Viallet, Elie (1885-1915)

Gasqui, Jacques, Élie Viallet, capitaine de chasseurs alpins. Août 1914 – juin 1915, Paris, Bernard Giovanangeli éditions, 2014, 159 pages

Résumé de l’ouvrage :
Élie Joseph Viallet, né en 1885 dans l’Isère, fait avant-guerre une carrière militaire qui, en août 1914 le trouve lieutenant (depuis 1911) au 13ème B.C.A. de Chambéry. Après une courte période de garde à la frontière italienne, le 12 août, le bataillon arrive à Gérardmer, entre en Alsace et reçoit son baptême du feu à Soultzeren. Après la bataille des frontières, et une première blessure, il combat au terrible Hartmannswillerkopf puis est appelé en renfort lors de « l’affaire » de l’Hilsenfirst. C’est là qu’il trouve la mort sous les shrapnells allemands.

Éléments biographiques :
Élie Joseph Viallet naît le 8 juillet 1885 au Gua, dans le département de l’Isère. Son père, également prénommé Élie, est employé au Chemin de Fer Saint-Georges de La Mure (SGLM) qui achemine le charbon extrait des mines du secteur. Sa mère, Mélanie Euphrosine Samuel est lingère. La famille demeure au hameau de Saint-Pierre, dans le village de Saint-Georges-de-Commiers. Une sœur, Marie, rejoint le foyer en avril 1888 ; elle deviendra institutrice et il entretiendra toujours une correspondance avec elle, lui reprochant parfois la rareté de ses lettres (page 87). Elle vivra dans le souvenir de son frère défunt. Il fait des études à l’école supérieure de Vizille, puis de La Mure à partir de 1901. Il s’engage pour trois ans au 52ème R.I. de Montélimar en octobre 1903 et est promu caporal l’année suivante, en octobre. Il passe sous-officier en juillet 1905, sergent-fourrier puis sergent en septembre 1906. Il est bien noté et désire alors embrasser la carrière d’officier. En 1908, il réussit simultanément les examens d’entrée à l’École d’administration de Vincennes et de l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent, intégrant cette dernière en octobre. Le 1er janvier 1909, il est incorporé élève-officier et sort sous-lieutenant, 49ème sur 163, le 1er octobre. Il est alors affecté au 13ème B.A.C.P. à Chambéry. Il passe lieutenant un an plus tard. On le retrouve chargé du casernement et des équipages, et remplit les fonctions d’officier d’approvisionnement pendant les manœuvres alpines et d’armée. Il quitte ces fonctions en juin 1913 pour reprendre le service de compagnie puis suit au premier semestre de 1914 les cours de l’École normale de gymnastique et d’escrime de Joinville. Son unité est en Haute-Maurienne pour les traditionnelles manœuvres d’été, en juillet 1914. Le premier courrier publié date du 27 juillet 1914 mais il tient également un journal de marche.

La guerre déclarée et après une courte garde à la frontière italienne, il connaît son baptême du feu le 15 août, participe aux combats de Mandray et de la Tête de la Behouille, dans les Vosges, avant d’être blessé légèrement à la jambe le 3 septembre. Il écrit à sa sœur le 11 qu’il a fait 7 jours d’hôpital et qu’il se remet très bien. Positionné ensuite en Alsace, il participe aux combats du Hartmannswillerkopf au premier trimestre de 1915, date à laquelle il est promu capitaine. Il sera à cette occasion cité deux fois à l’ordre de l’armée, étant l’un des premiers récipiendaires de la Croix de Guerre dans son bataillon (9 juin 1915). Élie Viallet meurt le 15 juin sur l’Hilsenfirst, dans les Hautes-Vosges (Haut-Rhin). Il sera cité une troisième fois et reçoit la Légion d’Honneur à titre posthume (dossier non découvert sur la base Léonore toutefois).

Commentaires sur l’ouvrage :
En page intérieure, l’ouvrage reçoit le sous-titre Élie Viallet, capitaine au 13ème bataillon de chasseurs alpins : itinéraire d’un diable bleu.

Très représentative de la correspondance auto-censurée, destinée à rassurer en permanence les siens, les lettres de l’officier Viallet apprennent peu à l’Historien. Mais l’ouvrage trouve toutefois un intérêt dans la qualité de la contextualisation par Jacques Gasqui, présentateur du corpus du capitaine Vialle, qui précise avoir hérité des archives de l’officier, dans son bataillon, donnant à l’ouvrage l’aspect d’une biographie illustrée de correspondances. L’ouvrage est bien présenté et cite nombre d’autres personnages importants cités par le témoin (dont le docteur Boutle par exemple, qui a également témoigné dans l’ouvrage de Jean-Daniel Destemberg, Les Chemins de l’Histoire. L’Alsace, Verdun, La somme (Moulins, Desmars, 1999, 327 pages).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 23 : Durée de la guerre « bien vite réglée et que ce ne serait qu’une affaire de quelques semaines »
24 : Demande à sa sœur de conserver les journaux, « documents intéressants et que je reverrai avec plaisir »
48 : « À côté des amis qui assistaient à notre départ, on voyait des mamans et des sœurs qui pleuraient (elles ne sont pas plus raisonnables à Chambéry qu’ailleurs) ».
59 : Gants de pied supérieurs à la bande molletière pour les chasseurs
83 : Sur l’action de tireurs d’élite : « J’ai organisé depuis mes tranchées plusieurs stands et les bons tireurs les tirent au passage »
96 : Garde un fusil boche
107 : Demande à remplacer son fanion de compagnie, envoie le plan (description page 108)
113 : Description du chasseur, « uniforme d’homme des bois » : « Béret bleu, peau de mouton, pantalon bleu de mécanicien en culotte de velours, gants de pieds, passe-montagne, cache-nez ; etc., et beaucoup de boue par-dessus tout ça »
114 : Sur l’enrichissement à la guerre : « Je vous envoie un mandat-poste de 300 francs. Je n’avais jamais trouvé autant d’argent dans ma poche en fin de mois. La guerre enrichit, le fait est concluant »
115 : « L’arrivée d’un nouveau galon est une chose dont on se réjouit en temps de paix ; à l’heure actuelle, malheureusement, elle est la conséquence de la disparition d’un camarade »
132 : Stylo Gold Starry
145 : Non-restitution des corps

Yann Prouillet, janvier 2026

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Lemercier, Eugène-Emmanuel (1886-1915)

Lettres d’un soldat. Août 1914 – avril 1915, Paris, Bernard Giovanangeli, 2005, 191 p.

Résumé de l’ouvrage :
Eugène-Emmanuel Lemercier, né le 7 novembre 1886 à Paris, est d’abord engagé volontaire en 1905 avant d’être rappelé au 106e RI de Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne aujourd’hui), qu’il rejoint dès le 3 août 1914. Il arrive au front dans la Meuse après la bataille de La Marne. Promu caporal le 1er janvier 1915 (page 89, qui lui donne un « devoir social » (p. 108 et 189) puis sergent le 13 mars suivant (p. 146, qui faillit être cité (p. 187 et 189), il disparaît aux Eparges le 6 avril 1915. L’ouvrage publie 140 lettres écrites du front du 6 août 1914 au 21 mars 1915, principalement à sa mère et à sa grand-mère.

Eléments biographiques :
L’auteur naît à Paris le 7 novembre 1886, de Louis-Eugène et de Marguerite Harriet O’Hagan, une famille protestante, dont la branche féminine est d’origine irlandaise. Après la mort de son père alors qu’il n’a pas un an, il est élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle, qui créent un lien profond, qui transpire dans la correspondance avec le jeune homme lorsqu’il est au front. Initié au dessin et à la peinture par ces dernières, il a pour mentor le peintre Fernand Cormon (1845-1924) qui lui présente dès ses 11 ans ½ Jacques Humbert (1842-1934). Ce dernier va lui prodiguer une formation artistique qui aboutira à son entrée aux Beaux-Arts dans sa 15e année. Malgré une faiblesse de constitution, il devance l’appel et rejoint le 106e RI de Châlons-sur-Marne en 1905, qu’il quitte l’année suivante, revenant à ses études artistiques. Nombre de ses toiles sont primées mais sa santé s’épuise et il est contraint d’aller se soigner en Suisse. À la déclaration de guerre, il rejoint tout naturellement son régiment, dès le 3 août, et sa première lettre, dès le 6, témoigne de la vie mouvementée et fatigante des premiers jours sous l’uniforme d’un intellectuel plongé dans la guerre. Il arrive en ligne le 12 septembre et est porté disparu, sans que son corps ne soit jamais retrouvé, au combat du 6 avril 1915 aux Eparges, dans la Meuse.

Commentaires sur l’ouvrage :
Artiste et intellectuel, Eugène-Emmanuel Lemercier tient un carnet de guerre et échange surtout une correspondance avec sa mère, adulée, et sa grand-mère. Il dit très peu de la guerre mais intériorise ou philosophe abondamment, ayant conscience de sa classe et de son intellectualisme (volontiers supérieur). Quelques apports toutefois, mais assez peu sur le 106e RI, celui du panthéonisé Genevoix, avec lequel il partage parfois la contemplation de la nature, et des autres témoins que sont André Fribourg, Robert Porchon et Joseph Vincent. Bernard Giovanangeli rappelle dans un avertissement que Lettres d’un soldat est paru sans nom d’auteur chez Chapelot en 1916 puis chez Berger-Levrault en 1924, et Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue analyse critique pages 530 à 535 dans Témoins, ajoute à ces références éditoriales une publication partielle préliminaire dans la Revue de Paris les 1er et 15 août 1915.

Il n’est pas étonnant que Jean Norton Cru classe Eugène-Emmanuel Lemercier dans les 27 témoins qu’il place dans la 1re catégorie de son classement tant Lettres d’un soldat est résolument un témoignage intellectualisant son parcours de guerre, même si ténu puisqu’il concerne seulement les 8 premiers mois de guerre. Il s’épanche souvent sur sa condition et, le 1er décembre 1914, il dit : « Et voici qu’à vingt-huit ans, je suis replongé en pleine armée, loin de mes travaux, de mes soucis, de mes ambitions, et jamais la vie ne m’apporta une telle abondance d’émotions nobles ; jamais, peut-être, je n’eus, à les enregistrer, une telle fraîcheur de sensibilité, une telle sécurité de conscience », et il semble jouer quelque peu de ce statut comme il l’avance un peu plus loin : « Mon petit emploi me dispense de la pioche » (p. 83), lui que la guerre ne lui fait pas « renoncer à être artiste » (page 84). Il dit d’ailleurs à ce sujet : « Sans doute, après cette guerre, un art fleurira-t-il de nouveau, mais nous aurons à l’apprendre entièrement » (p. 110). Sa haute condition, qui lui fait se différencier de la plèbe qui l’entoure, lui fait dire de ses camarades : « Leur courage, pour être infiniment moins littéraire que le mien, n’en est que plus pratique, adapté à tout… » (p. 87). Plus loin, il avance même : « … je mène une existence d’enfant au milieu de gens si simples que, même très rudimentaire, mon existence est encore bien compliquée pour mon entourage » (p. 102). Il est de temps en temps descriptif et volontiers poète ; « Tu ne saurais croire ce que les forêts ont souffert par ici : ce n’est pas tant la mitraille que les effroyables coupes nécessaires à nos constructions d’abris et à notre chauffage. En bien ! parmi cette dévastation, il me disait qu’il y aurait toujours de la beauté pour l’arbre et pour l’homme » (page 93). Plus loin, il dit : « Il est de heures de telle beauté où celui qui les embrasse ne saurait mourir alors. J’étais bien en avant des premières lignes, et jamais je ne me sentis plus protégé », vantant les beautés de la nature meusienne (p. 130 et 131). S’il dit qu’il a parfois conscience de se répéter, il ajoute : « Il faut s’adapter à cette existence particulière, à la fois indigente en activités intellectuelles et merveilleusement opulente en émotions spontanées », comparant son métier au moine-soldat (p. 94). Il a peur page suivante de perdre « sa main » de dessinateur. Toujours observateur de son environnement, il a quelques phrases analytiques plus profondes : « Ils blaguent, mais leur blague est l’épiderme d’un magnifique courage profond » (p. 100). Il s’étonne que la vie continue : « Ce qui nous dépasse (mais qui pourtant est bien naturel) c’est que les civils puissent continuer une existence normale alors que nous sommes dans la tourmente » (p. 117). Philosophe, convoquant parfois Spinoza ou Saint-Augustin, il s’interroge sur l’ordre et la violence ; il dit : « L’ordre conduit au repos éternel. La violence fait circuler la vie. Nous avons comme objectifs l’ordre et le repos éternel, mais, sans la violence qui déchaîne les réserves d’énergie utilisable, nous serions trop enclins à considérer l’ordre comme obtenu : un ordre anticipé qui ne serai qu’une léthargie retardant l’avènement de l’ordre définitif » (p. 118). Il teinte le plus souvent ses réflexions de la présence de Dieu. Il se révolte à l’idée de sa mort (la pressent-il ?) ; il dit : « Pourquoi suis-je ainsi sacrifié, quand tant d’autres qui ne me valent pas sont conservés ? (p. 146). Ses analyses sont parfois plus singulières. N’avoue-t-il pas à sa mère : « …pour revenir à ces moments extraordinaires de fin février, je te redirai encore que j’en conserve le souvenir comme d’une expérience scientifique » (p.152). Dès lors, le sous-titre d’une telle œuvre testimoniale aurait pu être « introspection d’un intellectuel à la guerre ».
Car la guerre il la décrit finalement assez peu. Des fois, il dit quand même, sans s’étaler : « Nous sommes en cantonnement après la grande bataille. Cette fois-ci, j’ai tout vu. J’ai fait mon devoir, et la sympathie de tous me l’a prouvé. Mais les meilleurs sont morts. Pertes cruelles. Régiment héroïque. But atteint. Ecrirai mieux » (p. 142). La description plus diserte qui suit fait état d’un tableau épique d’horreur. Il dit : « Voici cinq jours que mes souliers sont gras de cervelles humaines, que j’écrase des thorax, que je rencontre des entrailles » (p.143) et c’est après un temps plus ou moins long qu’il donne ses impressions au spectacle réel de la bataille (voir p. 185 le 14 mars, peu avant sa mort). L’édition de 2005 permet de rétablir les passages censurés dans l’édition de 1916 et notamment celui-ci : « Car on a l’impression que tout le monde y passera. Chaque mètre de terrain coûte trois cadavres » (p. 158). Il a en effet la certitude de sa mort ; quelques jours avant celle-ci, il dit : « Ils m’ont raté, mais malheureusement ce n’est que partie remise, car il ne doit rien rester de notre régiment » (p. 186). Dès lors il ne faut pas rechercher dans le témoignage de Lemercier un réel ouvrage testimonial, bien qu’épistolaire, mais un livre de réflexion. Au final, c’est plus une correspondance dans la guerre qu’une correspondance de guerre. En fait il donne le plus souvent l’impression de n’avoir jamais avoir été soldat ; il semble confondre cagna et casemate (p.165) et avoue même : le « plaisir que j’éprouve de n’avoir pas tiré un coup de fusil » (page 186). Il avance même étonnamment « … avoir rencontré des Allemands nez à nez, mais (…), ces gens-là ont dû pressentir en moi quelque chose de mieux et en tous cas très différent d’un soldat, car ils se sont constitués prisonniers de façon courtoise, ce qui, d’ailleurs leur était dictée par ma façon polie de les aborder » (p.186). Il a pourtant, à la veille de sa mort, été envoyé suivre un cours d’élèves sous-officiers, ce dont il se faisait un certain orgueil. Las, ses derniers morts, qu’il écrit à un ami, sont prémonitoires : « Pense à moi et aie de l’espoir pour moi qui n’ose pas en avoir » (. 187).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 100 : Douille de 75 utilisée comme pot à eau
: « 115 obus pour blesser un homme au poignet »
101 : Noël 1915, ténor allemand dans sa tranchée (rappelle Joyeux Noël de Carion), français répondant par La Marseillaise
108 : Garde sape pour protéger les sapeurs
114 : Nous n’avons plu aucune vision d’une issue quelconque
117 : Apprend le 17 janvier 1915 la mort de Péguy
146 : Proposé sergent et pour une citation (p. 187), non obtenue à cause de la mort de son capitaine
155 : Retour des grues

Yann Prouillet, janvier 2026


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Lasbleis, Eugène (1896-1982)

Les lettres de guerre d’Eugène Lasbleis (1915-1918), Senones, Edhisto, 2015, 386 p.

