Marchand, Octave (1881-après le 1er février 1963)

Octave Marchand est né à Saint-Péravy-la-Colombe, dans le Loiret. En août 1914, il est clerc de notaire à Montlhéry (Seine-et-Oise), marié, père de trois enfants. Il apprendra la naissance de son quatrième enfant en octobre 1914.
Le 3 août, il rejoint le 131e RI à Orléans, où il est affecté comme sergent fourrier à la 25e Cie de dépôt. Il assiste à l’arrivée des réservistes, des « déserteurs », des engagés volontaires (Alsaciens-Lorrains, Russes, Polonais, Italiens) et des premiers blessés à partir du 21 août.
Le 26 août, Octave part au front. Il rejoint le 131e RI en Argonne et devient sergent fourrier au 1er bataillon. Le régiment se déplace dans la région comprise entre Bar-le-Duc et Dun-sur-Meuse, en subissant de nombreuses pertes. Vient ensuite la vie des tranchées : en forêt d’Argonne, à Vauquois, à Boureuilles, à la cote 263.
Le 23 novembre, il assiste à l’exécution de deux soldats, l’un du 131e, l’autre du 113e, et note que « beaucoup de soldats murmurent et critiquent cette exécution ».
En janvier 1915, Octave Marchand est devenu le plus ancien sous-officier de sa Cie. Cet état lui vaut d’être nommé, deux mois plus tard, au Quartier Général du 5e Corps d’armée basé à Clermont-en-Argonne, où il échappe momentanément aux dangers du front.
Le 1er juin, il reprend sa fonction de sergent fourrier au 131e RI, combattant toujours en Argonne : cotes 263 et 285, ravin des Meurissons.
Le 1er juillet, il est désigné comme fourrier adjoint au Major du cantonnement, situé au Claon, en forêt d’Argonne. Il y restera un an, jusqu’en juillet 1916, étant chargé des travaux d’aménagement et de l’inhumation des soldats décédés à l’ambulance. En juillet et août 1915, il déplore l’attitude des 300 terrassiers civils envoyés par la Bourse du Travail de Paris, qui se plaignent d’être trop près du front, mal logés, mal nourris, et préfèrent rentrer à Paris.
Le 2 août 1916, Octave est affecté à la Cie Hors Rang du 131e RI. En août, il séjourne au camp de Mailly dans l’Aube, où les 3000 soldats russes lui font une excellente impression. De mi-septembre à mi-novembre, il est dans la Somme, aux alentours de Bray-sur-Somme. Il y côtoie les soldats Anglais, dont il juge l’uniforme kaki moins visible que la tenue bleu horizon ; il rencontre des soldats malgaches employés à l’extraction de la pierre, ainsi que des soldats noirs travaillant à la réfection des routes, qui lui font peine à voir ; il croise des groupes de prisonniers allemands exténués de fatigue.
En janvier 1917, Octave Marchand rejoint sa Cie Hors Rang dans l’Aisne, aux environs de Berry-au-Bac, où il est chargé du cantonnement. L’hiver est très froid, la nourriture gèle. Il remarque les travaux de camouflage effectués sur les routes en prévision de l’attaque du 16 avril entre Reims et Soissons, et compte l’arrivée de 150 tanks. Les jours suivants, il voit passer les prisonniers allemands en piteux état. Fin mai, il apprend les actes d’indiscipline survenus, entre autres, sur le front de l’Aisne et note que des troubles ont eu lieu aux 4e, 82e, 113e et 313e RI du 5e Corps d’Armée. Le 16 juillet, il conduit six soldats appartenant à l’arrière, condamnés par les Conseils de guerre à remonter au front.
Le 19 juillet, à la suite d’une circulaire concernant les pères de quatre enfants, il quitte le 131e RI pour intégrer le 5e bataillon du 66e RIT (Régiment d’infanterie territoriale) basé au sud de Fismes. Avant son départ, il est décoré de la croix de guerre. Il devient fourrier de la 23e Cie, dont les hommes travaillent dans des carrières, sur les routes ou dans les gares.
Le 7 octobre, il visite un camp de prisonniers allemands établi à Mont-sur-Courville et constate que les Alsaciens et les Polonais y sont séparés des Prussiens, « car l’entente est loin de régner entre eux ».

Le 1er novembre, il est affecté à la TM 112 (Transport de matériel) et doit régler la circulation des voitures sur la route de Soissons à Reims. Sur cette route très fréquentée, il voit pour la première fois des autos et ambulances américaines.
Le 11 janvier 1918, il est affecté au 126e RI, près de Château-Thierry. Il y effectue des travaux de secrétariat administratif. Le 24 janvier 1919, il est démobilisé à Vincennes.

Dès la fin de la guerre, Octave Marchand commence à recopier ses carnets de guerre en y ajoutant des remarques ; il ne terminera leur copie qu’en 1952. Il recevra la médaille militaire en 1960 et la médaille de l’Argonne en 1963. La date de son décès n’est pas indiquée.
Ses cahiers ont été transmis par sa petite-fille à Geneviève Lavigne-Robin et son mari, qui en ont effectué la transcription, tandis que Nicole Fioramonti a rédigé la préface et des introductions historiques.

