Loevenbruck, Pierre (1891-1972)

Pierre Lœvenbruck, Ceux de la réserve, Paris, Tallandier, 1931, 223 pages

Résumé de l’ouvrage :
Pierre Lœvenbruck, lorrain de Pont-à-Mousson, est sergent à la 7ème compagnie du 69ème R.I. de Nancy et de Toul depuis deux ans déjà quand il commence son journal le 30 juillet 1914, alors qu’il rentre de manœuvres sur le Mont d’Amance, au nord de Nancy. Il y apprend la mobilisation prochaine de l’armée française et se demande s’il va l’être lui-même dans le régiment d’active (69ème). Affecté finalement à la 1ère section (puis à la 4ème) de la 23ème compagnie du 269ème RI, il décrit dès lors, à 23 heures le jour-même, la mise sur le pied de guerre de son unité, formée des réservistes meurthe-et-mosellans de toutes origines sociales. Il doit alors les habiller et les transformer en soldats avant que l’unité ne quitte les casernes pour les premiers combats. Suit une description, débutant dès la nuit, à la limite du surréalisme, d’une mise en état effective de guerre jusqu’à la marche à la frontière, vers le nord, le samedi 8 août. Rêvant d’entrer rapidement victorieux dans Metz, en Lorraine allemande, Lœvenbruck passe la frontière, le 19 août, à Ajoncourt, dont les poteaux ont été mis à terre et fait une courte incursion en territoire du Reich. La Seille est en effet bien vite repassée sans combats dès le 22, après un baptême du feu qui le met en face de la réalité de la guerre. Son premier mort, les visions d’exode des paysans lorrains, la canonnade, tout cela n’altère pas encore l’ « âme de conquérant » des réservistes. Pourtant, la défaite qui se joue en Moselle ramène la guerre devant Nancy. Débute alors la bataille du Grand Couronné qui va hacher le régiment au nord de la ville pour la protéger de l’invasion. Dès lors, le sergent évoque, dans le détail, les journées épiques autant que mortifères, jusqu’à la victoire, très temporaire, qui s’est jouée sur La Marne, le 17 septembre. Le 29, le régiment doit participer à la phase suivante de la guerre, qui l’amène devant Douai, dans le Nord, où se joue la Course à la mer. Les combats n’y sont pas moins violents, et le 3 octobre, peinant à réaliser la surprise de la situation, il est fait prisonnier à Billy-Montigny par un houzard du 7ème Kavallerie Korps. Son épopée s’arrête alors qu’il découvre l’inscription « Kriegsgefangenen Lager Parchim » sur la porte d’entrée du camp de prisonnier, qu’il franchit le 8 octobre 1914.

Eléments biographiques :
Marie, Joseph, Pierre Lœvenbruck, (parfois orthographié Lœwenbruck) est né le 2 avril 1891 à Pont-à-Mousson, en Meurthe-et-Moselle. Son père, Louis Henri, né à Thionville, est négociant et sa mère, Marie, Joseph, Claudine Noël est sans profession. Il a une sœur et un jeune frère, âgé de 13 ans quand il entre en guerre. Il obtient son baccalauréat général et débute son service militaire dans la foulée, en 1912. Fait rapidement prisonnier, il cumulera 7 années de services militaires et 9 années de services civils, dont trois ans et demi à l’étranger. Il racontera chez le même éditeur, également en 1931, son « expérience » de captivé dans un ouvrage intitulé Bouches inutiles, Quarante mois de captivité en Allemagne. Il épouse à Berne, en Suisse, Marie Antonia Kressig, le 6 février 1920. Outre une petite carrière littéraire, il exercera la fonction de Consul de France (de 2ème classe) en 1934, attaché à l’administration centrale, puis sera promu à la veille de la 2ème Guerre mondiale, en août 1939. Convaincu de « participer en France à une résistance active en dehors de ses tâches professionnelles » (cf. son dossier de Légion d’Honneur, Base Léonore), il est alors mis en sursis par le Gouvernement de Vichy (en mars 1942). La Libération intervenue, il est rétabli dans ses fonctions en mai 1944 et confirmé en décembre suivant puis nommé Consul Général (de 2ème classe) en avril 1945, « en reconnaissance des services rendus ». Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur le 9 avril 1930 et officier le 14 août 1946. Il décède le 4 décembre 1972 à son domicile, 116 rue de la Convention, dans le 15ème arrondissement à Paris.

Commentaire sur l’ouvrage :
Désiré Ferry, président de l’Union nationale des Officiers de Réserve de France, introduit l’ouvrage en vantant les mérites d’un journal de guerre, genre loin d’avoir épuisé la curiosité des lecteurs, celui-ci issu de « ceux de la réserve », nous renseignant sur l’origine de ce carnet. Il dit : « Le réserviste prenait des notes selon sa fantaisie, au hasard des cantonnements. C’était tantôt un journal de route, tantôt un recueil d’impression. C’était pour lui-même, « quand il serait vieux », qu’il consignait ses souvenirs » (page IV). En effet, sous l’apparence d’un carnet de route qui couvre, quasi jour par jour, la période du 30 juillet au 8 octobre 1914, Ceux de la réserve est bien un livre de souvenirs. Mais ceux-ci, relatés simplement, et rapportant la vision exacte et bien décrite des grandes phases qui ont marqué sa courte expérience de guerre : La mobilisation et l’entrée en guerre d’un régiment de Réserve, la marche à la frontière (mosellane), la bataille du Grande Couronné, et la Course à la Mer. Pierre Lœvenbruck confirme cette architecture en la précisant : La mobilisation – La victoire en chantant – Le Grand-Couronné – Un secteur de tout repos – La course à la mer et À travers l’Allemagne. A l’échelle d’un régiment (le 69ème et son régiment de réserve, le 269ème), l’ouvrage revêt donc un indéniable intérêt local, montrant la mise en état de guerre des classes d’âge meurthe-et-mosellanes autour de Nancy et de Toul, Lœvenbruck étant né à Pont-à-Mousson et terminant son service militaire puisque depuis deux ans déjà sous l’uniforme. Il est sergent lorsque la guerre le surprend en pleine manœuvre autour de Nancy. Pour ses camarades et certainement pour lui également, le 30 juillet 1914, la guerre, d’abord, n’est pas possible. L’habillement en cours des civils transformés en militaires, le fourrier dit encore, le lendemain : « Je m’en fous. Je suis peinard, ici, où je dois assurer l’habillement des réservoirs pendant vingt-cinq jours. Aussi, la fête sera finie quand je serai en état de rejoindre » (page 18). Plus loin encore, le 4 août, il rapporte même : « … nous ne devons pas combattre mais simplement suivre – et de loin – les troupes de l’active dans leur avance en pays ennemi. D’ailleurs, attaqués par les Français d’un côté, par les Russes et les Serbes de l’autre, les Allemands ne tiendront pas longtemps ; c’est l’évidence même ! et dans six semaines, deux mois, nous reviendront à Nancy en vainqueurs » (pages 42 et 43). Le mythe de la guerre courte est tenace ; il tient encore, le 18 août, quand Lœvenbruck avance, alors qu’il découvre un numéro de l’Est Républicain, daté du 16 : « On y raconte des histoires admirables sur la famine qui menace l’Allemagne, sur le « mordant » de notre cavalerie (2ème édition) et le « cran » de nos chasseurs. Chacun sait que les autres troupes n’existent pas. Tout ce bourrage de crâne qui nous enchante, nous paraît naturel et il n’est pas un de nous qui ne soit persuadé que dans quinze jours, mettons trois semaines pour les plus exigeants, la guerre ne soit terminée » (page 74). Mythe qui existe d’ailleurs également chez les Allemands, qui le déclarent eux-aussi au prisonnier Lœvenbruck début octobre (page 208). Sur la famine allemande, il y reviendra après sa capture et sa « traversée de l’Allemagne » comme prisonnier, en glosant, le 3 octobre : « … quant à la famine qui, d’après nos journaux règne dans leurs rangs… je souhaiterais aux rédacteurs de ces articles de manger aussi bien qu’eux ! » (page 211). Lœvenbruck livre donc une particulière intéressante « vue de l’intérieur » de la réception de la mobilisation, de l’engagement en masse des réserves qu’il faut équiper de pied en cap et mettre en état de guerre, tant psychologique que, 22 jours plus tard, confronté à la violence d’une guerre qui révèle son vrai visage, abattant les fantasmes d’une victoire facile et rapide. Il en dresse un tableau impressionnant : « Près de la caserne A. R. [de Toul], les terrains de manœuvres, qui servaient naguère à l’artillerie, sont littéralement couverts de civils endormis : on y voit toutes les classes de la société, des bourgeois, des jeunes gens, des vieux, des ouvriers, des paysans en blouse, quelques prêtres en soutane, combien sont-ils qui attendent qu’on veuille les recevoir dans les casernes où il doivent être habillés ? Deux mille, trois mille peut-être, arrivés dans la nuit et que les postes de garde ont eu la cruauté de laisser dehors » (pages 34 et 35). L’ouvrage, qui n’est pas teinté de bourrage de crâne, – page 110, il dit à propos de l’espionnite : « je ne crois guère à ces histoire de roman-feuilleton » – rapporte ce qui fut une certaine réalité voulant que certains, affectés dans la réserve, virent dans cette affection un éloignement de la gloire. Il dit, lorsqu’il apprend, manifestement déçu et inquiet, son affectation effective : « Que sera le 269ème de réserve ? Un tas d’inconnus, de nouveau chefs, de nouveaux collègues et, pendant que nous ferons l’exercice dans un fort de Toul, le 69ème entrera dans Metz ou dans Strasbourg » (page 17) ! Dès les premières marches vers la frontière, Lœvenbruck s’épanche sur les difficultés que ses 22 ans éprouvent à se faire obéir d’une telle diversité sociale. Il dit : « Les débuts furent durs, très durs, pénibles pour tous, pour nos officiers comme pour nous, gradés de l’active ; pour ces hommes arrachés à leur famille, à leurs travaux, à leurs douces habitudes, le changement était trop brutal, la discipline depuis trop longtemps oubliée ; partis de chez eux en chantant, ils s’apercevaient soudain que la rigolade était finie ; que le sac était lourd, que la route était longue, que les godillots mal graissés les blessaient, tandis que l’équipement leur sciait les épaules, et, naturellement c’est nous qu’ils en rendaient responsables, et parmi nous ceux qui étaient le plus près d’eux, ces « sous-officiers » abhorrés et détestés… jusqu’au jour où, petit à petit, ils s’aperçurent qu’au lieu d’être des ennemis, des tortionnaires, nous étions leurs amis, que notre souci était toujours de chercher pour eux le meilleur abri contre les rafales d’artillerie ou le cantonnement le plus confortable à l’étape, et alors, peu à peu, mais très vite, leur attitude à tous, et je dis tous sans exception, même et surtout Monier et Grégori, changea radicalement » (page 51). Mais cette « découverte » du feu qui tue n’est pas immédiate. D’abord après une rapide marche à la frontière au nord de Nancy, il franchit sans combat ni résistance la Seille, rivière formant la frontière entre la Moselle et la Meurthe-et-Moselle, à proximité de Delme, et n’entend le son que loin derrière les collines qui lui font face, en direction de Morhange. Il se sait pas encore que depuis plusieurs jours, les français sont déjà morts en masse en Belgique et en Moselle et que cette journée du 22 août sera la plus meurtrière de toute la Grande Guerre. Il découvre petit à petit lui-aussi les « caractéristiques » de la « vraie » guerre. Apprenant par l’épreuve les « vertus » de s’enterrer, il confie, le 10 août : «… nous tous qui allions devenir les remueurs de terre que l’on sait, on ne nous avait fait exécuter qu’une seule fois, pendant mes deux années de service militaire, des travaux de campagne avec les outils de parc, c’est-à-dire de vraies pelles et de vraies pioches » (page 62). Sa « découverte » des premiers morts l’impressionne. Le 12 août, il décrit : « Dans une petite prairie, bien verte, gisent des cadavres de chevaux, ceux que montaient les propriétaires des lances, sans doute. C’est la première image de mort qui se présente à nous depuis notre entrée en campagne et soudain, nos rangs si bruyants tout à l’heure, deviennent totalement silencieux » (page 67). Mais le premier mort qu’il découvre n’intervient que le 20 août ; il ajoute « mais nous ne pouvons pas encore nous figurer que pareil sort nous menace » (page 79). Hélas, devant l’exode des populations les villages qui brûlent et les salves d’artillerie qui s’abattent à ses alentours ; la guerre finit par rejoindre le régiment et le baptême du feu est terrible. Le 23, devant la seille, à Moivrons, il décrit le « tintamarre » et le commandant Wurster qui dit : « Arrêtez ! lâches ! Le premier qui recule, je lui brûle la gueule ! » (…) « sa crânerie arrêt[ant] les fuyards » (page 90). La suite est alors, dans les combats du Grand Couronné ou dans ceux de la Course à la Mer, une longue suite de miracles pour le sergent, bousculé à plusieurs reprises par des obus éclatant à proximité (pages 98, 118 ou 189) ou recevant, à au moins cinq reprises (pages 105, 125, 135, 136 ou 182), balles et éclats d’obus qui dans la capote, qui dans la musette et ce qu’elle contient. Certains jours sont terribles de bombardements, comme le 25 août, heureux d’en être sorti entier. Prisonnier, les circonstances et le traitement que Pierre Lœvenbruck décrit sont intéressants. Exhibé à plusieurs reprises à la vindicte allemande (pages 203 et 218), honnête, il dit n’avoir pourtant pas subi de réels mauvais traitements.
Au final, tout l’ouvrage, par sa simplicité, la sobriété de ses tableaux et surtout leur véracité, est résolument l’un des tout meilleurs témoignages rapportant l’entrée en guerre et les premiers combats des civils, réservistes, devenus du jour au lendemain ceux que l’on appellera quelques semaines plus tard les poilus.

