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BECKER, Annette, Les cicatrices rouges 14-18. France et Belgique occupées (par P. Salson)

Recension : Annette Becker, Les Cicatrices rouges 14-18. France et Belgique occupées, Paris, Fayard, 2010, 373 p.

Avec Les Cicatrices rouges 14-18, Annette Becker revient sur le thème de l’occupation allemande pendant la Grande Guerre, 12 ans après Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre[1]. Le ton est donné dès la couverture : un photomontage met en scène un casque à pointe sur une carte du Nord de la France et de la Belgique, avec de part et d’autre des taches de sang. Le titre, Les Cicatrices rouges, insiste également, avec un brin de pathos, sur les violences faites aux civils occupés. L’occupation serait désormais moins caractérisée par le silence mémoriel et historique que par l’ampleur des violences commises.

Dans la lignée de l’histoire culturelle de la Grande Guerre, l’historienne utilise les écrits des intellectuels, les œuvres de propagande, les prises de positions d’artistes. Elle s’appuie également sur quelques témoignages : en particulier celui de David Hirsch qu’elle avait déjà publié[2], celui de Clémence Leroy dont elle a rédigé un avant-propos[3] et enfin celui de Suzanne Beck conservé à l’Historial de Péronne et dont nous avions déjà rédigé la notice dans le dictionnaire des témoignages. L’ouvrage fait la part belle à ces écrits en citant de longs passages, chaque chapitre s’ouvrant d’ailleurs sur une citation d’un acteur ou d’un témoin de la guerre. Le point de vue est donc délibérément orienté vers les victimes françaises ou belges, les témoignages allemands utilisés se limitant pour l’essentiel à ceux traduits à des fins de propagande par Joseph Bédier en 1915.

L’occupation envisagée comme laboratoire d’une totalisation de la guerre

En fait, pour Annette Becker, les territoires occupés par l’armée allemande constituent des laboratoires d’une totalisation de la guerre, « un terrain d’expérience de la violence, un lieu d’essai pour la mettre en pratique et optimiser ses effets sur les hommes et sur le matériel » (p. 12). Ce terrain d’expérimentation d’une violence qui serait nouvelle, Annette Becker le nomme, dans une formule séduisante mais imprécise, « outre-guerre », en référence à « l’Outre-noir » de Pierre Soulage.

La totalisation est évoquée en 22 chapitres, chacun se présentant sous forme de verbes à l’infinitif. La mobilisation des civils occupés dans le conflit serait d’abord marquée par la guerre menée contre eux au moment de l’invasion, elle se poursuit sous la forme des réquisitions, des pénuries et des déportations. Le civil occupé serait donc une victime des violences nouvelles de la guerre mais il serait également un combattant de cette guerre par son attitude individuelle, faite de refus, opposition et résistance aux ordres allemands. On retrouve donc là les grands thèmes de l’histoire de l’occupation telle qu’elle a été écrite depuis la fin de la guerre : comme ses prédécesseurs (Georges Gromaire, Marc Blancpain, Helen Mc Phail), Annette Becker dresse un martyrologe et son récit prend la forme d’une longue liste de violences commises par les Allemands contre les civils. Le regard est finalement davantage porté sur les actes de l’autorité allemande que sur la vie des civils.

Des paradigmes déjà connus

L’auteur se distingue cependant de l’historiographie traditionnelle en abordant des points qui lui étaient déjà chers dans les années 1990 : l’impuissance des humanitaires, la condition de femme occupée, la mémoire de l’occupation…

Toujours dans la continuité de ses travaux précédents, elle reprend les principales notions de l’école historique dite de « Péronne » sans prendre en considération les critiques qui ont pu en être faites : l’idée du consentement patriotique (par exemple p. 138), la notion d’une culture de guerre unique et partagée par tous (p. 186), celle de croisade religieuse (p. 269). Tout cela est au service d’une thèse : les civils occupés sont des patriotes actifs (p. 16) vivant l’occupation comme une double guerre, celle opposant Français et Allemands mais également civils et militaires, guerre qui fait d’eux à la fois des victimes et des combattants. De même, Annette Becker revient sur l’idée que les violences de la Première Guerre mondiale ont préparé celles de la Seconde. La notion de « laboratoire de la totalisation » renvoie au fait que les violences propres au régime nazi ont été expérimentées lors des occupations militaires pendant la Grande Guerre, d’où l’insistance sur les atrocités, le travail forcé et les déportations. Dans un dernier chapitre assez laborieux, Annette Becker se sert des travaux du juriste Raphael Lemkin pour affirmer que si les signes annonciateurs du génocide n’ont pas été perçus par les contemporains dans les années 1940, c’est à cause de l’amnésie qui entoure les violences de l’occupation pendant la Grande Guerre (p. 312).

