Castéla, Maurice (1892-1990)

1. Le témoin.

Maurice Castéla part en guerre comme sergent réserviste au 11e RI de Montauban, dès les premiers jours du conflit. Son parcours peut être qualifié d’odyssée. En effet, il connaît avec la IVe Armée la première épreuve du feu lors de l’offensive de Lorraine le 22 août 1914 dans les Ardennes belges qui se solde par la débâcle de son unité. Resté à l’arrière de l’avancée allemande, il ne rejoint les lignes françaises que le 16 septembre dans la Somme après avoir réussi à échapper aux troupes ennemies. De septembre à novembre 1914, il reste au dépôt à Montauban avant de reprendre le chemin du front dans le secteur de la Marne. Après un long séjour aux tranchées, il est évacué une première fois en janvier 1915 pour maladie, notamment à Mailly-Le-Camp puis à Castelnaudary. Il rejoint le front en mars 1916 mais reste plusieurs semaines au dépôt. Il est enfin affecté au 100e RI en juillet 1916. Incorporé après une formation dans une « compagnie des mitrailleuses », il sera encore par trois fois évacué, dont deux pour blessures (février 1917 et mars 1918).

2. Le témoignage.

Mis au propre en entre 1916 et 1919, le témoignage sans doute rédigé à partir de carnets écrits sur le moment  (« (…) Nous faisons la manille. Je viens de perdre deux sous » – 26 novembre 1914), se compose de feuilles dactylographiées organisées en trois parties. La première reprenant les souvenirs du sergent Castéla d’août 1914 jusqu’à l’engagement du 22 de ce même mois en Belgique, accompagnée de plusieurs lettres envoyées alors à ses parents. La seconde s’attache en 82 pages à décrire l’épisode des « 26 jours dans les lignes allemandes ». Sur ce sujet, lire également : Quatre ans derrière les lignes allemandes pendant la Grande Guerre. Les troglodytes de Graide 1914-1918, présentés par Jacques Clémens, Recueil de document n°4, Agen, Archives départementales de Lot-et-Garonne, 1984. C’est en cela que ce témoignage est essentiellement original. La troisième partie enfin relate l’expérience du témoin entre le 26 septembre et le 26 juillet 1916, date à laquelle se termine le témoignage : « (…) La guerre durant depuis trop longtemps déjà, les poilus cessent de noter leurs souvenirs de guerre » (p. 43). Nous n’avons ensuite qu’une feuille simple qui récapitule son parcours de 1916 à fin 1918 date à laquelle il est réformé.

Articles de journaux, extraits de citations, quelques correspondances échangées avec des soldats ayant été camarades d’infortune coincés avec le témoin derrière la ligne allemande et avec des civils qui les avaient abrités, listes de personnages intervenant dans le récit viennent compléter le témoignage proprement dit.

3. Analyse.

Maurice Castéla entre en guerre comme bien d’autres témoins, avec l’impression de partir et de vivre ensuite des grandes manœuvres. Les premiers combats du 22 août dans la forêt de Luchy (Ardennes belges) éclatent alors comme un coup de tonnerre (lire entre autre les témoignages de Valéry Capot et Henri Despeyrières sur cet épisode) : la première épreuve du feu s’avère catastrophique : « Le feu intense de l’adversaire nous inflige de lourdes pertes. » L’ennemi est invisible, et son tir précis, le combat se fait « d’arbre à arbre ». Quand la fusillade se calme, Maurice Castéla et un groupe d’hommes avec lui se retrouvent derrière la ligne allemande : « L’armée française recule donc. Aujourd’hui, il faudra essayer coûte que coûte de sortir d’ici » (23 août 1914). Finalement, le groupe d’étoffe de plusieurs dizaines de soldats de plusieurs unités, blessés ou valides, surpris par le recul des troupes française. Il prend le chemin du sud puis de l’ouest.  S’en suivent des jours de marche (une moyenne de 21 km par jour) dans les bois pour rejoindre le gros des troupes, en évitant les unités ennemies et en vivant sur le pays ou grâce en particulier à l’aide fournie par les populations civiles (nourriture, vêtements civils). Certains soldats quittent le groupe en volant des effets personnels de leurs camarades. Au final, Maurice Castéla reste avec deux autres soldats, mais écrit le 15 septembre aux abords des lignes allemandes en France, dans la Somme : « (…) Nous avons perdu Maury en route. Il a dû être fait prisonnier.»