Résumé de l’ouvrage :
Eugène Lasbleis, jeune breton de Lamballe, à 19 ans lorsqu’il intègre, en avril 1915, le 6e régiment du génie d’Angers. Sa période d’instruction achevée, il rejoint le front, où il arrive en décembre, dans le Pas-de-Calais, puis dans l’Oise. Il bouge peu d’abord, occupé à l’organisation du front (défenses accessoires, bétonisation, génie infrastructurel, etc.). En mars 1917, il passe télégraphiste au 8e génie et stationne au terrible Chemin des Dames. Dès lors, les faits militaires s’accélèrent ; il manque d’être fait prisonnier lors des attaques allemandes du printemps 1918 et termine la guerre dans l’Aisne, avant sa démobilisation en 1919.

Eléments biographiques :
Eugène Lasbleis naît le 18 avril 1896 à Lamballe (Côte-du-Nord puis Côte d’Armor) de Florentin, professeur de mathématique et de sciences à l’Ecole Primaire Supérieure de la ville, et de Irma André, fille d’un Alsacien de Mulhouse, optant, mécanicien à la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, son épouse. Eugène est le cinquième enfant d’une famille de six. La famille est d’une tradition de marins hauturiers de l’île de Bréhat [son grand-père était capitaine cap-hornier] qui ont payés un lourd tribut à la mer. André Lasbleis, son fils, qui présente le témoignage, dit que son père a été élevé dans une famille très unie et d’éducation très positive, constructive et libre. Il obtient son brevet élémentaire en 1914 et entre au bureau de dessin de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest à Lamballe. La guerre se déclenche donc alors qu’Eugène a 18 ans. Le 10 février 1915, la classe 1916 passe au Conseil de Révision. Déclaré apte, il rejoint avec deux amis lamballais le 6e RG à Angers. Il décède le 16 décembre 1982 dans la commune qui l’a vu naître.

Commentaires sur l’ouvrage :
Entre avril 1915 et sa démobilisation, Eugène Lasbleis écrira près de 1 000 lettres à ses parents, conservées « avec une piété exceptionnelle » (p. 10) par la famille. C’est André, l’un de ses fils qui étudie et reporte ce corpus, dont il publie 526 lettres. Il est très précis sur le lien filial et le parcours de son père. Son introduction donne nombre d’éléments périphériques utiles à la compréhension de l’épistolier et à son parcours dans le siècle comme dans la guerre.
Eugène Lasbleis prend ainsi le train vers le front le 28 décembre 1915 et débarque à Montreuil-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais. Il fait une période d’instruction au camp de Wailly-Beaucamps, à quelques kilomètres au sud de la ville, qu’il quitte le 8 mars 1916 pour l’Oise. Il arrive au hameau de Dizocourt, dans la commune de Jaux, sur la rive droite de l’Oise. Il quitte ce hameau le 6 mai 1916 et sa compagnie arrive au front dans le secteur Berneuil-sur-Aisne / Tracy-le-Mont le 15 juin suivant. Le 16 août, le 6ème Génie revient à Jaux et repars le 12 septembre pour Canny-sur-Matz, à 3 kilomètres à l’ouest de Lassigny, puis se déplace à Gury le 30 octobre. Le 13 mars 1917, Eugène quitte le 6e génie pour le 8e (Nogent-sur-Seine, dans l’Aube), affecté dès le 16 à la 10e armée du général Mangin. Il rejoint Fismes, dans la Marne le 31 suivant et change ainsi de fonction, passant téléphoniste-télégraphiste. Il participe à l’attaque du 16 avril 1917 sur le Chemin-des-Dames, dans le secteur de Craonnelle, en direction de Craonne, heures apocalyptiques dont il ne communique pas toute la réalité dans ses lettres. Le 23 juin, la compagnie télégraphiste du 8e génie dans laquelle se trouve Eugène est mutée dans les Flandres, à Woësten, au bord de l’Yser, en Belgique. Méritant par son comportement au feu, il reçoit la Croix de Guerre le 30 août avec cette citation : « … Sapeur au 8e régiment du génie. Plein de courage et d’entrain, du 29 juillet au 15 août il a assuré la réparation d’un réseau téléphonique constamment coupé par les obus. Est pour ses camarades, un exemple d’énergie et de dévouement » (page 26). En septembre et octobre, il est affecté un temps au front-arrière à un central téléphonique franco-anglais. Sa pratique de l’anglais n’est pas fameuse (il en parle p. 53 et 322) mais, comme la situation linguistique est similaire « en face », chacun parvient toutefois à se faire comprendre. Il est muté comme chef de poste téléphonique à Fismes et manque de se faire capturer lors de l‘attaque allemande sur l’Ailette, le 27 mai 1918. Parvenu a rejoindre son commandement, il est alors menacé de conseil de guerre pour panique devant l’ennemi. Il s’en sort car la retraite de son unité s’est faite dans l’ordre. Son unité se reconstitue vers Trilport puis, à l’été 1918, les armes se retournent. Fère-en-Tardenois le 11 septembre, puis Rethel, et Bergnicourt (Ardennes). Eugène apprend l’Armistice en permission dans une Lamballe où les cloches sonnent à toute volée. De retour dans les Ardennes, le soldat entre en Belgique par la vallée de la Semois et assiste aux cérémonies à Libramont, émaillées par la tonte de femmes « trop accueillantes » avec les Allemands. Le 19 novembre, il assiste à la débâcle d’une armée allemande abandonnant tout son matériel, « en pleine détresse par la faim. Hommes et chevaux tombent de faiblesse ! » (p. 367). Mi-décembre, il est de retour en France et cantonne à Verdun. Il attrape la grippe espagnole en permission, revient dans son régiment en Lorraine (Lunéville et Blainville), est nommé caporal (6 avril 1919) puis sergent (15 août). Le 19 septembre, il est rendu à la vie civile le 19 septembre. Mais, ne s’étant pas « démobilisé de la guerre » : « c’est parmi les ruines qu’il chercha et trouva vite du travail » (p. 34), engagé par l’administration des Régions Libérées au centre de Saint-Quentin dans l’Aisne. C’est là qu’il rencontre celle qui va devenir sa femme, institutrice à l’école du lieu, qu’il épouse à Pâques 1921. Il travaille ensuite au Service de la Navigation de Saint-Quentin. Le couple aura trois garçons (Jean en 1922, André en 1928 et Yves en 1930). Eugène Lableis prend sa retraite en 1957 et meurt le 16 décembre 1982 .
Jeune homme « brutalement » plongé dans la guerre, il bénéficie de toute l’affection et de l’aide matérielle (colis et argent, jusqu’à demander d’en recevoir moins !) de sa famille, très proche, composée de ses parents et de ses trois sœurs. Itératives ces lettres témoignent d’un quotidien parfois trop long et dont il se sort finalement sans trop de casse. Par sa jeunesse et son « apprentissage au feu de la guerre », l’ouvrage est à rapprocher de celui de Pierre Suberviolle ou celui d’Emmanuel Geisler.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 44 : Punition aux manquants à la mobilisation, faites au front (vap 98)
45 : Est confiant en « son étoile » (superstition)
46 : Ovations pendant le trajet en train
51 : Poux appelés « grenadiers »
53 : Anglophone (vap 322)
56 : Touche des épaulettes d’acier et le casque (vap 66, 76 mais d’« infanterie au lieu du Génie », 78, 79, 87)
59 : Changement d’écriture (pour tromper le contrôle ?)
61 : Salycilate contre les rhumatismes
63 : Touche des cas (ou poches) à grenades non cousus, il les fait coudre
Hameau de Dizocourt où « on ne voit que des vieillards »
70 : Reçoit des bêtises le 1er avril
71 : Permission accordée au numéro de matricule (vap 72 sur l’âge)
78 : Attrape des écureuils
80 : « Un sapeur a toujours la gorge en pente »
81 : Fait de la photo (vap 285)
82 : Pluie = « artillerie de Saint-Pierre » (vap 170 utilise « plume d’oie » pour l’orage)
: Cuistots tournants au régiment
85 : Punis expédiés aux « bat d’Af »
86 : Sénégalais « beaux vilains noirs ! » (vap 110)
94 : « Mocos », soldats du Midi
99 : Artilleurs ivres
: Animaux mascottes (151, adopte un chat errant, tué p. 156 par un ami, 268 une chèvre)
: « Monoplans » = paillasses
100 : « Forte ration » = 1 quart ½ de vin par jour, 5 cl d’eau de vie tous les soirs
104 : Espoir de victoire sur la Somme
109 : Menu
111 : Paye
114 : Se moque d’un prisonnier boche mais dit « C’était pourtant un type qui avait l’air très doux et qui n’avait pas l’ai d’un c… » (vap 209)
115 : « … nous couchons à côté des vaches. (…) Il paraît qu’il n’y a rien de plus sain que de coucher près de ces bêtes ! »
125 : Coupe militaire
126 : Mauvais résultat des zouaves
130 : Ce qu’il pense d’une séance de cinéma aux armées
132 : Apprécie une séance de « vrai » théâtre
141 : Prix du papier à l’auto-bazar (vap 204)
167 : Spectacle d’un duel aérien, avion allemand abattu, description
156 : Explosion d’une lampe à acétylène, 2 blessés
: Etat sanitaire médiocre de la compagnie
157 : Ce qu’il mange en « extra »
158 : Fabrique un piège à rat (vap 274, 275, 278 (il en brûle un vif), 279
162 : Sur le pinard (vap 185 « quand le pinard est signalé dans les environs » !, 187 (abus), 206, 222 « nerf de la guerre », 227
163 : Cafard après la permission (vap 168)
168 : Touche des équipements d’hiver (vap 222, 263, 366)
169 : Utilise des sabots « sans ordre »
170 : Indemnités de voyage, 2,50 f.
171 : « Les boches sont comme nous, ils en ont marre ! », prévoit la fin de la guerre en 1917
172 : Se moque de Mme de Thèbes
174 : Tout gèle. « De ce temps, le moral du poilu baisse avec la température ! » (vap 179)
185 : Espère apprendre les raisons d’un coup de main allemand en lisant le journal !
186 : Vue de civils délivrés, « tels des cadavres »
210 : Après l’espoir du 16 avril,1ères impressions de la « boucherie », moral, il parle de « confirmation du feu »
212 : Alcool de menthe, usage potabilisant (vap 215)
: Mange du cheval
213 : L’escouade prend le nom d’atelier du génie
214 : Pinard manquant, eau potable rare
215 : Durée de la guerre (+ 3 ans) après la publication des buts de guerre français
219 : Motif de retenue de permission (vap 242, différents régimes, 237, 2 jours de plus pour citation)
232 : Espions belges !
233 : Belges curieux
: Chemin des Dames, « zone d’extermination »
241 : Supplément du 14 juillet
247 : Punitions pour les indiscrétions contenues dans les lettres
248 : Vue de prisonniers : « loustics heureux de se sauver de là-dedans ! » (vap 264, 267 et 268)
258 : Fier de porter sa croix de guerre
263 : Ce qu’on trouve pour 3 francs par jour
273 : « Le Russe et le Macaroni valent le même prix ! »
280 : Punition et sentiment d’être « traités comme des chiens », lieutenant forcé de punir
295 : Sur le changement de position du port du calot, ce qu’il en pense !
296 : Fin du tabac gratuit le 16 février 1918
297 : Sur le pommes de terre germées à garder pour les potages militaires
300 : Italien « pas sympathique » ?
302 : Sa famille écrit en morse, clin d’œil à son apprentissage de la discipline au Génie
307 : Repas du Vendredi Saint
312 : Recommande des réfugiés possibles à ses parents
319 : Eau de Vals
325 : Fin de guerre appelée « grande permission »
327 : Abandon d’affaires personnelles dans la fuite, mais en y mettant le feu sur consigne
333 : Américains buveurs « de tout », cuites et bagarres
336 : Sur les risques encourus par les soldats de la classe 1920, dont son petit frère, qu’il conseille en vue de son incorporation (vap 338)
337 : Vision d’un terrain libéré, odeur, utilise sa pipe (vap 339, mouches, 341, 344)
341 : Sur l’absence de respect aux morts
345 : Disparition de la pomme de terre
347 : Les armes tranquilles selon Lasbleis : Génie, RAL, RAC
357 : Vue de prisonniers d’octobre, « jeunes et contents de leur sort »
: Quinquina complet contre la grippe espagnole (vap 363 autres remèdes)
360 : Durée et fin de la guerre, « bout de l’histoire » pour cette année (le 11 octobre !)
361 : « Grand Goastel », utilisé pour l’Armistice, gâteau breton en forme de récompense
: Ravage du Chemin des Dames
366 : Ambiance au 18 novembre 1918
367 : « Les copains n’ont rien eu pour l’Armistice, ni congé, ni pinard …»
: Vue du Luxembourg, débâcle allemande, ambiance, faim des allemands

Yann Prouillet, 21 janvier 2026

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Javal, Adolphe (1873-1944)

Javal, Adolphe, La grande pagaïe, Denoël, 1937, 329 p.

Résumé de l’ouvrage :
La feuille de route de sa mobilisation affecte le docteur Adolphe Javal à l’ambulance n°5 du 5e corps d’armée, qu’il rejoint à Fontainebleau avec 24 heures d’avance, avant même la déclaration de guerre. Se considérant plus comme un administrateur de formations sanitaires que comme un « urgentiste », la narration de sa guerre est dès lors une impressionnante suite d’anecdotes, émaillant ses nombreuses mutations, dans un monde médical du front et de l’arrière-front qui évolue lui-même au fil de la guerre. Il « collectionne » ainsi un nombre impressionnant d’affectations jusqu’à sa démobilisation en 1919, offrant un nombre tout aussi conséquent d’analyses de ces milieux divers et variés.