Après avoir refermé le livre, le lecteur peut légitimement se demander : pourquoi un tel ouvrage ? Pourquoi revenir sur le sujet de l’occupation, 12 ans après Oubliés de la Grande guerre ? Si Les cicatrices rouges se veut un peu plus complet, les deux ouvrages, on l’a dit, restent très proches dans les angles d’attaque choisis (les déportés, les humanitaires, les femmes…), dans les hypothèses et les conclusions. Certains passages des Cicatrices rouges sont d’ailleurs des répétitions (les phrases et les mots ont été peu modifiés) de pages des Oubliés de la Grande guerre (en particulier le chapitre 19 sur la condition des femmes). Dans Oubliés de la Grande Guerre, Annette Becker percevait déjà l’occupation comme un  « paradigme de brutalité imposée » aux civils (p. 52 dans la réédition de 2003, phrase que l’on retrouve dans Les Cicatrices rouges à la page 13). Ces civils se caractérisaient déjà par leur patriotisme actif et la « résistance compacte, massive, de la population à l’occupation » (p. 40). Enfin la conclusion ne se nommait-elle pas « Vers un système de mise à mort nazi » ? Un pont était donc lancé entre les violences de l’occupation et le génocide juif : si le terme de « laboratoire de la totalisation » n’est pas utilisé, l’idée était déjà bel et bien présente. Annette Becker évoquait ainsi en préface des témoignages qu’elle a publiés le « processus de totalisation sociale et culturelle du conflit auquel nul n’échappe car il participe de l’immense lutte pour la civilisation des belligérants »[4].

On peut regretter qu’Annette Becker n’ait pas fait évoluer ses thèses en fonction des avancées historiographiques, par exemple sur la culture militaire allemande (le travail d’Isabel V. Hull[5] apparaît par exemple insuffisamment exploité) ou bien en s’appuyant sur les travaux replaçant les violences de la Première guerre mondiale dans une tradition de violence guerrière coloniale. Les continuités avec le XIXe sont systématiquement niées au profit d’une mise en parallèle avec la Seconde guerre mondiale.

Un sujet d’étude mal défini

Un autre problème, au delà des partis pris idéologiques, qui se pose à la lecture du livre concerne le sujet même du livre. Régulièrement, le thème de l’occupation semble perdu de vue, par exemple quand Annette Becker évoque le féminisme pacifiste, l’action des humanitaires dans la guerre, les débats pseudo-scientifiques sur la nature de la race allemande ou l’inondation de la région de l’Yser par l’armée belge. Si l’introduction et la quatrième de couverture assurent que le sujet d’étude est l’occupation, voire même le quotidien des civils, à la lecture, le champ d’analyse semble défini moins précisément. Cette indétermination apparaît dès le sommaire. Les trois premiers chapitres sont « Envahir », « Fuir, chercher refuge » et « Protéger ». Tantôt, l’infinitif renvoie à l’armée allemande (chapitre 1), tantôt aux civils occupés (chapitre 2) et parfois même à des instances extérieures comme les humanitaires pour le chapitre 3.

La confusion est également visible dans les répétitions d’un chapitre à l’autre : la pratique des représailles et des otages est évoquée dans le chapitre 3 sur l’action des humanitaires et dans le chapitre 8 sur les déportations. La déportation des Lillois, contrairement à ce qui est attendu, n’est pas évoquée dans le chapitre sur les déportations mais dans celui intitulé « être femme » !

À l’intérieur des chapitres, l’universitaire n’hésite d’ailleurs pas à changer de point de vue sans ménager de transition : elle veut évoquer la résistance civile ? Elle part d’un témoignage de civil occupé, évoque les caricatures animalières qui fleurissent dans la presse française pour représenter l’ennemi et finit par évoquer un projet de film d’Apollinaire parlant d’une organisation de résistance… Le lecteur ne sait plus si Annette Becker s’intéresse aux expériences d’occupation ou aux images de propagande qui ont été produites sur le thème de l’occupation. L’historienne semble constamment hésiter entre une histoire des expériences d’occupation et une histoire culturelle de l’occupation.

