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MEIGS Mark, Optimism at Armageddon. Voices of American Participants in the First World War (par Rémy Cazals)

MEIGS Mark, Optimism at Armageddon. Voices of American Participants in the First World War, New York, New York University Press, 1997, 270 p.

Le livre s’ouvre sur une constatation simple : les Américains ont participé à la Première Guerre mondiale, mais ils n’ont pas vécu la même guerre que les Européens. Ils sont intervenus tardivement ; leur participation a été brève ; elle a été rapidement victorieuse. En 1918, les offensives mettent fin à l’enlisement dans les tranchées, les tanks bouleversent la physionomie du combat, tandis que l’ennemi s’épuise. Dans ces conditions, la perception de la guerre est globalement différente de celle des Européens. Elle laisse plus de place à l’optimisme. Ne se contentant pas des sources officielles, l’auteur apporte cependant de fortes nuances.

Sommaire :
1. Compréhension de l’engagement
2. Signification donnée à l’action sur le front
3. Rencontre de la culture française
4. Comportements sexuels
5. Les morts à la guerre
6. Leçons pour le retour

L’enquête effectuée dans les années 1970 parmi les anciens combattants survivants doit être prise avec beaucoup de prudence. Le sentiment général patriotique qu’elle fait apparaître ne correspond peut-être pas aux idées de 1917-18. Beaucoup de temps a passé, d’autres guerres sont venues recouvrir et modifier le souvenir. Accepter de participer à la guerre correspondait davantage à une volonté d’intégration à la société américaine. La propagande apportait avec insistance son message darwinien sur la race allemande. La pression sociale ne doit pas être négligée : que direz-vous quand on vous demandera où vous avez été durant tout ce temps ? Le fossé entre les combattants et leurs épouses a été moins ouvert que dans d’autres pays. Les femmes de la Croix Rouge ont exprimé la satisfaction de participer à une œuvre importante.
Sur le front, il ne s’agit pas de test de courage individuel, mais de la capacité à survivre avec les camarades. Quand vient le moment de sortir face au feu des mitrailleuses, il n’y a quasiment pas de choix. Refuser signifierait se séparer des seuls êtres familiers. Il n’y a plus religion, famille, loi, tout est réduit à une étendue boueuse dévastée. Derrière, il y a l’arme de l’officier, puis la Military Police, et toujours la perte d’identité. Les Indiens, que l’on avait d’abord détruits, ont été ressuscités par la propagande en tant que symboles positifs. On met en avant leurs qualités guerrières qui deviennent par extension celles des combattants américains. Ce qui n’empêche pas de signaler les lettres du soldat Big Thunder qui expriment son souhait d’être de retour chez lui pour travailler sa terre [thème récurrent dans la correspondance de guerre des paysans français].
Les analyses de Mark Meigs s’appuient sur le contact réel avec les sources. Dans la documentation produite par cette guerre, il est nécessaire de distinguer ce qui est construction abstraite. La propagande existe, lourde, insistante. Il y a une langue de bois et ce n’est pas elle qui peut nous faire connaître la pensée des combattants. Pour cela il est nécessaire de trouver d’autres sources. Mark Meigs utilise une importante série de papiers personnels, principalement des lettres car la tenue de carnets était interdite dans l’armée américaine [ce qui est bien regrettable car c’est souvent dans les carnets, plus que dans les lettres, que l’on découvre le discours caché]. Pour achever de confronter la voix des soldats aux textes officiels désincarnés, Mark Meigs a recours aussi aux chansons [l’une d’elles, reproduite p. 20, fait penser à celles des vagabonds des chemins de fer en temps de paix : Mister Railroad Man devient ici Mister French Railroad Man].
Américain et Français éprouvent chacun de l’étonnement devant l’Autre et ses comportements, ne serait-ce que devant les manières de boire (p. 77). L’arrivée des Américains provoque une forte hausse des prix. Les autochtones vont changer. Il faut les avoir vus avant le contact avec les nouveaux venus, de même que certains photographes de l’Ouest ont cherché à voir l’Indien avant qu’il perde son identité au contact de la « civilisation ». La prostitution augmente. Mais le taux de maladies vénériennes reste bas dans l’armée américaine. Le soldat ne recherche pas seulement la sexualité. Il a besoin d’affection, d’un home. Mais les autorités découragent le mariage avec des Françaises.
Le chapitre 5 donne d’abord un long passage sur le soldat inconnu américain. Les pertes ont été sévères en temps d’offensive. Certains chefs ont éprouvé de la fierté quand leurs troupes avaient subi de lourdes pertes. Les soldats prennent alors conscience que l’inaction dans les tranchées offrirait une chance de survie. Ils souhaitent pratiquer le live and let live system. Ils ont tendance à considérer que l’ennemi c’est l’officier supérieur et non le soldat d’en face.
Comme dans toutes les armées, se pose le problème d’annoncer à la famille la mort d’un camarade : on aura tendance à écrire qu’il est mort d’une balle en plein front, rapidement, avec des souffrances limitées. Après la guerre, deux associations s’opposent sur la question du rapatriement des corps : la Bring Home the Soldier Dead League et la Field of Honor Association. Leur nom même résume leur intention. Au total, un peu plus de la moitié des corps ont été rapatriés. Les cimetières américains en France doivent faire impression (p. 186) [ce qui a marqué le combattant languedocien Gustave Folcher en octobre 1940, frappé par la « façade monumentale », par « une immense pelouse », « les lignes de croix, toutes en marbre blanc », comparées pour leur symétrie à « une vigne jeune de chez nous »].
La guerre a suscité expression artistique et littéraire. Le contact des « civilisations » a appris aux Américains que l’Amérique est le meilleur endroit à habiter au monde. Ils veulent mois de châteaux et de passé, plus de futur et de mouvement [mais ils achètent des cloîtres et les remontent de l’autre côté de l’Atlantique]. Les Américains en France ont été surpris par la présence des tas de fumier dans les villages [mais les Languedociens ont fait des remarques analogues sur les villages du Nord-Est].

L’intensité des armes modernes a produit un vide mental que les services de propagande cherchent à remplir d’interprétations abstraites et enthousiasmantes, des abstractions créées loin de la bataille. Quelques soldats ont réussi à échapper au conditionnement de masse. Avec le temps, les vétérans ont accepté les explications militaires du prix à payer en pertes humaines, alors qu’ils ne les auraient pas acceptées pendant la guerre. [Jean Norton Cru avait écrit de bonnes pages là-dessus. Le même avait compris aussi l’ambivalence de la pensée ; dans ses travaux sur l’opinion française sous Vichy, Pierre Laborie parle des hommes au penser double ; Mark Meigs dit des choses semblables dans les conclusions de son livre. Ainsi a-t-il compris la complexité de l’histoire, loin des affirmations péremptoires qui peuvent séduire un moment, mais qui sont destinées à disparaître.]

Les sources incluent les papiers personnels.
La bibliographie est principalement en langue anglaise. Elle mentionne peu d’ouvrages français et ignore Jean Norton Cru.
Un index pour les noms de lieux, de personnes et pour les thèmes.

Rémy Cazals

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