Questel, Jean-Marie

Carnet de guerre 1914 – 1917

1. Le témoin :

Jean-Marie Questel, né à Sulniac (Morbihan) en 1880, est l’aîné d’une fratrie de 6 enfants, dans une famille de cultivateurs. Il est rappelé le 3 août comme maréchal des logis au 4e régiment d’artillerie lourde, passe au 107e RAL en novembre 1915 puis au 105e RAL en novembre 1917. Il est à l’arrière, probablement comme instructeur, d’avril 1917 à novembre 1917, puis il revient sur le théâtre des opérations de 1917 à l’Armistice, puis est démobilisé en février 1919. Il décède dans son village natal en 1959.

2. Le témoignage :

Le Carnet de guerre de Jean-Marie Questel, qui a comme sous-titre « maréchal-des-logis dans des régiments d’artillerie lourde, 22 octobre 1914 – 8 avril 1917 », a été édité par l’association Bretagne 14-18 en 2020 (80 pages). Anne-Yvonne Questel a confié ce témoignage à l’association, et la mise en page et les annotations ont été réalisées par Julien Prigent et René Richard. Le recueil est illustré de photographies, d’origine familiale et extérieure, et se termine par un intéressant dossier biographique, bien documenté, intitulé « les enfants Questel, acteurs du drame de la Grande Guerre ».

3. Analyse

Le carnet de Jean-Marie Questel représente une chronique journalière des faits et impressions survenus tout au long de son engagement jusqu’à 1917. Les mentions, d’importance inégale, sont en général courtes; elles décrivent un tir, la pénurie de munitions à la fin de 1914, un incident, l’état du moral, l’ambiance autour de la pièce dont il a la responsabilité : l’auteur est longtemps chef de pièce d’un canon de 120 appelé « le Coq ». Les mentions évoquent aussi la contre-batterie, le bilan des victimes, ou les transferts, les étapes, et les travaux qui accompagnent ces mouvements.

D’un tempérament égal, il décrit le « métier de sergent » (p.9), disant qu’il «ne faut jamais être familier, mais aimable, ferme, peu bruyant. » Ses rapports semblent sereins avec ses hommes, mais lui regrette de ne pas avoir dans son entourage un seul vrai ami (p. 27). Il évoque très tôt la guerre longue, l’ennui, le sentiment d’impuissance, ainsi le 29 décembre 1914 (p. 15) : «Inactifs toute la journée, la vie nous pèse et l’on pense au pays, aux parents, à la femme, aux enfants. Fantassins qui reviennent des tranchées, boueux jusqu’à la tête. Vie terrible pour eux et vie d’ennui pour nous. Quand viendra donc le moment de donner le coup d’épaule ? Mais rien ! Rien ! » Les pronostics sur la fin du conflit sont constants dans les conversations, ainsi en mai 1915 : « Quand finira la guerre ? On s’attend à une guerre longue, très longue. Moi, je n’espère pas m’en aller avant le mois de mai de l’année prochaine. [c.à.d. 1916]». Dans ses réflexions, l’auteur se sent plus posé, plus solide et plus résolu que ses hommes, probablement plus jeunes que lui (il a 35 ans), et il pense que c’est l’ennui qui les amollit (mai 1915, p. 25) : « Les hommes se plaignent de tout et sans raison aucune. Ils ne sont guère plus raisonnables que des enfants. Ils n’écoutent que leur ennui ; ils ne voient rien plus haut. Ils souffrent, mais ils ne savent pas souffrir. S’ils étaient chrétiens dans leur âme, dans leurs sentiments, ils auraient un point d’appui. En plus, ils n’ont pas d’idéal. » Précisons ici que J. M. Questel a une sœur religieuse, qui donne durant toute la guerre des soins aux blessés dans différents hôpitaux, et un frère et un cousin qui sont prêtres et mobilisés.

Il décrit les tirs de sa batterie lors de l’offensive de Champagne en septembre 1915, mais de ses positions successives, on ne voit pas grand-chose, le réglage est fait par avion (p. 35) : « Nous sommes sans nouvelles du travail fait par l’infanterie et le 75 à 4 km devant nous. » puis après plusieurs jours, c’est le constat d’échec (8 -11 octobre) « Pour l’attaque, c’est fini. C’est aussi le découragement, le marasme, le brouillard d’hiver qui enveloppe tout. C’est le sentiment de l’inefficacité, de la disproportion entre nos efforts et le résultat. La Bulgarie ? La Serbie ? Et Jean-Marc ! Ne serait-il pas parti là-bas ? Je crains. Et mes parents, et ma mère surtout, doivent-ils avoir la poitrine serrée à la pensée des siens dispersés au loin ! Et quelle issue surtout, quel aboutissement à tout cela ? » Il apprend peu après la mort de son frère Marc, prêtre-brancardier au 65e RI, tué devant Tahure en octobre 1915 ; il obtient ensuite des détails par un autre frère : «  Marc est parti à l’attaque à l’est de Tahure, avec 4 compagnies. Il en est revenu l’effectif de 2 compagnies. Malgré les conseils du major, lui disant que là n’était pas sa place, étant infirmier, Marc avait tenu à en être. Il était, dit le major, très emballé. Il avait dit quelque temps avant que si les boches le prenaient, ils ne l’auraient pas vivant. » Un second frère est tué à la côte au Poivre à Verdun en avril 1916.