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Parcours suivi par l’auteur (date) :
Essey-lès-Nancy (caserne Kléber) : 30 juillet 1914
Nancy : 31 juillet
Toul (caserne A.R.) – Domgermain : 1er août
Velaine-en-Haye : 7 août
Pont de Malzéville – Boudonville : 8 août
Malzéville – Pixerécourt – Bouxières-aux-Dames – Custines – Malleloy : 8 août
Col de Lixières : 10 août
Morey : 11 août
Arraye-et-Han – Ajoncourt – Moivrons – Col de Bratte – Bois de Grémecey : 12-24 août
Villers-les-Moivrons – Faulx – Lay-Saint-Christophe – Agincourt – Lenoncourt – Buissoncourt – Gellenoncourt – Haraucourt – Drouville – Col de la Fenêtre – Réméréville : 25 août – 16 septembre
Valhey – Bathelémont-lès-Beauzémont : 17-27 septembre
Laneuveville-devant-Nancy – Einville – Maixe – Crévic – Dombasle : 28-29 septembre
En train : Nancy (gare de Mon-Désert) – Frouard – Toul – Montereau – Palaiseau – Versailles – Mantes – Vernon – Eu – Montreuil – Berck – Etaples – Saint-Pol-sur-Ternoise – Drocourt : 29 septembre – 1er octobre
Drocourt – Rouvroy – Billy-Montigny : 1er – 3 octobre
Prisonnier : Billy-Montigny – Château de Beaumont – Douai – En train : Valenciennes – Charleroi – Namur – Liège – Verviers – Aix-la-Chapelle – Dusseldorf – Elberfeld – Hanovre – Wittenberge – Parchim : 3-4 octobre.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 18 : Garde-poux, garde magasin
29 : Colonel Granges, commandant du 269ème, « adoré du régiment »
30 : Fusil et drapeau oublié lors d’une marche
35 : Magasin bric-à-brac pour habiller les 250 hommes de la compagnie
38 : Perception des armes
39 : Seulement 3 tailles d’effets
40 : Matriculage personnel des effets
42 : Vue de Toul en état de siège
48 : Couvres képis faits avec des cravates bleues pour masquer la couleur rouge
53 : Gautherot, maire de Pont-à-Mousson
57 : Espionnite (vap 109)
61 : Carapace, « toute la compagnie s’accroupit la tête des uns dans le derrière des autres, de façon à ne plus présenter qu’une croûte de sacs »
68 : Ivrognerie généralisée
70 : Sur la reconnaissance des avions : « La veille [13 août], une note du général a fait savoir à toutes les troupes que lorsque, par erreur, elles tireraient sur un aéroplane français, celui-ci exécuterait en l’air un 8 »
71 : Moustiques
77 : Frontière allemande et poteaux arrachés
: Habitante cachée dans son armoire
78 : Changement de la boîte aux lettres Kaiserliche Briefkaste en fonte d’Ajoncourt par une française
80 : Exode lorrain
81 : Bruit du 75 « semblable à celui d’une cloche de bronze heurtée violemment »
82 : Retraite en pagaïe, impression de débâcle (vap 90, arrêtée par menace par un officier)
88 : Maison pillée dont le propriétaire est soupçonné d’être un espion
94 : Gendarmes serre-file
95 : Mâche de l’herbe pour tromper sa soif
98 : Obus de 77 tombant « comme des gros cailloux »
102 : Vision de charnier, collecte les plaques et les papiers des morts
103 : Allemand blessé
105 : Soldat nommé sergent car il a ramené une mitrailleuse
107 : Obus non éclaté qui « est venu se terrer dans le parapet comme un lapin »
108 : 3 septembre, Sedantag et rituel allemand inutile
120 : Enterrement sur le front, description et croix
121 : Premiers abris (6 septembre)
150 : Annonce au poste de police de Buissoncourt de la Victoire de La Marne
163 : Sacs à grains vides servant de capuchons sous la pluie
169 : Supériorité de la tranchée allemande
170 : Milliers de bouteilles vides dans les abris et les tranchées allemandes abandonnées
171 : Arbre observatoire, doté d’un téléphone
: Première messe (22 septembre)
173 : Vue de tombes, constituées en remplissant les fossés de la route
180 : Vente de souvenirs du front et prix (exorbitants)
188 : Horreur d’un cavalier mort traîné par son cheval
189 : Horreur d’un obus touchant au but sur un homme
193 : Fracture une porte puis une fenêtre d’une maison abandonnée
203 : Intervention d’un officier allemand qui lui empêche d’être maltraité (vap 210)
: Photographié par des soldats allemands avec des kodaks
216 : Inscriptions allemandes sur les trains
220 : Prisonniers servis à la gare de Wittenberge servis par des maîtres d’hôtel en habits !

Yann Prouillet, août 2023

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Touchard, Camille (1888-1979)

Touchard, Camille, La guerre de Camille Touchard. Carnets d’un secrétaire d’état-major devenu simple biffin (août 1914 – juillet 1917, Paris, Sutton, collection Histoire intime, 2018, 219 pages

Résumé de l’ouvrage :
Parti de Tours le 3 août 1914, Camille Touchard, né en 1888, est affecté comme secrétaire à l’état-major de la 36ème brigade d’infanterie, de la 18ème D.I. d’Angers du 9ème C.A. de Tours. Il est affecté successivement en Lorraine, fait la batailles des frontières en Belgique et retraite pour participer à la bataille de La Marne dans le secteur de Fère-Champenoise. Après la victoire, il reste en Champagne, à l’est de Reims, puis repart en Belgique, à l’est d’Ypres, jusqu’en mai 1915. Suivent l’Artois, l’Argonne, à nouveau la Champagne, la Picardie, la Somme, avant, tout début 1917, une dissolution de sa brigade qui l’affecte dans une compagnie du 77ème RI. Après une rapide instruction, il arrive au front du Chemin des Dames, où il est blessé de plusieurs éclats d’obus au milieu de juillet 1917, mettant fin au 9ème carnet relatant sa guerre.

