Roserot de Melin, Joseph (1879-1968)

Joseph Roserot de Melin, Avec les territoriaux en 1914-1918. La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges. Troyes, chez l’auteur, 1971, 255 pages

1. Le témoin

Joseph Marie Gustave Roserot de Melin naît à Troyes (Aube) le 27 avril 1879 d’une famille de juristes. Son grand-père avait été juge à Bar-sur-Seine (Aube) et son père Alphonse, ancien archiviste, est avocat et sa mère, Victorine Laperouse est sans profession. La famille demeure 5 rue des Cordeliers, lui-même demeurera à sa mort 10 rue Marcelin Berthelot. Après avoir fait des études secondaires à l’Institution Saint-Joseph d’Épinal, par ailleurs dirigée par son oncle, Paul Roserot et avoir obtenu son baccalauréat, il entre au séminaire Français de Rome où il poursuit ses études sacerdotales de 1897 à 1903. À son retour dans sa ville, il est d’abord vicaire à la cathédrale pendant quelques mois puis professeur au Grand Séminaire. En 1906, il est nommé curé de Clérey, et en 1908 de Gyé-sur-Seine, également dans l’Aube. En 1911, il est professeur d’Histoire dans un collège parisien (il a une chambre rue de Varenne) et entre à l’Ecole des Chartes jusqu’à la déclaration de guerre, qui le surprend en troisième année. D’abord réformé pour une « faiblesse de constitution » qui l’exempte de service militaire, il est reconnu apte par un Conseil de Réforme début 1915. Il est affecté dans les Vosges, qu’il connaît, ayant passé des vacances à Gérardmer alors qu’il était adolescent, de 1893 à 1897. Il parle allemand, ce qui lui permettra de converser avec des prisonniers allemands et italien.

Il rentre définitivement à Troyes en 1930 et poursuit, alors qu’il occupe les fonctions de vicaire, secrétaire Général de l’Evêché, ce jusqu’à sa retraite en 1952, une carrière d’historien, homme de lettres (il est docteur es-lettres) et archiviste paléographe. Il est aussi membre de l’Ecole Française de Rome de 1919 à 1922 puis Aumônier de l’Armée du Rhin (à l’instar de l’abbé Julien Schuhler). Il a été également président de la Société Académique de l’Aube. Il a contribué au dictionnaire historique de la Champagne méridionale des origines à 1790, avec le concours de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il a publié aussi une biographie de Antonio Caracciolo (évêque de Troyes de 1515 à 1570). Il devait présenter sa thèse à l’Ecole des Chartes le 8 juillet 1914 mais la guerre l’interrompt et il la soutient finalement le 27 janvier 1919. Il publie enfin de nombreux autres ouvrages religieux, dont un sur la Cité du Vatican (en 1937). Il est qualifié de « Grand érudit qui s’est passionné pour l’Histoire religieuse de la Champagne » (Dossier de LH, Base Léonore, page 10).

Malgré son statut, il fait la guerre comme simple soldat de 2ème classe au 51ème R.I.T de 1915 à 1919 et sera cité à l’Ordre au régiment en novembre 1916, date à laquelle il reçoit la Croix de Guerre (remise le 21 décembre suivant) et passe 1ère classe (page 127). Juste après sa démobilisation, il est un temps chapelain de Saint-Louis des Français à Rome, d’avril à octobre 1919. En 1940, il se signale « à l’admiration de tous, se prodiguant au soin des blessés, à l’inhumation des morts, venant en aide à la population sinistrée » (page 8). Il décède à Troyes le 5 mai 1968 à l’âge de 89 ans.

2. Le témoignage :

Joseph Roserot de Melin connaît la mobilisation à Troyes le 1er août 1914 mais il n’arrive finalement au 51ème Régiment d’Infanterie Territoriale sur le front des Vosges, à l’est de Saint-Dié, dans les Vosges, que le 18 décembre 1914. Il partage dès lors la vie des poilus qui souffrent dans les tranchées de moyenne montagne, froides et aussi meurtrières qu’ailleurs dans ce secteur dit calme. André Marsat et Patrice Roserot de Melin, qui publient post mortem le journal de guerre de Joseph Roserot de Melin, nous renseignent sur sa tenue, dans dix petits carnets « d’une écriture fine et serrée » (page 9). Ils énoncent toutefois une publication non intégrale. Le témoignage, précisément daté, couvre la période du 1er août 1914 au 11 novembre 1918.

3. Analyse

Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, sur un secteur des Vosges très méconnu et sur des hommes souvent moins évoqués « de l’intérieur ». Noms et lieux sont décrits précisément de même que mille choses et anecdotes qui rendent l’ouvrage vivant et plein d’attraits multiples. Une référence malgré un trop peu de descriptions des faits militaires.

Si son journal de guerre débute le samedi 1er août 1914 avec le tocsin et la mobilisation à Troyes, Joseph Roserot de Melin n’est pas mobilisé de suite. D’abord réformé pour faiblesse de constitution, il témoigne d’un « pays qui s’arme, et si joyeusement », mais aussi d’un climat violemment anticlérical, subissant insultes et même un jet d’artichaut par un voyou (page 13) ! Il se plaint plus tard d’ailleurs de temps en temps de cet anticléricalisme, accusé d’embusqué ou de faire durer la guerre (page 33). Ce n’est qu’en décembre qu’il subit une nouvelle visite d’incorporation au cours de laquelle il demande à partir sur le front, « faveur » qui lui est accordée et qui l’affecte d’abord fraction O, 31ème Cie du 24ème R.I. (page 14). Il évoque faire partie d’un groupe d’élèves-caporaux mais pourtant il n’entre toutefois toujours pas en campagne, errant en différents lieux (Bernay puis Évreux (Eure), Roissy-en-France, Livry, il s’acclimate d’abord de la « grossièreté du milieu » militaire, fait de « soldats d’occasion : paysans plus ou moins impotents arrachés à leur culture, poursuivis par le souvenir de leur champ, de leur femme, de leur enfant » dans une vie de garnison idiote où, infirmier de fortune, il pose des ventouses et prend des températures (page 15). Il parvient finalement à recevoir une affectation au front le 15 décembre. Ainsi, son journal pour 1914 et la quasi-totalité de 1915 est assez disert et ne comporte que 22 dates pour 17 mois.

C’est par piston du capitaine de l’Horme déjà au front qu’il accepte une place d’infirmier-aumônier au 2ème bataillon du 51ème R.I.T. C’est le 18 « après-midi » (page 23) que commence le sous-titre de son témoignage : « La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges ». Il intègre d’abord une compagnie de mitrailleuses mais finalement revient à la 4ème compagnie. Sa première prise de contact avec les territoriaux du front n’est pas très amène. Le 21 décembre, il assiste à une visite de malades et dit : « Quelle collection ! Il y a de tous les spécimens de déchets. Ne blaguons pas trop fort les Boches de leur levée en masse, la nôtre a ramassé bien trop d’estropiés » (page 25).

Il égrène ensuite au fil des pages ses premières fois, qui témoignent d’un acclimatation lente avec la guerre. Sa première séance de mitrailleuse le 24 décembre 1915, son baptême du feu le 28 suivant, la première fois qu’il franchit le parapet date du 4 mars 1916, première patrouille le 23 suivant, premier duel aérien le 17 mai, premier enterrement sur le front le 15 juin et quand il voit son premier allemand, à 4 kilomètres, le 16 juillet.

Mais il finit par trouver sa place et même par être accepté. Il dit : « Ils sont gentils pour moi, tous. Hommes, sous-officiers, officiers, me traitent volontiers en aumônier. Ça n’est peut-être pas profond, mais cordial » (page 38). C’est en effet son colonel qui lui confère ce statut le 23 mai en disant : « Votre rôle d’aumônier n’est pas de passer les fils de fer… » (page 65). Il se voit d’ailleurs comme un « soldat-camarade-aumônier » (page168) et donne l’impression d’un prêtre qui cherche toute sa guerre à se faire aimer de ses soldats, ces « pauvres diables qui souffrent des pieds à la tête » (page 211). De fait donc, il est manifestement « protégé » par les officiers qu’il côtoie, au moins pour les plus pieux, et donc certains lui commandent des messes. Il se considère ainsi parfois comme un « curé ambulant ». De fait, tout son témoignage donne la plus large part à son « ministère sur le font », faisant le plus possible messes partout où il le peut comme dans les villages de repos ou de l’arrière. Il intervient aussi auprès de la population (extrême onction ou confessions de civils voire (page 150) même une retraite de 2 jours au Grande Séminaire de Saint-Dié), catéchisme avec les enfants, jouissant pour cela d’une liberté certaine, parfois surréaliste, le transformant singulièrement en touriste en voiture parfois, favorisant son apostolat et donnant de fait à son journal de guerre le caractère d’un journal de prêtre à la guerre. Roserot de Melin est plus religieux que militaire, mais il fait la guerre toutefois. En cela, son témoignage, à l’échelon d’un régiment territorial, rejoint celui de Julien Schuhler, avec un mélange de guerrier et de religiosité omniprésente. Au cours d’un coup de main auquel il participe, passant ainsi le parapet, il récolte distinction (1ère classe) et citation, analysant longuement la différence entre cette dernière et la réalité de son « action au feu », soulignant la dissemblance entre arguties militaires et « École des Chartes » ! (pages 127, 128 et 157). D’ailleurs, le « tableau du communiqué », affiché sur les arches de la mairie de Saint-Dié génère les commentaires goguenards des civils qui disent : « C’est parler pour ne rien dire » (page 174).

Mais sa proximité avec le commandement n’empêche pas qu’il garde quand même un esprit critique pour ceux d’entre eux qu’il mésestime tel ce lieutenant M. (notons à ce sujet au passage que la plupart du temps les noms sont cités, saufs ceux qu’ils critique). En effet, il dit : « C’est l’occasion de noter combien ces chefs, terrés dans leurs bonnes maisons à l’arrière, ignorent tout de notre vie et froissent continuellement les hommes. Ils semblent prendre plaisir à agacer. Ils se piquent d’appliquer des consignes tatillonnes de temps de paix, ne comprennent rien à la psychologie du troupier actuel et se rendent odieux, eux qui ne souffrent que si peu de tous nos ennuis » (page 39). Il y revient le 16 juin 1916 quand le commandement prescrit de déplacer des chevaux de frise : « Travail idiot au surplus. Si les chefs se rendaient mieux compte de ce qu’ils commandent souvent ! » (page 69). Mais le bénéfice de ses liens particuliers avec le commandement lui permet de s’épancher et parfois d’intervenir pour les hommes mal traités ou dont le moral flanche par trop (page 213). C’est d’ailleurs ce qui le fait tenir aussi lui-même pendant toute la guerre, disant garder le moral pour le communiquer aux hommes qui l’entourent.

Sa vie est front est pour lui « bizarre » (page 59), mélange de différence sociale affichée et de camaraderie de frères d’armes, terme qu’il reprend quelques pages plus loin évoquant des « journées alternativement guerrières et pacifiques où la vie reprend ses habitudes corporatives, sa physionomie régionale, ses manies » (page 64). Il fustige la tendance, croissante d’ailleurs au fil du récit, du soldat à l’intempérance : « Ils sont braves gens, mais toujours le bidon, le satané bidon à la main » (page 74). Plus loin, il décrit : « Ce qui m’agace aussi, c’est l’incurable inconscience de ces troupiers. Ils refusent totalement à sortir de leur gangue grossière. Ceux d’en face sont trop mécanisés, ceux-ci pas assez. Ils seront superbes quand il le faudra, ils sont insupportables de manque de discipline, de sérieux dans l’ordinaire. La racine de ce vice, c’est qu’ils boivent » (page 105). En effet la « viande saoûle » (page 223) qu’il voit partout le dégoûte.

Il réserve aussi une place particulière aux soldats, « gensses du Midi », dont il aime la volubilité mais dont il se moque volontiers du caractère : « Il y a toujours quelque chose de comique dans cette éloquence méridionale et le naïf étalage de leurs pensées intimes » (pages 77 mais aussi 78, 99, 105, 106 et 147).

Il avoue souvent aussi sa propre peur. Le 21 juin 1916, il se demande : « Pourquoi la journée m’a-telle paru si lourde ? J’ai senti cette fois l’angoisse de la mort… je me suis senti révolté contre cette perspective… » (page 71) et il y revient dans les mêmes termes quelques jours à peine plus tard : « Est-ce pour cela que toute la journée, j’ai été nerveux ; nerveux. J’avais l’âme brouillée. Depuis mon arrivée, je n’ai pas encore eu cette lourdeur sur la poitrine, cette angoisse du lendemain, ce besoin physique de la certitude d’en sortir et de revoir les miens » (page 72). Il se recommande à Dieu lors des moments « chauds ». Il dit : « Pendant l’attente, j’ai fait le vœu d’aller à Lourdes si nous revenions sains et saufs, et pour que je sorte de la tourmente » (page 115). Il fera d’ailleurs ce voyage le 3 octobre 1918. Plus loin, il dénonce : « J’ai relu tout à l’heure mon acte d’acceptation de la mort… » (page 124). Car plus la guerre dure, plus il l’appréhende. Il dit, en janvier 1917 : « J’avoue que plus la guerre se prolonge, plus mon appréhension du feu est grande. Que vaut le dicton : s’aguerrir au feu ! Pas grand-chose, à mon avis, d’après ce que j’ai constaté chez les autres et chez moi » (pages 142 et 154). Il confesse plus loin encore : « Une balle claque. Je rentre d’instinct la tête dans les épaules, mais, honteux je regarde aussitôt autour de moi si quelqu’un m’a vu » (page 153).

De même il ne cache pas non plus ses moments de cafard. Car la guerre dure. Il dit, le 6 octobre 1916 : « Mais, si je ne disais pas que cette vie, j’en ai plein le dos, je mentirais comme une agence de propagande boche » (page 114). C’est parfois l’inaction dont il souffre qui l’invite à l’introspection qui lui fait dire : « Mais je suis dans un marasme vague et obsédant : la mort de François en fait le fonds. Il s’y greffe des éléments de cafard mal précisés et l’ennui, cet ennui ancien d’expérience, qui me prend lorsque le nouveau d’une situation est épuisé et que je vois net, dans tous ses recoins, le terrain où je me suis avancé » (page 89). La routine lui pèse aussi, début 1917 : « Quand j’étais « à l’arrière », j’imaginais la vie du front comme un cordial, un excitant qui devait empêcher l’âme de baisser. Mais non, la routine gagne tout. La lassitude des jours, l’accoutumance des périodes, les périodes de sécurité, et puis la naturelle propension à détendre le ressort trop longtemps comprimé, et puis la vulgarité des gestes et des mots, le sans-gêne moral des cantonnements : tant de choses créent une atmosphère où l’âme s’étiolerait vite si elle ne renouvelait pas sa provision » (page 161). Il s’interroge de même sur la guerre elle-même et, lucide, dit : « Dans la pratique, la guerre n’est qu’une horreur du corps et de l’âme » (page 162). Ce cafard est un révélateur de sa guerre tout en surréalisme tant y est attaché le sentiment récurrent de désœuvrement. Le 23 mars 1917, il rapporte : « Longue journée… si longue dans son désœuvrement. J’erre dans la montagne, le matin, et, l’après-midi, je flâne au bureau de la 4ème, sur le chemin, un peu partout, n’étant nulle part présent d’esprit. Car ces journées vides sont terribles pour le cœur et le cerveau. Les lourdes impressions de déracinement intellectuel et moral se font plus pressantes. Et le désir de sortir de ce cauchemar vous brûle jusqu’à la moelle de l’être » (page 163). Il cultive une certaine honte de son spleen récurrent, disant : « Je m’en veux de mes terreurs, mais elles me tenaillent bien durement » (page 178). Il ressent « toute la pesanteur de la guerre sur le dos » (page 209), ne trouvant une certaine consolation que dans les messes qu’il dit dans tous les lieux possibles.

Quelques fois contemplatif, il décrit les Vosges et sa beauté montagnarde, où la météo joue un rôle prépondérant, comme la lutte d’artillerie parfois formidables : « On eut dit une chevelure géante » après un bombardement sur le Violu (page 83) ou « Mais cette neige et ce silence, c’est comme un linceul et un tombeau. Et l’âme est tout alourdie » (page160). Il est également spectateur des combats sur la Cote 607, à quelques kilomètres au sud de sa position, par-delà la vallée de la Fave. Dans ce pays du bruit ou chaque coup de fusil résonne, se répercutant sur les montagnes, et où le canon s’amplifie par la topographie, il s’étonne également du silence. Il dit : « Est-il possible qu’à 800 m. des lignes il y ait ce calme absolu, un calme de tombe ? » (page 86).

Chartiste, il est avide de culture et introduit la littérature au front ; il lit plusieurs fois Gaspard à ses poilus, mais aussi Genevoix, Rédier ou Barbusse qu’il critique. Il évoque également sa thèse linguistique sur le patois et l’anthropologie des populations qu’il observe « in situ », comme ces lits vosgiens dont il décrit le caractère « bizarre » (page 83). Mais il connaît aussi parfois les naissances illégitimes ou les divorces de guerre, dressant quelques tableaux qui démontrent le poids de celle-ci sur les villageois vosgiens (pages 94, 100 ou 144). Baptisant un bébé malade, il lâche : « Son père ? – Ah, dame, son père ? » (…) « Il y en plus d’un sans doute ! » (page 144 et vap 152 et 159). Dès lors, des renseignements intéressants peuvent être par là-même dégagés sur cette anthropologie dans son témoignage. Le 27 septembre 1917, le commandement lui donne la mission de rédiger l’historiographie du régiment. Il dépouille alors JMO et registre des citations pour s’exécuter (page 203) et rencontre le lieutenant Dupuy, journaliste à l’Excelsior, qui réalise celui de la 41ème division (et qui sera publié en 1936 chez Payot, dans la collection de références de Mémoires, études et documents pour servir à l’Histoire de la Guerre mondiale sous le titre La guerre dans les Vosges. 41ème D.I. 1er août 1914 – 16 juin 1916).

Contrairement à nombre de poilus, Roserot de Melin évoque parfois ce qu’il fait en permission. À Paris, il constate que « La femme a une vogue extraordinaire en temps de guerre ! » (page 251).

Le 14 janvier 1918, il apprend le recensement des classes 1898 et avant pour être reversé dans des régiments d’active. « Son » 51ème R.I.T. sera d’ailleurs dissous le 12 juin suivant. Dès lors, la fin de son témoignage, à partir du moment où il est changé d’affectation, fin janvier, témoigne d’une certaine nouvelle errance, ressemblant singulièrement à celle de a première année de guerre. Il occupe plusieurs rôles, un temps inspecteur d’hygiène au camp de la Noblette, dans la Marne, et affectations. Le 1er avril, malade, souffrant de bronchite et de pleurite, et il connaît divers hôpitaux et finit par vivre le 11 novembre en convalescence à Polisy.

L’ouvrage comporte 24 photographies intéressantes et 2 cartes. Il comporte quelques fautes patronymiques et erreurs (ballade pour balade, ou l’utilisation, à plusieurs reprises, de l’expression mouler le café pour la mitrailleuse, incorrecte, celle de moudre le café étant le plus souvent utilisée par les soldats).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.

