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LE VAN HO Mireille, Des vietnamiens dans la Guerre. (par J.-F. Jagielski)

Mireille Le Van Ho, Des vietnamiens dans la Guerre. 50 000 recrues dans les usines françaises, éditions Vendémiaire, collection Empires, 2014, 316 p.

Cet ouvrage très fourni est issu d’une thèse assez ancienne puisque soutenue à l’école des Chartes en 1986. L’auteure de la présente édition a cependant, comme il se doit, réactualisé sa bibliographie et utilisé de nombreuses publications plus ou moins récentes pour réécrire cette version bien charpentée et solidement renseignée, portant, qui plus est, sur un sujet assez méconnu touchant à la Grande Guerre, celui de l’utilisation de la main d’œuvre coloniale dans la mobilisation économique visant à soutenir les armées françaises. Pour notre part, nous connaissions depuis longtemps l’existence de cette thèse sans avoir eu toutefois la possibilité de la lire et c’est une excellente initiative des éditions Vendémiaire, à l’occasion de la première année du Centenaire, de l’avoir rendue accessible au grand public.

Mireille Le Van Ho s’est donc intéressée et ce, dès le milieu des années 1980, à cette main d’œuvre venue de l’une des colonies les plus lointaines de la métropole, l’Indochine, futur Vietnam dont l’histoire est parcourue au cours de la seconde moitié du XXe siècle par deux conflits majeurs, d’une ampleur inouïe, intimement liés l’un à l’autre. En interrogeant cette quête de main d’œuvre asiatique, l’auteure a donc précédé un autre ouvrage important publié sur le même sujet, Les travailleurs chinois en France dans la Première Guerre mondiale, issu, quant à lui, d’un colloque ayant eu lieu en 2010, publication dirigée par Li Ma (éditions du C.N.R.S., 2012, 560 p.)

Même si le statut de ce que l’on appelle pendant la Grande Guerre et durant l’immédiat après guerre « les Chinois » n’est pas tout à fait comparable à celui des travailleurs coloniaux (T.C.) venus d’Indochine, on ne peut s’empêcher d’établir des comparaisons lorsque l’on s’intéresse de près, comme le fait Mireille Le Van Ho, à leur origine sociale et à leur mode de recrutement : tous ou presque sont issus des milieux les plus défavorisés de la paysannerie ou de l’artisanat et vivent la plupart du temps dans un dénuement le plus absolu. Dans le cas des T.C. indochinois, la plupart d’entre eux proviennent du Tonkin ou du nord de l’Annam, régions qui connaissent, avant 1914 et jusque dans les années 1930, de fréquentes famines ou disettes. L’encadrement de ces hommes devenus travailleurs coloniaux est assuré par d’autres Indochinois venant, quant à eux, de Cochinchine, plus aisés, plus instruits et maîtrisant au moins a minima la langue française. Ce recrutement se fit grâce à une active propagande active (affiches, cinéma ambulant et sergents recruteurs), s’appuyant aussi sur la complicité de mandarins et de notables locaux plus ou moins corrompus qui virent là une confortable manière de s’enrichir, en fournissant à bon compte cette main d’œuvre au général Pennequin.

Le recrutement commença à la fin de l’année 1915 et s’intensifia en 1916 pour atteindre au final environ 50 000 hommes. Il fut cependant freiné à plusieurs reprises par de nombreux facteurs : l’absence d’organisation synonyme la plupart du temps d’une joyeuse pagaille dont les premiers T.C. indochinois firent les frais, l’apparition d’épidémies (choléra), les désertions et le manque de bateaux pour l’acheminement en métropole. Ce recrutement des classes parmi les plus pauvres de la société indochinoise entraîna également de nombreux refus d’engagement du fait du piètre état sanitaire des postulants au départ : cinq commissions d’incorporation du Tonkin signalèrent ainsi de 57 à 92 % d’inaptes avant l’embarquement…

