussi rare… » Le conflit de génération n’évolue guère lors de l’occupation de l’Allemagne (arrivée de jeunes classes en 1919, p. 448) « impossible de converser avec eux : la nourriture et les femmes évoquées, quelques grossièretés débitées, et voilà que leur sac est vide ! Ils n’ont plus rien à dire ! » Il déplore aussi la décadence des mœurs de femmes des « pays » de l’arrière, l’Aisne par exemple : rappelons que les carnets sont publiés d’abord par fragments dans Dihunamb !, et que des curés de paroisse représentent une proportion non négligeable des lecteurs de cette publication.
f) un passé breton mythifié comme grille de lecture du monde contemporain
Chez L. Herrieu, l’univers de référence, d’évaluation éthique ou qualitative est de manière univoque la patrie bretonne, dans une version conservatrice mythifiée, et c’est aussi à cette aune stylistique que le barde « des obus » décrit par exemple la préparation d’artillerie de l’offensive de la Somme le 1er juillet 1916 (p. 201) « Imaginez entendre, en même temps, des milliers de chats qui miaulent, des ruchées d’abeilles affolées qui bourdonnent, des centaines de trains qui brinquebalent sur un pont métallique, le tonnerre qui craque sans désemparer, le plus furieux vent de galerne qui hurle en drossant les vagues de l’océan sur les rochers des côtes bretonnes, vous n’aurez encore qu’une idée approximative du tintamarre infernal dans lequel nous sommes. » Les Parisiens sont détestés pour leur bas niveau moral, les Méridionaux en prennent aussi pour leur grade, et les Nordistes n’étant pas oubliés (Cantonnement dans l’Oise, vers Noël 1916, p. 250) : « Ceux qui ont laissé le plus mauvais souvenir sont cependant des soldats originaires du Nord. Une fois ivres, ils agressaient les femmes jusque dans les maisons, la nuit ; ils faisaient boire les enfants. Honteux ! »
A contrario, la découverte de l’Alsace est pour notre diariste un enchantement. En mai 1917, à Dannemarie qu’il persiste à appeler Dammerkirch (respect régionaliste bien exceptionnel), il admire la façon dont les paroissiens se dirigent vers l’église lors du Mois de Marie (p. 294) : « Après [la messe], hommes et femmes, jeunes et vieux, s’assoient sur le seuil de leur maison, ou sur des bancs qu’on tire près de la porte, pour deviser et plaisanter en toute honnêteté. » (…) En cela, force est de reconnaître que les Alsaciens ressemblent aux Bretons. Cependant, il me faut bien aussi l’admettre, ils se comportent bien mieux que nous. [l’auteur évoque souvent sans l’occulter l’alcoolisme de beaucoup de ses compatriotes] Comment cette vie droite et rangée pourrait-elle plaire à nos Parisiens et à nos méprisables petits messieurs du régiment ? Ils ne peuvent admettre qu’on puisse prendre sur terre d’autre plaisir que celui auquel s’adonnent les chiens ! On s’est bigrement accroché là-dessus à table ! » Cette admiration se retrouvera plus tard dans le Palatinat occupé. Ainsi à Pirmasens (décembre 1918, p. 426) « On voit tout de suite que le peuple d’ici n’a pas été contaminé, qu’il est demeuré religieux.» Il constate aussi qu’en Allemagne, les rues grouillent d’enfants (Kaiserslautern, 3 janvier 1919, p. 431) : « En les voyant plus nombreux que nous je ne puis m’empêcher de dire à mes camarades : « Dans vingt ans, ce seront ceux-ci qui vaincront la France ! » [mention présente dans les carnets originaux]. Il échange avec les familles qui le logent (p. 445), « Pour des barbares, ces gens nous valent largement » et son expérience de l’Allemagne n’est pas celle de la Bochie d’autres occupants français. Inspiré par ses lectures de Frédéric Le Play (1806 – 1882), promoteur d’une sociologie conservatrice, il classe les régions qu’il découvre entre « bon pays » (Bretagne, Alsace, Palatinat), c’est-à-dire ruraux, pratiquants sur le plan religieux et respectant la famille, et pays « perdus » (décadence des valeurs religieuses et familiales, attirance vers la ville). D. Carré explique que notre diariste vit dans un monde profondément biblique, avec une vision manichéenne, marquée par l’épreuve et la rédemption, « nous sommes, à l’évidence, bien loin de toute analyse, de toute conceptualisation politique. »
Alors Loeiz Herrieu est-il un bon témoin ? Oui, il produit sans aucun doute un récit de premier ordre pour documenter une expérience de territorial sur la durée du conflit, avec une grande qualité d’écriture, en précision comme en force d’évocation. Notre diariste a certes été surtout secrétaire, et pas terrassier ou porte-faix comme la majorité de ses camarades, mais cela ne diminue en rien la qualité du document. Se pose ensuite la question de la représentativité du témoignage; notre homme lit le monde à travers un système d’interprétation rigide, et il note surtout ce qui conforte ses préjugés. Ainsi, ses écrits montrent qu’il ne comprend pas la complexité de la société, ses évolutions et disons-le la modernité. Si rien ne permet de mettre en doute l’hostilité précoce au conflit qu’il décrit souvent chez de nombreux camarades quadragénaires, son rejet de la guerre à lui est particulier, politiquement radicalement opposé à celui des pacifistes socialistes, par exemple. Ainsi, le caractère original de ce témoignage réside dans une critique de la guerre au nom d’une Bretagne « patrie incarnée » ; si on rencontre parfois un refus méridional de défendre un pays qui n’est pas le sien, en général les concepts politiques – hors socialisme – restent assez flous : je n’avais pas encore rencontré de refus basé sur un système aussi élaboré d’argument régionaliste. En cela ce témoignage est atypique.
Vincent Suard (mai 2026)
Famille Quey (10 témoins)
Lovie, Jacques, Poilus savoyards (1913-1918). Chronique d’une famille de Tarentaise, Montmélian, imprimerie Arc-Isère, 1981, 247 p.
1. Les témoins
La famille Quey est composée de :
– Alexandre Quey, né le 21 juin 1867 (ou le 23 juin 1869 p. 13). Il meurt en juin 1940 à Aime (Savoie) en exode. Marie-Euphrasie Rullier, son épouse, née le 23 février 1865. Elle meurt le 25 avril 1938. Ils se marient le 16 octobre 1890 et ont 7 enfants :
– Joseph-Antoine, né le 20 janvier 1892 à Versoie, tué à Mandray (Vosges) le 10 septembre 1914 (Delphin verra son cimetière au col de Mandray le 18 juin 1915, p. 91)
– Marie-Marguerite-Aline, née à Versoie le 12 juillet 1894. Elle meurt en 1935.
– Delphin-Athanase, né à Versoie le 13 octobre 1895. Il se marie en 1924 et meurt le 20 août 1945.
– Jean-Pierre-Marius, né à Versoie le 22 mars 1897. Marié, il décède le 11 mai 1953.
– Marie-Adeline, née à Versoie le 13 mars 1900, mariée à Louis Labbé, meurt le 13 octobre 1968.
– Gaston-Emile-Roger, né à Versoie le 27 mai 1904
– Aurélie (ou Amélie)-Léa, née à Versoie le 18 (ou le 19) octobre 1905. Elle meurt le 6 mai 1937.
Sont également représentés Nazaire Rullier, frère d’Euphrasie, et Antoine-Maurice Marchand, un voisin de la famille, né à Versoie le 11 (ou le 12) avril 1884, fils de Constant Marchand et de Marie-Josephe Gaimard. Il deviendra adjoint au maire de Bourg pour le hameau de Versoie après-guerre et meurt célibataire le dimanche 23 décembre 1923, projeté contre un arbre au cours d’une avalanche.
Joseph Quey est mobilisé au 13e BCA (14e CA, 28e division, 56e brigade), caserne Curial à Chambéry. Des lettres de lui sont reproduites du 5 novembre 1913, date à laquelle commence son dressage au bataillon, au 9 septembre 1914, veille de sa mort à Mandray le 10 à 8 heures du matin. Sa fiche Mémoire des Hommes n’a toutefois pas été retrouvée. Ses 17 lettres témoignent du dressage du chasseur, du comportement des officiers, eux-mêmes dressés par le feu (p. 111), et de la relative carence nutritionnelle de l’intendance militaire, dans lesquelles lettres la faim revient souvent.
Maurice Marchand est affecté quant à lui comme muletier à la 5e puis 4e compagnie du 2e puis 1er bataillon du 97e RIA. Blessé en octobre 1914 par un éclat d’obus au bras, il avait été pensé mort par son adjudant qui s’apprêtait à envoyer un mortuaire. Il reçoit en juin 1915 un coup de pied de mulet qui le fait saigner. Il en dit : « on n’est plus dur que le fer tu sais ! – et on guérit comme le diable » (p. 88). Il sera à nouveau blessé, omoplate de l’épaule fracturée, lors d’une chute de voiture, en janvier 1916, puis il reçoit un éclat d’obus à la tête le 17 mars suivant, sous les murs du fort de Vaux. Il est trépané le 15 avril pour ôter des esquilles. Après sa blessure, il intègre le dépôt à Albertville ou Chambéry et il semble qu’il ne retournera jamais au front.
Delphin entre plus tardivement dans la guerre. Il est mobilisé peu après le 15 décembre 1914 et intègre d’abord le centre d’instruction de Bollène, dans le Vaucluse, à la 12ème escouade de la 11e compagnie du 22e BCA. Il continue sa formation dans la vallée de la Maurienne à Modane avant d’arriver sur le front de Vosges, à la Croix le Prêtre de la Cote 766, début juin 1915, avec la 22e compagnie du 62e BCA. Il fait plusieurs secteurs sur la montagne, tant sur le versant lorrain qu’alsacien. Le 14 avril 1917, il dit avoir quitté le fusil mitrailleur, « une saleté complète », et on le retrouve quelques jours plus tard colombophile à la Section Hors Rang du 62e BCA, du côté de Reims. Il est légèrement blessé le 17 janvier 1917, atteint par un éclat d’obus dans l’épaule. Delphin conseille son frère, qui ne rejoindra le front qu’à partir de 1917, d’éviter l’engagement, de ne pas craindre les punitions, de tricher voire de simuler la folie (p. 157).
