Thérèse Darras, née le 6 novembre 1883 à Villers-Saint-Frambourg (Oise), dirigeait avec son mari Paul Danré la grosse ferme de Puiseux, à peu de distance du département de l’Aisne. Cette ferme, qui appartenait au couple, comptait une cinquantaine de domestiques pour s’occuper des champs et d’un cheptel important et varié. Son mari mobilisé, Thérèse resta à Puiseux avec ses quatre enfants pour essayer de défendre son bien. Elle écrivit au jour le jour, du 1er septembre 1914 au 2 avril 1915, témoignant de sentiments patriotiques et catholiques.
Les Allemands apparurent le 1er septembre, dans leur marche vers Paris, mais cela n’interrompit point les moissons. Thérèse pensait avec inquiétude à son mari et à ses parents, et plaçait sa confiance dans la protection divine. Ainsi, le 10 septembre : « Je suis dans l’anxiété. J’ai peur de me trouver en pleine bataille ; mais j’ai confiance en Dieu, je lui recommande toute ma maisonnée. Il la protègera comme il l’a fait jusqu’ici. » Parmi les Allemands, certains sont brutaux et pillards ; d’autres plus sympathiques. Plusieurs parlent français. Les Français reviennent le 13 septembre, dans le prolongement de la victoire de la Marne. La ferme se trouve alors au cœur des combats. Les blessés et les enfants sont mis à l’abri dans les carrières proches : « Toujours dans l’isolement ! Quelle épreuve ! Nous logeons toujours dans la carrière. Le soir, nous mettons nos matelas sur la paille et nous nous y étendons tout habillés. Des moutons sont à côté de nous, enfermés derrière les claies ; nous avons aussi une vache de peur qu’on nous la prenne. » Thérèse participe aux soins des blessés, en ayant pris des leçons auprès des soldats eux-mêmes, puis d’un major.
À partir du 20 septembre, la ferme reste aux mains des Allemands, mais le front est trop proche et il faut évacuer, vers Nampcel. La cohabitation avec les Allemands est supportable : ils distribuent du café, du sucre, du sel, de la viande de cheval ; on peut se procurer du pain. On peut aussi discuter avec eux, même si c’est pour que chacun affirme le droit de sa patrie. Ainsi cet Allemand, qui s’en va et dit au revoir aux enfants, ajoute : « Ces petits vont dire encore des cochons d’Allemands. » Ou bien, lorsque le petit Lucien est monté sur les épaules d’un Allemand, que réussira-t-on à lui faire crier : « Vive la France » ou « Vive l’Allemagne » ou « Vive la France et l’Allemagne » ? Thérèse est également capable d’observer, le 31 janvier 1915, par exemple, que les Allemands sont tristes de repartir vers les tranchées. Elle n’est pas dénuée d’humour lorsque, les femmes étant conduites à la messe par un soldat, elles lui demandent s’il est catholique. Sur sa réponse : « protestant, ajoutant pour s’excuser que ce n’était pas sa faute », elles décident « de prier pour sa conversion » (3 novembre 1914).
Thérèse et ses enfants sont évacués très tôt (le 15 mars 1915) vers la Suisse où ils arrivent le 17 mars, opposant l’accueil chaleureux reçu dans le pays neutre à celui, « glacial » de la France à Évian. Mais c’est beaucoup mieux en Lot-et-Garonne, dernière étape avant les retrouvailles familiales dans la région parisienne et la clôture du journal personnel. En France, Thérèse a pu recevoir une citation à l’ordre de la VIe armée pour les soins donnés aux blessés.
Rémy Cazals
*« Mémoires de Thérèse Danré », présentées par Robert Attal et Denis Rolland, dans Mémoires du Soissonnais, 1999-2001, p. 125-157, illustrations.
Chauvet, Félix (1860-1926)
1. Le témoin
Félix, Louis, Amédée Chauvet est né en 1860 à Paris, de François Chauvet et de Marie Louise Deffauchaux, tous deux aubergistes à Bailly (Oise). A 21 ans, il travaille dans l’entreprise familiale et se marie à Jeanne Sophie Senez, née à Ribécourt (Oise). Trois enfants, Charlotte Hélène, dite Louise, Maxime Félix, dit Lucien et Félix Léon, dit Louis, naîtront de cette union. En 1883, il demeure à Paris, puis revient dans l’Oise, à Ribécourt en 1911, à Dreslincourt, puis à Passel, dans la maison de sa mère, décédé en 1911. C’est là que la guerre trouve Félix et Marie. Ils vivent également avec la belle-mère de Félix, avec laquelle il a des relations manifestement conflictuelles tant elle semble vivre « pour ainsi dire en dehors des évènements » (page 46). En 1917, à une date non précisée, ils sont évacués de Passel et leur maison est entièrement détruite par les combats de 1918. Vivant sous régime d’occupé, il n’apprend que très tardivement que son plus jeune fils Léon a été tué à Saint-Thierry, près de Reims, le 19 septembre 1914. Il sera et ramené au caveau de Passel en 1921. Lucien, prisonnier, survivra au conflit et Louise assistera sa mère dans la maison familiale jusqu’à sa mort. Un temps conseiller municipal, Félix est déclaré comme rentier au moment de son décès. Etant devenu sourd, il meurt le 2 décembre 1926, happé par un train qu’il n’avait pas entendu au passage à niveau de Ribécourt. Son épouse lui survit jusqu’en 1952, année de sa mort dans sa 90e année.
2. Le témoignage
Chauvet, Félix, Mémento de guerre de M. Félix Chauvet. Journal d’un habitant de Passel pendant l’occupation allemande, Chiry-Ourscamp, Patrimoine de la Grande Guerre, 2011, 140 pages.