Eléments biographiques :
Louis Adolphe Javal est né le 11 juin 1873 à Paris (16e arrondissement). Il est le fils du célèbre docteur Emile Javal, membre de l’Académie de médecine et homme politique, et de Maria-Anna Elissen, demeurant un hôtel particulier 5 boulevard de la Tour-Maubourg. Il a deux sœurs, Alice et Jeanne et aura deux enfants (Mathilde et Sabine). Ses travaux en médecine lui font obtenir en 1904 le prix Desportes (thérapeutique médicale). Il écrit dans la presse spécialisée, teintant ses écrits de militance. Il dit : « J’étais tellement écœuré de voir pratiquer ce système, que je fis paraître dans la « Tribune Médicale » du mois de septembre 1915… » (p. 75). Passionné d’agriculture, il possède un château dans l’Yonne, à Vauluisant, ferme de 250 hectares dans laquelle il se rend fréquemment pendant la Grande Guerre, parvenant même à se faire un temps affecter dans des formations proches pour « gérer » le domaine. Son parcours pendant le conflit est particulièrement divers, avant d’être démobilisé le 24 avril 1919. Après-guerre, à plusieurs reprises, il tente une carrière politique, notamment sénatoriale, et écrit de nombreux articles médicaux et au moins deux ouvrages, le plus souvent anecdotiques, notamment sur ses relations ubuesques avec l’administration (26 références à la BNF). Juive, toute la famille (sa fille Mathilde et ses deux filles) est déportée à Auschwitz, en 1943 et 1944. Son nom est inscrit sur un cénotaphe dans le Panthéon parmi les 197 écrivains morts pour la France dans la Deuxième Guerre mondiale.

Commentaire sur l’ouvrage :
La guerre médicale d’un docteur Javal plongé dans le monde sanitaire kafkaïen à la guerre mêle empêcheur d’embusquer en rond et journal de route d’un médecin qui tient parfois plus de l’adjudant de compagnie (même si on doit lui reconnaître en ce domaine une évidente compétence). Il dit d’ailleurs lui-même préférer le rôle d’administrateur (p. 168) que du praticien d’ambulance de front. Aussi, son témoignage est une œuvre finalement très surréaliste mais de référence quant au parcours d’un médecin au sein de différences formations (hôpitaux, ambulances, fixes ou mobiles, centres sanitaires, etc.) dans les différentes phases de la Grande Guerre. Comme d’autres témoins des ambulances hippomobiles de 1914, Javal évoque un certain inemploi, voire un abandon de blessés autour de la bataille de la Marne, notamment pendant ce qu’il appelle le « circuit de la Meuse ». Il synthétise ce sentiment : « Nous parcourûmes environ 500 kilomètres pour fonctionner exactement quatre fois : c’était extrêmement peu pour s’initier à l’art de faire la guerre » (page 45). Son ouvrage, dense et très militant, fourmille, toutefois d’indications sur le milieu médical subordonné au monde militaire, récit souvent teinté de surréalisme voire de truculence.

Particulièrement critique, mais tout aussi lucide, il analyse en permanence et dénonce à chaque fois qu’il le faut, et il ne s’en prive jamais, les situations qu’il vit, dans le détail comme dans le fonctionnement général des services qu’il côtoie ou subit le plus souvent. Resté civil même sous l’uniforme, il ne se conformera finalement jamais à l’omnipotence parfois surréaliste du militaire. Par-delà son caractère polémique (et procédurier), l’ouvrage fourmille d’informations. Il dit : « J’estime le rendement de la main d’œuvre militaire à 25 % au maximum de celui de la main d’œuvre civile à l’heure, et à 10 % de celui de la main d’œuvre civile à la tâche » (p. 35). Il applique d’ailleurs cette sentence peu amène plus loin : « Le rendement du travail d’un militaire, se chiffre, chacun le sait, par un coefficient extrêmement bas. Le chef est désarmé pour améliorer ce rendement, puisque le travail du militaire est, en général, sans sanctions. Il faut truquer pour obtenir quelque chose » (page 245). Il n’est parfois pas moins tendre à l’endroit des fonctionnaires : « Ce petit jeune homme de dix-huit ans avait du sang de fonctionnaire dans les veines » (p. 66). Souvent, il mâtine son récit d’axiomes, de réflexions psychologiques, voire philosophiques, luttant sans cesse contre la démagogie également. Sur l’égalitarisme, il dit : « L’égalité, appliquée à l’espèce humaine, produirait ce que les critiques appellent le nivellement par le bas. Au point de vue de la guerre actuelle, ce principe a causé des désastres irréparables » (p. 94). Plus loin, il avance : « Rien ne ressemble moins en effet à la médecine militaire du temps de paix que la médecine militaire du temps de guerre et, au risque de passer pour paradoxal, j’ose dire que les médecins civils de réserve qui ne connaissent ni l’une ni l’autre et encore moins les règlements, étant exempts de tous préjugés et de toute idée préconçue, faisaient beaucoup meilleure besogne que certains médecins de l’active » (p. 96-97). Aussi, il n’hésite pas cette sentence : « … l’infirmerie est mon domaine : c’est même mon royaume » (p. 189) et en effet, il y fait régner une manière de despotisme éclairé, bien à sa main, avec parfois des luttes pied à pied contre une hiérarchie qu’il épargne rarement. Aussi il fait de son temps militaire un combat incessant contre la hiérarchie, les normes, le fonctionnarisme et l’impéritie. Analyste du quotidien et des mœurs, il explique la haine du gendarme : « C’est par l’intermédiaire de la prévôté que se faisait souvent la liaison entre l’état-major du C. A. et la troupe chargée des travaux de cantonnement, ce qui explique facilement la haine farouche du gendarme qui s’encra rapidement dans le cœur du poilu » (p. 135). L’étude de son récit permet également d’alimenter l’étude de nombreux symptômes de guerre tels la simulation, le gestion de la syphilis (autre stratégie d’évitement parfois), les contagieux, les embusqués, etc. Il aime à dire « je guéris les simulateurs et je débusque les embusqués » (page 243), sport dont il se fait le champion, notamment lors de son séjour à Fontainebleau. De même quelques épisodes cocasses, comme cet accouchement qu’il gère dans son ambulance, générant des débats tout militaires, sont représentatifs de la dichotomie militaire/civil. Il fustige souvent l’administration idiote, par exemple appliquée à la gestion des réfugiés, cas qu’il étudie de près puisqu’il en recueille, et emploie, comme des prisonniers d’ailleurs, dans son château bourguignon (cf. son chapitre sur les réfugiés p. 150 à 158). Il évoque ce qu’on peut appeler des « affaires » comme le pillage de Louppy-le-Petit, la débandade de Vauquois, les typhiques de Bar-le-Duc, estimés à 3 000, l’affaire de Joinville, l’affaire Rabier, etc. Il reporte également parfois intégralement plusieurs rapports, parfois techniques, qu’il rédige soit dans le cadre de ce qu’il pense être de bonne gestion, soit médicaux, soit comme comptes-rendus hiérarchiques, dont certains sont « gratinés » et d’une spiritualité peu militaire. Il participe ainsi à la statistique, y compris rétrospective (comme à Verdun, voir p. 232), et la paperassite qu’il dénonce à longueur d’ouvrage. Il dit : « … la capacité du chef se mesurait au volume de paperasse envoyé à ses supérieurs » (p. 237). Il résume souvent sa pensée, en forme de leitmotiv du livre : « Au début, en août 1914, c’était la pagaïe : mais en janvier 1916, c’était encore la pagaïe avec une différence cependant : le gaspillage d’argent en plus » (p. 177). Il n’est pas tendre non plus sur la classe 17, « élevés dans du coton », considérant leur « gestion » par des auxiliaires ou des territoriaux comme grotesque ! (page 182). Bien entendu, son caractère entier lui vaut jalousies (notamment quand il rentre hebdomadairement dans sa ferme de Vauluisant), inimitiés, y compris politiques (voir page 93) et plaintes, qu’il traite sérieusement sans s’en faire, et avec une certaine routine (voir p. 185). Il rapporte une punition elle-même surréaliste, à la suite de son long chapitre sur sa « question noire », celle de la « température anale » constituant « une grossière inconvenance » (p. 288). Mais en grande partie, l’ouvrage, qui se veut caustique, ne manque pas de finesse d’analyse et est écrit avec un savoureux second degré. Par exemple, pages 189-190, il dresse une liste des maladies qu’il considère comme « contagieuses » : pigritia (paresse), claudication, colique, réformite, auxiliarite (vap 319) ! Il reporte quelques « méthodes », parfois « fermes », pour lutter contre les simulateurs et les maladies arrangeantes pour les tire-au-flanc, ce qu’il appelle les « attitudes vicieuses » (il cite les coxalgies, les ankyloses ou les adhérences par exemple (p.197)). Son livre abonde ainsi en personnages cocasses, surréalistes, qui témoignent d’une réalité entre évitement du front et déviance comportementale qui touchent souvent à la psychiatrie, formant un tableau général de soldats bien loin de l’héroïsme patriotard lisible par ailleurs. Il en débusque souvent et partout, parfois dans l’auxiliaire même, osant cette sentence : « tous ces déchets humains qui ont encombré les dépôts et les formations sanitaires, n’ont produit aucun travail utile et ont coûté très cher » (p. 204-205). Plus loin, il dit même : « Le dépôt fut l’école de la paresse » (p. 226). Pourtant il doit souvent faire des choix qui lui posent cas de conscience. Il dit : « Peut-on concevoir au monde quelque chose de plus injuste que la sélection qu’un médecin doit faire entre les hommes qui auront le devoir de faire la guerre et ceux qui auront le droit de ne pas la faire ? » (p. 205). Plus loin, il dit : « Que les chiffres soient exacts ou faux, utilisables ou non, peu importe ; il y en aura des millions. La médecine militaire est bien plus occupée à compter les malades qu’à les soigner. Personne ne s’occupe d’ailleurs de savoir si la circulaire est exécutable, si les infirmiers ou les thermomètres sont en nombre suffisant. L’ordre est formel : il faut des chiffres » (p. 221 et aussi 316). De forte personnalité, il goûte peu les gens du midi… et les curés et les religieuses, qui transforment son ambulance en « séminaire » et pratiquant des conversions plus ou moins forcées (p. 241 et suivantes) ! Il n’aime pas beaucoup plus la hiérarchie, et assène : « … la pléthore des chefs superposés ne sert qu’à défaire par l’un ce que l’autre à fait » (p. 245). Il a également une analyse singulière de la question noire, qu’il expose dans le chapitre « le tutu des nègres » (page 284). L’armistice signé, qu’il vit à Coulommiers, l’ambiance est particulière. Javal fait une analyse également singulière de son environnement ; il dit par exemple, sur le traitement féminin des rapatriés : « Les dames infirmières n’étaient pas contentes de le nouvelle orientation que prenait mon établissements. Elles voulaient des blessés : elles avaient soif de sang. A la rigueur, elles auraient accepté des malades, mais laver, épouiller et nourrir ces rapatriés ne leur allait pas… » (p. 300). Ses analyses, permanentes, classent cet ouvrage tant dans le domaine du témoignage que dans celui de la réflexion analytique détaillée sur la Grande Guerre sanitaire.

Son parcours est très diversifié ; le 24 avril 1918, il écrit : « né en 1873 et ramené à la classe 1891 par mes deux enfants, j’ai fait deux ans et demi de front ». Le reprendre en totalité est fastidieux ; il est ballotté d’abord dans l’ambulance 5 puis se trouve à Bar-le-Duc le 16 juillet 1916. Le 18 mars 1917, il est nommé médecin-chef de l’ambulance 4/37. Le 1er janvier 1918, il est nommé (par le ministre) médecin-chef de service de groupement des centres (centre de réentraînement d’Estissac et de Cravant), centre de rééducation physique de Pithiviers) de la 5e région. Il monte une station-magasin à Montereau le 23 avril 1918 (« avec 600 hommes à soigner : 200 vieux territoriaux et 400 nègres qu’on avait fait venir du Maroc et qu’on payait 7 fr. 50 par jour ») (il y revient p. 238 et 289 zone d’étape), puis c’est l’hôpital d’évacuation de Vasseny, entre Reims et Soissons (2 août 1917), au camp d’Estissac (2 octobre 1917), à l’hôpital de Sens (11 février 1918), à l’hôpital mixte d’Orléans (29 août 1918), à l’hôpital 92 de Coulommiers, le 5 novembre 1918 par exemple. Après l’Armistice, arrivé à Paris (7 décembre 1918), à la direction du service de santé du gouvernement militaire qui siégeait au lycée Buffon, et avant sa démobilisation le 24 avril 1919, il est un temps affecté au Val-de-Grâce (mais dans les affres de la guerre tout juste finie, ne semble pas y avoir exercé). Le fourmillement de ses affectations a certainement à voir avec son comportement personnel comme ses pratiques professionnelles. Il conviendrait de rependre précisément le déroulé de l’ouvrage pour en retracer le parcours complet daté et localisé.

Les annexes reportées sont intéressantes, surtout la 2ème, intitulée « La Paperassite », sous-titrée (étude bactériologique, clinique et expérimentale), avec comme chapitrage I. Etude bactériologique, II. Formes cliniques, III. Marche – Durée – Terminaison. IV. Complications. V. Traitement (p. 309 à 318). L’ouvrage est enrichi d’un index des noms cités.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 16 : 16 ambulances de Corps d’Armée, 96 médecins
24 : Composition de la colonne
62 : Général Micheler assassinant un soldat car il avait perdu son fusil
64 : Autobus touristique Cook pour visiter Paris
: Chiffres des malades (dysentériques, typhiques, gelures) et blessés fin septembre 1914
66 : Comment il crée la gare sanitaire de Clermont-en-Argonne
70 : Sur la vaccination antityphoïdique
77 : Chambre de sulfuration pour l’épouillage
79 : Notice d’utilisation des douches
85 : Crée un magasin d’occasion distribuant des effets donnés après désarmement des hommes abandonnant leurs vêtements et par les apports des gendarmes (vap 87 les 1 500 fusils qu’il « recycle »)
100 : « Débandade de Vauquois », négociation avec les docteurs, menaces du commandement
103 : Cas de conseils de guerre
106 : Pieds gelés : « malades ou blessés » ? (vap 227, statistiques, 235, nombre)
109 : Vue des Garibaldiens, qui ils sont, but
123 : Douche froide contre les simulations (vap 128 sur ce sujet)
129 : Gère un accouchement, polémique tout militaire
136 : Sur les gendarmes pendus à Verdun
142 : Salvarsan contre la syphilis
154 : Gabegie de l’allocation aux chevaux de réfugiés
164 : Sur les typhiques de Bar-le-Duc
170 : Il couche dans la maison de Poincaré à Sampigny
172 : Chiffres sur la consommation de liquide (café, thé, vin) des troupiers du centre de Condé
173 : Chiffres de l’argent touché par hommes par mandats et bons de poste
178 : Rédige un billet d’hôpital qu’il considère comme efficace, aucun succès
180 : Sur la permission de 24 heures
182 : Comment il traite la classe 17 « élevés dans du coton » ! (vap 189 sur les visites médicales, 220, 222 : « Les bleus de la classe 17 ont acquis, pendant leur séjour au dépôt, un entraînement magnifique à défiler tout nus devant leur médecin : ils me paraissent aptes à partir maintenant pour les camps d’instruction militaire »)
182 : Chasse aux embusqués
195 : Février 1916, entrée des femmes de service embauchées dans les casernes
199 : Scandale de l’avancement des embusqués
200 : Repère sur les pansements pour éviter qu’ils ne soient défaits
206 : Hôpital du Tibre à Fontainebleau pour les malades mentaux
207 : « Ne jamais résoudre une difficulté, mais la repasser au voisin »
208 : Sur l’héroïsme : « Des centaines de mille hommes n’ont pas fait autre chose, pendant la guerre, que le circuit des formations sanitaires, parce que l’administration du service de santé, c’était la pagaïe, du commencement jusqu’à la fin. Et ce sont ceux-là qui crieront le plus fort après la guerre, qui porteront les chevrons, débanderont des décorations et des pensions. Les costauds sont morts et seront vite oubliés »
214 : Pansement Leclerc
215 : Registres et paperasserie (vap 237, 238, 305, 313, qualifié de « torchecul »)
216 : Orléans, hôpital Chataux pour les contagieux
: Problème administratif d’un homme ayant deux maladies contagieuses !
217 : Manques de médicaments, différences entre deux établissements (« affaire » des médecins du fort Saint-Bris)
226 : « Le règlement, c’est comme l’argent, il y en a de deux espèces : le sien et celui des autres »
: Sur l’après-guerre : « Avoir fait la guerre, la vraie guerre, avoir eu l’indépendance, la camaraderie et les initiatives du front, puis, tout à coup, retrouver les brimades de l’intérieur, les règlements de la vie de caserne, non, ce n’était pas supportable »
232 : Ecrit cagnia pour cagna
242 : Antimidi, car « l’ambulance 4/37 était une ambulance de méridionaux. On y parlait beaucoup mais on agissait peu »
: Curés syndiqués
251 : 65 médecins sans malades ni blessés à l’hôpital d’évacuation de Vasseny
257 : Description du camp d’Estissac
258 : Différence entre infirmerie (maladies légères) et hôpital
261 : 100 litres d’essence par mois pour son infirmier-chauffeur d’ambulance (vap 283, crise)
263 : Moniteurs pompiers
277 : Voit des nègres du Maroc, fainéants, nés paresseux
280 : Permission agricole
284 : Grippe espagnole
: Noirs refusant la température rectale (vap 285 polémique, et 292, conférence) et ramadan
: Soviet des nègres
285 : Rôle de l’inspecteur de la main d’œuvre
291 : Il dit, après une sanction : « il est sans exemple que, dans un rapport militaire, un chat soit appelé un chat » !
297 : Désordre gai, dû à la victoire proche, à Coulommiers le 5 novembre 1918
: Hôpital de Coulommiers
298 : Traitement des prisonniers allemands et utilisation civile de la troupe
: Paye des permissionnaires
: 7 signatures pour un sortant
299 : Armistice et ambiance : « Ces hommes avaient fait la guerre pendant si longtemps ! La guerre finie, on ne pouvait plus les tenir dans une caserne »
300 : « Ce n’était plus l’hôpital, ce fut l’auberge » et retour des prisonniers
302 : Perte de clientèle par les médecins
: 17 00 médecins mobilisés
320 : Centres de réentrainement et de rééducation et méthode de Joinville (circulaire ministérielle du 12 décembre 1917) et chiffres

