Billon, Pierre

Trois carnets de route de paysans bretons, Plessala, Bretagne 14-18, 2004, 55 p. Ce petit ouvrage regroupe trois témoignages de guerre fort différents.
Pierre Billon, paysan d’Erbrée (Ille-et-Vilaine), fut appelé au service militaire au 94e RI le 7 octobre 1913. Il griffonna sur un carnet quelques faits et reprit méthodiquement ces brèves notes sur un cahier d’écolier quand il revint. Ce journal est donc bien structuré (22 pages 21×29,7), bien rédigé, facile à lire et se concentre surtout sur les faits saillants de sa guerre : la mobilisation et la mise en ordre de bataille dans la Woëvre, les premiers combats, la retraite et la bataille de Spincourt, les premières blessure et hospitalisation, l’affectation au 294e RI et le retour au front, dans l’Oise puis dans la Somme en 1914-15, la bataille de Champagne du 25 septembre 1915 (narrée de façon très réaliste), les secondes blessure et évacuation, le long séjour au dépôt et le passage dans l’artillerie (250e RAC) avec un retour au front dans cette arme le 7 mars 1917. Le journal se réduit alors, après avoir été très précis sur les combats menés dans l’infanterie. La chronique de P. Billon est vivante, détaillée, passionnante quand il relate ceux-ci, et il semble que ces 12 mois vécus dans l’infanterie aient constitué l’essentiel de sa guerre, celle qui avait surtout compté car elle l’avait profondément marqué, sur laquelle il voulait témoigner ; les événements de sa vie à l’arrière, dans les dépôts ou sa période de guerre comme artilleur lui paraissant, par comparaison, ternes et dénués d’intérêt.

René Richard, Bretagne 14-18

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Saint-Victor, Jacques de (1874-19..)

Né le 3 janvier 1874 à Rabastens (Tarn), fils de Ferdinand Léopold Marie de Costecaude de Saint-Victor et de Madeleine de Landes d’Aussac de Saint-Palais. Service militaire de 1895à 1898 au 143e RI. Docteur en droit en 1901 avec une thèse intitulée « Du service hospitalier dans les guerres terrestres et maritimes ». Marié. Avant 1914, comptable dans l’entreprise Brusson (voir ce nom) à Villemur-sur-Tarn. Sergent, il est mobilisé au 133e RIT comme d’autres salariés de la société. En Alsace d’août 1914 à mars 1917. Quelques lettres le concernant figurent dans les archives Brusson, déposées aux Archives de la Haute-Garonne. Sur une carte postale du 19 septembre 1914, il se préoccupe de la marche des affaires : « J’ai appris avec plaisir que tout marchait bien à l’usine. Je fais les meilleurs vœux pour la prospérité des affaires dans la crise actuelle. » Le 22 septembre, de Rabastens (Tarn), Mme de Saint-Victor remercie Antonin Brusson d’avoir fait des « démarches pour faire revenir notre cher fils auprès de vous ». Elle fait part de son angoisse de mère ayant trois fils sous les drapeaux et implore le secours du bon Dieu dans les épreuves qu’il faut affronter. Les démarches n’ont pas abouti.
Le 11décembre, le sergent de Saint-Victor estime que la guerre va durer encore longtemps ; plaise à Dieu qu’il puisse en revenir et que l’essor de l’entreprise ne soit pas perturbé. Il évoque les basses températures et la pluie ; il dit qu’il creuse des tranchées [ou plutôt qu’il les fait creuser, puisqu’il est sous-officier] et que ce qu’il craint c’est d’avoir à les occuper. Il remercie son patron de l’envoi d’un mandat à distribuer aux ouvriers de Brusson appartenant au même régiment, parmi lesquels le caporal Vacquié (voir ce nom : le caporal a remercié son patron pour les dix francs reçus par l’intermédiaire de M. de Saint-Victor).
Passé au 89e RI en novembre 1917 ; à la section d’infirmiers en janvier 1918. Une dernière lettre conservée date de cet hiver-là : le sergent de Saint-Victor annonce qu’il à la charge d’une équipe de restauration de tombes militaires. Il souhaite toujours la prospérité de l’entreprise, et aussi la fin de cette « maudite guerre ».
Voir le livre de Jean-Claude François, Les Villemuriens dans la Grande Guerre, édité par Les Amis du Villemur historique, 2014. Rémy Cazals, mars 2016.

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Vacquié, François (1874-1918)

