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VIET Vincent, La santé en guerre, 1914-1918. Une politique pionnière en univers incertain (par F. Rousseau)

Vincent Viet, La santé en guerre, 1914-1918. Une politique pionnière en univers incertain, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2015, 660 pages.

La guerre comme opportunité et parenthèse…

Alors que notre État social fait l’objet d’une destruction programmée, patiente et consciencieuse, Vincent Viet est de ces chercheurs qui persistent à s’intéresser encore à la généalogie des politiques publiques et sociales de l’État français : parmi ses nombreux travaux, rappelons ceux consacrés à l’Inspection du travail, aux HLM, aux politiques migratoires ; ces dernières années, son effort a plus particulièrement porté sur le Service de Santé militaire durant la Grande Guerre et plus particulièrement sur la direction exercée par Justin Godart. À ce sujet, il n’échappera à personne que V. Viet éprouve du respect sinon de l’admiration pour son personnage. On ne saurait lui en faire le reproche. En effet, bien qu’il soit organisé autour de l’œuvre de Godart, ce copieux ouvrage de 660 pages est bien davantage qu’une biographie-hagiographie. Sur de nombreux points, il met à jour nos connaissances concernant le Service de Santé qui fut l’un des deux services-clés du gouvernement de guerre avec celui de l’Armement ; il nous fait pénétrer le milieu des réformateurs. Avant d’en venir au propos du livre lui-même, rappelons qu’à l’instar de beaucoup de livres, celui-ci n’aurait pas existé sans quelques rencontres décisives où vie privée et travail scientifique se nouent souvent : je fais notamment ici allusion à sa relation privilégiée avec François Bilange, petit-fils et archiviste zélé du grand artisan de la mutation du Service de Santé militaire que fut Justin Godart. On regrettera d’autant plus que l’éditeur n’ait pas jugé utile de publier les pages pourtant préparées et intitulées : « François Bilange et Justin Godart ou la genèse d’un livre » ; elles auraient à coup sûr éclairé l’ensemble de l’œuvre.
L’ampleur de l’hécatombe enclenchée en août 14 révèle aux dirigeants de l’État une brutale évidence : la nécessité de se donner les moyens de gérer au mieux le capital humain que réclame la guerre des généraux ; il devient alors urgent de nationaliser une politique de santé publique jusque-là cantonnée dans un cadre communal et départemental. Pour la première fois, l’organisation générale des soins fut « pensée comme un système national dont les rouages indépendants, placés sous la responsabilité et le contrôle de l’État, devaient assurer le suivi médical et social des blessés et des malades, depuis leur évacuation et leur triage jusqu’à leur réinsertion dans l’armée ou dans la société civile, en passant par leur hospitalisation, leur rééducation fonctionnelle et professionnelle ». Durant la période où il fut à la tête du sous-secrétariat d’État du Service de santé militaire (juillet 1915-février 1918), le député radical-socialiste Justin Godart initia et démultiplia l’action de l’État dans le domaine de la protection sanitaire de la population — tant civile que militaire — et de la fourniture en équipements sanitaires d’une armée de près de 9 millions d’hommes ; avec d’ailleurs une efficacité spectaculaire et parfaitement mesurable, qu’il s’agisse des résultats obtenus dans la lutte contre les épidémies ou de l’inversion historique du rapport entre blessés et malades au sein de l’armée en guerre. Pourtant, en matière de politique de santé publique, et contrairement au cheminement suivi par de nombreux autres domaines de compétence des ministères sociaux (assurances sociales, politiques de main-d’œuvre et d’immigration, relations industrielles, Code du travail), on ne comptera pas la Grande Guerre comme l’événement fondateur. En effet, ni le ministère de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociales créé en 1920, ni le ministère de la Santé publique en 1930 ne surent, ne purent, mettre en place un système équivalent à celui réalisé par Godart durant la guerre. Des « coquilles désespérément vides » écrit Viet qui ne souligne pas seulement la discontinuité organisationnelle mais questionne aussi l’oubli collectif profond dans lequel est tombée l’œuvre de Godart. Pourquoi une organisation aussi intégrée et aussi probante a-t-elle été brutalement abandonnée une fois l’urgence passée, pourquoi un tel savoir-faire a-t-il été remisé puis refoulé au lendemain de la guerre ?