La plupart des lettres émanent finalement de Maurice Marchand et de Delphin Quey.
2. Le témoignage
Au cours de travaux de réparation à la suite de l’acquisition d’une maison de la famille Quey dans le hameau des Granges à Versoye (ou Versoie) (Isère), en bordure du Torrent des Glaciers au nord de Bourg-Saint-Maurice, dans la vallée de la Tarentaise, un corpus de correspondances est découvert. Jacques Lovie présente ainsi 320 lettres de cette famille, échangées au cours de la période allant de l’été 1913 au 10 novembre 1918.
3. Analyse
Issue d’une famille rurale de montagnards alpins de la haute vallée de la Tarentaise, cette correspondance, très familiale et domestique, apporte peu d’informations à l’Historien. Les opérations militaires n’y sont pas évoquées, les lieux d’affectation sont peu décrits et le front souvent placé en filigrane. L’ouvrage présente toutefois l’intérêt d’entrer dans l’intimité d’une famille montagnarde, avec ses problématiques rurales, milieu âpre, dans la guerre.
La plupart des lettres sont écrites de manière phonétique ou usant de patois éclairant sur le niveau de langage de la famille Quey. Peu de lieux sont cités, en Alsace ou dans les Vosges, le plus souvent mal orthographiés mais heureusement rétablis par le présentateur. De fait, le corpus de correspondances révèle des échanges le plus souvent familiaux et domestiques ou la guerre est peu citée, rarement expliquée et les considérations d’opérations militaires générales absentes, démontrant que cette compréhension de l’environnement est secondaire chez les différents témoins. Par contre, la dureté de la guerre sur le « dressage » et l’aliénation du soldat, tant avant-guerre que dans celle-ci, est bien absente dans les correspondances, sur toute la continuité des lettres de Delphin Guey. Avant-guerre, Joseph évoque par exemple la réception par son capitaine de lettres anonymes dénonçant la mauvaise qualité de la nourriture des soldats et les punitions liées par exemple pour avoir mangé à la cantine (p. 30). Delphin quant à lui est puni fin 1916 de 4 jours de prison et d’1 franc d’amende pour avoir mangé une boîte de conserve tirée dans son sac (page 168). Il revient d’ailleurs souvent sur la nourriture au front, demandant à plusieurs reprises de l’argent pour pallier son impécuniosité. Le 5 février 1917, il y revient et dit : « Ils nous case bien la tête est nous prennent vraiment pour des bleus les mêmes conneries, et toujours sans trop bouffé » (p. 207), accusant même les officiers de voler la nourriture pour « faire la bombe » (p. 212). Delphin témoigne donc sans citer le terme de mutinerie, des problèmes entre les soldats et les officiers, évoquant par exemple un désaccord entre un capitaine et un médecin sur la quantité d’hommes malades (p. 213). Le 24 mars enfin, il dit : « Le patriotisme, j’en ai plein sous les talons de mes souliers il n’y a qu’une chose que je demande ses la même que je vous [vois] la fin de toute ses misères. Après cela on verra bien si on apprend des chansons » (p. 221).
L’ouvrage est correctement présenté, notamment par un appareil de notes opportun permettant de pallier à l’écriture phonétique ou patoisante, et à rétablir les toponymes, globalement rares et ne permettant pas de suivre facilement le parcours et la localisation des témoins. Il contient au début des problèmes mineurs de cohérence d’identification des personnages. En effet, les dates de naissance voire les prénoms divergent entre les pages 10 et 13 de l’introduction. Le livre est illustré de plusieurs photographies et cartes postales, reproduites malheureusement de médiocre qualité toutefois.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Quelques informations peuvent toutefois être dégagées de ces pages.
P. 26 : Demande un échantillon commercial de Phoscao
42 : Joseph signale avoir été un temps fait prisonnier et qu’il s’est évadé (6 septembre 1914), renseignement fourni sans autre explication
55 : Balles explosives et « défendues » employées par les allemands
: Claveler les mulets, leur mettre des crampons
: Espère un coup de sabot de mulet ; fine blessure, découragement à la guerre (vap 154)
56 : Habillement de Delphin
63 : Escrime à la baïonnette
69 : Pet de cheval musical
91 : Maurice Marchand dit : « on voit notre vie au bout du fil d’araignée »
91 : Delphin s’adonne à l’artisanat de tranchée, (bagues, porte-plumes ou coupe-papier) (vap 100, 106, 11 (prix), 116, 128, porte-plume), 161, 218 coupe-papier)
109 : Envoie des grains de blé d’Alsace
111 : Dressage des officiers par le feu
112 : Sur les embusqués
124 : Proximité des tranchées, il entend les allemands causer et se moucher
139 : Prix d’une lampe torche et deux piles neuves : 100 sous
143 : Milenn verphère pour minenwerfer
146 : Delphin espère une marraine de guerre (vap 165)
155 : Découverte de corps
166 : Delphin écrit Kaphar ou Kafar (page 178) pour cafard
191 : Ajout sur une carte postale pas, derrière « on les aura ! » refus de verser de l’or
203 : Ce qu’il mange au front le 20 janvier 1917
206 : Vin chaud
211 : Se fait blanchir les dents pour éviter le caries (vap 221 Dentol)
215 : S’offusque de voir des manœuvres d’hommes dans des champs cultivés (vap 222)
232 : Sur l’analphabétisme
: Carnet de pécule
234 : Poussière nauséabonde
Yann Prouillet, mars 2026
Roserot de Melin, Joseph (1879-1968)
Joseph Roserot de Melin, Avec les territoriaux en 1914-1918. La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges. Troyes, chez l’auteur, 1971, 255 p.
1. Le témoin
Joseph Marie Gustave Roserot de Melin naît à Troyes (Aube) le 27 avril 1879 d’une famille de juristes. Son grand-père avait été juge à Bar-sur-Seine (Aube) et son père Alphonse, ancien archiviste, est avocat et sa mère, Victorine Laperouse est sans profession. La famille demeure 5 rue des Cordeliers, lui-même demeurera à sa mort 10 rue Marcelin Berthelot. Après avoir fait des études secondaires à l’Institution Saint-Joseph d’Épinal, par ailleurs dirigée par son oncle, Paul Roserot et avoir obtenu son baccalauréat, il entre au séminaire Français de Rome où il poursuit ses études sacerdotales de 1897 à 1903. À son retour dans sa ville, il est d’abord vicaire à la cathédrale pendant quelques mois puis professeur au Grand Séminaire. En 1906, il est nommé curé de Clérey, et en 1908 de Gyé-sur-Seine, également dans l’Aube. En 1911, il est professeur d’Histoire dans un collège parisien (il a une chambre rue de Varenne) et entre à l’Ecole des Chartes jusqu’à la déclaration de guerre, qui le surprend en troisième année. D’abord réformé pour une « faiblesse de constitution » qui l’exempte de service militaire, il est reconnu apte par un Conseil de Réforme début 1915. Il est affecté dans les Vosges, qu’il connaît, ayant passé des vacances à Gérardmer alors qu’il était adolescent, de 1893 à 1897. Il parle allemand, ce qui lui permettra de converser avec des prisonniers allemands et italien.
Il rentre définitivement à Troyes en 1930 et poursuit, alors qu’il occupe les fonctions de vicaire, secrétaire général de l’évêché, ce jusqu’à sa retraite en 1952, une carrière d’historien, homme de lettres (il est docteur ès-lettres) et archiviste paléographe. Il est aussi membre de l’Ecole française de Rome de 1919 à 1922 puis aumônier de l’armée du Rhin (à l’instar de l’abbé Julien Schuhler). Il a été également président de la Société académique de l’Aube. Il a contribué au dictionnaire historique de la Champagne méridionale des origines à 1790, avec le concours de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il a publié aussi une biographie de Antonio Caracciolo (évêque de Troyes de 1515 à 1570). Il devait présenter sa thèse à l’Ecole des Chartes le 8 juillet 1914 mais la guerre l’interrompt et il la soutient finalement le 27 janvier 1919. Il publie enfin de nombreux autres ouvrages religieux, dont un sur la Cité du Vatican (en 1937). Il est qualifié de « Grand érudit qui s’est passionné pour l’histoire religieuse de la Champagne » (Dossier de LH, Base Léonore, p. 10).
Malgré son statut, il fait la guerre comme simple soldat de 2e classe au 51e RIT de 1915 à 1919 et sera cité à l’Ordre au régiment en novembre 1916, date à laquelle il reçoit la Croix de guerre (remise le 21 décembre suivant) et passe 1re classe (p. 127). Juste après sa démobilisation, il est un temps chapelain de Saint-Louis des Français à Rome, d’avril à octobre 1919. En 1940, il se signale « à l’admiration de tous, se prodiguant au soin des blessés, à l’inhumation des morts, venant en aide à la population sinistrée » (p. 8). Il décède à Troyes le 5 mai 1968 à l’âge de 89 ans.
2. Le témoignage
Joseph Roserot de Melin connaît la mobilisation à Troyes le 1er août 1914 mais il n’arrive finalement au 51e régiment d’infanterie territoriale sur le front des Vosges, à l’est de Saint-Dié, dans les Vosges, que le 18 décembre 1914. Il partage dès lors la vie des poilus qui souffrent dans les tranchées de moyenne montagne, froides et aussi meurtrières qu’ailleurs dans ce secteur dit calme. André Marsat et Patrice Roserot de Melin, qui publient post mortem le journal de guerre de Joseph Roserot de Melin, nous renseignent sur sa tenue, dans dix petits carnets « d’une écriture fine et serrée » (p. 9). Ils énoncent toutefois une publication non intégrale. Le témoignage, précisément daté, couvre la période du 1er août 1914 au 11 novembre 1918.
