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JULIEN Elise, Paris, Berlin, La mémoire de la guerre 1914-1933 (par Rémy Cazals)

JULIEN (Élise), Paris, Berlin, La mémoire de la guerre, 1914-1933, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 409 p.

Qui a lu les deux gros volumes de la thèse d’Élise Julien afin de siéger à son jury franco-allemand, qui a suivi avec attention sa brillante soutenance dans l’une et l’autre langue, ne peut qu’être satisfait de la parution du livre qu’elle en a tiré, encore amélioré, un peu allégé comme il est de règle, mais conservant exactement sa composition et donnant même de nombreuses illustrations.

L’introduction générale dessine les champs historiographiques à la croisée desquels se trouve l’ouvrage : la mémoire collective (écrire une histoire sociale des représentations) ; la Grande Guerre (en signalant les efforts vers l’histoire sociale du CRID 14-18 et de l’école de Bielefeld) ; l’histoire urbaine des capitales (bons observatoires et prismes des histoires nationales). L’hétérogénéité des sources, qui pourrait être un écueil, se révèle productrice de questions nouvelles, comme il se doit dans toute bonne histoire comparative.

1ère partie. France et Allemagne : les cadres nationaux de la mémoire de la guerre

Le chapitre 1 (De la guerre à l’après-guerre) étudie les « couches d’expériences » successives, le poids de l’avant-guerre, les ruptures, les horizons d’attente. La guerre est un objet représenté et construit avant même d’avoir lieu ; les représentations antérieures forgent aussi la mémoire de l’événement. On peut noter qu’en Allemagne c’est contre l’ennemi intérieur, le SPD, qu’est dirigé l’enseignement de l’histoire. Ensuite, pendant le conflit, il faut préparer l’écriture de l’histoire, chercher un sens à la guerre. Après 1918, la fin est connue : il y a un vainqueur et un vaincu. En France, la victoire sacralise le combat mené pour le Droit ; mais le pays est affaibli, la guerre a montré son inefficacité à instaurer un équilibre durable ; la mission civilisatrice du pays demeure, mais elle doit passer par les œuvres de paix. En Allemagne, le déni de la défaite est bien connu ; la catastrophe n’a pas été la guerre, mais la révolution et le diktat. L’évocation de Georges Mosse, trop souvent limitée ailleurs à la mauvaise traduction en français du titre de son livre[1], est ici pertinente : il « a montré comment la mémoire de la Première Guerre mondiale oscille entre la prégnance du deuil et le développement de mythes politiques ». Quant à la « brutalisation » des sociétés, il n’y a pas de « brutalisation » politique à la française : les anciens combattants ont voulu exercer une magistrature morale dans un sens pacifiste. Les combattants allemands ont aspiré au retour chez soi ; le Stahlhelm est loin d’être une organisation de masse et représentative. Dans l’analyse de la vie politique allemande, il est bon de retourner à la prise en compte des problèmes sociaux.

Le chapitre 2 entreprend une réflexion sur le deuil privé, social, politique. En France les corps identifiés sont « partagés » entre la patrie et les familles, la proportion de rapatriements étant plus forte en province qu’à Paris. En Allemagne, l’État laisse reposer les morts en territoire étranger. Les morts pèsent sur les célébrations d’après-guerre : pèlerinages, monuments aux morts, soldat inconnu (pas de soldat inconnu en Allemagne). On passe du regret des défunts à l’exhortation des vivants à l’unité, à la solidarité. Les survivants peuvent ressentir une certaine mauvaise conscience d’une existence poursuivie après la mort de tant de camarades.

Le chapitre 3 porte sur les commémorations de la guerre. Il s’agit de transmettre aux générations futures le souvenir d’un événement inouï. La France, qui a eu la victoire et dont le régime s’est maintenu, établit dès 1921 une commémoration annuelle dans laquelle le rôle des associations d’anciens combattants est important. Ces derniers commémorent la fin des combats plus que la victoire, mais les cérémonies sont loin d’être sans ambiguïtés. En Allemagne, quel jour choisir ? La commémoration ne peut se fixer au 11 novembre. La structure fédérale contribue aussi à l’absence de consensus. La concurrence des mémoires y sera très forte. Elle n’est pas absente en France.