Octave Marchand refuse le nom de « poilus » : « Nous ne sommes pas des mousquetaires de l’ancien temps, à la recherche d’aventures et de glorification » (11-15.02.1915), et n’utilise jamais le mot « Boches ». Dès le 18 septembre 1914, il relève son insensibilité : « Ces douleurs, ces plaintes, cette horrible vision du sang qui coule à flot des blessures, n’ont plus d’effet sur moi ; mon cœur, jadis si sensible, est devenu dur comme pierre. »
Pendant les huit premiers mois de la guerre vécus sur le front, le ton de ses carnets est plus vindicatif qu’il ne le sera ensuite, à l’arrière. « Messieurs les Officiers de l’état-major auraient dû venir s’assurer de la difficulté de l’entreprise avant d’ordonner l’attaque [de Vauquois] avec de si faibles effectifs. C’est sacrifier beaucoup d’hommes inutilement, car nos pertes sont lourdes, le terrain est couvert de morts et de blessés » (09.12.1914). Et le 3 janvier 1915, il écrit : « les pauvres condamnés à mort que nous sommes ! »
Au Quartier Général de Clermont-en-Argonne, il est surpris de l’attitude des officiers : « Chaque jour, nos avions font des reconnaissances au-dessus des lignes ennemies, je remarque que les officiers de l’état-major n’ont pas l’air d’attacher grande importance aux rapports des aviateurs, qu’ils lisent, le sourire aux lèvres, en faisant parfois des réflexions désobligeantes pour les aviateurs » (11.04.1915).
En mai 1917, il attribue les mutineries à cinq causes : retard dans les tours de départ en permission, exercices et corvées inutiles pendant les périodes de repos, maintien des mêmes troupes d’attaque dans des secteurs devenus mortifères, influence des grèves, événements de Russie. Il s’indigne : « A Orléans, des femmes grévistes sont assez insensées pour crier : « Vive les Allemands » et jeter des fleurs à des prisonniers qui sont, peut-être, l’auteur de la mort d’un frère, d’un père, d’un mari, ou fiancé. »
En novembre 1917, il voit travailler des Sénégalais, des Malgaches et des Annamites sur la route de Soissons à Reims, et note : « Tous ces pauvres bougres paraissent transis de froid, dans notre climat brumeux et froid. Ils doivent, sans doute, eux aussi, regretter le beau soleil de l’Afrique et de l’Asie. Et que doivent-ils penser de la civilisation que nous leur avons inculquée ! »
Dans les dernières pages, Octave Marchand se livre à un vigoureux réquisitoire de 40 lignes dénonçant les souffrances des fantassins : « Il paraît que ce n’était rien d’avoir quitté foyer, famille, affaires, pour venir défendre son pays. […] Ce n’était rien que d’avoir risqué sa vie des jours et des nuits, d’être resté là, stoïque dans un fossé nauséabond, à la merci des balles de fusil et de mitrailleuses, des grenades, des obus de tous calibres, des gaz, des lance-flammes et de tous les engins de mort, inventés par les hommes […] », et termine en dénonçant l’injuste distribution des médailles.

L’Enfer au quotidien. Carnets de route du Sergent fourrier Marchand, Paris, Editions Osmondes, 1999, 487 pages.

Isabelle Jeger, juin 2016

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Deloule, Firmin (1892-1979)