Félix Chauvet, qui habite une grande maison dans le petit village de Passel, débute un journal de guerre le samedi 12 août 1916, au « 738e jour de guerre, 708e jour de l’invasion allemande », sous forme de « mémento de la guerre en souvenir de [s]es enfants »
(page 6). Il pense écrire peu de temps, toujours confiant d’une libération prochaine, malgré deux ans de guerre déjà : « En commençant ces pages, j’avais dans l’idée que je ne les ferais pas bien longtemps. Un peu de supputation chez moi. Je me disais à ce moment-là que je voulais faire un recueil des évènements de la guerre si, le cas échéant, elle devait se terminer bien vite » (page 29). De fait, la durée de la guerre comme le bruit du canon seront les préoccupations récurrentes de son récit. Il se raccroche ainsi à n’importe quel signe qui pourrait être annonciateur de la réduction de sa peine : l’arrêt du travail de la terre par les soldats (page 62), la réquisition des vaches (pages 63 et 65), ou même les prédications de madame de Thèbes (pages 128 et 137). Le village, proche de
Noyon, est donc sous l’occupation allemande depuis plusieurs mois et sous la menace d’un front qui se situe à moins de dix kilomètres. D’ailleurs, il revient sur les mois précédents, formant ainsi une rapide histoire de Passel de 1914 à 1916. Il termine son récit après 175 journées le 2 février 1917, sans expliquer cette interruption. Madame Jasmine Party, épouse de Henri Mills, arrière petit-fils de Louis Chauvet évoque juste une évacuation sur Noyon « peu après la fin de ce journal » (page 138).
3. Analyse
Assez ténu, le regard de Félix Chauvet ne diffère pas fondamentalement des témoignages de civils occupés, entre claustration, espoir mais aussi menace d’un front trop proche, et brimades (celle d’un « interprète » chargé des basses œuvres de l’exhaustion de Passel occupée). Ainsi, il résiste, cache les pommes de terre puis « tout ce que nous jugeons utile » dans des trous dans le jardin, ou le bûcher, les outils (pages 42 et 48), etc. Pourtant, le côtoiement des Allemands, qu’il héberge, officiers et ordonnances, à la maison, ne lui pose pas de problème insurmontable. Il a fini par apprendre quelques rudiments de langage (page 13), s’en accommode et recherche par fois même la compagnie de l’occupant, tant il manque d’un interlocuteur pour converser. Est-ce une raison supplémentaire de la tenue de son journal ? A l’instar de Clémence Martin-Froment [1], qui elle sera inquiété pour se motif après-guerre, il dit avec honnêteté, parlant des Allemands : « Il y en a parmi eux qui sont bons et qui vivent avec nous sans haine ou du moins, ils ne le font pas voir » (page 101). En tous cas, il semble que les relations très tendues avec les deux femmes qui partagent sa vie dans la maison familiale génèrent chez lui un manque de vie sociale qu’il tente de combler par ces pages. Il dénonce à plusieurs reprises l’absence de solidarité entres les habitants de Passel (pages 42 et 130). Aussi, il a une certaine compassion, notamment à l’endroit des filles-mères d’enfants allemands (page 95 et 126). Il analyse ainsi leur situation : « Il me semble qu’elles ont droit à de l’indulgence car par ces temps que nous vivons, la plupart de ces femmes n’ont succombé que par le besoin. Alors, il arrive ce qui est arrivé. C’est qu’en échange d’un peu de bien être que les soldats leur donnaient, elles accordaient leur faveur. Quand il faut vivre constamment depuis deux ans et plus, avec des hommes qui, de leur côté, sont heureux de rencontrer de la sympathie, il est, ou il doit être difficile de se garantir contre ces évènements et, si beaucoup sont restées sages, c’est qu’elles avaient des parent pour les protéger » (page 102).
Yann Prouillet, janvier 2013
[1] Voir dans le présent dictionnaire sa notice in http://www.crid1418.org/temoins/2011/09/26/martin-froment-clemence-1885-1960/.
Toison, Léon (1841-1924)
Né à Courteau, près de Château-Thierry (Aisne), le 17 avril 1841, Léon Toison resta fidèle aux activités viticoles de sa famille. Marié en 1868, il eut sept enfants. Il avait 77 ans lorsqu’il écrivit quelques pages sur les terribles journées du 1er juin au 21 juillet 1918. Le manuscrit original a aujourd’hui disparu, mais il avait été utilisé et copié par des érudits de la Société historique de Château-Thierry.
Le fond du décor est un bombardement incessant, tandis que « les Prussiens » occupent la région, pillent les caves et les maisons, enterrent leurs morts dans les jardins. Le 16 juin, les habitants sont évacués vers la ville en partie détruite, et se posent les problèmes de trouver des vivres, de gérer les relations avec les occupants, de remplir les fonctions d’officier de l’état-civil… « Je n’ai plus rien de ce que j’avais eu tant de mal à économiser et à ériger », constate-t-il ; puis : « Comment pourrons-nous encore cultiver ces terres labourées d’obus ? » Le 21 juillet, arrivent les Français et les Américains. Octavie, fille de Léon, a livré par la suite son témoignage oral : « Encore un tableau que je n’oublierai pas : dans l’avenue de Paris, mon père pleurant de joie en dévorant à belles dents le beau pain blanc qu’un Américain vient de lui donner. »
Rémy Cazals
* « « Mes pauvres vignes ! » Journal de Léon Toison, vigneron à Courteau », dans Graines d’histoire, La mémoire de l’Aisne, n° 9, printemps 2000, p. 26-32.
Renty, Jeanne de (1872-1945)
Jeanne Babled, née à Saint-Quentin le 27 février 1872, épousa M. de Renty, cadre supérieur de la compagnie des chemins de fer du Nord, dont elle eut quatre enfants. Elle vivait à Craonne lors de l’arrivée des Allemands, début septembre 1914. Elle assista aux combats pour le village, organisant une ambulance et vivant pendant 17 jours dans une cave. Dans trois lettres adressées depuis Paris et Vichy à sa cousine Marie-Thérèse de Hédouville en juin et septembre 1915, elle raconte ces épisodes, puis l’évacuation vers Laon et le rapatriement par la Suisse. Ces textes, retranscrits, sont conservés à la mairie de Craonne.