Dans la courte période de guerre de position relatée dans le témoignage qui nous est parvenu, et qu’il découvre fin 1914 après sa difficile expérience de la guerre de mouvement,  Maurice Castéla évoque son univers de sous-officier de réserve : il retrouve au front ses anciens camarades du service militaire et du « païs », tout en s’inscrivant dans une camaraderie de grade (« popote » des sous-off, « club », « société »). Il accède rapidement au poste d’agent de liaison : « Ici, près du commandant se trouvent les cuisines, ce qui m’a permis mieux boire, mieux manger et de passer la nuit sous un très bon abri auprès d’un bon poêle » (26 novembre 1914). L’hiver 1914 est difficile dans la boue des tranchées et les attaques pour quelques mètres de terrain et c’est sans doute ces difficiles conditions de vie qui sont à l’origine de sa première évacuation. Il s’applique ensuite à décrire sa vie « d’éclopé » pendant laquelle se développent de nouvelles amitiés entre 1915 et 1916. La suite de son parcours montre de ce point de vue le caractère fragmenté de ce qu’ont pu être de nombreuses expériences de guerre.

Alexandre Lafon – novembre 2011

Share

Viard, Albert (1887-1964)

1. Le témoin

Né en 1887 à Gruey dans les Vosges, Albert Viard est issu d’une famille de commerçants. On ne connaît pas exactement son niveau d’études, mais la teneur de ses lettres et son parcours militaires témoignent d’une solide formation secondaire. Il est en juillet 1914, maréchal des logis de carrière au 62e RAC. Après avoir fait la campagne en Alsace-Lorraine, participé à l’offensive de la Marne, avoir été en Artois en 1915 et être passé par le front de Verdun en 1916, il termine cette même année à l’Ecole d’Application de l’Artillerie et du Génie d’où il sort officier. Incorporé au 213e RAL et réengagé à partir du mois d’avril 1917 sur le front, il participe à l’offensive de juillet 1918 dans l’Aisne où il reçoit la blessure qui l’éloignera définitivement du champ de bataille. Il reste mobilisé jusqu’en juin 1919 et la signature des traités de paix.

2. Le témoignage

Publié en 2010 sous le titre Lettres à Léa aux éditions l’Aube, le témoignage d’Albert Viard se compose de la correspondance échangée avec sa femme s’étalant du 31 juillet 1914 au 26 juin 1919, sans qu’elle ne couvre l’ensemble de ses « jours de guerre ». Il manque en particulier toutes les lettres de 1916. quant aux lettres de sa femme, aucune n’a été conservée. Un « journal de marche », adressé lui aussi à Léa témoigne des trois premiers mois de la guerre pour s’arrêter le 14 octobre 1914 avec la mention : « Il est inutile que je détaille la suite car mes lettres ont dû te renseigner suffisamment. »

VIARD Albert, Lettres à Léa 1914-1919, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2010, 222 pages.

3. Analyse

Albert Viard, artilleur militaire de carrière, engagé à l’arrière de la première ligne des fantassins, écrit dès qu’il le peut à sa femme, Léa, restée dans les Vosges. Très croyant, il pense la guerre comme une épreuve de rédemption et tente en invoquant Dieu de soulager l’angoisse de son épouse. L’autocensure est omniprésente notamment dans les premières lettres où la guerre paraît (presque) une partie de plaisir. Le vocabulaire utilisé comme les scènes retranscrites veulent témoigner de l’univers particulier de la guerre de siège. Mais s’il essaye de minimiser le danger tout en mettant en avant son activité combattante, cette autocensure se fissure dès 1915, et l’émotion jusque là retenue prend davantage d’importance, d’autant qu’il perd deux de ses « meilleurs camarades ». L’homme se transforme : « Sans doute qu’à force d’être ici, on devient un peu sauvage et on a des idées à part » (26 novembre 1915). Peu à peu, les extraits de lettres proposés se concentrent sur le lien avec l’épouse, autour de leur première fille, de la naissance d’une seconde en 1917 et de la perspective d’agrandir encore le foyer. Devenu officier dans la lourde, les informations sur la guerre deviennent rares : « (…) La guerre, quand c’est intéressant, on n’a pas le temps d’écrire, et quand on a le temps d’écrire, on a rien à dire » (23 avril 1918). Les réflexions se multiplient sur ce conflit qui dure et qui laisse mourir les bleus de la classe 1918 (26 mai 1918). Il faut attendre le printemps de la même année pour retrouver une certaine assurance : « Je crois qu’ils n’iront pas plus loin » (2 juin 1918). Les lettres témoignent alors de la reprise de ce que Viard appelle la « vraie guerre ». Sa colère contre les « boches », ces « sauvages », elle, ne semble pas faiblir. Les liens de camaraderie et l’amitié transparaissent aussi lorsqu’il raconte le quotidien du front. C’est pendant cette période, le 31 juillet 1918 qu’il est blessé de plusieurs éclats d’obus et rapatrié dans un hôpital militaire, inquiet de ne pas avoir de nouvelles de son épouse. Le retour à la paix sans réelle démobilisation, est source d’ennuis et d’attente de retrouver le foyer tant aimé, quitté depuis 5 ans : « Pendant la guerre, les jours passaient plus vite que maintenant » (28 avril 1919). En creux se dessinent les grèves à Paris, et déjà, la demande de reconnaissance des droits des « poilus » sur ceux de l’arrière.