Né le 31 août 1892 à Roynac (Drôme) dans une famille d’agriculteurs. Titulaire du certificat d’études primaires. Il est au service militaire au 159e RI à Briançon lorsque la guerre éclate. Il est démobilisé en août 1919 et il revient à Roynac sur l’exploitation familiale.
Il a tenu un journal. Après la guerre, il a recopié au propre sur un cahier les pages concernant l’année 1914. Pour la suite (1915-1918), il annonce qu’il a perdu ses notes et ne dispose que de sa mémoire, et il traduit ses souvenirs en vers « après plusieurs années ». Toutefois, s’ajoutent certains poèmes qui sont datés et localisés : « La Somme 1916 » ou « Au Chemin des Dames août 1917 ». Il est vraisemblable qu’ils aient été écrits au moment et que l’auteur les ait sauvegardés, à la différence des notes quotidiennes.
La plaquette 1914-1918 Mémoires de guerre, Firmin Deloule, 76 p., a été préparée par la Commission départementale d’information historique pour la paix de la Drôme, imprimée par IDS Valence en 2000, et destinée aux élèves du département et aux professeurs. Le lecteur est averti que la transcription respecte l’orthographe, mais est-on certain qu’on n’a pas rajouté des fautes de frappe ? Quelques pages reproduites en fac-similé montrent que l’écriture de l’auteur est parfaitement lisible ; tout le témoignage aurait vraisemblablement pu être donné en fac-similé. Des chronologies et des croquis accompagnent le texte.
Début août 1914, le 159e est envoyé surveiller la frontière des Alpes jusqu’à ce que l’on apprenne la neutralité de l’Italie. Il faut alors partir pour combattre les « barbares » en Alsace. Firmin Deloule a vu lui aussi le poteau frontière arraché et il signale l’accueil chaleureux d’un vieil Alsacien, ravi de voir revenir l’armée française. Le 19 août, il reçoit le baptême du feu, d’abord sans voir un seul ennemi, puis, envoyé en patrouille, il tue d’un coup de fusil son « premier Allemand ». Le 22 août, son bataillon se trouve dans un train tamponné par un autre, accident qui fait 94 morts et plus d’une centaine de blessés.
Le 25 août, le régiment arrive dans les Vosges et combat pour le contrôle du col de la Chipotte. Deloule signale plusieurs assauts à la baïonnette mais un seul corps à corps. Il souffre des bombardements, de la pluie, du manque de ravitaillement, compensé par la cueillette de pommes et de prunes. À deux reprises (p. 25 et 26), il emploie à propos des Allemands l’expression « ces s….. », mais on ignore si elle figure dans le texte original sous cette forme expurgée. Le village de Moyenmoutier a été pillé par les Allemands, mais leur retraite précipitée les a empêchés de se livrer « à d’autres projets infâmes ». Le pays est plein d’espions, « passés par les armes sans autre forme de procès ». Du 18 au 28 septembre, ce sont des combats difficiles autour de Senones.
« Après trente six heures de chemin de fer nous arrivions à Arras (Pas de Calais) le 30 septembre. » Le 2 octobre, il assiste à un combat de cavalerie entre Uhlans et Goumiers. Lui-même s’est creusé un trou ; deux blessés tombent sur lui et leurs corps le protègent des balles. Le creusement des trous se fait avec les outils adéquats, mais aussi avec la baïonnette, la cuillère, la fourchette. Le 27 octobre, « je dégringolais encore un Boche ». Le 16 novembre, arrivent les renforts de la classe 14. Pas de trêve à Noël, la fusillade est permanente. En janvier, c’est la pluie et la boue (p. 39). Il est évacué pour une légère blessure et une bronchite.
Commence alors la deuxième période, entièrement rédigée en vers, mais qui mêle souvenirs écrits après coup et poèmes datés qui rendent sensible l’évolution des sentiments. Après une deuxième évacuation, le voici à nouveau au dépôt du régiment, à Briançon, prêt à repartir. Son poème « Après un an de guerre » s’apitoie sur les « vides » dans les familles et souhaite la fin de ce « maudit fléau », que la paix vienne délivrer « l’Europe, le monde tout entier ». C’est la première mention de tels sentiments. Sur la Somme en 1916, il oppose les combattants qui souffrent et ceux qui, « à l’intérieur », continuent à danser.
En 1917 (mai ?), face au fort de la Malmaison, le régiment (172e RI) fait six attaques, refuse de faire la septième et part au repos « le fusil sur l’épaule avec la crosse en haut ». C’est dans l’Aisne en 1917 (sans autre précision, mais, là, elle n’est pas indispensable) qu’il écrit un poème sur les poux, « le fléau de cette guerre ». Plus tard, dans les Vosges (Le Violu), le régiment connait un secteur tranquille (« pas un coup de fusil, pas de bombardement ») où, d’une tranchée à l’autre, on échange des cigarettes contre des boules de pain car « chez eux cela ne tournait pas rond, ils avaient tous faim ».
Le poème intitulé « Pourquoi ? », daté de septembre 1917 (p. 63), s’en prend à la République, à Liberté, Égalité, Fraternité, des mots qui n’ont plus de sens quand les hommes politiques, « vulgaires coquins », ne savent que crier « jusqu’au bout ». Qu’ils sortent de leur bureau, qu’ils viennent risquer leur peau ! Il est vraisemblable que Firmin Deloule connaissait la Chanson de Craonne. Son poème est de la même inspiration et certains mots reviennent : « leur peau », « infâmes », « sommes nous condamnés », Messieurs « les grands ». Il se termine par : « À la Chambre que l’on s’occupe vivement / D’abolir cette affreuse guerre / Assez de crimes ! Assez de sang ! » D’autres poèmes de 1917 s’en prennent aux embusqués (p. 64), aux « ignobles bourreaux qui cachent tous leurs crimes sous les plis du drapeau » (p. 65).
L’expression « monter sur le parapet » est présente à deux reprises. Une première fois dans les souvenirs lorsqu’il dit que c’était la chose la plus terrible dans la guerre des tranchées : « Vague par vague nous montions, beaucoup étaient fauchés. » Et une autre fois dans le poème intitulé « 11 Novembre 1918 » (p. 72) lorsque la nouvelle de l’armistice permet enfin de « sortir sur le parapet » sans risquer la mort.
Les deux derniers poèmes, de 1918, illustrent une sorte de contradiction, ou une ambivalence, que Jean Norton Cru avait déjà bien remarquée dans certains témoignages. Un poème poursuit la critique des « gros » qui « nous font à tous crever la peau », et il les menace : « Dans le tombeau vous les sacrifiez / Il en restera bien assez / Prenez garde / Le destin vous regarde. » Mais l’autre poème, à peu près contemporain, célèbre de la façon la plus traditionnelle la gloire et l’honneur du 26e régiment d’infanterie, unité dans laquelle Firmin Deloule a terminé la guerre. « Dualisme déconcertant de la pensée », écrivait Jean Norton Cru (Témoins, p. 194).
Rémy Cazals, avril 2016

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Goutte, Henri (1891-1921)