Il suffit de parcourir les histoires du Service de Santé militaire écrites depuis la fin de la guerre pour voir se dessiner un premier élément de réponse : « Rédigées par d’anciens militaires hauts gradés, gardiens sourcilleux de la mémoire de l’institution », ces histoires héroïsantes « se garderont de valoriser le rôle des rares dirigeants civils du Service de Santé militaire » : on est allé jusqu’à décrocher le portrait de Godart du musée du Val de Grâce, pourtant sa création ! Ce gommage corporatiste et durable témoigne à lui seul du fossé qui demeura béant durant toute la guerre entre médecins militaires et médecins civils ; au-delà, il permet de prendre une première mesure du long conflit sourd et sournois qui opposa Godart, ce civil, avocat, dreyfusard, pacifiste, bref ni militaire ni médecin, et, l’institution militaire. Comme on le verra, celle-ci tenta aussi de rejeter sur Godart la responsabilité principale du désastre sanitaire du Chemin des Dames (1917) ; il ne lui fut alors pas pardonné d’avoir réussi à retourner les accusations sur un certain nombre de membres de l’aristocratie militaire. Plus curieuse encore est son absence tout aussi durable des principaux ouvrages généraux de référence — depuis l’Histoire militaire de la France dirigée par André Corvisier en 1992 jusqu’au Robert des noms propres en passant par la plus récente Encyclopédie de la Grande Guerre dirigée en 2004 par Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques Becker, rééditée en 2014 — ; un tel embargo pose effectivement question… Quoi qu’il en soit, grâce aux documents patiemment rassemblés par Justin Godart dès la guerre elle-même, puis par son petit-fils François Bilange, et patiemment exploités par Vincent Viet, il est enfin possible d’appréhender à la fois l’organisation du Service de Santé militaire conçue et réalisée par Godart et d’inscrire à la fois ses succès et ses échecs dans les relations tumultueuses entre le sous-secrétariat d’État et le Grand Quartier général. L’historien tâche de comprendre comment une politique s’est construite et pourquoi, en dépit de son bilan positif, elle n’a pas connu de suites.

En un sens, et au risque d’accréditer l’existence d’hommes providentiels, on pourrait dire que tout commence par la rencontre d’un problème vital pour la nation et d’un homme d’exception. Viet décrit tout d’abord le Corps de Santé militaire, son périmètre, son fonctionnement, et parmi ses nombreuses imperfections chroniques, notamment sa trop grande dépendance vis-à-vis d’une autorité militaire fort peu soucieuse du matériel humain dès lors qu’il s’avère incapable de combattre : première question en effet cruciale. En parallèle sont également éclairés les chemins improbables et peu connus qui menèrent le pacifiste Godart (opposant résolu à la loi des trois ans), jusqu’au cœur de l’institution militaire. Plusieurs pépites biographiques jalonnent judicieusement le parcours de ce grand républicain. Il n’est évidemment pas indifférent qu’avant-guerre, déjà, Godart se soit fait remarquer pour sa fibre sociale et son intérêt prononcé en faveur notamment du champ du travail au point qu’il était rangé parmi les réformateurs sociaux. Par ailleurs, déjà repéré sur la scène internationale pour son pacifisme engagé, il fut expert-rapporteur dans les Balkans pour le compte de la Dotation Carnegie. Mais qui sait que Godart s’inscrivit d’abord en première année de médecine avant de lui préférer le droit ? Le jeune homme ne vise pas encore de carrière politique mais entend devenir l’avocat des plus humbles. Il consacre d’ailleurs sa