Un manque de rigueur historienne

Ce n’est pas faire injure à l’auteur que d’affirmer que Les Cicatrices rouges ne renouvelle pas la question de l’occupation de la France et de la Belgique durant la Grande Guerre. Il s’agit incontestablement d’un ouvrage de synthèse ; aucun corpus de sources, ni bibliographie ne sont présentés, aucun travail de recherche n’a véritablement été mené. On reconnaît sans trop de difficultés les emprunts faits à Georges Gromaire, Philippe Nivet, John Horne et Alan Kramer et à l’historiographie belge de l’occupation (Laurence van Ypersele, Benoit Majerus, Michaël Amara…).

Pourtant, c’est un ouvrage de synthèse partiel et partial. Il ne dresse pas un tableau de l’occupation mais retient certains traits saillants de l’occupation qui correspondent aux présupposés idéologiques de l’auteur. Ainsi l’invasion n’est traitée que sous l’angle des atrocités, la mise au travail de la population civile que sous sa forme la plus autoritaire, les bataillons de travailleurs civils, les attitudes individuelles uniquement par le biais des résistances. Le chapitre 20, « S’accommoder, refuser, résister » est particulièrement évocateur. À la lecture du titre du chapitre, on peut s’attendre à une analyse des attitudes d’accommodement comme l’avait fait Philippe Burrin[6] pour la Seconde Guerre mondiale. Or, les deux sections composant le chapitre se limitent à étudier les « refus » et les « résistances ». Le terme d’accommodement a disparu, toutes les stratégies mises en œuvre pour « faire avec » la nouvelle autorité sont passées sous silence. L’auteur se contente d’affirmer que les habitant sont des victimes « contraintes par les ordres, décidées à en faire le moins possible mais forcées par les circonstances à l’accommodement » (p. 251). Mais le lecteur curieux n’en saura guère plus sur ces accommodements. Tout au plus apprendra-t-il, au détour d’un chapitre sur la justice d’après-guerre, que certains édiles avaient dû trouver des accommodements avec l’occupant (p. 320). Lesquels ? Comment sont-ils justifiés ? Comment sont-ils perçus par la population ? Rien n’est dit dessus.

Annette Becker sélectionne donc les réalités qu’elle veut mettre en scène comme elle sélectionne les témoignages qui confirment ses hypothèses de départ. En effet, le témoignage n’est plus rejeté comme c’était le cas avec 14-18. Retrouver la guerre[7], au contraire il est réhabilité : « L’apparition ou la réapparition de nombreux journaux intimes écrits pendant les faits, particulièrement par des femmes, de dessins, d’objets, et leur recoupement avec les archives françaises et allemandes, assurent désormais à l’historien une base documentaire irréfutable » (p. 17). Le problème est bien là : le témoignage, considéré comme irréfutable, n’est plus soumis à l’analyse critique, les témoins ne sont pas présentés, situés dans leur contexte spatial, social et familial. En fait, ils servent d’illustration à une thèse dont les hypothèses ne sont jamais justifiées, démontrées et sourcées. Les témoignages ne sont pas considérés comme une source comme les autres : ils ne sont pas soumis à la critique interne et externe telle que la pratique habituellement l’historien. Ici, tous les témoignages semblent se valoir : celui du journaliste américain John Reed (déjà utilisé dans Oubliés de la Grande Guerre), ceux de civils occupés, les écrits d’Apollinaire qui constituent un fil rouge tout au long du livre bien qu’il n’y ait aucun rapport avec l’occupation[8] ou bien ceux d’Edith Wharton[9]… D’autre part, ces témoignages sont peu nombreux et peu variés, pourtant ce qu’ils disent est généralisé à tous les territoires et toutes les populations. Par exemple, le chapitre sur les résistances débute par un extrait du journal de Clémence Leroy qui refuse toute familiarité avec les Allemands logés. Annette Becker en déduit alors : « Quand on est un Français du Nord, un Belge – quelle que soit sa classe sociale ou sa confession, il y a des actes que l’on ne se permet pas de faire » (p. 250). Cette généralisation est donc justifiée par un témoignage ! Cette tendance à la généralisation permet de nier les spécificités locales (entre les campagnes et les villes, entre la Belgique et la France…) et les différences sociales. N’est-il pas affirmé d’ailleurs que « ce refus cardinal de l’occupation s’explique par une sorte de fidélité à des valeurs transmises, morales, politiques, religieuses » (p. 250) ? Toute complexité dans l’analyse est esquivée : une attitude (les résistances) a une seule cause (les valeurs transmises). Les facteurs sociaux, de genre, d’âge ou locaux ne jouent évidemment aucun rôle : la complexité des interactions est niée.