Page 13 : Troyes le 1er août 1914
16 : Paquets de bismuth
24 : Adèle et Germaine, nom d’abris de mitrailleuse
25 : Boue des Vosges, « bouillie genre sauce tomate »
: Mitrailleuse allemande de capture réutilisée
26 : Remise de croix de guerre à Neuvillers-sur-Fave
: Vue de baraquements : « Ça tient de la cale de paquebot avec sa double rangée de couchettes – et puis des chambres étroites taillées dans le tuf rouge »
: Baptême du feu à l’obus
27 : Surnom de vosgiennes
: Motif comique de punition ayant joué du piston (vap 28, augmentée par le colonel)
28 : Drapeau orné d’un Sacré Cœur
29 : Projecteur d’automobile
: Major, grossier personnage injuriant les malades
31 : Cherche vainement des shrapnels antiaériens
33 : Soldat avec un chien loup
34 : Pulvérisateur Draeger et appareil à oxylithe (vap 42 Vermorel)
: Vue de Saint-Dié « Mais vraiment trop de femmes et de fringants officiers, sous-officiers et soldats autour d’elles… à 7 kilomètres du front »
: Château du Spitzemberg, description, ossements découverts (vap 47 + poterie, 66)
39 : « Ça vaut la peine d’être vu un bataillon territorial en déplacement ! »
42 : Vue du général Bulot (vap 43)
43 : Entend le canon de Verdun (vap 44)
: Il brancarde et trouve que « c’est fichtrement dur » !
44 : Eradication de la barbe, conservation du bouc
45 : Récolte de la résine pour remplacer l’encens
: Vue du petit cimetière de Graingoutte
: Bruit de balle « susurrement d’abeille » (vap 46 « voûte de sifflements »
47 : Prisonnier allemand pensant qu’il allait être obligatoirement fusillé
58 : Lutte épique de rats (vap 159)
63 : Boules lyonnaises
: Prescription de « plus de députés dans les régiments de leur circonscription » vap 64 la note du Gal en chef n°9972 : « les fils ne pourront être autorisés à servir dans le corps de leur père »
64 : Journaux allemand étalés sur des barbelés, récupération par une patrouille, « fielleuse et nauséabonde Gazette des Ardennes, – sale cuisine, oh combien habile ! de tous les éléments qui peuvent nous exciter les uns contre les autres, le tout dans ce gros bluff allemand où ils sont passé maîtres »
: Lyonnais : « genre de parisianisme, avec une touche méridionale dans le parler »
67 : Prise d’armes dans un pré de Robache avec Claret de la Touche, Olris et Bulot
72 : Mort de Funck-Bentano (vap 81 la description du lieu)
: Rate Pierre Loti de peu (voir sa notice in Loti, Pierre)
73 : Bombardement de St-Dié, 48 obus et un enfant de 4 ans tué
74 : Exhumation d’Albert Schwarz, né le 8 avril 1881 à Saint-Laurent (Vosges) soldat au 152ème R.I. tombé le 21 septembre 1914
79 : Mort par accident de grenade (vap 94, 176 d’un soldat mort en permission d’un accident de voiture)
: Vue de Gustave Bourgain, peintre de Marine
80 : Entend des chants allemands et des voix de femme derrière « .. la barrière terrible qui est entre nous »
85 : Critique Genevoix (vap 180) et Rédier (vap 151 Barbusse)
88 : Moulin-jouet sur un ruisseaux (voir en cela également Martin, Henri)
94 : Divorce dû à la guerre (vap 100 sur une dissolution de foyer à l’encans)
96 : Soldat brocanteur
97 : Chat
99 : Serpentin d’étoiles et anneaux de serpent lumineux des fusées
: Imperméable Mackintosh
101 : Vue d’un allemand déserteur disant qu’il reste un an de guerre (06.09.1916) (vap 126 un déserteur polonais allemand (de Posen))
106 : Rêve d’une visite dans les tranchées allemandes
109 : Sur les récompenses. « L’histoire des récompenses au front, si elle était écrite un jour, offrirait quelques bizarres contradictions ». « Bizarre et… pénible ». Exemples
115 : Tir ami
118 : Sur l’ambiance à Paris : « Et d’ailleurs, ce Paris qui s’amuse avec nos soldats de la grande guerre… »
: Evoque l’idée néfaste de « guerre kilométrique »
123 : Bérets de la section franche
124 : Accident de crapouillot
125 : Coup de main faisant 16 prisonniers à Frapelle, il y participe
127 : Prisonnier blessé maltraitée par un soldat
128 : Homme blessé au fusil de chasse
132 : Lemaire, ancien maire du Ban-de-Sapt
: Pavillon Jules Ferry à Saint-Dié
133 : Entend le canon de Verdun
134 : Bât le seigle
135 : Femme considérant que les Allemands faisaient moins de dégât que les Alpins
136 : Harmonica quadruple acheté à Genève
149 : Cas de lâches
150 : Tentative de suicide
157 : Pain gâché
160 : Manteau camouflé du général Garbit
161 : Photo d’un groupe franc
166 : Vue d’une cousine de M. Gérard qui raconte 30 mois d’occupée à Laître et dans l’Aisne, subterfuges pour cacher de argent, montre, bague dans les cheveux ou un ourlet (vap 174)
177 : Allemand achevant un blessé au couteau
180 : Fusil-mitrailleur au bruit de crécelle
184 : Chapelle Sainte-Claire
186 : Laage, aviateur abattu entre les lignes et sauvé par une patrouille, son récit
192 : Concours de mitrailleurs (que Roserot trouve inutile)
: Gros obus avec un bruit de trolley, (vap 200 bruit de métro)
204 : Assiste à un Conseil de guerre(vol d’un sac d’avoine par un artilleur)
212 : Canne artisanat de tranchée
: Scierie de Denipaire (vap 222)
230 : Classe 1919 : « Pauvres gosses ! S’ils avaient vu ce que nous avons vu ! »
235 : Voit Fonck
: Football-association différent de rugby
: Poilus jaloux des Italiens : « Ils sont vexés que les Italiens viennent chez nous pour faire les travaux de l’arrière, tandis que nous allons chez eux… à l’avant »
239 : Carte de pain : « Nous avons ri des Allemands quand ils ont imaginé ce système de prévoyance »
251 : Assiste à une conférence « propagande »

Prouillet Yann, février 2026

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Mouton, Auguste (1891-1972)

Mouton, Auguste, Rosée sanglante. Journal d’un soldat de la Grande Guerre, CSV éditions, 2017, 257 p.

1. Le témoin
Auguste Mouton est né le 30 avril 1891 à Bourges, dans le Cher. En 1904, il entre au petit séminaire Saint-Célestin, aujourd’hui lycée Jacques Cœur, dans cette même ville. Il y acquiert manifestement de solides éduction et connaissance générale. Il parle anglais, ce qui lui servira à la fin de la guerre, avec 3 sergents noirs américains en Argonne (p. 211) ou se fera même un temps interprète auprès des anglais (p. 229). Il joue de l’harmonium, mais il ne sait toutefois pas nager. À sa sortie, il est employé de banque et demeure à Paris. En 1912, il fait sa période militaire au 51e RI de Beauvais, caserne Watrin, d’abord comme élève caporal puis occupant des fonctions de secrétaire. Il termine sa période peu avant la déclaration de guerre qui le rappelle le 2 août à la 20e compagnie. Il quitte la caserne le 14. Il perd sa belle-mère le 6 juin 1916, nouvelle qui l’attriste, puis épouse en pleine guerre Elise, qu’il appelle Lily, en l’église de La Madeleine à Paris, où il demeure, rue Victor Massé, le 15 septembre 1917. Il fait d’ailleurs à plusieurs reprises, en fonction de ses fonctions ou de ses stations à l’arrière du front, venir sa femme « en douce » à chaque fois que possible. Il ne sera démobilisé que le 16 août 1919. Il reprend d’ailleurs, au cours d’une permission, quelques jours, son travail à la banque parisienne Société Générale avant même d’être démobilisé. Dans les années 30, il s’installe dans l’Eure, à Nassandres. Du couple naîtront André, né le 19 septembre 1919, (mort le 15 février 1942), Monique, née le 25 juin 1930 (décédée le 21 mars 1948) et Eliane, née le 21 février 1935. Auguste décède à Evreux le 3 décembre 1972 à l’âge de 81 ans. C’est Véronique Normand, arrière-petite-fille d’Auguste qui publie les souvenirs de guerre du témoin.
Son parcours dans la guerre étant divers, le sont aussi ses différentes affectations relevées de son récit : 51e RI (20e puis 30e Cie) jusqu’au 30 avril 1915 où il passe à la vaguemestre du 3e compagnie hors rang du 3e bataillon du 402e bataillon de marche, à l’existence éphémère puisqu’il est dissous début avril 1916. Il est donc muté au 111e d’Antibes, régiment qui sera lui-même dissous début juillet 1917. Il passe alors dans différentes compagnies du 298e RI, changements multiples qui s’accompagnent le plus souvent d’une phase de cafard. Après-guerre, ce dernier régiment est à son tour dissous, lui occasionnant à nouveau la charge d’en liquider la comptabilité, rendant ses comptes à l’officier de Détails (p. 239 et 240). Il est alors affecté aux 5ème puis 7ème compagnies du 120e RI où il occupe diverses tâches, dont celle de repérer les obus non éclatés pour les signaler aux artilleurs pour le désobusage.
Il apprend le 23 novembre 1916 qu’il est proposé pour la croix de guerre avec une belle citation pour sa conduite au fort de Vaux (p. 160), qui lui sera remise dans la tranchée-même début mars 1917 (p.e 168). Il en obtient une seconde en août 1918. Paradoxalement il gardera toute la guerre son grade de sergent, expliquant « que mon poste de sergent-vaguemestre était plus enviable que les galons de sous-lieutenant » (p. 101). La guerre terminée et avant sa démobilisation, il occupe un temps la fonction de sergent-major, redevenant fourrier après la dissolution de son dernier régiment (298e). A noter que sa fonction de vaguemestre, rarement documentée, rapproche cette partie du témoignage de celui de Félix Braud in Les carnets de guerre du sergent vaguemestre Félix Braud, (1914-1917) (Senones, Edhisto, 2002, 191 p.).
C’est lui qui donne la conclusion de son récit, aussi encyclopédique que pédagogique, lorsqu’il est enfin libéré de ses 8 années de vie militaire : « Adieu donc à ce passé où la souffrance a eu la plus large place, où la mort m’a survolé tant de fois. Adieu aussi aux inepties du métier ! Adieu enfin aux heures si rares de franche gaieté que j’ai pu y trouver, car l’esprit français est ainsi fait qu’il oublie facilement le danger pour ne penser qu’aux joies connues ». Il ressortira toutefois du conflit avec un profond sentiment antiallemand, n’étant pas sorti de la guerre pacifiste : « Pour ma part, étant revenu indemne de cette longue guerre, je ne peux que remercier Dieu, mais toute ma vie je me souviendrai du mal que l’Allemand m’a causé ; je ne lui pardonnerai jamais d’avoir brisé ma jeunesse pour satisfaire son ambitieuse folie des grandeurs. L’ayant vu à l’œuvre, je sais qu’il est plus barbare que nous, plus cruel et indigne de la moindre pitié. Je ne lui connais aucun acte loyal à son actif et j’enseignerai à mon petit André la haine nécessaire pour un tel adversaire à jamais conciliable. Car malgré la défaite, il va travailler comme par le passé pour la Revanche » (page 250).


2. Le témoignage :
Recomposé après-guerre sous forme de synthèse construite et enrichie, Auguste Mouton nous renseigne dans une émouvante dédicace sur ses conditions et le pourquoi de son écriture, manifestement basée sur un scrupuleux journal de guerre : « Pour toi mon petit André chéri [son premier fils], j’ai réuni dans ce cahier les heures les plus douloureuses de mon existence avec les impressions que j’en ai ressenties au jour le jour. Ce recueil, dont le premier chapitre avait déjà été dédié et offert à ta petite maman avant que tu ne fusses de ce monde est la reproduction exacte et fidèle de celui que je traçais quotidiennement soit pendant les heures de répit que me laissait la mitraille soit au repos ou à l’abri des obus. C’est le résumé de mes 5 années passées sous les armes alors que je finissais à peine mes deux ans de service obligatoire au 51e régiment d’infanterie à Beauvais. Quand tu seras en âge de le lire et que certains passages te forceront à me questionner tellement les horribles détails de ce monstrueux carnage te paraîtront effrayants, ce sera ma joie d’être près de toi et de fournir les explications nécessaires à ta jeune imagination. (…) Tu pourras grandir dans la paix et le bonheur mon petit André, aux côtés de ton papa et de ta maman, après avoir eu la chance inouïe de se retrouver malgré le plus effroyable cataclysme que la terre ait jamais vu, n’ont eu qu’un désir : te connaître pour t’aimer et être aimé de toi » (p. 11). Mais Auguste Mouton nous renseigne également sur son processus d’écriture en insérant quelques informations architecturales de son récit pour le lecteur. P. 45, il prévient : « Là s’arrête la première partie de mon récit ». Il tient donc un journal et écrit également sa correspondance, qui n’est pas publiée ici. Il dit : « J’écris encore pour que les êtres qui me sont chers aient de mes nouvelles, car je sais que nos lettres arrivent paisiblement et lentement à leurs destinataires » (p. 53), lettres qu’il fait passer parfois en dehors du circuit militaire (p. 105). Poursuivant la pédagogie de sa narration à l’endroit du lecteur, à l’issue de son transfert à l’arrière après sa blessure, il avise : « Les pages qui vont suivre ne seront pas aussi riches en détails pour les deux raisons suivantes. La première c’est que du jour où j’ai quitté la zone dangereuse, j’avais moins d’intérêt à faire un journal vulgaire de ma vie que je considérais définitivement sauvée à ce moment-là. La deuxième raison c’est que le jour où, à mon grand désappointement, je rejoignis la ligne meurtrière, il était interdit de conserver sur nous des carnets de guerre ou autres feuilles similaires. Les événements nous avaient appris en effet que les Allemand avaient su tirer par de ces renseignements divers trouvés sur des prisonniers. Ils connaissaient ainsi le moral des officiers et des soldats, nos habitudes de relèves dans certains secteurs et même nos projets d’attaque qui ne se produisaient pas toujours ». Il ajoute enfin : « Malgré l’absence de ces notes, les chapitres suivants n’en contiendront pas moins des dates et des faits rigoureusement exacts puisqu’ils ont été reconstitués à l’aide de la correspondance quotidienne échangée entre ma chère Lily et moi et grâce à laquelle j’ai pu tirer d’aussi justes renseignements que d’un carnet de route » (p. 69 à 70). Dès lors, le récit d’Auguste est bien un journal de guerre recomposé mais seule son honnêteté intellectuelle permet de le déceler tant l’écriture est précise et continue sur l’ensemble des six années de guerre.

L’avant-propos de Véronique Normand nous renseigne sur l’explication du titre de l’ouvrage. Elle précise : « Rosée sanglante » est le titre d’un encart inséré dans le livre relatant le soir du 26 septembre 1914 où un combat sanglant eut lieu près de La Neuville, hameau du secteur de Commercy dans la Meuse » (p. 7 et 52). C’est Auguste Mouton lui-même qui fait ressortir par encarts quelques épisodes marquants de sa guerre. Ainsi : Le rempart humain (p. 21 – 23 août 1914) – Rosée sanglante (p. 52-53) – Une visite médicale aux armées, Le Sourrriat – 20 avril 1918 (p. 208 à 210).

Par sa précision et son extrême diversité d’expérience, le récit d’Auguste Mouton se classe parmi les tout meilleurs témoignages émanant d’un soldat d’infanterie ayant, miraculé de nombreuses fois, fait l‘ensemble de la campagne sur divers fronts, souvent les plus dangereux, sur l’ensemble du conflit, période d’hôpital non comprise puisqu’il a été blessé plusieurs fois. Un nombre considérable d’éléments utiles à l’historien sont ainsi à dégager de ces pages denses et précises. Sa formation de jeunesse au Petit Séminaire fait comprendre la grande piété toujours manifestée d’Auguste Mouton, qui se tourne fréquemment vers Dieu, notamment aux périodes les plus menaçantes, pendant lesquelles il l’implore même parfois (7 décembre 1917 lors d’un nouveau séjour à Verdun (p. 192)). Dès lors il se pense protégé par ses prières (p. 44 et 51) et le fait qu’il se fie souvent à sa « bonne étoile » l’est à juste raison finalement (p. 153). Il le dit ouvertement le 16 octobre 1918 : « …mais comme toujours j’ai confiance en ma bonne étoile et je suis persuadé que je vais m’en tirer » (p. 230). Il quitte par exemple son gourbi quelques minutes à cause d’un bombardement, pour le retrouver complètement défoncé. Il dit alors : « Probablement que si j’étais resté dans mon gourbi, j’aurai été aplati comme une galette » (page 189). Malgré ce sentiment de protection, il est lucide et dit, le 17 octobre : « Nous sentons une terrible appréhension en approchant de la fin de la lutte. Fatalement on devient égoïste et ce n’est pas une lâcheté après cinquante mois de guerre. Je ne réclame que mon droit, celui de vivre après tant d’épreuves et de souffrances ce qui ne serait que justice » (p. 230).

3. Analyse
Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, réflexif, à la profonde culture religieuse, et avec un vrai talent narratif. Noms et lieux sont décrits précisément, de même que mille données et anecdotes qui rendent l’ouvrage particulièrement vivant et fourmillant d’informations, parfois successives à chaque page, ce jusqu’à la dernière.
Dès la mobilisation en masse, dont il participe à l’organisation comme sergent, il n’est pas dupe sur les heures terribles qui l’attendent. Il dit, le 12 août : « j’éprouve l’impression que nous sommes des bestiaux qu’on embarque vers un lointain abattoir » (p. 16). Comme nombre de soldat, il aspire à combattre. Le 14 août, montant sans frein vers le nord, il confie : « Le temps est radieux, nous vivons presque tranquilles. C’est à croire que la guerre va se terminer sans notre intervention » (p. 17). Mais il commence bientôt à entendre le bruit du canon au loin, qui génère les premières angoisses.
Le témoignage est honnête et sincère, assez peu teinté par l’exagération et le bourrage de crâne, même s’il n’en est très ponctuellement pas universellement exempt. Comme ce rempart de cadavres allemands, qu’il rapporte toutefois, ne l’ayant pas constaté lui-même : « D’après leur récit, ils ont plutôt fait l’œuvre de fossoyeurs car, pendant un recul momentané des Allemands, ils ont ramassé un nombre considérable de cadavres au point de s’en faire une ligne de rempart toute grise derrière laquelle ils attendaient le retour offensif de l’ennemi » (p.20). De même ces allemands brûlant 800 corps de leurs camarades debout dos à dos, témoignage par procuration des civils (p. 38). Les pages qui suivent témoignent de la pression qui fait redescendre population en exode et tout le régiment vers le sud, l’armée perdant la bataille des frontières, il constate : « Partout c’est la misère qui passe et de voir pleurer tant d’innocents, nous maudissons la guerre et nous leur promettons en passant d’être impitoyables avec les Boches » (p. 24). Le doute général s’installe alors et il note : « …nous voyons bien que nos officiers sont indifférents et qu’ils en savent plus long qu’ils ne veulent en dire » (p. 24). Dès lors, son état physique, alignant sans fin les kilomètres de la retraite, témoigne du moment : « Ah ! Mes jambes, comme elles sont faibles ! Et mes épaules je ne les sens plus ; j’ai la sensation d’une brûlure dans les reins, tellement les courroies de mon sac deviennent insupportables. Je marche donc comme un automate, comme un bête folle sans plus d’espoir que d’atteindre le lieu de la grande halte ou du cantonnement suivant » (p. 24). Il en vient alors à envier les blessés : « Quelques blessés s’en vont plus loin à l’arrière. Heureux veinards dont nous envions le sort avant de savoir l’étendue de leur mal ! » (p. 28). Une phrase semble écrite après-guerre lorsqu’il dit : « Nous longeons la fameuse tranchée des baïonnettes où des visages noircis nous regardent d’une fixité effrayante, l’arme à la main » (p. 156).

Son récit, s’il ne fait pas état d’un pacifisme revendiqué, rapporte, certainement comme il le constate, l’état d’esprit des soldats. Par exemple, la bataille de La Marne à peine gagnée, il décrit : « Trempés, malades, les hommes se révoltent et veulent se porter d’eux-mêmes dans le village. Des réflexions venimeuses à l’adresse des officiers commencent à circuler hautement. Ceux-ci parlent de brûler la cervelle au premier qui bronche. Aussitôt des coups de sifflets et des jurons répondent à cette menace. Alors les officiers deviennent plus doux essayent de calmer leurs hommes, mais la patience de chacun est à bout et passant outre la colonne se rue dans le village » (p. 41-42). Il use le plus souvent possible de stratégies d’évitement (par exemple former la classe 1916 pour prolonger de 3 mois son retrait du front à l’issue de sa convalescence bretonne (p. 90) ou pour éviter une piqûre paratyphoïdique (p. 148 et 183), jusqu’à envier ceux qui parviennent à s’extraire du front, même pour quelques mois seulement, pour participer à des stages par exemple). Lors de la période des mutineries, qu’il vit dans les Vosges, il confie toutefois sa lassitude, allant jusqu’à dire, en septembre 1917, n’obtenant pas une permission pour se marier : « Je deviens anarchiste », assertion qu’il renouvelle le 4 avril suivant devant la fatigue des mouvements inutiles (page 205). Mais son mariage à cette date remonte un peu son moral. Il dit : « Il me semble que j’attendrai mieux la fin de la guerre et j’aurai une famille légale en cas d’accident » (p. 184). Car la guerre est longue, bien trop. Alors qu’il participe à un stage obligatoire, fin janvier 1918, et dit, désabusé : « … je n’ai plus rien à attendre de l’armée, sauf la Croix de Bois » (…) De plus, les jeunes classes sont mieux considérées pour aspirer aux grades supérieurs car le gouvernement les paie moins chers que ceux qui ont quatre ans de service et plus » (p. 199). Mais en fonction des circonstances, il confesse toutefois, comme au combat de Soupir, devant l’attaque allemande, avoir pris plaisir à tirer « sur cette fourmilière », prenant « plaisir pendant 10 minutes à viser sur cette ligne grisâtre aplatie dont les survivants n’osent plus avancer »… « grisés par la poudre, les cris, les commandement de toutes sortes » (. 67). Il rapporte également les épisodes, repartis à plusieurs moments de la guerre des incidents, mouvements voire mutineries qui s’allument de temps en temps dans les unités. À Brest, où se situe le dépôt des 51e et 251e RI, il égrène les morts sur les fronts de ces régiments.