Eléments biographiques :
Camille, Auguste, Ferdinand Touchard est né le 26 février 1888 à Moussac, dans la Vienne. Il est l’aîné d’une fratrie composée d’une sœur, Rachel, née en 1893 et d’un petit frère, Abel, né en 1901. Son père, Ernest, qui sera maire de Moussac de 1897 à 1911, est exploitant, propriétaire terrien, et sa mère est mère au foyer. Ce dernier est relativement aisé. Camille obtient le baccalauréat, fait des études de droit, avant d’entrer dans les chemins de fer comme employé à la gare de Nantes, ville où il réside à la déclaration de guerre. Jugé apte au service militaire, il le débute le 8 octobre 1909 et est alors rattaché à la 19ème section de secrétaires d’état-major dépendant du 19ème corps d’armée basé à Alger. Il y fera son service entre le 10 octobre 1909 et le 11 septembre 1911, participant aux opérations de pacification de la zone rebelle algéro-marocaine. Il passe caporal le 19 septembre 1911 et revient à la vie civile le 1er octobre ; c’est donc à ce grade qu’il est mobilisé à la 9ème section de secrétaires d’état-major basé à Tours le 3 août 1914. Il passe sergent le 1er avril 1915. Avec deux autres secrétaires, il est mis à la disposition de la 36ème brigade d’infanterie. Il fait donc toute la guerre dans deux postes dans sa division, secrétaire de brigade et soldat du 77ème R.I., après son versement dû à la dissolution de sa brigade au tout début de janvier 1917. Il tente infructueusement d’entrer dans les chemins de fer militaires et tente plusieurs formations, comme chef de section (« ennuyeux » dit-il), y compris dans les canons de 37, mais finalement, par choix, revient dans le rang, à la 3ème section de la 3ème compagnie du 77ème R.I. Le 8 mars 1918, il intègre le 2ème régiment de tirailleurs indigènes mais ne semble pas être retourné au front. Il est mis en congé illimité le 19 juillet 1919 et reprend alors son travail en qualité de sous-chef de gare à Nantes. Il sera également à la garde Saint-Lazare à Paris en 1927. Il se marie en septembre 1921 avec Marie-Madeleine Dissert et décède en 1979.

Commentaire sur l’ouvrage :
Les 9 carnets de guerre de Camille Touchard présentent l’indéniable avantage d’exemplifier le parcours d’un non-combattant, secrétaire d’état-major de brigade d’infanterie, pendant la période 1914-1916, éclairant rôle et application, riche d’enseignements, dans ce laps de temps. Son rôle consiste, sous la direction de l’officier d’administration, de s’occuper des écritures et de tous les travaux d’importance secondaire d’un état-major de brigade, ce qui forme une charge à l’application finalement très diverse en temps de guerre. Impliquant sérieux et précision, ce caractère se retrouve dans ses écrits, datés et précisément localisés quant au parcours du témoin. Cette précision géographique, scrupuleusement relevée tout au long de son parcours, se révèle à de multiples reprises, par exemple le 29 août 1915, quand il dit « Passons à Canaples (bistrot que je vois pour la troisième fois) » (page 122). Geoffroy Salé, qui introduit et commente le témoignage, fournit dans une longue présentation très précise tous les éléments de nature à contextualiser les carnets de Camille Touchard : Origines familiales et études – parcours militaire avant 1914 – campagne – après-guerre – carnets de guerre et contenu de ce « parcours original », dégageant les nombreux points d’intérêt de ce témoignage. Touchard s’exprime clairement et précisément, quasi journalistiquement, sur ce qu’il parcourt, fait et voit de sa guerre, parfois jusqu’au détail comme le nom du chien de race Dick du château de Neuville. Son premier carnet est d’un style télégraphique se bornant à des phrases courtes et aux toponymes traversés. C’est à partir du second carnet que l’écriture est plus construite et que les descriptions sont plus profondes. À deux reprises, il dit toutefois : « Maintenant, je renonce à écrire ce que je viens de voir » (page 49), et plus loin « Ce que j’ai vu et entendu est indicible » (page 50). Les pages qui concernent les quelques jours consécutifs au retrait des troupes allemandes après La Marne sont spectaculaires. Il connait toutefois une période de lassitude. Le 25 décembre 1914, il dit : « Ne tiens plus mon journal au jour le jour » (page 91). Pis, il l’interrompt de février à avril, complétant cette période en recopiant le JMO, avant finalement de reprendre sa quasi quotidienneté narrative à l’issue. Le 9ème et dernier carnet, correspondant à la période à laquelle il est rentré dans le rang du 77ème, est plus haletant. Il est peu adhérent au bourrage de crâne et s’il le rapporte, c’est en s’en gardant toutefois. Manifestement, Camille Touchard est empathique, y compris à plusieurs reprises envers les soldats allemands prisonniers, parlant leur langue (voir pages 39, 49, 51, 67 ou 75). Il rapporte beaucoup de faits originaux de sa vie quotidienne, qui reviennent parfois au fil des pages. Ainsi, il se plaint de petits vols qu’il subit de la part de soldats, mais il avoue lui-même à plusieurs reprises avoir lui-même « visité » des maisons et « forcé » quelques portes. De même, il apprécie la compagnie des femmes, auxquelles il fait souvent référence, rapportant çà et là quelques « contacts » estimés, évoquant même parfois un « léger badinage ». Il dit même avoir écrit une « lettre à une poule de Rocher », son caporal d’ordinaire (page 82). Il témoigne de temps en temps de sa relation avec les civil(e)s. Le 29 août 1915, il dit, parlant de deux femmes, une mère et une fille, chez qui il loge à Berneville : « J’ai pu les avoir à ma dévotion grâce aux laisser-passer » (page 123). Intéressant pour mesurer le lien entre civils et militaires, il y revient plus loin, disant, alors que son unité quitte Berck, mi-mars 1916 : « Tristes adieux. La population est toute entière dans les rues. Pas une jeune fille ne manque » (page 136). Parfois toutefois, il côtoie des « personnalités » ; le 21 avril 1917, il dit : « Couche chez femme hargneuse » (page 169). Loin d’être un embusqué (il fait d’ailleurs très peu références à ce terme), il se retrouve très souvent très proche des lignes, et en tous cas le plus souvent à portée d’obus (il dit qu’il en a reçu près de 500 le 9 novembre (page 72)), devant déplacer l’état-major au gré des maisons détruites par bombardement. Ainsi, il y échappe parfois de justesse (c’est un obus sous sa fenêtre qui le réveille le 12 novembre 1914 (page 74)), notamment devant Ypres. Il se voit même prisonnier à cette date tellement il est au milieu de la mêlée. Il sera d’ailleurs remercié par ordre du général du 9ème CA en décembre 1915 pour son travail (fac simile page 203). Il a déjà reçu la croix de guerre le 24 juin 1915. Il dit, le 12 juillet suivant : « C’est la première fois que je couche dans un lit depuis onze mois » (page 116). Au final, le témoignage est dense, intéressant, composite et particulièrement éclairant sur un rôle souvent cité par les autres poilus en ligne comme un poste d’embusqué, réalité démystifiée par Camille Touchard qui en fournit une relation remarquable, se posant plus en témoin qu’en narrateur de son propre rôle. Mélange de quotidienneté et vision intérieure d’un état-major, certaines descriptions, comme celle de la préparation d’une attaque, finalement infructueuse, en juin 1915, dans le secteur de Frévin-Capelle (Artois), sont particulièrement intéressantes. En mai 1917, versé dans le régiment dont il tapait les ordres, il devient témoin des mutineries qui s’y allument dans le secteur du Chemin des Dames (pages 175 et suivantes). Geoffroy Salé, à ce sujet, établit quelques notes opportunes, croisant le témoignage avec d’autres du même régiment (comme Allard, Brec, Chamard, Laurentin, Renaud, Retailleau ou Terrier-Santan, cités dans la bibliographie testimoniale (pages 217 et 218)). Camille Touchard porte souvent un regard approprié, jamais gratuitement critique, sur les officiers qu’il côtoie. Toutefois, il distille parfois son avis sur certains, comme le colonel Lefèvre, « dégommé » pour incompétence, ou le capitaine Guillon, qui manifestement n’aime pas son subordonné, sans qu’il sache pourquoi. Il donne même quelques détails techniques d’intérêt au fil du récit. Il pratique également de temps en temps l’artisanat de tranchée, disant faire des bagues (page 125) ou des coupe-papier (page 141). Sur la fin du témoignage de Camille Touchard, et notamment le flou sur les circonstances et la date même de sa blessure, la note n°12 du dernier carnet dit qu’en fonction du document-source, le soldat a été blessé le 17, le 18 ou le 19 juillet 1917.
De rares fautes ou coquilles sont relevées dans cette édition sérieuse et particulièrement bien présentée dans une collection Histoire intime opportune de l’éditeur.