2e partie. Paris et Berlin : la fragilité des mémoires urbaines globales

Dans un chapitre 4, il s’agit de définir « deux villes entre héritages et mutations ». Paris est une capitale hégémonique (institutions, personnalités) où centre et banlieue sont bien distincts. Elle a toujours été proche du front, parfois même très proche. Elle a subi des bombardements, entretenant l’image de la barbarie allemande. Plaque tournante pour les permissionnaires, elle leur a donné l’impression d’être un refuge d’embusqués et de profiteurs. Notons encore que le taux de pertes des mobilisés parisiens est inférieur à la moyenne nationale. « Berlin la Rouge » votait SPD, mais c’était une capitale sous tutelle monarchique. Une forme de « berlinité » recouvrait un archipel de petites villes. Pendant la guerre, elle ne fut jamais en danger, mais elle subit un fort rationnement. Dans les deux cas, la mobilisation industrielle laisse une mémoire ambiguë : effort patriotique ; production des armes meurtrières. Subsistent les représentations traditionnelles de la Parisienne frivole et de l’autodérision de la Berliner Schnauze.

Parce qu’elles sont des capitales, Paris et Berlin ont une mémoire de guerre marquée par des formes de nationalisation symbolique (chapitre 5). Les acteurs nationaux sont dans la capitale ; tout ce qui relève de la capitale prend dimension nationale. C’est là que se trouvent les voies triomphales par excellence (Unter den Linden, Champs-Élysées), qu’ont lieu les manifestations grandioses. Le monument national qui abrite le soldat inconnu est à Paris ; en Allemagne on n’arrive pas à se mettre d’accord sur le lieu du Reichsehrenmal (Berlin ? Tannenberg ? bords du Rhin ?). Le poids de Paris capitale est plus fort que celui de Berlin.

Paris et Berlin peuvent-elles proposer une mémoire à l’échelle de la ville ? Il existe (chapitre 6) une volonté de conquête d’un espace spécifique face au pouvoir central, mais dans les deux cas on doit constater qu’il n’y a pas eu de monument municipal, à la différence de Lyon ou de Munich. Certes on rend hommage aux élus et employés municipaux. Dans le cas des salariés des réseaux de métro, leur mémoire, corporative, « devient signifiante pour l’ensemble des Parisiens ou des Berlinois ». L’attribution des noms de rues et la statuaire opposent l’ouest parisien (forte densité) aux arrondissements de l’est, et montrent la rivalité des mémoires concurrentes à Berlin.

3e partie. Paris et Berlin : la diversité des mémoires urbaines locales

Cette partie classe en quelques grandes rubriques de multiples études de cas. Dans le chapitre 7, sont examinées des institutions locales : écoles ; universités ; entreprises (Siemens, Société du Gaz de Paris) ; régiments (surtout à Berlin) ; églises et paroisses. Les listes de souscription pour les monuments permettent de mesurer l’ampleur de la mobilisation et d’en dessiner les contours.

Le chapitre 8 examine les ancrages territoriaux de la mémoire, évoque débats, conflits et contestations autour des monuments, et fait apparaître une plus forte mémoire de la guerre en périphérie que dans les centres. Des croquis le donnent à voir.

La conclusion générale reprend les principaux apports de l’ouvrage. La mémoire peut servir à clore la période exceptionnelle de la guerre ou à la prolonger. Les capitales récupèrent une bonne partie des mémoires nationales (plus à Paris qu’à Berlin) ; en même temps, les mémoires urbaines sont fragiles, et la périphérie est plus active que le centre. En France, les valeurs des anciens combattants sont dans l’ensemble acceptées ; en Allemagne, les clivages politiques sont irréconciliables. La recherche de sens face à la mort de masse explique le besoin de mémoire, quelle que soit la forme retenue, tandis que l’absence de certains monuments doit aussi trouver explication. Ce que ce livre a fait de façon remarquable.