RC
Marcq, Alphonse (1867-1943)
Ce maraîcher de Craonne est né à Ailles (Aisne) le 25 août 1867. D’un premier mariage, il a une fille et un fils, Jean, soldat tué à Doncourt le 22 août 1914, Alphonse restant dans l’ignorance du sort de son fils pendant toute la durée de la guerre. Veuf, il s’est remarié en 1901. Il avait une instruction suffisante pour être désigné comme instituteur en septembre 1916 à La Selve où il avait été évacué. La transcription de son journal (du 1er août 1914 au 15 mars 1919) est conservée à la mairie de Craonne.
La première partie décrit l’arrivée des Allemands au village le 2 septembre 1914, les combats tout autour au cours du même mois, le bombardement (« c’est un chassé-croisé épouvantable d’obus ») qui oblige à vivre dans les caves où on a pu cacher quelques poules, et d’où on peut sortir « au péril de sa vie » pour aller récupérer quelques pommes de terre dans les champs. « Les routes et les jardins sont coupés de tranchées dans tous les sens », écrit-il le 29 septembre. Quelques jours après, il faut évacuer vers Sissonne, puis La Selve, où se manifeste une réelle solidarité.
Pendant quatre années, le journal d’Alphonse Marcq est rythmé par le bruit du canon. La canonnade est plus ou moins espacée ou « dure », comme lors de l’offensive de la Somme (en octobre 1916), lors de celle du Chemin des Dames en 1917, tandis qu’arrivent de nouveaux évacués et que se concentrent les renforts allemands. En « pays envahi », les Allemands imposent réquisitions, amendes, confiscations, travail forcé, thèmes bien connus et plus largement décrits par Albert Denisse (voir ce nom). Ici encore, on voit jusqu’où peut aller l’organisation bureaucratique tatillonne : empêcher les chevaux de manger les épis quand on les fait paître (23 juillet 1916) ; interdire de jeter des boîtes de conserve vides dans les abris contre les aéros (30 mai 1917) ; condamner au travail forcé les personnes qui répondraient « j’aime mieux faire de la prison que de payer une amende »… Dans cette accumulation d’interdictions et de menaces, on distingue une double obsession : celle des épidémies ; celle de ne rien laisser perdre. Ainsi, celui que les circonstances ont fait instituteur doit-il « aller avec les enfants de l’école glaner du seigle tous les après-midi ». Les habitants « résistent » en cachant leur vin et leurs volailles, en produisant de la farine au moulin à café, en braconnant (comme Alphonse Marcq lui-même). Le 14 juillet 1916, « les demoiselles arborent chacune un bouquet tricolore à la boutonnière en revenant des champs ». Mais il est difficile d’obéir aux avis lancés par avion de refuser de travailler pour l’armée allemande lorsque des sanctions très fortes sont affichées visant ceux qui veulent « rester à ne rien faire » (4 mars 1916).
Cette politique générale de spoliation bien précisée, certains Allemands sont aimables (même des Prussiens) ; ils aident les populations à survivre ; on assiste à des distributions gratuites de viande de cheval accidenté ; certains Allemands sont « reçus très affectueusement ». Les contacts font apparaître que les soldats désirent le retour de la paix (16 janvier et 12 décembre 1916) ; un Bavarois glisse à Alphonse : « Allez monsieur Bayern mit Frankreich ». Les soldats, autant que les populations du pays envahi, crèvent de faim, ce qui explique leurs pillages ; il y a même des combats entre gendarmes et soldats (1er septembre 1917) : « Les gendarmes tirent sur les maraudeurs de pommes de terre qui leur répondent de même. Un soldat et un gendarme sont tués à Sissonne, le soldat d’abord par le gendarme qui se fait tirer ensuite par les camarades du défunt. »
Dès juillet 1918, Alphonse Marcq comprend que les Allemands reculent. Bientôt il faut envisager une nouvelle évacuation qui le porte vers les Ardennes. Il faut à nouveau vivre dans une cave, mais pour peu de temps : les Français sont là le 9 novembre et l’armistice survient deux jours plus tard. Tout n’est pas terminé. Le 15 janvier 1919, un voyage à Craonne est qualifié de « triste pèlerinage ». Le 28 janvier, le constat reste pessimiste : « Nous traînons toujours notre malheureuse vie d’affamés. » Alphonse décide alors de s’installer à Montaigu, à quelques kilomètres au nord du village détruit. Il y restera jusqu’à son décès en avril 1943.
Rémy Cazals
Balanda, Germaine de (1867-1938)
Née à Perpignan le 22 août 1867, Germaine est la quatrième fille de cette vieille famille noble apparentée aux De Llobet (voir notice) à devenir religieuse. Elle choisit la Société de Marie Réparatrice créée pour réparer les souffrances du Christ par l’adoration quotidienne du Saint-Sacrement. La politique laïque de la Troisième République leur fait choisir l’exil en Belgique, à Tournai. C’est là qu’elles subissent l’occupation allemande avant un retour en France par la Suisse au début de 1918 qui va permettre à Germaine de revoir ses parents en Roussillon avant de repartir vers Gênes, et plus tard vers Maastricht où elle meurt en 1938. Le présentateur du témoignage publié pense que celui-ci a été écrit peu après la guerre, mais on en ignore la motivation.