Dans son court « journal de marche », la guerre est racontée comme elle a été vécue : marches en avant, vie sur le pays, la retraite, la peur, le combat avec son lot de morts et de blessés hurlants, l’aide apportée lorsque cela est possible, même aux Allemands, le temps du retranchement en septembre 1914. Son journal fourmille ainsi de détails qui donnent à lire la guerre « au ras du sol » et qui viennent contrebalancer les propos souvent très atténués des lettres.

Alexandre Lafon – octobre 2011

Share

Madrènes, Joseph (1890-1936)

Joseph Antonin Bernard Madrènes est né à La Pomarède, canton de Castelnaudary (Aude) le 24 février 1890. Ses parents étaient cocher et cuisinière au château appartenant à la famille Meunier, et ils ont suivi leurs maîtres lorsque ceux-ci se sont installés à Sallèles-d’Aude. D’après les souvenirs familiaux, les Meunier auraient contribué à l’éducation du jeune Joseph. Puis celui-ci est entré en apprentissage chez un parent, ébéniste à Revel (Haute-Garonne). En 1910, il s’est engagé pour trois ans dans la marine à Toulon, comme charpentier. Rentré à Sallèles, fiancé, il a dû repartir lors de la mobilisation de 1914. La lecture de son témoignage le montre conservateur, patriote et surtout catholique pratiquant et croyant. Proche du Sillon de Marc Sangnier, il milite dans divers cercles catholiques ; à Malte, il cherche à entrer dans toutes les églises ; il célèbre la conversion d’un Anglais au catholicisme ; il prend l’engagement d’aller en pèlerinage à Lourdes après la guerre… Marié en février 1919, il crée son entreprise de menuiserie à Azille (Aude), puis à Toulouse, où il meurt le 22 avril 1936. Entre la fin de la guerre et son décès, à une date que la famille ne peut préciser, il a rassemblé et « mis au propre » les éléments de son témoignage.

La guerre en Méditerranée

Ses notes chronologiques sont portées sur un gros registre très illustré de documents divers, principalement des cartes postales représentant des navires de la flotte française ou des flottes alliées, et des vues de Toulon, Bizerte, Brindisi, Messine ravagée par le tremblement de terre de 1908, Malte, Céphalonie, Milo (« le pays de la Vénus de Milo, dit le commandant »), et autres lieux où son torpilleur a mouillé. Pour qui a lu de très nombreux témoignages concernant l’armée de terre, le dépaysement est certain. Ici, au lieu de l’immobilisation dans les tranchées, on va en quelques jours d’un bout à l’autre de la Méditerranée. La mer joue des tours aux navires qui se déglinguent et aux hommes, victimes du mal de mer (oui, les marins ont le mal de mer : à plusieurs reprises, c’est « tout l’équipage » ou « presque tout l’équipage » qui est malade). On passe donc aussi beaucoup de temps dans les ports afin de réparer les avaries fréquentes, et pour « mazouter », embarquer des vivres et de l’eau. La marine a ses rituels (signaux, pavillons, hourrahs), son langage (appareillage, branle-bas de combat, croisière, etc.) et son argot : le mouilleur de mines, par exemple, « pond des œufs ».