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Parcours global suivi par l’auteur (date) – Etant donnée la précision toponymique de Camille Touchard dans ses innombrables déplacements, rapportant jusqu’aux moindres lieux-dits, lesquels ne peuvent tous être reportés ici, il convient de se reporter à l’index des noms de lieux cités en fin d’ouvrage :
Angers – front de Lorraine : 3-20 août 1914
Ardennes – Belgique – retraite : 24 août – 6 septembre
Bataille de La Marne (secteur de Fère-Champenoise) – début de la guerre de positions (ouest de Reims) : 6 septembre – 21 octobre 1914
Flandre occidentale – secteur d’Ypres : 24 octobre 1914 – 6 mai 1915
Artois : secteur du Mont Saint-Éloi : 10 mai – 5 juin 1915. Secteur de Loos-en-Gohelle : 10 octobre 1915 – 5 janvier 1916. Secteur d’Aix-Noulette : 17 février – 2 mars 1916
Argonne – Verdun : Secteur de Montzéville – Mort-Homme : 29 avril – 11 mai 1916
Champagne : Secteur de Souain-Tahure : 5 juin – 3 septembre 1916
Picardie – Somme : Secteur de Comble : 8 octobre 1916 – 3 janvier 1917
Champagne – instruction au camp de Mailly : 20 janvier – 20 mai 1917
Chemin des Dames – secteur de Craonne : 20 mai – 19 juillet 1917

Composition de l’état-major de la 36ème brigade d’infanterie au 1er décembre 1914
Col. Lestoquoi (ordonnance : Francelle – Poirier)
Cap. de La Taille (ordonnance : Praud) – Audouard (7ème hussards) (ordonnance Lacroix) – du Coulombiers (à partir du 4 avril) (ordonnance : Bouchinet – Pipaud)
Secrétaires : Touchard – Renou – Bernard
Cyclistes : Cerisier – Rouceau
Fourgonnier : Durand
Cuistot des officiers : Caporal Caillaud – de l’ensemble : Guillot
Caporal d’ordinaire : Rocher
Maitre d’hôtel : Plessy
Agents de liaison : du 77ème : Papin – Point – Samson. Du 135ème : Chauveau – Boisard. Du 66ème : Faix. Du 32ème : Allouin. Du 290ème (mi-mars) : non cités

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 26 : Soldat assassiné
28 : Passage de la frontière belge, salut du drapeau
: Tire une vache : il la trait
29 : Alboche
34 : Vol entre soldats (son quart, vap 66 éléments de son vélo). Vap 71 lui, qui vole dans une maison et parle à plusieurs reprises de portes forcées (vap 154)
35 : Chignole = vieille voiture
40 : Allemands cachés dans le foin, faits prisonniers
41 : Pillage d’épiceries
: Après la victoire de La Marne « Habitants rangés le long de la route nous regardent passer »
50 : Maison à 12 enfants
: Ramasse un culot d’obus, qu’il présente à son colonel (vap 51 et 54, casques)
51 : Conseil de guerre à Sept-Saulx (vap 58 fusillés, nommés Duverger et Desherbois, du 68ème RI)
56 : Utilise le terme embusqué pour « mettre dans une boîte »
: Joue aux boules
57 : Schnik : Alcool de mauvaise qualité
58 : Espionnite : Arrestation à Wez d’un civil et découverte d’une malle remplie d’effets militaires et de documents sur la TSF (vap 81, 83, civil fou ou espion)
62 : Passe la frontière belge et s’étonne : « Aucun poteau ni drapeau »
64 : Hésite entre un vélo belge et un allemand
67 : Entend les cris des allemands qui attaquent
68 : Obus non explosés fichés dans des peupliers
70 : Altercation avec un homme ivre (vap 70, un anglais, 76, 90 (lui-même), (vap 119)
71 : Colonel d’état-major tirant au fusil sur un allemand
: Bouquet offert à un général suite promotion
72 : Chasse au pigeon (vap 79, soldat chassant à courre avec un lévrier, vap 80, est chasseur lui-même, pêcheur et aussi braconnier)
73 : Trou d’obus rempli de soufre
: Voit un phénomène électrique inexpliqué : « En revenant, phénomène électrique. Eclair nous aveugle et dure très longtemps. Eberlué, perds ma route et au premier pas tombe dans un trou d’obus et renverse la moitié de mon vin et de mon eau-de-vie »
74 : Prisonniers allemands volontaires et patriotes
77 : Promotion express : « Un gosse du 92ème, enfant de quinze ans, s’amène avec deux prisonniers allemands. Est fait 1ère classe »
81 : « En fait de repos, tout le monde est d’avis qu’il vaut mieux être en première ligne, mais ne pas avoir de civils sur le dos »
83 : Soldat blessé par un capitaine
86 : Proclamation aux allemands à se rendre
95 : Charge réduite à 8 grammes du Aasen afin de les lancer plus près
100 : Fait faire un fanion
103 : Puni par un colonel de hussards, mais punition jamais appliquée « N’en ai plus jamais entendu parler »
: Expédie ses effets d’hiver
105 : Frappé sans effet par un shrapnel
109 : Décoration du gourbi (avec des devises latines et grecques !)
114 : Déclaré mort selon les dires d’un ami
127 : Train blindé allemand
128 : Emporte un fusil boche et un obus !
132 : Un soldat vend des clichés au Petit Parisien
138 : Antipathie supposée des Meusiens : « On sent la Meuse où la mentalité des gens n’est pas, dit-on, sympathique aux Français »
143 : Etat des pertes des 135ème et 77ème RI en mai 1916
146 : Ne mange pas : lapin trop cher !
147 : Vue et effet d’une attaque aux gaz : « Les fusées rouges et vertes s’élèvent de partout »
148 : Prix d’un rasoir en septembre 1916 : 3,75 f.
154 : Sort deux enterrés vivants par un obus
155 : Général Lefèvre « dégommé » relevé de son commandement : « Il n’a fait que porter la guigne à notre DI » !
164 : Réaffecté au 77ème RI après une formation
175 : Témoin des mutineries (vap 192 la note sur les mutineries au 77ème RI)
178 : Balle traversant sa capote
179 : Projeté en l’air par une explosion qui ne le blesse pas mais le rend sourd, puis finalement blessé
182 : Avion abattu depuis le sol
190 : Chasse au rat, payée un sou par rat

Yann Prouillet, 11 août 2025

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Fribourg, André (1887-1948)

André Fribourg, Croire. Histoire d’un soldat, Paris, Payot, 1918, 255 pages

Résumé de l’ouvrage :
En forme de prélude, intitulé « Aux manœuvres d’Argonne pendant le coup d’Agadir », André Fribourg évoque d’abord trois jours de manœuvres de son régiment, le 106ème R.I. de Châlons-sur-Marne, en septembre 1911, autour de Clermont-en-Argonne. L’ouvrage s’ouvre ensuite sur l’embarquement, à Paris, le 4 août 1914, dans le train qui l’amène sur le front, débarquant la troupe à proximité des Éparges, dans la Meuse, où se déroule la première partie de son récit. Elle s’achève avec sa blessure à la tête, le 10 octobre 1914, par un obus. Après quelques semaines à l’hôpital de Neufchâteau (Vosges) puis de Vitré (Ille-et-Vilaine), il retrouve ses camarade du 106 dans les Flandres, aux alentours de Hondschoote, de Nieuport et de Bergues. En septembre 1915, il est enfin de retour chez lui, diminué car ayant en partie perdu trois de ses sens (odorat, ouïe et vue), vraisemblablement à cause de l’obus qui l’a couché dans cette tranchée des Éparges. Les pages qui concernent ce chapitre sont sensibles, évoquant les horloges éteintes. Il dit l’«… impression funèbre qui se dégage de la maison, et m’affirme que, quoi que je pense ou fasse, une part de moi est bien morte, là-bas, au champ de douleur et de gloire » (page 228). Un an plus tard, en octobre 1916, il reprend son poste d’enseignant et clôture son témoignage dans une phrase explicative de son court titre : « Sachons aimer, souffrir et mourir, c’est-à-dire sachons croire ».

Eléments biographiques :
Georges, André, Alexandre André-Fribourg, dit André Fribourg, est né le 20 novembre 1887 à Bourmont (aujourd’hui Bourmont-entre-Meuse-et-Mouzon) dans le département de la Haute Marne. Après des études brillantes au lycée Henri IV, il est agrégé d’histoire et professeur au collège de Nantua, puis dans des écoles (Turgot et Sainte-Barbe) à Paris, où il demeure. Il a déjà publié deux ouvrages quand la guerre se déclenche. Réformé du fait de sa blessure, il publiera plusieurs autres ouvrages, teintés de propagandisme. Il obtiendra dans sa carrière littéraire trois prix de l’académie française (Thérouanne en 1916, Sobrier-Arnould en 1918 et de Joest en 1939). Croire. Histoire d’un soldat s’ouvre sur une dédicace « À la 1ère compagnie du 106ème régiment d’Infanterie », avec lequel il a fait toute sa courte campagne. Envoyé après-guerre pour différentes missions à l’étranger, il fait également une carrière politique, d’abord comme député de l’Ain (1919 et 1924), puis comme membre du Conseil Supérieur des Colonies et secrétaire de la Commissions de l’Enseignement des Beaux-Arts avant de se retirer de la vie politique en 1936. Il décède à Paris le 27 septembre 1948.