La batterie de l’auteur est installée à Verdun le 18 février 1916 juste avant la poussée allemande, mais placée à la droite de Vaux, elle participe peu à l’effort principal (24 février « journée relativement calme dans mon secteur »). Il y a toutefois évacuation précipitée du secteur le 25, réorganisation plus au sud, et J. M. Questel restera à Verdun jusqu’à l’été ; il participera ensuite à l’offensive de la Somme en juillet et août 1916. Il quitte le front le 8 avril 1917 pour la caserne de Dôle et une période de 10 mois à l’arrière, et malgré un retour dans une unité au front en novembre 1917, c’est à ce moment qu’il arrête ses notations : (p. 65) « Et je clos ici mon carnet de front, aujourd’hui dimanche de Quasimodo, étant de garde par une journée de pluie. »

Vincent Suard juin 2021

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Banquet, Emile (1879-1944)

1. Le témoin
Emile, Léon, Philippe Banquet est né à Albi le 22 septembre 1879 dans une vieille famille de petits entrepreneurs briquetiers, sur la rive droite du Tarn, avenue de Carmaux, exploitant également quelques terres. Lorsque la guerre éclate, il est marié et a deux fils nés en 1913 et 1914. La famille est catholique. Sa femme prie pour son retour ; lui-même n’est pas dévot : il attribue la brimade d’un départ retardé en permission au fait qu’il a manqué une messe. Sa mère lui a fait faire le service militaire dans l’artillerie. En novembre 1915, il l’en remercie : sans cela, il serait dans la boue des tranchées comme les « pauvres malheureux de fantassins » qui subissent un « carnage », une « boucherie ». Il est maréchal des logis au 56e RAC, et précisément à la section des munitions dont le rôle est de ravitailler les échelons qui se trouvent eux-mêmes à 8 km derrière les batteries. Cette vie cesse en juillet 1917 lorsque la section est dissoute. On l’envoie à Carcassonne, au dépôt du 3e RAC jusqu’en janvier 1918. Il se considère alors comme un embusqué : « Aujourd’hui je suis planton de service à la gare, travail assez amusant, d’abord je n’ai rien à faire si ce n’est me trouver là, au départ et à l’arrivée des trains. […] Hier soir je suis allé voir la Cité, c’est curieux, et il y en a qui viennent de loin pour l’admirer. Enfin je me promène ! Ici on ne risque rien des obus et c’est déjà beaucoup… » (11 juillet 1917). En janvier 1918, il remonte vers le front avec le 10e RAC, « au milieu de Bretons ou Normands », « un tas d’ivrognes, ce n’est pas un c’est TOUS !! Ils sont pleins du matin au soir. Si je dois rester là je suis fichu ! » Son souhait de tomber malade se réalise et, entre permissions et stages, il arrive au 11 novembre, puis à la démobilisation le 18 janvier 1919 : « Fini le cauchemar, on dirait un beau rêve. » Pendant la guerre, sa femme et son père ont fait marcher tant bien que mal la briqueterie. « Je t’assure que si on a la joie du retour, écrivait-il le 16 novembre 1916, on saura mieux goûter la vie dont on jouissait avant sans crainte et sans arrière-pensées. » L’après-guerre est cependant assombri par la mort de son fils aîné âgé de 10 ans en 1923 et par la cessation d’activité de la briqueterie vers 1929. Emile Banquet meurt accidentellement le 17 juin 1944.
2. Le témoignage
Il a écrit régulièrement à sa femme, du 3 août 1914 au 18 janvier 1919, comme une « conversation » à laquelle Angèle répondait. Le 2 mars 1915, il annonce qu’il a dû brûler 190 lettres de sa femme car il n’avait plus la possibilité de les transporter avec lui. On apprend aussi, le 16 juillet 1915, qu’Angèle lui a envoyé le journal qu’elle tenait au début de la guerre. Mais il n’a pas été conservé. Par contre, les lettres d’Emile figurent encore dans les archives familiales de son petit-fils Dominique qui en a transcrit une large sélection qui forme un volume de 272 p. de format A4.
3. Analyse
La principale préoccupation : la fin de la guerre
Dès les premiers jours, Emile Banquet note son manque d’enthousiasme : « Je me remets peu à peu au courant de toutes ces conneries et je t’assure que je me fais des cheveux blancs en songeant à tout le travail que je vous laisse. […] Surtout ne vous inquiétez pas, je ferai mon devoir, sans plus […] Certains souhaitent aller en Allemagne ; moi je souhaite revenir parmi vous et qu’ils me fichent la paix » (8 août 1914). Il voudrait que la victoire arrive avant les grands froids. Mais « combien cela va-t-il encore durer ? » demande-t-il le 1er septembre en décrivant le champ de bataille (« des Allemands, des Français, des chevaux, viande abandonnée, tout empeste l’air »), les maisons détruites par les obus, les récoltes piétinées. Le 11 septembre, les nouvelles sont excellentes et il espère être de retour « pour le vin nouveau ». Mais, deux semaines plus tard, il craint que la guerre dure jusqu’à Noël. De nombreux événements sont perçus comme annonçant peut-être la fin. Lors de l’offensive de mars 1915, il note : « nous sommes contents de nous fatiguer, et que ça finisse », mais c’est un échec : « l’effort que l’on a fait n’a abouti qu’à faire tuer des hommes ». « Je vous assure que si on me laissait filer, je m’en irais à pied » dit-il en avril. L’entrée en guerre de l’Italie hâtera-t-elle la fin ? Dès le printemps 1915, il est effrayé par la perspective de « passer un autre hiver en guerre » et ajoute : « Je crois que vous, les femmes, serez obligées de vous révolter pour faire finir la guerre. » Ou bien, tout pourrait finir faute d’argent (6 juillet). Le 9 juillet encore : « Je crois que nous finirons tous par perdre la tête ; les généraux et le gouvernement sont unanimes à dire que la campagne durera encore un an. La paix ne serait donc signée que l’été prochain, cela nous désespère ! Surtout ces malheureux fantassins. Je crois que d’ici là quelqu’un se lassera, tout aussi bien le peuple allemand que le peuple français, ou bien il manquera de l’argent, car les dépenses sont fabuleuses. » Et le 1er décembre : « Ce que je désire, c’est la FIN, mon retour définitif, mon chez moi tranquille, vivre de mon labeur. » Le 25 février 1916 : « D’après le journal d’aujourd’hui, les Allemands ont attaqué fortement du côté de Verdun. Serait-ce le prélude d’heureux événements si l’on peut dire ? Que cela finisse enfin pour le bien de l’humanité tout entière. » Le 26 mars : « Combien de fois ai-je souhait être blessé pour pouvoir me tirer de