Son témoignage est aussi une longue suite de miracles tant il est au feu à de nombreuses phases violentes de sa guerre, mais aussi de blessures, plus ou moins graves. Le 29 août, « je sens un obus passer si près de nous que j’ai une sensation de chaleur dans le dos ». C’est à cette occasion qu’il est très légèrement brûlé « à la main gauche, c’est un petit éclat qui vient de m’écorcher » (p. 25). Le 29 septembre, il s’empale le pied sans grande gravité dans une baïonnette allemande (p. 53). Sa plus grave blessure est une balle dans la tête reçue au combat de Soupir, le 2 novembre 1915, (p. 67) qui l’éloigne plusieurs mois de la première ligne, et dont il nous fait suivre la gravité (parcours de la balle et nerf coupé (p. 73)), l’évolution, l’évitement qu’il cherche à prolonger, avant de retourner, guéri et sans séquelle, autre miracle, en première ligne. Il en dit : « Il me semble que la guerre est finie pour moi et que je viens d’échapper définitivement à cet enfer maudit. Dans la sombre nuit, j’ai une pensée pour les pauvres compagnons de misère que j’ai laissés là-bas morts et vivants, et dans mon petit coin, l’œil à la vitre, je fouille l’horizon noir sans rien voir, mais sans pouvoir dormir » (p. 69). Mais il doit se résigner, retapé, à retourner au front. Parfois philosophe, il dit, le 4 mai 1915 : « Puisqu’il faut y retourner, puisque cette maudite guerre ne veut pas finir, il faut que je souffre et je m’en rapporte à Dieu pour mon destin » (p. 93). Devant le fort de Vaux, il est à nouveau blessé légèrement par un éclat d’obus au genou, sans qu’il soit évacué toutefois, préférant rester à l’abri de la tranchée que de risquer la mort sur le trajet du poste de secours (p. 156). Le 7 avril 1918, alors qu’il occupe une sape en Argonne, à La Fille-morte, il est brûlé aux yeux par l’ypérite et consent, devant son état de cécité, heureusement temporaire, à se faire évacuer (p 207). Il retourne à son unité le 14 mai suivant mais la longue liste de ses souffrances n’en est pas terminée pour autant. Il est à nouveau blessé le 30 juillet 1918 dans le secteur de Villeneuve-sur-Fère d’une balle traversante au bas du mollet (page 225) qui l’éloigne jusqu’à la fin de septembre suivant, date à laquelle il remonte encore en ligne (p. 228).

Parisien, il reprend vie dans sa ville et dit : « Là j’ai vu qu’on ignorait totalement la guerre et que c’était le véritable endroit où ceux qui comme moi la connaissaient si bien pouvaient venir guérir leur moral ébranlé » (…) Un mois sur le front paraît un an mais un mois à Paris, ce fut pour moi une bien courte permission » (p. 82 et 83). Il revient dans les mêmes termes sur l’ambiance parisienne plus loin en rapportant l’impression d’un ami, en décembre 1915 : « …on pourrait faire un corps d’armée avec les civils embusqués qui s’y promènent. La vie y est très normale et les meurs singulières. On y oublie complètement la guerre » (p. 122). Il parle souvent d’ailleurs de son moral, fluctuant en raison de ses multiples affectations régimentaires, de poste ou de front en fonction de leur dangerosité. Il dit par exemple, apprenant le 30 septembre 1917 qu’il quitte les Vosges pour Verdun et retourne au fort de Vaux : « À partir d’aujourd’hui, j’ai compris que j’avais mangé mon pain blanc » (p. 149).
Sensible, Auguste Mouton ne s’est finalement jamais habitué complètement à la mort et à l’horreur de ce qu’il traverse. Lors d’un énième séjour à Verdun, en janvier 1918, il dit, à la vue de « vieux » morts des deux belligérants réunis dans une sape : « Nous avons soin, malgré notre vieille habitude des morts comme compagnons, de détourner nos regards de ces yeux fixes et de ces bouches grimaçantes » (p. 197). Verdun sera d’ailleurs assurément le pire secteur qu’il ait jamais vécu à la guerre. Il dit, le 22 décembre 1917 : « Cette dernière journée a été l’une des plus terribles de ma vie de guerrier » (p. 194) et réitère cette funeste constatation dès le 16 janvier 1918 : « Ah ! Ces relèves à Verdun ! Je n’ai pas vu de moments plus tragiques et plus douloureux » (…) « c’est un spectacle digne d’émouvoir les cœurs les plus durs s’il était permis à ces profanes de nous voir une seule minute avec la souffrance reflétée sur nos visages » (p.197 et 198).
Humain toutefois, plongé tant dans un océan d’hommes que d’horreur et de misère, il récupère le 27 août un chien mascotte, Fure, qui subit également la violence des combats.
L’ouvrage, très bien présenté et architecturé, permettant un suivi facile, ne multiplie pas les notes inutiles et n’est entaché que de rare fautes (celle, traditionnelle, à cote (p. 30), ballade p. 162, Strausstruppen p. 166 ou west pocket (p. 211)) ou toponymiques (rivière incorrecte page 111, fort et tunnel de Lavannes p. 151 ou Côte du Pauvre (au lieu de Poivre, p. 198). Elles relèvent toutefois de l’ordre de la coquille sur une telle masse. Il est agrémenté de 24 photographies très intéressantes, la plupart de lui-même, de sa famille et des personnages, prises tout au long du conflit, soit en atelier, soit sur le front.

Le livre est de même enrichi de 19 croquis cartographiques des phases importantes de sa guerre : Combats d’Urvillers, 29 août 1914 – Bataille de Château-Thierry, 3 septembre 1914 – Bataille de La Marne (Courgivaux), 6 septembre 1914 – Combat de la cote 100 et position de la Neuville, du 15 septembre au 14 octobre 1914 – Combat de Rouvroye Parvillers (Somme), 8 octobre 1914 – Positions et attaque de Soupir, 2 novembre 1914 – Camp de la Valbonne, du 11 mai au 3 septembre 1915 – Offensive de Champagne, 7 septembre 1915 – Front d’Alsace (secteur est de Belfort), du 22 janvier au 22 mars 1916 – Prise du fort de Vaux ; novembre 1916 – Saint-Mihiel, du 25 novembre 1916 au 31 mars 1917 – La Halte et La Chapelotte. Vosges, du 19 mai au 18 juin 1917 – Mort Homme. Prise de la croix Fontenoy, 7 juillet 1917 – Château de Murauvaux, du 5 au 12 octobre 1917 – Les Eparges, du 5 au 8 novembre 1917 – Cote 344, du 1er décembre 1917 au 18 janvier 1918 – La Placardelle et La Harazée, 27 février au 6 mars 1918 – La Fille Morte et Livonnières, 5 avril et 27 mai 1918 – Les Maviaux, dernière offensive allemande, 14 juillet 1918.

Secteurs tenus – date :
Bataille de la Marne – 2 août – 15 septembre 1914
Guerre de tranchée – 16 septembre – 5 novembre 1914
Loin du canon (Saumur – Brest – Lyon) – 6 novembre 1914 – 3 septembre 1915
Offensive de Champagne – 4 septembre – 14 octobre 1915
Repos et reformation – 15 octobre 1915 – 25 janvier 1916
L’Alsace et les Vosges – 26 janvier – 30 septembre 1916
Verdun (fort de Vaux) – 1er octobre – 25 novembre 1916
Saint-Mihiel et les Vosges – 26 novembre 1916 – 28 juin 1917
Verdun (Mort Homme et Les Éparges) – 29 juin – 30 novembre 1917
Verdun (Cote 344) – 1er décembre 1917 – 5 février 1918
L’Argonne (La Harazée – la Fille morte) – 6 février – 16 juillet 1918
Offensive de la Victoire – 17 juillet – 11 novembre 1918
Après l’Armistice – 12 novembre 1918 – 16 août 1919

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.
P. 14 : Pleureuse à la grille de la caserne, spectacle triste, ambiance au 3 août 1914
: Menaces de mort à l’adresse de Guillaume II
: « La cour ressemble à un marché juif où s’étalent pantalons rouges, capotes bleues, sacs et fusils »
: Pleurs au discours du commandant, le départ des 51ème, 251ème et 11ème R.I.T.
15 : Chiffres des unités, où elles vont
: Noircissage des gamelles
: Marches victorieuses, Waterloo et Liège, fausses nouvelles, ignorance de la réalité
: Retour de la foi
16 : « La moitié du régiment tombe d’insolation »
18 : 16 août, construction de tranchées
: 17 août, bruits lointains et angoisses, construction de barricades
19 : Tirs contre avions, 1ères émotions
: Prix d’un repas le 22 août 1914
: Exode belge (vap 22,23)
20 : Espionnite
: Baptême du feu du régiment
23 : Flegme anglais
: Frelons
: « Nos sentinelles voient des uhlans partout et tirent des coups de fusil à chaque instant »
: Pillage de cave et de maison pour ne rien laisser aux Allemands
25 : Trophées (vap 40)
: Bois planté en terre pour signaler une tombe
: Charge à la baïonnette de 800 mètres, « Pas une balle, pas un obus pendant ce trajet »
: Débandade prussienne
: Folle bravoure d’un capitaine (vap 85 un fanatique)
26 : Combat épique d’Urvillers
28 : « La sueur de la veille qui a séché avec la poussière a formé comme de noires cicatrices à chacun »
: Larges rations d’eau de vie distribuées
30 : Soupe renversée
32 : Destruction d’un canon abandonné
33 : Vue d’autobus
37 : Avion se posant près des batteries pour les renseigner
38 : Allemand brûlant 800 de leurs morts debout dos à dos « pour ne pas les laisser sur le terrain après leur fuite »
: « Les Allemands ont empoisonné tous les puits en jetant des bêtes mortes, des entrailles et des détritus de toutes sortes »
39 : Après la bataille de La Marne, maisons pillées, boîtes aux lettres défoncées, animaux dépecés, saleté
40 : Il pille une école et se ravitaille en papier
: Harangue du colonel sur les exactions de l’ennemi
: Million de cartouches allemandes abandonnées
41 : Faim
: Ferment de mutinerie, révolte due à la fatigue et la faim (vap 100)
47 : Brûle des meules de paille pour éclairer la plaine
49 : Drapeaux blancs pièges d’où abattage des allemands qui veulent se rendre
: Echappe à quelques centimètres à un éclat d’obus qui casse son fusil, chance
50 : Brosse d’arme utilisée comme blaireau
: Opium contre la cholérine
: Fausse tranchée
51 : Allemands commandant leurs feux en français
: Se blesse sur une baïonnette de mort allemand
52 : Soldats morts noyés dans un marais
54 : Espionnite, maison dans laquelle a été trouvé un uniforme d’officier allemand, tonneau de vin piégé par un obus
: Missionné pour chercher des égarés, 5 déserteurs fusillés au 254e RI
: Volets décrochés utilisés comme brancards
: Blague à tabac faite dans un sac allemand
: Bombardement surnommé l’angelus
55 : Vue pittoresque des cuisines de La Neuville « On dirait un pays lacustre habité par des indiens »
: Impressionnant combat aérien (victorieux)
: « J’ai abandonné ma toile de tente boche qui m’avait rendu de grands services depuis un mois » et ramasse et garde un revolver allemand
: Maisons pillées et inscription allemande sur une porte « maison pillée par les Français »
61 : Assainissement des lieux, enterrement des chevaux et des vaches, 200 kg de chaux
62 : Tranchée anglaise, bien faite, cuisine hygiénique avec filtration, surnom de cagnas
63 : Tireurs d’élite
: Guerre des mines (Aisne, 23 octobre) ?
: Comment on enterre un cheval dans le no man’s land
64 : Effet de grenade
65 : Machette de tirailleurs
: But de patrouille : Ramener un prisonnier, un casque, une patte d’épaule et reconnaître une nouvelle tranchée allemande (dimensions, contenu)
66 : Soldats agitant des mannequins
: Fume des feuilles de marronniers
67 : Grisé par l’attaque, fusil brûlant
68 : Fiche rouge d’évacuation
: Entend dire que les blessés prisonniers étaient achevés par les allemands
69 : Croit que sa balle dans la tête était une dum-dum
: « … sur toute la ligne [ferroviaire] les femmes françaises sont admirables et nous gâtent »
73 : Où sont les rescapés de Soupir
74 : Victuailles par la population
75 : Electroaimant pour tenter d’extraire la balle
78 : Subit une petit guerre des médecins sur le traitement à lui infliger
81 : Réveillon de 1914, menu
82 : Craint de retourner au front (vap 86 pour les camarades)
85 : Bretons ne parlant pas le français
: Tropine, gouttes dans l’œil et touche des lunettes noires
: Voit une escadre de guerre
: « En ce moment le Dépôt fabrique des pelotons de robusticité, d’enraidis, de convalescents, etc…, c’est-à-dire de quoi arriver à un résultat final : chasser tout le monde dans un bataillon de marche et l’expédier aussitôt formé »
86 : Vue de Brest : « Les rues de Brest sont très bruyantes et remplies d’ivrognes et de mauvaises femmes, c’est un peu écœurant »
87 : Touche 53,10 francs d’indemnité de convalescence
89 : Fraises de Plougastel-Daoulas générant 1 million de revenus
91 : Revoit un ancien blessé de 1914, déformé et vieilli
93 : Mutinerie au Dépôt (vap 100)
: Vaguemestre, il touche une bicyclette Aiglon
95 : Activité du vaguemestre (partie à rapprocher du sergent-vaguemestre Félix Braud)
96 : Signaux optiques
: Maison de Messimy à Pérouges
: Remise des drapeaux des 401ème et 402ème R.I. nouvellement créés
100 : Lutte contre les puces (vap 138)
: « Une infirmière suisse qui se trouvait dans un train de boches a lancé sur le quai une carte avec ces mots : « Salut aux Français, glorieux vaincus de la grande guerre »
101 : Accident de train à la gare de Valbonne, 3 tués et un blessé
: Tribune de Genève germanophile pour voir qualifié « 157ème Bon d’embusqués »
103 : Revient sur la durée de la guerre et rappelle, le 27 août 1915, qu’il avait écrit : « que la guerre ne peut pas durer encore un an car il n’y aurait plus de combattants vivants ». Plus lucide, il y revient page 114 : « Voilà plus de quatorze mois que la guerre dure et nous constatons chacun avec un sentiment mêlé de déception et d’étonnement que, contrairement à ce que nous espérions quelques mois avant, les événements ne laissent nullement prévoir une fin prochaine »
105 : Censure qui « fonctionne dur ; il est interdit d’écrire d’autres détails que ceux concernant la santé ». Fait passer ses lettres directement par un ami. Vaguemestre, armée cycliste de facteurs (vap 139)
: « Je trouve que les femmes ont un air bien gavroche et que la guerre ne les attriste pas toutes »
107 : Sur le sentiment d’être perdu dans un océan d’hommes : « On vit côte à côte sans se connaître »
: Envie les prisonniers : « Quelques prisonniers allemands reviennent par petits paquets et ils ont l’air joyeux d’en être quittes à si bon compte »
109 : Vaguemestre en première ligne : « À mon tour d’être témoin de cet horizon nouveau »
110 : 400 sur 600 lettres retournées avec la mention « disparu » ou « évacué » (vap 113 : « Nous avons rendu aux T. et P. pendant ces deux jours plus de trois mille lettres et environ douze sacs de colis »
111 : Noms « belliqueux » de canons de marine : « Revanche » et « Tonnerre de Brest »
112 : Vision surréaliste d’un cheval mort avec une pancarte Kamarad !
116 : Achète un rasoir pour 6,50 frs
118 : Comme vaguemestre ne veut plus annoncer les morts
119 : Gal, en fait colonel Gratier, très antipathique
121 : Noyé par accident
122 : Doit se raser, sinon 8 jours d’arrêt et suppression de permission : « Il paraît que la victoire dépend de notre coupe de cheveux »
123 : Chambre à gaz
125 : Philosophe
130 : En Alsace, le 6 février 1916 : « Pas un coup de canon, c‘est le pays rêvé pour faire la guerre »
133 : Incident avec des gendarmes au sujet de la lumière
135 : Mauvaise réputation du 111e RI d’Antibes, liée aux méditerranéens (« les gens du midi et les gens du nord ne s’accordent pas très bien ») et au comportement à Verdun (bois de Chippy et Malancourt) (vap 136, 140 et 141)
: Sur la durée de la guerre, Poincaré prédit le 11 avril 1916 « une guerre encore longue avec notre succès final »
136 : Durée de la guerre dans la Gazette des Ardennes, allemands résolus à la poursuivre encore 10 ans !
141 : Punition pour refus d’obéissance : « De mauvaises têtes se voient condamnées à la prison pour refus d’obéissance. L’ensemble est corrompu et, à un rassemblement où le Comt Bénier lit une circulaire qu’il veut faire terminer par le chant de la Marseillaise, ses hommes répondent par un chanson comique »
: Alsaciens qualifiés de boches car portrait du Kaiser, que Mouton a brûlé en partant !
143 : Écrit son courrier sur une borne frontière
: Voit la pierre gravée près de Petit-Croix sur le lieu de la chute de Pégoud
144 : Marchal survolant Berlin et lançant des proclamations
: Théâtre de verdure de Fraize (vap 145)
145 : Homme puni cassé de son grade par un général pour avoir fait monter une femme dans sa voiture pour lui rendre service
148 : Camp d’Arches
149 : « Verdun, c’est le crible géant de notre armée »
153 : Tenue d’attaque composée de « deux musettes garnies de biscuits, de boîtes de singe, de chocolat, de grenades, de pétards, de fusées éclairantes, de balles, deux bidons de deux litres plein de vin, mon fusil, mon tampons à gaz et un browning »
154 : « De là-haut [fort de Vaux] les blessés boches et français descendent en se donnant le bras »
157 : Victuailles souillées immangeables, état sanitaire des hommes
: Bruit du 420 comme un train de marchandises
: Fanion du Sacré-Cœur (vap 170)
158 : Essaye de réveiller… un mort
159 : Tonne à eau bienvenue sur le front
: Flacon de Ricqlès
161 : Bottes de tranchée
162 : Entend des chants allemands de Noël
163 : Cris d’animaux comme signes d’appels
: Méprise nocturne et tirs amis
164 : Allemands en draps blancs
168 : Groupes francs
169 : Tubes explosif allemands anti barbelés type Bangalores
170 : Rend les honneurs devant la maison de Jeanne d’Arc et subterfuge pour ne pas gêner les consciences : « En passant devant la maison de Jeanne d’Arc, notre colonel ayant fait placer le drapeau en face, tout le régiment défile en rendant les honneurs. De sorte que les consciences ne sont pas froissées puisque personne ne peut dire si nous avons présenté les armes au drapeau ou à la sainte »
172 : Vue de Moyenmoutier
173 : Construit des abris sous roche au-dessus de Moyenmoutier (mai-juin 1917)
174 : Chalet Zimm à La Halte
175 : Surréalisme de la guerre dans les Vosges : « C’est incroyable la guerre dans cette région et quand on a vu Verdun on croit rêver »
: Observateur ayant un tableau très détaillé des points dangereux à surveiller
176 : Vue de la guerre des mines à La Chapelotte
177 : Mouvement révolutionnaire dans le régiment, ambiance pacifiante, liste de pétitions, mutins, répression, rébellion avortée « Nous sommes redevenu doux comme des agneaux qu’on mène à la boucherie »
181 : Bataille + orage : « On croirait la fin du monde »
183 : Croup
184 : Mariage
190 : Déclaré inapte à une visite dentaire pour Salonique
192 : Compare la cote 344 (Verdun) à un plateau volcanique
195 : Cinéma de la Citadelle
196 : Soldat gazé en déféquant
: Horreur
: Section de discipline, difficulté du commandement
: Patrouille avec des draps blancs
: Homme à cheval sur son fusil dans un tranchée pleine d’eau
198 : Fonck
201 : Tranchée Clemenceau
202 : Condé, vrai village africain
203 : Arabes paresseux
206 : Aliments et boissons jetés à cause de la souillure de l’Ypérite
: Homme non atteint par les gaz car ivre
216 : Entend des cris de joie allemands à l’annonce des victoires du printemps 1918
217 : Match de foot
226 : 2ème citation qui lui vaut une étoile blanche et 2 jours de plus de convalescence
228 : Croix de guerre dessinée sur une statue au bras cassé à Château-Thierry
230 : Stout
231 : Grippe espagnole
: Humilie en paroles des prisonniers allemands
232 : 11 novembre, (vécu à Deinze en Belgique) joie calme et sage
234 : Famille belge flamande de 21 enfants, qui lui font penser aux mœurs bretonnes
235 : Paperasserie (vap 237, la maudit)
237 : Programme Deschamps pour la démobilisation des classes d’âge
: Homme ivre voulant « tuer un chinois »
: Evoque « trois jeunes filles d’ailleurs sérieuses et qui prennent part à nos discussion philosophiques sur la femme du siècle »
241 : Vue et désillusion sur le Manneken-Pis
: Pyramide de canons à Givet
242 : Longuyon, plaque tournante suite aux ponts coupés sur la Meuse
243 : Se réjouit de ne pas aller en Allemagne
247 : Incidents dus à la boisson (vap 249)

Yann Prouillet, février 2026

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Tyl, Marie (1872-1949)

Journal de guerre Cherbourg 1914 – 1919

1. La témoin

Marie Tyl, née Dupont, appartient à une famille de militaires qui vit en Normandie depuis 1893. En 1914, elle est veuve avec trois enfants, son frère Hervé, officier de marine est mort des fièvres à Alger en 1903, et son mari Thaddée, capitaine d’infanterie coloniale, est mort de maladie à Fort-Lamy en 1906. Monarchiste, patriote et traditionaliste, elle s’intéresse à la politique et réaffirme souvent dans ses écrits sa détestation de la République. Elle élève ses enfants avec d’importantes difficultés matérielles : si elle a gardé la jolie maison « La Villa lointaine », sa pension de veuve grevée par la hausse des prix ne lui permet qu’une pauvreté digne.