Yann Prouillet, janvier 2026

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Catusseau, Fernand (1895-1987)

Le témoin

Pierre Fernand Catusseau est né le 10 mai 1895 à Saint-Émilion, canton de Libourne (Gironde) dans une famille de viticulteurs au lieu-dit Pindefleurs, un cru Saint-Émilion réputé. On connait mal ses études, interrompues par la mort de son père en 1912, moment où il a dû prendre en main l’exploitation. Il écrit un français correct. En décembre 1914, il est incorporé au 100e RI, puis au 109e. Caporal en juin 1915 ; sergent en octobre (les galons sont arrosés au Saint-Émilion). La famille est aisée : il demande et reçoit de très nombreux mandats. Blessé et évacué le 25 octobre 1917 dans l’attaque de la Malmaison. Mort le 8 mai 1987.

Le témoignage

La famille a conservé les lettres envoyées à sa mère entre le 3 janvier 1915 et le 3 décembre 1917. Son petit-fils Jean-Luc Michelet les a transcrites et réunies avec reproduction de nombreux documents dans un petit livre hors commerce tiré à 50 exemplaires pour la famille et les amis. Les originaux seront déposés aux Archives départementales de la Gironde.

Deux aspects originaux par rapport à la plupart des témoignages

Une première originalité des lettres, c’est qu’on n’y découvre pas d’autocensure pour rassurer sa mère. Dès juillet 1915, à Lorette, il décrit une situation terrible, des morts à chaque pas ; à Souchez, c’est intenable. Il décrit la boue, la faim, la soif, le froid (en particulier en janvier 1917), « les mauvaises odeurs des macchabées », les bombardements. La lettre du 9 décembre 1915 décrit précisément les torpilles allemandes : « Ils nous ont envoyé des torpilles de 50 kg ce qui est je crois plus terrible qu’un obus, car tu la vois arriver en l’air à 200 mètres de hauteur et tu ne sais exactement où elle va tomber ; c’est impressionnant je t’assure, elle éclate avec un fracas épouvantable. »  La guerre est un « terrible fléau » qu’il faut souhaiter voir finir au plus tôt. Fernand est conscient de sa décision de tout raconter : il demande pardon à sa mère en expliquant que c’est pour lui un soulagement.

Deuxième originalité : il ne craint pas de dire où il se trouve à telle date. Le 8 novembre 1915, par exemple : « Nous prenons les tranchées à gauche de la route d’Arras, au Bois en Hache à gauche de Souchez. »

Analyse

Pour sa Patrie et la défense de ses intérêts

Le 5 juillet 1915, depuis Souchez, Fernand Catusseau termine une lettre par la phrase : « Ton fils pour la vie, qui combat glorieusement pour sa Patrie et la défense de ses intérêts. » Sans doute est-ce une allusion au risque d’une défaite pour la prospérité des activités économiques de la France, donc de la vente du vin. Mais le thème de la Patrie revient souvent, de même que la forte critique de l’ennemi. Le 4 septembre 1915, il souhaite « anéantir au plus tôt cette insolente nation ». Le 2 octobre, il se dit heureux d’avoir « massacré pas mal de boches ». Il aime le spectacle magnifique des revues, les émouvantes remises de décorations.

On peut cependant noter quelques nuances. Le 23 septembre 1916, dix-septième jour de tranchées, il écrit : « On parle même de nous faire attaquer de nouveau, mais je crois qu’ils ne feront pas grand-chose de nous. C’est vraiment trop pour une fois. » Le 18 octobre, il souhaite obtenir une permission extraordinaire pour les vendanges, tout en admettant qu’elles « sont terminées et dans de bonnes conditions ». Soigné à l’arrière pour sa blessure, il écrit à sa mère : « Je suis heureux d’être enfin à l’abri et je t’assure que j’y resterai le plus possible. »

Il ne dit rien des grandes fraternisations de décembre 1915 mais, le 18 novembre, il décrit une période calme au cours de laquelle « les boches causaient avec nous ». En juin 1916, les paroles échangées sont plutôt des moqueries, mais restent un dialogue.

Le lien avec « le pays »

Dans sa correspondance avec sa mère chargée de l’exploitation familiale en son absence, reviennent très souvent les demandes de nouvelles de Saint-Émilion. Fernand souhaite connaitre l’état de la récolte et l’évolution du prix du vin. Le 28 août 1917, jour de pluie et de grand vent, il souhaite qu’il n’en soit pas de même chez lui « car pour la maturité cela pourrait bien nuire et amener la pourriture ». Le 30 septembre, il attend avec impatience le résultat des vendanges et il rappelle à sa mère qu’il faut bien mécher les fûts destinés à la nouvelle récolte.

Un lien avec sa région est également constitué par le « journal de tranchées » (imprimé à Bordeaux), Le Poilu St Émilionnais de l’abbé Bergey, qu’il mentionne à plusieurs reprises. Le journal dont une édition en facsimilé a été publiée récemment signale la blessure et la citation de Fernand Catusseau  dans deux numéros d’octobre-novembre 1917 et avril 1918. L’abbé Bergey et son journal ont une notice dans le présent dictionnaire des témoins ; leur existence est rappelée dans le récent livre de Rémy Cazals, Écrire… Publier… Réflexions sur les témoignages de 1914-1918, Edhisto, 2025.

Des informations sur la vie des poilus

Les poilus fabriquent des bagues et autres objets. La rubrique « poux » est traitée comme souvent avec humour : « Les poux continuent toujours à se déployer en tirailleurs sur mon dos. » Il y a des repas juste bons pour être balancés sur le parapet. Les conserves venant de la maison sont les bienvenues.

La chasse permet aussi d’améliorer l’ordinaire. Au repos, le 6 janvier 1916, il écrit : « Nous sommes dans un pays très giboyeux, il y a des faisans, du lièvre et du lapin à foison, nous en mangeons tous les jours. Mais il a paru une circulaire interdisant la chasse car vraiment c’était pire que dans les tranchées la fusillade ! » La suite est du 18 janvier : « C’est couvert de gibier, nous les attrapons au lacet maintenant puisqu’il est interdit de tirer des coups de fusil. »

Le 6 février 1917, Fernand Catusseau évoque « une bien triste cérémonie ». « J’étais désigné avec 8 Sergents de mes camarades pour servir de peloton d’exécution à un misérable poilu condamné à mort, c’est une bien mauvaise besogne. Enfin lorsque l’on est commandé, l’on ne peut pas reculer. Je ne te développe pas plus ceci car ce n’est rien de beau, tu en sais suffisamment. »

Le 30 septembre, une note originale : « Nous sommes à l’instruction des tanks depuis 2 jours, nous ne sommes pas trop mal, notre travail consiste à manœuvrer pour les mettre un peu sur la voie de la réalité afin qu’ils puissent connaitre toutes les embûches que peuvent leur faire les Allemands. Ils font du magnifique travail, tout le monde en est émerveillé, aussi j’espère que les boches seront bien servis. »

Rémy Cazals, décembre 2025

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Abraham Pierre (né Bloch Pierre) (1892 – 1974),

Les trois frères

1. Le témoin

Pierre Abraham est le nom de plume pris par Pierre Bloch, lorsque celui-ci se lance dans une carrière littéraire et journalistique à la fin des années Vingt. Il a été auparavant un étudiant brillant, admis à X en 1913. Mobilisé au 6e régiment d’artillerie à pied à Toul, il réussit rapidement à intégrer l’aviation d’observation et rejoint la MF 5 [Maurice Farman] en novembre 1914. Chef des observateurs à la BL 18 [Blériot] en décembre 1914, il vole ensuite presque deux ans à la C9 (lieutenant observateur- Caudron G3 et G4). En décembre 1916, il prend le commandement de la C 21 (observation) jusqu’en juillet 1918. Passé capitaine en juin 1917, il termine la guerre détaché au G.H.Q. américain. Le Maitron signale que compagnon de route en 1936, puis résistant à partir de 1941, il a été adhérent au P.C.F. après-guerre, exerçant comme journaliste, critique et écrivain, notamment comme directeur de la revue Europe.

2. Le témoignage

Pierre Abraham publie en 1971 « Les trois frères » aux Éditeurs Français Réunis  (préface de Jacques Duclos, 378 pages). Il s’agit d’un ouvrage autobiographique, avec une structure composite, puisque se succèdent des chapitres sur son père, sa jeunesse, ses frères, puis sur son expérience de la Grande Guerre, dont les étapes sont entrecoupées de petits interludes évoquant la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. La Grande Guerre occupe environ 130 pages de ces souvenirs, et quelques indications montrent des fragments surtout rédigés au milieu des  années Soixante. Ronald Hubscher a largement utilisé ce témoignage (dix occurrences en index des noms de personnes) dans « Les aviateurs au combat », Privat, 2016.

3. Analyse

Artilleur

Pierre Abraham décrit une expérience décevante au début de la guerre, puisque responsable d’une batterie avancée (le Tillot) de l’enceinte fortifiée de Toul, il reste en dehors des combats. Intéressé dès avant le conflit par l’aviation, sa demande de mutation comme observateur est refusée, son colonel voulant garder son officier, artilleur qualifié. En septembre 1914, il est chargé de la formation d’une nouvelle batterie de 75 qui s’établit vers Pont-à-Mousson, mais la trop grande prudence de son chef – ne pas se faire repérer – fait que bombardé, il ne tire pas. L’auteur parle de « batterie-fantôme » (p. 205), et en repli derrière Flirey, conclut après une salve unique : « tels sont les quatre coups de canon que j’aurai tirés, dans ma carrière d’officier d’artillerie au long de la Première Guerre mondiale. » C’est en novembre 1914 qu’il réussit à être muté comme observateur aérien au D.A.L. (Détachement d’Armée de Lorraine), qui demande des volontaires, en court-circuitant la voie hiérarchique.

Observateur

Officier-observateur sur avion Maurice-Farman puis sur Blériot, l’auteur évoque les débuts de l’aviation d’observation, les essais de T.S.F., en y mêlant des réflexions sur la gloire, le courage en mission, ou les « succès féminins. » P. Abraham fait partie des précurseurs, il vole en observation dès 1914, dans un emploi tactique nouveau : à la C9, il participe avec deux camarades à l’élaboration théorique de ce que seront les principes du réglage du tir d’artillerie par avion (p.231) : «Le GQG m’interroge sur le texte d’une instruction qu’il désire faire paraître à ce sujet. » Ce travail, « revu par les manitous de là-haut, deviendra un petit bouquin rouge, bible du travail en commun de l’artillerie et de l’aviation sur tout le front. » Il évoque aussi des reconnaissances lointaines derrière les lignes allemandes,  « à compter les fumées de locomotive » (p. 233), c’est aussi l’occasion de réflexions sur le courage et la peur au combat. Le récit de l’attaque d’un drachen allemand avec des fusées incendiaires génère des considérations morales, il n’a pas visé les observateurs de la nacelle (p. 235) : « Détruire le matériel, c’est notre but. Mais tirer comme des lapins des gars abandonnés par leur treuil et qui ne peuvent pas nous répondre, c’est autre chose. ». Cette action lui vaut la première citation de l’escadrille, et une des premières croix de guerre arborée à Nancy  (mai 1915, p. 236) : « Sur le trottoir de la rue St-Jean, je suis arrêté par des hommes de l’âge de mon père, qui me demandent à soupeser de leur main la décoration nouvelle. »

Pilote puis chef d’escadrille

À la C9, lieutenant observateur, il réussit aussi à passer son brevet de pilote, sans partir en formation, et le fait de piloter lui permet de tester les observateurs nouveaux venus, ainsi que les avions reçus, G4, G6, Morane-Parasol, puis A.R. et Spad biplace. Il se montre très critique (narration d’accidents mortels) envers le Morane et l’A.R. (avion Dorand). Passé ensuite chef d’escadrille à la C 21, Il dresse un tableau de l’aviation au bout de deux ans de guerre. Pour lui le groupe des pilotes en 1916 est débarrassé des précurseurs, des mondains associés ici à des membres de l’aristocratie ; les survivants de ce groupe, rejoints par leurs jeunes cousins, forment une classe aristocratique minoritaire. Un groupe prolétarien est celui des mécaniciens, d’origine ouvrière et passés pilotes ; la presse, dit l’auteur, aime exposer leurs succès (p.280) « par une conception fausse de la démocratie, en réalité par démagogie. » Cette presse met en scène les frasques de « ces « grands enfants » qu’il s’agissait de rendre « populaires » avec une petite touche de dédain ». On peut penser ici à R. Nungesser ou G. Carpentier, car J. Navarre et G. Guynemer viennent de la bourgeoisie aisée. Pour P. Abraham, il y a une troisième couche, majoritaire, la moins médiatisée, ni aristocratique ni ouvrière, qu’il appelle la bourgeoisie. Et il conclut (p. 280) : pour lui, «L’ensemble des pilotes de guerre, à partir de 1917, reproduisaient assez bien, sauf du point de vue des proportions, l’aristocratie, la bourgeoisie et le prolétariat de la société française à cette époque-là. »

À propos du 16 avril 1917, il raconte les difficiles liaisons à basse altitude dans le mauvais temps, avec l’angoisse de se trouver sur une trajectoire d’artillerie, puis il extrapole à l’évolution tactique généralisée de l’appui-feu de l’aviation pour les attaques d’infanterie (1918), soulignant le paradoxe par rapport à ce qui avait été la règle depuis 1914, c’est à dire la recherche continue de l’altitude la plus élevée possible. Passé capitaine à l’été 1917, il forme avec la C 21 des observateurs américains au camp du Valdahon. Il aborde longuement des thèmes qui paraissent marginaux aujourd’hui, comme la différence de conception sur ce que doit être la place du vin et des boissons alcoolisées au front entre les Français et les Américains ; après être reparti au printemps 1918 combattre sur le front des offensives allemandes, il termine la guerre associé au G.H.Q. US pour former un groupement tactique qui deviendra sans objet avec l’Armistice.