3. Analyse
Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, sur un secteur des Vosges très méconnu et sur des hommes souvent moins évoqués « de l’intérieur ». Noms et lieux sont décrits précisément de même que mille choses et anecdotes qui rendent l’ouvrage vivant et plein d’attraits multiples. Une référence malgré un trop peu de descriptions des faits militaires.
Si son journal de guerre débute le samedi 1er août 1914 avec le tocsin et la mobilisation à Troyes, Joseph Roserot de Melin n’est pas mobilisé de suite. D’abord réformé pour faiblesse de constitution, il témoigne d’un « pays qui s’arme, et si joyeusement », mais aussi d’un climat violemment anticlérical, subissant insultes et même un jet d’artichaut par un voyou (p. 13) ! Il se plaint plus tard d’ailleurs de temps en temps de cet anticléricalisme, accusé d’embusqué ou de faire durer la guerre (p. 33). Ce n’est qu’en décembre qu’il subit une nouvelle visite d’incorporation au cours de laquelle il demande à partir sur le front, « faveur » qui lui est accordée et qui l’affecte d’abord fraction O, 31e compagnie du 24e RI (p. 14). Il évoque faire partie d’un groupe d’élèves caporaux mais pourtant il n’entre toutefois toujours pas en campagne, errant en différents lieux (Bernay puis Évreux (Eure), Roissy-en-France, Livry, il s’acclimate d’abord de la « grossièreté du milieu » militaire, fait de « soldats d’occasion : paysans plus ou moins impotents arrachés à leur culture, poursuivis par le souvenir de leur champ, de leur femme, de leur enfant » dans une vie de garnison idiote où, infirmier de fortune, il pose des ventouses et prend des températures (p. 15). Il parvient finalement à recevoir une affectation au front le 15 décembre. Ainsi, son journal pour 1914 et la quasi-totalité de 1915 est assez disert et ne comporte que 22 dates pour 17 mois.
C’est par piston du capitaine de l’Horme déjà au front qu’il accepte une place d’infirmier aumônier au 2e bataillon du 51e RIT C’est le 18 « après-midi » (p. 23) que commence le sous-titre de son témoignage : « La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges ». Il intègre d’abord une compagnie de mitrailleuses mais finalement revient à la 4e compagnie. Sa première prise de contact avec les territoriaux du front n’est pas très amène. Le 21 décembre, il assiste à une visite de malades et dit : « Quelle collection ! Il y a de tous les spécimens de déchets. Ne blaguons pas trop fort les Boches de leur levée en masse, la nôtre a ramassé bien trop d’estropiés » (p. 25).
Il égrène ensuite au fil des pages ses premières fois, qui témoignent d’un acclimatation lente avec la guerre. Sa première séance de mitrailleuse le 24 décembre 1915, son baptême du feu le 28 suivant, la première fois qu’il franchit le parapet date du 4 mars 1916, première patrouille le 23 suivant, premier duel aérien le 17 mai, premier enterrement sur le front le 15 juin et quand il voit son premier allemand, à 4 km, le 16 juillet.
Mais il finit par trouver sa place et même par être accepté. Il dit : « Ils sont gentils pour moi, tous. Hommes, sous-officiers, officiers, me traitent volontiers en aumônier. Ça n’est peut-être pas profond, mais cordial » (p. 38). C’est en effet son colonel qui lui confère ce statut le 23 mai en disant : « Votre rôle d’aumônier n’est pas de passer les fils de fer… » (p. 65). Il se voit d’ailleurs comme un « soldat-camarade-aumônier » (p.168) et donne l’impression d’un prêtre qui cherche toute sa guerre à se faire aimer de ses soldats, ces « pauvres diables qui souffrent des pieds à la tête » (p. 211). De fait donc, il est manifestement « protégé » par les officiers qu’il côtoie, au moins pour les plus pieux, et donc certains lui commandent des messes. Il se considère ainsi parfois comme un « curé ambulant ». De fait, tout son témoignage donne la plus large part à son « ministère sur le font », faisant le plus possible messes partout où il le peut comme dans les villages de repos ou de l’arrière. Il intervient aussi auprès de la population (extrême onction ou confessions de civils voire (p. 150) même une retraite de 2 jours au grand séminaire de Saint-Dié), catéchisme avec les enfants, jouissant pour cela d’une liberté certaine, parfois surréaliste, le transformant singulièrement en touriste en voiture parfois, favorisant son apostolat et donnant de fait à son journal de guerre le caractère d’un journal de prêtre à la guerre. Roserot de Melin est plus religieux que militaire, mais il fait la guerre toutefois. En cela, son témoignage, à l’échelon d’un régiment territorial, rejoint celui de Julien Schuhler, avec un mélange de guerrier et de religiosité omniprésente. Au cours d’un coup de main auquel il participe, passant ainsi le parapet, il récolte distinction (1re classe) et citation, analysant longuement la différence entre cette dernière et la réalité de son « action au feu », soulignant la dissemblance entre arguties militaires et « École des Chartes » ! (p. 127, 128 et 157). D’ailleurs, le « tableau du communiqué », affiché sur les arches de la mairie de Saint-Dié génère les commentaires goguenards des civils qui disent : « C’est parler pour ne rien dire » (p. 174).
Mais sa proximité avec le commandement n’empêche pas qu’il garde quand même un esprit critique pour ceux d’entre eux qu’il mésestime tel ce lieutenant M. (notons à ce sujet au passage que la plupart du temps les noms sont cités, saufs ceux qu’ils critique). En effet, il dit : « C’est l’occasion de noter combien ces chefs, terrés dans leurs bonnes maisons à l’arrière, ignorent tout de notre vie et froissent continuellement les hommes. Ils semblent prendre plaisir à agacer. Ils se piquent d’appliquer des consignes tatillonnes de temps de paix, ne comprennent rien à la psychologie du troupier actuel et se rendent odieux, eux qui ne souffrent que si peu de tous nos ennuis » (p. 39). Il y revient le 16 juin 1916 quand le commandement prescrit de déplacer des chevaux de frise : « Travail idiot au surplus. Si les chefs se rendaient mieux compte de ce qu’ils commandent souvent ! » (p. 69). Mais le bénéfice de ses liens particuliers avec le commandement lui permet de s’épancher et parfois d’intervenir pour les hommes mal traités ou dont le moral flanche par trop (p. 213). C’est d’ailleurs ce qui le fait tenir aussi lui-même pendant toute la guerre, disant garder le moral pour le communiquer aux hommes qui l’entourent.
Sa vie est front est pour lui « bizarre » (p. 59), mélange de différence sociale affichée et de camaraderie de frères d’armes, terme qu’il reprend quelques pages plus loin évoquant des « journées alternativement guerrières et pacifiques où la vie reprend ses habitudes corporatives, sa physionomie régionale, ses manies » (p. 64). Il fustige la tendance, croissante d’ailleurs au fil du récit, du soldat à l’intempérance : « Ils sont braves gens, mais toujours le bidon, le satané bidon à la main » (p. 74). Plus loin, il décrit : « Ce qui m’agace aussi, c’est l’incurable inconscience de ces troupiers. Ils refusent totalement à sortir de leur gangue grossière. Ceux d’en face sont trop mécanisés, ceux-ci pas assez. Ils seront superbes quand il le faudra, ils sont insupportables de manque de discipline, de sérieux dans l’ordinaire. La racine de ce vice, c’est qu’ils boivent » (p. 105). En effet la « viande saoule » (p. 223) qu’il voit partout le dégoûte.
Il réserve aussi une place particulière aux soldats, « gensses du Midi », dont il aime la volubilité mais dont il se moque volontiers du caractère : « Il y a toujours quelque chose de comique dans cette éloquence méridionale et le naïf étalage de leurs pensées intimes » (p. 77 mais aussi 78, 99, 105, 106 et 147).
Il avoue souvent aussi sa propre peur. Le 21 juin 1916, il se demande : « Pourquoi la journée m’a-t-elle paru si lourde ? J’ai senti cette fois l’angoisse de la mort… je me suis senti révolté contre cette perspective… » (page 71) et il y revient dans les mêmes termes quelques jours à peine plus tard : « Est-ce pour cela que toute la journée, j’ai été nerveux ; nerveux. J’avais l’âme brouillée. Depuis mon arrivée, je n’ai pas encore eu cette lourdeur sur la poitrine, cette angoisse du lendemain, ce besoin physique de la certitude d’en sortir et de revoir les miens » (p. 72). Il se recommande à Dieu lors des moments « chauds ». Il dit : « Pendant l’attente, j’ai fait le vœu d’aller à Lourdes si nous revenions sains et saufs, et pour que je sorte de la tourmente » (p. 115). Il fera d’ailleurs ce voyage le 3 octobre 1918. Plus loin, il dénonce : « J’ai relu tout à l’heure mon acte d’acceptation de la mort… » (page 124). Car plus la guerre dure, plus il l’appréhende. Il dit, en janvier 1917 : « J’avoue que plus la guerre se prolonge, plus mon appréhension du feu est grande. Que vaut le dicton : s’aguerrir au feu ! Pas grand-chose, à mon avis, d’après ce que j’ai constaté chez les autres et chez moi » (pages 142 et 154). Il confesse plus loin encore : « Une balle claque. Je rentre d’instinct la tête dans les épaules, mais, honteux je regarde aussitôt autour de moi si quelqu’un m’a vu » (page 153).