Rémy Cazals


[1] Voir sur ce même site la recension de Fallen soldiers

JULIEN (Élise), Paris, Berlin, La mémoire de la guerre, 1914-1933, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 409 p.

Qui a lu les deux gros volumes de la thèse d’Élise Julien afin de siéger à son jury franco-allemand, qui a suivi avec attention sa brillante soutenance dans l’une et l’autre langue, ne peut qu’être satisfait de la parution du livre qu’elle en a tiré, encore amélioré, un peu allégé comme il est de règle, mais conservant exactement sa composition et donnant même de nombreuses illustrations.

L’introduction générale dessine les champs historiographiques à la croisée desquels se trouve l’ouvrage : la mémoire collective (écrire une histoire sociale des représentations) ; la Grande Guerre (en signalant les efforts vers l’histoire sociale du CRID 14-18 et de l’école de Bielefeld) ; l’histoire urbaine des capitales (bons observatoires et prismes des histoires nationales). L’hétérogénéité des sources, qui pourrait être un écueil, se révèle productrice de questions nouvelles, comme il se doit dans toute bonne histoire comparative.

1ère partie. France et Allemagne : les cadres nationaux de la mémoire de la guerre

Le chapitre 1 (De la guerre à l’après-guerre) étudie les « couches d’expériences » successives, le poids de l’avant-guerre, les ruptures, les horizons d’attente. La guerre est un objet représenté et construit avant même d’avoir lieu ; les représentations antérieures forgent aussi la mémoire de l’événement. On peut noter qu’en Allemagne c’est contre l’ennemi intérieur, le SPD, qu’est dirigé l’enseignement de l’histoire. Ensuite, pendant le conflit, il faut préparer l’écriture de l’histoire, chercher un sens à la guerre. Après 1918, la fin est connue : il y a un vainqueur et un vaincu. En France, la victoire sacralise le combat mené pour le Droit ; mais le pays est affaibli, la guerre a montré son inefficacité à instaurer un équilibre durable ; la mission civilisatrice du pays demeure, mais elle doit passer par les œuvres de paix. En Allemagne, le déni de la défaite est bien connu ; la catastrophe n’a pas été la guerre, mais la révolution et le diktat. L’évocation de Georges Mosse, trop souvent limitée ailleurs à la mauvaise traduction en français du titre de son livre[1], est ici pertinente : il « a montré comment la mémoire de la Première Guerre mondiale oscille entre la prégnance du deuil et le développement de mythes politiques ». Quant à la « brutalisation » des sociétés, il n’y a pas de « brutalisation » politique à la française : les anciens combattants ont voulu exercer une magistrature morale dans un sens pacifiste. Les combattants allemands ont aspiré au retour chez soi ; le Stahlhelm est loin d’être une organisation de masse et représentative. Dans l’analyse de la vie politique allemande, il est bon de retourner à la prise en compte des problèmes sociaux.

Le chapitre 2 entreprend une réflexion sur le deuil privé, social, politique. En France les corps identifiés sont « partagés » entre la patrie et les familles, la proportion de rapatriements étant plus forte en province qu’à Paris. En Allemagne, l’État laisse reposer les morts en territoire étranger. Les morts pèsent sur les célébrations d’après-guerre : pèlerinages, monuments aux morts, soldat inconnu (pas de soldat inconnu en Allemagne). On passe du regret des défunts à l’exhortation des vivants à l’unité, à la solidarité. Les survivants peuvent ressentir une certaine mauvaise conscience d’une existence poursuivie après la mort de tant de camarades.

Le chapitre 3 porte sur les commémorations de la guerre. Il s’agit de transmettre aux générations futures le souvenir d’un événement inouï. La France, qui a eu la victoire et dont le régime s’est maintenu, établit dès 1921 une commémoration annuelle dans laquelle le rôle des associations d’anciens combattants est important. Ces derniers commémorent la fin des combats plus que la victoire, mais les cérémonies sont loin d’être sans ambiguïtés. En Allemagne, quel jour choisir ? La commémoration ne peut se fixer au 11 novembre. La structure fédérale contribue aussi à l’absence de consensus. La concurrence des mémoires y sera très forte. Elle n’est pas absente en France.

