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JANKOWSKI (Paul), Verdun, 21 février 1916 (par F. Rousseau)

Paul Jankowski, Verdun, 21 février 1916, traduit de l’anglais par Patrick Hersant, Paris, Gallimard, coll. « Les Journées qui ont fait la France », 2013, 408 pages.

Personne n’ignore que Verdun possède un statut singulier, particulièrement en France : elle est, et elle demeure, la bataille emblématique, la bataille métonymique de la Grande Guerre des Français ; lors d’un entretien radiophonique enregistré en 1966, Genevoix l’avait baptisée « bataille symbole  de toute la guerre de 14-18 » ; vingt ans plus tard, un article d’Antoine Prost l’a consacrée comme Lieu de mémoire, seule bataille de toute l’histoire militaire française à entrer au panthéon bâti par Pierre Nora au milieu des années quatre-vingt, au rayon « Gloire » de sa Nation (tome 3, volume 3). Verdun n’est pas seulement une grande et terrible bataille, elle est l’un des grands mythes français. Il était donc à craindre que ce nouveau Verdun s’inscrive dans une longue tradition historiographique mythographique. Il n’en est rien. Disons-le d’emblée : ce Verdun renouvelle sensiblement l’histoire-bataille, un genre si souvent décrié malgré la cure de rajeunissement engagée par les historiens anglo-saxons, John Keegan dans son Anatomie de la bataille et Richard Holmes avec son Firing Line. Tout au long, l’auteur multiplie les perspectives : allemandes, françaises, arrières, avants ; points de vue d’en haut et d’en bas ; états-majors, gouvernements, combattants : ils sont tous là ; de même que tous les bavards qui ont contribué à construire ce grand monument mémoriel depuis près d’un siècle. Jankowski pose un grand nombre de questions-clés qui intéresseront bien au-delà des seuls amateurs d’histoire militaire, les spécialistes de la Grande Guerre et le grand public. Il explore les péripéties de la bataille sanglante ainsi que ses mémoires successives. L’ensemble est en outre éclairé par le croisement des sources allemandes et françaises, et fort bien servi par une maîtrise remarquable des ressources historiographiques les plus récentes mobilisées sans exclusive, c’est suffisamment rare pour mériter d’être souligné.

Dès l’introduction, l’auteur questionne le mythe construit par les journalistes, les acteurs et… les historiens. Certes, cette bataille de sièges et de contre-sièges fut une des plus longues de la guerre : trois cents jours et plus ; ce n’est qu’en décembre que les Français reprirent les positions perdues en février 1916 et la bataille connut encore bien des prolongements meurtriers. Certes, Verdun fut aussi une bataille que les Français soutinrent seuls au prix d’une rotation accélérée de leurs effectifs assortie de pertes effroyables, mais pas davantage que celles enregistrées en Champagne quelques mois auparavant, ou au Chemin des Dames, quelques mois plus tard. Certes, Verdun fut tout de même un épouvantable massacre d’hommes : 300 000 morts… Pour rien ? Pour une bataille en tout cas qui ne fut ni décisive, ni pourvue de véritable enjeu stratégique. Patiemment, une pièce après l’autre, l’auteur démonte le mythe. Et c’est souvent passionnant. Qui savait qu’avant d’envisager une offensive sur Verdun Falkenhayn avait longtemps pensé attaquer Belfort (60) ?

Quel but poursuivait le commandant en chef allemand ? S’agissait-il vraiment de « saigner à blanc » l’armée française ? C’est ce que les mémoires et les livres d’histoire[1] ont retenu sur la foi notamment, des Mémoires du principal responsable, Falkenhayn lui-même. Mais cette version n’est apparue qu’après la bataille (1920), pour justifier a posteriori l’acharnement et l’entêtement du chef allemand, si coûteux pour ses propres troupes[2]. S’agissait-il alors d’une manœuvre de diversion destinée à attirer les Anglo-français à la défense de la Cité, de les contraindre à attaquer ailleurs sans y être suffisamment préparés, ce qui aurait permis aux forces allemandes de riposter et de percer, enfin ? Verdun aurait alors été pensée comme une bataille préliminaire, un simple coup préparatoire. Selon l’auteur, « on ne saurait expliquer autrement la parcimonie inflexible de Falkenhayn, qui refusa toujours de se séparer de ses réserves sur place avant et même pendant la bataille » (57). Ensuite, une question reste entière : pourquoi avoir persévéré dans une opération si coûteuse et si peu de résultats ? « Le piège du prestige » répond Jankowski.