Le texte commence par l’évocation des horreurs commises par les Allemands, avec l’exemple d’une malade « hachée en morceaux » dans son lit. Il continue par le récit des perquisitions, interdictions, tracasseries, amendes, imposées par les troupes d’occupation avec mention de « quelques soldats allemands moins inhumains que les autres ». L’habileté des occupés à passer des correspondances en fraude est notée ainsi que l’humour de publications clandestines ou d’histoires drôles, et les farces des « Charollais » (confusion avec les Marolles ?). D’autre part, les interventions divines sont fréquentes : elle écrit qu’on a vu une « forme blanche » empêchant les Allemands d’avancer lors de la bataille de la Marne ; Germaine n’hésite pas à solliciter une de ses « amies célestes » pour faire augmenter par miracle le stock de farine ; une bonne sœur « avait des communications très intimes avec Notre-Seigneur qui lui avait promis que 1918 serait une année de bénédictions ». Au cours du voyage de rapatriement par l’Allemagne, elle fait une observation étonnante : « On voit bien que la guerre ne les a pas atteints : les champs sont bien cultivés, les enfants massifs et bien portants. » Comme s’il n’y avait pas eu de blocus et de maladies de carence. L’accueil en Suisse par les dames de la Croix-Rouge est chaleureux. « Malheureusement sur 100 membres, trois seulement sont catholiques. » On distribue des médailles de la sainte vierge. « Qui sait si ce ne sera pas un petit germe de conversion pour la Suisse en récompense de sa charité. »
En conclusion : « Depuis, la guerre est terminée, mais la Révolution menace tout l’univers. Si on voulait se tourner vers le bon Dieu, ce serait vite fini. Mais les nations veulent se passer de lui et cela va de plus en plus mal. » Mais, la bonne sœur ne commit-elle point un péché contre la charité chrétienne en parlant avec mépris des « Bochesses » et en écrivant à propos d’une hôtelière savoyarde : « Madame Guenon, la bien nommée » ? Je ne saurais répondre, n’étant pas compétent en ce domaine ; la preuve, j’ignorais l’existence de la congrégation de la « Sainte Union des sacrés-cœurs de Jésus et Marie » dont il est question à la p. 287.
RC
*Destins ordinaires dans la Grande Guerre, Un brancardier, un zouave, une religieuse, Presses universitaires de Limoges, 2012, p. 249-293.
Marquiset, Jean (1885-1984)
Le témoin
Fils d’un architecte, Jean Marquiset est né à Laon (Aisne) le 28 septembre 1885. Il devient avocat. Son frère Paul, architecte, a signé de nombreux bâtiments laonnois. Il fait donc partie des élites sociales : il est d’ailleurs le premier nom sur la liste des otages dressée par la police militaire allemande en octobre 1916 (p. 175) ; il bénéficie également d’un accès privilégié aux ordres de la kommandantur adressés à la mairie (p. 241). Mort à Paris le 15 février 1984.
Jean Marquiset parle très peu de lui et on n’a que peu d’éléments biographiques. Jeune, on ne sait pas pourquoi il n’a pas été mobilisé en 1914. D’ailleurs, il ne fait pas partie des hommes évacués en tant que mobilisables au moment du retrait allemand (p. 275) en octobre 1918.
Du fait de sa maîtrise de l’allemand, Jean Marquiset sert occasionnellement d’interprète. Cela ne l’empêche pas de s’affirmer comme très germanophobe en brodant autour des thèmes classiques de l’Allemand qui serait tout à la fois un barbare et un génie de l’organisation la plus tatillonne (p. 2). Sans surprise, Jean Marquiset développe une vision conservatrice de la nation dans laquelle les sentiments patriotiques sont mêlés aux sentiments religieux (p. 2, 37). Il chante également les vertus d’une petite ville vivant dans une tradition séculaire loin des usines (p. 14) et affiche une certaine condescendance pour les milieux populaires (p. 20).
Le seul événement de l’occupation le concernant qu’il évoque ici est son arrestation suite à une dénonciation l’accusant de cacher des armes. Il passe 3 jours en cellule. Du vin ayant été découvert par les gendarmes, il doit s’acquitter d’une amende de 1500 marks (p. 102-103).
Le témoignage
Publié une première fois en 1919 (Jean Marquiset, Les Allemands à Laon, Paris, Bloud et Gay), il fait l’objet d’une nouvelle impression en 2007 (Jean Marquiset, Les Allemands à Laon, 1914-1918, Paris, collection « des faits et des hommes », Le Livre d’Histoire). Il avait déjà été l’auteur d’un article (Jean Marquiset, « A Laon : 4 ans sous le joug des barbares », La Revue hebdomadaire, n°7, daté du 15 février 1919, pp. 363-382).
Son témoignage se présente sous la forme d’un journal tenu d’août 1914 au 13 octobre 1918, jour de la libération de Laon. Les notes sont d’abord quotidiennes puis leur régularité évolue en fonction du contexte. Le journal est découpé en chapitres, chaque chapitre correspondant à une période de 1 à 4 mois que l’auteur résume en un titre suivi d’une citation d’un auteur allemand (Schiller, Heine, Goethe) censée témoigner de la barbarie allemande. Jean Marquiset ne se livre pas dans son journal mais il décrit des scènes dont il a été témoin en ville, recopie des ordres allemands, et livre ses commentaires sur ces ordres. On constate que les premières pages sont écrites au passé, jusqu’à la date du 30 août 1914. On peut supposer que ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il décide de tenir son journal et rattrape le temps perdu. Le journal apparaît comme soigneusement rédigé : l’auteur prend le temps de décrire certaines ambiances avec une plume assez lyrique (p. 149 par exemple). L’auteur a certainement revu et retravaillé son journal pour la publication. D’ailleurs les extraits du journal publiés dans La Revue hebdomadaire ne correspondent pas à ceux qui ont été publiés dans Les Allemands à Laon.
Jean Marquiset annonce clairement son intention en préface. Il ne souhaite pas écrire une histoire de Laon sous la guerre mais un « recueil d’impressions et de souvenirs » (p. 1). Il assume donc la subjectivité de son texte. Bien plus, son projet est de dénoncer ce qu’il considère être un plan méthodique de destruction mis en place par les Allemands : « Rien n’était fait à la légère, tout répondait à un plan, concourait à un but. Détruire, anéantir, torturer » (p. 2). Il veut de cette manière entretenir « comme un feu sacré, cette haine des Allemands qui brûle en nous de toute son ardeur » (p. 11). Il destine donc son ouvrage aux jeunes générations mais également à tous les Français qui n’ont pas connu l’occupation et parmi lesquels circule le stéréotype du « Boche du Nord » : « Ceux qui ne sont pas demeurés à Laon, ne peuvent se faire une idée de l’existence qui fut la nôtre pendant ces quatre années, de nos tristesses, de nos misères et de nos angoisses. On ne saurait comparer l’occupation allemande de 1914 à celle de 1870 (p. 9) »
Analyse
Le journal de Jean Marquiset est peu personnel. En revanche, il rend assez bien compte de la manière dont les différentes phases de la guerre impriment leur marque sur Laon. L’entrée des Allemands à Laon, le 2 septembre 1914, est bien marquée par des pillages et quelques incidents mais elle se déroule dans un certain ordre et sans les violences qui ont pu être connues ailleurs. Le reflux allemand après offensive de la Marne est observé à partir du 14 septembre du haut des remparts, d’où les combats sur le Chemin des Dames sont visibles et attirent les spectateurs (p. 33). En janvier 1915, ce sont les canons de la bataille de Soissons qui se font entendre (p. 71) puis en septembre, la préparation d’artillerie pour les offensives en Champagne (p. 111).