Commentaire sur l’ouvrage :
Après-un avant-propos de l’auteur, l’ouvrage s’ouvre sur la narration « de l’intérieur » d’une manœuvre du régiment pendant quelques jours de septembre 1911 en Argonne. Partant de la caserne à Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne), celui-ci passe par Valmy, Clermont-en-Argonne, Malancourt, Septsarges et Rarécourt. Le but de ce prélude est de démontrer le « dressage » et l’aguerrissement de la troupe par la marche et la manœuvre. Réservistes (dont lui ?), « de tous les types, de toutes les classes ; l’assemblage est divers à souhait : ouvriers, instituteurs, paysans, « intellectuels », gens de la ville et des champs, rien n’y manque » (page 15), aboutissant à « La renaissance morale » (page 28).
Suivent une infinité de tableaux bien écrits, dont la plupart, au moins pour la partie « Lorraine » de l’ouvrage, forment de très belles lignes d’ambiance ou de réflexion :
Le départ – Embarquement (journée du 4 août 1914) : long chapitre qui relate, quasi minute par minute, la séparation et les ressources morales qu’elles impliquent pour le civil transformé en soldat anonyme dans la masse, l’ambiance du train, l’idée qu’il a de la grandeur de l’aventure qu’il s’apprête à vivre (pages 33 à 43).
Au bois des Chevaliers se décompose en la montée au front, d’abord en train puis à pied, ayant débarqué à Villers-Benoitevaux, dans la Meuse, avant l’arrivée dans le secteur des Éparges, si emblématique, même si il ne le cite qu’à la fin du livre (page 241).
Suivent de multiples tableaux qu’il classe ainsi, comme autant de chapitres de sa vie au front de la guerre : L’arrivée (page 61) – En seconde ligne (66) – L’attaque de nuit (68) – En sentinelle (75) – La corvée de cartouches (79) – La tombe (84) – La pluie (86) – La balle (90) – L’insomnie (93) – L’isolement (96) – L’attente (100) – Les « volontaires » (109) – La relève (114) – Le repos (119) – L’angoisse (123) – Le layon (130) et Le poste de secours (141), tous correspondant à sa période sur le front de Lorraine (août – 10 octobre 1914).
La seconde partie de l’ouvrage, intitulée En Flandres, diffère assez notamment de la première ; elle comporte la période de janvier à mai 1915. Toutefois, Jean Norton-Cru dit : « Mais cette deuxième campagne nous semble fictive » page 607 de Témoins, ce qui semble évident puisque le 106ème RI n’est pas en Belgique au cours de cette période, le régiment ne quittant le secteur des Éparges que le 3 août 1915. Pourtant Fribourg avance côtoyer les mêmes personnages cités dans la première partie de son ouvrage, comme Herbin par exemple. Cette partie, plus littéraire, teintée de roman, fait appel aux dialogues et à la procuration de certains tableaux comme Le téléphone, sur le sacrifice des zouaves (pages 159 à 165), ou Le combat sur mer (pages 167 à 171), très lyrique. Le chapitre l’Estaminet (pages 184 à 191) nomme plusieurs de ces établissements dans un village non identifié mais qui pourrait être Groenendijk : Cabaret au Chat, Soleil, Bœuf de Flandre, La Botte de paille, La Belle vue, L’Arc ou L’Hôtel de Ville, ces deux derniers fréquentés par les officiers. La citation de la mort de son ami, qu’il apprend par courrier (page 200), le sergent parisien Camille Aussière, à Zillebecke le 14 décembre 1914, donne une indication sur le 94ème régiment d’infanterie, mais qui ne fait pas partie de la division de Fribourg. Elle ne résout donc pas la question de savoir si cette partie est romancée ou si il a en effet été réaffecté à un autre régiment après sa convalescence consécutive à sa blessure. Sa fiche matricule n’a pas été retrouvée aux archives départementales de la Haute-Marne. Toujours est-il que son récit en Flandres est moins précis que celui sur les Éparges, ne citant par exemple aucun nom de tué. Enfin, les 4 lettres de Jacqueline, émanant manifestement d’une enfant, formant le chapitre avant-dernier Lettres de la marraine est également superflu.
Certains des noms cités permettent toutefois de confirmer la réalité de sa narration : Rigollet (page 74) est bien Auguste, Albert Rigollet, 2ème classe du 106ème R.I., tué Aux Éparges le 29 octobre 1914 ou Thévenier (page 84), Paul Georges Thévenier, 2ème classe au même régiment, tué à Mouilly le 10 octobre de la même année.
Dans le chapitre intitulé Le prisonnier (pages 200 à 203), parlant leur langue, il interroge deux prisonniers allemands, un ouvrier saxon et un paysan.
Peu avant sa blessure, il décrit : « J’écris ces lignes en un coin de grange presque tiède, assis dans le foin » (page 119).
Au final l’ouvrage, composite, revêt un véritable intérêt d’un double ordre ; la partie manifestement testimoniale dans son parcours lorrain [même si Jean Norton-Cru allègue que le seul séjour au front se limite à 10 jours, du 1er au 10 octobre 1914, qui sont en effet les dates clairement énoncées dans le récit] et la qualité d’écriture, décrivant tant le milieu qui entoure Fribourg que ses propres sentiments, parfois profonds. Il réfléchit sur la guerre, qu’il compare à un Dieu sacrificiel (page 144), son rôle à la guerre, comme sentinelle par exemple, parfois jusqu’à la dissertation. Il avance également : « Comme cette guerre élargit la vie, spatialement d’abord, elle m’a fait connaître à fond la Champagne, la Lorraine, la Bretagne, et demain me révèlera les Flandres ; elle me met en contact avec des paysans, des ouvriers bien plus étroitement que le régiment ne l’avait pu faire : la mort, toujours planante, rapproche ; personnellement, elle m’a forcé à me creuser, à me connaître mieux, et la même menace mortelle a déchiré dans mon esprit plus d’une illusion tenace ; historiquement même, grâce à elle, j’ai mieux compris bien des faits du passé illuminé par l’ardeur du présent… Je lui devrai, quoi qu’il arrive, une plus grande connaissance du monde, des hommes, de moi-même » (page 154).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Parcours suivi par l’auteur (date)
En train : Paris – porte de la Villette – Bondy – (4 août 1914)
Partie Lorraine (pages 47 à 150) : En train : Noisy-le-Roi – forêt de Marly – Mareil – Saint-Germain – Paris – Noisy-le-Sec – Rosny – Nogent – Troyes – Villers[-sur-Meuse]-Benoiteveaux (août 1914)
À pied : Ferme d’Amblonville – Mouilly – Bois des Chevaliers – Bois de la Marche de Lorraine (1er – 10 octobre)
Partie Flandres (pages 153 à 217) : Hondschoote – Nieuport – Lombaertzyde – Westende – Bergues.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 18 : Note sur la tenue réséda et le casque, expérimentés par le 106ème RI en 1911
34 : Belles phrases sur la séparation le 4 août 1914
36 : Contenu de son sac, dont une enveloppe cachetée contenant ses dernières volontés (qu’il retrouve à Paris à son domicile après son retour du front, vap 228)
43 : « Je sais que je vis une aventure énorme, d’une rareté infinie »
54 : Partage du singe, agrémenté
65 : Espionnite du paysan allemand d’Amblonville, ayant repéré les alentours pour l’artillerie dès avant-guerre
79 : Sur sa haine de l’ennemi, en octobre 1914 : « j’ai l’impression de les haïr moins violement qu’au moment de leur ruée d’août »
82 : Sur la fatalité : « Si je me hâte, je recevrai la balle qui allait passer devant moi ; si je m’attarde, je recevrai celle qui serait passée derrière moi »
84 : Description de la tombe de Paul Thévenier, appelée à disparaître avec le temps
86 : « Pluie, boue, froid, insomnie, faim et soif, isolement, balle, obus, voilà nos ennemis rangés par ordre de valeur décroissante »
90 : Dissertation sur les bruits des projectiles en fonction des types : Claquement – Tacquement – Ecrasement – Déchirement – Eclatement – Ronflement, vrombissement – Bourdonnement – Miaulement – Bruissement (fin 93)
93 : Manque de sommeil, caractéristique et évolution (fin 95)
96 : Sur l’isolement jusqu’à l’existence vidée et l’ignorance de la guerre (fin 98). « J’ignore tout de la guerre. J’ignore l’armée à laquelle j’appartiens. J’ignore tout de mon corps, à peu près tout de ma division et de ma brigade, beaucoup de mon régiment, de mon bataillon et même de ma compagnie. Mon groupe est l’escouade ; c’est par escouade que nous occupons et que nous défendons les tranchées. Mais chacun de nous ne vit guère qu’avec une dizaine, une vingtaine de camarades. Dans les gigantesques armées composées de centaines de milliers de soldats qui luttent dans ces bois, l’homme est aussi isolé que jadis quand il marchait en bande autour d’un totem. Notre isolement paraît organisé. On nous a réduits à l’état de cellule guerrière et j’ai l’impression d’une armée émiettée. Nous ne savons rien, pas même le nom du général qui commande notre brigade… » (page 99)
98 : Sur les lettres « seuls liens avec le pays et la famille », il apprend la mort de Péguy en lisant un vieux journal ayant emballé un colis
100 : Théorie des engrenages circulaires, « gigantesques machines à tuer »
101 : Odeur composite de la tranchée : « Odeur de graillon, qui vient des bouthéons mal lavés, odeur de cuir qui sort des équipements, odeur de graisse qui vient des armes, odeur de poudre, odeur de crasse, odeur de dysenterie qui tourmente les hommes vingt fois par jour et les vide jusqu’au sang, odeur de pourriture fade qui sort des grands quartiers de bœuf qu’on nous a livrés par morceaux de trente kilos, à nous qui ne pouvons pas faire de feu, odeur de chevaux crevés, odeur de feuilles vives et mortes et du sol humide, odeur du sang séché et des cadavres jeunes dont la terre est farcie »
126 : Menaces du capitaine (Gérard) : « Je brûle la g… à qui faiblira », (vap 241 sur son suicide avant de remonter au front)
129 : Homme devenu fou
131 : Similitude situationnelle de la scène décrite avec la blessure de Maurice Genevoix (du même régiment)
131 : Boue « pareille à de la crème de riz trop délayée »
135 : Pelle-pioche placée contre la nuque en protection
136 : Sur la réalité de la guerre : « Nous avions espéré des batailles épiques, et nous allons mourir pilés à coups de ferraille, par une main invisible, au fond d’un trou, dans la boue »
137 : Idée de suicide d’un soldat
157 : Tête à caler des roues de corbillard
190 : Sur la nécessité d’avoir des amis au front
198 : Sur sa théorie de la « vie en cercle, toujours identique, monotone, désespérante… Mêmes horizons, mêmes platitudes, mêmes ruines, mêmes tranchées, mêmes réseaux, mêmes clochers, mêmes ruisseaux, mêmes visages, mêmes espoirs, mêmes souffrances, même menace de la mort qui s’approche ou s’éloigne suivant l’heure, mais qu’on devine, toujours, guetteuse, autour de soi ». (…) « Il n’y a pas de bataille, mais seulement « musique de scène » de bataille »
199 : Sur la mort des autres et la culpabilité de sa survivance : « Les pertes sont faibles actuellement dans le secteur, mais ailleurs il n’en va pas de même ; à chaque mort que j’apprends, j’ai comme un étonnement et un remords de vivre et je sens augmenter la dette que je contracte envers ceux qui sont tombés »

Yann Prouillet, 6 août 2025


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Dampierre, Jacques de (1874-1947)

Résumé de l’ouvrage :

Jacques de Dampierrre, Carnets de route de combattants allemands. Paris, Librairie Militaire Berger-Levrault, 1916, 182 pages.