Né le 30 juin 1874 à Montauban (Tarn-et-Garonne) dans une famille de cultivateurs. Service militaire de 1895 à 1898 au 9e RI d’Agen. Marié le 20 avril 1902 à Villemur-sur-Tarn (Haute-Garonne). Ouvrier de l’entreprise Brusson (voir ce nom) à Villemur, mobilisé au 133e RIT, caporal le 30 octobre 1914, il a écrit des lettres à son patron : une carte postale et quatre lettres sont conservées dans les archives de la société, aux Archives de la Haute-Garonne. Le régiment se trouve en Alsace d’août 1914 à mars 1917. Dans la lettre du 25 septembre 1914, il remercie pour l’envoi de 10 francs ; ayant laissé sa famille sans ressources, il demande que l’entreprise embauche sa femme ; il souhaite que sa lettre soit communiquée à ses camarades de travail. Le 17 octobre, il précise qu’il lui tarde de venir reprendre son activité civile. La plus intéressante est celle du 28 décembre, envoyée d’Alsace : « Mon cher patron, hier j’ai reçu de M. de Saint-Victor [voir ce nom] 10 francs venant de votre part. Je vous dirai, Monsieur Antonin, que vous m’avez réellement rendu service. Car, croyez-le bien, nous sommes dans une mauvaise situation en ce moment. Car nous sommes dans les tranchées en avant postes, tranchées qui contiennent 30 centimètres d’eau, et en même temps nous avons même quelques prises avec les Allemands. Pourrai-je dire, cher patron, la fin de ce supplice ? Non, je ne puis, malheureusement. Je préfèrerais être ou du moins revenir bientôt à votre service. Mais en ce moment nous sommes ici pour faire chacun notre devoir. Mais avec beaucoup de souffrances. Car nous avons continuellement des journées complètement entières de pluie, et depuis cinq mois nous n’avons pas encore quitté les pantalons, et depuis quinze jours nous n’avons pas encore quitté les chaussures. Mon cher patron, je vous remercie beaucoup d’avoir eu un peu d’attention pour moi car j’en avais bien besoin. Mais ne faites jamais savoir à ma femme que je suis ici dans un si mauvais état. » Sur une carte postale du 24 janvier 1915 : « Je suis toujours en bonne santé malgré le froid rigoureux que nous éprouvons au milieu des neiges. »
Dans le long espace de temps entre les messages ci-dessus et la dernière lettre, du 25 mars 1917, François Vacquié n’a pas écrit à son patron ou bien rien n’a été conservé. À cette dernière date, il informe que son régiment vient d’arriver près de Verdun et que le spectacle est « piteux ». Il reste dans ce secteur jusqu’en septembre, puis il est en Champagne jusqu’en décembre 1917.
Il meurt à Villemur-sur-Tarn le 16 septembre 1918, en son domicile (nous n’avons pas d’autre précision).

Voir le livre de Jean-Claude François, Les Villemuriens dans la Grande Guerre, édité par Les Amis du Villemur historique, 2014.

Rémy Cazals, mars 2016.

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Beauvais, Alexandre

On ne sait rien de ce soldat sinon qu’il était un des ouvriers de l’entreprise de pâtes alimentaires Brusson Jeune (voir ce nom) à Villemur-sur-Tarn (Haute-Garonne). Ce qu’il écrit à son patron le 13 décembre 1914 est localisé dans les parages de Craonnelle ; il était au 36e régiment d’infanterie. Sa description de la misère des fantassins est assez précise pour être reproduite ici :
« Jamais de ma vie, non seulement moi mais presque la majorité de notre régiment n’a souhaité la mort comme dans cette maudite marche où, pendant neuf heures, nous n’avons pas cessé de marcher sous la pluie battante, cela de 3 heures de l’après-midi à 1 heure du matin, pataugeant dans la boue jusqu’aux genoux. Nos tranchées sont situées à l’orée d’un bois et au milieu des marais. Trente centimètres d’eau et de boue dans les sapes conduisant à nos cahutes hautes de 1,25 m et larges de 1,10 m, dans lesquelles nous sommes condamnés à rester quatre jours sans désemparer et à tirer les balles par des créneaux aménagés d’un côté. La mitraille, par ici, tombe sans désemparer. Dans la plaine, une quantité effrayante de Boches est fauchée, déployée en tirailleurs dans leur position normale, et cela depuis mi-septembre. L’odeur infecte qui se dégage est assez pour nous rendre malades. Impossible de les enterrer car les tranchées françaises et allemandes à cet endroit sont à environ 150 mètres. Le premier qui sort la tête est repéré immédiatement et les balles pleuvent dur comme grêle. C’est une vraie place à choléra. Heureusement que le temps froid arrive et évitera bien des maladies contagieuses. Depuis que nous sommes ici, je n’ai eu qu’une heure de sommeil, et encore plié en deux. Nous manquons de tout : sucre, café, tabac, bougies, allumettes, rhum, enfin tout ce qu’il faudrait pour soutenir le moral des soldats. »
Rémy Cazals, mars 2016, en attendant d’en savoir plus sur ce soldat

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Scherer, Marx (Maurice) (1883-1973)