De même il ne cache pas non plus ses moments de cafard. Car la guerre dure. Il dit, le 6 octobre 1916 : « Mais, si je ne disais pas que cette vie, j’en ai plein le dos, je mentirais comme une agence de propagande boche » (page 114). C’est parfois l’inaction dont il souffre qui l’invite à l’introspection qui lui fait dire : « Mais je suis dans un marasme vague et obsédant : la mort de François en fait le fonds. Il s’y greffe des éléments de cafard mal précisés et l’ennui, cet ennui ancien d’expérience, qui me prend lorsque le nouveau d’une situation est épuisé et que je vois net, dans tous ses recoins, le terrain où je me suis avancé » (page 89). La routine lui pèse aussi, début 1917 : « Quand j’étais « à l’arrière », j’imaginais la vie du front comme un cordial, un excitant qui devait empêcher l’âme de baisser. Mais non, la routine gagne tout. La lassitude des jours, l’accoutumance des périodes, les périodes de sécurité, et puis la naturelle propension à détendre le ressort trop longtemps comprimé, et puis la vulgarité des gestes et des mots, le sans-gêne moral des cantonnements : tant de choses créent une atmosphère où l’âme s’étiolerait vite si elle ne renouvelait pas sa provision » (p. 161). Il s’interroge de même sur la guerre elle-même et, lucide, dit : « Dans la pratique, la guerre n’est qu’une horreur du corps et de l’âme » (page 162). Ce cafard est un révélateur de sa guerre tout en surréalisme tant y est attaché le sentiment récurrent de désœuvrement. Le 23 mars 1917, il rapporte : « Longue journée… si longue dans son désœuvrement. J’erre dans la montagne, le matin, et, l’après-midi, je flâne au bureau de la 4e, sur le chemin, un peu partout, n’étant nulle part présent d’esprit. Car ces journées vides sont terribles pour le cœur et le cerveau. Les lourdes impressions de déracinement intellectuel et moral se font plus pressantes. Et le désir de sortir de ce cauchemar vous brûle jusqu’à la moelle de l’être » (p. 163). Il cultive une certaine honte de son spleen récurrent, disant : « Je m’en veux de mes terreurs, mais elles me tenaillent bien durement » (p. 178). Il ressent « toute la pesanteur de la guerre sur le dos » (p. 209), ne trouvant une certaine consolation que dans les messes qu’il dit dans tous les lieux possibles.
Quelques fois contemplatif, il décrit les Vosges et sa beauté montagnarde, où la météo joue un rôle prépondérant, comme la lutte d’artillerie parfois formidables : « On eut dit une chevelure géante » après un bombardement sur le Violu (p. 83) ou « Mais cette neige et ce silence, c’est comme un linceul et un tombeau. Et l’âme est tout alourdie » (p.160). Il est également spectateur des combats sur la Cote 607, à quelques kilomètres au sud de sa position, par-delà la vallée de la Fave. Dans ce pays du bruit ou chaque coup de fusil résonne, se répercutant sur les montagnes, et où le canon s’amplifie par la topographie, il s’étonne également du silence. Il dit : « Est-il possible qu’à 800 m. des lignes il y ait ce calme absolu, un calme de tombe ? » (p. 86).
Chartiste, il est avide de culture et introduit la littérature au front ; il lit plusieurs fois Gaspard à ses poilus, mais aussi Genevoix, Rédier ou Barbusse qu’il critique. Il évoque également sa thèse linguistique sur le patois et l’anthropologie des populations qu’il observe « in situ », comme ces lits vosgiens dont il décrit le caractère « bizarre » (p. 83). Mais il connaît aussi parfois les naissances illégitimes ou les divorces de guerre, dressant quelques tableaux qui démontrent le poids de celle-ci sur les villageois vosgiens (p. 94, 100 ou 144). Baptisant un bébé malade, il lâche : « Son père ? – Ah, dame, son père ? » (…) « Il y en plus d’un sans doute ! » (p. 144 et vap 152 et 159). Dès lors, des renseignements intéressants peuvent être par là-même dégagés sur cette anthropologie dans son témoignage. Le 27 septembre 1917, le commandement lui donne la mission de rédiger l’historiographie du régiment. Il dépouille alors JMO et registre des citations pour s’exécuter (page 203) et rencontre le lieutenant Dupuy, journaliste à l’Excelsior, qui réalise celui de la 41e division (et qui sera publié en 1936 chez Payot, dans la collection de références de Mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale sous le titre La guerre dans les Vosges. 41e division d’infanterie 1er août 1914 – 16 juin 1916).
Contrairement à nombre de poilus, Roserot de Melin évoque parfois ce qu’il fait en permission. À Paris, il constate que « La femme a une vogue extraordinaire en temps de guerre ! » (p. 251).
Le 14 janvier 1918, il apprend le recensement des classes 1898 et avant pour être reversé dans des régiments d’active. « Son » 51e RIT sera d’ailleurs dissous le 12 juin suivant. Dès lors, la fin de son témoignage, à partir du moment où il est changé d’affectation, fin janvier, témoigne d’une certaine nouvelle errance, ressemblant singulièrement à celle de a première année de guerre. Il occupe plusieurs rôles, un temps inspecteur d’hygiène au camp de la Noblette, dans la Marne, et affectations. Le 1er avril, malade, souffrant de bronchite et de pleurite, et il connaît divers hôpitaux et finit par vivre le 11 novembre en convalescence à Polisy.
L’ouvrage comporte 24 photographies intéressantes et 2 cartes. Il comporte quelques fautes patronymiques et erreurs (ballade pour balade, ou l’utilisation, à plusieurs reprises, de l’expression mouler le café pour la mitrailleuse, incorrecte, celle de moudre le café étant le plus souvent utilisée par les soldats).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.
Page 13 : Troyes le 1er août 1914
16 : Paquets de bismuth
24 : Adèle et Germaine, nom d’abris de mitrailleuse
25 : Boue des Vosges, « bouillie genre sauce tomate »
: Mitrailleuse allemande de capture réutilisée
26 : Remise de croix de guerre à Neuvillers-sur-Fave
: Vue de baraquements : « Ça tient de la cale de paquebot avec sa double rangée de couchettes – et puis des chambres étroites taillées dans le tuf rouge »
: Baptême du feu à l’obus
27 : Surnom de vosgiennes
: Motif comique de punition ayant joué du piston (vap 28, augmentée par le colonel)
28 : Drapeau orné d’un Sacré Cœur
29 : Projecteur d’automobile
: Major, grossier personnage injuriant les malades
31 : Cherche vainement des shrapnels antiaériens
33 : Soldat avec un chien loup
34 : Pulvérisateur Draeger et appareil à oxylithe (vap 42 Vermorel)
: Vue de Saint-Dié « Mais vraiment trop de femmes et de fringants officiers, sous-officiers et soldats autour d’elles… à 7 kilomètres du front »
: Château du Spitzemberg, description, ossements découverts (vap 47 + poterie, 66)
39 : « Ça vaut la peine d’être vu un bataillon territorial en déplacement ! »
42 : Vue du général Bulot (vap 43)
43 : Entend le canon de Verdun (vap 44)
: Il brancarde et trouve que « c’est fichtrement dur » !
44 : Eradication de la barbe, conservation du bouc
45 : Récolte de la résine pour remplacer l’encens
: Vue du petit cimetière de Graingoutte
: Bruit de balle « susurrement d’abeille » (vap 46 « voûte de sifflements
47 : Prisonnier allemand pensant qu’il allait être obligatoirement fusillé
58 : Lutte épique de rats (vap 159)
63 : Boules lyonnaises
: Prescription de « plus de députés dans les régiments de leur circonscription » vap 64 la note du Gal en chef n°9972 : « les fils ne pourront être autorisés à servir dans le corps de leur père »
64 : Journaux allemand étalés sur des barbelés, récupération par une patrouille, « fielleuse et nauséabonde Gazette des Ardennes, – sale cuisine, oh combien habile ! de tous les éléments qui peuvent nous exciter les uns contre les autres, le tout dans ce gros bluff allemand où ils sont passé maîtres »
: Lyonnais : « genre de parisianisme, avec une touche méridionale dans le parler »
67 : Prise d’armes dans un pré de Robache avec Claret de la Touche, Olris et Bulot
72 : Mort de Funck-Bentano (vap 81 la description du lieu)
: Rate Pierre Loti de peu (voir sa notice in Loti, Pierre)
73 : Bombardement de St-Dié, 48 obus et un enfant de 4 ans tué
74 : Exhumation d’Albert Schwarz, né le 8 avril 1881 à Saint-Laurent (Vosges) soldat au 152e RI tombé le 21 septembre 1914
79 : Mort par accident de grenade (vap 94, 176 d’un soldat mort en permission d’un accident de voiture)
: Vue de Gustave Bourgain, peintre de Marine
80 : Entend des chants allemands et des voix de femme derrière « .. la barrière terrible qui est entre nous »
85 : Critique Genevoix (vap 180) et Rédier (vap 151 Barbusse)
88 : Moulin-jouet sur un ruisseaux (voir en cela également Martin, Henri)
94 : Divorce dû à la guerre (vap 100 sur une dissolution de foyer à l’encans)
96 : Soldat brocanteur
97 : Chat
99 : Serpentin d’étoiles et anneaux de serpent lumineux des fusées
: Imperméable Mackintosh
101 : Vue d’un allemand déserteur disant qu’il reste un an de guerre (06.09.1916) (vap 126 un déserteur polonais allemand (de Posen))
106 : Rêve d’une visite dans les tranchées allemandes
109 : Sur les récompenses. « L’histoire des récompenses au front, si elle était écrite un jour, offrirait quelques bizarres contradictions ». « Bizarre et… pénible ». Exemples
115 : Tir ami
118 : Sur l’ambiance à Paris : « Et d’ailleurs, ce Paris qui s’amuse avec nos soldats de la grande guerre… »
: Evoque l’idée néfaste de « guerre kilométrique »
123 : Bérets de la section franche
124 : Accident de crapouillot
125 : Coup de main faisant 16 prisonniers à Frapelle, il y participe
127 : Prisonnier blessé maltraitée par un soldat
128 : Homme blessé au fusil de chasse
132 : Lemaire, ancien maire du Ban-de-Sapt
: Pavillon Jules Ferry à Saint-Dié
133 : Entend le canon de Verdun
134 : Bât le seigle
135 : Femme considérant que les Allemands faisaient moins de dégât que les Alpins
136 : Harmonica quadruple acheté à Genève
149 : Cas de lâches
150 : Tentative de suicide
157 : Pain gâché
160 : Manteau camouflé du général Garbit
161 : Photo d’un groupe franc
166 : Vue d’une cousine de M. Gérard qui raconte 30 mois d’occupée à Laître et dans l’Aisne, subterfuges pour cacher de argent, montre, bague dans les cheveux ou un ourlet (vap 174)
177 : Allemand achevant un blessé au couteau
180 : Fusil-mitrailleur au bruit de crécelle
184 : Chapelle Sainte-Claire
186 : Laage, aviateur abattu entre les lignes et sauvé par une patrouille, son récit
192 : Concours de mitrailleurs (que Roserot trouve inutile)
: Gros obus avec un bruit de trolley, (vap 200 bruit de métro)
204 : Assiste à un Conseil de guerre(vol d’un sac d’avoine par un artilleur)
212 : Canne artisanat de tranchée
: Scierie de Denipaire (vap 222)
230 : Classe 1919 : « Pauvres gosses ! S’ils avaient vu ce que nous avons vu ! »
235 : Voit Fonck
: Football-association différent de rugby
: Poilus jaloux des Italiens : « Ils sont vexés que les Italiens viennent chez nous pour faire les travaux de l’arrière, tandis que nous allons chez eux… à l’avant »
239 : Carte de pain : « Nous avons ri des Allemands quand ils ont imaginé ce système de prévoyance »
251 : Assiste à une conférence « propagande »
Prouillet Yann, février 2026
Mouton, Auguste (1891-1972)
Mouton, Auguste, Rosée sanglante. Journal d’un soldat de la Grande Guerre, CSV éditions, 2017, 257 p.