Les frères Goutte naissent à Rochefort (Charente-Maritime) dans une famille originaire des Vosges. Leur père est militaire dans l’infanterie de marine, ce qui explique la naissance de ses deux fils dans la cité navale : Henri, le 16 juin 1891 ; Georges, le 2 novembre 1893. Le témoignage des deux frères est publié par Marie-Françoise et Jean-François Michel, sous le titre Georges et Henri de Bassigny, La Grande Guerre des frères Goutte 1914-1917 (Châtillon-sur-Saône, 1999, 183 p.) Voir la notice Goutte Georges.
Henri entame une carrière militaire et aspire à entrer dans l’aviation, mais il est affecté comme sous-lieutenant à une compagnie de mitrailleuses du 233e RI dans la Grande Guerre et il est fait prisonnier près de Douaumont le 23 février 1916. Il ne semble pas avoir tenu de carnet de guerre mais relate son expérience du front, sa capture et son évasion dans un court récit (36 pages) daté du 21 février au 14 avril 1916. Après son évasion, il revient sur le front.
Il débute son récit le 21 février 1916 à Louvemont (Meuse) où il « s’attend depuis plus de 15 jours à une attaque de la part des Boches ». À 7 h 15, « ça y est ! c’est l’attaque, il n’est pas trop tôt ». Il tient deux jours avant que son poste de mitrailleuse soit submergé, qu’il soit désarmé et fait prisonnier. De camp en camp, il se retrouve aux sources du Danube, à quelques dizaines de kilomètres seulement de la Suisse. Dès lors, il n’a qu’un objectif, l’évasion. Le 6 avril 1916, en compagnie des sous-lieutenants Billiet et Tréhout, il parvient à fausser compagnie à ses gardiens au cours d’une promenade et à passer la frontière. Les trois officiers sont accueillis en véritables héros puis rapatriés le 10 avril. Le 12, ils débriefent au ministère de la Guerre et Henri Goutte reprend le métier des armes. Son récit s’achève le 14 avril 1916 alors qu’il est en permission.
Le témoignage d’Henri se situe dans un triptyque combat-claustration-évasion rapidement brossé. La partie combat comprend trois dates, du 21 au 23 février 1916 (soit 5 pages), relatant l’attente anxieuse d’une attaque sous la voûte de l’artillerie. Sa capture est rapide et elle lui sauve la vie : « En 10 secondes, nous sommes désarmés. Je n’ai pas eu le temps de sortir mon browning. Aussitôt, nous sommes emmenés. Les Boches nous font franchir notre reste de tranchée et nos débris de fils de fer. Je suis dans une rage indescriptible. Mais que vois-je ? Des tuyaux, et au bout de chaque tuyau, un Boche à plat ventre, dans un trou à peine ébauché, la lance sous le bras. Ce sont des pétroleurs. Ils étaient prêts à nous envoyer des liquides enflammés et à nous rôtir comme de simples poulets. J’ai eu froid dans le dos. »

Yann Prouillet

Photo d’Henri Goutte dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 234.

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Goutte, Georges (1893-1958)