thèse aux canuts avant d’être élu, en 1904, conseiller municipal de Lyon en compagnie d’Herriot sur la liste du Bloc républicain et socialiste. Alors que ce dernier devient maire de Lyon l’année suivante, Godart est élu député. À la tête de la commission du travail, il acquiert rapidement « une solide réputation de défenseur des ouvriers, d’expert en droit du travail et d’initiateur de réformes sociales ». Ses appels de bon sens à l’harmonisation internationale des législations sociales ne sont d’ailleurs pas sans résonance avec quelques-uns de nos problèmes contemporains… On retiendra également qu’à la veille de la guerre (13 juin), il a décliné l’offre qui lui était faite d’entrer dans le gouvernement Viviani, pour ne pas paraître renier son opposition à la loi des trois ans. À la déclaration de guerre, le député Godart rejoint son affectation, à la garde d’un pont de Lyon avant d’intégrer une section d’infirmiers. C’est là, au contact des blessés et de la misère humaine que son pacifisme patriotique se transforme en patriotisme défensif. En tout état de cause, rien ne laissait présager que Godart assumerait un jour la charge de chef du Service de santé militaire. Viviani le rappelle pourtant à ses côtés le 15 juillet 1915 pour lui offrir le poste de sous-secrétaire d’État du Service de santé. Pourquoi fait-on alors appel à lui, précisément ? D’emblée, Godart va faire l’objet d’un déni de compétences et d’appartenance de la part de son prédécesseur, le médecin inspecteur Ange Troussaint. Godart fait front en adoptant une posture particulièrement habile et inédite en déclarant : « je suis le blessé ». Cette formule forte trace en effet bien davantage qu’une ligne de conduite et une vision du service. Elle invente aussi un acteur resté jusque-là invisible voire impensé : le blessé.

Toutefois, avant d’en venir à la période Godart proprement dite, Viet revient sur la grande « déroute » du Service de santé durant les premiers mois de la guerre. Accablant : conflits de compétences et de juridictions entre, d’une part la zone des armées, entièrement sous la coupe du Haut commandement, et la zone de l’arrière d’autre part, dépendante du ministère de la Guerre et du Gouvernement ; liaisons, coordination et anticipation insuffisantes sinon inexistantes ; transports d’évacuation des blessés improvisés, et surtout organisés en dépit du bon sens et de l’intérêt des blessés. À l’arrière où l’on déplore les mêmes défaillances, la situation n’est pas plus enviable. En outre, aux problèmes inhérents au commandement se greffent aussi ceux de l’inadaptation de la doctrine d’une armée tout entière tournée vers l’offensive à outrance supposant des unités légères et extrêmement mobiles. Le tout est encore aggravé par l’insuffisance de la formation continue des médecins militaires et l’incapacité notoire d’affecter les médecins civils mobilisés selon leurs compétences et les besoins recensés. Viet relève au passage que pour leur part les médecins civils avaient fait peu d’efforts avant-guerre pour se faire identifier et rattacher aux cadres du Service de santé, et que pour la leur, les « militaires » craignaient particulièrement l’intrusion des « civils » dans « leur » corps de santé. Tout cela n’a évidemment pas été sans retentissement sur la désorganisation et l’inefficience du Service de santé au début de la guerre. En ce sens, l’arrivée de Godart signe bien les débuts d’une véritable rupture, d’une réorganisation en profondeur et « d’un effort sanitaire sans précédent, déployé et coordonné pour la première fois, à l’échelle de la nation ».