2. Le témoignage

Les éditions Les Indes Savantes ont publié le Journal de guerre de Marie Tyl en 2015 (403 pages). L’autrice a tenu son journal à partir de 16 ans en 1888 jusqu’à sa mort en 1949, et Patrick Magnificat a rassemblé, présenté et annoté les passages concernant la Grande Guerre, vécue à Cherbourg.

3. Analyse

Marie Tyl a reçu une éducation très complète, elle lit beaucoup et malgré la guerre a encore son « jour » de visite : son journal est alimenté par les conversations et les nouvelles apportées par ses connaissances, qui sont pour la plupart des femmes ou des veuves d’officiers (Marine et Infanterie Coloniale). Son journal raconte la guerre vécue dans un important port militaire, avec les arrivées de navires, l’analyse de la situation militaire et les soucis matériels au quotidien.

Une vie quotidienne difficile

L’autrice consacre son temps à l’éducation de ses enfants, à la pratique religieuse et aux missions de bienfaisance : elle visite souvent les hôpitaux, distribue des fruits aux blessés, participe à des quêtes de charité, reçoit et rend des visites. Ses faibles revenus de veuve ne suivent pas l’inflation du coût des denrées, surtout à partir de 1916 (p. 168, avec autorisation de citation de l’éditeur) « L’existence devient plus ardue et mes petits revenus plus que réduits. Les impôts sont affreux et la vie suit une progression effrayante. » Elle mentionne des prix vertigineux, des économies forcées sur le charbon ou le pétrole, qu’on a de toute façon du mal à trouver. L’hiver 1917 est très froid (p. 289) « Nous, dans ma chambre où nous nous tenons, nous avons en nous éveillant, 3 degrés (chambre au midi, chauffée jusqu’à 11 h. du soir) et l’après-midi, à grand peine 6 ou 7 degrés (…) le gaz, mal épuré, est si bas qu’il ne chauffe pas. » À ce souci de vie chère s’ajoute ce qu’elle considère comme une injustice, c’est-à-dire le moratoire sur les loyers ; elle a hérité de trois petites maisons ouvrières, divisées en six appartements : un est vide et les 5 autres locataires, chefs de famille, ont tous été mobilisés. Dès le 20 août, elle déplore ce moratoire qui la réduit à sa seule pension, et ces plaintes reviennent à plusieurs reprises. Ses locataires dispensées de loyer ont souvent un emploi (p. 168) : «Elles peuvent se faire 9, 10, 11 fr. et plus par jour et être dispensés de payer leur terme, tandis que moi, ayant à ma charge trois enfants, il me reste, les impôts payés, à peu près 4 fr. 50 par jour. » Elle a lu dans un journal qu’en Allemagne on avait refusé le moratoire des loyers « Mais chez nous, c’était une trop belle occasion de porter atteinte à la propriété. Voilà une injustice spoliatrice d’où résultent de réelles souffrances pour moi. » Son mari est mort « en service et pour le service » dit-elle, mais pas à cette guerre, et elle n’a donc pas de droits particuliers. Sa rancœur alimente son hostilité envers les gouvernants, avec le sentiment d’être marginalisée au profit du « peuple » (p. 343) : « flagornerie à l’électeur-roi ! ».

S’informer

À Cherbourg, dans les familles de militaires, l’inquiétude règne d’abord sur le sort des nombreux disparus dont on reste sans nouvelles après le désastre du corps Colonial à Rossignol le 22 août 1914 (1er RIC de Cherbourg, par exemple). Les rumeurs circulent, on cherche à savoir. Les bruits sont transcrits en fonction de l’espoir qu’ils donnent : ces canards sont d’autant plus acceptés qu’ils correspondent aussi à une vision a priori de la guerre (anecdotes édifiantes et patriotiques, regain de la foi, entrain des pioupious). Ces sources « sûres » sont issues du milieu des officiers, qui relaie lui-même des rumeurs venues « d’en haut-lieu ». En visite à l’hôpital, elle rapporte les descriptions du front que lui font les blessés, et les propos fanfarons lui remontent le moral : pour employer un vocabulaire de l’époque, elle gobe assez les récits « à la rigolade » des loustics hospitalisés, par exemple un soldat (p. 151) qui « emmanchait des récits si drôlement qu’en effet, la guerre présente en semblait le sport le plus passionnant qui fut. »

Marie Tyl lit beaucoup la presse locale et parisienne et son titre favori est sans surprise l’Écho de Paris. Elle n’aime pas le Journal, critiquant (janvier 1915), ses contes qui sont la plupart du temps fort déplaisants et malsains (p 81) « mélangeant l’héroïsme de la guerre à des histoires d’adultères ou de fornication rendues attendrissantes. » Les feuilletons patriotiques du Petit Journal trouvent en revanche grâce à ses yeux (p. 101) : « Le feuilleton «Présent » touche à sa fin et les enfants en soupirent. Je leur en avais permis la lecture et celle-ci les passionnait et les exaltait. (…) Les enfants me prient de proclamer avec eux l’excellence de l’œuvre et je conviens que « Présent » est une œuvre de mérite empoignante et bien menée. (…) Une seule critique : on y oublie un peu trop le Bon Dieu. Ce laïcisme m’afflige et les petits se creusent la tête pour se souvenir si Dieu est totalement oublié dans leur récit préféré… ». L’autrice critique la presse et le bourrage de crâne, mais pas pour les raisons que l’on rencontre le plus souvent (juillet 1915, p.121) « Et puis que sait-on ? Les journaux sont plus vides que jamais. Nous avons l’impression d’attraper de-ci de-là, une bribe de renseignement et, en fait, de ne rien savoir ! Raison stratégique, certes, et aussi, et beaucoup, la volonté de nos dirigeants de noyer dans la grisaille toute beauté généreuse de la guerre trop enivrante pour nos cœurs français. »

Une détestation constante de la République et de ses acteurs

Marie Tyl est très politisée, et ce qui frappe dans ce journal, c’est la rancœur constante envers le pouvoir et les institutions de la République. Cette monarchiste exalte souvent le passé glorieux de l’Ancien Régime, les valeurs religieuses traditionnelles, avec la critique de l’émancipation des femmes, de la marginalisation des mères (p.43 « Et surtout pas trop d’enfants dans la famille !), et bien-sûr elle condamne la laïcité…. Cette détestation récurrente lui apporte une réponse univoque lorsqu’elle s’interroge sur les dysfonctionnements dans la conduite de la guerre: c’est de la faute des institutions, des parlementaires corrompus, des francs-maçons… Ainsi les mentions voient se succéder opinions d’extrême-droite, mais aussi racontars ou diffamations d’adversaires politiques honnis. On peut lister quelques domaines :

– en 1914, haine du pacifisme qui explique les défaites (p. 29)

– les francs-maçons sont responsables de la défaite de Rossignol (p. 40) : « plusieurs chefs qui ne devaient leurs grades qu’au Bloc et à la Maçonnerie, mirent la France à deux doigts de sa perte. »

– anglophobie, spécifique à la Marine (p. 67) « Ces braves Anglais ! On en fait un plat mirifique. » On risque de tomber « de la vassalité des Ya à celle des Yes ! »

– religion : hostilité à la séparation, heureusement la guerre change les mentalités (p. 77) ; «Un soldat, revenu blessé et jadis socialiste convaincu, disait à l’abbé Leclère : « il ne faut pas qu’ils viennent nous raconter leurs blagues anticléricales, ça ne prendrait plus. On change quand on a été là-bas. Dans nos tranchées, le dimanche, il y a des fois où on disait le chapelet presque toute la journée. », et elle dénonce en février 1917 (p. 303) : « Les pertes des meilleurs des Français sont lourdes : au moins deux mille prêtres tués déjà, tandis que la plupart des sans Dieu reste si sagement et si prudemment à l’abri. »

– hostilité au Midi, qui est aussi politique (p. 191). En visite à l’hôpital, elle relaie des propos hostiles de blessés convalescents qui tapent sur le Midi :

« « Tout le monde fait son devoir là-bas, excepté les ceusses du midi. »

Approbation de tous, retour sur les fautes passées : le 15e corps, le 17ème. Et puis, leurs officiers ne valent pas mieux, etc. (…) Voilà le Midi politicard ! Pauvre Midi, car il y a du bon. Madame Dujarric de la Rivière me disait que le régiment de Cahors était un des meilleurs et que les Cadurciens étaient navrés d’être englobés dans le mépris que le Midi s’est attiré. »

– calomnie des individus

On retrouvera ici sans surprise Joseph Caillaux (p. 21) « Il est absolument reconnu maintenant qu’il a touché de très nombreux millions pour la Cession du Congo et qu’il était l’homme-lige de Guillaume II. » L’amiral Louis Jaurès en prend pour son grade, il est surnommé le « Bolchevick » en septembre 1918 (p. 365), et est présenté comme un esprit dérangé, ne devant son poste qu’à son frère. Sarrail le républicain n’est pas épargné (p. 276) « Salonique est le dépotoir de l’Europe et de l’Asie (…) Sarrail, une canaille intelligente, arrive encore par le fait qu’il est canaille à gouverner sa barque dans ces eaux nauséabondes. » Le Garibaldi bashing (p. 87) est plus original (février 1915) mais tout aussi haineux « Les Garibaldi, s’écria Madame Lucas-Liais, mais on en a honte. En 70, on en rougissait : pas un honnête homme ne pouvait y songer sans dégoût.»

Le journal n’est-il qu’un défouloir personnel, ou ces détestations (que l’on trouve aussi chez Anne-Marie Platel par exemple, mais à un degré bien moindre) sont-elles formulées publiquement ?  Il semble que ces propos sont partagés dans ses cercles féminins, et alimentés en nouvelles par des officiers de passage. Fort logiquement, notre diariste n’apprécie pas non plus le Feu d’Henri Barbusse (mai 1917, p. 331) : « Pourquoi te bats-tu ? » demande, paraît-il, ce mauvais livre « Le Feu » de ce Barbusse que n’a pas eu honte de couronner l’Académie Goncourt. Plus tard, il rend intéressant et pitoyable, et plus que cela, le soldat qui abandonne son poste. Madame de Pontaumont dit qu’il se lit énormément au front, étant bien écrit, bien fabriqué, mais comme sont fabriqués les portraits et les descriptions qui ne montrent que le laid, le mauvais, l’affligeant, et que l’effet est très nocif. »

Finalement, Marie Tyl produit-elle un bon témoignage ? Non, si on considère qu’elle ne reprend que les bruits et les rumeurs qui confirment ses haines préalables, et que son biais d’analyse univoque, tourné vers un passé mythifié, la France d’Ancien Régime, ne lui permet pas de comprendre la guerre de la majorité de ses contemporains. Non encore, car sa complaisance dans la détestation finit par décrédibiliser son jugement, même si par ailleurs elle mène une vie digne. Et pourtant oui, c’est un bon témoignage, si on considère que ces écrits sont représentatifs du milieu très conservateur des officiers de la Marine : ce groupe a longtemps formé la partie de l’Armée la plus hostile aux nouvelles institutions. Certes, à l’échelle du pays, cette sensibilité d’extrême droite monarchiste est très minoritaire, mais son influence sur la société, via L’Action française, est loin d’être négligeable. En outre, malgré son antiparlementarisme, quelques-uns de ses candidats furent élus à la Chambre des députés, parfois sur des listes de coalition hétéroclite du Bloc National, vainqueur des élections de 1919.

Vincent Suard février 2026

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Arrouy, Éloi (1895 – 1968)

Journal de guerre 1914 – 1918

Miquèl Ruquet

1. Le témoin

Éloi Arrouy est né dans une famille d’agriculteurs à Fréchède (Hautes-Pyrénées). Classe 15, il est incorporé en décembre 1914 puis versé au 401e RI. Il arrive au front en septembre 1915, et combat, essentiellement en Champagne, à Verdun, au Chemin des Dames, en Flandre avec les Anglais à l’été 1917, puis pour contrer les offensives allemandes de 1918 : Somme (mars), Flandre (avril), puis dans l’Aisne et la Marne (mai 1918) ; il participe enfin aux combats de reconquête de la fin de l’été 1918. Après la guerre, il est ajusteur aux usines Hispano-Suiza de Séméac (Tarbes).

2. Le témoignage

Miquèl Ruquet a publié le « Journal de guerre d’Éloi Arrouy 1914 – 1918 » en 2016 aux Éditions Trabucaire (201 pages). C’est lors d’une conférence en Cerdagne sur les insoumis de la Grande Guerre qu’une famille lui a fait connaître ce document. Le transcripteur n’a modifié que l’orthographe, tout en cherchant à garder le plus possible le style du témoin. Il a accompagné le texte original de têtes de chapitres pour contextualiser les combats, avec des extraits du J.M.O. du 401e RI. Éloi Arrouy a quitté l’école à douze ans, mais il a le goût de l’écriture ; au front, le jeune soldat tient un journal qu’il rédige en cachette, seuls quelques camarades sont au courant. Il a retranscrit les carnets une première fois, puis a réalisé une nouvelle version « à peu près lisible » une fois arrivé à l’âge de la retraite. Sa fille Gabrielle signale en préface qu’il évoquait très souvent sa guerre, en famille ou avec des amis.

3. Analyse

Champagne 1915, Alsace et Verdun 1916

Éloi Arrouy découvre le front au milieu de l’offensive de Champagne (29-30 septembre 1915), mais sans effectuer d’attaque. Il est ensuite positionné en Alsace, où il devient ordonnance de son lieutenant. Il l’accompagne à un cours de grenadiers, et fait à cette occasion des conquêtes féminines. Il rejoint la bataille de Verdun assez tard, et s’estime favorisé comme ordonnance: «j’ai coupé à beaucoup de travaux et de corvées, la planque sert toujours.» Il refuse de monter en renfort avec la 11e cie (p. 49) « je n’y connais personne, c’est tout des gars du nord » et rejoint la 6e, vers Vaux-Chapitre, en novembre 1916. En décembre, le 401 est à l’arrière en manœuvres de division et il évoque (p. 51) des virées à Bar le Duc dans des « maisons dites hospitalières », avec parfois des démêlés avec les gendarmes. Son unité participe à l’attaque du 15 décembre 1916, et le récit du combat est de bonne qualité (p. 53, avec autorisation de citation) : «Ils [les Allemands] font camarades, ou résistent. La plus forte résistance se trouve aux abris de Lorient, nous eûmes bien du mal à en venir à bout, celui qui était pris les armes à la main était tué sans pitié. J’ai vu là un boche tirer sans relâche malgré qu’il soit entouré des soldats français qui lui sautaient dessus ; il a été criblé de balles et de coups de baïonnettes. » Ils font à cette occasion un grand nombre de prisonniers.

Verdun, Chemin des Dames 1917

Il retourne en ligne dans le secteur de Bezonvaux, le froid est terrible, et il essaie d’avoir les pieds gelés, mais il n’y réussit pas (p. 62) « Pas de chance, le major me dit que ce n’était rien et que je l’avais fait exprès (de cela il avait raison*) – avec note : *occitanisme « d’aquo avia rason » – . Remonté en ligne, il est cette fois évacué avec 40° de fièvre; à son retour, il dit avoir gardé à son domicile ou « liquidé au cours du voyage » les effets neufs qu’on lui avait donné à l’hôpital. De même au dépôt d’isolés de Saint-Dizier (p. 67) : « Une fois habillés, à quelques-uns, nous trouvons une porte de sortie et nous voilà dans la ville. Tant que l’on a eu de l’argent, cela a marché ; nous vendions ou échangions pour faire la bringue, mais le 26 [février], plus d’argent ; il faut rentrer. On dut nous rhabiller et équiper, sans compter une belle engueulade avec de belles promesses de punition. » 

Le 10 avril 1917, désigné pour un stage de fusil-mitrailleur, il évite l’offensive du 16 avril, et rejoint ses camarades le 1er mai au tunnel de Vendresse. Le secteur est malsain, et il décrit la dure attaque du 5 mai à Vauclair, « la journée fut une des plus terribles que j’ai vue durant la guerre » (p. 77). La 6e cie atteint ses objectifs mais a fondu, et l’ordre de leur capitaine les révolte: ils ont interdiction de ramener les blessés, pour tenir prioritairement la position (p. 79) « c’est une honte et nous nous en souviendrons ».

Bataille de Flandre 1917

Le 401e est transférés en Belgique, et jusqu’au début de 1918 la 133e DI alterne entraînement (plage de Coxyde) et engagements aux côté de l’offensive anglaise de Passchendaele, dans un secteur noyé, risquant l’enlisement et la noyade en tombant des passerelles (Bixchoote). En dehors des combats très durs, il décrit des blagues idiotes dont il est semble-t-il coutumier, et que l’on retrouve souvent dans les récits de jeunes soldats comme Gaston Lefebvre par exemple (p. 86, à Coxyde) : « En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, il avait le plat sur la tête et de m’échapper dans la mer, derrière moi le copain et courir dans l’eau, les gendarmes qui criaient « venez ici » et finalement je fus rejoint derrière les dunes par les copains, j’encaissai une rouste et je dus me débrouiller auprès du chef cuistot pour avoir à manger pour l’escouade. Pourquoi aussi m’a t-il dit « chiche ? » Il fait une bonne description de bringue dans un café, sans assez d’argent, avec (p. 90) « des gâteaux avalés « à la Charlot », on en payait bien quelques-uns…». Lors de l’attaque d’octobre 1917, il vient d’avoir 22 ans, il évoque les fusils qui ne sont que des blocs de boue, et la mort du capitaine qui les avait empêché de ramener des blessés au Chemin des Dames : il indique que cet officier n’est pas regretté (p. 105) « il n’a eu que ce qu’il a mérité et c’est d’ailleurs ce qui fera dire à un copain quand on lui appris la mort du capitaine : « tant mieux, il ne nous fera plus chier ». Cela prouve dans quelle estime il était tenu par ses soldats. »

En défense successive lors des 4 offensives allemandes de 1918

Son unité est transférée en urgence dans la Somme à la fin mars 1918 pour aider les Anglais enfoncés, il évoque l’absence d’artillerie et de front tangible, la pitié pour les civils qui fuient avec en même temps le pillage systématique effectué par les soldats de tous bords (p. 116) « dans les premières maisons de Mézières, plus ou moins de lumière ; dans les caves, des soldats sont couchés, ivres, le pinard coule, les chambres, les meubles, tout est pillé : on dirait que l’ennemi est passé par là. Dire que c’est des Français qui font cela, c’est une honte. » Une scène curieuse a lieu alors qu’agent de liaison, il accompagne son lieutenant chez le colonel très en colère – enjolivement lors de la reprise de la transcription ? – : « il y a un peu de discussion ; à quel sujet, je ne le sais ? Toujours est-il que le colonel Bornèque fait mine de vouloir lui brûler la cervelle ; tout doucement je glisse mon mousqueton sous le bras et attention si jamais il a le malheur de tirer. Heureusement il ne tire pas et tous les deux, nous repartons ; le lieutenant est très pâle et il me dit que nous devons contre-attaquer. » Sans munitions, ils finissent par se replier après des combats très durs. Après relève le 2 avril et un peu de repos, les voilà embarqués en urgence pour les Flandres, mais ce ne sont pas eux qui prennent le choc le plus violent au Mont Kemmel ; la description insiste sur le pillage des maisons par les Anglais et les Français (p. 133, 17 avril 1918) « On en était arrivé à n’avoir plus de cœur. » Il évoque aussi l’attitude des plus jeunes de la classe 18 lors de leur dernier engagement avant relève (p. 136) : « On leur avait enseigné la haine des Allemands et de massacrer les boches qui se rendaient en nombre. Les boches se voyant foutus pour foutus se ruèrent à nouveau sur leurs armes et réussirent même à cerner certain contingent qu’ils exterminèrent à leur tour. Depuis ce jour, les jeunes de la classe 18 furent refroidis et ne voulaient plus rien savoir, pauvres gosses, car pour nous, ils l’étaient (…) Pour ma part, je n’ai jamais tiré sur un ennemi qui a levé les bras. » Lors de l’offensive allemande sur la Marne, le 401 est à nouveau en ligne, mais est trop éprouvé pour contre attaquer. Tenant des tranchées dans l’Oise lors de la 4e attaque allemande (Montdidier), ils fournissent en juillet des patrouilles, et notre soldat évoque des préparatifs de coup de main (p. 145) : « nous buvons tant qu’il y a de l’argent. Pourquoi le garderions-nous ? Nous devons crever ce soir dans les fils de fer barbelés. Et tandis que nous buvons, il vient au village de Coivrel un pauvre homme avec sa fille assez jolie et comme nous n’avons pas soif, à quatre, on projette de prendre la fille et d’enfermer le vieux ; hélas, un sous-officier nous a plus ou moins entendus ; il avertit le pauvre homme qui tout de suite prend le large, sans finir la visite de sa maison ; (…) quant à nous, nous avons eu droit à un savon par le sous-officier, mais cela n’alla pas plus loin. » En août et en septembre, E. Arrouy produit le récit intéressant du combat de poursuite, avec une progression heurtée et coûteuse, à cause des mitrailleuses allemandes très mobiles et de l’utilisation systématique des obus à gaz. En octobre, il participe aux combats dans les faubourgs de Saint-Quentin, sa fonction d’agent de liaison lui permettant de bien saisir les enjeux tactiques du combat à l’échelle du bataillon. Il évoque les prisonniers qu’ils font à Saint-Quentin le 5 octobre (p. 173) : «On les malmène un peu avant de les envoyer en arrière mais c’est drôle, aucun ne veut être Prussien. » (…) Et encore on sort des prisonniers les mains en l’air, Alsacien, Polonais, Autrichien, il y en a même un qui sort son chapelet : « Tu peux l’implorer ton bon Dieu et attrape celui-là. » En permission à la fin octobre, E. Éloi rejoint pour vivre l’Armistice puis après un long positionnement dans le département du Nord, il est démobilisé en septembre 1919.