Les frères Goutte naissent à Rochefort (Charente-Maritime) dans une famille originaire des Vosges. Leur père est militaire dans l’infanterie de marine, ce qui explique la naissance de ses deux fils dans la cité navale : Henri, le 16 juin 1891 ; Georges, le 2 novembre 1893.
Comme son frère aîné, Georges s’engage dans l’armée, affecté au 43e RI de Lille ; il est caporal en 1912. Il débute son carnet de guerre le 1er août 1914. Passé mitrailleur au 122e RI, il est blessé plusieurs fois au cours de la campagne. Il cesse brutalement son journal sans explication le 6 mai 1917. On sait qu’il a été gazé en août 1917 au Mort-Homme. Marié en septembre 1918, il se rengage pour partir au Maroc et atteint le grade d’adjudant-chef.
Le témoignage des deux frères est publié par Marie-Françoise et Jean-François Michel, sous le titre Georges et Henri de Bassigny, La Grande Guerre des frères Goutte 1914-1917 (Châtillon-sur-Saône, 1999, 183 p.) Voir la notice Goutte Henri.
Georges décrit le départ de Lille : « Tout le monde a des fleurs au bout du fusil. En ville, ovations. On nous jette des drapeaux. Tout le monde chante. À la gare, la musique joue les hymnes belge, anglais, russe, la Marseillaise et le Petit Quinquin, air populaire lillois. » Son baptême du feu est assez tardif, ce qui alimente les fantasmes d’un bourrage de crâne qui ne le quitte qu’après sa première blessure, au bras gauche, au sud de Montmirail (Marne), le 8 septembre 1914. Après plusieurs mois de convalescence, il revient en ligne à Montdidier le 14 février 1915 et s’installe dans la guerre de position. C’est ensuite le secteur de Mesnil-lès-Hurlus où il est à nouveau blessé au bras le 3 mai. Comme pour sa première évacuation, il ne dit rien de l’expérience de sa blessure, certainement grave puisqu’il ne reprend son récit que le 25 janvier 1916, en instruction au camp du Causse près de Castres. Mitrailleur au 122e RI, il arrive à Soupir, sous le Chemin des Dames, secteur qu’il occupe jusqu’en juillet. Forte tête, n’aimant pas les supérieurs critiquables, il reste caporal. Il apprend qu’il est enfin nommé sergent le 1er juillet, parce que son lieutenant a considéré qu’il a « mis de l’eau dans son vin ». Départ pour l’enfer de Verdun où le régiment a de lourdes pertes avant d’être envoyé « au repos » dans un secteur non moins difficile, en Argonne, à la Fille-Morte où sévit la guerre des mines. Sa description d’une explosion, de son effet, des blessés fous et du dégagement des hommes enterrés vivants dans les terres bouleversées est courte mais dantesque. Ses notes s’espacent à la fin de septembre 1916 et cessent le 6 mai 1917, vraisemblablement par lassitude.
Formant le cœur de l’ouvrage, le journal de Georges est éclairant sur l’état d’esprit d’un soldat qui n’a pas l’expérience du feu jusqu’au 8 septembre 1914 et qui multiplie les emprunts au bourrage de crâne et les on-dit d’une guerre fantasmée : « Les Allemands achèvent les blessés, et je me suis bien promis de ne pas leur faire grâce chaque fois que j’en aurai à la balle. J’en descendrai le plus possible, et pas de prisonnier ; tous « capout ». Je serai le premier à tirer sur les sales têtes carrées. » Confronté à la violence réelle et à la blessure, son retour au front change radicalement son discours ; son témoignage devient plus grave, plus dense et plus conforme à la réalité d’une guerre où le feu tue. Il est aussi plus critique sur le monde qui l’entoure et ses supérieurs. Dès lors, son récit prend plus d’intérêt ; loin du bellicisme des premiers jours, il manifeste de la compassion pour l’ennemi « vu de près ». Il n’en devient pas pour autant pacifiste et conserve de la haine lorsqu’il est confronté à la mort de ses copains : « Un de nos caporaux a été blessé au ventre. Il faudra que j’aille une fois en avant pour en descendre un de ces sales Boches. Je suis bien allé jusqu’au 2e réseau de fils de fer sans risquer beaucoup, et alors à l’affût dans un trou d’obus, j’attendrai le gibier. J’espère qu’il en viendra bien un à belle portée, et si je le vois… Pan… Capout. » Toutefois, ce dessein reste de l’ordre de l’imprécation, ce qui révèle la difficulté de donner la mort individuelle dans cette guerre.
La lassitude s’installe. Le 1er mai 1915, il dit : « Si on faisait grève aujourd’hui ? C’est le jour des manifestations, mais ici c’est difficile. » C’est après les officiers qu’il nourrit le plus de rancœur. Le même jour, devant les pertes de sa section : « C’est la plus éprouvée, elle est bien réduite maintenant cette pauvre 2e section. Nous ne sommes pas encore relevés aujourd’hui. Les hommes en ont assez, surtout depuis cette affaire, il faut à chaque instant que je leur relève un peu le moral. L’aspirant sort à peine de son trou. Encore un peu et je commanderai la section, car ils se terrent tous. » En mars 1917, il récidive devant un nouveau reproche injustifié de son lieutenant : « O Boches, si nous étions comme nos officiers, comme vous auriez la vie belle ! » Ce sont parfois les soldats qui subissent ses foudres, notamment les réservistes : « Et ces poilus du 342e, des vieux, des bancals, des tordus… Un lieutenant, chef de section, a dû faire sortir ses hommes à coups de pieds au cul au moment d’une alerte. » La lassitude aidant, il critique avec de plus en plus de virulence sa condition de soldat : « Quand donc cette existence de bagnards finira-t-elle ? 29 avril [1916] : sommes rentrés du travail à minuit, le même qu’hier, complètement éreintés. Je me suis accroché avec le lieutenant qui m’a fait couper les cheveux ras, comme un galérien. Les forçats les ont plus longs, j’en suis sûr, et on a plus d’égards pour eux que pour nous. Nous ne sommes pas des hommes mais des bêtes de somme de troupeau. C’en est à se révolter. C’est ignoble ce que l’on nous fait endurer de vexations, d’avanies. Les officiers sont des brutes qui, le ventre plein, ne se fichent pas mal si nous n’avons rien à nous mettre sous la dent. Allez travailler, hommes bêtes, pensent-ils, et encore il faut s’estimer bien heureux quand on n’est pas insulté. » Il évoque l’ivresse des soldats partant faire un coup de main qui échoue. Il parle de contacts, échange de pain contre eau-de-vie entre belligérants. Au final, le témoignage de Georges révèle un enthousiasme belliqueux qui laisse rapidement place, expérience de la guerre aidant, à un rejet de l’armée, de la guerre et de ses conditions de vie.
Yann Prouillet

Photo de Georges Goutte dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 233.