Deux objets curieux
Mme Colette Scherer, belle-fille du témoin, m’a confié deux livres de reliure identique. Sur la tranche du premier, un titre : Le Feu, et deux noms d’auteurs : H. Barbusse, M. Scherer. Sur la tranche du second, un titre : Poste 85, et deux noms d’auteurs : A. Boursin, M. Scherer. Le cœur de ces volumes est constitué, pour l’un, par le fameux prix Goncourt dans son édition « J’ai lu » de 1958 ; pour l’autre, par le livre moins connu d’Alain Boursin, Poste 85, Les secrets de la TSF pendant la guerre, édité par Albin Michel en 1937. Par certains côtés, cela rappelle le livre fabriqué par Jean Coyot (voir ce nom), mais ce dernier ouvrage relié ne comprenait que le témoignage personnel du combattant. Lui-même poilu de 14-18, Marx Scherer a souligné des passages dans les livres de Barbusse et de Boursin ; il a ajouté des annotations dans les marges ; il a enfin rédigé quelques pages manuscrites qui ont été insérées dans les livres et reliées avec eux. Il explique que son collègue Poupardin, comme lui acheteur pour les Nouvelles Galeries après la guerre, avait connu Barbusse (il est mentionné dans Le Feu), et avait attiré son attention sur le livre. La division dans laquelle servait Scherer se trouvait immédiatement à la gauche de celle de Barbusse en Artois en 1915 et notre témoin avait repéré de nombreuses similitudes de situations à souligner. Il dit aussi que ce qu’il a vu ne concorde pas forcément avec le récit de l’écrivain, mais cette affirmation n’est étayée par aucune mention explicite. D’après lui, les souvenirs que le livre l’a conduit à retrouver sont aussi précis que les souvenirs d’enfance, sauf en ce qui concerne les noms de lieux. Il admet qu’il puisse y avoir des redites, et il y en a. Des situations intéressantes sont très bien décrites, mais la chronologie manque. Et si les souvenirs ne s’appuient pas sur des photos, c’est qu’un appareil n’était pas compatible avec la vie d’un fantassin (à la place d’un Kodak, il préférait transporter une boîte de singe supplémentaire). La photo, écrit-il, « a plus servi à fixer des groupes souriants que des vues strictement militaires ».
On peut distinguer trois périodes dans son expérience de guerre et les présenter après avoir situé le témoin à la veille du conflit.

Grandes lignes de la biographie du témoin
Marx Scherer est né à Paris (4e arrondissement) le 18 février 1883, fils de Simon, tailleur, et de Sara Morel, couturière. Il a passé une partie de son enfance dans le 2e arrondissement ; son témoignage évoque la rue de la Lune et la rue des Filles-Dieu, devenue rue d’Alexandrie. Sans avoir fait de longues études, il savait parler l’anglais et l’allemand (avait-il fait des séjours dans ces pays ?). En 1914, il exerçait la profession de tailleur pour dames. Il était marié depuis février 1911 et avait un fils, Jacques, né le 24 février 1912. Celui-ci devint professeur à la Sorbonne, titulaire de la chaire d’histoire et technique du théâtre français, auteur de nombreux ouvrages, spécialiste de Mallarmé. Un autre fils, Pierre, né le 25 février 1918, devint médecin. Engagé dans la Résistance pendant la Deuxième Guerre mondiale, il fut arrêté et déporté à Buchenwald où il mourut le 21 janvier 1945 (« mort pour la France »). Marx Scherer est mort à Paris le 1er octobre 1973, à l’âge de 90 ans. Dans certains documents le concernant, il figure sous le prénom de Maurice.
Il n’avait pas effectué de service militaire à cause de sa mauvaise vue. Il fut cependant récupéré en février 1915 au 21e RIC. Il écrit que, dans son groupe, se trouvaient cinq curés dont quatre ont demandé à être versés dans les services sanitaires et sont partis sous les huées. De septembre 1915 à mars 1916, il combat en Artois avec le 41e RIC (Souchez, Ablain-Saint-Nazaire, crête de Vimy) ; il a participé à des attaques ; le froid et l’humidité étaient terribles, les abris rudimentaires ; beaucoup de soldats ont eu les pieds gelés.
La deuxième phase de guerre a été très particulière : sa connaissance de l’allemand l’a fait désigner dans le service spécial d’écoute des communications téléphoniques de l’ennemi dans les Vosges. Il appartenait alors au 8e Génie (voir les notices Barreyre, Corbeau, Lassale, Lesage, Marquand, Petit).
Ayant été en 1918 en contact avec les troupes américaines, il a été nommé interprète auprès du 362e régiment US de la 91e division (Wild West Division) en septembre. Il a servi auprès du colonel « Machine Gun » Parker. Il a rencontré un Anglais qui, juste avant le vote de la conscription dans son pays, s’est engagé dans l’armée française en choisissant l’artillerie lourde, « as heavy as possible ». Le régiment a participé à l’attaque de Saint-Mihiel et y a subi de lourdes pertes. Il a remarqué les tanks Renault avançant « en se dandinant ».Il s’est ensuite dirigé vers Ypres et Audenarde où il a reçu la nouvelle de l’armistice qui a rendu les boys fous de joie. Avant d’être démobilisé, il a passé quelque temps à Coblence. Les renseignements sur cette troisième phase et quelques documents sont reliés à la fin du livre sur les écoutes téléphoniques.