En juillet 1916, le « Trommelfeuer » s’abattant sur la Somme est entendu sans interruption (p. 157). Et de nouveau, la population oisive va sur les promenades pour entendre le canon (p. 158). Mais cette guerre se rapproche au moment de l’offensive du Chemin des Dames : dès février 1917, les troupes affluent en ville, des hôpitaux de campagne sont créés et les circulations sont davantage contrôlées. Début mars, Laon n’est plus qu’un « vaste casernement » (p. 193). La canonnade devient intense à partir du 25 mars (p. 199) et se transforme en un roulement ininterrompu le 12/04 (p. 203). Laon, qui a déjà été victime de bombardements aériens, est désormais touchée par les canons français : Jean Marquiset compte, du 14 au 24 avril, une salve toutes les 10 minutes dirigée vers les faubourgs et le bas de ville. Le plateau apparaît alors comme protégé. Pour les habitants de la vieille ville, l’offensive redevient un spectacle : le narrateur aperçoit par exemple les fumées autour du fort de la Malmaison en octobre (p. 232). Avec la perte du fort de la Malmaison par les Allemands, la ville se trouve sous la menace permanente de bombardements. En effet, « le front, paraît-il, se rapproche. Les ballons captifs sont maintenant au-dessus de la ville »(p. 236). La ville semble s’être rétrécie, les communications avec les faubourgs étant interdites. Et les bombes tombent désormais sur le Plateau : Jean Marquiset passe plusieurs nuits dans sa cave (p. 251) et les victimes civiles sont de plus en plus nombreuses (p. 255) en mars-avril 1918. Les Laonnois sont témoins de l’avancée rapide des Allemands à partir du 27 mai 1918 : Jean Marquiset constate ainsi la disparition des ballons et du bruit du canon alors que les prisonniers français affluent en ville (p. 259). Le canon fait sa réapparition le 20 juillet 1918 après la contre-offensive alliée menée dans la vallée de la Marne (p. 267) et les ballons allemands reviennent au-dessus de l’Ailette (p. 268), puis les ballons français sont de nouveau visibles (p. 270). Lorsque les Allemands sont contraints de se retirer, les hommes sont évacués (p. 274) le 9 octobre et les mines explosent dans les établissements militaires et à la gare (p. 277).
La ville de Laon n’est pas seulement témoin de la guerre, elle est transformée par cette guerre. Les Allemands en font une ville de garnison stratégique puis elle devient une ville du front après le 25 octobre 1917. Dès les premières semaines, elle accueille de nombreux services allemands : kommandantur, Etat Major de la VIIe armée, police et justice militaire, service de topographie… Ces services s’installent dans les bâtiments administratifs français et les symboles républicains sont remplacés par les emblèmes allemands (p. 73 et 78). La ville semble ainsi se germaniser : les panneaux et les inscriptions en allemand se multiplient (p. 48 et 60), le nom des rues est d’ailleurs germanisé (p. 96), les commerces allemands remplacent les boutiques françaises (p. 121-122). Laon vit à l’heure allemande au sens propre (p. 49) comme au figuré. Elle devient un décor à la gloire de l’empereur pour sa fête et plus particulièrement pour celle organisée en 1915 (p. 74-75). Cette présence militaire allemande est également marquée par les nombreux casinos et cantines réservés aux soldats et officiers (p. 134). L’autorité allemande devient le principal employeur de la ville avec l’installation des ateliers de la kommandantur (p. 138). La ville est également organisée pour répondre à d’autres besoins de la guerre : des hôpitaux sont ouverts dans les écoles si bien que la ville se couvre des drapeaux de la Croix-Rouge (p. 61). Laon n’accueille pas seulement les blessés mais également les morts de la guerre : des cimetières sont alors créés, car constate Jean Marquiset, « il y a tant de morts » (p. 40).
Cette ville n’est plus tout à fait la même non plus au niveau de sa population. Cette population aurait changé : les plus riches seraient partis au début de la guerre (p. 37) et Laon accueille de nombreux évacués ayant tout perdu (p.43) et des colonnes de travailleurs civils (p. 177). Cette population est d’abord majoritairement oisive (p. 58) avant d’être mise systématiquement au travail par les Allemands (p. 173). Cette population est traversée par de nombreuses tensions sociales du fait des pénuries. Les nouveaux arrivants ne sont pas bien vus : la mairie refuse par exemple d’assurer le ravitaillement des évacués (p. 43). Les prisonniers russes ou les prisonniers civils belges, décrits comme affamés, agresseraient les habitants pour avoir de quoi manger (p. 182 et 204). Même les prisonniers français ne sont pas toujours très appréciés vers la fin de la guerre : ils sont décrits comme « gros et gras » (p. 260) et leurs remarques choquent parfois les habitants : « Cela nous montre bien qu’en France on ne se rend pas compte de notre situation (p. 216) ». Les pénuries semblent plus durement ressenties dans les milieux ouvriers (p. 106). Chacun improvise alors un système de débrouille : plusieurs s’entendent avec des soldats pour avoir un peu de pain ou marmelade (p. 172), les habitants, même « des gens à l’aise avant la guerre se pressent pour profiter de la soupe aux cuisines roulantes » (p. 213), les enfants voleraient ou siffleraient l’hymne allemand pour avoir un peu de nourriture (p. 216), sans compter les femmes accusées de coucher avec les Allemands pour avoir de quoi manger (p. 216). Les dénonciations fleurissent également (p. 92). Ces dénonciations font peur et incitent les habitants à obéir aux ordres allemands : « Qui n’a rien caché ? et qui peut se croire à l’abri d’une dénonciation ? » (p. 84).