leurs mains et courir auprès de vous. » Le 17 septembre : « Que l’on fasse la paix d’une manière ou d’une autre. Nous sommes tous des sauvages : Français, Anglais, Allemands, on devrait trouver une solution pour le bien de tous, pour l’état d’esprit général et conclure la paix. La leçon devrait nous être salutaire. Pareil fait ne devrait jamais plus se reproduire. Nous ne sommes pas des bêtes féroces et il me semble qu’en rabattant un peu d’orgueil on pourrait parvenir à s’entendre. Plus nous irons, plus nous y perdrons tous. » Le 27 janvier 1917 : « Ah ! je t’assure que si ceux qui ne veulent pas de paix sans victoire y étaient, ils en auraient bientôt soupé. » Le 30 mars : « Si on demandait son avis à chacun, tout le monde serait prêt à rentrer chez soi. » Le 11 avril, peu avant l’offensive Nivelle : « Depuis hier au soir nous entendons le bruit sourd du canon sur notre gauche et assez loin, sans doute en Champagne ; ce doivent être les préludes d’opérations ; que ça craque enfin d’un côté ou de l’autre ce ne serait pas trop tôt. Cette vie commence à peser quand on est près de la quarantaine, ce n’est plus un amusement de gosse. Celui qui n’a que vingt ans dit : « ce n’est rien à condition que je revienne », mais nous, notre vie sera à moitié flambée. » Peu après, à propos des Russes : « Du jour que la Révolution a éclaté chez eux, j’ai bien compris qu’ils allaient se retirer, que c’était pour en finir et qu’ils en avaient assez de servir de cible à canons. Quand je pense à papa qui s’en va tout seul à la terre, à son âge, je ne peux m’empêcher de pleurer ; jamais nous ne serons capables de faire ce qu’ils [les Russes] ont fait. Dire que nous sommes ici à ne rien faire et penser à eux là-bas, qui sont vieux et qui travaillent pour nous à la limite de leurs forces, je finis par ne plus pouvoir le supporter. Qu’ils en finissent bon dieu ! Qu’ils traitent d’une façon ou d’une autre. C’est toujours du monde qu’on fait tuer. » Comme beaucoup d’autres poilus, il se demande si l’on va revivre la guerre de cent ans (25 avril 1917), et il note : « Les nouvelles de la guerre ne m’intéressent que médiocrement, je ne demande qu’une seule chose, assez de guerre, LA PAIX. » Le 10 mai : « Les attaques sont à peu près arrêtées et les résultats obtenus sont minces. Nous en sommes toujours au même point, il n’y a pas de raison que cela ne dure dix ans de plus. Les journaux reparlent de paix, le congrès socialiste de Stockholm revient sur le tapis. Peut-être finira-t-on par reconnaître qu’on ne pourra rien obtenir par les armes et se décidera-t-on à de mutuelles concessions. Assez, assez de morts, assez d’infirmes et de blessés. » Le 16 mai : « Tu me dis que tout est cher. C’est naturel, personne ne cultive la terre, en temps de paix on suffisait à peine à la consommation. Dans peu de temps on manquera de tout, si seulement ça pouvait faire finir la guerre, j’en serais très heureux car il y a de quoi en avoir soupé de ce métier. […] On change nos chefs tous les jours. Si seulement on finissait par en trouver un bon, un qui soit assez fort pour en finir. Hier c’était NIVELLE, aujourd’hui c’est PÉTAIN, et demain ? »
L’ennui loin du pays
Une des caractéristiques de ce témoignage c’est la fréquente expression de l’ennui, et cela dès le début : « Je m’embête. Si au moins on était utile, qu’on nous fasse travailler ! » (14 octobre 1914). « C’est dimanche, c’est ce qu’on m’a dit, nous avons de la peine à distinguer un jour de l’autre » (27 juin 1915). « On ne fait rien, on ne voit rien, on ne sait RIEN ! » (27 juillet). Alors il demande à sa femme de lui raconter « tout ce qui se passe à la maison ». Car la guerre est l’occasion de (re)découvrir l’amour et l’affection : « Ma femme, mes enfants, mes parents, voilà ma vie, mon existence ». « Comme j’aimerais être là-bas et rentrer le soir de mon travail, prendre les enfants sur mes genoux, jouer avec eux au milieu de ceux que j’aime » : les phrases contredisant la théorie de la « brutalisation », c’est-à-dire de la transformation des soldats en brutes, sont ici fort nombreuses. La rencontre de quelques Albigeois est comme un rayon de soleil dans ces pays du Nord et de l’Est, en Lorraine où la population est hostile, en Flandre où « on a de la peine à se faire comprendre ». « Dans ma vie, précise-t-il en janvier 1916, je n’avais guère voyagé, mais je vais connaître le Nord de la France mieux que nos régions. » Mais la conclusion est nette : « Je t’assure qu’aucun des pays où je suis passé ne vaut le nôtre. »
Des ennemis variés
Les Allemands sont, au début, considérés comme les auteurs d’atrocités, « une race de sauvages », et les expressions de « cochons » et de « brutes immondes » reviennent au vu des destructions opérées lors de leur repli de mars 1917. Entre temps, n’étant pas en contact avec eux, il en avait peu parlé, mais il avait éprouvé des sentiments de compassion devant des rangées de tombes (en janvier 1916) : « une simple croix et comme mention : allemand, français, tous de pauvres malheureux dont personne ne s’occupera ». La condamnation des « responsables de la guerre » est totale et fréquente, mais sans préciser leur nationalité. Le gouvernement français est critiqué, ainsi que les officiers au comportement personnel honteux et qui « embêtent » les hommes en leur faisant faire des « conneries » absurdes : « Même si c’est plus fatigant, ce serait plus lucratif de faire des briques ou des tuiles à treize francs le cent, cela me ferait en tout cas plus plaisir que de faire le pitre par ici. » Les embusqués, « pleins de vie et de santé », forment une autre catégorie d’ennemis : ils font la noce à Paris en criant « jusqu’au bout ! », mais « qu’ils y viennent un peu, patauger dans la boue jusqu’au ventre », « et l’infanterie, le génie, ceux qui sont aux premières lignes, à la veille de claquer à tout moment… c’est affreux ». « Il ne reste que les couillons… Les ouvriers métallurgistes sont à l’usine, les mineurs à la mine. Que reste-t-il ? le petit propriétaire, l’agriculteur, les enseignants laïques. » Le bourrage de crâne, enfin, est dénoncé dès juillet 1915 : « On nous tient le bec hors de l’eau par des mensonges. » Et le 8 décembre : « Nous ne croyons plus un mot de ce que racontent les journaux. »
Photo d’Emile Banquet et de sa femme dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 47.