Dans les premiers jours d’août 1914, arrivé au dépôt à Toulon, Joseph Madrènes critique la pagaille qui règne, et il doit soutenir une violente discussion avec de « fortes têtes » hostiles à la guerre. Le 2 septembre, il embarque comme charpentier sur le Protet, contre-torpilleur de haute mer, et la campagne commence mal puisque les deux canons éclatent quelques jours après. Il va rester sur ce navire jusqu’au début de 1917, obtenant le grade de quartier-maître en janvier 1916. Les opérations de guerre du Protet sont variées : il croise au large des bouches de Cattaro (Kotor) pour intercepter les navires autrichiens ; il escorte les convois de troupes qui vont vers la Grèce ; il traque les sous-marins ; il drague les mines et les fait sauter ; il récupère les survivants de navires torpillés… En février 1915, Joseph Madrènes décrit une forte concentration de navires français et anglais pour « un coup contre les Turcs », mais le Protet ne participe pas directement à l’affaire des Dardanelles. Lors du combat naval du 22 décembre 1916 contre les Autrichiens, tout tire, canons, mitrailleuses, fusils, mais l’ennemi passe à travers et peut regagner ses ports de l’Adriatique. La plupart des pertes proviennent du torpillage de navires de surface par les sous-marins ennemis, tandis que Joseph reçoit fréquemment la nouvelle de la mort d’un camarade du village dans les tranchées du front occidental.

1917

Jusqu’au début de 1917, il est question, ici et là, de quelques signes de découragement, du cafard au retour d’une permission à Sallèles pendant que le Protet est réparé à Toulon, de la crainte d’une mutinerie en juin 1915, tellement on est mal à bord. Mais cela ne va pas plus loin. Les officiers s’emploient à relever le moral : « Le commandant nous a fait aujourd’hui une conférence sur la guerre et nous a dit que l’Allemagne jouait ses derniers atouts » (23 août 1915). Mais 1917 (alors que notre quartier-maître a quitté le Protet pour le Marceau) est marquée par des bouleversements. Cela commence par l’annonce, le 17 mars, des troubles à Petrograd et de l’abdication du tsar, et, le 19 mars, du recul allemand dans le Soissonnais. Ce jour-là, Joseph se demande : « Que se passe-t-il en France ? Ici à bord le bateau devient défaitiste ; on y lit La Vague, Le Journal du Peuple. Toute la journée on entend murmurer. Il y a de quoi avoir le cafard. » Le 22 mars, en rade de Brindisi : « Les nouvelles de Russie sont bonnes. Les alliés avancent sur tous les fronts. Hier nous avons eu la visite du roi d’Italie à bord. À cette occasion, l’ordre avait été donné de briquer la plage arrière et de faire les tentes. L’équipage a refusé de le faire. Il a fallu que les officiers parlementent un bon moment. Tout s’est fait par la suite. L’équipage est consigné. En ville il y a eu des manifestations au passage du roi, et des femmes ont demandé du pain. » Le 16 juin : « Les permissionnaires qui rentrent de France disent que tout va mal. Les poilus ne veulent plus marcher. Ce n’est pas possible. » Le 27 septembre, il note encore des émeutes de la faim à Brindisi et à Turin. Le 3 novembre : « Je viens de réitérer ma demande pour entrer dans l’aviation. Pour rien au monde je ne veux rester sur ce maudit bateau défaitiste. » Le 16 novembre, l’information est mauvaise : « En Russie, nouvelle révolution ! Kerensky a pu se rendre maître de Lénine. » Il faut la corriger le 2 décembre : « La Russie qui est aux mains de Lénine vient de conclure un armistice avec l’Allemagne. »

Les notes de l’année 1918 sont très brèves, ce qui est peut-être un signe de lassitude. Le 24 mars, il écrit : « Les journaux italiens nous apprennent que Paris a été bombardé. Qu’est-ce que cela veut dire ? Les Allemands seraient donc aux portes de Paris ? On nous l’a caché. Ce n’est pas ça qui va relever le moral du Marceau. » En France aussi, on n’avait d’abord pas compris qu’il pouvait y avoir des canons de très longue portée. En septembre, Joseph revient en France. Le 11 novembre, il est à Saint-Tropez où il mène une vie quasi-civile, et il accueille l’armistice avec enthousiasme. Le 4 février 1919, il se marie avec sa fiancée Alice, qui l’attend depuis 1914 ; le 14 mars, il est libéré des servitudes militaires.