2e partie. Paris et Berlin : la fragilité des mémoires urbaines globales

Dans un chapitre 4, il s’agit de définir « deux villes entre héritages et mutations ». Paris est une capitale hégémonique (institutions, personnalités) où centre et banlieue sont bien distincts. Elle a toujours été proche du front, parfois même très proche. Elle a subi des bombardements, entretenant l’image de la barbarie allemande. Plaque tournante pour les permissionnaires, elle leur a donné l’impression d’être un refuge d’embusqués et de profiteurs. Notons encore que le taux de pertes des mobilisés parisiens est inférieur à la moyenne nationale. « Berlin la Rouge » votait SPD, mais c’était une capitale sous tutelle monarchique. Une forme de « berlinité » recouvrait un archipel de petites villes. Pendant la guerre, elle ne fut jamais en danger, mais elle subit un fort rationnement. Dans les deux cas, la mobilisation industrielle laisse une mémoire ambiguë : effort patriotique ; production des armes meurtrières. Subsistent les représentations traditionnelles de la Parisienne frivole et de l’autodérision de la Berliner Schnauze.

Parce qu’elles sont des capitales, Paris et Berlin ont une mémoire de guerre marquée par des formes de nationalisation symbolique (chapitre 5). Les acteurs nationaux sont dans la capitale ; tout ce qui relève de la capitale prend dimension nationale. C’est là que se trouvent les voies triomphales par excellence (Unter den Linden, Champs-Élysées), qu’ont lieu les manifestations grandioses. Le monument national qui abrite le soldat inconnu est à Paris ; en Allemagne on n’arrive pas à se mettre d’accord sur le lieu du Reichsehrenmal (Berlin ? Tannenberg ? bords du Rhin ?). Le poids de Paris capitale est plus fort que celui de Berlin.

Paris et Berlin peuvent-elles proposer une mémoire à l’échelle de la ville ? Il existe (chapitre 6) une volonté de conquête d’un espace spécifique face au pouvoir central, mais dans les deux cas on doit constater qu’il n’y a pas eu de monument municipal, à la différence de Lyon ou de Munich. Certes on rend hommage aux élus et employés municipaux. Dans le cas des salariés des réseaux de métro, leur mémoire, corporative, « devient signifiante pour l’ensemble des Parisiens ou des Berlinois ». L’attribution des noms de rues et la statuaire opposent l’ouest parisien (forte densité) aux arrondissements de l’est, et montrent la rivalité des mémoires concurrentes à Berlin.

3e partie. Paris et Berlin : la diversité des mémoires urbaines locales

Cette partie classe en quelques grandes rubriques de multiples études de cas. Dans le chapitre 7, sont examinées des institutions locales : écoles ; universités ; entreprises (Siemens, Société du Gaz de Paris) ; régiments (surtout à Berlin) ; églises et paroisses. Les listes de souscription pour les monuments permettent de mesurer l’ampleur de la mobilisation et d’en dessiner les contours.

Le chapitre 8 examine les ancrages territoriaux de la mémoire, évoque débats, conflits et contestations autour des monuments, et fait apparaître une plus forte mémoire de la guerre en périphérie que dans les centres. Des croquis le donnent à voir.

La conclusion générale reprend les principaux apports de l’ouvrage. La mémoire peut servir à clore la période exceptionnelle de la guerre ou à la prolonger. Les capitales récupèrent une bonne partie des mémoires nationales (plus à Paris qu’à Berlin) ; en même temps, les mémoires urbaines sont fragiles, et la périphérie est plus active que le centre. En Fra

JULIEN (Élise), Paris, Berlin, La mémoire de la guerre, 1914-1933, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 409 p.

Qui a lu les deux gros volumes de la thèse d’Élise Julien afin de siéger à son jury franco-allemand, qui a suivi avec attention sa brillante soutenance dans l’une et l’autre langue, ne peut qu’être satisfait de la parution du livre qu’elle en a tiré, encore amélioré, un peu allégé comme il est de règle, mais conservant exactement sa composition et donnant même de nombreuses illustrations.