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Brusson, Jeanne (1897-1983)

Voir les notices de son grand-père Jean-Marie Brusson, de son père Antonin Brusson, de sa mère Gabrielle Rous et de son frère André, le soldat de la famille en 1914-1918. Les archives de l’entreprise Brusson Jeune de Villemur-sur-Tarn (Haute-Garonne) contiennent de nombreuses lettres des divers membres de la famille pendant la guerre.
Jeanne et sa jeune sœur Marie-Louise (1899-1945) fréquentent le cours Dupanloup à Auteuil, et viennent en vacances à Villemur. Mais une jeune fille de bonne famille n’est jamais en vacances ; elle doit travailler à son trousseau, se perfectionner au piano, faire des confitures… La tradition est d’aller passer quelques semaines au bord de l’océan. En 1917, « il y a un monde fou à Arcachon et un monde qui vient faire du chic sans l’être vraiment », des « femmes mises avec des couleurs très voyantes », et les Russes qui ne veulent pas aller combattre les Allemands, « bouches inutiles qu’on a reléguées à Cazaux parce qu’on ne veut pas les renvoyer chez eux où ils aggraveraient la révolution ».
Après l’armistice, une lettre de Jeanne à André mérite d’être citée pour ses accents féministes : « Nous menons notre petite vie tranquille et monotone ne changeant pas d’une ligne avec celle de l’an dernier à peu près à la même date. Toi, tu changes perpétuellement de résidence, de camarades, de travail même. Les nombreuses adresses que nous avons accumulées le prouvent. Il est impossible que tu n’aies pas des sensations, des désirs, des ennuis même très vifs parfois. Mais tu ne te doutes peut-être pas de ce qu’est une vie de chrysalide dans un petit village de province et pendant la guerre, puisque la paix tant désirée n’est pas encore arrivée et que l’armistice n’a rien changé jusqu’ici à la vie commune. Un jour tu goûteras de la vie de petit village, mais pour toi ce ne sera pas une vie de chrysalide puisque tu ne seras jamais une jeune fille !!! et qu’en arrivant ici tu seras obligé de déployer toute ton énergie et tout ton savoir pour une œuvre utile et positive. »
Jeanne Brusson a épousé Gontran de Peytes de Montcabrier le 20 septembre 1922.
RC
*Rémy Cazals, « Lettres du temps de guerre » dans le livre collectif du CAUE de la Haute-Garonne, La Chanson des blés durs, Brusson Jeune 1872-1972, Toulouse, Loubatières, 1993, p. 70-128, illustrations.

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Brusson, Jean-Marie (1840-1916)

Fondateur de l’entreprise de pâtes alimentaires Brusson Jeune à Villemur-sur-Tarn (Haute-Garonne). Pendant la guerre de 1914, c’est son fils Antonin qui la dirige (voir ce nom et ceux des autres membres de la famille). On a de lui quelques lettres adressées à son petit-fils André. Jean-Marie Brusson est mort le 3 juillet 1916.
*Rémy Cazals, « Lettres du temps de guerre » dans le livre collectif du CAUE de la Haute-Garonne, La Chanson des blés durs, Brusson Jeune 1872-1972, Toulouse, Loubatières, 1993, p. 70-128, illustrations.

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Brusson, Antonin (1865-1940)

Dans les papiers de l’entreprise de pâtes alimentaires Brusson Jeune, de Villemur-sur-Tarn, aujourd’hui déposés aux Archives de la Haute-Garonne, figurent des dossiers contenant une correspondance de 1914-18 : 137 lettres ou cartes postales adressées au patron (Monsieur Antonin) par le personnel sous les drapeaux ; 239 lettres écrites à sa famille par le fils d’Antonin, André, mobilisé (voir la notice Brusson André) ; et les lettres écrites à André par Antonin et les autres membres de la famille. C’est la guerre, crise et séparation, qui a fait naître une telle documentation, textes qui se recoupent, se répondent et révèlent rapports de fidélité et de confiance, conflits larvés et explosions.
Lettres d’ouvriers
Les lettres envoyées au patron par les ouvriers témoignent de fidélité et de fierté d’appartenir à une entreprise dont la production renommée est appréciée jusque sur le front. Ainsi un salarié mobilisé comme infirmier : « De la guerre, je vous adresse avec mon bon souvenir mes respectueuses salutations. Je me félicite d’avoir eu à préparer un macaroni de notre maison pour MM les médecins de la 2e ambulance de la 38e Division, tous méridionaux. Le produit parfait a été très apprécié. » Plusieurs demandent à « Monsieur Antonin » de donner du travail (donc du pain) à leur femme et aux familles de Villemur. Antonin Brusson fait distribuer des mandats par un cadre, lui-même mobilisé comme sous-officier (Jacques de Saint-Victor, voir ce nom). Le contenu des lettres au patron passe de l’exaltation du début à l’expression d’un malaise. Les soldats n’écrivent plus « maudite race » à propos des Allemands, mais « maudite guerre », alors qu’ils connaissent les sentiments patriotiques des Brusson. En décembre 1914, Alexandre Beauvais (voir ce nom) écrit que les souffrances sont telles qu’il a souhaité la mort. Bien d’autres expriment des sentiments identiques. François Vacquié (voir ce nom), en remerciant pour le mandat de 10 francs et en décrivant sa situation dans la boue et sous la pluie, ajoute : « Mais ne faites jamais savoir à ma femme que je suis ici dans un si mauvais état » (27 décembre 1914). Certains demandent à être rappelés à l’usine ou sollicitent un piston pour passer dans l’aviation. Ce qui a été fait pour André, le fils d’Antonin.
La vie à Villemur-sur-Tarn
Les lettres adressées au soldat décrivent les difficultés de la production industrielle, les pénuries de matières premières et de moyens de transport terrestres qui nécessitent de relancer la navigation sur le Tarn. On manque aussi de personnel qualifié, ce qui conduit Antonin Brusson à confier des travaux de comptabilité à son épouse Gabrielle Rous (voir ce nom).
Le manque de personnel touche aussi les exploitations agricoles des Brusson. « Cette année-ci [1915], nous serons tous très malheureux », écrit le grand-père Jean-Marie en évoquant les mauvaises moissons et les décevantes vendanges. « Papa a acheté une espèce de grosse machine, ressemblant à un tank, pour labourer », écrit Jeanne Brusson, fille d’Antonin, en juillet 1917. Et cela ne suffit pas : « Je souhaite qu’on fasse beaucoup de prisonniers pour que Papa puisse avoir les dix ou vingt qu’il désirerait en ce moment et qu’on lui refuse. » Lorsqu’on les lui accorde, les gens admirent leur rendement au travail.
Rémy Cazals
*Rémy Cazals, « Lettres du temps de guerre » dans le livre collectif du CAUE de la Haute-Garonne, La Chanson des blés durs, Brusson Jeune 1872-1972, Toulouse, Loubatières, 1993, p. 70-128, illustrations.