Notes accompagnant Le Feu de Barbusse
Comme je l’ai dit plus haut, ces notes ne suivent pas la chronologie ; elles éclairent parfois des aspects ponctuels, parfois des questions plus marquantes :
– M. Scherer a peu apprécié les « vantardises des soi-disant anciens combattants », engagés dans la logistique et l’intendance, certes indispensables, mais qui n’ont pas combattu. Sur une page, il a noté : « en français : embusqués ; en allemand : Etappenschwein, cochon d’étape ; en anglais : Tenderfeet, pieds tendres. »
– Il a décrit un officier faisant un discours violent, menaçant, insultant, devant un groupe de soldats assez nombreux pour que ne soit pas repéré celui qui lança : « Vivement qu’on monte aux tranchées pour qu’on lui apprenne à vivre. »
– On disait : « Il nous emmerde le vieux con avec sa guerre de 70 » ; on dira « la même chose de nous ».
– Il a évoqué les premiers masques à gaz, les divers types de grenades, les méthodes pour faire dilater les bidons et obtenir ainsi une plus forte ration de vin. On ne lui a pas distribué d’alcool avant les attaques.
– Quand Barbusse parle de « la bonne blessure », Scherer ajoute : « Des camarades auraient volontiers donné un bras ou une jambe ; moi, j’ai toujours voulu tout ramener ou rien. »
– Au printemps, Barbusse écrit que « le haut de la tranchée s’est orné d’herbe vert tendre » (p. 209), et Scherer ajoute en marge « et parfois de coquelicots ».
– La dernière page ajoutée au livre de Barbusse est particulière. Scherer écrit que, lors de la guerre de 70, les monarchistes et les napoléoniens ont tout fait pour ne pas combattre alors que la France aurait pu gagner ; cela aurait permis d’éviter 14-18 et même 39-45. En dehors de ce passage, les notes ne comprennent pas d’allusions politiques ou religieuses.

Passages intéressants sur la baïonnette
À deux reprises, sur 3 pages, puis sur 5 pages, Marx Scherer évoque la baïonnette. D’abord l’escrime à la baïonnette, exercice ridicule car on n’était plus au temps de la bataille de Fontenoy. Apprendre à se servir de la baïonnette contre la cavalerie était particulièrement stupide en 1915. Quant aux « charges à la baïonnette », M. Scherer écrit : « C’est la question qui m’a le plus souvent été posée. » Il revient sur le passé, Fontenoy, les guerres de la Révolution et de l’Empire : la baïonnette avait un rôle tant que l’opération de recharger les fusils prenait du temps. « En 1914, la méthode a encore été employée mais les pertes ont été énormes, c’est le moins qu’on puisse dire. En effet, les fusils étaient à répétition et surtout les Allemands avaient de nombreuses mitrailleuses. Comme parfois on partait à 100 mètres, les pertes étaient hors de proportion avec les résultats, quand il y en avait. N’étant pas un mobilisé du premier jour, je n’ai pas connu cela, mais les camarades – il en restait encore du début de la campagne – m’ont largement renseigné. Toutes les attaques que nous avons faites l’ont été par bonds successifs et souvent en rampant. Entre temps, l’artillerie pilonnait la position et, quand nous arrivions sur l’ennemi, il n’y avait plus personne sauf des morts. Si sur la position il y avait des tranchées, il fallait souvent les nettoyer à la grenade. En tout cas la baïonnette n’était pas très utile car encombrante. » Sur la question, on ne peut que renvoyer aux remarques de Jean Norton Cru dans Témoins et à la thèse de doctorat de Cédric Marty, « À la baïonnette ! » Approche des imaginaires à l’épreuve de la guerre 1914-1918, Université de Toulouse Le Mirail, février 2014.

Notes sur le livre d’Alain Boursin
« Comme pour Le Feu, j’ai commencé par souligner et annoter les endroits et les faits qui concordaient avec ceux que j’avais vécus. Par la suite j’ai été amené à faire un historique personnel. » Le livre d’Alain Boursin, sur la vie d’un poste d’écoute, correspond exactement à la deuxième période de la guerre de Marx Scherer de mars 1916 à septembre 1918 et au même terrain, les Vosges, en particulier au Linge. Notons que l’auteur du livre n’a pu le faire paraitre en 1919 car il aurait révélé trop d’aspects encore secrets, et qu’il a dû attendre 1937. On ne sait pas à quelle date M. Scherer l’acheta. Les phrases qui suivent sont de M. Scherer.
« Le téléphone de campagne n’avait qu’un seul fil. Le retour se faisait par le sol (retour par la terre où le son se propage par ondes concentriques). Si l’on pouvait planter un piquet de terre dans le voisinage de ces ondes, on pouvait, avec un écouteur gradué à cet effet, entendre ce qui se disait sur la ligne ennemie. Ces postes n’étaient installés uniquement que dans les secteurs très mouvementés et où le no man’s land était très étroit. Les piquets de terre étaient plantés dans les petits postes auprès des sentinelles. On leur conseillait de pisser dessus pour y entretenir de l’humidité. Au Linge, notre poste se trouvait en toute première ligne. À une dizaine de mètres devant nous, la sentinelle, qui était à quelques mètres de la sentinelle allemande. En cas de bombardement ou d’attaque, elle avait l’ordre de se replier vers le PC. Souvent la sentinelle oubliait de nous informer de son départ et quand j’allais voir au petit poste il n’y avait plus personne. Il nous fallait alors déguerpir en vitesse avec nos armes, débrancher l’appareil et l’emporter avec le cahier de rapports et filer en vitesse vers le PC en plein bombardement. En cas d’extrême urgence, nous devions briser l’appareil à coups de crosse, et surtout les lampes. On se réinstallait avec la contre-attaque. Tous mes camarades interprètes étaient tous sans exception des volontaires déserteurs ou insoumis de l’armée allemande. En cas de capture, leur position devenait très critique » [c’est pourquoi ils avaient une fausse identité].
Quand les Allemands ont interdit de téléphoner à moins de 300 mètres de la première ligne, les postes d’écoute ont été dotés d’amplificateurs. Quand ils ont communiqué en morse, il a fallu apprendre le morse. L’électrification des réseaux de fil de fer brouillait l’écoute. En dehors de messages de réglage d’artillerie, le poste de Scherer a capté des listes de victuailles envoyées pour Noël et des phrases peu amènes pour les « Herren Offizieren » qui, lors de la relève, se réserveraient « la belle blonde ».
Les notes de M. Scherer évoquent aussi la nourriture et la fabrication d’objets à partir des fusées d’obus dont on faisait commerce.