L’introduction générale dessine les champs historiographiques à la croisée desquels se trouve l’ouvrage : la mémoire collective (écrire une histoire sociale des représentations) ; la Grande Guerre (en signalant les efforts vers l’histoire sociale du CRID 14-18 et de l’école de Bielefeld) ; l’histoire urbaine des capitales (bons observatoires et prismes des histoires nationales). L’hétérogénéité des sources, qui pourrait être un écueil, se révèle productrice de questions nouvelles, comme il se doit dans toute bonne histoire comparative.

1ère partie. France et Allemagne : les cadres nationaux de la mémoire de la guerre

Le chapitre 1 (De la guerre à l’après-guerre) étudie les « couches d’expériences » successives, le poids de l’avant-guerre, les ruptures, les horizons d’attente. La guerre est un objet représenté et construit avant même d’avoir lieu ; les représentations antérieures forgent aussi la mémoire de l’événement. On peut noter qu’en Allemagne c’est contre l’ennemi intérieur, le SPD, qu’est dirigé l’enseignement de l’histoire. Ensuite, pendant le conflit, il faut préparer l’écriture de l’histoire, chercher un sens à la guerre. Après 1918, la fin est connue : il y a un vainqueur et un vaincu. En France, la victoire sacralise le combat mené pour le Droit ; mais le pays est affaibli, la guerre a montré son inefficacité à instaurer un équilibre durable ; la mission civilisatrice du pays demeure, mais elle doit passer par les œuvres de paix. En Allemagne, le déni de la défaite est bien connu ; la catastrophe n’a pas été la guerre, mais la révolution et le diktat. L’évocation de Georges Mosse, trop souvent limitée ailleurs à la mauvaise traduction en français du titre de son livre[1], est ici pertinente : il « a montré comment la mémoire de la Première Guerre mondiale oscille entre la prégnance du deuil et le développement de mythes politiques ». Quant à la « brutalisation » des sociétés, il n’y a pas de « brutalisation » politique à la française : les anciens combattants ont voulu exercer une magistrature morale dans un sens pacifiste. Les combattants allemands ont aspiré au retour chez soi ; le Stahlhelm est loin d’être une organisation de masse et représentative. Dans l’analyse de la vie politique allemande, il est bon de retourner à la prise en compte des problèmes sociaux.

Le chapitre 2 entreprend une réflexion sur le deuil privé, social, politique. En France les corps identifiés sont « partagés » entre la patrie et les familles, la proportion de rapatriements étant plus forte en province qu’à Paris. En Allemagne, l’État laisse reposer les morts en territoire étranger. Les morts pèsent sur les célébrations d’après-guerre : pèlerinages, monuments aux morts, soldat inconnu (pas de soldat inconnu en Allemagne). On passe du regret des défunts à l’exhortation des vivants à l’unité, à la solidarité. Les survivants peuvent ressentir une certaine mauvaise conscience d’une existence poursuivie après la mort de tant de camarades.

Le chapitre 3 porte sur les commémorations de la guerre. Il s’agit de transmettre aux générations futures le souvenir d’un événement inouï. La France, qui a eu la victoire et dont le régime s’est maintenu, établit dès 1921 une commémoration annuelle dans laquelle le rôle des associations d’anciens combattants est important. Ces derniers commémorent la fin des combats plus que la victoire, mais les cérémonies sont loin d’être sans ambiguïtés. En Allemagne, quel jour choisir ? La commémoration ne peut se fixer au 11 novembre. La structure fédérale contribue aussi à l’absence de consensus. La concurrence des mémoires y sera très forte. Elle n’est pas absente en France.