L’ouvrage s’ouvre sous cette justification : « En confiant à un ancien élève de l’Ecole des Chartes [Jacques de Dampierre, archiviste-paléographe] le soin de publier intégralement quelques-uns des carnets de campagne trouvés sur les soldats allemands tués ou pris, le ministère de la Guerre a voulu montrer, une fois de plus, que ni l’armée ni la nation française n’avaient rien à craindre des jugements de l’Histoire. (…) La France a tenu à l’honneur de ne présenter au monde entier, sur ces événements historiques, que des données sobres mais exactes et des documents faciles à contrôler » (page V). Suit une longue introduction qui se veut tant justificative que méthodologique sur les supports analysés, leur rédaction mais surtout pour leur contenu à haute valeur documentaire, prenant toute précaution quant à leur traduction, « aussi rigoureuse que possible » et à la signification, directe ou induite, de leur contenu. L’autre précaution avance : « Après quelque hésitation, l’on s’est déterminé à ne pas imprimer le nom même des signataires de ces carnets, pour des raisons de délicatesse morale que la critique allemande nous reprochera sans doute, mais que les honnêtes gens apprécieront. Parmi ces signataires en effet d’aucuns sont morts, et notre scrupule de publication intégrale, sans aucune coupure, pourra livrer au public des sentiments de famille qui doivent se couvrir de l’anonymat. D’autres sont vivants, et certaines critiques un peu vives des actes de leurs chefs risqueraient de procurer un jour des sévices immérités à ces hommes sincères. Quant à ceux qui ont agi et parlé en véritables criminels, le plus souvent justice est faite et leur nom n’ajouterait rien à l’Histoire » (page IX). De fait, chacun des trois carnets dont la reproduction suit, s’il est correctement identifié quant à l’unité, ne permet pas à priori de retrouver les signataires. La suite de l’introduction donne des informations méthodologique (choix des textes publiés, organisation et terminologie de l’armée allemande, etc.) et les carnets reproduits sont complétés de très nombreuses notes, opportunes, confirmatives du parcours géographique des soldats, explicatives ou reproduisant les expressions dans leur langue d’origine. Toutefois, l’ouvrage reste résolument un outil, construit et d’apparence scientifique, de propagande, présenté par un spécialiste en la matière (voir sa biographie). En dénote une des notes finales, instructives sur l’état d’esprit sociologique du présentateur quant à la mentalité allemande. Il dit, relativement à la gourmandise du fusilier : « … elle est caractéristique d’une âme simple, aux instincts frustes et au tempérament passif. On sait que les animaux voraces sont les plus faciles à dresser ; il se pourrait que, dans l’espèce humaine, des appétits matériels très développés s’accordassent tout particulièrement bien avec les exigences d’un discipline irréfléchie » (page 169).

Pages 1 à 71 : Journal de campagne d’un officier saxon, 8ème compagnie du 178ème d’infanterie ou 13ème saxon qui tenait garnison à Kamenz (40 kilomètres au nord-est de Dresde). Il formait avec le 177ème (ou 12ème saxon) la 64ème brigade de la 32ème division du XIIème corps d’armée. Carnet relié en moleskine noire de 4,5×8,5 cm de 95 feuillets non paginés, dont 60 écrits en caractères romains au crayon de fuchsine. Les planches 2 et 3 reproduisent la couverture et une page de ces carnets. Il comprend la période du 6 août au 25 septembre 1914. Le parcours résumé de l’officier est le suivant :
En Allemagne : Kamenz – Ouren (vallée de l’Our) (6-10 août)
Au Luxembourg : Weisswampach (10 août)
En Belgique : Deyfeld – Wibrin – Achêne – Ferme Salazinne – Lisigne – Sorinnes (et non Dorinnes) – Dinant – Morville – Nismes – Couvin – Brûly (10 – 26 août).
En France : Gué-d’Hossus – Marlemont – Signy-l’Abbaye – Launois-sur-Vence (baptême du feu) – Faux – Rethel – Juniville – Tours-sur-Marne – Jâlons – Villeseneux – Normée – Euvy – (retraite après La Marne) – Châlons-en-Champagne – Saint-Etienne-au-Temple – Mourmelon-le-Petit – Vaudesincourt – Boult – Aménancourt – Pontgivard – La Ville-au-Bois-lès-Pontavert – Juvincourt-et-Damary – Amifontaine (27 août – fin 25 septembre 1914). L’officier meurt le 25 septembre lors d’un assaut français dans une tranchée près de La Ville-au-Bois-lès-Pontavert.

Pages 73 à 146 : Journal de campagne d’un sous-officier de Landwehr de la 9ème compagnie du 46ème régiment de Réserve qui tenait garnison à Posen (aujourd’hui à Poznan) (1er bataillon), Samter (aujourd’hui Szamotuły) (2ème) et Neutomischel (aujourd’hui Nowy Tomyśl) (3ème, son bataillon) tous trois aujourd’hui en Pologne. Il fait partie du Vème corps d’armée de réserve. Il semble parler assez le français pour indiquer qu’il sert d’interprète avec le maire de Meix-le-Tige pour réquisitionner de l’avoine (page 93). Il devient sous-officier et change alors de compagnie (page 105). Le témoignage est composé de deux carnets ; l’un de 8,9 par 14,3 cm de 57 feuillets en caractères gothiques eu crayon noir ou fuchsine. Il contient les dates du 5 août au 13 octobre 1914. Le deuxième mesure 10,2×16,5 cm de 19 pages renseignées du 14 octobre au 22 novembre 1914. Le parcours résumé du sous-officier est le suivant :
En Pologne allemande (11 août) : Neutomischel
Allemagne (11 août) : Saxe – Bavière – Mannheim – Duppenweiler – Neunkirchen – Gauwies.
Luxembourg (19 août) : Bettenbourg – Meudelange – Bretrange – Mamer – Steinfort.
Belgique (22 août) : Arlon – Châtillon – Saint-Léger – Meix-le-Tige – Messancy.
France (30 août) : Longuyon – Romagne-sous-les-Côtes – Gercourt – Consenvoye – Damvillers – Romagne-sous-les-Côtes – Mangiennes – Billy – Haut-Fourneau – Maucourt-sur-Orne – Cote 246 – Ferme de la Gélinerie – Ornes (fin 22 novembre 1914).

Pages 147 à 173 : Journal de campagne d’un Réserviste Saxon de la 6ème compagnie du 179ème I.R. (14ème saxon), 6ème compagnie qui tenait garnison à Wurzsen en Saxe. Il formait avec le 139ème I.R. (11ème saxon) (Dölben) la 47ème brigade d’infanterie de la 24ème division du XIXème Corps d’Armée. Le témoignage est composé d’un petit carnet de 148×75 mm intitulé Merkbuch (carnet de note) de 30 feuillets écrits en crayon noir ou fuchsine renseignés du 4 août au 18 septembre inclus. Le parcours, heureusement aidé par le présentateur car moins précis que les deux précédents témoins, résumé du sous-officier est le suivant :
Allemagne (4 août) : Leisnig (entre Leipzig et Dresde par Döbeln) – Engelsdorf – Apolda – Hersfeld-les-Bains – Elm – Hanau – Francfort-sur-le-Main – Untersalm – Rüdesheim – Coodel – Wolsfeld – Neuerburg
Luxembourg (10 août) : Medernach – Aeselborn
Belgigue (18 août) : Bastogne – Ambly – Forrière – Rochefort – Mont-Gauthier – Bourseigne-Neuve
France (23 août) : Secteur Hargnies – Lametz – Machault – Mourmelon-le-Grand (8 septembre – blessé, prisonnier à Vitry-la-Ville) – Châlons-sur-Marne – Saint-Ouen – Chavanges – Chaumont – Jessains – Clairvaux (hôpital) (fin 19 septembre 1914).