Le témoignage contient également une série de coupures de presse sur le sort du capitaine de frégate Forget, qui commandait le Protet lors du combat naval du 22 décembre 1916. Forget a été « débarqué » pour avoir molli devant l’ennemi. Joseph Madrènes et tout l’équipage l’ont soutenu, montrant qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres. En 1919, Forget a demandé à passer en conseil de guerre, Madrènes est venu témoigner, et Forget a été acquitté. Mais le Protet, sans Madrènes, a joué un autre rôle dans l’histoire : en avril 1919, avec son ingénieur mécanicien Marty, il a été partie prenante des fameuses « mutineries de la Mer Noire ».

Rémy Cazals, octobre 2011

*L’original du témoignage est conservé par la famille. Numérisation aux Archives départementales de l’Aude, cote 28Dv8, où se trouve aussi la fiche matricule 631, cote RW589.

Share

Lechner, Jean (1893-1955)

1. Le témoin

Jean Lechner naît à Strasbourg le 14 juin 1893, d’un père alsacien et d’une mère allemande originaire de Düsseldorf. Cet exemple d’union mixte n’est pas inhabituel à cette époque en Alsace-Lorraine, surtout dans les grandes villes du Reichsland qui ont accueilli le plus grand nombre de migrants allemands au cours de l’Annexion. Né allemand, il poursuit sa scolarité jusqu’à l’obtention de l’Abitur, équivalent du Baccalauréat. Contrairement à la plupart des jeunes de son âge, il parle couramment français. Dès août 1914, à l’âge de 21 ans, il est mobilisé dans un régiment d’artillerie de l’armée allemande. Durant ses premiers mois de formation d’artilleur, il tire tous les bénéfices de sa bonne condition physique liée à une pratique régulière de la natation avant la guerre. Il rejoint le front de Champagne en février 1915 et y demeure jusqu’en avril, avant d’être transféré vers le front oriental en Pologne. En août, il est affecté aux équipes de téléphonistes. A sa grande satisfaction, sa campagne russe prend fin en septembre de la même année, quand il est redirigé vers la Champagne. Après avoir connu des combats très meurtriers dont il sort indemne, il est promu caporal le 20 octobre 1915. Un mois plus tard, il change de secteur pour celui de Verdun où il participe au début de la grande bataille en février 1916, avant d’obtenir sa première permission à Strasbourg le 1er avril. Là, il est affecté auprès d’une batterie de réserve à Schiltigheim afin de former les jeunes recrues. Il est par ailleurs cité à l’ordre de l’armée et décoré de la croix de fer 2e classe. Il repart au front à Verdun le 24 juin 1916. Ensuite, les permissions dans sa famille sont plus fréquentes et il connaît des promotions successives : le 1er janvier 1917 il est promu maréchal des logis, puis le 3 juillet lieutenant de réserve. Parallèlement, il intègre une formation d’officier d’artillerie qui  lui permet de quitter le front régulièrement pour des périodes variables. A chaque fois, ces périodes sont accueillies avec beaucoup de soulagement, comme autant de jours de répit loin du front (p.115). Après une dernière formation sur la logique de guerre entre le 25 juillet et le 8 septembre 1918, il rejoint le front dans les Ardennes. Bien que la guerre ne laisse plus aucun espoir de victoire du côté allemand, cet Alsacien est encore décoré de la croix de fer 1ère classe le 5 novembre. Malgré quelques difficultés rencontrées au passage du Rhin avec les troupes françaises, il peut enfin retrouver sa famille au début du mois de décembre 1918. Réintégré dans la nationalité française, il se marie en 1922 puis s’installe avec sa femme à Colmar, où il obtient un poste de fonctionnaire à la préfecture. Son passé militaire sous l’uniforme allemand le rattrape en 1940 quand l’Alsace est annexée de fait par l’Allemagne nazie. Les nouvelles autorités en place tentent alors de se rallier cet ancien officier de l’armée impériale, mais en vain car malgré les pressions et les menaces d’expulsion, celui-ci demeure hostile au IIIe Reich. Redevenu français en 1945, il s’éteint 10 ans plus tard, en décembre 1955.

2. Le témoignage

« Journal de la guerre 14/18 du soldat Jean Lechner », in Catherine Lechner, Alsace-Lorraine. Histoires d’une tragédie oubliée, Séguier, Paris, 2004, p.13-176.