Si le recrutement n’entraîna pas de révoltes majeures dans le nord de l’Indochine, le cas du Cambodge où les structures communales n’apparurent pas avant 1908 entraîna des troubles sérieux car les autorités françaises obligeaient les paysans qui voulaient se soustraire au recrutement à se payer un remplaçant ou à avoir recours à des intermédiaires véreux… Une pression française au niveau du recrutement se fit cependant sentir en Cochinchine, entraînant une résistance plus forte dans le sud du pays où les désertions avant embarquement furent fréquentes et même parfois massives. Mais cette pression était la plupart du temps indirecte, les colons français se donnant le beau rôle en ne supervisant le recrutement que de loin et laissant, la plupart du temps, les basses besognes aux autorités indigènes, ce qui permit d’épargner les familles riches, les citadins plus aisés mais aussi la main d’œuvre employée dans les plantations des plus riches et puissants colons…

Mireille Le Van Ho n’évoque guère les conditions de transport entre l’Indochine et Marseille, ce que l’on peut regretter car elles furent généralement aussi longues que pénibles. L’arrivée des premiers convois coïncide avec la mise en place du Service d’organisation des travailleurs coloniaux rattaché au ministère de la Guerre qui prend également sous sa responsabilité les travailleurs chinois recrutés par les Français et les Britanniques à la même époque. La création de ce service permettra ainsi, par la suite, de bien distinguer les travailleurs coloniaux de la main d’œuvre de couleur blanche travaillant à leurs côtés dans les mêmes usines. Un service central établissait les contrats de travail avec différents ministères, Travail, Colonies, Intérieur et Affaires étrangères pour les Chinois. Il réglait les embauches et dirigeait les T.C. indochinois là où les besoins s’en faisaient sentir, principalement vers les usines d’armement d’Etat mais aussi vers des entreprises privées travaillant pour la défense nationale.

Ils sont d’abord regroupés dans le dépôt de Marseille avant d’être dirigés et intégrés dans des groupements situés à proximité des usines (mais volontairement installés bien à l’écart de la population autochtone…) et commandé par des cadres français issus, pour la plupart, du milieu colonial. De la plus ou moins bonne bienveillance et attention de ces cadres dépendait aussi les plus ou moins bonnes conditions d’hébergement, de nourriture et d’accueil sanitaire.

Cet afflux de main d’œuvre coloniale n’allant pas sans poser de nombreux problèmes, tant avec les ouvriers français qu’avec les autres T.C., et notamment ceux issus d’Afrique. Les ouvriers français et leurs instances syndicales ou ceux qui les représentaient politiquement, les socialistes, virent arriver d’un assez mauvais œil ces hommes malhabiles et inexpérimentés, sans culture ouvrière, sans culture syndicale, ne parlant pas leur langue, fortement déracinés et donc bien incapables de contester les ordres et les lourds horaires qui leur étaient imposés. Pressenti par les ouvriers français comme une main d’œuvre docile, les T.C. furent aussi vite assimilés à une main d’œuvre concurrente.

La C.G.T. essaya rapidement de peser sur les autorités pour en contrôler le nombre d’arrivants. Les minoritaires anarcho-syndicalistes virent en eux des travailleurs soumis, et donc capables d’aider les patrons à poursuivre indéfiniment la guerre qu’ils décriaient : les Français allaient se battre sur le front pendant que la main d’oeuvre coloniale occupait les postes d’embusqués, et notamment, sur le front, des fonctions aussi peu exposées que celle de chauffeurs de camions militaires chargés d’amener les troupes au combat. De sanglantes échauffourées ne tardèrent pas à voir le jour entre ouvriers français et travailleurs coloniaux. Du fait de profondes différences culturelles, même les relations entre les T.C. indochinois et leurs homologues nord-africains, malgaches et surtout sénégalais furent difficiles et se soldèrent ici encore par de sporadiques mais sanglantes rixes.

Le rêve d’Albert Sarraut, gouverneur général d’Indochine, de voir ces hommes issus des couches populaires formés et acculturés à moindre frais fut, dans la plupart des cas, une douce utopie… Cette main d’œuvre fut souvent considérée comme responsable de l’origine des rixes et donc soumise, en plus des violences ouvrières et/ou interethniques, à une importante répression policière. Rien d’étonnant donc à ce qu’en 1917, lors de l’épisode dit des mutineries, une rumeur dite « des Annamites1 » se soit répandue comme une traînée de poudre sur une bonne partie du front, accusant les troupes indochinoises d’avoir ouvert le feu à l’arrière sur les ouvrières parisiennes en grève et d’avoir ainsi provoqué la révolte de mutins qui voulaient quitter le front pour venir défendre les femmes censées soutenir leur mouvement…