Eléments biographiques sur le présentateur :

Né le 13 octobre 1874 au Louroux-Béconnais (Maine-et-Loire), Michel Marie Jacques, comte de Dampierre dit Jacques I est le fils d’Aymar de Dampierre et d’Isabelle de Lamoricière. De son mariage en 1899 avec Françoise de Fraguier (1875-1959), il aura trois enfants, Henry (1901-1964), Armand (1902-1944) et Jacques-Audoin, dit Jacques II (1905-1996), et 4 petites-filles.
Il entre à l’École des Chartes en 1896 et en sort premier avec une thèse intitulée « Les Antilles françaises avant Colbert. Les sources, les origines », éditée en 1904 dans la collection des mémoires et documents de la Société de l’Ecole des Chartes, sous le titre Essai sur les sources de l’histoire des Antilles françaises (1492-1664). Il participe aux Sources inédites de l’histoire du Maroc, en collaboration avec le lieutenant-colonel de Castries, son père adoptif, et publie les Mémoires de son arrière-grand-oncle, François Barthélémy (1747-1830). Exempté du service militaire, Jacques de Dampierre se met cependant, dès le 2 octobre 1914, à la disposition du gouvernement pour la propagande française à l’étranger. Il signale bientôt au ministère des Affaires étrangères la nécessité d’une action habile en cette matière auprès des pays neutres, alors hésitants. D’octobre à décembre 1914, il dépouille les carnets et autres papiers pris sur les combattants allemands et en tire la documentation utilisée par le ministère des Affaires étrangères pour ses premiers tracts de propagande. Il suggère la formation parallèle du Comité de propagande catholique à l’étranger. En 1915-1916, le marquis de Dampierre poursuit ses travaux et concourt à la documentation de nombreux publicistes étrangers, anglais, hollandais et américains. A la demande des Affaires étrangères, il publie L’Allemagne et le droit des gens, ouvrage qui dénonce les exactions commises par l’armée allemande et qui, traduit en anglais, aura une influence considérable sur l’opinion publique des États-Unis en faveur de la France. Son volume des Carnets de route de combattants allemands est combattu par la propagande allemande. Au printemps 1916, Jacques de Dampierre est chargé d’organiser une association de propagande intellectuelle à l’étranger, le Comité du livre. Il en devient secrétaire général et il est l’un des principaux organisateurs du Congrès du livre, en mars 1917, à Paris. Ayant été particulièrement mêlé aux débuts de l’alliance américaine, c’est à lui qu’échoit, le 4 juillet 1917, l’honneur d’haranguer officiellement en anglais, dans la cour des Invalides, au nom de la France, et en présence des membres du gouvernement français, le général Pershing arrivant à Paris avec les premiers bataillons américains.
Après 1918, le marquis de Dampierre prend une part de plus en plus active aux travaux de l’Union des grandes associations contre la propagande ennemie, du Comité de la Rive gauche du Rhin et de diverses autres organisations de défense des intérêts français auprès des alliés. Il est l’un des rapporteurs du Congrès national français, qui a été institué lors de l’armistice pour soutenir le droit de la France aux « réparations, restitutions et garanties ».
Créateur de la Fondation Richelieu pour l’histoire des activités françaises hors de France, Jacques de Dampierre publie de 1918 à 1930 l’Annuaire général de la France et de l’étranger, publication comparable à l’Almanach du Gotha et au Statesman year book. Il rend compte d’une enquête officielle menée à partir de 1937 dans les Publications officielles des pouvoirs publics, en vue d’établir un Répertoire des publications officielles françaises. Chargé par le ministère de la Production industrielle de soumettre au gouvernement un projet de mesures pour l’organisation scientifique du travail dans les administrations publiques par une coordination des archives, bibliothèques et centres de documentation et de recherche ressortissant aux différents départements ministériels, le marquis de Dampierre préside aussi la Société d’information documentaire et les comités directeurs de l’Agence française de normalisation (AFNOR) et de l’Union française des organismes de documentation (UFOD).
Angevin de naissance, de famille et de vie, Jacques de Dampierre est conseiller général du canton du Louroux-Béconnais, pendant quinze ans conseiller municipal et pendant sept ans maire de la commune de Villemoisan. Membre actif de nombreuses associations angevines, il devient avant 1914 l’un des collaborateurs du banquier angevin Georges Bougère et se fait apprécier, tant à Angers que dans le département de Maine-et-Loire, par de nombreuses conférences, notamment pour la Société de secours aux Blessés militaires, dont la présidente a été sa mère, Isabelle de Lamoricière de Castries, et pour laquelle sa femme, Françoise Fraguier de Dampierre, est, pendant la Première Guerre mondiale, infirmière dans les hôpitaux d’Angers. Jacques de Dampierre s’intéresse également aux petites industries rurales. Membre du Conseil de la Société centrale d’aviculture de France, il fonde la Société des aviculteurs angevins, dont, avant la guerre de 1914-1918, les expositions sont les plus importantes de France, après celles de Paris.
Jacques de Dampierre meurt à Paris le 16 mars 1947. (Notice biographique réalisée par compilation de plusieurs nogénéalogies disponibles sur Internet)

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Nonobstant le caractère volontairement anonyme de la retranscription, très profondément présentée et annotée, ces trois documents apportent une foultitude d’informations sur la mobilisation, la traversée des pays (Allemagne, Luxembourg, Belgique), avec des description anthropologiques (voir pages 115 ou 116) et les combats, mais aussi les exactions et actions militaires qui émaillent les parcours comme les localités occupées.

Page 11 : « Leçon de français aux sous-officiers et autres intéressés »
12 : Pillages ; « notre landwehr s’est comportée comme des vandales » (vap 22)
13 : Note sur les Fusslappen : Les fantassins allemands remplacent la chaussette par un linge carré dont ils s’enveloppent le pied
15 : Coupe-fils sur les véhicules d’états-majors
16 : Ennemi (français) tirant trop haut
20 : Francs-tireurs fusillés (16), comment (vap 22), pertes, incendies
31 : Sur le massacre des civils, incendie des villages, exactions
34 : Coup de feu fantôme
35 : Sur l’utilisation du terrain
37 : Camouflage des turcos
40 : Supériorité de l’artillerie française
43 : Incendie de Rethel et pillage, il y participe (vap 125, 126, 159, scrupule à piller)
50 : Bière Pilsen
57 : Ordre de retraite allemand
58 : Réalité de creusement dans la retraite
61 : Description du camp de Mourmelon
65 : « Les Français sont passés maîtres dans le combat de rues, comme du reste dans tous les genres de combats où il est possible de tirer à couvert »
79 : Sur les pattes d’épaules allemandes camouflées par ordre
81 : « … nous ne sommes tous maintenant rien d’autre que des concessionnaires du meurtre »
82 : Phrase prémonitoire : « Le vaincu s’en retournera avec rien, le vainqueur avec des décombres »
: Sur la différence d’emplacement des tas de fumier (en cour chez les Allemands, devant la maison chez les Français), culture posnanienne
85 : Impression sur le bourrage de crâne (vap 89)
: Note sur les déserteurs posnaniens qui ne veulent pas combattre contre la France, championne des libertés polonaises (vap 100)
87 : Espion français à boule lumineuse (vap 88 fusillé)
88 : Sur les conséquences du chemisage de cuivre des balles françaises : « Les projectiles français ont une surface extérieure cuivrée, ce qui amène souvent dans les blessures de la suppuration ; nos cartouches d’infanterie sont à ce point plus aimables »
92 : Entraînement au tir sur des mannequins avec système de comptage de points (buts)
95 : Tirs amis (vap 136)
99 : Brimades, injures et punitions (vap 120)
101 : Obus aveugles = qui n’éclatent pas, ou pas tout de suite
109 : Pillage
116 : Population meusienne composée de vieilles gens débiles
122 : Biergarten, jardins de bière, équivalent des guinguettes
123 : Cantines roulantes (assez cher) et postes aux Armées, solde par grades
134 : Construction au Haut Fourneau d’une voie ferrée pour transporter les gros « bourdons », Brummer, surnom du 420 mm (42 cm) (batterie de Duzey ?)
165 : Rêve de fine blessure (hôpital)
166 : Blessé, prisonnier, premier contact avec les Français
167 : Récupération de trophées sur les prisonniers allemands : boutons, pattes d’épaules, casques, cocardes
: Miction