RC

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Bussillet, Henri (Bussi-Taillefer, Henri) (1882-1968)

1. Le témoin

Le docteur Henri Bussillet, alias Henri Bussi-Taillefer n’est pas un inconnu dès avant la guerre. Grand amateur de photographie, qu’il pratique autant en artiste qu’en ethnographe, il est ami de Louis Lumière et va exercer son art entre 1900 et 1910 dans les Alpes, où il est l’un des premiers à faire des autochromes ce, dès 1910. Universellement curieux, y compris en zoologie, il laisse ainsi nombre de collections, de notes et de témoignages de ses découvertes alpines au début du siècle, ainsi que plusieurs ouvrages sur la médecine et la montagne. Le 31 juillet 1914, alors qu’il exerce dans un hôpital de Lyon, il reçoit un télégramme lui intimant de rejoindre la caserne Aubry de Bourg-en-Bresse afin de prendre en compte une ambulance du 23e RI, le « régiment des photographes ». Le 2 août, le terminus ferroviaire échoue dans les Vosges, à Cornimont, pour le regroupement, et il pénètre en vainqueur en Alsace où il participe à la libération de Mulhouse. S’il voit quelques combats, il a fort peu d’activité et se trouve étonné de devoir abandonner la ville quelques jours plus tard. Il y revient pour une seconde libération tout aussi éphémère avant de passer les cols vosgiens dans une retraite plus qu’une déroute. Là commence un nouveau chapitre, celui de la défense des derniers contreforts des Vosges. Il installe pour sa part son ambulance à Saint-Léonard et vit les rudes journées dans ce secteur jusqu’à ce que la décision appartienne finalement aux Français le 12 septembre. Après un séjour à Mandray, il apprend la retraite allemande à l’hôpital de Fraize, participe à la liesse populaire et entre dans Saint-Dié libérée sous les honneurs. La guerre changeant de visage, il abandonne, le 14, ses souvenirs sur les pentes de l’Ormont, à la veille de la cristallisation qui verra le 23ème souffrir d’autres affres sur le sommet de la Fontenelle. Henri Bussillet décède en 1968.

2. Le témoignage

Les campagnes de Mulhouse et les combats dans les Vosges. 7 août – 14 septembre 1914. Notes recueillies par un aide Major du 23e d’infanterie, Dr Bussi-Taillefer, Niort, Imprimerie Nicolas (Niort), 1965, 122 pages

Hélas trop courts et trop lointains (Bussi-Taillefer met en forme ses notes à une date inconnue après la deuxième guerre mondiale), les souvenirs de ce médecin aide major du 23e RI forment toutefois un intéressant complétif des ouvrages sur ce régiment (voir Jean de Langenhager, André Maillet, Joseph Saint-Pierre, Claude-Marie Boucaud (propos recueillis par Jean-Yves Dana), Charles Aguetant, Louis de Corcelles ou le colonel Delorme) mais surtout des souvenirs de Frantz Adam à qui il est à associer intimement. L’ouvrage est constitué d’une succession de tableaux, parfois surréalistes tels ceux de la vision des deux séjours mulhousiens ou impressionnants comme la longue colonne hippomobile de « toutes les armes » abandonnant l’Alsace (page 49). Revenant comme une litanie est la description filigranée de l’incurie des services de santé dans les batailles des frontières où l’auteur confesse à demi-mot s’ennuyer, le 30 août, en pleine bataille des frontières : « Tout le groupe, ainsi que les deux autres médecins du 23e, demeurent en cet endroit sans avoir rien à faire et nous commençons à nous ennuyer (…) » (page 69). Plus loin, Bussi-Taillefer y revient : « Nous sommes trois médecins, sans compter le Médecin-Chef ; nous ne demandons qu’à travailler et à être utiles » (page 71) et enfonce le clou le 5 septembre : « Pour nous, nous attendons, nous n’avons rien de mieux à faire » (page 104). Bussy-Taillefer nous révèle également que les mythifiés « Taxis de la Marne » ont été précédés des « Taxis des Vosges » : « Sur le soir, [du 31 août 1914] a lieu une autre attaque par une section importante de chasseurs à pied venue de Chambéry en taxis. La même erreur ayant été commise, la même charge à la baïonnette, le même résultat imparfait en découle et nos si braves Diables Bleus sont rembarqués, quelques heures après, dans les mêmes voitures, écharpés en première » (page 78). Est-il un bon témoin ? Il est trop peu descriptif et son témoignage est trop ténu pour l’affirmer. En effet, il dit avoir « vu près de la rivière, deux hommes unis entre eux, appliquées l’un contre l’autre, s’étant tués mutuellement à coups de baïonnettes » (page 85) et rapporte les évocations des hommes de l’usage de balles dum-dum, ou, pour le moins, « quelqu’un du groupe, qui présente un cerveau plus calme, dit en toute simplicité qu’il ne s’agit vraisemblablement que de balles retournées » (page 103). Dernière antienne quand, « enfiévrés par la vinasse, par le questch (sic) ou le kirch, les militaires ont fait merveille et repris le col » (page 117). Enfin, la vue de l’ennemi, certes par procuration – celle d’un occupé – est rapportée d’une manière pour le moins « imagée » : « …Monsieur le Major, poursuit-il avec une fureur concentrée…, je les ai vus, ils sont venus ici… Eh bien ! Monsieur le Major, je n’ai jamais rencontré de goinfres pareils et pas davantage, s’il vous plaît, de gens qui sortent des merdes aussi phénoménales, plus grosses que mon bras, je vous en réponds ! …Je ne saurais trop vous le redire, ce sont des têtes de cochons ! » (page 96). Au final, ce court opuscule de souvenirs, non iconographié et couvrant la petite période du 31 juillet au 14 septembre 1914 reste référentiel pour l’étude des combats d’Alsace et des Vosges.