Un aviateur moraliste

Ce qui fait la singularité du témoignage de Pierre Abraham, que l’on peut comparer avec la dizaine de notices d’aviateurs du dictionnaire du Crid, c’est le mélange, dans son récit, de remarques factuelles avec des réflexions éthiques et psychologiques, à propos de l’attitude au combat, du vol, des camarades, de leurs frasques communes, aussi bien qu’à propos des aventures féminines.  Cela donne paradoxalement un ensemble extrêmement sérieux, un peu pontifiant (p. 202): « Et la gloire ? J’éprouve un étrange scrupule à m’aventurer dans cette auscultation rétrospective. (…) L’appétit de gloire, comment le faire comprendre, à quoi le comparer. Peut-être à cette « fureur de vivre » dont on nous rebat les oreilles pour la jeunesse d’aujourd’hui. » (…) « Fureur de vivre » était pourtant inexact en 1914. Et je préférerais, au risque de piétiner toute pudeur – la mienne et celle de mes camarades disparus – parler de ce qui nous possédait alors et qui, réellement concrètement, pouvait s’appeler « fureur de mourir ». » L’auteur « méprise de fort haut » (p. 225) les revues comme La Vie Parisienne ou Fantasio pour l’image des aviateurs qu’ils véhiculent, et avec moins de sévérité, il dit n’être pas satisfait de certains livres comme L’équipage [1923] et « de certains films techniquement bons et moralement déplaisant comme Le Diable au Corps. [1947]». L’auteur signale son incompréhension et ses relations distantes, toujours pour des raisons éthiques, avec l’unité de bombardement aérien de Malzéville (1915) : pour lui, jeter des bombes sur des localités s’apparente un peu à de l’assassinat (p. 242) et lorsque lui aussi est envoyé jeter des bombes à ailette sur la ville de Luxembourg, il déclare : « me voilà devenu pareil aux bombardiers de Malzéville que je méprise si fort pour leur besogne de tueurs. » On rappellera que l’auteur fut un des fondateurs communistes du Mouvement de la Paix en 1948.

Le chapitre des femmes est plusieurs fois abordé, il évoque ce qu’il appelle sa « vie de garçon », refusant l’engagement amoureux, comme si c’était un passage obligé de ce type de mémoires. Il se range en fait assez vite puisqu’il se marie en 1915, ce qui est aussi assez atypique : il dit effectuer avec ce mariage (p. 256) « un retour à ce qu’on aurait alors appelé la pureté. » Ici, place à un amour qui le ramène à une « règle de vie quasi – monastique qui correspondait, sinon à mon caractère, du moins à une de ses faces les plus durables. » Ce ton très particulier s’explique probablement en partie par le contexte de la rédaction ; en 1964 il est directeur de l’exigeante revue Europe, et son engagement communiste est public : le parti est puritain, et la période Jeannette Vermeersch n’est pas loin… Ces prismes sont du reste conscients et assumés (p. 237) : « Au moment de faire écho à nos joyeuses prouesses, je devrais sans doute me ceindre les reins d’une ceinture à pointes, me couvrir la tête de cendre et faire pieusement pénitence. Il n’en sera rien. Ni l’âge, ni les réflexions, ni le contexte – austère au regard de la société – où je vis depuis nombre d’années, ni la désapprobation éventuelle de ceux qui sont mes camarades d’un autre combat, ne m’amèneront à renier la fougue de notre jeunesse et les excès qui l’ont accompagnée. » Il fait aussi de nombreuses allusions au vin, aux beuveries, et aux canulars qui les accompagnent.

Un témoignage original

Ce témoignage est inscrit dans un contexte (années Soixante) où les récits factuels de pilotes sont finalement assez rares, et où la vision des aviateurs est dominée par des clichés glorieux que l’auteur veut remettre en perspective. Il est aussi possible que l’auteur aborde longuement ces thèmes (femmes, beuveries) parce ce que c’est ce qu’on attend de ce type de récit à l’époque ; pour un précurseur qui vole en missions de guerre dès 1914, il n’y a finalement dans le livre qu’assez peu de descriptions de missions et de réglages, de rencontres ou d’évitements de l’ennemi. Insistant beaucoup sur sa modestie, son inexpérience mais dans le même temps sur ses réussites et ses succès, son propos n’est pas exempt d’une certaine suffisance (c’est tout le contraire de G. Villa, par exemple), mais il est aussi certain qu’il a fait « une belle guerre », pour employer une expression des années Trente. Cette contradiction entre une ambiance potache, avec de très jeunes gens à peine sortis des Ecoles, et les dures responsabilités de la guerre confiées à ces  aviateurs, n’est pas en soi originale dans le petit monde des escadrilles ; ce qui l’est plus, c’est d’évoquer ces frasques de jeunesse avec l’expérience de la vie, d’une autre guerre, des engagements politiques et intellectuels, d’une existence austère… son frère l’écrivain communiste Jean-Richard Bloch est mort en 1947, miné par la disparition de sa fille résistante, exécutée par les Allemands en 1943 ; leur mère a été assassinée à Auschwitz en 1944… En fait, loin de le desservir, c’est aussi ce caractère composite de l’ensemble, avec ce ton marqué par les expériences ultérieures de la vie et par le regard des camarades, qui fait l’intérêt historique de ce témoignage.

Vincent Suard, décembre 2025

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Gargadennec Eugène (1896 – 1982)

Ma vie telle que je me souviens

1. Le témoin

Eugène Gargadennec est né dans une famille de pêcheurs de sardines à Tréboul (Douarnenez – Finistère). La famille est pauvre, la pêche irrégulière, mais avec sa mère ouvrière en conserverie, il dit ne pas avoir pas connu la faim dans son enfance. Mousse à 11 ans, il est pêcheur jusqu’à sa mobilisation en avril 1915. Il passe le conflit avec des affectations variées, essentiellement comme matelot canonnier. Après sa démobilisation, il multiplie les emplois à terre (ouvrier en région parisienne, travaux publics d’entretien des ports) et en mer (pêche), il terminera sa carrière comme patron de vedette de tourisme (île d’Yeu).

2. Le témoignage

Les Éditions Le Télégramme ont publié en 2003 Ma vie telle que je me souviens, les Mémoires d’Eugène Gargadennec, (148 pages). Les notes qui composent le manuscrit ont été rédigées entre 1965 et 1978. La période de la Grande Guerre va de la page 46 à la page 104.

3. Analyse

Le témoignage de notre marin se caractérise par la diversité des expériences vécues pendant le conflit. Classe 16, l’auteur est convoqué à Brest en avril 1915, « et le voilà marin de l’État». Il ne fait pas l’intégralité de ses classes, car à cause du nombre  important de navires arrivant dans la rade, il est employé comme docker (p. 47, avec autorisation de citation): «On nous envoyait par équipe de jour et de nuit décharger les cargos. Blé, charbons, divers, de ce fait, je n’ai eu qu’une connaissance très sommaire sur le maniement du fusil. »

À bord du cuirassé Marseillaise

Il embarque en août 1915 comme apprenti-canonnier sur la Marseillaise. En arrivant, on lui montre dans un pont inférieur « les deux crocs où on devra crocher son hamac le soir et la case où on devait ramasser notre sac. » Lors du branle-bas (6 h 30, p. 49), « il y en avait toujours qui tiraient leur flemme, les quartiers-maîtres passaient sous les hamacs, et d’un coup d’épaule le flemmard était vite sur la cuirasse. » Il raconte la vie à bord, le charbonnage éreintant, toute une journée en équipe à la file, avec des briquettes de 12 kg, les difficultés à se laver ensuite. Les sorties à Brest sont possibles, mais les matelots sont désargentés : « quand on avait fait une petite tournée dans la rue de Siam et une petite bifurcation dans la rue Guyot, la paye du mois passait comme un feu de paille. » Ils appareillent en janvier 1916, faisant route à l’ouest par gros temps, et l’auteur signale que les malades sont majoritaires. À la recherche d’hypothétiques navires allemands, ils font escale aux Antilles, charbonnent en Jamaïque, puis vont mouiller à Saint-Domingue : une révolte est en cours dans la capitale, et des familles françaises viennent se réfugier quelques jours à bord. Le calme revenu, la Marseillaise revient à Brest en octobre 1916. Il est débarqué, étant en excédent à l’effectif, malgré le capitaine canonnier qui lui demande de rester, « je trouvais que je n’aurais eu de l’avancement de sitôt. »

Paquebot mixte Niagara

Le canonnier nouvellement breveté est embarqué sur le paquebot mixte Niagara, il s’agit de servir une des deux pièces de 90 mm du navire. Il y navigue de mars à juillet 1917; la paye n’est pas « bien forte », dit-il, mais hors la veille dans les zones dangereuse, il leur est « interdit de travailler. » Le Niagara va jusqu’au Venezuela où il commence à embarquer viande et café, puis refait la route des Antilles en chargeant des bananes.  Il décrit une virée à terre à Colon (Panama) où il se taille un grand succès en interprétant une goualante célèbre (L’étoile d’amour) (p. 60) : « J’avais récolté 12 dollars, en ce temps-là, un dollar valait 5 francs. Nous étions en pompon rouge, cela faisait de l’effet. On avait vite fait des douze dollars pour les dépenser. Si les deux Nantaises nous ont fait monter le copain et moi gratuitement par commisération pour nous, les deux autres copains, les dollars en communauté, ils en ont profité. ». En mer, le danger est modéré, sauf à proximité des côtes françaises (p.62) : « Venant de dépasser l’île d’Oléron, nous étions arrivés par le travers de la Courbre, deux torpilles ont passé de justesse derrière nous, on les voyait venir de loin.» Ils sont plus tard canonnés par un sous-marin à trois jours de mer de l’embouchure de la Gironde, mais ils réussissent à le distancer.

Embarquements divers

Passé quartier-maître, il est mis à disposition de l’A.M.B.C. (armement des bateaux de commerce) à Calais. Il navigue sur le charbonnier Ville de Dunkerque, avec des rotations Cardiff et Hull, et le service est exigeant  « ce n’était pas la bonne vie du Niagara ». Volontaire pour une place de chef de section pour la protection de la grande pêche (morutier), il relie en train Calais à Brest, improvisant une permission à Paris (sanction : 4 jours de prison et 8 points rouges sur son carnet), « Les petites midinettes m’ont apporté probablement beaucoup de chance par la suite, car mon pompon les attirait, et toutes voulaient le toucher. » Le soir, à Montparnasse, il rencontre une petite bonne bretonne (p. 68) : « Loin du pays où l’on se retrouve, on ose prendre plus de liberté.  (…) On se quitte le matin, en jurant de ne rien dire au pays de la nuit mémorable. » Arrivé à ce moment du récit, E. Gargadennec signale que les dates commencent à s’estomper dans sa mémoire, son récit ne s’appuyant pas sur des carnets.

New-York – Savannah – Charleston

On déduit du récit que l’auteur est envoyé avec d’autres marins aux États-Unis pour former les équipages de grands voiliers qui reviendront en France avec des cargaisons de charbon. « L’ordre nous est venu d’embarquer le 23 mars 1918 sur un grand paquebot qui venait de débarquer 10 000 hommes de troupe à Brest. » Il commence par passer deux mois à Brooklyn en attendant que son voilier soit prêt à Savannah ; ils sont logés sur un bateau à deux étages à quai, c’est un dépôt de marins US où il découvre le self-service, où l’on mange debout ; il signale sa bonne vie (p. 72) « il arrivait tous les jours à bord plus d’invitations qu’on était de marins français. Les Américains faisaient un point d’honneur d’avoir deux, trois et plus de marins français quand ils avaient des invités en soirée. » Il a la chance d’être assez bon danseur (fox trot), « la danse, ça rentrait assez vite » Durant ces deux mois, c’est du manque de sommeil qu’il a le plus souffert, le réveil à bord étant fixé impérativement à 6 h 30. Il a un peu honte, au moment où il consigne ces aventures festives à New-York, en pensant aux malheureux soldats dans la tranchée, mais il ne se sent pas responsable (p. 71) : « J’ai demandé à être volontaire, j’ignorais alors comment je me serai trouvé par la suite. (…)  j’ai passé deux mois de la sorte. Une chose que je n’oublierai pas. Nous étions demandés par les grands théâtres pour chanter La Marseillaise aux entractes, j’avais de la voix alors. »

L’ambiance change radicalement lorsqu’ils prennent en main à Savannah leur quatre-mâts goélette Ypres (équipage 22 hommes), il devient alors gabier et doit vaincre le vertige. Le voyage inaugural vers la France tourne rapidement à la catastrophe car, chargé de charbon, dans une mer très forte, « un mât libéré de ses haubans tribord se casse au ras du pont entraînant avec lui l’étai de tangage, et le mât d’artimon qui se casse à moitié. » L’ambiance n’est plus au fox-trot : « Le commandant fait monter l’équipage sur la dunette arrière et me dit de me préparer à tirer avec le canon sur l’étai de tangage pour faire tomber le troisième mât. [les coups de roulis menaçant la structure du bateau] ; 4 coups de canon sont tirés et finissent par atteindre leur but, puis il faut ensuite mettre de l’ordre dans l’enchevêtrement des espars et des débris sur le pont. Après quelques heures d’un travail dangereux (des barils ayant rompu leurs amarres passent et repassent rapidement…), le bateau n’est plus qu’une épave flottante. La TSF permet de prévenir un remorqueur, qui ramène le Ypres à Charleston. Ils y restent deux mois jusqu’en octobre 1918, le temps pour les charpentiers américains de réparer les mâts. On désigne l’auteur comme « quartier de commission » : se débrouillant en américain, il va faire les courses, et, invité par les fournisseurs, il fréquente les cinémas ; il mentionne également la ségrégation raciale. Le Ypres appareille enfin, et le 11 novembre 1918 le trouve dans la rade de Saint-Jean de Terre-Neuve (Canada).

Police de la pêche

Revenu à Brest, notre marin est affecté sur un chalutier pris aux Russes (le T 35 qui devient le Commandant Vergognan), et le 1er janvier 1919, il appareille avec deux autres chalutiers armés pour Terre-Neuve, en mission de surveillance et de police des pêches. Son commandant qui l’apprécie essaie de le convaincre de rester dans la Marine : « à 33 ans, vous aurez 15 ans [de service] et je vous prédis que vous serez alors maître, vous pourrez si vous voulez prendre votre retraite et vous trouveriez dans le civil les meilleures places. » E. Guargadennec confie « qu’il a beaucoup regretté de n’avoir pas suivi ces conseils », car son itinéraire professionnel entre-deux guerres a été très difficile. Démobilisé le 21 novembre 1919, il conclut son évocation de la guerre en disant qu’il n’a jamais eu ni faim ni soif et que contrairement à la majorité des soldats, il n’a jamais été beaucoup en danger.