L’un des plus grands défis consiste alors pour lui à imposer sa politique ; dans une certaine mesure, l’urgence née de la guerre lui facilite le passage jusque-là interdit au-delà du « mur opaque » séparant la zone des armées de la zone de l’arrière ; le sous-secrétaire d’État sait s’entourer d’excellents conseillers, pour la plupart déjà repérés avant-guerre. Au grand dam des médecins militaires, il choisit aussi de nombreux collaborateurs parmi les notabilités médicales de la faculté de médecine de Lyon. Ces hommes permettent non seulement à Godart d’étendre considérablement le champ d’action de son service mais d’initier une véritable politique de santé publique à l’échelle nationale légitimée par l’effort de guerre. Cela passe tout d’abord par le maillage sanitaire médico-chirurgical de l’ensemble du territoire, l’établissement d’un réseau national de surveillance prophylactique reposant sur une collaboration renforcée entre organismes civils et administration militaire ; ensuite, par une meilleure adéquation entre les compétences, les grades et les affectations ainsi que par la formation accélérée d’étudiants ayant dû abandonner les facultés de médecine et de pharmacie dans des « centres d’enseignement de l’avant ». Par ailleurs, Godart systématise la spécialisation des sites hospitaliers en fonction des lésions ou des pathologies, organise la circulation des savoirs et des pratiques médicaux, à la fois en interne et avec les Alliés et renforce les services d’inspection. Il s’avère que cet effort, tout du long, rencontra de vives résistances du côté du ministère de la Guerre (Millerand), du Grand Quartier Général (Joffre) ainsi que des généraux commandant les corps d’armée jaloux de leurs prérogatives et de leur empire sur les corps des troupiers. Toutefois, la volonté des parlementaires d’imposer le contrôle aux armées ouvrit une brèche que Godart tenta sans relâche d’élargir, avec plus ou moins de succès. Ainsi, et bien qu’elle fut particulièrement cruciale, la question de la coordination entre zone des armées et zone de l’intérieur peina à trouver une solution satisfaisante. De même, le Service de Santé restait-il trop dépendant des moyens matériels mis à sa disposition par le GQG pour pouvoir organiser convenablement l’accueil des blessés que ne manquerait pas de susciter la nouvelle offensive décisive. Confirmation de ces lacunes fut hélas donnée par l’affaire du Chemin des Dames et son désastre sanitaire finement reconstitués par l’auteur. Paradoxalement toutefois, et ce malgré l’offensive ad hominem fort violente engagée par les parlementaires médecins décidés à se débarrasser de ce non-médecin, c’est bien cet échec militaire et sanitaire qui offrit à Godart le levier décisif lui permettant d’obtenir l’autonomie fonctionnelle du Service de Santé vis-à-vis du GQG (à partir du décret du 21 mai 1917). Cette réforme décisive n’entra cependant dans les faits que fort tardivement (en février 1918, soit après le remplacement de Godart par Mourier) ; mais elle permit, enfin, de placer officiellement le Service de Santé à l’interface du pouvoir civil et du pouvoir militaire en rendant « le Haut Commandement et la société civile cogestionnaires ou coresponsables de la collectivité des citoyens/soldats mobilisés ». En ce sens, il s’agit bien d’une victoire : de facto se voyaient reconnues par toutes les parties non seulement l’interdépendance entre zone des armées et zone de l’intérieur mais aussi la nécessité des politiques de prévoyance et de prévention. Tout en soulignant l’incontestable effet Chemin des Dames, Vincent Viet indique combien et comment Godart avait préparé en amont cette laborieuse conquête de l’autonomie, notamment par la constitution d’un savoir scientifique suffisamment légitime et incontestable (fondé sur une statistique biomédicale) lui permettant de délimiter et de lui garantir un espace inviolable de compétence et de responsabilité. En fait, dès avant mai 1917, le Haut Commandement s’était convaincu de la nécessité d’associer plus étroitement le Service de Santé à la stratégie militaire et de le rendre plus autonome dans l’exécution de sa tâche.