Bref, on l’aura compris, plus qu’un ouvrage de synthèse, Annette Becker nous livre là un essai dans lequel elle défend une construction intellectuelle (les occupations comme laboratoires des guerres du XXe s) à force de citations qui se veulent irréfutables. Les généralisations sont légion et les affirmations non justifiées abondent. Le travail mériterait d’être plus nuancé et plus précis. Signe qu’il s’agit d’un ouvrage engagé, idéologique, Annette Becker prend position, renoue avec des pratiques d’historien moraliste. Elle qualifie fréquemment d’odieuses les pratiques des armées allemandes d’occupation (par exemple à propos des déportations, p. 233), elle condamne le féminisme pacifiste comme étant trop borné (p. 239). En fait, elle ne cherche pas à comprendre les pratiques des sociétés du passé mais elle juge.

Il manque donc toujours une synthèse complète sur l’occupation en France et en Belgique durant la Grande Guerre qui analyse les expériences individuelles, les manières dont l’occupation a perturbé le champ social et la complexité des représentations de la guerre qu’avaient les civils occupés.

Philippe Salson

doctorant sur le thème « Vivre l’occupation 14-18 » sous la direction de Frédéric Rousseau (Université Montpellier III)

Complément : les points de désaccord avec Annette Becker sur l’occupation 1914-18

Annette Becker, nous l’avons dit, pratique souvent par généralisation abusive. L’accumulation de ces généralisations finit par donner une image déformée de l’occupation pendant la Grande Guerre en France et en Belgique. Voici quelques exemples de ces généralisations avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord.

  • « les occupés du nord et de l’est de la France parlent toujours de régions envahies » (p. 15)

Cette idée répétée au cours du livre apparaissait déjà dans Oubliés de la Grande Guerre et dans la préface aux témoignages qu’Annette Becker a publiés[10]. Peut-être avait-elle été influencée par Marc Blancpain qui l’affirmait déjà dans un ouvrage des années 1980[11] ? Pourtant, la lecture des deux témoignages de civils ainsi publiés contredisait cette affirmation : Maria Degrutère parle de « pays occupé » (p. 202) et David Hirsch évoque également le « Nord occupé » (p. 236).

Le terme de « départements envahis » est en fait le terme retenu par le gouvernement et la presse parisienne. Ce choix n’est pas neutre et exprime bien l’idée que l’occupation est « un temps de transition vers la victoire » pour reprendre les mots d’Annette Becker. Mais rien ne permet d’affirmer que cette idée est partagée par les premiers concernés : les civils occupés.

  • Les civils occupés « se considèrent comme des patriotes actifs, toujours à l’avant, sur le front, et se veulent acteurs de leur destin » (p. 16)

De telles généralisations n’ont pas grand sens surtout quand elles ne s’appuient sur aucun élément tangible. Même chez les civils les plus patriotes, le sentiment qui domine, c’est celui d’être exclu de la guerre, de ne pas être au courant de l’évolution des combats, d’être gardés comme des prisonniers. La plupart se plaignent de la monotonie des jours, de l’ennui permanent. Suzanne Beck, dont Annette Becker utilise le témoignage, exprime régulièrement son découragement : « Toute une semaine j’ai délaissé mon carnet. Par flemme car je n’ai pas fait grand-chose cette semaine » (journal de Suzanne Beck, Historial de Péronne, Inv. 26176 à 26189, 16 décembre 1917). Le quotidien de l’occupation n’est pas fait d’atrocités et de violences mais bien plus de désespoir et d’ennui.

En réalité, très peu de témoins ont l’impression de jouer un rôle actif dans la guerre, quant aux professions de foi patriotique, elles sont fréquentes dans les récits publiés après-guerre mais se font bien rares dans les cahiers tenus au jour le jour et qui n’ont pas été retouchés.

  • « les Allemands forcent les « bouches inutiles » à l’évacuation (p. 74)

Cette affirmation n’est pas erronée mais elle n’est valable que pour un temps donné. Les premiers rapatriements sont effectivement faits sous la contrainte et visent les indigents. Un peu partout, la population, envisageant encore une guerre courte, refuse ces départs et la Kommandantur exige que les communes désignent les candidats aux départs. Les attitudes des mairies diffèrent : certaines s’opposent et sont à l’origine de pétition (comme à Pontruet près de Saint-Quentin), d’autres font de la résistance passive et se plaignent de ne pas trouver de candidats, certaines enfin sont plus autoritaires et forcent des indigents à partir comme à Laon.