2e partie. Paris et Berlin : la fragilité des mémoires urbaines globales

Dans un chapitre 4, il s’agit de définir « deux villes entre héritages et mutations ». Paris est une capitale hégémonique (institutions, personnalités) où centre et banlieue sont bien distincts. Elle a toujours été proche du front, parfois même très proche. Elle a subi des bombardements, entretenant l’image de la barbarie allemande. Plaque tournante pour les permissionnaires, elle leur a donné l’impression d’être un refuge d’embusqués et de profiteurs. Notons encore que le taux de pertes des mobilisés parisiens est inférieur à la moyenne nationale. « Berlin la Rouge » votait SPD, mais c’était une capitale sous tutelle monarchique. Une forme de « berlinité » recouvrait un archipel de petites villes. Pendant la guerre, elle ne fut jamais en danger, mais elle subit un fort rationnement. Dans les deux cas, la mobilisation industrielle laisse une mémoire ambiguë : effort patriotique ; production des armes meurtrières. Subsistent les représentations traditionnelles de la Parisienne frivole et de l’autodérision de la Berliner Schnauze.

Parce qu’elles sont des capitales, Paris et Berlin ont une mémoire de guerre marquée par des formes de nationalisation symbolique (chapitre 5). Les acteurs nationaux sont dans la capitale ; tout ce qui relève de la capitale prend dimension nationale. C’est là que se trouvent les voies triomphales par excellence (Unter den Linden, Champs-Élysées), qu’ont lieu les manifestations grandioses. Le monument national qui abrite le soldat inconnu est à Paris ; en Allemagne on n’arrive pas à se mettre d’accord sur le lieu du Reichsehrenmal (Berlin ? Tannenberg ? bords du Rhin ?). Le poids de Paris capitale est plus fort que celui de Berlin.

Paris et Berlin peuvent-elles proposer une mémoire à l’échelle de la ville ? Il existe (chapitre 6) une volonté de conquête d’un espace spécifique face au pouvoir central, mais dans les deux cas on doit constater qu’il n’y a pas eu de monument municipal, à la différence de Lyon ou de Munich. Certes on rend hommage aux élus et employés municipaux. Dans le cas des salariés des réseaux de métro, leur mémoire, corporative, « devient signifiante pour l’ensemble des Parisiens ou des Berlinois ». L’attribution des noms de rues et la statuaire opposent l’ouest parisien (forte densité) aux arrondissements de l’est, et montrent la rivalité des mémoires concurrentes à Berlin.

3e partie. Paris et Berlin : la diversité des mémoires urbaines locales

Cette partie classe en quelques grandes rubriques de multiples études de cas. Dans le chapitre 7, sont examinées des institutions locales : écoles ; universités ; entreprises (Siemens, Société du Gaz de Paris) ; régiments (surtout à Berlin) ; églises et paroisses. Les listes de souscription pour les monuments permettent de mesurer l’ampleur de la mobilisation et d’en dessiner les contours.

Le chapitre 8 examine les ancrages territoriaux de la mémoire, évoque débats, conflits et contestations autour des monuments, et fait apparaître une plus forte mémoire de la guerre en périphérie que dans les centres. Des croquis le donnent à voir.

La conclusion générale reprend les principaux apports de l’ouvrage. La mémoire peut servir à clore la période exceptionnelle de la guerre ou à la prolonger. Les capitales récupèrent une bonne partie des mémoires nationales (plus à Paris qu’à Berlin) ; en même temps, les mémoires urbaines sont fragiles, et la périphérie est plus active que le centre. En France, les valeurs des anciens combattants sont dans l’ensemble acceptées ; en Allemagne, les clivages politiques sont irréconciliables. La recherche de sens face à la mort de masse explique le besoin de mémoire, quelle que soit la forme retenue, tandis que l’absence de certains monuments doit aussi trouver explication. Ce que ce livre a fait de façon remarquable.

Rémy Cazals


[1] Voir sur ce même site la recension de Fallen soldiers…

nce, les valeurs des anciens combattants sont dans l’ensemble acceptées ; en Allemagne, les clivages politiques sont irréconciliables. La recherche de sens face à la mort de masse explique le besoin de mémoire, quelle que soit la forme retenue, tandis que l’absence de certains monuments doit aussi trouver explication. Ce que ce livre a fait de façon remarquable.

Rémy Cazals


[1] Voir sur ce même site la recension de Fallen soldiers…

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