Au-delà de cette mutation tardivement aboutie, ce livre est aussi l’occasion de questionner « la place ou le statut réservé au blessé dans un régime démocratique en guerre ». La récupération d’effectifs militaires devient une priorité absolue dès 1915. Aussi, la tension entre les besoins et les droits des blessés d’une part, et les exigences militaires et économiques de la nation, de l’autre, est-elle vive et permanente. Le Service de Santé est assurément un acteur de premier plan dans la politique de récupération. Là encore, qu’il s’agisse du triage, de l’évacuation, du traitement et du recyclage, les progrès sont croissants : 90% des blessés et malades soignés rejoignent leur service de guerre. Au passage, on apprend cependant que cette politique active s’est heurtée à la résistance d’un certain nombre de blessés et malades visiblement peu pressés de guérir et de retourner… au front. Bien que de faible envergure, cette « grève » sanitaire a été jugée suffisamment grave pour que des mesures répressives soient immédiatement envisagées et discutées afin d’éviter toute contagion. Mais celles-ci sont difficiles à mettre en œuvre, à la fois juridiquement et politiquement, et finalement, la « régulation des refus de traitement et des soins s’est opérée dans le cadre des relations entre le blessé et le personnel soignant, sous la pression permanente d’une récupération forcenée ». Découle de cette dernière le zèle déployé par de nombreux médecins, pharmaciens, et autres médecins-légistes qui rivalisent d’astuce pour confondre les « simulateurs » supposés et les restituer aux autorités militaires. D’autres soignants au contraire se retranchent derrière le doute scientifique pour ne pas avoir à dénoncer les refusants et les « simulateurs » supposés. Il serait intéressant de savoir lesquels sont les plus nombreux ? En tout état de cause, au travers du refus de soin, c’était bien la question des droits et devoirs des blessés et malades d’une nation démocratique en guerre qui se trouvait posée de façon inédite. Et au-delà, la question plus profonde encore de savoir jusqu’à quel point l’individu peut disposer de son corps. Autant de questions posées mais non tranchées durant la guerre tant la contrainte de la récupération des effectifs était forte. Paradoxalement, « l’image même du blessé dans l’opinion publique était brouillée par la logique de récupération : un grand mutilé, considéré comme totalement inapte au service militaire, jouissait d’une considération sociale infiniment supérieure à celle dont le blessé guéri, affligé ou non d’une infirmité, pouvait bénéficier une fois retourné aux armées ou placé dans l’économie de guerre ». De quoi alimenter bien des ressentiments.

La logique de récupération croise alors une autre logique consistant à gérer au plus près toutes les ressources humaines affectées aux usines de guerre dans l’optique d’en obtenir le maximum, toujours au nom de l’effort de guerre. De cette préoccupation découlent un certain nombre de mesures, comme la vaccination obligatoire visant les « militaires transformés en ouvriers ». Pour faire face au surmenage des cadences que se croient autorisés d’imposer les industriels, une attention croissante est portée à la santé des ouvriers et des ouvrières par l’Etat, le droit du travail un temps suspendu est même réactivé, sans être toutefois étendu, sous l’impulsion de Godart et de son confrère de l’Armement Thomas courant 1916. En outre, l’Etat s’oblige à réparer les infirmités et maladies incurables pour cause de guerre, par la rééducation, par la compensation pécuniaire des capacités perdues, et le cas échéant, par l’ouverture d’un accès vers un métier compatible avec le handicap. Au total, cette innovation introduit une nouvelle norme de validité reposant non plus comme par le passé sur l’intégrité physique mais sur « l’intégration sociale ». En l’occurrence, il s’agit d’un effort considérable tant du point de vue des effectifs concernés (plus d’un million d’hommes), que du point de vue administratif, médico-légal et financier (vers 1930, l’Etat vient en aide à 800 000 mutilés auxquels s’ajoutent 600 000 veuves et 300 000 ascendants). L’établissement des barèmes d’indemnisation