Mais progressivement, face aux difficultés de la vie quotidienne, ces rapatriements deviennent populaires et les demandes sont bien plus nombreuses que les places disponibles. À Rozoy-sur-Serre, dans l’Aisne, Louis Paillot en témoigne : « Cette liste arrêtée le lendemain matin ne comprend pas moins de 110 demandes individuelles au total, ce qui prouve bien que la vie devient dure de plus en plus et la situation pénible et angoissante » (journal de Louis Paillot, Archives départementales de l’Aisne J 2441, 24 juin 1917).

Les rapatriements n’ont donc pas toujours été vécus comme un contrainte mais également comme une opportunité. Ce qui est vrai en mars 1915, ne l’est plus en 1917 et 1918. D’autre part, l’autorité allemande n’est pas seule face à la population civile ; elle souhaite s’appuyer sur le relais qu’est le maire.

  • « Ceux qui sont restés n’ont pas droit aux rassemblements de plus de cinq personnes, y compris pour honorer leurs morts dans les cimetières » (p. 136)

En réalité, il ne semble pas y avoir eu d’ordre général pour interdire les cérémonies funèbres. Les journaux de prêtres et de croyants indiquent régulièrement que l’assistance a été nombreuse à l’enterrement d’un habitant. D’autres manifestations peuvent également rassembler la population locale. À Origny-Sainte-Benoîte, près de Saint-Quentin, une cérémonie a lieu pour rendre hommage aux morts français un an après la Bataille de Guise. Le maire se permet même de tenir un discours patriotique devant une assemblée évaluée à un millier d’habitants (témoignage d’Henriette Moisson, BDIC Mfm 64, 29 août 1915).

Il est en revanche vrai que les cortèges funèbres ont pu être interdits : c’est le cas à Laon après qu’une bombe eut frappé un cortège en septembre 1916. Mais contrairement à ce que laisse entendre Annette Becker, ces interdictions avaient pour principale motivation d’éviter les bombardements et non pas d’opprimer la population.

  • « Aucun civil allemand, aucun diplomate des pays neutres, comme en Belgique, pour superviser les opérations [de ravitaillement] ; dans la France occupée, tout est militarisé » (p. 152)

La France occupée était découpée en 6 districts pour l’organisation du ravitaillement par l’organisation philanthropique américaine Commission for Relief in Belgium. Dans chaque district, un volontaire américain (du moins jusqu’en mars 1917) réalisait des tournées d’inspection pour contrôler la distribution des denrées. Les inspecteurs devaient travailler en collaboration avec les civils français chargés du ravitaillement et avec l’officier allemand qui s’occupait de superviser les opérations. L’organisation du ravitaillement n’était donc pas intégralement militarisé et un contrôle était effectué par une autorité indépendante.

  • « Le travail effectué pendant quatre ans le fut à peu près gratuitement » (p. 172)

L’expression « à peu près gratuitement » est loin d’être claire. Annette Becker la justifie par le fait que les travailleurs sont payés par des bons de papier qui auraient une valeur dérisoire. En fait, l’essentiel de l’économie locale est fondée sur la circulation de ces bons à cause de la pénurie de monnaie. Les travailleurs peuvent avec ces bons payer leur ravitaillement. Sur un échantillon d’un peu plus de cent communes ayant fait l’objet de rapports par le Commissariat spécial aux rapatriés d’Évian à partir des déclarations de rapatriés, moins de 2 % évoquent des travaux non payés. Le salaire moyen pour les travaux réalisés pour l’autorité allemande serait 2,3 francs par jour pour les hommes et 1,6 pour les femmes, d’après ces déclarations.

  • « L’horizon d’attente, plus lointain, est la victoire complète sur l’Allemagne » (p. 257)

C’est ainsi qu’Annette Becker justifie l’ampleur des actions clandestines en France et en Belgique occupées. Certains témoignages, ceux des élites les plus politisées et les plus patriotes, confirment ce constat. Il n’est pas pour autant général. Plus fréquente est l’allusion à un espoir de paix que celle à un espoir de victoire. Si on reprend l’échantillon des communes de l’Aisne ayant fait l’objet d’un rapport par le Commissariat spécial d’Evian, 17 % des rapports indiquent que la population reste patriote tandis que 32 % mettent en avant le désir de paix de la population. Ces chiffres ne constituent pas un sondage mais relèvent les perceptions qu’ont les rapatriés de leurs concitoyens : ils confirment que les horizons d’attente ne sont pas uniques mais varient en fonction des expériences individuelles et collectives.