1. Le témoin
Auguste Mouton est né le 30 avril 1891 à Bourges, dans le Cher. En 1904, il entre au petit séminaire Saint-Célestin, aujourd’hui lycée Jacques Cœur, dans cette même ville. Il y acquiert manifestement de solides éduction et connaissance générale. Il parle anglais, ce qui lui servira à la fin de la guerre, avec 3 sergents noirs américains en Argonne (p. 211) ou se fera même un temps interprète auprès des anglais (p. 229). Il joue de l’harmonium, mais il ne sait toutefois pas nager. À sa sortie, il est employé de banque et demeure à Paris. En 1912, il fait sa période militaire au 51e RI de Beauvais, caserne Watrin, d’abord comme élève caporal puis occupant des fonctions de secrétaire. Il termine sa période peu avant la déclaration de guerre qui le rappelle le 2 août à la 20e compagnie. Il quitte la caserne le 14. Il perd sa belle-mère le 6 juin 1916, nouvelle qui l’attriste, puis épouse en pleine guerre Elise, qu’il appelle Lily, en l’église de La Madeleine à Paris, où il demeure, rue Victor Massé, le 15 septembre 1917. Il fait d’ailleurs à plusieurs reprises, en fonction de ses fonctions ou de ses stations à l’arrière du front, venir sa femme « en douce » à chaque fois que possible. Il ne sera démobilisé que le 16 août 1919. Il reprend d’ailleurs, au cours d’une permission, quelques jours, son travail à la banque parisienne Société Générale avant même d’être démobilisé. Dans les années 30, il s’installe dans l’Eure, à Nassandres. Du couple naîtront André, né le 19 septembre 1919, (mort le 15 février 1942), Monique, née le 25 juin 1930 (décédée le 21 mars 1948) et Eliane, née le 21 février 1935. Auguste décède à Evreux le 3 décembre 1972 à l’âge de 81 ans. C’est Véronique Normand, arrière-petite-fille d’Auguste qui publie les souvenirs de guerre du témoin.
Son parcours dans la guerre étant divers, le sont aussi ses différentes affectations relevées de son récit : 51e RI (20e puis 30e Cie) jusqu’au 30 avril 1915 où il passe à la vaguemestre du 3e compagnie hors rang du 3e bataillon du 402e bataillon de marche, à l’existence éphémère puisqu’il est dissous début avril 1916. Il est donc muté au 111e d’Antibes, régiment qui sera lui-même dissous début juillet 1917. Il passe alors dans différentes compagnies du 298e RI, changements multiples qui s’accompagnent le plus souvent d’une phase de cafard. Après-guerre, ce dernier régiment est à son tour dissous, lui occasionnant à nouveau la charge d’en liquider la comptabilité, rendant ses comptes à l’officier de Détails (p. 239 et 240). Il est alors affecté aux 5ème puis 7ème compagnies du 120e RI où il occupe diverses tâches, dont celle de repérer les obus non éclatés pour les signaler aux artilleurs pour le désobusage.
Il apprend le 23 novembre 1916 qu’il est proposé pour la croix de guerre avec une belle citation pour sa conduite au fort de Vaux (p. 160), qui lui sera remise dans la tranchée-même début mars 1917 (p.e 168). Il en obtient une seconde en août 1918. Paradoxalement il gardera toute la guerre son grade de sergent, expliquant « que mon poste de sergent-vaguemestre était plus enviable que les galons de sous-lieutenant » (p. 101). La guerre terminée et avant sa démobilisation, il occupe un temps la fonction de sergent-major, redevenant fourrier après la dissolution de son dernier régiment (298e). A noter que sa fonction de vaguemestre, rarement documentée, rapproche cette partie du témoignage de celui de Félix Braud in Les carnets de guerre du sergent vaguemestre Félix Braud, (1914-1917) (Senones, Edhisto, 2002, 191 p.).
C’est lui qui donne la conclusion de son récit, aussi encyclopédique que pédagogique, lorsqu’il est enfin libéré de ses 8 années de vie militaire : « Adieu donc à ce passé où la souffrance a eu la plus large place, où la mort m’a survolé tant de fois. Adieu aussi aux inepties du métier ! Adieu enfin aux heures si rares de franche gaieté que j’ai pu y trouver, car l’esprit français est ainsi fait qu’il oublie facilement le danger pour ne penser qu’aux joies connues ». Il ressortira toutefois du conflit avec un profond sentiment antiallemand, n’étant pas sorti de la guerre pacifiste : « Pour ma part, étant revenu indemne de cette longue guerre, je ne peux que remercier Dieu, mais toute ma vie je me souviendrai du mal que l’Allemand m’a causé ; je ne lui pardonnerai jamais d’avoir brisé ma jeunesse pour satisfaire son ambitieuse folie des grandeurs. L’ayant vu à l’œuvre, je sais qu’il est plus barbare que nous, plus cruel et indigne de la moindre pitié. Je ne lui connais aucun acte loyal à son actif et j’enseignerai à mon petit André la haine nécessaire pour un tel adversaire à jamais conciliable. Car malgré la défaite, il va travailler comme par le passé pour la Revanche » (page 250).
2. Le témoignage :
Recomposé après-guerre sous forme de synthèse construite et enrichie, Auguste Mouton nous renseigne dans une émouvante dédicace sur ses conditions et le pourquoi de son écriture, manifestement basée sur un scrupuleux journal de guerre : « Pour toi mon petit André chéri [son premier fils], j’ai réuni dans ce cahier les heures les plus douloureuses de mon existence avec les impressions que j’en ai ressenties au jour le jour. Ce recueil, dont le premier chapitre avait déjà été dédié et offert à ta petite maman avant que tu ne fusses de ce monde est la reproduction exacte et fidèle de celui que je traçais quotidiennement soit pendant les heures de répit que me laissait la mitraille soit au repos ou à l’abri des obus. C’est le résumé de mes 5 années passées sous les armes alors que je finissais à peine mes deux ans de service obligatoire au 51e régiment d’infanterie à Beauvais. Quand tu seras en âge de le lire et que certains passages te forceront à me questionner tellement les horribles détails de ce monstrueux carnage te paraîtront effrayants, ce sera ma joie d’être près de toi et de fournir les explications nécessaires à ta jeune imagination. (…) Tu pourras grandir dans la paix et le bonheur mon petit André, aux côtés de ton papa et de ta maman, après avoir eu la chance inouïe de se retrouver malgré le plus effroyable cataclysme que la terre ait jamais vu, n’ont eu qu’un désir : te connaître pour t’aimer et être aimé de toi » (p. 11). Mais Auguste Mouton nous renseigne également sur son processus d’écriture en insérant quelques informations architecturales de son récit pour le lecteur. P. 45, il prévient : « Là s’arrête la première partie de mon récit ». Il tient donc un journal et écrit également sa correspondance, qui n’est pas publiée ici. Il dit : « J’écris encore pour que les êtres qui me sont chers aient de mes nouvelles, car je sais que nos lettres arrivent paisiblement et lentement à leurs destinataires » (p. 53), lettres qu’il fait passer parfois en dehors du circuit militaire (p. 105). Poursuivant la pédagogie de sa narration à l’endroit du lecteur, à l’issue de son transfert à l’arrière après sa blessure, il avise : « Les pages qui vont suivre ne seront pas aussi riches en détails pour les deux raisons suivantes. La première c’est que du jour où j’ai quitté la zone dangereuse, j’avais moins d’intérêt à faire un journal vulgaire de ma vie que je considérais définitivement sauvée à ce moment-là. La deuxième raison c’est que le jour où, à mon grand désappointement, je rejoignis la ligne meurtrière, il était interdit de conserver sur nous des carnets de guerre ou autres feuilles similaires. Les événements nous avaient appris en effet que les Allemand avaient su tirer par de ces renseignements divers trouvés sur des prisonniers. Ils connaissaient ainsi le moral des officiers et des soldats, nos habitudes de relèves dans certains secteurs et même nos projets d’attaque qui ne se produisaient pas toujours ». Il ajoute enfin : « Malgré l’absence de ces notes, les chapitres suivants n’en contiendront pas moins des dates et des faits rigoureusement exacts puisqu’ils ont été reconstitués à l’aide de la correspondance quotidienne échangée entre ma chère Lily et moi et grâce à laquelle j’ai pu tirer d’aussi justes renseignements que d’un carnet de route » (p. 69 à 70). Dès lors, le récit d’Auguste est bien un journal de guerre recomposé mais seule son honnêteté intellectuelle permet de le déceler tant l’écriture est précise et continue sur l’ensemble des six années de guerre.