Voici donc un témoignage intéressant, bien qu’assez atypique, certes parce que les marins ne représentent qu’une minorité de l’ensemble des mobilisés, mais surtout en raison de l’originalité du parcours de l’auteur, au gré de ses aventures variées.

Vincent Suard, décembre 2025

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Bron Albert (1894 – 1980)

Lettres d’un poilu de 14 – 18

1. Le témoin

Albert Bron, originaire d’Oran, voit ses études classiques interrompues en août 1914. Mobilisé au 1er régiment de zouaves, il est d’abord secrétaire à Alger, puis sergent après un passage à Saint-Maixent en 1915. Il fait ensuite de l’instruction, avant d’intégrer l’Armée d’Orient avec le 2ème bis de zouaves ; il y alterne secteurs en ligne (Macédoine, Serbie) et périodes d’instruction. Volontaire pour une formation d’aspirant à Saint-Cyr au printemps 1917, il revient à Salonique en octobre et intègre comme sous-lieutenant un bataillon de tirailleurs sénégalais (81e BTS). Rentré en Algérie en juillet 1918, il continue à former des Sénégalais au sein du 113e BTS. Après la guerre, il poursuivra une carrière d’enseignant, essentiellement au lycée d’Oran.  

2. Le témoignage

Albert Bron a publié en 1980 à compte d’auteur Lettres d’un poilu de 14 – 18, Contribution à l’Histoire de la Grande Guerre (431 pages). Ce recueil reprend l’essentiel de toutes les lettres et cartes adressées de juin 1916 à juillet 1919 aux siens, essentiellement ses parents, et indirectement ses frères plus jeunes que lui. En début d’ouvrage, il évoque quelques anecdotes qu’il n’a pas rapportées dans ses lettres (Lacunes, p. 13), essentiellement la description des moments où il a été le plus en danger et quelques thèmes un peu scabreux qu’il aurait été gêné d’évoquer avec ses parents.

3. Analyse

En préface, l’auteur signale avoir voulu dans ses lettres restituer tous ses faits et gestes, au jour le jour, d’abord pour rassurer ses parents inquiets, puis pour constituer une riche matière documentaire qu’il pourrait exploiter par la suite.

Pas d’offensives

Albert Bron, s’il n’est pas un « guerrier » (il le théorise à plusieurs reprises), fait consciencieusement son devoir ; paradoxalement, alors qu’il est sous-officier puis officier dans des unités de choc, il échappe à la plupart des grandes tueries du conflit : il ne participe à aucune des grandes offensives occidentales, et arrive en Orient après l’échec des Dardanelles. Ses périodes en ligne devant les Bulgares voient des affrontements modérés, et il est souvent en stage de formation pour lui-même ou comme instructeur. Il a aussi compris que ses demandes de formation (Saint-Maixent, stage de mitrailleur, instructeur mitrailleuse pour les Russes, Saint-Cyr, stage de chef de section) le mettent temporairement à l’abri. Il ne fuit pas le danger : c’est lui, aspirant nouvellement promu, qui arrive à voir le général Sarrail pour demander un commandement dans l’armée coloniale ; sa chance est qu’il devient sous-lieutenant d’un BTS qui hiverne à la fin de 1917, et qui ne sera engagé en 1918 en Orient que dans des secteurs moyennement agités.

Un intellectuel curieux

Albert Bron aime écrire, et quand il en a le loisir, il décrit l’emploi du temps de sa journée, ce qu’il a vu au long des rues, lors d’une promenade dans Salonique, ses lectures du jour, ses conversations avec des militaires de rencontre. Dès qu’il le peut, ses occupations sont savantes : ethnographie, archéologie, art byzantin, études des langues… (août 1916, p. 43) : « Je fais toujours beaucoup de grec moderne. Et maintenant que je passe chaque jour cinq heures avec les sous-officiers russes, je vais tâcher d’apprendre le russe. J’ai abandonné l’étude du serbe. » Dès qu’il le peut, il rencontre des Français responsables de fouilles, le proviseur du lycée français de Salonique, et il correspond avec Jérôme Carcopino. Il effectue son service avec un grand sérieux, pour pouvoir ensuite se consacrer à ce qui l’intéresse  (p. 65): « (…) en ordonnant ma vie, en ne faisant pas la grasse matinée, en ne jouant pas aux cartes, en ne sortant pas le soir, enfin en me traçant chaque soir avant de me coucher l’emploi du temps du lendemain. Ç’a m’a été un peu dur au début de me conformer à cet emploi du temps. Mais je le fais à présent sans le moindre effort. Et ma satisfaction est autrement vive que si je me laissais, comme les autres, aller à la paresse. » Il recherche une compagnie éclairée, celle des officiers de réserve et médecins avec qui il pourra converser de manière intéressante (octobre 1917, p. 206) : « C’est un plaisir de manger en semblable société. Nous avons causé de toute sorte de choses, mais particulièrement de bouddhisme, de numismatique, d’ethnologie et de philosophie. » D’autres moments laissent évidemment la place à la solitude intellectuelle [à propos d’un médecin-auxiliaire] (p. 201) « Il est instruit et a de l’éducation et l’on peut causer avec lui d’autres choses que du service, du vin et des femmes. Je regrette bien qu’il s’en aille demain. »

Stage d’aspirant à Saint-Cyr

Un des intérêts du récit épistolaire réside dans la description minutieuse de son stage d’aspirant près de Versailles (p. 124 à p.162), avec un rythme de travail très exigeant durant la semaine, mais le dimanche laissé libre (7 mars 1917, p. 124) : « Du réveil (6 h1/4) à l’extinction des feux, pas une seconde de répit ; je n’exagère nullement en vous disant : pas une seconde, je suis plutôt au-dessous de la vérité ! C’est excessivement dur. Cela se comprend : les 1200 élèves aspirants qui suivent ce cours sont exclusivement des jeunes des classes 1914 à 18. Mais enfin, l’on n’entend pas les marmites ! » Les sorties du dimanche sont très appréciées (p. 124) « Ce jour-là un train spécial appelé « l’es spécial » emporte tous les élèves aspirants de St-Cyr à 7 h ¼ vers Paris. L’on arrive à Paris à 8 heures. L’on est ramené à l’école le soir à 9 h ½ par un autre train spécial. » Comme toujours avec notre futur professeur de Lettres, c’est son attitude volontariste pour se former et progresser qui lui permet d’obtenir cette situation qu’il juge chanceuse (17 avril) « Journée froide et pluvieuse. Comme l’on plaint ceux qui sont dans les tranchées ! Et comme on apprécie de ne pas y être ! ». Il s’intéresse beaucoup à la guerre et à l’évolution de la situation internationale, et chaque dimanche matin, il se livre  dans un café à une revue de presse, dont il tire des éléments d’ambiance qu’il rapporte à ses parents et ses frères (4 juin 1917) :  « Le ton des journalistes a changé, il s’est fait plus conciliant (…) une nouvelle formule se fait jour : droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – l’on ne rencontre plus à chaque ligne comme il y a quelques temps l’expression outrée : jusqu’au bout (…). ». Les titres consultés  se composent de L’écho de Paris, Le Pays, L’œuvre, l’Humanité, La Libre Parole, La Victoire, et L’Action française (p. 159).

Reçu aspirant, il rejoint Salonique après une permission en Algérie, et y suit un long cours de chef de section ; il monte ensuite quelques semaines en ligne, y est bien accueilli par ses nouveaux camarades, mais il veut passer sous-lieutenant : après beaucoup d’efforts, il réussit à voir entre deux portes le général Sarrail, et celui-ci accepte de le faire nommer, à condition que ce soit dans un régiment de coloniaux.

Officier dans un Bataillon de Tirailleurs Sénégalais

Nommé au 81e BTS en décembre 1917, il décrit longuement sa nouvelle situation, son emploi du temps ainsi que ses hommes, leur ethnie, leurs langues, leurs habitudes… Avec l’hivernage des troupes africaines, il peut se contenter au début de diriger des exercices à l’arrière, et superviser des travaux publics (aménagement de route). Il sera plus souvent en ligne en 1918, dans des secteurs d’activité moyenne, mais son ordonnance Abdou est tué à ses côtés par un obus en mai 1918 (p. 335).  Il est d’entrée très satisfait de son affectation car sa compagnie, dit-il, est la plus disciplinée du bataillon (p. 258)  « je vous entretiendrai longuement dans mes prochaines lettres de ces braves Noirs. » On trouve souvent dans les sources « Grande Guerre » le terme « Nègre » [substantif], employé par les contemporains avec un sens neutre, et il serait très utile de savoir exactement à partir de quel moment ce terme devient inutilement – ou volontairement – méprisant, et doit être remplacé par le terme neutre de « Noir » [fin des années vingt ?]. Ce terme courant « Nègre » n’apparaît pas une seule fois dans le corpus, peut-être y a-t-il eu substitution lors de la dactylographie dans les années soixante-dix ? En tout cas, en regard de bien d’autres témoins, A. Bron, très empathique pour ses hommes, fait ici preuve de progressisme. Comme toujours, notre intellectuel s’enthousiasme pour l’ethnographie, et sans cesser de se perfectionner en grec moderne, il a le projet d’étudier les langues « sénégalaises », il envoie à ses parents un tableau des chiffres de un à cent en langue bambara (p. 265) ; il explique aussi que le terme « sénégalais » est générique, et qu’il a affaire à de nombreux Maliens, Tchadiens ou Burkinabés, qu’il essaie de catégoriser (pays, ethnie, langue, coutumes…).

Plus loin, il raconte de manière intéressante comment son ordonnance Abdou a été recruté aux BTS (p. 268) « Un beau jour, Abdou Sergui, le chef du village Kantché, vint à Ichernaoua Ouachada et s’en retourna avec Abdou (…) pieds et poings liés, la corde au cou, pleurant toutes les larmes de son corps (…). Abdou fus remis aux autorités militaires et devint soldat. Voilà ce qu’Abdou m’a raconté ce matin. » Sa vision des Noirs est très paternaliste (p. 265) : « Ces Noirs sont des enfants que la moindre dure parole chagrine. Le capitaine les blesse souvent. Pour moi, je mets sur leurs plaies le baume des douces paroles. » Sans surprise, un autre extrait montre qu’A. Bron représente une exception avec sa conception des rapports respectueux envers les Tirailleurs (p. 294) : « Mr Duchez nous a dit ce soir qu’un officier d’un autre BTS avait été tué par les Noirs, pour avoir frappé l’un d’eux, chose courante et admise aux BTS. Pour ma part je suis bien tranquille. Mes Noirs se couperaient quatre pour me faire plaisir. Jamais je ne les maltraite. (…) Je suis seul à appliquer cette méthode ou presque. »

Il peut revenir à Tunis en juillet 1918, ayant terminé « ses » 18 mois d’Orient. Durant sa dernière année de service (démobilisation en juillet 1919), l’auteur s’occupe d’instruction au sein des BTS (surtout le 113e BTS) à Biskra, Touggourt et Hussein-Dey. Il souligne la réussite d’un cours de perfectionnement des caporaux et sous-officiers sénégalais, « fils de chefs de villages », qu’il a dirigé avec beaucoup d’investissement et de plaisir, et mentionne à cet égard les nombreux témoignages de gratitude (courriers de remerciement) de ces hommes promus par la suite (p. 375), «Les remerciements dont ils m’ont abreuvé avec une telle chaleur et une telle sincérité ne sont pas, on s’en doute, d’un vocabulaire suffisamment adéquat aux sentiments exprimés et je ne voudrais pour rien au monde qu’on sourît en les lisant. »

Albert Bron produit ici un témoignage attachant, et la somme de ses lettres permet de reconstituer un des itinéraires possibles de la Guerre en Orient : en profiter pour progresser humainement, et tout simplement pour se cultiver. En cela, notre témoin est marginal et peu représentatif des autres cadres coloniaux subalternes : il ne joue pas aux cartes, boit modérément et il indique lui-même que sa conception du commandement des Noirs, basée sur le respect, n’est pas partagée. Il faut aussi prendre en compte le fait que ses lettres sont adressées à ses parents, et ce rapport filial transparaît en permanence : il veut rassurer mais aussi montrer qu’il est digne de l’éducation reçue, ce qui donne à voir des actions peut-être un peu idéalisées. En soulignant aussi qu’Albert Bron a sur ses tirailleurs une vision très paternaliste bien de son temps, on conclura en remarquant que cet excellent homme, Européen oranais, n’évoque jamais, dans ses échanges avec les siens, les paradigmes du fait colonial. 

Vincent Suard, décembre 2025

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Perrin, Pierre (1888-1975)

Laurendon, Gilles. Un guerrier d’occasion. Journal illustré du fantassin Pierre Perrin (1914-1918), Rennes, Ouest-France, 2012, 375 p.

Résumé de l’ouvrage :
Parti de Rigny-sur-Arroux, en Saône-et-Loire, le 3 août 1914, Pierre Perrin est soldat au 27e RI de Dijon. Sous forme de journal de guerre, mais reportant en fait ses souvenirs, il rapporte une guerre impressionnante de fronts hyperactifs sur La Marne, au Bois d’Ailly, à Verdun, sur La Somme où les Monts de Champagne, qu’il traverse par une suite de miracles continus. Il est à proximité de Reims quand l’allemand plie enfin à l’été 1918. Gazé devant la Suippe, il apprend l’Armistice à Rigny, en permission, miraculé d’avoir traversé quasiment sans blessure une guerre aussi intense que violente.