Liste des communes citées (date – page) :

1914 : Bourg-en-Bresse (31 juillet – 7-14), Cornimont (2-6 août – 15-16), Kruth, Thann (7-8 août – 17-20), Mulhouse (8-9 août – 21-34), Lutterbach, couvent d’Olenberg (9-10 août – 34-42), Einsbrücke, Roppe (10-11 août – 43-55), Schweigenhausen, Burschweiler, Pfastatt (16-28 août – 56-63), La Schlucht, Gérardmer, Saint-Léonard (auberge du Saumon) (30 août – 1er septembre – 65-82), Mandray (1er-2 septembre – 82-108), Clefcy, Fraize (2-12 septembre – 108-113), col des Journaux, le Chipal (12 septembre – 114-116), Laveline (13 septembre – 117-118), Saint-Dié, Ormont (14 septembre – 118-119).

Yann Prouillet, Crid 14-18, septembre 2011

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Grison, Pierre (1889-1977)

1. Le témoin

Fils d’un ingénieur de compagnie de chemin de fer, Pierre Grison est né à Paris le 15 mai 1889. Il est l’aîné de quatre garçons dont trois feront la guerre de 14, l’un étant tué dans la Somme en novembre 1916. Son enfance se déroule en Touraine et dans l’Orléanais. Brillantes études classiques au collège Saint Grégoire de Tours : il va parsemer ses carnets de citations latines et grecques ; au front, il va lire Aristophane « pour passer le temps ». Famille très pieuse et patriote. Il souhaitera la victoire totale et non une paix de compromis (mais ces questions occupent peu de place dans le témoignage). Il prépare Polytechnique à l’école Sainte Geneviève de la rue des Postes à Paris, mais échoue. Il s’engage en 1910 dans l’artillerie. Il est nommé sous-lieutenant le 2 août 1914 (au 20e RAC de Poitiers), lieutenant le 4 avril 1916. Après la guerre, il poursuit sa carrière dans l’armée. Décédé en 1977, il avait demandé pour ses obsèques la même simplicité que celle du temps de guerre, avec une messe exclusivement en latin.

2. Le témoignage

Pierre Grison a rempli au jour le jour 6 petits carnets, au crayon, qu’il a ensuite recopiés et complétés à la plume. L’édition a été préparée par son fils Marc : Pierre Grison, La Grande Guerre d’un lieutenant d’artillerie, Carnets de guerre de 1914 à 1919, préface de Guy Pédroncini, Paris, L’Harmattan, 1999, 294 p., croquis, cahier photo, index des noms de personnes. Les notes quotidiennes sont très brèves, sans développement, par exemple : « Je reste à la batterie. Beau temps. » ou « Je vais à l’observatoire. Le téléphone ne marche pas. » L’ouvrage se prête mal à une lecture suivie, mais l’historien peut y glaner des informations.

3. Analyse

D’abord dans l’ordre chronologique :

Le départ se fait dans l’enthousiasme et les illusions. Un officier d’état-major affirme que « l’artillerie allemande n’existe pas devant nos 75 ». En août et septembre, ce ne sont que marches dans tous les sens, on s’empêtre, on se dépêtre ; les hommes sont éreintés ; les chevaux, exténués, « crèvent comme des mouches ». Les services sont en débandade, on se perd. Le 12 septembre, Pierre Grison note : « Je n’ai encore rien vu de plus démoralisant que cette marche. » Le 5 octobre, il signale de nombreux cas de typhoïde. Durant l’hiver, son régiment se trouve près d’Ypres et des Anglais. Le 23 décembre, trois officiers d’artillerie passent la journée dans les tranchées. L’un « siffle des airs allemands dans un poste d’écoute. Les Boches lui répondent. » En Artois, au printemps, le 20e occupe le secteur bien connu de Louis Barthas : Ablain, Barlin, La Bassée, le Fond de Buval… Puis Pierre Grison croit mourir d’ennui au cours d’une « période de tir sur avions invisibles ». En octobre 1915, il obtient déjà sa deuxième permission. En décembre, toujours en Artois, il signale les fortes pluies mais ne dit rien des fraternisations ; soit il n’a pas vu ce que faisaient les fantassins des deux camps, contraints de sortir des tranchées pour ne pas se noyer, soit il n’a pas voulu en parler. Le régiment est à la cote 304 et au Mort-Homme (mars-mai 1916), en Champagne (mai-septembre), dans la Somme (fin 1916). De mars à novembre 1917, P. Grison se considère comme « embusqué », instructeur à l’école de Fontainebleau, puis stagiaire à Arcis-sur-Aube. Au 118e régiment d’artillerie lourde, le voici en Belgique, dans la Somme en avril 1918 au moment où la retraite s’accompagne de beaucoup de désorganisation, puis à Verdun, et dans l’Aisne où la pression ennemie oblige à tirer d’une façon que les professeurs d’Arcis ne trouveraient guère orthodoxe (p. 234). Du côté de Laffaux, Grison parcourt les paysages photographiés par Berthelé : Fruty, Vauxrains, Allemant. Puis c’est le 11 novembre. Il trouve que « les conditions de l’armistice sont terribles pour les Boches » ; les journaux parlent de la rive gauche du Rhin : « L’appétit vient en mangeant » ; la paix de Wilson recèle des « nuées » (p. 256), et P. Grison ne croit guère en la Société des Nations.

Le livre renseigne aussi sur la guerre des artilleurs :

Il est clair qu’ils ne connaissent pas les souffrances des fantassins. Si Grison tombe dans un trou d’obus plein d’eau, c’est un accident (p. 131). Certes, les risques existent. Des camarades sont blessés ou tués. Il est lui-même enterré par un obus, mais il s’en sort sans mal. Un grave danger, signalé à plusieurs reprises est l’éclatement du canon (p. 70, 75, 163). Les fantassins parlent souvent des pertes occasionnées par des tirs trop courts de l’artillerie amie. Ici, ils sont reconnus par un artilleur (p. 53, 116). On apprend ce qu’est un tir de superposition (tir de plusieurs unités concentré sur un même objectif, p. 120) ; le rôle des plaquettes (pour donner à l’obus une trajectoire plus courbe, p. 43) ; le calcul de « la hausse du jour » qui doit tenir compte du vent, de la température, de l’humidité, p. 121). Les lignes téléphoniques sont souvent coupées ; on utilise le canon contre les réseaux de fil de fer (le 10 juillet 1916, 300 coups dans la matinée pour faire une brèche, puis 200 coups l’après-midi, p. 116). On apprend aussi que le nouveau canon Pd7 « ne vaut rien », surtout comparé au bon vieux 75.