Descriptions vosgiennes
« Le Lingekopf. La crête dominait la vallée de Munster. Quand je suis arrivé, la crête était à peu près déboisée. De la forêt de sapins, il ne restait que des troncs de quelques mètres. L’année suivante, c’était un désert de sable. Tout au sommet, une tranchée ou ce qui en restait subsistait encore. Mais comme elle nous permettait de voir la vallée, elle était continuellement prise et reprise et a fini par se trouver entre les lignes. […] L’hiver, ils nous arrivait de faire la relève en traineau, pas pour nous éviter la fatigue mais pour transporter les accus. […] Les tranchées étaient infestées de rats. »
« Tous les secteurs que j’ai occupés n’étaient pas aussi mouvementés que le Linge. Tout est relatif, je les trouvais plutôt tranquilles. Pourtant, dans l’un d’eux qui avait subi une attaque aux lance-flammes, j’ai vu des abris aux poutres calcinées avec une épaisseur de charbon d’au moins un centimètre. Cela a dû être affolant. Toutefois, le Violu fut tout de même plus nerveux que les autres secteurs. La crête était d’un sol très sablonneux. Les tranchées s’écroulaient facilement. On les étayait tant bien que mal par des portants en bois, mais les sentinelles étaient souvent accroupies dans un trou d’obus ou un restant de tranchée. […] Dans le bas, à notre gauche, le ravin de la Cude où se trouvait l’auberge à trois servantes, les 6 Fesses [mentionnée aussi par Lucien Laby]. À droite en montant, creusés dans la paroi de la colline, des abris divers. Dans l’un d’eux, celui du menuisier qui fabriquait des cercueils. Comme il en avait pas mal d’avance, il les mettait dehors, adossés à la paroi. »

Pour terminer cette notice, je choisis cette phrase : « Au Linge, même pendant les bombardements, les oiseaux chantaient. Ils devaient être habitués. »
Rémy Cazals, mars 2016
Les deux livres doivent être déposés en archives publiques. Dès que je connaitrai leur destination, je la mentionnerai ici.

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Huet, Albert (1897-1977)

Albert Huet est né le 14 décembre 1897 à Dame-Marie (canton de Bellême, Orne), un petit village de Normandie. D’un milieu très modeste, il apprend sommairement à lire et à écrire. Son livret militaire lui attribue la profession de domestique. En janvier 1916, il fait ses classes au 102e RI à Chartres. La guerre a débuté depuis deux ans et tout le monde sait que les choses sont très dures : les morts se comptent déjà par centaines de milliers et tous les villages sont touchés. Une épidémie d’oreillons lui fait gagner du temps, mais le voici dans les tranchées en ce terrible hiver 1916-1917. Comme beaucoup d’autres soldats, il signale que le pain et le vin sont gelés. Au printemps, il estime que les « généraux ivres de carnage », parmi lesquels « le fameux Nivelle », ont lancé « une offensive idiote nous coutant des pertes terribles ». En conséquence, écrit-il encore, se produit la révolte des armées, et « on fusilla à tort et à travers » (ce qui est inexact, mais ce qui nous intéresse chez un témoin c’est ce qu’il a pensé).
Lui-même ne connait le baptême du feu que le 26 juin en Champagne au sein du 363e RI, formé de débris de régiments où l’on rencontre des gars du Midi, des Bretons, des Parisiens. Là, en Champagne pouilleuse, « la terre constamment remuée par les obus laisse apparaitre des ossements humains constamment enterrés et déterrés ». En septembre 1917, il est au Chemin des Dames où il connait « 18 jours de misère terrible ». En permission, il a du mal à supporter les réflexions des notables qui lui font la morale. En 1918, il participe à la résistance à l’avance allemande, puis à la contre-offensive en encadrant les bleus de la classe 18 et en lien avec les Américains. Fin septembre, son masque à gaz étant percé par des éclats d’obus, on peut toujours en trouver un autre : « En cherchant un peu, il y a là des anciens copains qui n’en ont plus besoin. » Atteint par les gaz, il est soigné, il part en convalescence puis en permission et il note : « Si jamais la guerre n’est pas finie comme on le chuchote, je ne sais pas ce que je ferai, j’en ai marre de la guerre, je le dis à tout le monde, j’aime mieux la prison. » Au final, il s’estime bien heureux de s’en être tiré, et sans blessure.
Après la guerre, il se marie avec la sœur d’un copain de régiment de son village et part vivre en région parisienne où il a trouvé du travail dans une compagnie de chemin de fer. De son passage à l’armée il a conservé une terrible addiction au tabac qui se transforme en un cancer du larynx en 1955. Après une trachéotomie d’urgence, ablation du larynx et des cordes vocales et traitement au radium, il survivra et dira souvent : “les boches n’ont pas réussi à m’avoir, ce n’est pas un cancer qui m’aura”. Il meurt le 23 novembre 1977.
Il a écrit ses souvenirs de la guerre dans les années 1950, sur 19 pages d’un cahier d’écolier. Les sentiments exprimés semblent ceux de l’époque de la guerre ; ils n’ont pas été retouchés ou atténués au moment de l’écriture. Le cahier a été retrouvé par hasard en 2013 par sa petite fille. Il est désormais numérisé. Une transcription du cahier page par page se trouve sur le site de son arrière-petite-fille Hélène Huet aux côtés de quelques photos retrouvées d’Albert et de son régiment.