Éléments biographiques :
Gilles Laurendon, présentateur du témoignage, dans sa courte préface, donne très peu d’éléments sur l’auteur. Aussi, c’est le fils de Pierre Perrin qui nous fournit les éléments complémentaires d’état-civil manquants dans l’ouvrage. Pierre François Léonard Perrin est né le 11 novembre 1888 à Rigny-sur-Arroux, en Saône-et-Loire, de Jean Marie et de Marie Perrin. Ses parents ont une petite maison sur la place de l’Église du village, à côté de l’édifice. Il a deux frères, dont l’un, Benoît Léonard Joseph, caporal au 29e RI, né le 20 août 1891, meurt le 13 mars 1915 à l’hôpital de Commercy, ayant contracté la typhoïde. Pierre apprend par une carte le 8 mars son admission à l’ambulance n°6, dans la caserne Oudinot. Il va le voir quelques jours plus tard et apprend sa mort le 14, puis son enterrement le lendemain. Pierre Perrin vivait à Paris (17e), 8 rue des Nollets, depuis le 27 octobre 1912, où il travaillait comme dessinateur quand la guerre le mobilise au 27e RI de Dijon, 11e escouade. Il avait fait son service dans ce même régiment en 1913. Il aura lui-même trois enfants. Il occupera aux tranchées plusieurs fonctions, comme planton du colonel de bataillon ou agent de liaison et même infirmier de fortune lorsqu’il est légèrement gazé par exemple. Il est blessé légèrement à la tête par une pierre projetée dans un bombardement le 15 avril 1915, au Bois d’Ailly, et revient au front dès le 20. Il est à nouveau blessé le 18 avril 1917 par éclat d’obus à la jambe droite, au Bois de la Guille, rejoignant le 15 mai suivant. Il est nommé soldat de 1ère classe le 3 juillet 1918 et est ypérité le 6 octobre suivant en bordure de la Suippe pour ne plus revenir au front que le 27 novembre, les combats ayant cessé. Ces blessures finalement légères n’obèrent pas le sentiment d’une suite impressionnante de miracles renouvelés, tel cet obus qui tombe à trois mètres de lui le 25 août 1918, et qui n’éclate pas (p. 339). Alors qu’il avait refusé par trois fois le grade, il est nommé caporal le 1er mai 1919 avant d’être enfin démobilisé le 10 juillet suivant. Il a été cité à l’ordre du régiment le 13 novembre 1915 dans ces termes : « Au cours d’une attaque au petit jour a assuré à plusieurs reprises la transmission des ordres en traversant sous le feu de l’artillerie et de mitrailleuses des terrains découverts, a toujours fait preuve de décision et de courage dans des missions analogues ». Il obtient à ce titre la croix de guerre avec étoile de bronze. Il est à nouveau cité à l’ordre de la Brigade le 9 novembre 1918 avec ce motif : « Très bon agent de liaison, s’est fait remarquer pendant la période du 1er au 4 octobre 1918 en assurant la liaison dans des circonstances difficiles. Intoxiqué ». Il est décoré de la Médaille militaire le 22 mars 1928. Faute d’éléments biographiques plus précis, il faut faire confiance au présentateur de ces souvenirs qui nous indique, pour l’après-guerre : « De retour dans sa famille, Pierre Perrin a recopié scrupuleusement, sans retouche, les lettres, le journal qu’il avait rédigés au front. Sans rien retrancher, sans rien ajouter, au mot près. Il a ainsi rempli quatre cahiers de sa petite écriture serrée et précise » (p. 12), écrits auxquels s’ajoutent un corpus de dessins, des portraits de soldats dénommés, dont quelques-uns sont publiés en couleurs en cahier central ou insérés au fil de l’ouvrage. Il revient à Rigny dès sa démobilisation et sera recensé 10 rue St Sauge à Autun en janvier 1920. Pierre Perrin deviendra professeur de dessin dans plusieurs établissements de la ville. Il est libéré de ses obligations militaires en 1937. Il décède à Rigny le 03 juin 1975.

Commentaires sur l’ouvrage :
Indubitablement classable comme l’un des tout meilleurs témoignages de la Grande Guerre, les souvenirs de Pierre Perrin sont précis, fourmillants de tableaux, d’anecdotes et de descriptions qui révèlent une foultitude de points d’intérêt à chaque page. Il décrit de manière détaillée ce qu’il voit, comme les hommes et les officiers, qu’il dénomme et descend en flammes parfois. Par exemple à Verdun le capitaine Robillot « lèche-botte et faux bonhomme, grossier avec ses inférieurs et plat devant ses supérieurs » (p. 190). Ainsi, il fournit une mine de données utiles à l’historien, livrant un récit incontournable, rappelant celui d’Emile Morin ou de Gaston Mourlot. Doté d’une intelligence supérieure, il connaît le nom des fleurs et des lichens (p. 271), travaille de ses mains, dessine, fait des menus, des écussons, des pancartes, des programmes, des plans de secteur… Il lit beaucoup, dont du André Theuriet, auteur argonnais, et a parfois quelques envolées poétiques sur la nature. Mais Pierre Perrin est surtout un miraculé permanent, renversé par un obus, plusieurs fois blessé, il traverse les secteurs les plus mortifères avec une facilité de façade désarmante. Son témoignage laisse l’impression d’une guerre sans fin, ayant manifestement combattu dans les pires secteurs. Il laisse échapper parfois des sentences qui témoignent de son état d’esprit, par exemple quand ses camarades tombent autour de lui. Il dit alors : « Nous payons chers le droit de vivre libres, et cependant notre volonté ne fléchit pas » (p. 190). Ses sentences peuvent aussi être politiques lorsqu’il assène, en mars 1917 : « Que de grenades qui se perdent » (p. 234) lorsqu’il apprend la démission de Lyautey. L’ouvrage comporte quelques rares erreurs de transcription (Lionville pour Liouville, Léronville pour Lérouville, Mont Rémois pour Mont Trémois ou V13 pour VB) et aurait gagné à accueillir un index toponymique et patronymique, même si particulièrement denses.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 18 : Soldat mort d’insolation
24 : Passage de la frontière vers Avricourt le 15 août, ne voit pas de poteau-frontière
25 : Baptême du feu
: Bruit du départ du 75 « comme des coups de pieds dans un ballon de football, et les longs sifflements soyeux et graves »
27 : Héming pillé par les français
: Bruit des balles : « On se croirait au milieu d’un essaim en révolte »
34 : Soldat atteint d’une balle sans force
31 : Vue impressionnante de divers morts allemands
38 : Traite des vaches abandonnées, à la chaîne, cochon tué à la baïonnette
40 : Pétris des babouins dans la glaise
: « Nous ramenons nos pans de capote sur nos pantalons rouges »
: Bruit des marmites « avec un bruit de wagons lancés à toute vitesse »
42 : Tombe et nom gravé sur une écorce
: Ordures laissées par les Allemands
: Voit sauter le fort de Manonviller, détruit à l’explosif par les Allemands
43 : Lecture du Bulletin des Armées de la République
46 : Madame de Thèbes
49 : N’a pas pris de rasoir car croyait une guerre courte, se fait raser avec des ciseaux pliants de poche
51 : Médailles amulettes au képi
: Se déguise pour tromper un gendarme zélé (l’épicerie de l’autre côté de la rue n’est pas dans le secteur de son régiment !)
53 : Cuisiniers collectionneurs de trophées
: Boîtes de conserve servant de pots de chambre
: Mannequin-leurre allemand
55 : S’abonne aux Annales pour s’occuper
57 : Homme égaré tué par erreur, (vap 70 pour lui-même, sentinelle lui tirant dessus)
59 : Obus cassant son fusil, en trouve un sur un tas d’équipements des morts
60 : Main de mort dépassant de la tranchée
: Marmites qu’il appelle bouteille, (vap 61 obus plus petits appelés saucissons, vap 169 casque à pique pour du 240)
61 : Morceaux humains en emplissant des sacs de terre
62 : Abri allemand fait avec des fusils français
65 : Miction dysentérique
: Description d’une marche harassée
69 : Contact, bouteilles lancées contenant des blagues et des insultes contre les boches
71 : Archives de Brasseite pillées
: Mortiers crapouillots de 1844 et 1855 (vap 65)
73 : Obus direct sur 4 hommes
74 : Méridionaux sans gêne
76 : Bottes canadiennes et en caoutchouc
77 : Vu d’anglais à Commercy
78 : Obus allemand à double éclatement
80 : Catapultes à roues
83 : Eau de vie au goût d’éther
: Adresses des familles laissées en cas d’attaque
84 : Vision impressionnante du bombardement, bruit et sapes
87 : Mort d’André Chaumont, d’Epoisses, auteur dans La revue de Bourgogne
89 : Colis américain contenant « un mouchoir, du papier à lettres, un crayon, un savon, du chocolat, une pipe creusée dans une sorte de panouille avec un tube en roseau, et… du papier hygiénique » (vap 366 « un petit sac de toile qui contient du papier à lettres, un crayon, une blague et des cartes à jouer. Quelques-uns y trouvent un rasoir mécanique, d’autres une paire de ciseaux. Petit, lui, y trouve une toupie mécanique… »
90 : Démonte des grenades allemandes
92 : Buse abattue au fusil (vap 119 une autre soignée à la teinture d’iode)
93 : Casque à pointe, trophée convoité
: Général Blazer, détesté, surnommé von Blazer (vap 95 et 115)
96 : Rififi entre régiments (8e et 56e) suite à la perte d’une tranchées
: Caisse de calendriers = grenades
: Mutinerie
97 : Capitaine Boll surnommé « capitaine-crapouillot »
98 : Homme tué en pêchant à la grenade (vap 326)
102 : Homme tuant un renard par erreur
: Artisanat de tranchée (vap 107, 109 cannes, 117)
105 : Moustiques
107 : Contact avec des soldats allemands polonais, échange de cigares et de bonbons contre du pain blanc
109 : Poilu’s Park (vap 118 sa description, 284)
111 : Bras tranché abandonné par son propriétaire
113 : Sur le commandement : « Les hommes commandés par de telles savates sont incapables de quoi que ce soit »
114 : Vision épique de la récupération d’un cadavre
: Condamnation à mort d’un soldat par Blazer, réhabilité sous le feu
116 :Recherche des fusées d’obus et part avec 20 kg de débris d’obus
117 : Canon de 7
: Déserteurs pacifistes fusillés, vue de leur exécution
118 : Distribution de couteaux, pas de succès (vap 161)
: Concert improvisé sur des douilles d’obus
: TPS et Alsaciens employés à l’écoute, ce qu’ils entendent (vap 167)
123 : Paperasserie
126 : Cartes distribuées en prévision d’une attaque
: Couleurs d’obus de 75, croix blanche sur peinture kaki et bandes rouges sombre
128 : Accident de grenade
: Sculpte des blocs de craie
129 : Explosion d’un fourneau de mine, pense à une secousse sismique
130 : Le 27e RI touche le casque le 8 octobre
: Corvée de fusil, horreur de la tranchée, fouille macabre pour des trophées
: Eclatement d’un canon de 270
132 : Avion-canon
133 : Fait des croix et des plaques de craie gravée (vap 137)
136 : Giclous ou zim-boum, surnom des 88 autrichiens
137 : Têtes sculptées par des coloniaux dans des maisons en craie de Saint-Rémy-sur-Bussy
141 : Déserteur allemand, précurseur d’autres volontaires déserteurs, ruse qui ne prend pas
: Soldats nettoyeurs, qualifiés d’apaches
145 : Brassards allemands pour les attaques de nuit
146 : Mocos (argot pour marins) méridionaux (vap 151 et 152, anti-midi)
150 : Poudre en lamelle (pour les 75) ou en macaroni (pour les 77), fait chauffer le café avec
151 : Girouette et cloche à gaz (vap 197 un avion girouette dans la tranchée)
154 : Déserteurs aux mains liés
: Fumier
: Apprentissage du morse (vap 233, 254)
159 : Obus nouveaux à éclatement successifs et balles traçantes
160 : Avion descendu par une mitrailleuse
: Soldat fataliste
: Fusils braqués sur des cadavres
161 : Cadavre récupéré, analogie avec Dayet
: Obus en bois, cad qui n’éclatent pas
162 : Hommes signalés car ils ont tiré sur des poules
: Obus non éclatés rouillés
163 : Guidetti lance-bombe
Lance-bombe inutilisé pour ne pas recevoir de contre feu
: Chat qui fait la navette entre les lignes françaises et allemandes, à qui on a attaché un ruban tricolore (rappelle Joyeux noël de Carion)
: « Quel temps pour se faire casser la gueule ! »
164 : Contacts, cris allemands
: Voit une photo aérienne de son secteur
: Peur incontrôlable
165 : Démonte une grenade pour étudier son fonctionnement qu’il décrit (vap 170)
166 : Arbre observatoire (vap 175 percuté par un obus)
167 : Explosion d’un dépôt de munition, débris humains
169 : « …chasseurs dont le ventre s’allume au soleil comme un ablette entre deux eaux »
170 : Tracts allemands par ballons
: Désertion retardant une relève
171 : Apache que l’on doit enfermer en prison
173 : Pilons et huîtres, « grenades plates comme des galets lancés à la main »
: « Quatre jours de permission à ceux qui donneront cinq cents francs en or pour la Défense nationale. Le procédé, financièrement, est peut-être habile, mais ignoble. Aussi on s’est promis de casser la gueule à ceux qui profiteraient de cette annonce. Personne ne s’est présenté »
174 : Torpilles Save
: Habitants revenant dans leur maison avec des gendarmes pour chercher des affaires (vap 341)
: Bourrage de crâne lu dans un rapport à propos d’une désertion de 2 régiments du 15e corps, qui ne prend pas
175 : Tranchée minée
: Vue de Spahis
176 : Fabrique un violon fantaisie avec un vieux bidon et des fils de téléphone
182 : Corps phénolés en attente de sépulture
190 : Prisonnier allemand aidant le transport sanitaire à Verdun
191 : Vision dantesque de la poudrière de Souville
192 : Allemand devenu fou ayant bu de la teinture d’iode
: Odeur de la putréfaction « que Toussaint comparait à celle du saucisson de Lyon »
: On prend les effets des sacs des morts
193 : Hommes « placés à l’arrière des voitures, chez qui on ne distingue plus que la bouche et les yeux » à cause de la poussière
194 : Broderie de Lunéville
197 : Confectionne des pancartes pour les tranchées
: Contact, lettre posée par les Allemands, avec texte et photo, pour rendre compte des honneurs rendus à des morts français en mars 1916 à Gondrexon (vap 198)
200 : Pierre à percuter les grenades
201 : Tank comparés aux cuirassés de terre d’H-G Wells
202 : Description de lance-flammes
204 : Lange Max vu par un guetteur depuis l’hôtel de Ville de Nancy ; qui prévient des tirs pour mettre les gens à l’abri dans le délai entre le départ et l’arrivée de l’obus et vue d’une collection d’obus de divers calibres au même endroit
205 : Conférence tombant faux d’un Alsacien qui parle de Boche
206 : Auto combustion du foin
: Jeux sportifs, score, tricherie, prix remis
207 : Coud une peau de mouton sur son « sac à viande » (vap 221, matelassé)
208 : Menace un épicier sur le prix usuraire des bougies
211 : Boue moirée d’essence
220 : « La guerre est longue à ceux surtout qui la font à pied »
: Comment il braconne le lièvre : « On met du plomb dans le canon du fusil, une bourre de papier par-dessus et une cartouche sans balle » (vap 294)
223 : Prix des denrées
224 : Souliers entourés de drap pour lutter contre le verglas
225 : Argonne : « le bois est partout rasé, on dirait une plantation de manches à balai »
227 : Soldats écroulant les maisons pour récupérer les poutres (vap 233)
: Mange du corbeau et du chat (ceux de Vienne-le-Château), (vap 236 un chat dépouillé)
228 : Faux canons en bois
231 : Dévisse une grenade suffocante pour en faire une lampe à pétrole
: Mention de section franche
233 : Prisonnier de Clairvaux ayant demandé à retourner au front
234 : Perle d’un général « Les autres hommes des petits postes se reposeront en travaillant »
: Tir sur des oies sauvages
235 : Caillebotis tapissés de sacs à terre pour amortir le bruit des pas.
: Prix comparé d’un bombardement
236 : « Le phosphore des trous d’obus éclaire vaguement l’obscurité »
: Piano Erard dans une sape
: Pillage dans Vienne-le-Château par Van den Busche, brocanteur
237 : Signe un acte de décès
: Vue du cimetière de Florent-en-Argonne, horribles cocardes tricolores en fer peint
: Contact, écriteau allemand
239 : « Des gendarmes donc pas d’obus ! »
242 : Proclamation sanguinaire du colonel pour gagner la fourragère
: Voit une photo aérienne de son secteur
: Communication par le sol à l’aide de lampes spéciales et d’une antenne de quelques mètres, fichée en terre (vap 254 TPS et TSF, stage, divers et explications)
: Engagé à ne pas faire de prisonniers, protestation
246 : Bâton près de la tête pour marquer un corps enterré, ce avant la croix
: Pressentiment de la mort
: Légèrement blessé par un obus de 105, il retire lui-même son éclat à la jambe
247 : Hôpital de Bar-le-Duc, description du traitement
: Tirailleur ne voulant pas le thermomètre anal
248 : Obusite Shell shock
: Prêtre pistonné par une commission de réforme
251 : Martiniquais mal traités (vap 252)
: Vol de chaussure ! (vap 256 pour bidon et musette)
252 : Colonel limogé pour avoir dit merde à général
: Lampe à acétylène faite avec un quart, une boîte de conserve et deux ficelles
: Bruit du canon de 37 qui « claque comme un fouet de charretier »
: Officier mort par bravade suite à une assertion de peur
254 : Revue de chevaux
: Evadé prisonnier allemand blessé, tentative infructueuse
255 : Camp disciplinaire du 129e mutiné, culasses des fusils ôtées. Complot pour aller à Paris
: Vue des péniches bloquées sur la Meuse depuis 1914
256 : Description des femmes dans une usine de munitions
260 : Sur l’effet de la note de Pétain « Pourquoi nous nous battons »
261 : Sur les plusieurs façons d’écrire l’Histoire après un coup de main
: Pas assez grand pour faire porte drapeau au défilé du 14 juillet 1917 à Paris !
263 : « Dans l’air, on suit la courbe des torpilles et la lueur de leur mèche allumée »
264 : Enterrement difficile à cause de la décomposition des corps
: Pochard perdu entre les lignes
268 : Saucisse ressemblant « à quelque monstrueux poisson de légende »
: Trouve des os et les signale, respect dû au mort
: Piège à rat
270 : Saucisse enflammée par avion (vap 287, 299)
171 : Allemand utilisant des 203 japonais
272 : Portes amiantées (vap 286)
273 : Pancarte allemande
274 : Curieux canons anglais à l’âme hexagonale, posés sur des affûts rudimentaires en pierre
: Bataillon du Pacifique
: Fillette tuée par un avion allemand à Talant près de Dijon (Bourrage de crâne ?)
275 : Observateurs japonais
276 : Anglais venu de l’arrière avec une espèce de cloche sur le dos pour recueillir les gaz afin de les étudier
277 : Obus à gaz quasi silencieux
: Chants allemands entendus depuis la tranchée française
: Rats tués par les gaz (vap 322 idem pour les abeilles)
: Portes annamites
: Obus allemands à messages avec nom de prisonnier et renseignements (vap 315 et 316 avec ballonnets de journaux, et 353 journaux allemands jetés par avion)
287 : Concours de grenades VB
290 : Ballonnets pour vérifier la direction du vent pour les gaz
291 : Match de foot anglais contre français, gagné 2 à 1 par les anglais
293 : Mange des moineaux bardés de lard
: Théâtre aux Armées
297 : Pillage et destruction systématique, registre d’état-civil traînant sur le parquet de la mairie de Dommartin-sous-Hans
: Poêle réalisé avec des tôles
301 : Voit un phénomène naturel curieux : « un nuage est apparu, s’est scindé en deux et, par deux fois, un anneau jaunâtre est apparu »
308 : Poisson d’avril
310 : Américains aux dents en or
312 : Vision d’un coup de main dans le vide
: Baraques métro en tôle
314 : Américain abattu car meurtrier
315 : Nuage artificiel
316 : Horreur d’une tête de mort nettoyée par les fourmis !
318 : Pour les Américains, Jeanne d’Arc est la madone de l’Alsace
319 : Américain faisant une photo d’un pont pour prouver qu’il n’est pas gardé !
: Boxe avec des noirs américains, officiers blancs, tatoué ganté, discriminations
320 : Idiotie de la désinfection des paillasses
324 : Américains excités imprudents se baladant sur les parapets sans souci du danger
328 : Faux laisser-passer pour rentrer à Epernay
: Réfugiés logés sous des ponts aux arches aménagées
329 : Canons anti grêle à Épernay
330 : Se brûle légèrement les yeux à cause d’une fiole d’acide chlorhydrique (vap 331)
: Stahlhelm abandonnés par les allemands car trop lourds
332 : Bruit « bien connu » du 210, « un départ sourd, un bruit de wagonnet »
: Découvre dans une sape (piégée ?) un essai de fougasse composée de trois obus de 105, de pilons et de détonateurs
: Ersatz allemand
333 : Essai de signaux optiques
: Obus au phosphore, reflets à long terme
: Renard blessé
: Pipe Pétain
: Change son casque
: Tombe d’anglais avec casque
334 : Chevaux dépecés
335 : Bronzage
338 : Melons et raisons blancs
: Interdiction de familiarité avec les noirs « pour ne pas choquer les officiers blancs qui considèrent les Noirs comme de race inférieure. Et leur guerre de Sécession a duré quatre ans pour libérer les esclaves noirs du Sud ! »
339 : Détruit un nid de guêpe avec des détonateurs
340 : Chien de liaison
: Radeau fait avec des sacs rempli de paille pour passer la Vesle
342 : Pilote abattu non blessé se servant encore de sa mitrailleuse
343 : Nacelle de ballon détachable avec parachute
347 : Gaz pallite ?
: Seins coupés sur une envahie (histoire rapportée !)
348 : Homme tué par une sentinelle dont il n’avait pas entendu les sommations
350 : Sacs Habert
354 : Paillasses allemandes entoilées de papier
: Affiche allemande « représentant un soldat anglais écoutant à un microphone, placée près d’un appareil téléphonique pour avertir de faire attention aux conversations »
: Lanterne pensée piégée mais en fait non, peur des pièges
: Gargousses payées 1 franc par pièce, mais spoliation par des « artilleurs qui, eux, restent plus longtemps que nous et auront le temps de brocanter notre matériel »
355 : Prisonnier occupé à désamorcer les explosifs
357 : Gazé, se lave les yeux avec du café
358 : Comment il est traité
360 : Effets de l’ypérite
362 : Vue de cimetières, spécificités par nationalité
363 : Définition de l’intérieur « ce pays de rêve où on n’entend plus le canon et, le soir, on n’a pas besoin de camoufler les lumières »
364 : Grippe espagnole
: Vue d’Auxerre
365 : Paperasserie risible pour un bonnet de police (vap 366 pour des bretelles)
: Enterrement de Russe
366 : Huile goménolée
367 : 11 novembre 1918
369 : Corneilles mascottes avec des noms allemands
371 : 10 juin 1919, on ne sait comment occuper les hommes, cours multiples
372 : Costume Abrami et visière de casque
373 : Citation de la 2ème Cie du 27e RI et la sienne (12 novembre 1915)