Il y a donc plusieurs domaines d’intérêt dans ce témoignage de qualité, on peut évoquer par exemple :

– un soldat du rang qui dit sa vérité et son ressenti de la guerre, en cachant ses notes, et en prenant des précautions lorsqu’il les ramène chez lui ;

– mais aussi un texte retranscrit deux fois, dans lequel on sent apparaître des préoccupations mémorielles contemporaines ;

– les opérations d’un régiment « 400 » peu épargné, formé surtout de jeunes, une unité de choc ressemblant en ce sens à un BCP d’active ou à un régiment colonial ;

– l’habitus d’un soldat classe 15, avec une Grande Guerre vécue plutôt de 1916 à 1918, avec le comportement bien spécifique d’un « jeune », c’est-à-dire ici bon soldat en ligne, mais turbulent et farceur, voleur à l’occasion, pouvant être violent avec l’ennemi, etc…, mais qui acquiert une telle expérience du front qu’il devient à son tour en 1918 un véritable ancien pour ceux de la classe 18.

Vincent Suard, février 2026

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Lemoine Armand et douze autres institutrices et instituteurs meusiens

Témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918

Pascale Verdier

1. Les témoins

Armand Lemoine, instituteur à Avioth (Meuse), a répondu comme vingt-huit autres collègues à une requête de l’Inspecteur d’Académie de la Meuse, le priant de lui adresser (février 1919) un « mémoire retraçant, avec tous les détails que vous jugerez utiles, votre existence pendant l’occupation allemande. » On trouve dans ces réponses presque autant d’hommes que de femmes, mais ces instituteurs sont en moyenne plus âgés que les institutrices, car les plus jeunes ont été mobilisés.

2. Le témoignage

Pascale Verdier a publié en 1997 « Les instituteurs meusiens, témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918 », un livre édité par les archives départementales de la Meuse (198 pages). L’ouvrage met en valeur l’article 14 de la cote 27 T conservé aux AD 55, qui contient les réponses à la demande de témoignage de l’Inspecteur d’Académie. Jacques Mourier, alors directeur des Archives, avait retenu treize rapports, avec un critère essentiellement géographique, c’est-à-dire des mémoires issus de villages représentatifs de l’ensemble de la Meuse occupée. Pascale Verdier présente dans une longue introduction (p. 7 à 51) la source, le contexte local et les éléments historiques que l’on peut extraire de l’enquête. Les treize rapports, de taille inégale, sont reproduis ensuite intégralement (p. 53 à 180).

3. Analyse

Ces enseignantes et enseignants des écoles primaires ont été amenés par leurs fonctions à bien connaître la vie de leur commune pendant l’occupation ; familiers de l’écrit, ils ont une bonne capacité à formuler des réponses structurées, et certains sont restés secrétaires de mairie pendant la guerre. Les textes évoquent les débuts de la guerre, l’arrivée des Allemands, puis le quotidien du village occupé. Le travail forcé, les réquisitions et la pénurie alimentaire, avec la souffrance physique et morale qui en découle, sont des passages obligés des récits. La source présente l’inconvénient spécifique, pas assez souligné lorsqu’on s’intéresse à ce type de documents, d’être très influencée par la nature hiérarchique des relations entre les instituteurs et leur supérieur. L’Inspecteur d’Académie est un individu lointain, puissant, et la soumission est la règle. Il faut ainsi lire entre les lignes, pour évaluer la valeur factuelle et un éventuel degré de minoration ou d’exagération. Les enseignants gardent évidemment une part de liberté, et le ton adopté dans les treize rédactions est assez variable : il va d’un style plaintif et larmoyant à une écriture stoïcienne et détachée, en passant par des rapports techniques centrés sur un bilan strictement professionnel. La souffrance est ce qui réunit tous les témoignages, mais Pascale Verdier souligne aussi que cette approche des occupés est rapportée « dans un style imagé qui en fait tout le charme … »

On peut proposer trois thèmes pour illustrer ces rapports ;

Violences à l’arrivée des Allemands

L’arrivée des uhlans dans les villages se fait dans le cadre du combat, les derniers Français viennent de partir et les mesures de terreur évoquées sont à comprendre dans ce cadre. Pour les Allemands, il faut sécuriser rapidement et brutalement les arrières : otages, regroupement de la population, jeunes gens immédiatement emprisonnés, obsession de l’espionnage…. En général, le degré de dureté dépend de la proximité du front et de la personnalité de l’officier chef de la Kommandantur du village. Le maréchal-ferrant de Butgnéville s’était rebellé lors de la confiscation des armes, il fut abattu et sa maison incendiée. À Herbeuville (p. 121), la population du village fut enfermée pendant une semaine dans l’église. Les hommes en âge de travailler ayant été conduit à Hannonville, le reste de la population fut emmenée dans un camp à en Bavière (19 octobre 1914). Ces femmes, enfants et vieillards furent ensuite rapatriés via la Suisse en février 1915. À Gouraincourt (p. 113) tous les hommes furent emmenés en novembre 1914 dans un périple qui finit par les installer à Bellefontaine en Belgique.

Les relations entre l’occupant et les civils semblent s’apaiser dans un second temps (Butgnéville, Emile Dion, p. 92) : «Après la période de terreur qui dura plusieurs mois au début de la guerre, les soldats étaient assez convenables. (…) Il souligne que les Allemands sont choqués d’être présentés comme des barbares (toujours à Butgnéville) : « Lorsqu’ils étaient convenablement ravitaillés, dans les premières années d’invasion, ils donnaient volontiers du pain, du tabac, des cigares aux civils ; j’en ai vu offrir aux enfants des friandises qui venaient d’Allemagne, aussi disaient-ils : « Soldats allemands, pas barbares ! » Combien de fois se sont-ils défendus d’être barbares ». Mademoiselle Magny, de Mouzay, évoque aussi ce thème (elle maîtrise l’allemand, p. 163) « Lorsque des officiers rendaient un service à l’école, et qu’elle les en remerciait,  ils répondaient invariablement : « Voilà, Mademoiselle, ce que savent faire les Boches » ou bien « Vous voyez que nous ne sommes pas tout à fait des barbares. » »

Le difficile quotidien de l’occupation

On peut citer :

* la faim, le froid, la hausse des prix, les pénuries, la paupérisation (absence de traitement)

* les réquisitions constantes, les perquisitions

* l’arbitraire : la plupart des plaintes devant des injustices manifestes se heurtent au « C’est la guerre » de l’interlocuteur allemand.

* les otages, le travail forcé, la déportation du travail

* la privation de liberté, l’interdiction de circuler, de rendre visite au village voisin.

* les bombes et obus français, puis américains, suivant la période et la distance du front.

* le manque de nouvelles des proches de l’autre côté du front, ou déportés à l’intérieur.

* enfin globalement le tourment moral que constitue l’ensemble de toutes ces épreuves sans qu’on puisse en envisager la fin.

On peut exemplifier avec le thème de la promiscuité avec les soldats hébergés et du danger des rôdeurs la nuit (Denise Valentin, Baâlon, p. 68) : « Les soldats reviennent des tranchées, on les aiguillonne à chaque retour, avec un tonneau de bière qu’ils vident en mangeant des tartines, au son d’une musique discordante (un vrai tam-tam des nègres) et des chants et des hourras prolongés. (…) Quand ils sont endormis, les ivrognes, notre journée n’est pas encore finie à nous [elle vit avec sa sœur]. Il faut maintenant compter avec les rôdeurs de nuit qui attendent l’heure favorable pour faire leur tour. Les voilà qui arrivent à la porte, à la fenêtre, leur lampe électrique éclaire notre chambre de leurs projections. Je tremble comme une feuille. Dans la nuit noire résonnent les sourds coups de marteau qui cherchent à démastiquer nos carreaux, vite je donne l’alarme dans la maison. Il y en a heureusement dans la quantité qui sont prêts à nous protéger. »

Dans le domaine des violences sexuelles, seule une tentative de viol est signalée par Armand Lemoine, elle est commise sur sa femme par un territorial alcoolique, un trésorier-comptable hébergé qui essaie aussi de l’étrangler lorsqu’il la défend (p. 57). Le commandant de place réveillé envoie deux sentinelles qui s’installent dans la maison, devant la porte et la fenêtre du fautif, dont on ignore le sort ultérieur. Mais on peut aussi se demander si les institutrices aborderaient librement ce thème avec leur supérieur.

En fait le seul élément réellement positif cité est la qualité des soins apportés par les médecins militaires allemands aux malades civils, mais ces mentions ne concernent pas le début de la guerre. Lors de la déportation à Amberg en Bavière, l’élève-maîtresse Jeanne Paquel déplore qu’au camp, malgré les hospitalisations possibles (p. 127), « Beaucoup de personnes moururent faute de soins. Les enfants, par le froid rigoureux de l’hiver, contractèrent des pneumonies qui les emportaient en quelques jours. » Lors d’évacuations de villageois trop proches du front (1915), ou des civils lors de l’avancée des Américains et des Français (1918), les différents témoignages soulignent le bon accueil des Belges.

Le fonctionnement de l’école

Les situations sont très variées : si presque toutes les écoles ont été pillées au début de la guerre, c’est avec des dégâts variables ; les locaux ont souvent été réquisitionnés, il n’y a plus de matériel, et l’autorité militaire s’oppose à la réouverture ; dans d’autres au contraire le commandant de place encourage la reprise rapide des cours, quitte à trouver des locaux improvisés. Les blocages allemands semblent liés à la volonté d’éviter que trop d’enfants, notamment ceux qui n’habitent pas le bourg, se déplacent librement dans la campagne.

Armand Lemoine résume bien la situation générale en évoquant la réquisition définitive de l’école en octobre 1916 (p. 59) « Pour ne pas laisser les enfants sans instruction, je fis classe dans la salle qui servait à distribuer le ravitaillement américain. (…) Continuellement dérangés dans leurs études pour aller travailler aux champs [glanage, cueillette], ces enfants ont beaucoup perdu comme instruction et éducation. En compagnie de tous les ouvriers du village, ils entendaient journellement et voyaient ce qu’ils ne devaient pas voir ni entendre, et ils ont rapporté en classe des habitudes d’indiscipline, de paresse et d’impolitesse. ». Mademoiselle Lepezel, de Bouligny, signale en hiver des fermetures de l’école en raison du froid, et précise qu’à l’été 1918, avec la faim, « mes élèves et moi sommes incapables de tout travail sérieux. Notre cerveau est vide. Je ne puis former de cercles pour les leçons car ces pauvres enfants ne tiennent pas debout. » Ces enseignants font donc des constats de carence pédagogique, ce qui n’est pas le cas d’Eugène Gœuriot, instituteur à Lachaussée (p. 150) : « Les enfants ont fait preuve d’assiduité et d’application. Le travail en classe a laissé rarement à désirer et a produit des résultats satisfaisants. Les grands élèves surtout se sont montrés laborieux, très laborieux même. » Madame Macquart, de Dun-sur-Meuse, évoque l’enseignement de l’allemand (p. 103) « Sur la demande des parents, je l’appris un peu. Je considérais cet enseignement nécessaire pour le moment : les enfants pourraient ainsi aider leurs parents à comprendre les soldats qui venaient chez eux, soit pour faire laver leur linge ou pour le faire raccommoder. (…) Les enfants, sortis de l’école, constamment avec les soldats, parlaient la plupart en 1918 très couramment l’allemand, leur prononciation était meilleure que celle des grandes personnes.» Cette institutrice signale avoir été en conflit avec le maire de Dun et son adjoint qui souhaitaient qu’elle enseigne en plus le catéchisme, et qu’elle fasse dire les prières : « Tous deux voulaient profiter que je n’étais qu’une femme sans appui, sans défense ; je sus leur montrer en maintes circonstances que je savais être ferme. » (…) (p. 105) « C’était la guerre, il est vrai, mais ce n’était pas une raison pour retourner ½ siècle en arrière. »

Souvent, les personnels restent sans traitement. On connait l’arrangement trouvé pour Mademoiselle Magny, qui se fait aider par sa sœur à Mouzay en juin 1916 (p. 161) « C’est alors que le commandant nous offrit de nous payer comme employées de la Commandature, à raison de 0,75 fr par jour. » J’acceptai pour ma sœur mais refusai pour moi. Le Commandant, vexé, me força à accepter. » À Dun le maire refuse d’aider financièrement l’institutrice (p. 106) « Les parents d’eux-mêmes vinrent me trouver et insistèrent pour me payer (…) [puis après résistance] je me décidai à demander 1 sou par jour par élève, de manière à ne pas gagner plus que les personnes qui étaient obligées de travailler. [de 1 à 2 fr.] Je n’obligeai personne, neuf ne payèrent jamais. ».

Des soldats allemands, enseignants dans le civil, passaient souvent dans la classe de Mademoiselle Magny, et celle-ci signale avoir eu avec eux des discussions intéressantes (p. 162). Ils reconnurent en général, dit-elle, la supériorité de « nos livres sur les leurs, surtout en ce qui concerne les illustrations. » Leur critique récurrente était l’omniprésence de l’idée de guerre dans les manuels français, « Un jour un Commandant d’active prit dans une Histoire une gravure représentant une bataille et me dit sans autre commentaire : « Voilà ce que vous ne trouverez pas chez nous. »

Vincent Suard, février 2026

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Cailleau Jean (1882-1956) – Cailleau Pauline (1884-1963)

Cailleau Jean (1882-1956) – Cailleau Pauline (1884-1963)

« Puis crac ! C’est la guerre »

Alain Jacobzone – Louis Thareaut

1. Les témoins

En 1906 Jean Cailleau a épousé Pauline Chenois, et en 1914 ils ont trois enfants de 7, 5 et 2 ans. La famille habite Denée (Maine-et-Loire), et Jean travaille comme menuisier, le couple complétant ses revenus en tenant un café. Mobilisé dans l’artillerie au 3e Régiment d’artillerie lourde, il sert d’abord à l’échelon dans la Somme, en Artois, puis en Champagne. Passé au service d’une pièce, il combat dans l’Aisne, puis en 1918, avec le 111e RAL, dans les batailles de résistance à l’offensive allemande. Après les combats de reconquête de l’été, l’Armistice le trouve dans les Ardennes. Son âge et ses trois enfants lui permettent d’être démobilisé dès janvier 1919.

2. Le témoignage

Alain Jacobzone et Louis Thareaut ont publié en 2018 « Puis crac ! C’est la guerre », Échange épistolaire d’un couple Angevin durant la Première Guerre mondiale (Éditions du Petit Pavé, 312 pages). Louis Thareaut, petit-fils du couple Cailleau, a d’abord transcrit les 1542 lettres conservées, et des exemplaires des six volumes obtenus ont été distribués à la famille après 2000. Ce premier corpus, base de travail pour Puis crac ! C’est la guerre, contenait toutes les lettres quasi-quotidiennes des deux époux, car Jean Cailleau répondait au verso des envois de sa femme. Il existe aussi un carnet de guerre pour Jean, interrompu en 1915. Alain Jacobzone, un historien qui a bien étudié la Grande Guerre à l’échelon régional (« En Anjou, loin du front », 1988, réédité en 2015), a rédigé, en s’appuyant sur de nombreux extraits, une analyse thématique qui occupe l’essentiel du livre (p. 31 à 286). L. Thareaut le précède dans une présentation des sources et de ses grands-parents (p. 11 à 31), puis à la fin du volume (p. 287 à 297) évoque la vie de sa famille après 1918.

3. Analyse

Puis crac ! C’est la guerre n’est pas la publication des lettres des époux Cailleau, mais une mise en contexte et une analyse de leur correspondance, c’est à dire surtout une explication de la guerre qu’ils ont vécue. L’avertissement précise que l’édition des 1500 lettres était inenvisageable (p. 32), mais que le travail d’analyse repose rigoureusement sur ces documents: « le seul chapitre consacré au couple comporte 263 citations de quelques mots à plusieurs lignes et l’ensemble de l’ouvrage doit en comporter un bon millier. » Ce choix oriente donc plus le livre vers un travail d’historien, sur la guerre des époux Cailleau à travers leur correspondance, que vers une publication de source, c’est un choix assumé qui (p. 32) « pourrait gêner ceux qui ont le culte du document au point d’en faire un sanctuaire inviolable. » Appartenant effectivement plutôt à ce groupe (mais sans fanatisme), je regrette un peu ce sur-découpage en centaines de citations, qui empêche de se faire une vue d’ensemble par soi-même, mais le travail d’analyse est de bonne qualité, et le choix d’intituler les sous-parties avec des extraits significatifs (par exemple : chapitre IV. 4) « Tu dois trouver ça bien de ne plus m’entendre rouspéter…») ramène en permanence au texte et les propos des témoins sont replacés dans leurs contextes événementiels, économiques et familiaux, ce qui permet de déboucher sur une étude des mentalités ou de l’intime.

Une première partie présente les caractéristiques de la correspondance (p. 39 à 61), avec cette obligation quotidienne que les époux s’imposent. Le temps de cheminement est en moyenne de 4 ou 5 jours, et les lettres de Pauline sont plus longues que celles de son mari (A.J., p. 46) « elle semble s’imposer la norme exigeante de 4 pages quotidiennes qu’elle avoue parfois peiner à tenir. » L’analyse se poursuit en présentant la lettre-type de l’une ou de l’autre, avec l’ordre et les sujets abordés. Jean tient aussi un journal, mais il y renonce en mai 1915, car (A.J., p. 64) « il explique qu’il fait double-usage avec ses lettres qui relatent l’ensemble de sa vie de combattant. »

Le chapitre 2, intitulé Cailleau soldat, évoque la vie quotidienne, les conditions climatiques, l’alimentation et les événements du front. Alain Jacobzone parle d’un bilan décevant pour ce qu’on peut apprendre précisément du combat, notre artilleur ne disant par exemple presque rien de son arme, l’artillerie lourde. Il est un peu plus précis sur les opérations à l’été 1918, lorsque reprend la guerre de mouvement. Par ailleurs Jean atténue la description de la violence des combats, sans toutefois la faire disparaître complétement (classiques procédés d’euphémisation p.79). La partie la plus intéressante concerne l’évolution de l’engagement patriotique de Jean, avec un virage en 1915, que l’on peut caractériser avec cet extrait (p. 101, octobre 1915, avec autorisation de citation) : « Pour moi, je t’assure ma petite Pauline, que mes idées ont rudement changé au point de vue patriotisme. Au début j’aurais vraiment fait des actes de bravoure volontaires pour la patrie j’aurais donné ma vie. Aujourd’hui, après tout ce qu’on a vu et tout ce que l’on voit, je peux t’assurer que lorsque j’exposerai ma vie, c’est que j’y serai forcé. » Dès juillet 1915, il signale dans une lettre: « Si tu savais comme tout le monde en a assez», et ces moments d’exaspération reviennent régulièrement, en s’accentuant en 1917 (p. 103) « ce que je souhaite ardemment, c’est que tous les partisans de la guerre crèvent le plus tôt possible. » En sélectionnant un certain nombre de ces extraits, A. Jacobzone parle d’une forme de révolte de basse intensité (p. 106), constituée par exemple par la critique permanente des gradés et des officiers, ou des stratégies d’évitement : essayer de rester à l’échelon, moins exposé, écrire à son député pour obtenir un poste à l’arrière… Pauline relaie ces démarches, écrivant aussi au député, ou essayant sans succès l’intervention d’une relation familiale pour le faire muter à Lorient. À la fin du conflit, si le patriotisme, certes déclinant, reste un des moteurs de la résistance, c’est surtout l’attachement à la famille qui fait tenir Jean, et pas les grandes causes (p. 113, janvier 1918) : « On parle de plus en plus de paix. Mais la grande question c’est l’Alsace-Lorraine. Mon vœu le plus cher c’est que ceux qui la veulent viennent la chercher. »

Le chapitre 3, intitulé L’autre front de Pauline,donne une série d’éclairages sur la guerre vécue au bourg. Pauline s’intéresse aux opérations, essaie de jauger le danger pour son mari, croise les informations d’après le récit des permissionnaires. On constate ici aussi que l’année 1915 voit une baisse du moral ; elle avait décrit en novembre 1914 (p. 151) la scène affreuse de la douleur d’une mère à l’annonce du décès de son fils, et on peut citer le long extrait dont A. Jacobzone souligne la qualité d’évocation : (février 1915, p. 165) « Tu vois bien mon petit Jean que nous ne pouvons être gaies. Vous, ce n’est pas tout à fait la même chose, vous côtoyez la mort, vous voyez même tomber ces braves, et dans l’élan de votre patriotisme vous vous dites : « cette mort est belle », et vous passez en saluant leur dépouille. Vous vous riez des balles, vous narguez les obus, mais vous n’avez pas vu les figures pâles de ceux qui vous attendent quand un décès arrive, vous n’avez pas entendu ce bruit qui circule, ce bruit qui fait du mal, plus que vous ne pouvez le croire : « il y en a encore un ! »… Vous ne voyez pas comme je l’ai vu plusieurs fois hélas, la grande douleur, l’effroyable sensation de vide de ceux qui restent. Non mon petit Jean, nous ne pouvons être gaies, courageuses oui, vaillantes jusqu’au bout, mais c’est tout, nous les femmes, ce que nous pouvons vous promettre. » Sur le plan matériel, les lettres indiquent une fatigue physique et morale, liée au travail harassant – (p. 168) «Je ne m’assoie guère plus d’une heure par jour » – , et à la baisse des revenus malgré l’allocation : la menuiserie est arrêtée et le café marche mal ; Pauline redoute la misère, échafaude sans succès des projets d’entreprise, écrit au député pour que l’allocation soit revalorisée (juillet 1917, p.187) : « On nous a enlevé notre soutien, on se doit de pourvoir à nos besoins. » Le secours de la religion est pour elle vital, elle se pense protégée par sa pratique assidue, ses invocations à la Vierge (celle de Béhuard notamment) et plus encore à Sainte Thérèse de Lisieux.