L’avant-propos de Véronique Normand nous renseigne sur l’explication du titre de l’ouvrage. Elle précise : « Rosée sanglante » est le titre d’un encart inséré dans le livre relatant le soir du 26 septembre 1914 où un combat sanglant eut lieu près de La Neuville, hameau du secteur de Commercy dans la Meuse » (p. 7 et 52). C’est Auguste Mouton lui-même qui fait ressortir par encarts quelques épisodes marquants de sa guerre. Ainsi : Le rempart humain (p. 21 – 23 août 1914) – Rosée sanglante (p. 52-53) – Une visite médicale aux armées, Le Sourrriat – 20 avril 1918 (p. 208 à 210).
Par sa précision et son extrême diversité d’expérience, le récit d’Auguste Mouton se classe parmi les tout meilleurs témoignages émanant d’un soldat d’infanterie ayant, miraculé de nombreuses fois, fait l‘ensemble de la campagne sur divers fronts, souvent les plus dangereux, sur l’ensemble du conflit, période d’hôpital non comprise puisqu’il a été blessé plusieurs fois. Un nombre considérable d’éléments utiles à l’historien sont ainsi à dégager de ces pages denses et précises. Sa formation de jeunesse au Petit Séminaire fait comprendre la grande piété toujours manifestée d’Auguste Mouton, qui se tourne fréquemment vers Dieu, notamment aux périodes les plus menaçantes, pendant lesquelles il l’implore même parfois (7 décembre 1917 lors d’un nouveau séjour à Verdun (p. 192)). Dès lors il se pense protégé par ses prières (p. 44 et 51) et le fait qu’il se fie souvent à sa « bonne étoile » l’est à juste raison finalement (p. 153). Il le dit ouvertement le 16 octobre 1918 : « …mais comme toujours j’ai confiance en ma bonne étoile et je suis persuadé que je vais m’en tirer » (p. 230). Il quitte par exemple son gourbi quelques minutes à cause d’un bombardement, pour le retrouver complètement défoncé. Il dit alors : « Probablement que si j’étais resté dans mon gourbi, j’aurai été aplati comme une galette » (page 189). Malgré ce sentiment de protection, il est lucide et dit, le 17 octobre : « Nous sentons une terrible appréhension en approchant de la fin de la lutte. Fatalement on devient égoïste et ce n’est pas une lâcheté après cinquante mois de guerre. Je ne réclame que mon droit, celui de vivre après tant d’épreuves et de souffrances ce qui ne serait que justice » (p. 230).
3. Analyse
Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, réflexif, à la profonde culture religieuse, et avec un vrai talent narratif. Noms et lieux sont décrits précisément, de même que mille données et anecdotes qui rendent l’ouvrage particulièrement vivant et fourmillant d’informations, parfois successives à chaque page, ce jusqu’à la dernière.
Dès la mobilisation en masse, dont il participe à l’organisation comme sergent, il n’est pas dupe sur les heures terribles qui l’attendent. Il dit, le 12 août : « j’éprouve l’impression que nous sommes des bestiaux qu’on embarque vers un lointain abattoir » (p. 16). Comme nombre de soldat, il aspire à combattre. Le 14 août, montant sans frein vers le nord, il confie : « Le temps est radieux, nous vivons presque tranquilles. C’est à croire que la guerre va se terminer sans notre intervention » (p. 17). Mais il commence bientôt à entendre le bruit du canon au loin, qui génère les premières angoisses.
Le témoignage est honnête et sincère, assez peu teinté par l’exagération et le bourrage de crâne, même s’il n’en est très ponctuellement pas universellement exempt. Comme ce rempart de cadavres allemands, qu’il rapporte toutefois, ne l’ayant pas constaté lui-même : « D’après leur récit, ils ont plutôt fait l’œuvre de fossoyeurs car, pendant un recul momentané des Allemands, ils ont ramassé un nombre considérable de cadavres au point de s’en faire une ligne de rempart toute grise derrière laquelle ils attendaient le retour offensif de l’ennemi » (p.20). De même ces allemands brûlant 800 corps de leurs camarades debout dos à dos, témoignage par procuration des civils (p. 38). Les pages qui suivent témoignent de la pression qui fait redescendre population en exode et tout le régiment vers le sud, l’armée perdant la bataille des frontières, il constate : « Partout c’est la misère qui passe et de voir pleurer tant d’innocents, nous maudissons la guerre et nous leur promettons en passant d’être impitoyables avec les Boches » (p. 24). Le doute général s’installe alors et il note : « …nous voyons bien que nos officiers sont indifférents et qu’ils en savent plus long qu’ils ne veulent en dire » (p. 24). Dès lors, son état physique, alignant sans fin les kilomètres de la retraite, témoigne du moment : « Ah ! Mes jambes, comme elles sont faibles ! Et mes épaules je ne les sens plus ; j’ai la sensation d’une brûlure dans les reins, tellement les courroies de mon sac deviennent insupportables. Je marche donc comme un automate, comme un bête folle sans plus d’espoir que d’atteindre le lieu de la grande halte ou du cantonnement suivant » (p. 24). Il en vient alors à envier les blessés : « Quelques blessés s’en vont plus loin à l’arrière. Heureux veinards dont nous envions le sort avant de savoir l’étendue de leur mal ! » (p. 28). Une phrase semble écrite après-guerre lorsqu’il dit : « Nous longeons la fameuse tranchée des baïonnettes où des visages noircis nous regardent d’une fixité effrayante, l’arme à la main » (p. 156).
Son récit, s’il ne fait pas état d’un pacifisme revendiqué, rapporte, certainement comme il le constate, l’état d’esprit des soldats. Par exemple, la bataille de La Marne à peine gagnée, il décrit : « Trempés, malades, les hommes se révoltent et veulent se porter d’eux-mêmes dans le village. Des réflexions venimeuses à l’adresse des officiers commencent à circuler hautement. Ceux-ci parlent de brûler la cervelle au premier qui bronche. Aussitôt des coups de sifflets et des jurons répondent à cette menace. Alors les officiers deviennent plus doux essayent de calmer leurs hommes, mais la patience de chacun est à bout et passant outre la colonne se rue dans le village » (p. 41-42). Il use le plus souvent possible de stratégies d’évitement (par exemple former la classe 1916 pour prolonger de 3 mois son retrait du front à l’issue de sa convalescence bretonne (p. 90) ou pour éviter une piqûre paratyphoïdique (p. 148 et 183), jusqu’à envier ceux qui parviennent à s’extraire du front, même pour quelques mois seulement, pour participer à des stages par exemple). Lors de la période des mutineries, qu’il vit dans les Vosges, il confie toutefois sa lassitude, allant jusqu’à dire, en septembre 1917, n’obtenant pas une permission pour se marier : « Je deviens anarchiste », assertion qu’il renouvelle le 4 avril suivant devant la fatigue des mouvements inutiles (page 205). Mais son mariage à cette date remonte un peu son moral. Il dit : « Il me semble que j’attendrai mieux la fin de la guerre et j’aurai une famille légale en cas d’accident » (p. 184). Car la guerre est longue, bien trop. Alors qu’il participe à un stage obligatoire, fin janvier 1918, et dit, désabusé : « … je n’ai plus rien à attendre de l’armée, sauf la Croix de Bois » (…) De plus, les jeunes classes sont mieux considérées pour aspirer aux grades supérieurs car le gouvernement les paie moins chers que ceux qui ont quatre ans de service et plus » (p. 199). Mais en fonction des circonstances, il confesse toutefois, comme au combat de Soupir, devant l’attaque allemande, avoir pris plaisir à tirer « sur cette fourmilière », prenant « plaisir pendant 10 minutes à viser sur cette ligne grisâtre aplatie dont les survivants n’osent plus avancer »… « grisés par la poudre, les cris, les commandement de toutes sortes » (. 67). Il rapporte également les épisodes, repartis à plusieurs moments de la guerre des incidents, mouvements voire mutineries qui s’allument de temps en temps dans les unités. À Brest, où se situe le dépôt des 51e et 251e RI, il égrène les morts sur les fronts de ces régiments.
Son témoignage est aussi une longue suite de miracles tant il est au feu à de nombreuses phases violentes de sa guerre, mais aussi de blessures, plus ou moins graves. Le 29 août, « je sens un obus passer si près de nous que j’ai une sensation de chaleur dans le dos ». C’est à cette occasion qu’il est très légèrement brûlé « à la main gauche, c’est un petit éclat qui vient de m’écorcher » (p. 25). Le 29 septembre, il s’empale le pied sans grande gravité dans une baïonnette allemande (p. 53). Sa plus grave blessure est une balle dans la tête reçue au combat de Soupir, le 2 novembre 1915, (p. 67) qui l’éloigne plusieurs mois de la première ligne, et dont il nous fait suivre la gravité (parcours de la balle et nerf coupé (p. 73)), l’évolution, l’évitement qu’il cherche à prolonger, avant de retourner, guéri et sans séquelle, autre miracle, en première ligne. Il en dit : « Il me semble que la guerre est finie pour moi et que je viens d’échapper définitivement à cet enfer maudit. Dans la sombre nuit, j’ai une pensée pour les pauvres compagnons de misère que j’ai laissés là-bas morts et vivants, et dans mon petit coin, l’œil à la vitre, je fouille l’horizon noir sans rien voir, mais sans pouvoir dormir » (p. 69). Mais il doit se résigner, retapé, à retourner au front. Parfois philosophe, il dit, le 4 mai 1915 : « Puisqu’il faut y retourner, puisque cette maudite guerre ne veut pas finir, il faut que je souffre et je m’en rapporte à Dieu pour mon destin » (p. 93). Devant le fort de Vaux, il est à nouveau blessé légèrement par un éclat d’obus au genou, sans qu’il soit évacué toutefois, préférant rester à l’abri de la tranchée que de risquer la mort sur le trajet du poste de secours (p. 156). Le 7 avril 1918, alors qu’il occupe une sape en Argonne, à La Fille-morte, il est brûlé aux yeux par l’ypérite et consent, devant son état de cécité, heureusement temporaire, à se faire évacuer (p 207). Il retourne à son unité le 14 mai suivant mais la longue liste de ses souffrances n’en est pas terminée pour autant. Il est à nouveau blessé le 30 juillet 1918 dans le secteur de Villeneuve-sur-Fère d’une balle traversante au bas du mollet (page 225) qui l’éloigne jusqu’à la fin de septembre suivant, date à laquelle il remonte encore en ligne (p. 228).