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Brusson, André (1893-1984)

Dans les papiers de l’entreprise de pâtes alimentaires Brusson Jeune, de Villemur-sur-Tarn, aujourd’hui déposés aux Archives de la Haute-Garonne, figurent des dossiers contenant une correspondance de 1914-18 : 137 lettres ou cartes adressées au patron par le personnel sous les drapeaux ; 239 lettres écrites à sa famille par André Brusson mobilisé ; 140 lettres écrites à André par son grand-père Jean-Marie, son père Antonin, sa mère Gabrielle Rous et ses sœurs Jeanne et Marie-Louise. Le fonds contient également 163 négatifs de photos prises par André. C’est la guerre, crise et séparation, qui a fait naître une telle documentation, textes qui se recoupent, se répondent et révèlent rapports de fidélité et de confiance, conflits larvés et explosions. Voir les autres notices Brusson et celle de Gabrielle Rous.
Un fils de famille
La guerre d’André Brusson n’est pas tout à fait la même que celle de la plupart des ouvriers de l’usine. Il est mobilisé dans la cavalerie, au 10e Dragons de Montauban où il devient brigadier. Montant vers le front en avril 1915, il fait d’abord un séjour agréable à Maisons-Laffitte, puis arrive en mai dans un secteur calme, en Champagne, où les travailleurs des deux camps aménagent leurs tranchées en pleine vue de l’ennemi, sans se tirer dessus. Il y connaît toutefois la boue, l’humidité et le froid aux pieds, et, dans le commandement, ce qu’il résume en « Insouciance, Incompétence, Désordre ». Contrairement à ce que croient ses parents, les soldats ne sont ni religieux, ni enthousiastes. Il reçoit de nombreux colis : 13 entre le 8 janvier et le 4 février 1916. Il ne rate pas une occasion de revenir à Villemur et suggère même à son père de lui faire obtenir une permission de vendanges en septembre 1916, tandis que ses parents l’en dissuadent : « Nous avons souvent pensé à toi et nous sommes au regret de n’avoir pas osé te faire obtenir cette permission tant désirée. Tout Villemur aurait jeté les hauts cris et nous aurait peut-être aussi plus tard lancé des pierres à toi et à nous. Il faut penser à l’avenir, aux révolutions futures qui pourraient arriver ou pourront arriver après cette affreuse guerre. »
En octobre 1916, pistonné par un général ami de la famille, André entre dans l’aviation. Il commence par un long séjour à Étampes où il apprend à piloter, période entrecoupée d’excursions en auto avec le fils Dubonnet, et de coûteuses virées à Paris. En décembre 1917, il est surpris deux fois de suite en permission irrégulière et, puni, il est envoyé au 81e d’artillerie lourde en février 1918. Il n’y reste que quelques jours car il se porte aussitôt volontaire pour les tanks, ce qui implique une nouvelle phase d’apprentissage, à Orléans cette fois. Il approche du front en septembre, nommé maréchal des logis, et participe à une attaque à la fin du mois. En octobre, de repos à Paris, il apprend l’armistice avant toute nouvelle attaque. Les besoins d’argent restent pressants, surtout en occupation d’une tête de pont sur la rive droite du Rhin. Mais il faut aussi songer aux choses sérieuses : « Que tu ailles dans le Palatinat ou ailleurs, lui écrit son père, il s’agira de glaner, soit en industrie, soit en agriculture, tout ce qui te paraîtra intéressant, sans oublier le perfectionnement de la langue, à toi d’en profiter. »
Rémy Cazals
*Rémy Cazals, « Lettres du temps de guerre » dans le livre collectif du CAUE de la Haute-Garonne, La Chanson des blés durs, Brusson Jeune 1872-1972, Toulouse, Loubatières, 1993, p. 70-128, illustrations.