Le dernier chapitre,Le couple et ses enfantsaborde la vie familiale, et on peut évoquer les thèmes suggérés par les titres de sous-parties qui sont extraits des lettres :

4.1.b « Tu sais combien les petites tiennent une grande place pour moi. »

Jean essaie malgré la distance de garder son rôle prescripteur de père, il dit son affection pour les enfants, mais essaie aussi de continuer d’imposer son autorité et ses directives, fait des remontrances à distance.

4.1.c « Mon Dieu que ceux qui ont des enfants solides ont de la chance ! »

Pauline détaille tous les soucis de santé des enfants, et l’épuisement qui découle des soins liés aux périodes de maladies infantiles.

4.1.d « Je crois qu’on laisse un peu la grammaire de côté. »

C’est l’aîné qui est investi comme l’héritier de la menuiserie, et son instruction doit être soignée (par exemple pour le calcul des mesures) ; la guerre entraîne une désorganisation avec une surcharge d’élèves chez les sœurs, dont l’enseignement laisse à désirer (p. 229) : [pour 1915] « Une année de fichue (…) Ils ont vacances sur vacances. Les demoiselles ont bien trop d’élèves et forcément les garçons sont négligés et ils n’apprennent rien de rien. » Et Pauline poursuit à propos du niveau de l’aîné en grammaire : « Si on ne s’en mêle pas, ce sera un âne. » Cet investissement de la mère dans le suivi pratique du travail scolaire des enfants est à noter, car il est rare, ou en tout cas peu mentionné dans les autres ménages ruraux.

L’analyse de la correspondance aborde l’intimité des deux époux : même si Jean est directif, il s’agit d’un vrai couple, et un passage intéressant rappelle les bilans que l’on trouve chez les territoriaux, quand ils regardent derrière eux en constatant l’effet la guerre sur leur trajectoire, familiale et matérielle. (décembre 1915, p. 253) « Tout n’a pas été rose loin s’en faut, il nous a fallu bûcher pour se créer une petite situation… la terrible maladie a été notre plus rude épreuve. Depuis ce moment, nous nous croyions à peu près sauvés, la santé revenant, le travail allant à merveille, nous commencions à faire quelques économies. Nous avions le grand bonheur de vivre pour nos trois chers petits qui nous délassaient de nos peines d’un jour par une caresse d’un instant. Puis crac, c’est la guerre, la terrible catastrophe, la dure séparation (…) On a ici une guerre pensée comme un aléa extérieur, non investi de sens ou d’engagement : la famille reste ici la première valeur.

Louis Thareaut ré-intervient en fin de volume (p. 289) : « Rien dans l’image du couple que donne l’historien ne me choque. Il laisse apparaître l’autorité de Jean et une Pauline courageuse qui tente de faire face à une situation à laquelle elle n’était pas préparée. » Et nous quittons l’Histoire pour la Mémoire, lorsque L. Thareaut évoque la publication des lettres (p. 295) « Je ne crois que grand-père Jean aurait sauté de joie de voir mise sur la place publique leur intimité épistolaire. » À son avis, Pauline n’aurait pas été du même avis, et lui pense de même : ce dépôt aux archives, tout comme la publication du livre (p. 297) « Non, ce n’est pas une trahison, ce n’est pas un sacrilège, ce n’est pas du voyeurisme. C’est un geste de reconnaissance. C’est un geste d’affection. »

Vincent Suard, février 2026

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Martin, Henri (1892-1983)

Martin, Henri, Journal de guerre. Metzeral 1915, Munster, Société d’Histoire du Val et de la Ville de Munster, 2014, 168 p.

Résumé de l’ouvrage
Aspirant, Henri Martin relate, du 2 avril au 22 juin 1915, son action comme observateur et responsable d’une batterie de deux canons de 155 courts, Manon et Mignon, placés à proximité de la ferme Huss, sur la ligne de crête des Hautes-Vosges, entre Wildenstein et Mittlach (Haut-Rhin). Son témoignage renseigne sur « l’apprentissage » de la guerre d’artillerie lourde de montagne, tant sur le plan technique que sur sa mise en place stratégique lors des combats des crêtes jusqu’à la conquête de la Cote 830, au-dessus de Metzeral.

Le témoin
Henri Martin est né le 16 avril 1892 à Xertigny, dans les Vosges, d’un père instituteur. Pourtant « né sauvage et méditatif » (p. 87), il apprend en autodidacte le grec, le latin ainsi que la sténographie, avec laquelle il rédige son journal, puis obtient son brevet supérieur qui lui permettra de consacrer sa vie professionnelle entièrement à l’enseignement. D’abord instituteur à Bains-les-Bains, il devient directeur d’école à La Forêt (comme de La Chapelle-aux-Bois), où il termine sa carrière et prend sa retraite. Il se marie en 1919, union qui lui donnera deux fils. Vosgien, il connaît le massif (il confie être venu en touriste « sur les lieux » en 1911) sur lequel il va revenir pour y faire la guerre. Il y retourne d’ailleurs, en « pèlerinage » le 20 août 1960, retrouvant les endroits qu’il a occupés, et même les entonnoirs des obus qu’il a reçus ! Sa Première Guerre mondiale le voit ainsi à l’Hartmannswillerkopf, où il était déjà observateur, sur les sommets des Hautes-Vosges et à Verdun en 1916. En juin 1940, il commande l’ensemble des forts d’Epinal et les honneurs militaires lui sont rendus par les Allemands le 22 juin, au fort de Longchamp, lors de la reddition, la dernière, de la place. Il est ensuite fait prisonnier, envoyé en Silésie et renvoyé à ses foyers au bout de 14 mois au titre d’officier de réserve. Il publie de nombreux ouvrages de différents genres ; Histoire, dont trois sur la Grande Guerre, poésie, philosophie, etc. Il aura une abondante activité associative et sera lauréat du prix José Maria de Hérédia. Il décède à Epinal le 9 janvier 1983.

Le témoignage
Bien que court, le témoignage de l’artilleur Henri Martin, après celui qu’il a produit sur le Hartmannswillerkopf, est précis, diversifié et très descriptif de ses trois mois de présence sur les sommets des Vosges et dans différents postes d‘observations des hauteurs, éclairant ainsi la guerre des observatoires, indissociable de la guerre des artilleurs, et l’organisation militaire et guerrière des crêtes vosgiennes. Poète (il a envie d’envoyer ses œuvres aux Annales politiques et littéraires (p. 49), connaissant la botanique et technicien, son récit est l’un des tout meilleurs témoignages d’artilleurs dans les Vosges, ce sur tous les secteurs dans lesquels il officie. L’ouvrage rappelle d’abord la spécificité discontinue du front des Vosges : « Dans cette région, nos lignes, protégées par des réseaux, consistent surtout en petits postes tenus par le 5e BCT et par les skieurs, assez éloignés de ceux de l’ennemi, beaucoup moins agressif ici que vers l’Anlass » (p. 115).

Le corpus contenant le récit du témoin est composé de 13 cahiers comportant ses notes prises en sténo puis transcrites en français, repris dans un livre spécifique qui fait suite à Le Vieil Armand, 1915, édité à la librairie Payot en 1936 dans la prestigieuse collection des Mémoires, études et documents pour servir à l’Histoire de la Guerre Mondiale. Sur l’ensemble de la durée du témoignage, on découvre la mise en place d’un front d’artillerie en secteur de montagne qui ne dispose ni de la météo, dont la prédominance est évidente, ni des voies de communication adéquates ce, dans la première moitié de 1915. Outre l’ambiance et la description d’un poste de tir d’artillerie lourde, dont il nous avoue son propre apprentissage, il témoigne de l’affinage des techniques, intéressant sur les « astuces » pour les améliorer au fil du temps. En effet, avec l’accroissement de l’implantation de l’artillerie, notamment lourde, et ce avant la construction de la Route des Crêtes (qu’il voit d’ailleurs commencer à construire), naît un problème crucial de liaison avec l’infanterie pour la seconder au mieux dans les attaques. Il dit : « En cas d’attaque, la liaison immédiate entre l’artillerie et l’infanterie me parait très difficile à réaliser, surtout dans un terrain aussi accidenté et boisé que celui de cette région » (p. 69). Ainsi, pour pallier à l’absence du téléphone, qui deviendra systématique en juin, il dit, le 16 avril : « Le signal du tir d’efficacité sera donné par un feu de paille allumé sur le Schweisel, à 200 ou 300 mètres de notre observatoire. Les alpins du 5ème BCT ont entassé autour d’une perche quelques balles de paille comprimée qui ne brûleront pas facilement si on ne les délie. Ce tas intrigue l’ennemi qui, du Schnep, lui envoie quelques petits obus, sans résultat » (p. 40). Honnête, Martin évoque ses relations avec la hiérarchie, qui, alors qu’il n’est qu’aspirant au 8e régiment d’artillerie à pied, lui confie, le 10 avril, le commandement et la responsabilité du pointage de cette batterie de canons, révélant par là-même d’un côté la pression, l’impatience, qu’il subit de la part de ses supérieurs, et de l’autre côté le fait qu’il apprend et perfectionne son métier au fur et à mesure de son exercice. Il ne cache pas ses sentiments, et son manque d’assurance, devant une telle responsabilité. Il dit : « Le lieutenant Renaud, remonté de la vallée, m’apprend qu’on l’appelle à d’autres fonctions, et me remet le commandement du détachement et des deux pièces. Me voilà dans de beaux draps ! Moi qui suis encore un novice, comment m’en tirerai-je d’épaisseur ? Heureusement les hommes sont de braves types et les sous-officiers sont actifs et dévoués » (p. 29). Son premier tir intervient une semaine plus tard. L’affaire d’un coup court, tir ami dont il est accusé (p. 93), finalement à tort (p. 95), est intéressante sur ce point de la responsabilité d’action au front. Il s’étonnera d’ailleurs un peu plus tard (p. 66) de ne pas monter plus tôt dans les grades par ailleurs. Aussi, Henri Martin témoigne de l’adaptation nécessaire, en un grand nombre de sujets, afin de pratiquer cette lutte des sommets. Il donne de nombreux détails techniques propres à son arme (description, calibres, poids, caractéristiques des obus comme de ses canons, comment il pointe, les contraintes auxquelles il fait face, etc.). Il décrit même un crapouillot, arme nouvelle pour lui, et se fait expliquer le fonctionnement du canon de 65 (p. 87). Certains tableaux sont impressionnants de réalisme. Par exemple ce 7 mai 1915 : « Nous en sommes encore abrutis, les oreilles brisées et bourdonnantes, un peu enivrés par la fumée de la poudre. C’est un jeu brutal. La terre tremblait, les arbres remuaient en avant, comme secoués par la tempête. On voyait très bien les énormes projectiles sortir des tubes courts en ronflant et filer dans les nuages comme des oiseaux rapides. L’œil les suivant facilement pendant plusieurs kilomètres. Leurs formidables explosions soulevaient au loin, plus haut que les sapins, des colonnes de terre et de fumée grise et rousse » (p. 71).

Assez réflexif et direct, Henri Martin avoue à plusieurs reprises que, malgré l’intensité du lieu et la charge de son travail, il s’ennuie. Une impression de désert survient parfois, dans lequel Martin paraît tout petit dans l’immensité du front comme de la nature. « Il est curieux de remarquer que nous qui sommes presque sur les lieux ignorons une grande partie de ce qui s’y passe » (p. 73). Parfois, le cafard est plus profond. Le 27 mai, il s’épanche : « Je suis dégoûté de la guerre. Il n’est pas possible qu’on se détruise de la sorte ! Nous sommes tous des barbares ! » (p. 100).

Il ne manque cependant pas également d’un certain humour, et dit par exemple : « Il ne pleut pas dans notre cagna, recouverte de fortes tôles ondulées, apportées péniblement par les Boches du fond de la vallée jusque dans leurs tranchées de la crête ; ils n’ont jamais si bien travaillé » (p. 72).

L’ouvrage est également un hymne à la nature, qu’il dépeint grandiose (voir page 75), et dont il partage l’émerveillement. Il dit « Quel beau pays que l’Alsace » (p. 52) ou « Tristesse de se tuer dans un pareil décor » (page 60). Il magnifie ses écrits par la poésie. Il dit, le 23 avril : « Il a beaucoup neigé cette nuit et la montagne est de nouveau revêtue d’hermine » p. 51 ou « quelques 105 arrivent par paires, comme des colombes » (p. 92). Ses nombreuses observations botaniques (il connait Flore d’Alsace de Kirschleger, botaniste né à Munster (p. 61), et météorologiques témoignent du milieu somptueux et extrême dans lequel il évolue. Le 14 avril 1915, il dit : « À la nuit tombante, en rentrant à Schaffert, seul par les cimes, j’ai failli m’égarer dans la haute neige, quelque part au Sud du Schweisel. Fatigué je commençais à m’inquiéter, lorsque j’ai trouvé un câble téléphonique qui, nouveau fil d’Ariane, m’a conduit jusqu’à la ferme » (p. 34). Car le sujet ici est avant tout la nature, la géographie, la topographie et la météorologie de la montagne. La neige et le froid bien entendu, mais également, par exemple, la fragilité relative de la batterie par rapport à l’orage. Il dit, le 8 mai : « L’après-midi, violent orage et pluie sur nos cimes. Parfois le tonnerre est encore plus bruyant que le canon. Détonations épouvantables, pluie torrentielle. Nous avions débranchés les fils du téléphone, d’où jaillissaient, à chaque éclair, de grandes étincelles. Je dormais à moitié dans la nouvelle cagna quand un craquement terrible survint. La foudre venait de tomber sur un petit sapin, entre notre 2ème pièce et la 1re pièce d’Alliot, à quelques mètres d’un énorme tas d’obus de 220. Chance inouïe ! Nous aurions été pulvérisés par l’explosion à cinquante mètres à la ronde » (p. 73). Cette même scène se reproduit le 27 mai : « Vers midi, orage violent, pluie torrentielle qui nous trempe dans l’abri, sous les buissons. Des fils téléphoniques débranchés jaillissent en craquant des étincelles bleues. La plus longue, me passant entre les jambes, atteint à la cheville Alliot qui depuis marche en boîtant » (p. 99).

Il n’oublie pas non plus qu’il combat et occupe un pays reconquis, une Alsace qui comporte ses complications. Il dit : « Dîné avec mes sous-officiers chez une vieille dame de 71 ans qui n’a pas de nouvelles de son fils depuis le début de la guerre, pour l’excellente raison qu’il appartient au 11e d’infanterie prussienne. La pauvre vieille nous fait pitié. Nous lui avons donné à manger, fait boire du café et même du champagne » (p. 52). Il n’est parfois pas tendre sur les hommes qu’il rencontre, tels ces lieutenants désagréables ou ce colonel Boussat, manifestement craint (voir p. 95), qu’il met en opposition avec des officiers de chasseurs aimés de leurs hommes (p. 108). Dès lors, des informations utiles à l’historien, comme parfois à l’ethnologue, peuvent être relevées à chaque page. Il est enfin descriptif, y compris des grands officiers qu’il côtoie épisodiquement, tels d’Armaud de Pouydraguin, Serret ou Boussat.

L’ouvrage est très bien publié, comporte de rares erreurs (dont une seulement, traditionnelle et déjà maintes fois signalée chez les témoins, à cote). Il est agrémenté en annexes une courte biographie des officiers supérieurs évoqués dans le livre (général Marcel Serret, général Louis Marie Gaston d’Armau de Pouydraguin (décrit p. 60) et son fils Jean, ainsi que le colonel Joseph François Denis Boussat), un glossaire des abréviations et cotes altimétriques, précisant leur localisation sur le terrain, un lexique, une table des matières et une table du théâtre des opérations adossée à une opportune carte numérotée en couleurs.

Lieux évoqués dans l’ouvrage :
Ferme de Schaffert – Observatoire du Schweiselwasen – Schnepfenriethkopf – Kruth – Cote 1201 – Cote 1025 – Anlass-Wasen – Mittlach – Hohneck – 830