Parisien, il reprend vie dans sa ville et dit : « Là j’ai vu qu’on ignorait totalement la guerre et que c’était le véritable endroit où ceux qui comme moi la connaissaient si bien pouvaient venir guérir leur moral ébranlé » (…) Un mois sur le front paraît un an mais un mois à Paris, ce fut pour moi une bien courte permission » (p. 82 et 83). Il revient dans les mêmes termes sur l’ambiance parisienne plus loin en rapportant l’impression d’un ami, en décembre 1915 : « …on pourrait faire un corps d’armée avec les civils embusqués qui s’y promènent. La vie y est très normale et les meurs singulières. On y oublie complètement la guerre » (p. 122). Il parle souvent d’ailleurs de son moral, fluctuant en raison de ses multiples affectations régimentaires, de poste ou de front en fonction de leur dangerosité. Il dit par exemple, apprenant le 30 septembre 1917 qu’il quitte les Vosges pour Verdun et retourne au fort de Vaux : « À partir d’aujourd’hui, j’ai compris que j’avais mangé mon pain blanc » (p. 149).
Sensible, Auguste Mouton ne s’est finalement jamais habitué complètement à la mort et à l’horreur de ce qu’il traverse. Lors d’un énième séjour à Verdun, en janvier 1918, il dit, à la vue de « vieux » morts des deux belligérants réunis dans une sape : « Nous avons soin, malgré notre vieille habitude des morts comme compagnons, de détourner nos regards de ces yeux fixes et de ces bouches grimaçantes » (p. 197). Verdun sera d’ailleurs assurément le pire secteur qu’il ait jamais vécu à la guerre. Il dit, le 22 décembre 1917 : « Cette dernière journée a été l’une des plus terribles de ma vie de guerrier » (p. 194) et réitère cette funeste constatation dès le 16 janvier 1918 : « Ah ! Ces relèves à Verdun ! Je n’ai pas vu de moments plus tragiques et plus douloureux » (…) « c’est un spectacle digne d’émouvoir les cœurs les plus durs s’il était permis à ces profanes de nous voir une seule minute avec la souffrance reflétée sur nos visages » (p.197 et 198).
Humain toutefois, plongé tant dans un océan d’hommes que d’horreur et de misère, il récupère le 27 août un chien mascotte, Fure, qui subit également la violence des combats.
L’ouvrage, très bien présenté et architecturé, permettant un suivi facile, ne multiplie pas les notes inutiles et n’est entaché que de rare fautes (celle, traditionnelle, à cote (p. 30), ballade p. 162, Strausstruppen p. 166 ou west pocket (p. 211)) ou toponymiques (rivière incorrecte page 111, fort et tunnel de Lavannes p. 151 ou Côte du Pauvre (au lieu de Poivre, p. 198). Elles relèvent toutefois de l’ordre de la coquille sur une telle masse. Il est agrémenté de 24 photographies très intéressantes, la plupart de lui-même, de sa famille et des personnages, prises tout au long du conflit, soit en atelier, soit sur le front.
Le livre est de même enrichi de 19 croquis cartographiques des phases importantes de sa guerre : Combats d’Urvillers, 29 août 1914 – Bataille de Château-Thierry, 3 septembre 1914 – Bataille de La Marne (Courgivaux), 6 septembre 1914 – Combat de la cote 100 et position de la Neuville, du 15 septembre au 14 octobre 1914 – Combat de Rouvroye Parvillers (Somme), 8 octobre 1914 – Positions et attaque de Soupir, 2 novembre 1914 – Camp de la Valbonne, du 11 mai au 3 septembre 1915 – Offensive de Champagne, 7 septembre 1915 – Front d’Alsace (secteur est de Belfort), du 22 janvier au 22 mars 1916 – Prise du fort de Vaux ; novembre 1916 – Saint-Mihiel, du 25 novembre 1916 au 31 mars 1917 – La Halte et La Chapelotte. Vosges, du 19 mai au 18 juin 1917 – Mort Homme. Prise de la croix Fontenoy, 7 juillet 1917 – Château de Murauvaux, du 5 au 12 octobre 1917 – Les Eparges, du 5 au 8 novembre 1917 – Cote 344, du 1er décembre 1917 au 18 janvier 1918 – La Placardelle et La Harazée, 27 février au 6 mars 1918 – La Fille Morte et Livonnières, 5 avril et 27 mai 1918 – Les Maviaux, dernière offensive allemande, 14 juillet 1918.
Secteurs tenus – date :
Bataille de la Marne – 2 août – 15 septembre 1914
Guerre de tranchée – 16 septembre – 5 novembre 1914
Loin du canon (Saumur – Brest – Lyon) – 6 novembre 1914 – 3 septembre 1915
Offensive de Champagne – 4 septembre – 14 octobre 1915
Repos et reformation – 15 octobre 1915 – 25 janvier 1916
L’Alsace et les Vosges – 26 janvier – 30 septembre 1916
Verdun (fort de Vaux) – 1er octobre – 25 novembre 1916
Saint-Mihiel et les Vosges – 26 novembre 1916 – 28 juin 1917
Verdun (Mort Homme et Les Éparges) – 29 juin – 30 novembre 1917
Verdun (Cote 344) – 1er décembre 1917 – 5 février 1918
L’Argonne (La Harazée – la Fille morte) – 6 février – 16 juillet 1918
Offensive de la Victoire – 17 juillet – 11 novembre 1918
Après l’Armistice – 12 novembre 1918 – 16 août 1919
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.
P. 14 : Pleureuse à la grille de la caserne, spectacle triste, ambiance au 3 août 1914
: Menaces de mort à l’adresse de Guillaume II
: « La cour ressemble à un marché juif où s’étalent pantalons rouges, capotes bleues, sacs et fusils »
: Pleurs au discours du commandant, le départ des 51ème, 251ème et 11ème R.I.T.
15 : Chiffres des unités, où elles vont
: Noircissage des gamelles
: Marches victorieuses, Waterloo et Liège, fausses nouvelles, ignorance de la réalité
: Retour de la foi
16 : « La moitié du régiment tombe d’insolation »
18 : 16 août, construction de tranchées
: 17 août, bruits lointains et angoisses, construction de barricades
19 : Tirs contre avions, 1ères émotions
: Prix d’un repas le 22 août 1914
: Exode belge (vap 22,23)
20 : Espionnite
: Baptême du feu du régiment
23 : Flegme anglais
: Frelons
: « Nos sentinelles voient des uhlans partout et tirent des coups de fusil à chaque instant »
: Pillage de cave et de maison pour ne rien laisser aux Allemands
25 : Trophées (vap 40)
: Bois planté en terre pour signaler une tombe
: Charge à la baïonnette de 800 mètres, « Pas une balle, pas un obus pendant ce trajet »
: Débandade prussienne
: Folle bravoure d’un capitaine (vap 85 un fanatique)
26 : Combat épique d’Urvillers
28 : « La sueur de la veille qui a séché avec la poussière a formé comme de noires cicatrices à chacun »
: Larges rations d’eau de vie distribuées
30 : Soupe renversée
32 : Destruction d’un canon abandonné
33 : Vue d’autobus
37 : Avion se posant près des batteries pour les renseigner
38 : Allemand brûlant 800 de leurs morts debout dos à dos « pour ne pas les laisser sur le terrain après leur fuite »
: « Les Allemands ont empoisonné tous les puits en jetant des bêtes mortes, des entrailles et des détritus de toutes sortes »
39 : Après la bataille de La Marne, maisons pillées, boîtes aux lettres défoncées, animaux dépecés, saleté
40 : Il pille une école et se ravitaille en papier
: Harangue du colonel sur les exactions de l’ennemi
: Million de cartouches allemandes abandonnées
41 : Faim
: Ferment de mutinerie, révolte due à la fatigue et la faim (vap 100)
47 : Brûle des meules de paille pour éclairer la plaine
49 : Drapeaux blancs pièges d’où abattage des allemands qui veulent se rendre
: Echappe à quelques centimètres à un éclat d’obus qui casse son fusil, chance
50 : Brosse d’arme utilisée comme blaireau
: Opium contre la cholérine
: Fausse tranchée
51 : Allemands commandant leurs feux en français
: Se blesse sur une baïonnette de mort allemand
52 : Soldats morts noyés dans un marais
54 : Espionnite, maison dans laquelle a été trouvé un uniforme d’officier allemand, tonneau de vin piégé par un obus
: Missionné pour chercher des égarés, 5 déserteurs fusillés au 254e RI
: Volets décrochés utilisés comme brancards
: Blague à tabac faite dans un sac allemand
: Bombardement surnommé l’angelus
55 : Vue pittoresque des cuisines de La Neuville « On dirait un pays lacustre habité par des indiens »
: Impressionnant combat aérien (victorieux)
: « J’ai abandonné ma toile de tente boche qui m’avait rendu de grands services depuis un mois » et ramasse et garde un revolver allemand
: Maisons pillées et inscription allemande sur une porte « maison pillée par les Français »
61 : Assainissement des lieux, enterrement des chevaux et des vaches, 200 kg de chaux
62 : Tranchée anglaise, bien faite, cuisine hygiénique avec filtration, surnom de cagnas
63 : Tireurs d’élite
: Guerre des mines (Aisne, 23 octobre) ?