et de pension est d’ailleurs un véritable casse-tête pour l’administration. Au passage, on apprend que deux yeux perdus valent à un soldat anglais une pension de 1625 francs, à un italien 1266 francs quand leur alter ego français ne perçoit que 975 (12 600 francs s’il est général et 2 760 s’il est sous-lieutenant…). Au-delà de ces disparités réaffirmant le rang de chacun, Vincent Viet attribue la parcimonie du régime des réparations français au double souci de préserver les finances publiques et de ne pas encourager les pratiques d’automutilation ou d’auto-intoxication. Mais plusieurs autres questions se posent ; ainsi celle de savoir s’il faut contraindre les pensionnés capables de travailler à retrouver un travail. Finalement, et ce pour la première fois, le principe est admis que la capacité de travailler, diminuée ou non, n’est plus incompatible avec le principe même de l’assistance. Dans le même temps, les incitations à retrouver un travail sont plus que pressantes, le travail étant présenté comme un remède à la démoralisation et à la désocialisation des infirmes de la guerre. Ces préconisations moralisatrices se heurtent toutefois au fait irréductible qu’entre 65 et 92% des mutilés sont des paysans et qu’en tout état de cause beaucoup répugnent à l’idée de rejoindre les usines pour effectuer un métier qu’ils n’ont pas choisi. On note même une certaine aversion des mutilés pour la réadaptation professionnelle, souvent synonyme pour eux de transplantation dans un univers professionnel et social fort différent. Alors Godart et ses amis radicaux-socialistes théorisent et défendent l’idée du « ré-enracinement » et du « ré-empaysement » du mutilé fondée sur la « complémentarité entre une agriculture encore largement manuelle et un artisanat bien présent au village ». Sont alors proposés aux paysans infirmes des métiers connexes à ceux qu’ils occupaient avant-guerre. Dans la réalisation de cette tâche immense qui implique de nombreux ministères et leurs administrations coopèrent de nombreuses associations françaises et étrangères ainsi que les collectivités locales. Au total, si cette œuvre déploie bien les différents registres de l’Etat providence contemporain elle ne l’installe pas pour autant : la protection demeure strictement circonscrite à la population des mutilés de guerre et reste conjoncturelle. Elle n’impacte pas non plus les formes de protection déjà existantes dont peuvent bénéficier les autres populations du corps social.

Au-delà, une autre mission cruciale et complémentaire de la première consista pour Godart et son équipe à tâcher d’endiguer toute menace épidémique. Là encore, en effet, l’objectif sanitaire croisait la question des effectifs militaires. De ce point de vue, sans que l’on puisse déterminer s’il s’agit du fruit du hasard ou d’une vigilance prophylactique accrue et bien ciblée, force est de constater le caractère effectif, dans les deux camps ennemis, de la neutralisation de la variable sanitaire. Celle-ci fut notamment réalisée grâce à une inversion des priorités plaçant au premier rang le devoir de prévention décliné en trois champs d’action complémentaires : la protection des vivants contre les morts, la « préservation réciproque des civils et des militaires », et, « la police sanitaire des frontières terrestres et maritimes ». S’agissant du premier devoir, face à l’ampleur inattendue de l’hécatombe et au risque sanitaire qui en découle, c’est tout d’abord l’improvisation la plus complète au mépris à la fois des règles d’hygiène les plus élémentaires et des pratiques mortuaires traditionnelles, notamment concernant l’identification stricte des défunts. Un certain nombre d’hygiénistes suivis par une majorité de députés (juin 1915) préconisèrent alors la crémation, mais celle-ci se révéla vite impraticable ; non seulement pour des raisons techniques car à l’instar de celui de Verdun, certains secteurs se prêtaient fort mal à ce genre d’opération , mais aussi parce que ce procédé heurtait profondément les familles des défunts qui trouvèrent alors un efficace relais auprès des sénateurs. Il est vrai que les succès enregistrés par la généralisation des vaccinations antityphoïdiques des troupes rendait aussi