Jean Lechner a rédigé son journal de guerre en allemand et semble avoir mis un point d’honneur à le tenir le plus régulièrement possible, depuis sa mobilisation jusqu’à son retour des armées. Ce n’est cependant pas la forme originale de ce journal qui a été éditée ici, mais la version traduite en français par les propres soins de son auteur. En effet, une fois la guerre terminée Jean Lechner entreprend de traduire son journal. Cela lui semble être un « bon exercice » linguistique au moment où le français redevient la langue officielle dans sa région natale (p.167). Il décide ensuite de brûler le journal original en allemand, comme pour effacer un peu d’un passé devenu controversé dans le contexte d’effervescence tricolore qui suit la réintégration de l’Alsace-Lorraine à la France. Cela rend donc impossible toute confrontation entre la source originale et sa traduction. Catherine Lechner, qui est à l’origine de sa publication, n’y a apporté aucune modification.

3. Analyse

Le premier intérêt d’un journal de guerre est d’offrir à l’historien une multitude de détails sur la vie quotidienne des soldats. Outre les qualités littéraires de Jean Lechner, la longueur de son service (52 mois) et la variété des théâtres d’opération sur lesquels il a été engagé font de son témoignage un outil remarquable pour appréhender les difficiles conditions de vie au front. Le froid (p.133), la boue (p.33, 39), les poux et plus généralement la mauvaise hygiène (p.34, 39, 52) sont des thèmes omniprésents, tout comme les préoccupations quotidiennes du soldat en dehors des combats : la faim, la soif et l’alimentation (voir notamment p.54, 102) occupent une place importante, de même que l’épuisement, la fatigue (p.85, 102), l’attente du courrier et la joie lors de son arrivée (p.45, 58, 78), ou encore la participation aux offices religieux (p.39, 110, 113, 127, 131, 139).

Ce témoignage permet également de suivre le parcours d’un soldat qui commence comme artilleur et finit la guerre comme officier. Les spécificités de la condition d’artilleur apparaissent au fil des pages, avec les changements réguliers de position, les longues marches, les travaux pour l’installation et le camouflage des pièces d’artillerie, puis les bombardements (l’auteur s’applique souvent à noter le nombre d’obus tirés), le bruit assourdissant qui occasionne des maux de tête, des vertiges, ou des saignements du nez et des oreilles (p.40). Pour Jean Lechner, à force de répéter sans cesse les mêmes gestes, la « guerre devient un métier » (p.63). Bien que moins soumis aux assauts de l’infanterie ennemie, l’artilleur craint des bombardements souvent meurtriers. Par ailleurs, Lechner est parfois désigné pour faire le guet en première ligne, ce qui constitue pour lui des moments où « la tension est à son comble » (p.57). Il connaît également l’épreuve du feu en première ligne en tant que téléphoniste, une fonction qui nécessite d’assurer les réparations des lignes lors des assauts. Cependant, malgré les risques encourus, il effectue son travail consciencieusement. Cela lui vaut de monter en grade et d’obtenir ainsi de meilleures conditions de vie, avec des heures de repos régulières, le confort d’un lit, une meilleure nourriture, une meilleure solde, et plus de temps libre qu’il peut mettre à profit pour ses loisirs (promenades à cheval, natation, théâtre, concerts ou casino).