Le témoignage de Jean Marquiset donne des indications sur son moral et sa vision de l’avenir. Comme tous les Français, il estime que la délivrance ne saurait tarder dans les premières semaines d’occupation (p. 43) et il est étonné que les Allemands soient encore là à la Toussaint 1914 (p. 52). Progressivement, il établit sa ligne de conduite : « il vaut mieux se résigner sans perdre courage ni espoir » (p. 114), écrit-il en octobre 1915. Certes, il se reprend à espérer à chaque nouvelle offensive (p. 157) ou quand le printemps revient (p. 89) mais les espérances sont fugaces : il témoigne même du découragement de la population laonnoise (p. 162), fin juillet 1916. Dès lors, les journées paraissent bien grises (p. 184). Même quand les offensives reprennent en 1917, l’optimisme n’est plus de rigueur par crainte d’une évacuation, d’où une « tension nerveuse inexprimable » (p. 199) en mars 1917, accrue par le bombardement de la ville. De telles angoisses conduisent les habitants à se précipiter sur les trains de rapatriement organisés par l’autorité allemande : « La vie est si douce ici que chacun songe à fuir. Devant la Kommandantur, on fait la queue pour se faire inscrire » (p. 245).
La tension est encore plus grande lorsque le Plateau de Laon est bombardé : la mort est dans tous les esprits. « La mort hurle autour de nous » écrit alors Jean Marquiset (p. 252) et on n’hésite plus à dénigrer les responsables français : « Chacun se demande comment il se fait qu’après avoir visé les premiers jours les abords de la gare, les Français dirigent leur feu sur le plateau »(p. 254). La nervosité ambiante peut également avoir pour origine l’affaiblissement physique dû à la situation de disette : « Nous sommes tous, à des degrés différents des neurasthéniques : l’affaiblissement du corps, les souffrances physiques nous ont amenés là » (p. 127). L’inflexion du moral est donc nette à partir de 1916, à mesure que la pénurie s’accroît.
Autres informations
- Henri Pasquier, Quarante-neuf mois d’esclavage. La ville de Laon sous le joug allemand, Laon, Imprimerie du Courrier de l’Aisne, 1922 (un récit de l’occupation organisé de manière thématique).
- Francis Pigeon, «Les Allemands à Laon», Mémoires de la Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie de l’Aisne, tome LII, 2007, pp. 209-236.
- Philippe Salson, Faire face à l’occupation : horizon d’attente et arrangements au sein de la population de l’Aisne occupée (1914-1918), mémoire de Master 2 Recherche, sous la direction de Frédéric Rousseau, Université Paul Valéry – Montpellier III, juin 2009, 230 p.
Philippe Salson, octobre 2009
Beck, Suzanne (1870-1966)
1. Le témoin
Suzanne Beck est l’épouse du percepteur de Crécy-sur-Serre, dans l’Aisne. Il ne semble pas que la famille Beck y soit installée depuis longtemps ; Suzanne se considère comme étrangère au village. Elle fait par ailleurs référence aux colonies indochinoises où elle a vécu plusieurs années. Si elle ne fait jamais référence à la religion, elle est cependant attachée à une certaine morale républicaine et patriotique.
Suzanne Beck a été séparée de son mari et de sa fille aînée au moment de l’invasion et vit avec ses deux fils, Jean et Raymond, respectivement 17 et 12 ans au début de la guerre. Elle décide de faire partir son fils benjamin, Raymond, en décembre 1916 pour la « France libre » pour lui éviter les souffrances liées à l’occupation. Elle fait alors le choix de rester à Crécy-sur-Serre pour garder les archives de la perception et s’occuper de son fils aîné, le personnage principal de son récit. Le bourg est évacué le 10 octobre 1918, Suzanne Beck et son fils trouvent alors refuge à 15 km au nord-est, à Marle où ils subissent une nuit de bombardement particulièrement traumatisante.
2. Le témoignage
Les « Carnets de l’invasion, Crécy-sur-Serre 14-18 » par Suzanne Beck, 15 carnets manuscrits, sont conservés à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, inv. 26176-26189. Le premier carnet a été perdu, le témoignage débute le 22 octobre 1914. Il manque également la période allant du 17 avril au 6 juin 1917. Suzanne Beck prenait généralement ses notes au crayon. Les carnets ont été numérotés et datés au stylo par sa petite-fille qui a assuré la retranscription puis confié les carnets à l’Historial.
Suzanne Beck écrit dans un style direct assez vivant des notes quotidiennes. Elle relaie les informations et les rumeurs qui circulent en ville, raconte ses journées, ses angoisses et ses rencontres. Elle utilise son carnet comme un confident à qui elle s’adresse directement. La précision de ce qui est raconté varie selon son moral, les notes sont parfois prises de manière elliptique.
Suzanne Beck a relu ses carnets en 1940 et a rajouté occasionnellement certaines indications.
Les couvertures ou les dernières pages des carnets sont parfois utilisées par Suzanne pour noter ses menus ou les crédits qu’elle a contractés.
3. Analyse
Crécy-sur-Serre est un chef-lieu de canton de 1666 habitants en 1911, situé à 15 km au nord de Laon, dans le département de l’Aisne. Il est occupé par les Allemands de fin août 1914 à début octobre 1918. Une kommandantur y est installée en avril 1915 après que le bourg eût été sous l’autorité du commandant de Sains-Richaumont. Le bourg est alors éloigné du front. Avec le retrait des Allemands sur la ligne Hindenburg en février-mars 1917, Crécy-sur-Serre devient une ville de garnison beaucoup plus importante et les habitants doivent partager leur logement avec des troupes toujours plus nombreuses. Le bourg est finalement évacué le 10 octobre 1918.