Côté français : pourquoi un tel acharnement à ne pas céder le moindre pouce de terrain ? Pourquoi, malgré l’ampleur des pertes enregistrées par les Français durant les premiers jours de l’opération, Joffre a-t-il refusé d’évacuer la rive droite de la Meuse, voire de céder Verdun, une place forte pourtant reconnue comme secondaire et sans grande importance stratégique, une nouvelle ligne de défense pouvant être facilement organisée ? L’auteur invoque ici le poids des considérations de carrière et de notoriété ; autant pour les politiques (Poincaré, Briand) que pour les chefs militaires (Joffre est alors particulièrement discuté), ne pas défendre Verdun était alors tout simplement inconcevable (86). Dix mois de lutte pour revenir sur les positions initiales : « de part et d’autre, le refus du retrait était surtout inspiré par l’obsession du prestige » (141).

Paradoxes ? Conçue comme une bataille d’attrition, Verdun voit quasiment se réaliser l’équilibre des pertes. Plus étonnant encore, Verdun révèle que plus l’artillerie déployée est dense, plus les pertes humaines diminuent. Les listes de nos monuments aux morts en témoignent. Seule l’amplitude des offensives et contre-offensives de 1918 inversèrent cette tendance. Toutefois, Verdun révéla « également un aspect pernicieux de la guerre d’usure : ses résultats n’avaient rien de décisif » (167) : du 21 février au 31 décembre 1916, 378 000 Français furent tués, blessés, portés disparus ou capturés, soit des pertes établies autour de 16%. Malgré l’ampleur de ces pertes, les comparaisons macabres effectuées par Jankowski écornent également le mythe de la bataille la plus meurtrière de l’histoire : on est en effet loin des 50% « enregistrés » à Blenheim en 1704 (60% à Waterloo, 1815 ; 34% à Borodino,1812 ; 29% à Woerth,1870). On pourrait ajouter à cette liste le taux de pertes allemand et français déploré lors des six semaines de la bataille de France de mai-juin 1940… 14 720 tués par jour… à comparer avec les 3 000 de Verdun et les 8 600 de Stalingrad[3].