Yann Prouillet, 22 juillet 2025

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Schwintner, Joseph (1897-1998)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Joseph Schwintner concerne les pages 25 à 36 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Joseph Schwintner est né à Wackenbach, hameau de la commune de Schirmeck (Bas-Rhin), le 8 février 1897. Comme Léon Nonnenmacher, il est incorporé dans l’infanterie allemande le 8 septembre 1915 à l’âge de 17 ans, dans un bataillon de travailleurs. De fait il n’est pas encore militaire mais porte l’uniforme d’auxiliaire de l’armée. Il arrive dans la zone du front à Thorn, alors en Pologne prussienne. Il y découvre les Jakobsbaraken. Sa tâche consiste à étayer les tranchées creusées par les « polaks » en Russie, puis en France. Rapidement, au bout de 15 jours, il est affecté au 402e IR. Il vit en mars 1917 l’ordre n°1, promulgué par le Soviet et décrit l’anarchie russe qui s’en suit. L’armistice de Brest-Litovsk le ramène en France, à Metz, avant sa montée sur le front au Chemin des Dames puis en Flandre. Il est alors rapidement transféré à Ypres, en Belgique avant d’être redirigé sur Arras. Il est désigné pour servir d’ordonnance, « brosseur du lieutenant », qu’il assimile à un travail de domestique. Cet officier, par chance, parle le français couramment. Ce poste ne le libère pas complètement des attaques et il se retrouve servant de mitrailleuse. C’est à ce poste qu’il vit ses heures les plus dangereuses. Miraculeusement, il parvient à échapper à la mort (« la guerre, une absurde histoire de hasard » (p. 31)) et met en place une stratégie d’évitement. Il dit n’avoir pas « songé sérieusement à déserter » car « avec les Sénégalais [présents en face de son secteur] nous pensions que c’était risqué » (p. 32), même si beaucoup de camarades alsaciens l’ont fait quant à eux. Il finit par arriver « sans casse » jusqu’aux derniers jours de la guerre, dont il voit le délitement de l‘armée et la dégradation des officiers. Il se démobilise lui-même et rentre enfin dans la vallée de la Bruche retrouver son foyer. Bûcheron et scieur, il reprend son métier et décède à Schirmeck (Bas-Rhin) le 14 mars 1998 à l’âge de 101 ans.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Nonnenmacher, Léon (1896-1998)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Léon Nonnenmacher concerne les pages 63 à 69 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Léon Nonnenmacher est né à Lixheim en Moselle le 3 janvier 1896. Posté dans le grenier de la maison familiale à Sarrebourg pour guetter l’arrivée des français, il a 18 ans quand il assiste à l’offensive en Moselle le 18 août 1914, qui lui laisse une forte impression. Il dit : « Au bout de quelques heures, des milliers de corps jonchent la campagne. Massacrés à la mitrailleuse ou au canon de 75 ou de 77, ces jeunes gens enthousiastes on perdu la vie sans même s’en rendre compte, tombés pour cette terre de Lorraine que la plupart ne connaissaient que par les leçons des instituteurs » (p. 64) avant d’aller ramasser les blessés et enterrer les morts sur le champ de bataille. Ses parents sont emmenés comme otages ; sa mère est emprisonnée puis rendue à la Moselle un an plus tard, passée par la Suisse, alors que son père est interné toute la guerre, travaillant dans un port de près de Nice. Orphelin, seul avec son frère dans la famille à Sarrebourg, il est incorporé dans l’infanterie allemande en Russie. Brest-Litvosk survenu, il apprend qu’il va être transféré sur le front Ouest, en France. Il dit sur la désertion des Alsaciens : « La perspective de tomber entre les mains des Français leur paraît bien plus réjouissante que celle de croupir dans un camp sibérien » mais le commandement est clair : « Si on en prend un qui essaie de se débiner, il sera immédiatement fusillé » (p. 67-68). Sa présence au front français correspond à des secteurs calmes, jusqu’à l’Armistice, jusqu’à son retour en Moselle, redevenue française. Exerçant la profession de tailleur, il meurt à Sarrebourg le 29 octobre 1998.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Némery, Léon (1899-1995)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Léon Némery concerne les pages 123 à 131 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Léon Némery naît à Sedan (Ardennes) le 7 mai 1899 dans une famille de cinq enfants. Son père et son frère tiennent un petit magasin de coiffure. Il est un enfant moyen, qui ira à l’école jusqu’à 13 ans. Il vit rapidement l’occupation de sa ville. Sans s’étaler sur le moyen d’y parvenir, il raconte avoir passé en zone française pour finir par s’engager en juillet 1915; il a alors 16 ans, en mentant sur son âge, avec la volonté de « tuer des boches » (p. 126). Il est alors incorporé au 54e RI en juillet 1915. Manifestement de constitution frêle, il dit : « On m’a classé comme élève caporal ; pourtant, je n’étais pas bon en gymnastique, ni en tir. J’étais un type ordinaire, tout simple » (p. 127). D’abord affecté dans un secteur calme, il fait l’Yser et le Chemin des Dames. Mais c’est dans l’Oise qu’il reçoit une grave blessure, en 1918, par balle à la cuisse. Etant originaire des « pays envahis », il dit avoir bénéficié d’un traitement de faveur. Il est assez sobre sur la réalité de sa campagne. Après l’Armistice, son régiment entre Alsace et a la fierté d’avoir été choisi pour défiler à Paris le 14 juillet 1919, ce car il mesure 1,74 mètres, les candidats retenus devant faire entre 170 et 174 cm. Manifestement impressionné par cet épisode, il en dit : « Sur les Champs-Elysées, les gens étaient partout : dans les arbres, aux balcons… A certains endroits, on nous a lancé de l’argent. Nous n’avons pas eu le droit de le ramasser, mais les officiers avaient des pièces qui s’étaient logées dans leurs manches, qu’ils ont partagées avec nous. » (p. 130). Epicier puis ouvrier après-guerre, il raconte enfin avoir été fait prisonnier en juin 1940, mais qu’il est parvenu à s’évader en sautant d’un train en marche pour éviter la captivité. Il décède à Andlau, dans le Bas-Rhin, le 23 décembre 1995.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Masson, Edmond (1894-1999)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Edmond Masson concerne les pages 93 à 105 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Edmond Masson est né à Neuchâtel en Suisse le 11 janvier 1894 mais il conserve la nationalité française. Il est issu d’une famille de huit enfants, dont un frère cadet disparait à Verdun le 24 juin 1916 et habite rue des Remparts à Pontarlier, en Franche-Comté. Sa préparation militaire lui fait acquérir les grades de caporal puis de sergent et la guerre vient le chercher alors qu’il est ouvrier dans une usine automobile. Sergent au 171e RI incorporé en septembre 1914. Il arrive en janvier 1915 dans les tranchées de la Woëvre, près de Verdun. Il est blessé par éclatement de grenade le 6 mai 1916 à la ferme de Navarin, en Champagne, en posant des défenses accessoires en avant d’un petit-poste. Il est cité à l’ordre de la brigade pour cet acte. Il participe à l’offensive du Chemin des Dames où il est blessé une seconde fois, par éclat d’obus, puis par une grenade lancée par l’allemand qui le fait prisonnier. Miraculé des combats, il manque d’être assassiné par un soldat par un soldat brutal. Il dit que sa captivité, dans deux camps, près de la frontière belge et le long de la mer du Nord, ne l’a pas traumatisé. Il y a même appris l’allemand, initiative qui lui permet de devenir interprète. Le soldat Masson est toujours en Allemagne aux derniers de novembre, quand éclate la Révolution ; il dit sur ces jours surréalistes : « Les Allemands sont des organisateurs. Ils organisent même la révolution ! » (p. 104). Edmond Masson revient à Pontarlier en janvier 1919 via un port d’Allemagne du Nord puis Cherbourg. Cheminot après-guerre, membre de plusieurs associations d’anciens combattants, il décède à Combs-la-Ville en Seine-et-Marne le 28 août 1999 à l’âge de 105 ans.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Masson, Albert (1897-1999)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Albert Masson concerne les pages 79 à 93 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Albert Masson, né à Hagéville en (Meurthe-et-Moselle) le 18 février 1897, est incorporé dans les chasseurs alpins sur le front ouest et en Orient. Il est ouvrier boulanger près de Verdun en 1913 et patron par intérim à la déclaration de guerre, poursuivant son métier jusqu’à son incorporation, le 12 janvier 1916 au 19e BCP, comme chasseur de 2e classe. Il monte en ligne près de Châlons-sur-Marne puis participe à l’offensive de la Somme, où il est blessé. Il revient au front pour la terrible offensive Nivelle sur le Chemin-des-Dames. Son frère y est tué et lui blessé à la main le même jour. Revenu sur le front dans le Nord, il répond positivement à un appel à volontaire pour Salonique, qu’il rejoint finalement, au camp de Zeitenlik. En avril 1918, son bataillon traverse la Grèce pour monter en ligne à Monastir, en Macédoine, face aux Allemands et aux Bulgares, dont il dit qu’ils « étaient des assassins (…) ils achevaient les blessés » (p. 86). Le 6 août 1918, il reçoit une balle dans la tête, deuxième blessure, finalement peu grave, qui le tient éloigné du front pendant quelque semaines. Il rejoint son bataillon en septembre et constate la déliquescence du front alentour alors que, blessé de la tête, il est quelque peu « préservé » par ses supérieurs. La guerre terminée, il est employé à la boulangerie militaire de Zagreb et finit par rentrer en France en août 1919 ; « Cela faisait cinq ans que je n’avais pas vu ma mère » (p. 91). Gardant sa profession de boulanger après-guerre, il décède à Metz (Moselle) le 18 février 1999 à l’âge de 102 ans.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Froelicher, Antoine (1894-1996)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre-hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Antoine Froelicher concerne les pages 37 à 46 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Antoine Froelicher naît à Saint-Louis (Moselle) le 12 décembre 1894 d’une famille de paysans éleveurs dont le père est mort quand il avait 5 ans. Il a une sœur et un frère aînés. Adolescent il partage ses activités entre la ferme et du travail de force dans une carrière de grès. Incorporé au 27e régiment de pionniers du Génie à Trèves. Il arrive dans une Pologne russe rurale, conquise en 1915, et voit la guerre d’abord en paysan curieux. Il y subit d’abord le froid et constate la misère de la guerre. Il est un temps Bursche (ordonnance) mais il n’est pas dupe de ce que les Allemands pensent de lui ; il dit : « Les Allemands nous traitaient bien, même si nous les entendions murmurer : « Les Alsaciens-Lorrains sont de beaux soldats, propres, bien gentils, on peut les utiliser, mais ils sont français de cœur ». Il est transféré sur la Somme à la mi-1916, où il participe à des attaques. Il reçoit pour consigne : « À l’entraînement, on nous a dit qu’à l’attaque il faudrait crier comme si on était mille » (p. 41). De retour du front, il devient infirmier et est capturé par des Australiens, à son grand soulagement car, comme Schwintner, il a peur de tomber contre des Schwarzen, des Sénégalais. Il s’estime toutefois fort mal traité par les Anglais. En camp de prisonnier, où l’hygiène est encore plus douteuse que dans les tranchées, il frotte ses « vêtements entre deux gros cailloux pour tuer les poux » (p. 42). Il doit enfin à sa condition d’Alsacien-Lorrain d’être finalement rendu aux Français à la Pentecôte de 1918. Sur le trajet, en camion, du fait du port de sa Mütze, il dit : « Avec nos petits calots allemands, on nous jetait des pierres. Le chauffeur s’est arrêté et a écrit sur la bâche : « Prisonniers alsaciens – lorrains », et cela a cessé » (p. 42). Envoyé à Saint-Rambert, un des quatre camps spéciaux avec Lourdes, Monistrol et dans l’enceinte fortifiée de Paris où il obtient la carte tricolore qui l’assimile à un réfugié français. Il travaille alors dans une ferme où il connaît l’Armistice. Il rentre au pays en uniforme français le 7 janvier 1919, où il a la joie de retrouver son frère, également survivant du front russe. Tailleur de pierre et agriculteur retourné dans la vie civile, il meurt à Saint-Louis le 4 juin 1996.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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