Le cahier : https://helenehuet.org/albert-huets-diary/

Les informations : https://helenehuet.org/about/

Rémy Cazals, mars 2016, à partir de renseignements fournis par Hélène Huet. Complément juillet 2018.

Septembre 2020 : Hélène Huet a réalisé une carte permettant de situer des lieux importants pour Albert. Chaque point renvoie à une page du cahier manuscrit et à une explication bilingue français-anglais. Voir https://helenehuet.org/wwi-diary-of-albert-huet-the-map/

 

 

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Chapatte, Auguste (1893-1966)

Le témoin
Fils de boulanger, il est né à Damprichard (Doubs). Devenu comptable dans une usine d’horlogerie. Service militaire en septembre 1913 ; réforme temporaire. Repris du fait de la guerre. Au front en janvier 1915 au 152e RI. Deux fois blessé ; la deuxième blessure, grave, lors de l’attaque du 21 décembre 1915 sur l’Hartmannswillerkopf, le fait classer service auxiliaire. Après la guerre, il devient « une figure respectée » du monde ancien combattant du Doubs, et il siège pendant vingt-six ans au conseil municipal de Damprichard.
Le témoignage
La rédaction de son témoignage date des années 30. Il n’y a en effet aucune rupture de ton entre le récit de l’années 1915 et celui du pèlerinage au Vieil Armand en février 1930. Le texte a été édité en 1946 à Besançon. Il est repris sous le titre Hartmannswillerkopf 1915-1916, Souvenirs d’un poilu du 15-2, par Bernard Giovanangeli en 2011, 158 p. avec une présentation par l’éditeur lui-même.
Un « personnage » essentiel du livre est le Vieil Armand : il « entre en éruption », il a « un nouvel accès de démence ». Récit détaillé de l’attaque du 23 mars 1915 (p. 36), de la nuit du 23 au 24 (p. 44), de la nouvelle attaque du 26, de la reprise du sommet par les Allemands (p. 66), de l’attaque du 21 décembre (p. 110). Entre temps, Auguste Chapatte et son régiment tiennent le secteur de l’Hilsenfirst en septembre (p. 91).
Des contradictions ?
Ce qui saute immédiatement aux yeux, c’est l’existence de deux séries de notations, contradictoires et complémentaires à la fois. D’une part il aligne tous les clichés d’un récit héroïque : il a hâte de monter vers le front ; mourir pour la patrie est le sort le plus beau ; « je fais le sacrifice de ma vie » ; « la France est en péril, nous partons pour la défendre » ; « Alsace ! Que de fois, au cours de mes années d’enfance et d’adolescence, j’ai pensé à toi, toi séparée injustement de la mère patrie » ; « Ma plus grande fierté est d’avoir combattu dans les rangs de ce magnifique régiment » ; évocation des « morts immortels »… D’autre part il pousse des cris de révolte contre l’horrible tuerie et ceux qui en portent la responsabilité (sans les nommer, ce qui laisse penser qu’il ne s’agit peut-être pas seulement de Guillaume et François-Joseph) ; « est-il possible qu’en plein vingtième siècle, siècle de progrès, on tue des gens à bout portant ? » ; « qui donc arrêtera cette boucherie ? » ; « pourquoi faut-il que cette belle jeunesse soit massacrée ? »…
On trouve même une opposition directe entre deux passages. L’un (p. 67) : « Que de vies humaines seraient économisées si, d’un côté comme de l’autre, on renonçait à conquérir un sommet qui devient intenable pour le vainqueur dès qu’il s’en est emparé. A quoi bon poursuivre une lutte qui n’a d’autre résultat que d’engloutir des régiments ? » L’autre (p. 101) : « Ce secteur immortalisé par des luttes sanglantes, par des actes de dévouement, d’héroïsme qui, dictés par l’esprit de sacrifice, ont atteint au sublime et peuvent rivaliser, sinon les dépasser, avec les plus beaux que l’Histoire ait enregistrés. »
Quelques notations particulières
– p. 23-28 : opposition entre les jeunes pleins d’enthousiasme au départ et ceux qui « y retournent » (entre guillemets dans le texte) et ceux qui y sont déjà qui ne demandent qu’une chose, « un bon tuyau sur la fin de la guerre qu’ils appellent de tous leurs vœux ».
– p. 39 : l’angoisse avant l’attaque.
– p. 41 : les cris des blessés.
– p. 42 : donner une cigarette à un Allemand prisonnier.
– p. 52 : le tir trop court du 75 brise une attaque française.
– p. 62 : le capitaine distribue de l’argent aux soldats qui ont eu une belle conduite.
– p. 65 : une trêve par réciprocité.
– p. 69 et p. 99 : qu’il fait bon vivre en période de repos (mais les exercices sont désagréables et stupides) ; qu’il est bon de manger chez les civils [idée théorisée par Jules Puech dans sa correspondance publiée sous le titre Saleté de guerre ! Voir aussi Manger et boire entre 1914 et 1918, sous la direction de Caroline Poulain].
– p. 72 : les totos font souffrir mais sont un sujet de plaisanteries [voir Louis Barthas et les dessins de Dantoine].
– p. 75 : la bonne blessure.
– p. 86 : la stupidité de porter la capote par une chaleur accablante.
– p. 98 : armistice d’un jour en novembre 1915 à cause des intempéries.
– p. 117 : la grave blessure, le transport du blessé par des PG pris comme brancardiers, les soins.