  • « En France ex-libre, [...] on ne se passionne guère pour ces procès qui confirment le stéréotype du Boche du Nord » (p. 297)

S’il n’y a pas la même passion pour ces procès que pour les grandes affaires de mœurs, le procès des « Collaborateurs de la Gazette des Ardennes » (journal allemand paraissant en français dans toute la France occupée) est le feuilleton judiciaire de l’année 1919. Plus d’une trentaine d’articles y est consacrée dans Le Petit Parisien et la presse locale dans l’Aisne reproche justement à la « Grande Presse » de faire de Laon, lieu du procès, la « ville des traîtres » (Les Tablettes de l’Aisne, du 26 octobre 1919).

Philippe Salson

doctorant sur le thème « Vivre l’occupation 14-18 » sous la direction de Frédéric Rousseau (Université Montpellier III)

Notes


[1] Annette Becker, Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaires et culture de guerre, Paris, Noêsis, 1998 (rééd. 2003)

[2] Annette Becker, Journaux de combattants et de civils de la France du Nord dans la Grande Guerre, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1998

[3] Clémence Leroy, Sous le joug, 23 août 1914 – février 1919, Paris, Belin, 2010

[4] Annette Becker, Journaux de combattants et de civils de la France du Nord dans la Grande Guerre, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1998, p. 10

[5] Isabel V. HULL, Absolute Destruction : Military Culture and the Practices of War in Imperial Germany, Cornell University Press, 2004.

[6] Philippe BURRIN, La France à l’heure allemande. 1940-1944, Paris, Seuil, 1995

[7] Annette BECKER et Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, 14-18, Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, p. 64

[8] Mais Annette BECKER est auteur d’un livre sur le poète : Annette BECKER, Une biographie de guerre d’Apollinaire, 1914-1918-2008, Paris, Tallandier, 2009

[9] Annette BECKER a rédigé la préface à la réédition de : Edith WHARTON, La France en guerre, 1914-1915, Tournon, 2007

[10] Annette Becker, Journaux de combattants et de civils de la France du Nord dans la Grande Guerre, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1998

[11] Marc Blancpain, La vie quotidienne dans la France du Nord sous les occupations (1814-1944), Paris, Hachette, 1983

La conversation {4 commentaires}

  1. desnots {Lundi 29 novembre 2010 @ 8:17 }

    Un article convaincant et salutaire à une époque où l’historien croit
    de voir être un moralisateur et un juge pour continuer d’exister.
    on est toujours ébahi de voir, qu’en 2010, il existe toujours une caste de conservateurs assis sur leurs vieilles certitudes, pour transmettre une image dépassée de la première guerre mondiale. Concernant l’occupation, il n’est pourtant pas nécessaire d’être un spécialiste pour savoir qu’elle est toujours un phénomène complexe. Par honnêteté, il revient à l’historien de dire toute cette complexité, en la rendant intelligible,donc en expliquant sans juger. Merci Philippe Salson de contribuer au déblaiement de ce qui reste manifestement un chantier.
    Gilles Desnots

  2. Jan Vancoillie {Mardi 25 janvier 2011 @ 6:33 }

    J’ai lu cet article avec beaucoup d’intéresse comme je m’occupe aussi avec l’occupation allemande (j’ai beaucoup de documents allemandes sur l’occupation en Flandre et France). En fait, la Première Guerre Mondiale est vue pour le moment trop souvent comme la préparation pour la 2ème avec des allemands comme tout le mal du monde. Si on lit les mémoires allemandes et si on parle aux gens qui ont vécu dans ces temps (j’ai eu l’honneur d’avoir encore la possibilité de parles avec quelques uns), on réalise que ce n’est pas blanc-noir.
    Ce qui m’étonne c’est que ces historiens n’utilisent presque pas de sources allemandes ce qui pourrait donner un peu plus d’objectivité et qui pourrait donner une image plus complète de la vie dans ces temps.

    Jan Vancoillie (Wevelgem)

  3. bruneau {Lundi 21 mars 2011 @ 6:55 }

    je voudrais quelques précisions s’il vous plait pour citer cet article

  4. Rita de Cassia Cognac Carelli {Vendredi 10 juin 2011 @ 7:28 }

    Je suis brésilenne et je voudrais savoir si vous pouvez m’expliquez le poème « Ville Occupée » de Paul Van Ostaijen qui est écrit dans ce livre là. J’ai déjà cherché à l’internet mais je n’ai rien trouvé qui puisse m’aider. Je vous remercie.

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