Rémy Cazals, juin 2011

 

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Kahn, André (1888- ?)

1. Le témoin
Né le 26 septembre 1888, André Kahn est avocat avant la guerre. Intellectuel d’origine bourgeoise, il est défini dans la préface comme un poète et un peintre, politiquement fluctuant, moderniste et conservateur, fervent à la fois d’Anatole France et de Maurice Barrès. Il est juif, et a profondément été marqué par l’Affaire Dreyfus. En 1914, il est en rupture avec sa famille, du fait de sa liaison avec une femme divorcée, déjà mère, et bientôt enceinte.

2. Le témoignage

Ce témoignage a été publié par son petit-fils, Jean-François Kahn, en 1978 sous le titre, Journal de guerre d’un Juif patriote, (Editions Jean-Claude Simoën, Paris). Il s’agit des lettres écrites par André à sa future femme, d’août 1914 à novembre 1918. L’auteur les considère comme « l’embryon » d’un véritable journal, qu’il projetait de publier après la guerre. Prisonnier dès les premiers jours de combats, rapidement libéré, il participe, tantôt dans les tranchées, tantôt au quartier général, aux principales phases de l’affrontement (Marne, Verdun, Chemin des Dames).

3. Analyse

Le 28 août 1914, il note la distance entre la guerre imaginée et la guerre réelle : « Je deviens de plus en plus pacifiste. Quand on songe à l’éclat glorieux des victoires possibles, on est « chauvin », mais quand on respire l’atmosphère du champ de bataille un immense dégoût, joint à une immense pitié, vous remplit l’âme » (p. 17).

Confronté à la violence de la bataille, il note, le 11 octobre, dans le Pas-de-Calais : « Quel air de souffrance ont les mutilés! (…) Quelques instants auparavant, c’étaient de braves soldats obstinés sous la mitraille et dédaigneux de la vie. Ce ne sont plus que des loques humaines, un peu de chair qui souffre, un peu de cerveau qui implore grâce. J’ai senti en moi une grande pitié devant leur douleur et j’ai conclu une fois encore à l’horrible bêtise de la lutte présente » (p.29)

Le 3 novembre, il se plaint de l’incertitude du lendemain : « Contre-ordre. […] Tu ne peux t’imaginer, ma mie, dans quelle perpétuelle tension nerveuse nous devons vivre. On ne sait jamais sur quel pied danser. On ignore tout du lendemain. Quand une nouvelle à peu près sûre luit à l’horizon, aussitôt une nouvelle contradictoire vient nous confondre. C’est em…merdant » (p.51-52)

Le 21, il est pris sous le bombardement allemand à Ypres : « En repassant le pont du canal de Furnes à Ypres, nous avons subi le bombardement des batteries avancées Boches (…) Moment terrible à vivre! Dans la nuit noire et froide, attendre son tour de s’élancer (car on passe un par un), sur le pont sans parapet, déjà bien abîmé par les obus, tandis que la mitraille tombe autour de nous à l’improviste, et se dire soudain que l’on peut rester là, un bout de fer dans le corps, et mourir dans la neige ou dans la boue des Flandres, loin des siens, loin de la France! Ce sont des instants dont on se souvient toujours car on a vécu en quelques secondes, le passé, le présent et l’avenir en une formidable intensité » (p.62)

Dans ce contexte pénible, la fine blessure apparaît comme une aubaine, comme il le note le 8 décembre : « Sur la route, pendant une halte, Marmoiton, notre major, a été blessé cette nuit par une balle au genou. Le veinard! Il était à un mètre de moi. Que ne m’a-t-elle touché avant lui, cette balle bienfaisante! Dire que nous en sommes arrivés à désirer une blessure pour nous permettre de fuir cet infâme pays !»

Les embusqués sont également la cible de sa colère, comme le 15 février 1915 : « Je comprends, car je l’ai éprouvé moi-même, que des hommes énervés et affaiblis par quelques mois de campagne, se laissent aller à une lassitude passagère et à un pessimisme intermittent. Je comprends, à la rigueur, qu’un ancien combattant gardé au dépôt jusqu’à la consolidation d’une blessure, ait une opinion malsaine sur le résultat final de la guerre et quelque appréhension de retourner au feu. Mais je ne saurais admettre qu’un homme solide se vante de rester à l’arrière – il devrait être honteux – et se moque de ceux qui se font tuer pour lui… » (p.105)

Une question récurrente concerne la durée de la guerre. La guerre qu’il décrit insiste, le 16 octobre 1914, sur la fixité des fronts : « Nous restons ici, avec les mêmes ordres de défendre le terrain mètre par mètre. Les Allemands sont toujours là, devant nous, immobiles et muets. Cette guerre de taupes peut durer longtemps encore » (p.31) Le 30, il poursuit cette idée : « La vie d’attente continue (…) C’est une opération délicate pour prendre une tranchée, il faut l’effort de presque un bataillon… et encore, on laisse pas mal d’hommes sur le terrain. Il vaut bien mieux attendre. C’est au plus patient que sera la victoire. Nous n’avançons que sur deux ou trois mètres (je dis bien « mètres ») par jour, qu’importe! Si de cette quasi-immobilité dépend le triomphe définitif, nous ne sommes plus à l’époque de la furia francosa! » (p. 43) Dès lors, la longueur de la guerre est au cœur de ses réflexions, comme le 22 février 1915 : « Mon avis sur la guerre? Elle sera longue, elle ne durera ni cent ans, ni même sept, mais se prolongera au moins jusqu’en novembre. Je fixe cette date car les forces financières et matérielles de tous les belligérants le permettront et que plus personne ne voudra endurer une campagne d’hiver »