moins nécessaire le recours à un procédé aussi radical. Dans le même temps, le maillage sanitaire départemental et communal est sensiblement renforcé autour des missions de veille, de prophylaxie et d’alerte. À ce dispositif très déconcentré, Godart ajoute un échelon régional (médecin-adjoint ou conseiller technique régional) plus à même de faire remonter les informations utiles jusqu’aux ministères concernés. Une plus grande attention est aussi portée aux contiguïtés sanitaires entre les populations civile et militaire, prévoyant notamment un dispositif d’inspection et de recueil de données bactériologiques grâce à une collaboration plus étroite avec les laboratoires spécialisés. Chaque armée se voit alors dotée d’un laboratoire bactériologique tandis que des équipes mobiles sont constituées afin de s’assurer de l’exécution des mesures prophylactiques préconisées ; sans attendre Pétain et son habile propagande de l’été 1917, l’hygiène et le confort des cantonnements s’en trouvent nettement améliorés et, à l’intérieur, les déserts médicaux causés par l’appel aux armées de 90% des médecins civils sont quelque peu repeuplés de praticiens réaffectés à l’arrière. Parmi toute une batterie de mesures prophylactiques, la quête permanente d’eau potable dans la zone des armées mobilise particulièrement les énergies, les spécialistes et jusqu’au GQG qui crée en juin 1915 un Service des Eaux aux Armées. S’agissant du risque de contamination des nappes phréatiques, avec le péril représenté par les cadavres en putréfaction, celui des matières fécales était l’un des plus difficiles à contrecarrer tant les conditions imposées aux corps par la guerre étaient peu propices au respect des recommandations hygiénistes, notamment l’usage régulier des latrines. Par ailleurs, alors que la lutte contre le paludisme se révèle être une priorité en Orient, la tuberculose ainsi que les maladies vénériennes s’imposent comme deux préoccupations majeures du Service de Santé en métropole. Toutefois, « tandis que le traitement médical de la tuberculose s’est socialisé pendant la guerre, la lutte contre les maladies vénériennes, phénomène social par excellence, s’est médicalisée ». Rappelons que le GQG lui-même recourut discrètement à la création de bordels militaires dans le but d’endiguer la propagation des maladies vénériennes parmi les troupes (SHD, 16 N 2685, GQG, 15 janvier 1916). Au total, la politique de prévention des diverses épidémies redoutées fonctionna de manière satisfaisante et le bilan du ministère Godart est tenu pour globalement positif jusqu’à… l’explosion de la grippe dite « espagnole » qui fit entre 20 et 50 millions de victimes, c’est-à-dire jusqu’à cinq fois plus que les combats eux-mêmes. De ce point de vue, le fait que Godart ait quitté le Service de Santé en février 1918 n’est qu’une circonstance fortuite et la catastrophe ne peut être imputée à ses successeurs. L’incapacité à endiguer la pandémie est alors universelle et toutes les sages politiques antérieures furent déjouées. Au-delà, l’épidémie grippale douche singulièrement l’optimisme des hygiénistes et des bactériologistes pourtant sortis vainqueurs de la lutte contre la plupart des maladies infectieuses connues. On retiendra malgré tout que la Grande Guerre, notamment sous Godart, a obligé les pouvoirs publics, sous la pression certes, et c’est fondamental, de la récupération des effectifs militaires, à reléguer au second plan une gestion de la santé publique par les coûts et à privilégier une politique de prévention et de maîtrise des risques sanitaires, et ce, dans un contexte de gratuité des soins. Cela constitue un précédent et donc une source de réflexion et d’inspiration possibles…

