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ARTICO Davide, Brunello MANTELLI (ed.), « Da Versailles a Monaco, Vent’anni di guerre dimenticate (De Versailles à Munich. Vingt ans de guerres oubliées) » (par R. Cazals)

Davide ARTICO, Brunello MANTELLI (ed.), Da Versailles a Monaco, Vent’anni di guerre dimenticate, (De Versailles à Munich, Vingt ans de guerres oubliées), UTET Libreria, 2010, 150 p., index des noms lieux et de personnes [ouvrage en italien].

Les deux directeurs du volume, spécialistes des problèmes de l’Europe centrale, ouvrent le livre avec un premier chapitre qui est une introduction générale, « Entre idéologie et Realpolitik, pour reconsidérer le 20e siècle à la lumière des conflits de l’entre-deux-guerres ». Entre 1919 et 1938, l’Europe fut secouée par des confrontations armées circonscrites, des « guerres de basse intensité », expression qui ne signifie pas qu’elles n’ont pas marqué de leur violence les populations locales, dans les pays sortis de la désagrégation des empires allemand, austro-hongrois et tsariste. Il suffit de rappeler le conflit entre Pologne et Lituanie pour la possession de Vilnius, et les tensions sur l’identité italienne ou slovène de Trieste. D’autres exemples seraient trouvés dans la germanisation forcée des territoires polonais occidentaux, dans les mesures de discrimination touchant la minorité germanophone de Haute Silésie annexée par la Pologne, dans la présence de troupes allemandes dans les pays baltes pour contrer le bolchevisme.

La doctrine de Wilson avait ses faiblesses. Le concept de nationalité en Europe centrale était beaucoup plus complexe que ce qu’on pouvait comprendre outre-Atlantique. Il allait se trouver en contradiction avec les politiques de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Italie. L’anticommunisme allait se greffer là-dessus : il allait conduire à soutenir les grands propriétaires germanophones dans les pays baltes, et les troupes blanches en Finlande.

Un bon exemple de Realpolitik est celle de la Grande-Bretagne vis à vis des états baltes entre 1918 et 1922, étudiée par Evgenij Jurevi? Sergeev dans le chapitre 2, tandis que le chapitre 3 (par ?eslovas Laurinavi?ius) étudie le cas de la Lituanie depuis le Grand Duché du 15e siècle, en passant par le cheminement du nationalisme dans l’empire des tsars, jusqu’à sa mise en valeur par la doctrine Wilson.

Le chapitre 4 (Davide Artico) nous rappelle les liens entre nationalisme et violence en Silésie du centre et de l’est entre 1918 et 1921, et le chapitre 5 (Marta Verginella) les revendications slovènes sur Trieste.

Irène Guerrini et Marco Pluviano étudient (chapitre 6) la région balte, au sens large, de 1919 à 1922, d’après les sources diplomatiques et militaires italiennes. Capitale d’un pays touchant à la Baltique, Varsovie était un observatoire privilégié de la situation en Europe centrale. C’est pourquoi s’y trouvaient de nombreuses missions diplomatiques et militaires, en particulier celles des Français et celles des Italiens, en concurrence pour la livraison de matériel militaire, par exemple. Francesco Saverio Nitti n’hésitait pas à définir ainsi la Pologne : « Ce n’est pas la nation polonaise qui s’est reconstruite ; c’est un Etat militaire polonais qui s’est constitué, c’est une Pologne artificielle, qui a deux fonctions fondamentales : séparer l’Allemagne de la Russie ; former la grande réserve militaire de la France. » La Pologne finit par s’aliéner la quasi totalité du spectre politique italien : la gauche stigmatisant sa politique antisoviétique et son antisémitisme ; les libéraux giolittiens critiquant son bellicisme anti-allemand ; les nationalistes lui reprochant son alignement sur Paris ; seul le Parti populaire la soutenait comme bastion catholique contre le communisme. Les soldats italiens tués lors de l’insurrection de mai 1921 en Haute Silésie, et les visées polonaises sur la Slovaquie et les provinces ruthènes de Hongrie, renforcèrent l’évolution.

Dans toute l’ère balte, l’Italie, comme les autres pays de l’Entente, aborda la situation de manière schizophrénique : il fallait abattre Lénine avec l’aide des anciens ennemis, dans la crainte de favoriser la revanche germanique. On eut ainsi un entrelacement inextricable de guerre régulière, de guerre civile et de guerre sociale avec le Corps franc de Von der Goltz allié aux troupes blanches de Judeni? pour soutenir la noblesse latifondiaire d’origine allemande dans la défense de ses possessions foncières.

Le chapitre nous en livre le récit, mais nous retiendrons surtout sa conclusion concernant la politique italienne dont les trois objectifs étaient : de contenir ou d’abattre le communisme ; de rechercher des débouchés commerciaux et des fournisseurs de matières premières pour l’industrie ; de contrebalancer l’hégémonie de la France en Europe centrale et orientale. Ces conceptions de politique extérieure avaient leurs répercussions en politique intérieure, les gouvernements italiens de l’après-guerre ayant ainsi préparé le terrain pour les revendications fascistes.

Même filiation en Allemagne (chapitre 7). L’action des corps francs de l’après-guerre a donné lieu à la publication, entre 1936 et 1943, de 9 volumes de propagande, dans lesquels on retrouvait, comme héros germanique, le « seigneur de la guerre » Von der Goltz. La conclusion du chapitre souligne que l’anticommunisme a été un catalyseur de la culture de droite, que les mots clés de la propagande nazie se trouvent dans l’action des Freikorps.

Rémy Cazals

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