Rémy Cazals, février 2016

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Baudens, Emile

Voir la notice Puech-Milhau, Marie-Louise, et le livre de Marie-Louise et Jules Puech, Saleté de guerre ! correspondance 1915-1916 présentée par Rémy Cazals, Paris, Ampelos, 2015.

C’est dans sa lettre du 8 septembre 1915 que Marie-Louise parle pour la première fois d’Emile Baudens. Engagée dans une œuvre en faveur des familles séparées par l’occupation du nord de la France, elle a reçu une lettre de ce soldat de 37 ans, mitrailleur au 8e RI. Il se présentait comme ouvrier  dans le civil, aux usines Cail à Denain et souhaitait prendre contact avec sa femme et ses enfants restés en pays envahi, et se faire appeler dans une usine métallurgique. Le 3 novembre, Marie-Louise écrit qu’elle a reçu la visite de celui qu’elle appelle son filleul, ce qui signifie qu’elle lui a envoyé quelques colis. Il revenait d’une permission passée près de sa mère à Saint-Omer : « Il a l’air d’un brave homme et m’a dit qu’il avait son dernier qui s’appelle Marceau ; il n’avait que 7 mois quand il est parti. Voilà un homme qui, depuis plus d’un an, ne sait rien de sa femme et de ses 4 enfants. Chez sa mère, il a appris que des cousins étaient prisonniers ; il va leur écrire pour leur demander d’avoir des nouvelles de sa femme, et de lui en donner des siennes car les prisonniers peuvent écrire dans les territoires occupés par l’ennemi. »

Nouvelle visite annoncée dans la lettre du 6 juin 1916, les envois de lettres et de colis n’ayant pas cessé. « Il m’apportait un cadeau : une douille de 75 en cuivre qu’il a gravée au poinçon et orné de feuilles de chêne. C’est très touchant et cet homme est vraiment un brave garçon. Il a une terrible nostalgie de ses enfants, surtout une fillette de 4 ans qui en avait 2 quand il est parti et qui lui chantait des chansons. » Marie-Louise s’engage à faire des démarches pour qu’il soit appelé dans l’industrie. Elle les entreprend en effet et ce n’est pas facile car les colonels ne veulent pas perdre des effectifs. Elle y réussit toutefois et Baudens lui écrit à deux reprises, en mai et novembre 1917, que grâce à elle, après avoir connu l’enfer, il croit se trouver « au paradis ».

Rémy Cazals, mars 2016

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Icher, Joseph (1896- )

Dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre (Éditions midi-pyrénéennes et Edhisto, 2013, 496 p.) figurent certaines notices collectives comme celle intitulée « Audois », p. 40, qui regroupe 15 témoins, hommes et femmes, du département de l’Aude, dont les témoignages, apportent des renseignements ponctuels (malheureusement pas toujours assez précis) publiés dans le petit livre de Rémy Cazals, Claude Marquié, René Piniès, Années cruelles 1914-1918, Villelongue d’Aude, Atelier du Gué, 1998, 164 p. [1ère édition 1983 en coopération avec la Fédération audoise des œuvres laïques].
Le témoignage oral de Joseph Icher, né à La Redorte le 30 avril 1896, qui a combattu avec le 30e RI, a été recueilli en 1980 par Mme Renou et ses élèves du collège Varsovie à Carcassonne. On peut souligner certains passages :
– p. 21, le jour de l’annonce de la mobilisation, à La Redorte, est celui de la fête locale : « Le bal était prêt pour recevoir les danseurs. Toutes les réjouissances ont cessé, la fête était terminée avant de commencer. »
– p. 33, les tranchées, les abris, les « mers de boue » ; la chasse aux poux au briquet, à l’épingle ; le seul moyen efficace est de faire bouillir le linge
– p. 35, la nourriture, la corvée de soupe, les roulantes, le pinard, le singe, le tabac
– p. 113, l’impression qu’en 1917 il ne reste que des ruraux dans les tranchées : « Celui qui a pu échapper au massacre ne s’en est pas privé. »
– p. 114, trois lieutenants, instituteurs, officiers d’élite
– p. 153, en occupation en Allemagne en mars 1919, il est muté au 14e régiment de tirailleurs algériens pour aller combattre les bolcheviks : « Mission ridicule, car nous n’étions pas en guerre avec cette puissance, qui était libre de se donner le régime qui lui convenait. La flotte française était au large d’Odessa : j’ai vu des cuirassés français tirer sur de pauvres villages – Tiraspol notamment – on se demande pourquoi. »