Les T.C indochinois ne furent pas exempts de préjugés « racialistes2 » émanant de la majeure partie de la société française, loin s’en faut, et ce, malgré le fait qu’ils aient répondu présents aux sollicitations de l’Etat français qui manquait alors cruellement de main d’œuvre pour faire tourner la machine de guerre. Victimes des clichés paternalistes, produits par une nation qui s’était taillée depuis le XIXe siècle un vaste empire colonial, les Indochinois sont comparés à « de grands enfants enclins à tous les vices. » Il faut les surveiller de près et les encadrer ou les éloigner lorsque leurs revendications menacent le bon fonctionnement des chaînes de production.

Pour ce faire, dès 1916, cette main d’œuvre passa malgré son recrutement purement civil à un statut militaire permettant de remédier « à l’indiscipline fréquente » attribuées à « des excitations extérieures », entendez syndicales. Victimes du taylorisme tant dans les usines d’Etat que privées, bon nombre de T.C. indochinois ne tardèrent pas à s’intéresser aux thèses défendues par les ouvriers syndicalistes. Ce que leurs encadrants français, issus des milieux coloniaux, ne pouvaient accepter lorsqu’ils se projetaient vers un avenir qu’ils espéraient proche, c’est-à-dire lorsque ces hommes repartiraient à jamais pour l’Indochine coloniale.

Si il y eut des tensions, notamment au moment des grèves de 1917 et lorsque la main d’œuvre coloniale concurrençait les Français économiquement mais aussi sexuellement, il y eut aussi, à d’autres moments, des rapprochements entre cette main d’œuvre et les ouvriers et les ouvrières qui subissaient les mêmes pressions des patrons privés ou des directeurs d’usine d’Etat, et notamment dans les poudreries ou les usines de fabrication d’obus où les conditions de travail étaient souvent dangereuses, du fait des cadences, des accidents (explosions) mais aussi de la manipulation de matières dangereuses et toxiques, tâche généralement abandonnée aux travailleurs indochinois.

L’attitude des syndicats majoritaires (C.G.T.) mais aussi, dans une certaine mesure, celle des minoritaires (Fédération des métaux de Merrheim), malgré leur engagement internationaliste, fut cependant toujours obnubilée par la question du nombre de ces T.C. dont on redoutait la concurrence, mais aussi le simple fait que le recours à cet main d’oeuvre était un facteur de prolongation du conflit qui avait directement « pour conséquence d’envoyer les hommes à la boucherie », selon les propres termes de ces syndicalistes minoritaires anarchisants.

Selon la belle expression de Mireille Le Van Ho, la métropole en guerre, en tant que versant antinomique de la société coloniale, devint alors « ce monde des possibles » où s’opéra, chez nombre de travailleurs indochinois, la mise en place d’une véritable culture politique. La lutte des ouvriers dans les usines d’armement pour faire progresser leurs salaires et leurs conditions de travail servit aussi de modèle à une bonne partie de la main d’œuvre indochinoise qui ne put s’empêcher d’établir un rapprochement entre ce qu’ils voyaient en métropole et ce qu’ils avaient vécu chez eux, sous le joug colonial.

L’expérience de guerre servit alors de catalyseur au désir d’émancipation qui ne manqua pas de naître dans l’esprit de nombreux T.C. indochinois. Le premier tabou colonial qui sauta, selon les observations du contrôle postal surveillant leur correspondance, fut l’apparition de liaisons sentimentales et charnelles entre les ouvrières (ou d’autres femmes) et ces travailleurs indochinois. En mai 1920, alors qu’il ne restait plus en France que 20 000 travailleurs, ce même contrôle postal identifiait 231 couples et 1142 liaisons. Les autorités françaises se firent bien sûr un devoir de contrarier et même de s’opposer à ces unions : si une femme française se mariait à un Indochinois, elle était déchue de sa nationalité et acquérait de facto le statut d’indigène. Comme le souligne à juste titre l’auteure, « la découverte des femmes françaises, égales et non plus arrogantes et inaccessibles dans la colonie, bouleversait la croyance en un ordre social où le racisme régissait les hiérarchies. Dès lors que l’inversion du monopole sexuel des Blancs, symbole de toutes les oppressions en Indochine, se réalisait en métropole, une remise en cause de l’ordre colonial devenait possible. »