Renseignements utiles tirés de l’ouvrage :
Page 6 : Chiffres sur la vallée de Munster dans la guerre : Entre 30 000 et 40 000 soldats et 10 000 civils évacués
17 : Apprend à monter à cheval
18 : Sitomètre (calculateur d’angles)
21 : « La chaleur du poêle est le meilleur agent de liaison qu’on puisse rêver »
22 : Hôtel du Hohneck
: Le 65 de montagne envoie de « charmants obus rouges, coiffés de belles fusées de cuivre verni ».
: Leur bruit : « Ces petits obus éclataient en l’air comme des coups de pistolet »
25 : Organisation de la position et matériel de camp
26 : Vue, description et avis sur les méridionaux (vap 31, 33)
27 : Sur les lettres, il précise : « Dorénavant je ne leur dirai plus où je suis, même approximativement, afin qu’ils ne se tracassent plus quand ils entendront parler de batailles. Il peut arriver que je sois trop occupé ou fatigué pour avoir le temps de leur écrire, même brièvement »
28 : Utilise une carte allemande au 1/20 000e, considérée comme « très précise » (vap 83)
30 : Gibier, il donne une prime de 40 sous pour un chevreuil tué (vap 78, 85 sur le pillage des truites par détournement du ruisseau et la destruction des chevreuils)
32 : Décembre 1916, premier combat de skieurs entre une section d’éclaireurs français et des éléments du 1er bataillon alpin bavarois
33 : Tirs inopérants au fusil contre des avions
34 : Prix d’une baraque d’Épinal : 4 000 francs pièce
35 : Bataille… de boules de neige (vap 47, 48, 115)
: Lycopode appelée jalousie utilisé par les marquaires pour filtrer le lait (vap 50)
: Ennui
42 : Problèmes de réglage, impatience du commandement
44 : Obus passant au-dessus des avions !
45 : Voiture de Serret portée à bras pour la retourner dans la neige boueuse
: Tir vertical dit « Tir dans la lune »
: Bruit de l’obus « avec des froissements de soie »
47 : Différence entre la réalité et le communiqué
49 : Bêtise des journaux
: Poésie des noms allemands des lieux : Schnepfenriethkopf signifiant Tête de la prairie aux bécasses
52 : Allemand fusillé car « il portait des balles retournées dans ses cartouchières »
55 : Canons disparus sous la neige
56 : Mange sans peur des denrées (biscuits et potage) trouvées dans une cagna boche après conquête de la position : « S’il avait quitté moins précipitamment ces lieux nous n’aurions pas osé, de peur d’empoisonnement, utiliser ce qu’il a laissé ». Visite les tranchées ennemies faites dans la neige
57 : « Les Boches ont de l’excellent fil téléphonique, solide et souple »
61 : Voit la nuit les projecteurs des places fortes d’Épinal et de Belfort
66 : Fanions blancs pour signaler les tranchées
: Actes de sabotage témoignant d’une certaine résistance alsacienne ?
67 : Bruit de l’obus (froufrous)
: Comment il détruit l’usine de Steinabrück, avec combien d’obus
68 : La fonte des neiges révèle un corps enseveli
63 : Canon renversé
69 : Renversement du charriot transportant les obus : « Et dire qu’on nous recommandait de manipuler ces obus avec précaution ! »
70 : Ridicule de la peur des conducteurs
71 : Bruit assourdissant, l’artillerie, « c’est un jeu brutal », arbres secoués
72 : Accident de feu de cuisine, dû à une cartouche oubliée dans la paille
76 : Fosse commune de 12 soldats allemands
77 : Description des 74 allemands : « Ce sont des explosifs, bien peints, bien rangés dans des boîtes de tôle emboutie, il traîne aussi des outils servant à je ne sais quoi, car je ne connais pas bien le matériel allemand »
79 : Planchettes de tir au 1/20 000 et grosse monoculaire grossissant 25 fois
80 : Canons amarrés à des souches avec des piquets et des câbles
: Bruit et séquençage en secondes des tirs
82 : Soldat dormant avec un calot de chasseur à pied allemand enfoncé jusqu’aux oreilles
85 : Culot allemand : « Les Boches ont un culot phénoménal : ils font paître sur la montagne de l’Ilienkopf, à l’Est de Sondernach, un grand troupeau de vaches blanches et noires, peut-être pour nous montrer qu’ils n’ont point encore faim, comme on le prétend (…) Ils nous narguent aussi avec des drapeaux flottant sur une espèce de kiosque à l’Est de Metzeral sur une colline dénudée »
: Trophées : trouvé un sac tyrolien de solide toile bistre à plusieurs poches très commode et une patte d’épaule
86 : Grenades à tige dites « épis de maïs »
87 : Décrit un petit moulin hydraulique musical, jouet d’enfant posé sur un ruisseau
88 : Retombées aériennes de shrapnells
: Papier calque récupéré dans les caisses d’obus allemandes
: Sa barbe est censée le protéger des mouches
91 : Description d’un abri fait avec du matériel allemand
93 : Ambiance en ligne à la déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne
99 : Civile toujours présente dans une ferme sous les obus, blessée
: Electrisation d’un soldat par l’orage
: Rumeur de train blindé
100 : Crise de cartouches de fusil, raclage de fonds de tiroirs
101 : Récupération de justaucorps de caoutchouc blanc allemands, imperméables à doublure rose avec des élastiques aux poignets et à la ceinture et la lettre S brodée en vert sur une manche
: Réutilisation de rondins allemands
: Odeur de cadavres mal enterrés
: Légende des mitrailleurs allemands enchaînés à leur pièce
102 : Tir ami dû à un problème de réglage de montre
: Chronomètre Lipp
103 : 13 attaques allemandes sur 955
105 : Odeur mélangée de résine, de terre remuée, de phosphore et de cadavre
: Téléphone modèle 1909 particulièrement solide
106 : Soldats morts embrochés
108 : Trouve que les artilleurs allemands « sont moins audacieux que nous dans leurs réglages en première ligne »
: Odeur des allemands
109 : Dissuadé par des soldats de tuer des allemands en corvée par peur de représailles par bombardements : « Ayant aperçu en lisière du bois, à cent mètres, trois Boches à calot rouge qui portent des rondins, je me dispose à en descendre au moins un ; mais les chasseurs m’en dissuadent, de peur de représailles par « épis de maïs » et torpilles, durant la relève prochaine »
115 : En promenade, découvre une jambe !
119 : Barres fixes et balançoires accrochées dans des hêtres pour amuser les poilus
120 : Eau phéniquée appliquée sur un tampon pour procéder à des exhumations
126 : Vue de Beaudrand, du 133e RI
132 : Usure de Manon
134 : Résonance sonore
: Couleur des fumées et signification
139 : Horreur de coups directs
: Bruit des obus : « Leurs obus miaulent comme des cordes de violon »
140 : Bombarde Metzeral
: Barberot
148 : Plaquette Malandrin et bruit qu’elle génère
150 : Lit en fougère pour les enfants qui font pipi au lit
: Appareil optique
156 : Suicide d’un lieutenant, flétri pour sa lâcheté par un général
161 : « Bancal » : son sabre

Yann Prouillet, février 2026

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Maillet, André (1889-1968)

Maillet, André, Sous le fouet du destin. 1915-1916, Paris, Bernard Giovanangeli, 2008, 157 p.

Résumé de l’ouvrage :
Le jurassien et intellectuel André Maillet est soldat au 23e RI de Bourg-en-Bresse, qui tient La Fontenelle, dans les Vosges, à la mi-décembre 1915. Son régiment est alors appelé à renforcer le 15-2 qui doit attaquer sur le Hartmannswillerkopf le 21. Racontant par étapes ce qu’il considère comme une montée au Golgotha, il relate cinq jours épiques et sanglants dans les « Régions infernales » dont il échappe, blessé, les pieds gelés, sauvé par miracle par des brancardiers.

Eléments biographiques :
André Maillet est né le 30 novembre 1889 à Le Vaudioux, canton de Champagnolle, dans le Jura, d’un père scieur. Volontiers poète, il est instituteur à son recrutement et professeur au collège de Nantua à la déclaration de guerre. Il dit : « Je voulais former des jeunes gens, mes élèves, pour la lutte qui les attendaient… » (p. 46). Bernard Giovanangeli, qui introduit cette réédition, évoque le cercle intellectuel dans lequel, jeune, il évolue avant la guerre, écrivant poèmes et « pièces de sa composition ». Il publie chez Jouve en 1918 un premier livre de poèmes, écrits avant la guerre (1909-1912), sous le titre L’Angoisse éternelle, puis chez Perrin en 1919 Sous le fouet du destin. D’autres livres suivent, dont le dernier paraît en 1965. Son parcours militaire est ténu, très vraisemblablement du fait de sa faible constitution. Il est d’abord réformé pour « faiblesse générale et imminence » le 26 octobre 1911, puis reconnu apte au service armé par le Conseil de Révision de Nantua le 26 novembre 1914. Il est d’abord incorporé au 60e RI à compter du 16 février 1915, puis passe au 23e RI le 14 août suivant. [Il n’a donc pas participé aux combats sur La Fontenelle de juin et juillet, particulièrement âpres pour son régiment]. La gelure de ses pieds à la fin de la bataille du HWK entraîne une inaptitude temporaire d’un mois, avant qu’il soit classé au service auxiliaire le 27 novembre 1916 pour « amaigrissement et dyspepsie ». Il est finalement reconnu définitivement inapte à faire campagne pour faiblesse générale, gastro-entérite, anémie et amaigrissement par la commission de réforme de Dôle du 26 novembre 1917. Il ne retournera finalement jamais au front et sera démobilisé le 10 mai 1919. Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue notice analytique dans Témoins (p. 363 à 366), indique qu’il bénéficie d’une pension d’invalidité en 1919 et qu’il exerce les métiers de professeur au lycée d’Alais (aujourd’hui Alès) puis inspecteur primaire à Montceau-les-Mines. Il est également recensé à Aurillac et Nîmes (1921) ou Villefranche (1933). André Maillet meurt le 16 avril 1968 à Lyon.

Commentaires sur l’ouvrage :
Licencié en philosophie, sa formation littéraire transpire à chaque ligne de son impressionnant témoignage uniquement vosgien, sombre et très intellectualisé, qu’il circonscrit à l’attaque du HWK le 21 décembre 1915. Lancinant d’abord, à partir du moment où il apprend que le régiment doit quitter La Fontenelle pour aider à l’attaque de la « Mangeuse d’hommes » avec le 15-2, régiment vosgien qui l’occupe, Maillet multiplie les références bibliques, évoquant alors une longue montée au Calvaire. Puis l’ouvrage tourne au terrible et horrifique l’apocalypse déclenché. On sent la formation classique rien qu’à l’énoncé de son chapitrage, en forme de d’une pièce de théâtre en 15 tableaux empruntant au registre dramatique :
Premier tableau – Le sort en est jeté : La méditation du factionnaire – Dans la grange du corps de garde – La proclamation aux guerriers
Deuxième tableau – Sous le fouet du festin : La traversée de l’oasis – Le rêve des guerriers – Vers l’Alsace – L’étape – L’ascension du Golgotha
Troisième tableau – Les régions infernales : L’assaut – Le tir de barrage – En patrouille – En contre-attaque – En attendant la mort – La fête des damnés – Des profondeurs de l’abîme.

Peu des camarades qu’il cite et côtoie survivent à la boucherie dans un style dramatique impressionnant dont il ne se fait aucune illusion sur l’issue, s’abandonnant à l’idée de la mort : « C’est vrai… je me résigne. La mort n’est pour moi ni un châtiment, ni une promesse » (p. 119). Très tôt dans l’ouvrage, il évoque en effet la certitude de sa mort prochaine, comme de celle des autres d’ailleurs ! Il dit « Celui-là ne reviendra pas » ! » (p. 43) et plus loin « Lesquels laisseront sur la terre encore inconnue leur dépouille aujourd’hui frémissante ? » (p. 44). Il se révolte à l’idée de sa propre mort sacrificielle mais dit qu’elle ne l’effraie pas : « J’ai passé de trop longues nuits de méditation avec les sages et les poètes, mes amis, pour craindre son coup définitif et brutal » (p. 44). Et plus loin : « … je regarde ce sang, et je cherche les âmes de ceux qui ne sont plus » (page 80). Oscillant entre mythologie et christianisme, il avance un parallèle christique : « Et je comprends le bonheur divin du Christ, agonisant sur le promontoire tragique du Golgotha, pour délivrer le monde » (p. 74).
Il incarne quelque peu aussi le Hartmannswillerkopf, parlant du « râle immense de la montagne » (p. 90).
Patriote, le passage de la frontière (au col de Bussang) révèle sa souffrance traumatique de 1871 : « Voici enfin la réalisation du rêve de mon enfance » (page 51) alors qu’il participe à récupérer la province perdue. Ayant pourtant une vision très poétique des allemands, il en affirme aussi une haine certaine, marquant l’opposition irréconciliable des deux races. Il affirme que « la vie nationale est supérieure à la vie individuelle » (p. 117).
Comme Eugène Lemercier, dont le statut intellectuel et la psychologie sont similaires, André Maillet a une haute opinion de sa classe, tendant parfois à la condescendance. Il dit, à la vue de territoriaux transformés en cantonniers : « Ils se relèvent, lourdement, brisés, à notre passage, et, de l’air placide et calme des ruminants, nous regardent défiler » (p. 56). Plus, il avance : « Le penseur a même ici moins de valeur que le rustique, car il réfléchit trop, il raisonne trop, et une machine à tuer ne doit pas penser » (p. 76).
Il intériorise en permanence son « expérience » de combattant et cherche à analyser, dans un mélange d’utopie et de pacifisme, les sentiments et les rouages qui le poussent à agir contre sa volonté. Il dit : « Quelle est donc la force qui nous pousse à la mort ? Quelle est donc la force qui nous attire aux enfers ? Quel nom donner à la mystérieuse puissance des Ténèbres qui nous conduit au sacrifice ? », l’expliquant, réaliste, par le simple consentement (p. 70), ajoutant plus loin : « L’aiguillon de la nécessité fait des prodiges » (p. 87). Aussi, il se révolte en vain contre l’obligation d’ôter la vie : « Tuer des hommes ! quelle horreur ! Est-ce possible ? Tout ce que j’ai d’humain se dresse contre ces crimes » (p. 93). Et il appréhende ce moment : « … Je redoute l’instant où je devrai tuer. Et pourtant, je sens, je sais que, au premier signal je lâcherai mon coup de feu, et que ma balle portera juste, terriblement meurtrière… Je le sais. Je sais que je tuerai parce qu’il y va de la sécurité de mes camarades qui comptent sur moi, parce qu’il y va de leur vie…. Je tuerai parce que j’y suis obligé, parce que c’est le devoir ! » (p.111). Pour la liberté, il accepte et justifie alors la notion de meurtre : « C’est pour la défendre et la conserver que nous avons accepté ces meurtres et ces tueries que nous n’avons, en particulier, pas voulus » (p. 118). Il revient plus loin sur ce terme : « Notre tuerie se passe en champ clos. Nous sommes seuls admis à franchir le seuil des régions infernales ». Et il se confie alors sur l’indicible horreur, comme celle, la guerre suivante, des camps de la Shoah, que l’on ne croira pas : « Quand tu narreras tes aventures, on ne te croira pas. On sourira avec une légère pointe de pitié condescendante en pensant : « Il chevauche son dada » (p. 141), s’interrogeant page suivante sur la difficulté de trouver les mots, voire d’autres vecteurs, convoquant ainsi musiciens, peintres ou poètes du futur, pour évoquer la réalité de la sauvagerie à laquelle les poilus ont survécu. Ainsi « Seuls devraient avoir le droit d’en causer ceux qui l’ont vécue, ceux qui ont souffert » (p. 143). Et sa conclusion est formelle : « Si les hommes connaissaient toutes ces tortures, s’ils pouvaient souffrir tous, par la pensée, ce que nous avons réellement souffert, c’en serait à jamais fait des guerres » (p. 142). Hélas, il n’est pas optimiste sur l’oubli prévisible des générations futures et sur la certitude formelle et désabusée que « La guerre ne disparaîtra qu’avec le dernier soupir du dernier des mourants » (p. 144).
Le témoignage de Maillet, soldat du 23e RI, qui n’est sur le Hartmannswillerkopf qu’en renfort temporaire pour l’attaque du 21 décembre 1915, est à rapprocher de celui d’Auguste Chapatte (Souvenirs d’un poilu du 15-2), qu’il pourrait même avoir vu lors de sa blessure de ce dernier, voyant, p.86, « les bombardiers se glissent vers les fortins, en les attaquant à la grenade ; font sauter les derniers centres de résistance et les derniers repaires de mitrailleuses » ; même lieu, même temporalité mais unités différentes, sans que l’un cite l’autre et réciproquement le régiment frère de circonstance d’ailleurs !
Au sortir de la bataille, après son récit épique et impressionnant, André Maillet dresse un bilan surréaliste et très lucide : « Je n’ai plus que mon fusil… J’ai perdu mes musettes, mon masque à gaz, ma couverture, ma toile de tente, ma pelle-bêche, mes guêtres, mon masque et ma cravate… Je n’ai plus rien. J’ai perdu toutes mes forces et ma santé. Je ne suis plus qu’une loque, qu’une épave exsangue, qu’un squelette, qui se traine mû par ce qui me reste de puissance de volonté. J’ai laissé là-bas tout ce que j’avais encore de possibilités de bonheur, tout ce que nourrissaient d’espoirs mon cœur et mon cerveau. (…) Je ne suis plus un homme » (p. 136). Et quand même les survivants retrouvent leur sac, celui-ci a été pillé pendant leur absence au cœur de la bataille ! (p. 137).

Au final, l’ensemble de l’ouvrage est ainsi celui d’un intellectuel idéaliste et fataliste mais résigné à donner sa vie à la France. L’ouvrage est très riche psychologiquement et assez pauvre quant à certaines précisions (toponymes, souvent oubliés, dates ou unités ; il ne cite par exemple jamais le 15-2 alors que son régiment, prélevé de La Fontenelle, à 80 kilomètres au nord, soutient l’attaque principale par cette unité), circonscrivant le témoignage à une seule période comprise entre la mi-décembre 1915 et le 1er janvier 1916. Maillet apporte ainsi à la littérature de guerre un récit intellectualisé plus qu’un témoignage « technique », voire journalistique, de soldat.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 48 : Vue de Bussang
56 : Surnomme le front « le toboggan »
57 : Sentiments anti-alsaciens, pris pour des espions
60 : Défilé du régiment à Saint-Amarin, « pour l’image », puis effondrement dans l’épuisement !
64 : Achète une carte d’état-major pour suivre ses déplacements
66 : Homme faisant son testament avant l’attaque, et toilette de condamnés à mort
83 : Pancarte allemande demandant quand aura lieu l’attaque française !
89 : Perçoit un couteau de tranchée (qui lui servira à creuser son trou sur le champ de bataille, qu’il appellera sa tombe)
90 : Prisonniers allemands enviés car ils quittent le champ de mort
99 : « … le principal effet du bombardement est de nous endormir »
110 : Décide de ne plus faire de prisonniers
126 : Bruit des éclats d’obus : « grand bruit d’étoffes froissées et de râles désespérés »
131 : Veut bombarder Mulhouse insolemment éclairée
132 : Aide des brancardiers allemands à franchir une tranchée, tués juste après
136 : Ferme les yeux pour ne pas voir la montagne devenue cimetière à ciel ouvert
141 : Sur les lettres : « Les lettres sont douces. On nous parle comme si nous étions encore du monde des humains… »

Yann Prouillet, février 2026

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Schuhler, Julien (1881-1955)

Schuhler, Julien (abbé). Ceux du 1er Corps. Souvenirs, impressions, récits de la guerre par un aumônier militaire, Colmar, Les éditions d’Alsace, 1933, 432 p.

Résumé de l’ouvrage :
Le 30 juin 1931, à Colmar, l’abbé Julien Schuhler, aumônier de la 51e division du 1er aorps d’armée, met un point final à ses souvenirs, impressions et récits de sa Grande Guerre, ce à partir du 13 juillet 1915, date à laquelle il est rapatrié d’Allemagne, du camp d’Heidelberg, alors qu’il était en captivité, et aumônier des officiers français prisonniers. Démarre alors une petite encyclopédie composite d’un aumônier divisionnaire en forme de journal de guerre, largement enrichi de tableaux et de réflexions, particulièrement précis sur les dates, les lieux et les personnages cités, ce sur toute la durée de « sa » guerre.

Eléments biographiques :

Julien Charles Alphonse Schuhler est né le 9 janvier 1881 à Fontaine, dans le Territoire de Belfort. Il est le fils d’Aloïse et de Célestine Charpiot. Il passe son enfance à Petit-Croix, petit village situé à quelques kilomètres au sud de Fontaine. Décoré de la Croix de guerre, il est fait chevalier de Légion d’Honneur le 1er septembre 1920, date à laquelle il est toujours aumônier militaire attaché à la 3e division de l’amée du Rhin à Mayence. A la date de rédaction de son ouvrage, en 1932, il demeure 4 rue Aristide Briand à Colmar et c’est au 2 boulevard du Champ qu’il habite lorsqu’il meurt, dans sa ville, le 25 février 1955.

Commentaires sur l’ouvrage :
Un ouvrage dense, complet, précis et documenté sur la Grande Guerre d’un aumônier divisionnaire, récit mêlant souvenirs, impressions, fourmille d’informations, de données et de tableaux, parfois terribles, d’un religieux qui, certes place son ministère et sa foi au centre d’un apostolat quasi missionnaire, mais dans un style précis et bien écrit. L’ensemble tient ainsi de l’historique divisionnaire, souvent régimentaire (des 33e, 233e, 73e et 273e RI plus particulièrement), enrichis de tableaux descriptifs ; l’érigeant en référence testimoniale du genre. Les noms sont cités et la table des matières, qui ne reprend même pas tous les sous chapitrages internes de l’ouvrage, permet de suivre les différentes affectations de Schuhler, comme ses déplacements, dans une longue campagne haletante, parfois sous la menace de la balle et au milieu des rafales d’obus.

L’ouvrage débute le 13 juillet 1915 alors que l’abbé Schuhler se trouve dans un train qui rapatrie en France, à Lyon, un convoi de prisonniers, grands blessés, médecins et infirmiers. Cette entrée en matière rappelle par ailleurs la restitution des formations sanitaires à l’issue de la bataille des frontières (cf. les témoignages de François Perrin, de François Leleu, d’Édouard Laval ou de Georges Faleur). Le prêtre indique avoir été capturé, avec son ambulance, à l’issue des combats de Burnhaupt, le 8 janvier 1915 (p. 31), dont il fustige la conduite défaillante du commandement. Il était, pendant les six mois précédents aumônier des officiers français prisonniers au camp de Heidelberg. Dès son arrivée, il établit une demande officielle pour être agrégé à l’Aumônerie militaire, puis passe au Ministère de la Guerre « pour y verser des documents intéressants et des photographies rapportés de captivité ». Il éclaire également ses interlocuteurs sur la réalité de l’Allemagne intérieure, un an après la guerre, éclairant sur une réalité loin de la propagande journalistique. Il ajoute également passer à l’ambassade de Russie où il dit remettre « le document « Adamowitsch » où se trouvent condensé, en un rapport saisissant, le récit des atrocités, mauvais traitements, sévices et privations infligés en représailles aux officiers russes prisonniers » (p. 13). À La Belle Jardinière, il achète des effets militaires : calot, imperméable, guêtres, cantine, chaussures robustes, musette et bidon en prévision de sa campagne. Il monte au front dans la Somme le 5 août suivant, où il intègre en tant qu’aumônier le GBD de la Division, dont il expose la composition nominative (p. 18). Il récupère un cheval belge « qui ne figurait pas sur les contrôles officiels » (p. 22) mais se dit cavalier novice au début de sa campagne. Attaché à la 51e DI, il précise: « fut scellé le pacte qui me liait pour un an au 33e [RI] » (p. 193). Suit le parcours facilement retraçable de sa campagne : La Somme, Verdun, repos en Alsace, la Somme encore, la Champagne, l’Aisne, l’Yser, le Chemin des Dames, Soissons, la Deuxième Marne, repos en Haute-Alsace puis la poursuite dans le Nord, jusqu’à l’Armistice en Belgique.