: Comment on enterre un cheval dans le no man’s land
64 : Effet de grenade
65 : Machette de tirailleurs
: But de patrouille : Ramener un prisonnier, un casque, une patte d’épaule et reconnaître une nouvelle tranchée allemande (dimensions, contenu)
66 : Soldats agitant des mannequins
: Fume des feuilles de marronniers
67 : Grisé par l’attaque, fusil brûlant
68 : Fiche rouge d’évacuation
: Entend dire que les blessés prisonniers étaient achevés par les allemands
69 : Croit que sa balle dans la tête était une dum-dum
: « … sur toute la ligne [ferroviaire] les femmes françaises sont admirables et nous gâtent »
73 : Où sont les rescapés de Soupir
74 : Victuailles par la population
75 : Electroaimant pour tenter d’extraire la balle
78 : Subit une petit guerre des médecins sur le traitement à lui infliger
81 : Réveillon de 1914, menu
82 : Craint de retourner au front (vap 86 pour les camarades)
85 : Bretons ne parlant pas le français
: Tropine, gouttes dans l’œil et touche des lunettes noires
: Voit une escadre de guerre
: « En ce moment le Dépôt fabrique des pelotons de robusticité, d’enraidis, de convalescents, etc…, c’est-à-dire de quoi arriver à un résultat final : chasser tout le monde dans un bataillon de marche et l’expédier aussitôt formé »
86 : Vue de Brest : « Les rues de Brest sont très bruyantes et remplies d’ivrognes et de mauvaises femmes, c’est un peu écœurant »
87 : Touche 53,10 francs d’indemnité de convalescence
89 : Fraises de Plougastel-Daoulas générant 1 million de revenus
91 : Revoit un ancien blessé de 1914, déformé et vieilli
93 : Mutinerie au Dépôt (vap 100)
: Vaguemestre, il touche une bicyclette Aiglon
95 : Activité du vaguemestre (partie à rapprocher du sergent-vaguemestre Félix Braud)
96 : Signaux optiques
: Maison de Messimy à Pérouges
: Remise des drapeaux des 401ème et 402ème R.I. nouvellement créés
100 : Lutte contre les puces (vap 138)
: « Une infirmière suisse qui se trouvait dans un train de boches a lancé sur le quai une carte avec ces mots : « Salut aux Français, glorieux vaincus de la grande guerre »
101 : Accident de train à la gare de Valbonne, 3 tués et un blessé
: Tribune de Genève germanophile pour voir qualifié « 157ème Bon d’embusqués »
103 : Revient sur la durée de la guerre et rappelle, le 27 août 1915, qu’il avait écrit : « que la guerre ne peut pas durer encore un an car il n’y aurait plus de combattants vivants ». Plus lucide, il y revient page 114 : « Voilà plus de quatorze mois que la guerre dure et nous constatons chacun avec un sentiment mêlé de déception et d’étonnement que, contrairement à ce que nous espérions quelques mois avant, les événements ne laissent nullement prévoir une fin prochaine »
105 : Censure qui « fonctionne dur ; il est interdit d’écrire d’autres détails que ceux concernant la santé ». Fait passer ses lettres directement par un ami. Vaguemestre, armée cycliste de facteurs (vap 139)
: « Je trouve que les femmes ont un air bien gavroche et que la guerre ne les attriste pas toutes »
107 : Sur le sentiment d’être perdu dans un océan d’hommes : « On vit côte à côte sans se connaître »
: Envie les prisonniers : « Quelques prisonniers allemands reviennent par petits paquets et ils ont l’air joyeux d’en être quittes à si bon compte »
109 : Vaguemestre en première ligne : « À mon tour d’être témoin de cet horizon nouveau »
110 : 400 sur 600 lettres retournées avec la mention « disparu » ou « évacué » (vap 113 : « Nous avons rendu aux T. et P. pendant ces deux jours plus de trois mille lettres et environ douze sacs de colis »
111 : Noms « belliqueux » de canons de marine : « Revanche » et « Tonnerre de Brest »
112 : Vision surréaliste d’un cheval mort avec une pancarte Kamarad !
116 : Achète un rasoir pour 6,50 frs
118 : Comme vaguemestre ne veut plus annoncer les morts
119 : Gal, en fait colonel Gratier, très antipathique
121 : Noyé par accident
122 : Doit se raser, sinon 8 jours d’arrêt et suppression de permission : « Il paraît que la victoire dépend de notre coupe de cheveux »
123 : Chambre à gaz
125 : Philosophe
130 : En Alsace, le 6 février 1916 : « Pas un coup de canon, c‘est le pays rêvé pour faire la guerre »
133 : Incident avec des gendarmes au sujet de la lumière
135 : Mauvaise réputation du 111e RI d’Antibes, liée aux méditerranéens (« les gens du midi et les gens du nord ne s’accordent pas très bien ») et au comportement à Verdun (bois de Chippy et Malancourt) (vap 136, 140 et 141)
: Sur la durée de la guerre, Poincaré prédit le 11 avril 1916 « une guerre encore longue avec notre succès final »
136 : Durée de la guerre dans la Gazette des Ardennes, allemands résolus à la poursuivre encore 10 ans !
141 : Punition pour refus d’obéissance : « De mauvaises têtes se voient condamnées à la prison pour refus d’obéissance. L’ensemble est corrompu et, à un rassemblement où le Comt Bénier lit une circulaire qu’il veut faire terminer par le chant de la Marseillaise, ses hommes répondent par un chanson comique »
: Alsaciens qualifiés de boches car portrait du Kaiser, que Mouton a brûlé en partant !
143 : Écrit son courrier sur une borne frontière
: Voit la pierre gravée près de Petit-Croix sur le lieu de la chute de Pégoud
144 : Marchal survolant Berlin et lançant des proclamations
: Théâtre de verdure de Fraize (vap 145)
145 : Homme puni cassé de son grade par un général pour avoir fait monter une femme dans sa voiture pour lui rendre service
148 : Camp d’Arches
149 : « Verdun, c’est le crible géant de notre armée »
153 : Tenue d’attaque composée de « deux musettes garnies de biscuits, de boîtes de singe, de chocolat, de grenades, de pétards, de fusées éclairantes, de balles, deux bidons de deux litres plein de vin, mon fusil, mon tampons à gaz et un browning »
154 : « De là-haut [fort de Vaux] les blessés boches et français descendent en se donnant le bras »
157 : Victuailles souillées immangeables, état sanitaire des hommes
: Bruit du 420 comme un train de marchandises
: Fanion du Sacré-Cœur (vap 170)
158 : Essaye de réveiller… un mort
159 : Tonne à eau bienvenue sur le front
: Flacon de Ricqlès
161 : Bottes de tranchée
162 : Entend des chants allemands de Noël
163 : Cris d’animaux comme signes d’appels
: Méprise nocturne et tirs amis
164 : Allemands en draps blancs
168 : Groupes francs
169 : Tubes explosif allemands anti barbelés type Bangalores
170 : Rend les honneurs devant la maison de Jeanne d’Arc et subterfuge pour ne pas gêner les consciences : « En passant devant la maison de Jeanne d’Arc, notre colonel ayant fait placer le drapeau en face, tout le régiment défile en rendant les honneurs. De sorte que les consciences ne sont pas froissées puisque personne ne peut dire si nous avons présenté les armes au drapeau ou à la sainte »
172 : Vue de Moyenmoutier
173 : Construit des abris sous roche au-dessus de Moyenmoutier (mai-juin 1917)
174 : Chalet Zimm à La Halte
175 : Surréalisme de la guerre dans les Vosges : « C’est incroyable la guerre dans cette région et quand on a vu Verdun on croit rêver »
: Observateur ayant un tableau très détaillé des points dangereux à surveiller
176 : Vue de la guerre des mines à La Chapelotte
177 : Mouvement révolutionnaire dans le régiment, ambiance pacifiante, liste de pétitions, mutins, répression, rébellion avortée « Nous sommes redevenu doux comme des agneaux qu’on mène à la boucherie »
181 : Bataille + orage : « On croirait la fin du monde »
183 : Croup
184 : Mariage
190 : Déclaré inapte à une visite dentaire pour Salonique
192 : Compare la cote 344 (Verdun) à un plateau volcanique
195 : Cinéma de la Citadelle
196 : Soldat gazé en déféquant
: Horreur
: Section de discipline, difficulté du commandement
: Patrouille avec des draps blancs
: Homme à cheval sur son fusil dans un tranchée pleine d’eau
198 : Fonck
201 : Tranchée Clemenceau
202 : Condé, vrai village africain
203 : Arabes paresseux
206 : Aliments et boissons jetés à cause de la souillure de l’Ypérite
: Homme non atteint par les gaz car ivre
216 : Entend des cris de joie allemands à l’annonce des victoires du printemps 1918
217 : Match de foot
226 : 2ème citation qui lui vaut une étoile blanche et 2 jours de plus de convalescence
228 : Croix de guerre dessinée sur une statue au bras cassé à Château-Thierry
230 : Stout
231 : Grippe espagnole
: Humilie en paroles des prisonniers allemands
232 : 11 novembre, (vécu à Deinze en Belgique) joie calme et sage
234 : Famille belge flamande de 21 enfants, qui lui font penser aux mœurs bretonnes
235 : Paperasserie (vap 237, la maudit)
237 : Programme Deschamps pour la démobilisation des classes d’âge
: Homme ivre voulant « tuer un chinois »
: Evoque « trois jeunes filles d’ailleurs sérieuses et qui prennent part à nos discussion philosophiques sur la femme du siècle »
241 : Vue et désillusion sur le Manneken-Pis
: Pyramide de canons à Givet
242 : Longuyon, plaque tournante suite aux ponts coupés sur la Meuse
243 : Se réjouit de ne pas aller en Allemagne
247 : Incidents dus à la boisson (vap 249)
Yann Prouillet, février 2026