Pour déterminer l’issue de la guerre, il profite de ses nouvelles fonctions d’infirmier en mars 1915 pour lire attentivement les journaux, et en particulier suivre le cours de la bourse. Ainsi, le 31 mars il écrit : « Les nouvelles sont bonnes. La rente monte fiévreusement… L’Echo déclare que les Russes progressent contre les Autrichiens. D’autre part, un communiqué télégraphique du corps d’armée annonce une grande victoire russe dans les Carpates. Bravo! ». De même, le 12 avril : « Les communiqués sont toujours excellents sur les opérations de France et de Russie… Mais pourquoi la rente baisse-t-elle progressivement chaque jour depuis une semaine et pourquoi le silence s’appesantit-il sur l’action des flottes aux Dardanelles » (p.138) Trois jours plus tard : « Rien dans l’Echo, rien dans le Matin, rien dans le Journal. Si : la dégringolade de la rente et le silence obstiné sur les opérations aux Dardanelles. Ca ne marche donc pas là-bas? Pourtant un bel article de Barrès expose clairement nos raisons pour être certains de la victoire, malgré tout » (p.141)

On lui propose alors de devenir le secrétaire d’un lieutenant officier du détail, un poste privilégié : « on n’avance jamais à plus de dix kilomètres de la ligne de feu » (p.164). Il devient ainsi « officier de l’état civil ». Son rôle est de dresser les actes de décès des soldats morts au champ d’honneur et de répondre aux demandes d’informations des parents.

Pourtant, dans « le bureau de la mort », l’ennui est tel que le front apparaît comme un échappatoire : Le 7 octobre, il écrit : « Que cette vie est misérable! Ah! Être sous la mitraille, dans le bruit caressant et le fracas terrible des obus et du canon. Vivre au milieu du danger pour bien sentir la valeur de la vie! Mais ne pas rester dans cette solitude déprimante du demi-arrière, où l’on devient fou de mâchonner toujours les mêmes idées, d’être trop seul, de sentir la folie vous étreindre, alors que l’on est là, sans défense, l’œil braqué sur un idéal lointain. » (p.193) Le 10 novembre, il ajoute : « Tu vas me gronder mais je regrette l’existence aventurière de brancardier (…) Excuse-moi, mais mon engourdissement de rond-de-cuir me dégoûte… Je suis trop près de la belle lutte, de l’ardent combat pour ne pas aimer, envier sa passionnante âpreté et je suis trop loin de l’arrière – certes avantageux – pour ne pas déplorer la monotonie de mon existence semi-guerrière… Les extrêmes seuls sont intéressants, la tranchée ou le dépôt. Ici, où je n’ai pas les émotions et les satisfactions de la tranchée et où je n’ai pas non plus les avantages du dépôt, je m’emmerde, pour parler net » (p.200)

Il redevient infirmier et rallie Verdun. Arrive la bataille de la Somme. Le 7 août 1916, il écrit : « Tu te plains de la lenteur des opérations sur la Somme… Moi aussi, je jubilerais d’abattre 30 kilomètres par jour à la poursuite des Boches et j’irais volontiers jusqu’au Rhin et même ailleurs sans un jour de repos. Mais une telle chevauchée n’est permise qu’en imagination » (p.255)

Du 17 au 27 avril 1917, voici comment il rend compte de l’offensive Nivelle : « Que penses-tu de cette offensive? Ca barde et ça marche. Dix mille prisonniers pour le premier jour et ce n’est que le commencement » (17 avril, p.269) ; « je suis trop heureux de succès de nos poilus pour gronder plus longtemps ce soir. L’offensive marche, moins vite peut-être qu’on ne l’espérait tout d’abord, mais les résultats des trois jours sont loin d’être méprisables » (18 avril, p.270) ; « Nous continuons la bataille. Ca marche toujours. Je crois que nous tenons les petits Boches. Dès que ce sera propice, nous progresserons énergiquement. J’ai le ferme espoir de me retrouver sur les rives de la Meuse pour l’hiver prochain » (19 avril, p.270) ; « L’offensive se poursuit méthodiquement. Nous allons sans doute prendre part à deux ou trois coups de butoir encore, puis ce sera le repos avec tous ses avantages tant attendus » (20 avril, p.270) ; « Tu ne sais que penser de notre offensive, moi non plus. Mais je n’hésite pas sur un point : elle est franchement ratée jusqu’à présent. Elle était faite pour la percée (…) Mais n’en concluons pas qu’elle est ratée à jamais. Nous ne sommes qu’au début du printemps. Jusqu’à l’hiver nous avons tout le temps désirable pour repousser les Boches jusqu’à la Meuse » (27 avril, p.271).

A propos des mutineries, il note le 23 mai : « Je ne crois pas à une révolution dans l’armée. Ce que t’a dit Gus, c’est que les poilus, comme après toute offensive ratée et par conséquent meurtrière, en ont plein le dos et déclarent à qui veut les entendre, qu’à l’avenir, ils ne marcheront plus. Depuis trois ans, j’ai constaté cet état d’esprit. Mais un mois après, quand il faut y aller encore, tout le monde marche comme un seul homme » (p.274)

Il part à la mi-août en stage à l’arrière pour être nommé au grade d’officier d’administration au service de santé : « ici, c’est le service militaire dans toute son horreur » (p.279). Début mai, il entame des démarches pour se placer définitivement au sein des Conseils de guerre : « Je ferai une demande prochainement pour être nommé greffier (ce qui me permettrait de passer sergent au bout de cinq ou six mois). C’est un avantage. Et de défenseur, je deviendrai complice de l’accusation. Ah! les avocats! » (7 mai 1918, pp. 297-298)

Le 21 août 1918, à propos du retour de la guerre de mouvement : « J’envie et j’admire les camarades qui traversent les vallons et les plaines sous la mitraille. Je regrette le bon temps d’autrefois. Il se passe de grandes choses en ce moment. L’héroïque poilu fabrique la victoire de la France, c’est incontestable. Il va, dans le matin clair, insensible à la souffrance, joyeux d’aller simplement. Il voit le Boche fuir ou se rendre. Il fait un acte. Il vit la guerre. »

Marty Cédric, 18.03.2010

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Collomp, Marie-Auguste (1871-1956)

1. Le témoin.

Instituteur de la classe 1891, Marie-Auguste Collomp est rappelé dans le cadre de la réserve de l’armée territoriale à l’âge de 43 ans en août 1914. D’abord mobilisé à  Aix en Provence au dépôt du 145e régiment d’infanterie territorial où il passe la fin de l’année 1914, successivement affecté à Grans puis à Pélissanne (Provence), il part retrouver son régiment en Argonne entre avril et septembre 1915, puis en Champagne, de septembre à novembre de la même année.