Les T.C. indochinois découvrirent que « la cessation du travail était une arme » et leur exaspération ne cessa de grandir, notamment après la fin des hostilités, période hivernale où, du jour au lendemain, ils durent quitter leurs usines ou les ports dans lesquels ils travaillaient pour aller vers les régions dévastées remettre en état les infrastructures et/ou procéder aux opérations de transfert des corps des soldats des cimetières provisoires vers ceux de regroupement. Ces hommes eurent à souffrir durant l’hiver 1918-1919 des conditions climatiques mais aussi du peu d’égard et de reconnaissance qu’on leur témoignait, tant au niveau de leur hébergement, de leur nourriture que du peu de considération que les populations autochtones leur accordaient.

Des émeutes dues à leur mécontentement eurent alors lieu car ces hommes voulaient désormais rentrer chez eux, et ainsi échapper aux maladies dont l’épidémie de grippe espagnole qui fit également d’importants ravages dans leurs rangs. L’agitation ouvrière du sortir de la guerre n’échappa ni aux cadres ni aux interprètes de cette main d’œuvre, ces « petits intellectuels » qui ont progressivement compris qu’ils seraient à jamais opprimés s’ils ne cherchaient pas d’eux-mêmes à se radicaliser et à faire entendre leurs revendications.

C’est donc dans ce milieu que va naître le tout premier mouvement d’opposition à l’ordre colonial donnant naissance à un texte, les « Revendications du peuple annamite » qui paraîtront dans l’Humanité, rédigées sous les plumes conjointes de Phan Chau Trinh, Phan Van Truong et Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh. Ces derniers essaieront, en vain, de faire entendre la voix de l’Indochine colonisée à Versailles, au moment de la signature de la paix. Face à cette surdité de la France, le futur Ho Chi Minh, délégué indochinois au Congrès de Tours, fera voter l’adhésion de son pays à l’Internationale communiste, tout en sachant parfaitement que les travailleurs coloniaux revenus en Indochine ne bénéficieraient d’aucune reconnaissance de l’ordre colonial qui, bien au contraire, s’efforcera de surveiller et lutter implacablement contre ces hommes qui revenaient de France et qui avaient pris goût pour une autre société que celle qu’on leur imposait.

Le travail pionnier de Mireille Le Van Ho évoquant cette partie asiatique de la main d’œuvre coloniale méritait donc cette publication particulièrement réussie et vraiment bien venue après un laps de temps aussi important entre la soutenance de cette thèse et sa publication. On regrettera, ici et là, qu’il manque des éléments de cartographie pour nous aider à parvenir à mieux cerner où officiait cette main d’œuvre après son départ du camp de transit marseillais. On regrettera aussi la rapidité dans l’évocation des conditions de travail de ces ouvriers, notamment dans les usines d’armement avec leurs terribles lots d’accidents et d’intoxications. Il n’en reste pas moins qu’il faut ici saluer comme il se doit ce travail approfondi, à la fois pionnier et éminemment novateur, qui fut prolongé, entre autres, par la publication en 1998 du bel article de Tyler Stovall intitulé The Color Line behind the Lines : Racial Violence in France during the Great War3. A noter, enfin, qu’une interview filmée de l’auteure portant sur cette publication est visible sur l’excellent site Mémoires d’Indochine au moyen du lien suivant : http://indomemoires.hypotheses.org/16047.

Jean-François Jagielski

1 Jean-François. Jagielski, « Entre fiction et réalité. La rumeur des Annamites massacrant les Parisiennes » in André Loez et Nicolas Mariot (dir.), Obéir/désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective, Paris, La Découverte, 2007, pp. 139-150.

2 Laurent Dornel, « Les usages du racialisme. Le cas de la main-d’oeuvre coloniale en France pendant la Première Guerre Mondiale », Genèses, n°20, 1995. pp. 48-72.

3 American Historical Review, 1998, vol. 103, n° 3, p. 737-769.

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