Yann Prouillet, 2 octobre 2025

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Laroche, Jules (1872-1961)

Jules Laroche. Au Quai d’Orsay avec Briand et Poincaré. 1913-1926. Paris, Hachette, 1957, 231 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jules Laroche, venant de l’ambassade d’Italie, est nommé secrétaire au ministère des Affaires Étrangères, le quay d’Orsay, en juin 1913. Dès lors commence le report de 13 années de souvenirs, en forme de témoin privilégié, à cette éminente fonction qui l’amène à gérer de nombreux dossiers importants dans la conduite politique, en lien avec le militaire, dans la Grande Guerre. Celle-ci terminée débute une autre phase majeure de son activité ; la gestion de l’après-guerre et de la paix européenne, du traité de Versailles (dont il est l’un des principaux négociateurs) à celui de Locarno, côtoyant Aristide Briand comme Raymond Poincaré et tous les autres hommes politiques européens avec lesquels il a eu affaire. Ainsi peu d’aspects politiques contemporains de cette période n’échappent à son « rapport » précis et éclairant jusqu’à son départ, nommé ambassadeur de Pologne.

Éléments biographiques :
Jules-Alfred Laroche est né le 4 novembre 1872 chez ses parents, 8 rue Las Cases, à Paris (7e arrondissement) de Théodore Joseph, propriétaire, remarié avec Augustine Eugénie Chavanne, sans profession. Il s’unit à Constantinople avec Pauline Caporal le 5 juillet 1899 et a trois enfants ; Hervé, né en 1900, Anne-Marie, née en 1903 et Frédérique, née en 1907. Licencié en droit, il est stagiaire en 1896 puis attaché d’ambassade l’année suivante, ayant la même fonction à la direction politique à Rome en 1898. Il monte les grades dans sa fonction (3e classe en 1900, puis 2e classe en 1904), postes au cours desquels il fait preuve d’efficacité dans des dossiers sensibles européens (annexion de la Bosnie-Herzégovine en 1908 par exemple). Il exercera entre autres les fonctions de ministre plénipotentiaire de 1re classe, sous-directeur d’Europe et directeur des affaires politiques et commerciales au Ministère des affaires Étrangères (dès octobre 1924). C’est à ce titre qu’il aura, après-guerre, de nombreuses importantes fonctions quant à la rédaction du Traité des Versailles et de tous ceux qui vont suivre, et notamment dans les multiples épineuses questions de la redéfinition des frontières européennes redessinées entre vainqueurs et vaincus. Jules Laroche décède à Dinard, Ille-et-Vilaine, le 13 juillet 1961.

Commentaires sur l’ouvrage :
Publiée en 1957, faisant référence à la Deuxième Guerre mondiale, Au Quai d’Orsay est un livre de souvenirs faisant précisément état de la position centrale de l’auteur pendant ses fonctions secrétariales de 1913 à 1926. La période de la Grande Guerre couvre les pages 20 à 56 mais le reste de l’ouvrage traite de ses conséquences. Il gère par exemple la liaison avec le Ministère de la Guerre et dit : « …vécus dès lors heure par heure les douloureux événements dont on dissimulait le développement au public » (page 21). Après avoir mis sa famille à l’abri à Arcachon, chez l’une des sœurs de sa femme, et suit quant à lui le gouvernement à Bordeaux. Sa vision, de l’intérieur, de la grande machine qui gère le conflit, est très éclairante comme parfois vertigineuse. Ses pages sur Paris vivant l’Armistice sont vivantes et émouvantes. À l’issue, il faut gérer la paix, la dissolution des empires, le tracé des nouvelles frontières et la signature des multiples traitées qui vont s’étaler jusqu’à celui de Locarno en décembre 1925. Sur ces points, Laroche décrit les mécanismes, les enjeux mais aussi les arrière-cours et les personnalités de tous les politiques qu’il a eu à côtoyer. Pour la période 1914-1918, il n’a pas à connaître l’ensemble des dossiers qui composent la gestion du conflit tant dans le milieu politique que militaire mais il est éclairant sur certains dossiers qu’il a à traiter ; il faut ainsi se reporter à l’ensemble des sous-chapitres contenus dans les 14 chapitres qu’il reporte sur la période. L’ouvrage est également très précis sur la description et le caractère des grands hommes de la période, certes de Briand comme de Poincaré, qu’il a reportés dès le titre, mais d’une foultitude de contemporains avec lesquels il a des liens plus ou moins étroits. Longtemps affecté en Italie, l’ouvrage est intéressant sur les liens avec ce pays, notamment pour le faire basculer dans le camp des Alliés. Il y a donc un tropisme italien compréhensible dans le témoignage. Dans les pages finales de son récit, Jules Laroche, fait lui-même le bilan de la période qu’il livre au public. Il dit : « Mes longues années de labeur au Quai d’Orsay avaient été marquées pour moi par la diversité de ma tâche autant que par son intérêt et avaient accru mon expérience professionnelle » (…) À Paris, j’appris à connaître l’autre aspect de l’action diplomatique, à discerner mieux l’enchevêtrement des problèmes, leurs répercussions réciproques, et aussi l’influence de la politique intérieure et de l’impératif parlementaire sur la façon d’envisager les événements extérieurs. (…) Pendant cette période, j’avais pu suivre de près la conduite d’une grande guerre et mesurer les difficultés internes d’une coalition. Appelé à participer au règlement territorial le plus vaste depuis le Congrès de Vienne, j’avais vu la divergence des conceptions, la rivalité des ambitions, non moins que le heurt des personnalités, désagréger l’union des vainqueurs. La conséquence la plus grave en fut sans doute le repli des Etats-Unis, qui se désintéressèrent de l’exécution d’une paix qui portait si fortement la marque de leur influence » (p. 229).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
P. 10 : Il apprend l’écriture diplomatique
17 : Coïncidence des auberges tenues par des allemands à proximité de forts d’arrêt. Elaboration d’un projet de Loi restreignant les achats de propriétés et l’exercice de certaines professions par des étrangers dans les département frontières
20 : Après la mobilisation : « Rien n’avait été prévu pour maintenir l’efficacité de notre action diplomatique »
: « Quand la nécessité de combler les vides s’imposa, on eut recours à des auxiliaires dénués de compétence, mais pourvus d’appuis politiques, qui furent plus nuisibles qu’utiles »
23 : Brassard Tricolore A.E. (pour Affaires Etrangères) car les fonctionnaires étaient traités d’embusqués
25 : Crise du 75
: Peur du GQG que leur chiffrement ne fût pas sûr
: Spectre de la dictature en France du fait du rapprochement Doumer/Galliéni
: Retour à Paris le 8 décembre 1914
27 : Giolitti, chantre du neutralisme italien
44 : Bon résumé de la CRB, Hoover, comment Laroche s’en occupe et ce que cela implique. Le Comité des mandataires des villes envahies du Nord présidé par le sénateur Trystram (fin 46) (vap 90)
48 : Relation avec Monaco et problème de succession
52 : Sur l’action des maisons de champagne s’opposant à l’évacuation de Reims du fait de la valeur de leur stock, de plusieurs centaines de millions de francs, et coût de la défense négociée par la consommation par les coloniaux qui ont défendu la ville
53 : Paris au 14 juillet 1918
54 : Projet par des membres du Comité Allié de Versailles de réserver l’occupation de l’Alsace-Lorraine aux Américains à l’exclusion des troupes françaises
57 : Sur la retraite en novembre 1918 de 25 000 allemands en passant par la Hollande, qui ne réagit pas
: Sur les Alliés peu préparés à la victoire, trop concentrés à l’obtenir militairement
65 : Sur le choix de la langue officielle de la conférence de la paix, finalement franco-anglaise. Comment elle s’organise
68 : Sur le problème des carburants entre la Royal Dutch des Anglais et des Français et la Standart Oil des Américains
77 : Wilson à 4 pattes au-dessus d’une carte
80 : Attentat contre Clemenceau
87 : Traités non ratifiés mais ententes quand même entre les parties
90 : Voyage au Chemin des Dames en 1919 (vap 115 dans le Noyonnais), description et colère de Poland, directeur de la CRB dans le Nord et en Belgique, devant les destructions
91 : Wilson a refusé de visiter les régions dévastées « pour que des considérations sentimentales ne vinssent pas influencer son jugement »
93 : Sur l’arrivée des signataires allemands au Traité de Versailles : « Je ne pus me défendre de plaindre ces hommes qui, n’appartenant pas au clan du Kaiser, venaient entériner la défaite de leur pays »
98 : Sur le comportement du Tigre, rogue et impoli
105 : Sur l’article 435 avec la Suisse, sur le maintien problématique des zones franches
122 : « Quiconque n’est pas incurablement atteint de la maladie de la victoire, doit reconnaître que ce n’est pas avec des « diktats » qu’on avance les choses »
: Problème allégué par les Allemands de l’occupation de la Ruhr par les noirs
162 : Salut romain (repris par les nazis), Mussolini pas pris au sérieux
189 : « Il faut que la France paraisse pauvre pour bien montrer notre droit aux réparations ! »

Yann Prouillet, septembre 2025

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