Parvenu au terme de son ouvrage, Vincent Viet retrouve ainsi sa question première : pourquoi, après tant de victoires enregistrées sur le front sanitaire, exception faite de l’épisode grippal, pourquoi cette politique publique de santé n’a pas connu davantage de prolongements ? Plusieurs raisons peuvent être avancées ; la première tient à ce qui fit sur le moment la force et la légitimité d’une telle organisation : sa finalité « n’était pas de soigner pour soigner, mais bien de soigner pour restituer le soldat guéri aux armées ». Or, très vite, la paix dissout l’opportunité extra-ordinaire générée par la guerre. Système d’exception conçu pour des temps d’exception, cette politique dut rapidement céder devant de nombreux opposants coalisés. Ainsi, représentants syndicaux du corps médical libéral et pouvoirs publics s’accordent alors pour considérer que l’État n’a pas, n’a plus, à s’immiscer dans l’organisation des soins et que la guerre ne fut qu’une parenthèse de force majeure qu’il convient de refermer au plus tôt. Pour ce qui concerne l’État, on peut certainement invoquer les préoccupations budgétaires, tant il se montre pressé de se débarrasser des charges occasionnées par la guerre. Par ailleurs, le court-termisme un temps suspendu par l’effort de guerre revient en force ; l’urgence est au renflouement des caisses et à la défense du franc, et en dépit des discours, la santé des populations rétrograde sur l’échelle des priorités gouvernementales. S’agissant du corps médical qui est loin d’être unanime, on assiste alors à la revanche des libéraux regroupés au sein d’un syndicat puissant sur les hygiénistes et les médecins parlementaires sous le joug desquels la guerre les avait placés. Cette attitude renvoie à la structuration corporatiste et mentale de la médecine libérale qui fut particulièrement bousculée durant la guerre. Ainsi, l’instauration d’une médecine d’équipe imposée par la polypathologie de guerre était aux antipodes de la médecine libérale et de la tradition clinique fondée sur le travail solitaire du praticien avec son patient. De même, l’égalisation des compétences avait été subie plus qu’acceptée et l’élévation en dignité des spécialités au détriment de la médecine générale jusque-là jugée supérieure, fut mal vécue par nombre de médecins libéraux. Et puis, le retour de la paix coïncide avec l’essor des cliniques privées où l’on opère à prix d’or une clientèle choisie et fortunée. À l’autre bout de la chaîne hospitalière, les misérables hôpitaux publics sont réservés aux indigents bénéficiant de l’aide médicale gratuite, ce qui fait que les principales exclues de ce système à deux vitesses sont les classes moyennes dont les revenus sont rongés par l’inflation avant de l’être bientôt par la dépression. Au total, « le choc exogène de la guerre a certes légitimé la création d’un ministère de l’Hygiène, mais il n’a pas altéré la capacité du système sanitaire à reconduire le jeu à somme nulle d’acteurs dont il était devenu l’expression ». Parmi ces acteurs, on retrouve notamment les élus locaux soucieux de ne pas voir rogner leurs prérogatives en matière sanitaire par une administration centrale d’Etat, et les médecins libéraux qui « sous couvert de répondre aux intérêts des patients » cherchent à protéger leur pouvoir d’achat. En dépit du bruit fait par l’opposition des médecins libéraux à l’État, une convergence d’intérêts existe bel et bien entre les deux parties. Le second a en effet besoin des premiers pour se décharger sur les patients eux-mêmes des frais de santé qu’il ne veut plus assumer.

Quel bilan tirer de ce qui ne fut qu’une parenthèse ? En fait, cette expérience effectivement sans lendemains du point de vue structurel n’en a pas moins laissé sa marque dans la population plus encline désormais à recourir à la médecine officielle fut-elle payante, ainsi que chez de nombreux acteurs du champ sanitaire et de la recherche médicale, et dans une certaine mesure, a préparé l’avènement — tardif — d’une politique nationale de santé publique en France. Quant à Justin Godart, il se dévoua après sa démission surprise de janvier 1918 au renforcement des liens entre la France et les Etats-Unis et anima entre autres groupements et associations la Ligue franco-américaine contre le cancer ; on y retrouve les idées force de l’ancien secrétaire d’Etat, la combinaison de la prévention, de la recherche et du traitement médical, la mutualisation internationale des savoirs et des pratiques. Au-delà de cette expérience, Godart resta jusqu’à la fin de sa vie, un homme d’action et d’engagement républicain. Un grand personnage en effet.

Frédéric Rousseau, CRID 14-18, CRISES

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