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Brusson, Gabrielle (1873-1963)

Née Gabrielle Rous. Épouse d’Antonin Brusson, patron de l’entreprise de pâtes alimentaires Brusson Jeune de Villemur-sur-Tarn (Haute-Garonne) ; elle a trois enfants, André qui est mobilisé et à qui elle écrit, Jeanne et Marie-Louise (voir les notices Brusson).
Pendant la guerre, on manque de personnel qualifié, et la femme d’Antonin doit s’improviser caissière à la rentrée des vacances d’été de 1916 : « Quand on revient ici, on rentre dans la fournaise ; adieu les moments de liberté et de farniente. Il faut toujours songer à la lutte pour la vie, aux affaires, aux ennuis de toutes sortes qui surgissent de partout. Dès le lendemain de notre arrivée, j’ai été convoquée à remplacer M. Gourdou à la caisse. » Un peu plus tard, elle ajoute : « Aujourd’hui, c’était jour de quinzaine. Près de dix mille francs de monnaie me sont passés entre les doigts, et je t’assure que la tâche n’est pas commode avec ces horribles billets de 1 franc et de 0,50, sales et dégoûtants, ainsi que ces tickets de carton qui remplacent la monnaie de billon. Je suis très satisfaite parce que ma caisse tous les soirs est juste. J’aime assez mon nouveau métier, mais il absorbe tous mes instants. Je te dirai que je signe maintenant par procuration ; ton Père m’a donné cette marque de confiance que je ferai tous mes efforts pour conserver et accroître constamment. »
Dans une lettre du 27 mars 1917, c’est-à-dire avant le grand mouvement d’indiscipline dans l’armée, Gabrielle décrit à son fils « la mutinerie des ouvrières » : « Elles ont passé toute la semaine chez elles, essayant de comploter et d’amener la grève générale, ce à quoi elles n’ont pas réussi. Mercredi matin, à l’arrivée du train de Bessières, tout le groupe était à la gare pour attendre les ouvrières, les interpeller et chercher querelle et bataille. Mais un seul gendarme, qui s’était rendu là tout exprès, a suffi pour les tenir en respect. L’une d’elles a essayé de lui tenir tête, il l’a menacée de la prison, cela a servi de leçon. Tout est rentré dans le calme. Elles comptaient sur le maire pour se faire donner raison. Il n’est arrivé de Montauban que vendredi. Une grande réunion a eu lieu à la mairie, après laquelle M. Ourgaud est venu rendre compte à ton Père, essayer de le fléchir pour obtenir quelque chose et lui demander de bien vouloir se rendre à la mairie pour discuter avec ces fortes têtes. Mais ton Père a refusé carrément de s’y rendre et n’a fait que de très légères concessions qu’il a autorisé le maire à leur soumettre. Sur ce, elles sont toutes rentrées lundi matin sans tambour ni trompette et, dans les ateliers où je me suis rendue deux fois, elles sont silencieuses et ne lèvent pas les yeux de sur leur travail, au moins pendant ma présence. Je crois qu’elles auront eu une bonne leçon et qui leur servira. Une semaine de chômage à cette époque n’est pas désirable. […] Maintenant, tout a repris le cours normal ; l’usine donne son plein. »
Rémy Cazals
*Rémy Cazals, « Lettres du temps de guerre » dans le livre collectif du CAUE de la Haute-Garonne, La Chanson des blés durs, Brusson Jeune 1872-1972, Toulouse, Loubatières, 1993, p. 70-128, illustrations. Photo de Gabrielle Rous et de ses deux filles dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 102.

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Congar, Yves (1904-1995)

Le futur théologien, expert au concile de Vatican II, a 10 ans quand éclate la Première Guerre mondiale. Sur le conseil de sa mère, il tient son journal, illustré de dessins, avec la volonté rapidement affichée de témoigner pour l’avenir, afin d’expliquer aux Français non envahis ce que fut la vie à Sedan sous l’occupation allemande. L’édition respecte le texte original, ses erreurs d’orthographe et de syntaxe, ses dessins naïfs, plus nombreux au début, laissant plus de place au texte lorsque l’enfant grandit. La présence de passages très bien écrits, construits et sans fautes, laisse penser qu’il y a eu deux moments d’écriture, le second datant peut-être de 1924, lorsque l’auteur a rédigé une préface à son « Journal de la guerre franco-boche ».
Début août 1914, Sedan, proche de la frontière, est fébrile ; les combats se rapprochent de la ville qui accueille les premiers réfugiés, puis les blessés français, et voit passer les troupes en retraite. Le 25, « commence une histoire tragique », celle de l’occupation. Yves garde espoir et traduit chaque canonnade, chaque mouvement de troupes allemandes, de blessés ou de prisonniers, chaque aéroplane, comme annonce de la délivrance prochaine. Puis c’est la résignation et il continue à noter les faits, graves ou mineurs, de la vie quotidienne sur cinq cahiers d’écolier : la taxe sur les chiens qui signe l’arrêt de mort de son propre animal ; les réquisitions ou pillages de toute sorte de vivres et matériaux ; la scolarité aléatoire ; le ramassage d’orties pour faire des tissus ; la prise d’otages envoyés vers l’est (son père et son grand-père en font partie) ; le meurtre du directeur de l’usine à gaz. Il est très sensible au sort des prisonniers russes, roumains et italiens dont certains meurent sous les coups et la famine.
Yann Prouillet
*L’enfant Yves Congar, Journal de la guerre 1914-1918, Paris, Cerf, 1997, 287 p. + fac-similés, notes et postface de Stéphane Audoin-Rouzeau.

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