Marié, père de deux enfants lorsque la guerre éclate, Marie Auguste Collomp enseigne depuis plusieurs années dans le village de Montagnac dans les Alpes de Hautes-Provence, faisant office, comme c’était souvent le cas pour l’instituteur, de secrétaire de mairie. Marqué par sa formation d’enseignant, il cultive dans ses lettres comme au front, le goût de la curiosité, de la description des hommes et des lieux qu’il rencontre, celui aussi de mener convenablement avec le grade de caporal, son escouade de « pépères » dans toutes les tâches qu’elle ne manque pas d’effectuer au front ou dans son arrière immédiat.

2. Le témoignage.

Le témoignage de guerre de Marie-Auguste Collomp a été publié dans les cahiers de Haute-Provence, n° 3 à Forcalquier en 2004 sous le titre : Un instituteur provençal dans la Grande Guerre : Marie-Auguste Collomp. Lettres à Léontine, 1914-1915. On peut d’emblée souligner le sérieux avec laquelle a été menée la publication du témoignage, multiforme, de ce territorial provençal dont l’écriture n’était pas vouée, à l’origine, à trouver un large public au-delà du cercle familial. Seules les 180 lettres auraient pu être publiées, mais le choix a été fait d’y joindre notamment quelques photographies issues du même fonds (portraits, quelques clichés du front et des instituteurs au dépôt, cartes postales) et son carnet tenu de mai 1915 à avril 1916 (p. 232 – 244). Ce dernier, placé en fin de volume, mais souvent judicieusement cité à la suite des lettres correspondant à la même date, donne aux lecteurs une juste idée de ce que l’on appelle le phénomène d’autocensure, la volonté délibéré du combattant de minimiser dans le courrier du jour, le danger des situations réellement vécues.

3. Analyse.

L’ensemble des éléments du témoignage de Marie-Auguste Collomp couvre la fin de l’année 1914 et l’année 1915 et permettent de suivre l’alternance des affectations, des périodes d’attente et de travaux, puis de fortes activités de combat : dépôt, départ, intégration, premières lignes, grand repos, préparatif de l’offensive de Champagne (septembre 1915). Autant les lettres sont empreintes d’une volonté de raconter, autant les pages de son carnet dévoilent un témoignage asséché et très « factuel » des événements, essentiellement militaires. Les deux se complètent heureusement.

Le premier intérêt de ce témoignage vient du fait qu’il émane d’un instituteur, habitué aux travaux d’écriture, et qui aime à « tourner » ses lettres, ce qui rend leur lecture très agréable, et très instructive.

Le deuxième intérêt vient de la chronologie : les premiers lettres sont expédiées du dépôt d’Aix et nous renseignent sur cette vie d’avant le front, parmi ses territoriaux provençaux qui se connaissent bien et voient encore la guerre de loin, même si elle occupe une grande partie de leurs conversations. Un second lot de lettres correspond à celles adressées à sa femme depuis l’Argonne, entre avril et août 1915. Il ne cache pas les épisodes guerriers, l’ennui, la vie de terrassier, et tente en parallèle et dans la mesure du possible, de donner des détails sur sa situation, ses sentiments, son entourage. Mais l’autocensure est lisible sans chaque lettre  d’autant que les pages de son carnet personnel mis en parallèle, révèlent les non-dits : la pluie, le froid, les alertes, les bombardements qui tuent régulièrement, les blessés en continu. Ce n’est d’ailleurs que dans des lettres écrites plus tard, au repos, qu’il dévoile à son épouse les dangers qu’il a pu traverser.

Tout au longde sa correspondance, Marie Collomp ne manque pas de donner des nouvelles des Montagnacais, et des hommes des villages d’alentours, à la manière de ce que l’on peut lire dans les cahiers du caporal audois Louis Barthas et de ses Peyriacois. La solidarité entre ses hommes issus du même terroir se lie à travers le partage des colis, les commissions que les uns et les autres font pour le groupe lorsqu’ils partent en permission, les lettres renvoyées à l’un d’entre eux lorsqu’il a été évacué (p. 161). Cette « petite patrie » des connaissances, outre qu’elle construit l’identité du combattant et réconforte son moral alors qu’il se trouve loin de ses bases, permet également de fonder un lien solide avec les siens restés au « pays », par le biais de connaissances communes, et ainsi sans doute se rapprocher malgré l’éloignement qui sépare (« je ne sais pas trop quoi te dire. Cependant je vais causer un moment avec toi », p. 163).

Curieux de tout et de tous ceux qu’il rencontre, des paysages dans lequel il évolue, M. A. Collomp en profite pour glisser quelques analyses personnelles. Evoquant les fermes de la Marne : « Tandis que chez nous on souhaite la fin de la guerre, ici on veut la victoire à tout prix » (p. 175). Car la fin de la guerre est rapidement attendue, mais toutes les anticipations s’avèrent illusoires, malgré la ferme croyance (plus liée à de l’auto persuasion qu’à un esprit critique émoussé) en quelques rumeurs anciennes ou nouvelles qui disent l’effondrement de l’Allemagne ou la valeur de l’armée française et de sa prochaine victoire.

Enfin, plusieurs éléments dans son témoignage intéresse l’historien soucieux en particulier  d’écrire l’histoire de la Grande Guerre à partir des comportements et des pratiques  sociales: cette insistance à vouloir comprendre pourquoi les territoriaux restent mobilisés dans des régiments d’active après plusieurs mois et la volonté d’écrire aux autorités, civils et militaires comme aux associations de métiers (les instituteurs) (p. 177), de mener une campagne collective qui, juste et appuyée sur le droit, partirait de l’arrière (p. 201) ; ce moral qui flanche à l’arrivée de l’hiver 1915-1916 alors que le sens de la guerre échappe de plus en plus aux hommes confrontés aux corvées et autres revues, et à la mort des camarades (celle en particulier du premier cercle) ; ce glissement enfin, d’une guerre d’abord perçue comme extra – ordinaire, qui devient par la force des choses, une école de débrouille et de routine où les tâches se succèdent, évitant finalement l’ennui total qui résumera les journées de mobilisation de Marie-Auguste à Troyes, loin du front, à partir de novembre 1915.

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