Comme la plupart des civils ayant tenu un journal durant l’occupation allemande, Suzanne Beck est d’abord attentive aux attitudes et aux ordres promulgués par les Allemands : réquisitions en tout genre, logements, obligation de travailler, contributions et amendes… Son témoignage donne également à voir comment un village réagit à cette situation d’occupation. Elle rend en particulier compte de ses interrogations quant à l’attitude à adopter face aux ordres. Cela l’angoisse et l’empêche même de dormir. Après avoir tenté d’esquiver les ordres concernant le travail et avoir dissimulé les biens réquisitionnés, la famille Beck opte pour une attitude plus prudente, dans l’intention de ne pas se faire remarquer. Jean Beck a refusé un certain temps de se rendre aux appels pour aller travailler, puis il finit par obtempérer. Les travaux agricoles sont alors pour lui l’occasion de rencontres et d’amitiés avec des jeunes gens de l’agglomération lilloise qui ont été réquisitionnés pour le travail en 1916. Jean Beck est ensuite employé dans une colonne de travail à quelques kilomètres de Crécy-sur-Serre en 1917. Il parvient ensuite à travailler pour des Allemands ce qui lui évite de repartir en colonne de travail.
Si les ordres allemands continuent d’être une source d’angoisse durant les quatre ans d’occupation, les principales préoccupations de Suzanne Beck témoignent des difficultés de la vie en région occupée : trouver de l’argent, de quoi manger et de quoi se chauffer. La famille Beck semble subir une sorte de déclassement social, du moins au début de la guerre. La municipalité refusant d’avancer les traitements de fonctionnaires, la famille se retrouve sans sources de revenus et vit à crédit en se contentant du strict minimum. Finalement, c’est avec le travail demandé par l’autorité allemande aux habitants que la famille Beck trouvera une nouvelle source de revenus. Le froid est une autre souffrance que doivent subir les Beck en particulier durant le premier hiver, alors qu’ils n’ont pas de quoi s’acheter du charbon, et durant les deux derniers hivers particulièrement rigoureux. Suzanne Beck raconte que son haleine se transforme en gel sur l’oreiller en février 1917. Du fait des pénuries alimentaires et de la promiscuité, les maladies sont fréquentes telles la dysenterie dont sont victimes les Beck en 1915. Une autre maladie est qualifiée de « mal de guerre » par Suzanne Beck, il s’agit d’une faiblesse généralisée dont les symptômes sont des troubles de mémoire et une forme de repli sur soi. Suzanne Beck se plaint continuellement de ce mal à partir de 1917.
A partir de 1916, la famille Beck reçoit fréquemment à loger des Allemands, travailleurs civils, soldats ou officiers. Suzanne Beck se montre dans son journal volontiers germanophobe. Elle utilise régulièrement les termes de « sales boches », « d’animaux », de « cochons », de « barbares » pour qualifier les Allemands dans leur ensemble. En fait, cette haine est davantage tournée vers l’autorité allemande jugée comme arbitraire et vers les officiers accusés de tous les excès. En revanche, des liens se créent, des discussions naissent avec les Allemands logés. C’est particulièrement Jean Beck, bien que farouchement patriote, qui recherche la compagnie des Allemands pour exercer son allemand et échanger avec des jeunes gens ayant le même âge que lui.
La vie à Crécy-sur-Serre est marquée par l’isolement et le manque d’informations fiables. Le premier courrier que reçoit Suzanne Beck provenant de sa fille et de sa mère à Paris date de juillet 1916. Elles utilisent pour communiquer les cartes postales de la Croix Rouge dans lesquelles la correspondance est limitée à 20 mots. Suzanne Beck craint qu’avec le temps le lien se distende avec sa fille. Du fait de cet isolement, les informations sont essentiellement d’origine allemande et inspirent la méfiance. Cela fait naître des rumeurs très nombreuses sur l’évolution du front. Mais la guerre apparaît aussi dans le quotidien par le son du canon qui fait d’abord naître l’espoir jusqu’à ce que la population s’habitue à un son auquel on ne donne plus beaucoup de signification. L’imminence d’une offensive est toutefois visible à Crécy-sur-Serre lorsque les troupes sont concentrées et que des hôpitaux de guerre sont installés comme en avril 1917 ou en mai 1918.
Les carnets de Suzanne se font également l’écho des tensions qui peuvent traverser le village. Assez vite, la rancœur des habitants est tournée contre les populations évacuées des villages du front accusées de toutes les compromissions et de tous les vices. Les habitants semblent s’inscrire dans deux clans, partisans ou adversaires du maire. Ces derniers accusent l’équipe municipale de clientélisme et de compromission. Une autre source de tension concerne la guerre, de nombreux habitants estimant, selon Suzanne Beck, que le gouvernement français les avait abandonnés.
Le récit de Suzanne Beck s’achève sur l’évacuation de Crécy-sur-Serre, la population est alors conduite sur Marle. La fin de la guerre est particulièrement pénible pour Suzanne qui doit vivre dans la promiscuité avec d’autres familles, passer une nuit particulièrement traumatisante sous les bombes, puis voir partir son fils emmené par l’armée allemande avec tous les hommes mobilisables à Vervins, dans le nord du département. Le carnet s’achève le 11 novembre alors qu’elle n’a pas encore retrouvé ses enfants.
4. Autres informations
Philippe Salson, Faire face à l’occupation : horizon d’attente et arrangements au sein de la population de l’Aisne occupée (1914-1918), mémoire de Master 2 Recherche, sous la direction de Frédéric Rousseau, Université Paul Valéry – Montpellier III, juin 2009, 230 p.
Philippe Salson, juillet 2009
Hirsch, David (18.. – 19..)
1. Le témoin
Les informations dont on dispose sur l’auteur sont minces : il était commerçant à Roubaix, de confession juive, et âgé, sans que l’éditeur nous précise son âge. Roubaix est occupé la majeure partie de la guerre par les Allemands et, le 21 septembre 1917, son commerce est réquisitionné. Il note : « je vais maintenant avoir des loisirs pour continuer ces notes car ce matin vers 10 heures, on a commencé à nous prendre tout ce que nous avions en magasin on a continué cet après-midi et demain matin on va finir de tout nous prendre. » Il est évacué vers la partie libre de la France le 31 août 1918.