Pourquoi les hommes ont-ils tenu, pourquoi ne se sont-ils pas révoltés contre cette boucherie absurde ? Faut-il invoquer la « haine de l’ennemi », « l’amour de la patrie, l’habitude, une culture de guerre ou quelque autre force qui finit par supplanter la simple contrainte physique ? » Souhaitant « réexaminer le mythe de cette obéissance et du moral des troupes censé la nourrir », Jankowski rappelle : « Les révoltes furent plutôt rares, c’est indéniable » (219). L’auteur souligne à juste titre à quel point le moral, cet état d’esprit collectif » (221) est difficile à cerner[4]. Selon Jankowski bien au fait des derniers travaux d’André Loez[5], la désobéissance [serait] plus protéiforme que l’obéissance (233) ; même si une telle affirmation marque un notable infléchissement de la trop fameuse thèse du « consentement patriotique », on lui objectera que tout bien considéré, l’obéissance possède ce même caractère protéiforme depuis le « consentement » le plus exalté jusqu’à « l’obéissance » résignée et la plus soumise. Croisant les sources allemandes et françaises, l’auteur montre de manière impressionniste les différentes manières de désobéir qui affectent également les deux camps, de l’insolence à l’insubordination, de l’absence ponctuelle à l’abandon de poste jusqu’à la désertion pure et simple. Ici, l’auteur s’abstient de situer ces différents gestes et pratiques car tel n’est pas son objet premier. Sans surprise, il ressort toutefois que les taux de désertion sont extrêmement faibles durant la bataille (0,2%). Ici, et d’ailleurs pas davantage que dans tous les autres secteurs chauds, il n’y a cependant pas lieu d’y voir une « preuve » de l’intensité du patriotisme des combattants — ce que ne fait pas Jankowski. Plus prosaïquement, il admet, et nous sommes d’accord avec lui, qu’il est quasiment impossible de quitter un secteur où se déroulent d’âpres combats. S’agissant des désobéissances collectives, les seules véritables menaces pour les armées, l’historien se demande s’il est possible de repérer à Verdun les signes avant-coureurs « des événements inouïs qui ont marqué 1917 et 1918 » (247) et liste tout une série « d’incidents » également connus par les deux armées en présence. Au passage, s’il est loisible de penser que la ténacité des Français pouvait puiser au sentiment d’avoir à défendre le sol de la patrie agressée, que penser de l’égale ténacité des Allemands ? Finalement, alors que les hauts commandements craignent par-dessous tout l’insubordination collective et la mutinerie, la véritable menace réside surtout dans les redditions de masse. A chaque attaque, le nombre de disparus est important chez les défenseurs. Des deux côtés. Alternativement.

« Entre consentement et contrainte » : en reprenant à son compte cette formule déjà popularisée par François Cochet[6], Jankowski donne l’impression de ne pas vouloir discuter la notion de consentement. La suite du propos confirme ce sentiment et peut-être touche-t-on là aux principales limites de cet exercice d’histoire-bataille renouvelée. En effet, faute d’essayer de situer les comportements des uns et des autres, faute de reconstituer les « scènes sociales » qui voient naître tel ou tel comportement, tel ou tel geste, la position tenue par Jankowski s’apparente sur ce point à un exercice de funambulisme haut perché sur la corde tendue « entre consentement et contrainte ». On regrettera que l’auteur use tout à tour des termes « consentement », « obéissance »  — ce n’est pourtant pas tout à fait la même chose —, et semble réduire la « contrainte » à celle exercée par les chefs et la discipline (265).

Enfin, et pour les lecteurs de Denis Rolland : Nivelle et la reprise du fort de Vaux (2 novembre) ? Un exploit, un coup de génie ? Non, un leurre. Dramatique. « Ce partisan de la méthode offensive, venait de terrasser un ennemi absent » (118). Qu’importe, quelques semaines plus tard on fit de Nivelle qui sut soigner sa cote auprès de la presse… un général en chef (Denis Rolland, Nivelle. L’inconnu du Chemin des Dames).

Le Verdun de Jankowski est sans aucun doute, un des rares livres à lire parmi la florissante livraison de livres 14-18 de 2013.

Frédéric Rousseau, Montpellier 3, CRID 14-18

frederic.rousseau@univ-montp3.fr


[1] Par exemple, GREHG, Histoire. De 1890 à 1945, classes de Premières, Paris, Hachette Lycées, 1988, p. 92.

[2] Sur cette question, Jean-Jacques Becker, Gerd Krumeich, La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande, Paris, Tallandier, 2008, p. 215-220.

[3] Dominique Lormier, La Bataille de France jour après jour, Mai-juin 1940, Paris, Le Cherche midi, 2010, p. 10.

[4] André Loez, « Pour en finir avec le ˝moral˝ des combattants », in Jean-François Muracciole, Frédéric Rousseau, Combats. Hommage à Jules Maurin, Paris, Michel Houdiard éditeur, 2010, p. 106-119. Article en ligne sur le site du crid 14-18.

[5] André Loez, 14-18, les refus de la guerre. Une histoire des mutins, Paris, Gallimard, folio histoire, 2010.

[6] François Cochet, Survivre au front 1914-1918. Les Poilus entre contrainte et consentement, Paris, Éditions 14-18, 2005.

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