Le style d’écriture s’emporte parfois profondément dans une religiosité bien compréhensible, l’héroïsme sacrificiel ou la littérature ampoulée, voire des envolées patriotiques. Mais l’auteur multiplie également les belles phrases plus profondes telles « Minutes inoubliables qui font époque dans une vie qui ne fut jamais si près de son éternité ! » (p. 108) ou « Dans l’armée française, le respect de l’ennemi vaincu et désarmé » a toujours été un honneur ; les blessés sont sacrés » (p. 153). Plus loin, ce paragraphe teinte quelque peu tout l’ouvrage, en forme de tableau qui rappelle le carré de Sidi-Brahim : « Épuisé de fatigue, tenaillés par la faim, torturés par la soif sous ce soleil implacable, fauchés par la mitraille, décimés, haletants, éclaboussés de sang, couverts de débris d’arbres et de terre, entourés de morts, de blessés gémissants, les braves combattants résistent à tous les assauts dans le carré héroïque qui flotte sous les remous de la bataille et les obus qui ébranlent l’atmosphère » (p. 327-328). Celui de la défense, à Cutry, le 12 juin 1918, du PC du colonel Coudin, ressemble quant à lui à un tableau de Neuville représentant la Maison des dernières cartouches (p. 347). Tout l’ouvrage est bien entendu aussi un vibrant hommage, légitime, à son ordre : « Rien ne fécondera mieux les sillons labourés par la guerre que le sang des 3 000 prêtres martyrs et de nos héros chrétiens » (page 168). Il affirme même « le côté spirituel et divin de la guerre » (p. 334). Il se fait parfois allégorique, voire même poète. Il dit, le 11 novembre 1918 : « Les feuilles de la forêt de Trélon tombent des arbres dans tout l’éclat de leur suprême beauté comme sont tombés nos morts » (p. 417). Pour lui, le rôle de l’aumônier est bien entendu central ; il analyse cette place dans son chapitre « L’aumônier militaire » (p. 231 et 232) en alléguant être un acteur majeur, véritable thermomètre moral pour le commandement, capable de remettre une attaque si ce facteur manquait. Il allègue avoir administré 5 000 soldats et 200 officiers (p. 273). Il met aussi bien entendu la foi au centre de son témoignage et affirme à maintes reprises sa centralité au front de la guerre : « Les âmes se retrempaient aux sources religieuses » (p. 210) ou : « Les messes militaires furent sans contredit l’un des spectacles les plus grandioses et les plus impressionnants de la guerre » (p. 395). Il avance même : « Le maréchal Foch lui-même reconnaît l’intervention de Dieu dans la victoire de la Marne » (page 398), y revenant quelques lignes plus loin en synthétisant ladite victoire par le quadriptyque « grands chefs », héroïsme des soldats, qualité de la race et Allié du Ciel (p. 399). Enfin, il évoque les « 14 points de l’Evangile du 8 janvier » évoquant la proposition de paix du président Wilson (p. 400).

Plusieurs chapitres sont consacrés aux hommes du front, soldats et officiers bien entendu, mais également infirmières, vantant chez elles leur bénéfice moral (p. 313). Il rend aussi à plusieurs reprises hommage au courage de l’ennemi (p. 328). Il se fait également parfois pédagogue de la guerre ; en témoigne par exemple sa longue définition du No man’s land (p. 386 et 387). Les pages d’héroïsme sacrificiel de juin 1918 sont également impressionnantes. Lui-même décide, devant l’imminence de la submersion ennemie, de se laisser capturer avec ses blessés, avant l’arrivée miraculeuse d’un camion qui les sauve de la captivité (p. 364, secteur de Nesle-le-Repons, dans la Marne). Enfin, sa narration, à partir de Lassigny, de la poursuite d’une Allemagne en déroute le 22 octobre, est très éclairante, tant sur les paysages qu’il découvre que sur l’état des régions libérées et de leur population, le plus souvent affamée, jusqu’à la Victoire, vécue en Belgique, dans la région de Chimay (p. 415). Au final, l’abbé Julien Schuhler n’a pas témoigné d’une « guerre de général » ; il a failli maintes fois mourir, sous les bombardements ou atteint par les balles, ou être capturé, ce jusqu’au bout de sa guerre, donnant à son récit la longue litanie d’une guerre dense et combattante même sans qu’il n’ait jamais porté le fusil ou fait le coup de feu.

Schuhler, photographe, agrémente son ouvrage de 68 clichés (l’édition étudiée comprend la mention en 1ère de couverture : « 2e édition – 5e mille»), y compris d’après-guerre. Le livre aurait mérité une table de ces illustrations ainsi qu’un glossaire des noms tant il en fourmille (voir par exemple la liste des « modernes chevaliers » qu’il donne p. 267), même s’il pratique parfois l’autocensure (cas du député qu’il considère antipatriote Charles Maurras, p. 285). L’ouvrage comporte peu d’erreurs (quelques-unes typographiques) et comme beaucoup de soldats, Schuhler se trompe sur le mot « cote », qu’il orthographie côte. Il utilise par ailleurs le mot mitraillette (p. 322), rarement usité pendant la guerre, confirmant une écriture tardive (1931). En effet, à la fin de l’ouvrage, il annonce clôturer son livre à Colmar le 30 juin 1931 ; toutefois, sa note n°1 p. 383 rapporte la mort de Georges Xavier Laibe, 1er blessé de la Grande Guerre (à Suarce le 2 août 1914), le 20 novembre 1932. [Même si cette annonce est fausse puisque que Georges Laibe meurt en fait en 1958 à l’âge de 77 ans].

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 26 : Aspect du camp des GBD de la Tour Carrée
28 : Durée de la guerre « La guerre sera finie en juin [1915], par l’usure totale des Allemands »
30 : Fantôme-As
33 : Crâne attitude de la blessure du Gal Marchand
40 : Sur la mort des chevaux
43 : Bar-sur-Aube reçoit 590 obus pour 300 victimes
44 : « 3 000 hommes sont entassés dans un village de 150 habitants. Il semble que durant la guerre, les êtres humains soient devenus plus compressibles, et l’on reste stupéfait à la pensée du peu de place tenu par le poilu dans un logis, comme aussi de la simplicité spartiate de ses goûts »
50 : Sur la Loi des curés sac au dos
53 : Accident d’un fusil non déchargé
55 : Son musée de guerre et artisanat de tranchée
73 : 32 000 prêtres ou religieux mobilisés pendant la guerre, dont 300 aumôniers militaires officiels en soutane
94 : Il se fait capturer sa chapelle
103 : Fusée blanche pour faire allonger les tirs
106 : Tirs amis
107 : Jet du brassard de la Croix-Rouge par des hommes pour prendre le fusil
112 : Rend hommage à l’audace du lieutenant allemand Brandis
117 : Ordre d’évacuation de Verdun ; Ginisty doit partir, et vision d’exode
118 : Voie Sacrée, système de la poulie sans fin
124 : Exécution d’un fantassin du 327e et d’un cavalier du 11ehussard ; évoque les fusillés de Vingré
126 : Sur le mariage : « On ne se mariait pas pendant la guerre, sinon avec la mort »
: « Aussi le déficit des naissances nous fit perdre 1 200 000 existences humaines et le feu nous en coûta 1 350 000 »
131 : Vue des Vosges, en instruction au camp d’Arches (fin 135)
142 : « Faire la guerre c’est attendre »
148 : Tir ami (grenade)
152 : « Il n’y a plus de sécurité nulle part, pas même pour les gendarmes qui ne dorment que d’un œil »
172 : Rats ayant dévoré ses hosties et ses cires pour les offices
183 : Décoration intérieure de cagna : « Aux parois de la sape sont collés ou suspendus des chromos, des gravures découpées dans des illustrés ou des magazines : alpin encadré de drapeaux, les grands chefs : Joffre, Pétain, Foch, que les gravures ou le dessin ont popularisés »
187 : Choral de Luther, exécuté par de belles voix d’en face
191 : Joffre le « temporisateur »
193 : Chiffres sur le Camp de Châlons, créé par Napoléon III en 1857 qui achète 11 000 hectares de pouilleuse et dépense 4 millions. Camp tracé par le capitaine du Génie Weynant. On peut y placer 25 000 hommes
195 : Chiffres sur le vignoble de champagne : 20 millions de bouteilles produites dont la moitié à l’étranger pour 450 000 hectolitres de récolte annuelle
196 : Carrières de Romain (Aisne), odeur, aménagements
219 : Régiment du Sacré-Cœur, constitution
231 : L’aumônier militaire, rôle et aspect, thermomètre moral pour le commandement, capable de remettre une attaque si le facteur moral manquait
: II qualifie l’infanterie « d’arme souffrante »
244 : Mort par éclatement de pièce
258 : Trophées allemands trouvés dans les tranchées ennemies (liste), achète des objets, goût des poilus pour les objets « de prise »
259 : Chevaux non enterrés
: Horreur d’un coup direct sur des artilleurs
: Bruit de trolley de l’obus
260 : « Des essaims d’allemands sont restés au fond des abris et des tranchées comme les poissons au fond d’un lac desséché »
: Tableau de soldat passant une rivière à gué
270 : Sur le creuset de la guerre : « Le poilu, c’est le paysan, l’ouvrier, toutes les classes sociales, toutes les professions fondues au même creuset »
: « Attendre est la grande affaire de la guerre et de la vie aux tranchées »
271 : 25 000 officiers tués, dont 11 632 de l’active et 13 965 de complément
272 : Esprit religieux des combattants : Barrès dit : « Les Français se battent en état religieux »
273 : Allègue que le Montgolfier est un ancien sous-marin allemand transformé (non confirmé)
274 : Couleur des bâches des fourgons
: Feuilles à tabac Job ou Riz la Croix
275 : « Le tabac, « passe-temps des paresseux » au dire de napoléon, a rendu les plus grands services pendant la guerre. Avec le pinard, il fut l’un des facteurs de la Victoire » (vap 367)
: Tringlots donnant des mégots aux mioches
277 : Perte des instruments de musique du 233e RI dans un incendie à Saint-Just
: « J’accuse » écrit sur les murailles de Senlis, incendiée par les Allemands
278 : 1 200 bouteilles de champagne bues par un état-major allemand dans le château de Chamant
286 : Mise à pied par circulaire qui supprime les chevaux des aumôniers
287 : Sur la chapelle règlementaire, « très encombrante et peu utilisée »
288 : Éclatement de pièce d’artillerie
: Voit Thellier de Poncheville (aumônier du 14e corps) en Alsace avant la guerre,
293 : Italien disant « Nous avons déconcerté l’ennemi par la rapidité de notre retraite » de la Piave
296 : Sur la paperassite : « toute cette floraison dactylographiée que la guerre a fait surgir comme champignons après la pluie »
300 : Hurlement d’enfer du bombardement
302 : « Les mets se ressentent des gaz qui leur donnent une âcre saveur guerrière ; ils sont même saupoudrés de petits éclats qui crissent sous la dent comme des plombs dans le gibier »
313 : À Guyencourt, baraques ambulances dénommées des noms des héros.
: Aspect des infirmières, bénéfice moral et hommage
314 : Sur les cimetières, tombes, aspects et entretien
328 : Rend hommage à un officier allemand courageux : « Belle vaillance qu’il faut admirer des deux côtés… »
329 : Avion allemand abattu au FM
332 : Ordre d’abattre les fuyards, conscience de la gravité d’un tel ordre
333 : Défense d’une batterie à l’arme blanche et au débouchoir zéro
: Un section brûle 30 000 cartouches
335 : Critique de Le Feu de Barbusse
339 : Ambulance FIAT
340 : Canonnade déterrant les morts : « Quel spectacle que cette canonnade impie qui, sur les champs de bataille ou dans nos petits cimetières du front, déterre, déchire, tue à nouveau les cadavres »
: Fils téléphoniques entravant les roues des voitures sur les routes
341 : Mort du général des Vallières
: Les obus ne respectent plus la Croix Rouge (mai 1918)
347 : Défense du PC de Cutry
356 : Cordons explosifs entre les lignes pour arrêter les chars
358 : Il sauve des objets de culte, qu’il envoie en camion à l’évêché à Châlons-sur-Marne
: Vue des caves du château du sénateur Vallé
360 : Conditions du passage de La Marne par pontons actionnés par des câbles d’acier dans la boucle de Tréloup
366 : Pertes au 273ème R.I.
: Colonel exhumé
368 : Ce qu’il pense du Pays de Montbéliard
372 : Revue tchéco-slovaque à Masevaux (vap 374)
373 : Vue des défenses devant Belfort
371 : Colchiques appelées « veilleuses »
374 : Masevaux siège du gouvernement français en Alsace
: Vue d’enfants alsaciens habillés en soldats français, et vieux de 1870 bardés de décorations
375 : Tranchées construites le jour dans le bois d’Hirzbach, trouvées pleines d’allemands au retour au matin, conquises sans combat pendant la nuit
381 : Vue de groupes francs, aspect, composition (par des volontaires, « gaillards décidés, amoureux du risque, fortes têtes parfois, guettant l’occasion de se réhabiliter »
383 : Grippe espagnole
: Couscous préparé par Mohammed
: M. Laibe, douanier, premier blessé de 1914, à Faverois (Haut-Rhin), annoncé mort le 20 novembre 1932 (mais en fait mort en 1958)
386 : Gourbis, guitounes et cagnas d’Hirzbach
: Longue définition intéressante du No man’s land (fin 387)
388 : L’Alsace, considérée en 1918 comme une « cale de radoub »
390 : Chevrières, pays de l’oignon
392 : Vision des régions libérées, ligne Hindenbourg, Noyon, Saint-Quentin
400 : Ligne Hunding
406 : Mines, destructions allemandes de novembre et vision des populations délivrées
407 : Le bombardement, c’est la « musique de la guerre »
408 : Abandon du matériel allemand, débâcle (vap 417 : « Des mitrailleuses, des canons, des voitures, des armes, des obus jonchent le sol piétinés par la troupe en retraite, marquant ainsi comme une trainée lamentable et sinistre les étapes et l’agonie d’une armée »
364 : Fabrique un drapeau de la Croix-Rouge en vue de sa capture
369 : Dissolution le 7 août 1918 du 273e RI, versé dans les 33ème et 73ème
371 : Photographie de la borne TCF de Largitzen
409 : Tir ami par avion
412 : Sur le parcours des plénipotentiaires allemands
413 : Ce qui se passe entre le 7 et le 11 novembre, problème du capitaine plénipotentiaire von Heldorf, qui ne peut repasser les lignes pour ramener les conditions de paix, finalement acheminées par avion à Spa, siège du G.Q.G. allemand
: Pierre d’Haudroy le 7 novembre
416 : 11 novembre, comportement des soldats, « présentez armes » face à l’est, feux de joie

Yann Prouillet, janvier 2026

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Viallet, Elie (1885-1915)

Gasqui, Jacques, Élie Viallet, capitaine de chasseurs alpins. Août 1914 – juin 1915, Paris, Bernard Giovanangeli éditions, 2014, 159 p.

Résumé de l’ouvrage
:
Élie Joseph Viallet, né en 1885 dans l’Isère, fait avant-guerre une carrière militaire qui, en août 1914 le trouve lieutenant (depuis 1911) au 13e BCA de Chambéry. Après une courte période de garde à la frontière italienne, le 12 août, le bataillon arrive à Gérardmer, entre en Alsace et reçoit son baptême du feu à Soultzeren. Après la bataille des frontières, et une première blessure, il combat au terrible Hartmannswillerkopf puis est appelé en renfort lors de « l’affaire » de l’Hilsenfirst. C’est là qu’il trouve la mort sous les shrapnells allemands.

Éléments biographiques :
Élie Joseph Viallet naît le 8 juillet 1885 au Gua, dans le département de l’Isère. Son père, également prénommé Élie, est employé au Chemin de Fer Saint-Georges de La Mure (SGLM) qui achemine le charbon extrait des mines du secteur. Sa mère, Mélanie Euphrosine Samuel est lingère. La famille demeure au hameau de Saint-Pierre, dans le village de Saint-Georges-de-Commiers. Une sœur, Marie, rejoint le foyer en avril 1888 ; elle deviendra institutrice et il entretiendra toujours une correspondance avec elle, lui reprochant parfois la rareté de ses lettres (p. 87). Elle vivra dans le souvenir de son frère défunt. Il fait des études à l’école supérieure de Vizille, puis de La Mure à partir de 1901. Il s’engage pour trois ans au 52ème R.I. de Montélimar en octobre 1903 et est promu caporal l’année suivante, en octobre. Il passe sous-officier en juillet 1905, sergent-fourrier puis sergent en septembre 1906. Il est bien noté et désire alors embrasser la carrière d’officier. En 1908, il réussit simultanément les examens d’entrée à l’École d’administration de Vincennes et de l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent, intégrant cette dernière en octobre. Le 1er janvier 1909, il est incorporé élève officier et sort sous-lieutenant, 49e sur 163, le 1er octobre. Il est alors affecté au 13e BACP à Chambéry. Il passe lieutenant un an plus tard. On le retrouve chargé du casernement et des équipages, et remplit les fonctions d’officier d’approvisionnement pendant les manœuvres alpines et d’armée. Il quitte ces fonctions en juin 1913 pour reprendre le service de compagnie puis suit au premier semestre de 1914 les cours de l’École normale de gymnastique et d’escrime de Joinville. Son unité est en Haute-Maurienne pour les traditionnelles manœuvres d’été, en juillet 1914. Le premier courrier publié date du 27 juillet 1914 mais il tient également un journal de marche.

La guerre déclarée et après une courte garde à la frontière italienne, il connaît son baptême du feu le 15 août, participe aux combats de Mandray et de la Tête de la Behouille, dans les Vosges, avant d’être blessé légèrement à la jambe le 3 septembre. Il écrit à sa sœur le 11 qu’il a fait 7 jours d’hôpital et qu’il se remet très bien. Positionné ensuite en Alsace, il participe aux combats du Hartmannswillerkopf au premier trimestre de 1915, date à laquelle il est promu capitaine. Il sera à cette occasion cité deux fois à l’ordre de l’armée, étant l’un des premiers récipiendaires de la Croix de Guerre dans son bataillon (9 juin 1915). Élie Viallet meurt le 15 juin sur l’Hilsenfirst, dans les Hautes-Vosges (Haut-Rhin). Il sera cité une troisième fois et reçoit la Légion d’Honneur à titre posthume (dossier non découvert sur la base Léonore toutefois).

Commentaires sur l’ouvrage :
En page intérieure, l’ouvrage reçoit le sous-titre Élie Viallet, capitaine au 13e bataillon de chasseurs alpins : itinéraire d’un diable bleu.

Très représentative de la correspondance auto-censurée, destinée à rassurer en permanence les siens, les lettres de l’officier Viallet apprennent peu à l’Historien. Mais l’ouvrage trouve toutefois un intérêt dans la qualité de la contextualisation par Jacques Gasqui, présentateur du corpus du capitaine Vialle, qui précise avoir hérité des archives de l’officier, dans son bataillon, donnant à l’ouvrage l’aspect d’une biographie illustrée de correspondances. L’ouvrage est bien présenté et cite nombre d’autres personnages importants cités par le témoin (dont le docteur Boutle par exemple, qui a également témoigné dans l’ouvrage de Jean-Daniel Destemberg, Les Chemins de l’Histoire. L’Alsace, Verdun, La somme (Moulins, Desmars, 1999, 327 p.).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 23 : Durée de la guerre « bien vite réglée et que ce ne serait qu’une affaire de quelques semaines »
24 : Demande à sa sœur de conserver les journaux, « documents intéressants et que je reverrai avec plaisir »
48 : « À côté des amis qui assistaient à notre départ, on voyait des mamans et des sœurs qui pleuraient (elles ne sont pas plus raisonnables à Chambéry qu’ailleurs) ».
59 : Gants de pied supérieurs à la bande molletière pour les chasseurs
83 : Sur l’action de tireurs d’élite : « J’ai organisé depuis mes tranchées plusieurs stands et les bons tireurs les tirent au passage »
96 : Garde un fusil boche
107 : Demande à remplacer son fanion de compagnie, envoie le plan (description p. 108)
113 : Description du chasseur, « uniforme d’homme des bois » : « Béret bleu, peau de mouton, pantalon bleu de mécanicien en culotte de velours, gants de pieds, passe-montagne, cache-nez ; etc., et beaucoup de boue par-dessus tout ça »
114 : Sur l’enrichissement à la guerre : « Je vous envoie un mandat-poste de 300 francs. Je n’avais jamais trouvé autant d’argent dans ma poche en fin de mois. La guerre enrichit, le fait est concluant »
115 : « L’arrivée d’un nouveau galon est une chose dont on se réjouit en temps de paix ; à l’heure actuelle, malheureusement, elle est la conséquence de la disparition d’un camarade »
132 : Stylo Gold Starry
145 : Non-restitution des corps

Yann Prouillet, janvier 2026

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