2. Le témoignage
Son témoignage est publié sous le titre « Journal de David Hirsch » dans Journaux de combattants & civils du Nord, (PU du Septentrion, 1998, pp.223-301). Du 1er août 1914 au 31 août 1918, date de son évacuation vers la France libre, il prend des notes, chaque jour, sur son livre de comptes. A mesure que la guerre se prolonge, ses annotations deviennent de plus en plus détaillées. Le manque d’information biographique sur David Hirsch dans l’ouvrage publié est regrettable compte tenu de la richesse de ce témoignage.
3. Analyse
David Hirsch offre un regard sur la vie quotidienne à Roubaix entre 1914 et 1918. La ville, en territoire occupé par les Allemands, est isolée du reste du territoire national. L’auteur se plaint ainsi à plusieurs reprises de l’absence de journaux ou de nouvelles venues de France.
Il souligne également le poids des réquisitions et de la pénurie de nourriture. La montée du prix des denrées de base entraîne une montée de la misère chez les civils. Les Allemands imposent également à la population des réquisitions en service. Le 20 avril 1916 est affiché cet arrêté : « L’attitude de l’Angleterre rend de plus en plus difficile le ravitaillement de la population. Pour atténuer la misère, l’autorité allemande a demandé récemment des volontaires pour aller travailler en zone rurale. Cette offre n’a pas eu le succès attendu. En conséquence, des habitants seront évacués par ordre et transportés à la campagne.[…] » Ainsi commencent les « enlèvements » de civils (3 femmes pour un homme environ), qui choquent profondément David Hirsch qui note, le 23 avril 1916 : « L’agitation continue à Roubaix, parce qu’on continue à enlever les hommes et les femmes. A Lille on a commencé le même travail contraire à toutes les lois de la guerre et de l’humanité surtout en ce qui concerne les femmes ». David Hirsch rapporte ainsi les manifestations de l’opposition des populations civiles aux exigences de l’occupant et les efforts de ce dernier pour les briser, si besoin par la force.
08/03/2009
Marty Cédric.
Degrutère, Maria (18.. – 19..)
1. Le témoin
Maria Degrutère habitait La Madeleine, un faubourg de Lille. Elle était institutrice dans une école catholique. Elle ne devait vraisemblablement pas être très âgée, dans la mesure où elle évoque une visite de ses grands-parents. On ignore presque tout de sa vie. Le manque d’information biographique sur Maria Degrutère dans l’ouvrage est regrettable compte tenu de la richesse de ce témoignage.
2. Le témoignage
Son témoignage est publié sous le titre « Tableau des évènements particuliers et journaliers », dans Journaux de combattants & civils du Nord, (PU du Septentrion, 1998, pp.161-219). Il débute le 24 août 1914 et s’achève le 19 janvier 1918, au moment de son évacuation vers la France.
3. Analyse
Le témoignage de Maria Degrutère offre un regard intéressant sur la vie à Lille, occupée 1465 jours par les Allemands entre 1914 et 1918.
La situation de Lille, proche du front de Flandre – 15 kilomètres – fait de cette ville une sorte de camp retranché pour les Allemands. Le 16 janvier 1916, Maria Degrutère note : « Nous avons maintenant une vie fort triste. Nous sommes à la merci d’un bombardement, des explosions, des maladies contagieuses. Nous sommes abrutis par la canonnade qui depuis plusieurs mois se fait de plus en plus violente ». Les mesures en cas d’attaque par les gaz sont diffusées : « Nouvelle affiche concernant les gaz asphyxiants. Au son de la cloche ou de la sirène, il faut entrer dans une maison à étages, monter au 1er étage, boucher les portes et les fenêtres, se mettre un linge mouillé sur la figure. » (14 septembre 1916)
Maria Degrutère relaie également dans son témoignage d’autres affiches, émanant de l’occupant, et qui témoignent de la lourdeur des contributions imposées à la municipalité et, surtout, de la fréquence des réquisitions chez les Lillois. Il ne se passe pas une semaine sans que de nouveaux objets soient réquisitionnés : métaux, cuirs, vêtement, etc.
S’ajoutent à cela les réquisitions en service pour fabriquer, par exemple, des sacs destinés aux tranchées allemandes, d’où l’opposition des ouvriers et ouvrières. Par la force, les Allemands parviennent les faire céder. Mais les résistances persistent au sein de la population lilloise. Le 20 avril 1916 est affiché cet arrêté : « L’attitude de l’Angleterre rend de plus en plus difficile le ravitaillement de la population. Pour atténuer la misère, l’autorité allemande a demandé récemment des volontaires pour aller travailler en zone rurale. Cette offre n’a pas eu le succès attendu. En conséquence, des habitants seront évacués par ordre et transportés à la campagne. […] » Ainsi commencent les « enlèvements » de civils (3 femmes pour un homme environ). Maria Degrutère en témoigne : « Cet enlèvement dure toute la semaine à Lille. Chaque jour des soldats allemands (20 par maison) baïonnette au canon arrivent dans un quartier vers 3 heures du matin, font lever tout le monde et emmènent des hommes, mais surtout des femmes et des jeunes filles de 20 à 35 ans pour les conduire on ne sait où. Il y a des scènes indescriptibles, des scènes d’angoisse et d’agonie pour des mères à qui on arrache ainsi les enfants. Plusieurs personnes s’évanouissent, d’autres deviennent folles, certaines sont malades d’essayer de se débattre avec les officiers. […] C’est un spectacle navrant, on nous conduit comme des criminels à l’échafaud. » (23 avril 1916)
On est également frappé, à la lecture de ce journal, par la place que tient la nourriture – ou plutôt le manque – dans les préoccupations de l’auteur et, semble-t-il, des Lillois en général. Le prix des denrées ne cesse d’augmenter. La population civile est exsangue.
Maria Degrutère ne vivra pas la fin de la guerre à Lille : elle est évacuée en 1918 vers la France. Mais elle laisse ce témoignage précieux sur son expérience de civil en région occupée.
08/03/2009
Marty Cédric.