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Fau, Pierre (1878-1949)

Né à Castres le 26 juin 1878 dans une famille de la bourgeoisie protestante de l’industrie textile. Séjour en Allemagne (Leipzig, Berlin) de 1899 à 1901. Marié en 1907 à Mazamet dans le même milieu ; travaille alors dans l’entreprise de son beau-père. Pas d’enfants. Sa mauvaise vue le fait classer dans le service auxiliaire, mais il est repris dans le service armé le 12 novembre 1914. Après un séjour au dépôt du 143e RI à Carcassonne, il est envoyé en avril 1915 au 346e RI qui a eu de lourdes pertes.
Il a rédigé son témoignage le 1er mai 1922 afin de fixer ses souvenirs. Il ajoute qu’il s’est efforcé « de passer sous silence les heures trop pénibles de cette partie » de sa vie : « Pour celles-là je n’ai pas besoin d’aide-mémoire, je ne les oublierai pas. » Mais le lecteur de son témoignage ne les connaitra pas. Le texte n’était destiné qu’à lui-même. Ses héritiers l’ont conservé et l’ont confié pour édition à la Société culturelle de sa ville natale : Pierre Fau, Pour me souvenir, Mémoire de guerre 1914-1918 d’un bourgeois castrais, Cahiers de la Société culturelle du pays castrais, 2014, format A4, 48 p. Le fascicule contient un tableau généalogique, une liste des secteurs évoqués, avec les croquis correspondants, et des photos de l’album de Pierre Fau. Parmi les secteurs : le Bois-le-Prêtre, le tunnel de Tavannes, le Bois-le-Comte près de Baccarat, le sud de l’Alsace et Pfetterhausen.
Il reconnait que sa nomination d’agent de liaison cycliste en octobre 1915 a été pour lui un événement capital et il fait tout pour conserver un poste, certes quelquefois dangereux, mais qui le fait échapper aux attaques (p. 17) et lui permet assez souvent de bénéficier de meilleures conditions de vie que les hommes en ligne. Il ne veut surtout pas de « l’honneur vague et dangereux d’un grade quelconque » qui risquerait de modifier une « situation de 1er ordre pour ce qui était des troupes du front ».
Les moyens financiers dont il dispose rendent assez souvent possible d’échapper à la condition commune. En août 1915 (p. 12) : « Je vais prendre mes repas non à la roulante mais dans un café où l’on me fait la cuisine. » Même date (p. 13) : « Excellent vin des Vosges. » Septembre 1916 (p. 18-19) : « Le Bois-le-Comte est pour nous un vrai paradis. […] On ne se croirait pas à la guerre. Je vais tous les jours à Baccarat où j’ai pris une chambre à l’hôtel, où je déjeune tous les jours. » Et encore en janvier 1917 (p. 20) : « Je vais tous les jours à Lunéville où j’ai une chambre à l’hôtel des Vosges. Je déjeune aussi à l’hôtel où la cuisine est excellente. »
Il critique les mercantis. À Dugny en août 1916 (p. 15) : « C’est du reste là, la dernière étape avant la mort pour tant de jeunes gens, que l’on rencontre le plus de mercantis de la race la plus abjecte. » En septembre 1917, à Dannemarie (p. 26), il a affaire à « une Alsacienne qui, avec des sentiments très francophiles, exploite de son mieux les soldats ».
On trouve encore des notations intéressantes :
– p. 10 : le 75 qui tire trop court
– p. 12 : la proximité avec Fritz qui fait que, toutes les nuits, on travaille côte à côte
– p. 28 : un coup de main qui échoue à cause de l’artillerie amie qui « fait des victimes parmi les nôtres »
– p. 33 : « le Caporetto français » lors de l’offensive allemande de mai 1918, la débâcle des artilleurs et des civils, tous mêlés sur les routes
– p. 44 : un projet d’attaque criminel alors que l’armistice va être signé.
En tant qu’agent de liaison, il peut témoigner de certains faits spécifiques :
– p. 16 : apporter « le résultat de combats imaginaires, ceci étant destiné dans l’esprit du lieutenant à se faire valoir auprès du colonel »
– p. 18 : un agent de liaison « couché avec 40° de fièvre » sommé d’aller à la ville voisine envoyer un télégramme à la femme d’un capitaine pour annoncer qu’il va venir en permission
– p. 32 : l’expérience lui ayant fait comprendre l’inutilité de certaines missions, il ne les fait pas.
Ajoutons encore ce colonel en fuite, passé en conseil de guerre, mis à pied puis à qui on a rendu un commandement. Conclusion de Pierre Fau (qui n’est pas un esprit particulièrement subversif) : « Un simple soldat aurait naturellement été fusillé. »
Pierre Fau est démobilisé le 19 février 1919, cinq jours après Louis Barthas.
Rémy Cazals, janvier 2016

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