Le style assez personnel d’un journal de guerre permet de pouvoir suivre l’évolution du moral de son auteur. Ici, le « cafard » et l’angoisse de la mort sont deux sentiments qui reviennent sans cesse. Dès août 1914, Jean Lechner fait part de ses réticences face à la guerre : « nous sommes jeunes et ne demandons qu’à vivre, à faire du sport, à poursuivre nos études et fonder une famille » (p.24). Puis, à partir de son baptême du feu en février 1915, il transcrit régulièrement et sans pudeur dans son journal la peur qui l’agite (p.34). Cette angoisse de la mort est très étroitement liée à sa profonde envie de vivre et/ou survivre à cette épreuve  (« je ne veux pas mourir » est une formule qui revient souvent). Tandis qu’à certains moments il veut croire à la bonne étoile qui l’a maintenu en vie quand ses camarades tombaient à ses côtés (p.74, 79), à d’autres sa désillusion est si grande qu’il se résigne à attendre une mort qui lui semble aussi certaine que prochaine (« J’ai un fort pressentiment. Cette fois je ne reviendrai pas », p.69. Voir aussi p.87-88). Ainsi, après la mort de ses plus proches camarades en septembre 1915, il n’attache plus aucune importance à sa vie et se porte volontaire pour des missions hautement dangereuses, qu’il s’agisse de faire le guet dans des postes d’observation pris pour cible par l’ennemi, ou bien d’aller réparer des lignes téléphoniques sous le feu de la mitraille. Il en sort pourtant à chaque fois indemne, et ses actes désespérés sont perçus par sa hiérarchie comme autant de preuves de courage et de bravoure qui lui valent une promotion au grade de caporal (p.89). Cependant, même avec les améliorations successives de sa condition, son fatalisme reprend régulièrement, notamment à partir de son arrivée à Verdun (« je vais mourir (…)  je ne reviendrai jamais de là », p.99). De la même manière, le cafard ne le quitte jamais longtemps et, même en permission auprès des siens, il a du mal à retrouver le calme intérieur auquel il aspire (p.58, 106, 150). Une forte lassitude se développe chez lui au cours de l’année 1918 devant une guerre qui ne se termine pas, accompagnée d’une amertume profonde envers les décideurs (« je hais ceux qui ont fait cette guerre » p.149, à nouveau p.162).

Enfin, l’intérêt principal de ce journal est de nous offrir un bon exemple de la complexité du cas des Alsaciens-Lorrains au cours de la Grande Guerre. Même s’il ne porte pas un grand intérêt aux affaires politiques de sa région natale, Jean Lechner semble être de tendance autonomiste, dans une famille dont le père et le frère sont francophiles et la mère allemande de naissance. Aussi, il est très vite confronté à un questionnement identitaire et s’interroge souvent sur le sens à donner à cette guerre. A la veille de son départ au front, il note : « Je n’ai pas de haine pour l’ennemi. Qui est l’ennemi, au juste ? Les Français aux côtés desquels certains de mes amis sont allés se battre ou les Allemands, les fils du pays de ma mère ? » (p.31). Cependant, les combats meurtriers auxquels il participe l’éloignent temporairement de ces réflexions, et il semble alors exercer son « travail » de soldat sérieusement et loyalement, sans jamais penser à déserter pour rejoindre les lignes françaises, ni hésiter à les combattre. Le 25 mars 1915, sur le front français, il écrit : « nous prenons des centaines d’obus sur la tête, j’en ferai prendre autant à mes ennemis (…) il faut tuer pour vivre » (p.41). Arriver à finir la guerre en vie et sans mutilation le préoccupe davantage que l’avenir politique de l’Alsace-Lorraine, qui fait pourtant l’objet de grands débats à l’arrière (p.107-108, et p.125 : « nous, Alsaciens, sommes les soldats oubliés de cette guerre (…) si plus tard je devais rester allemand ou devenir français, que m’importe »). Pourtant, les victoires alliées de l’été 1918 réactivent les questions d’identités et de sentiment d’appartenance : « beaucoup d’Alsaciens voudraient redevenir Français. Je le voudrais bien aussi » (p.159). Grâce à l’Armistice et à la démobilisation rapide de l’armée allemande, Jean Lechner arrive en gare de Kehl (première ville à l’est de Strasbourg, de l’autre côté du Rhin) le 4 décembre 1918. Impatient de retrouver les siens, il se heurte cependant aux contrôles des troupes françaises stationnées à la frontière. Ce n’est qu’après de longues heures d’interrogatoire qu’il peut enfin retrouver ses proches. Comme beaucoup d’Alsaciens-Lorrains rentrés de l’armée allemande défaite, il vit mal la méfiance dont il fait l’objet à son retour dans la région natale, autant celle des nouvelles autorités françaises en place que celle d’une population devenue hostile à tout ce qui rappelle l’Allemagne (« nous rentrons chez nous où notre population maudit les soldats allemands » p.166). Son malaise se poursuit les journées suivantes, quand toute la ville est plongée dans une euphorie tricolore à laquelle il se sent étranger : « je me sens très fatigué devant cette effervescence, ce déploiement d’enthousiasme. (…) Les cafés sont bondés de gens qui crient leur haine de l’Allemagne. Je ne crois pas qu’aucun soldat alsacien revenant du front puisse s’exclamer de la sorte. Nous sommes avant tout heureux d’être vivants. Des voisins à mes parents s’interrogent sur mon indifférence devant la victoire des Français et me soupçonnent presque d’être germanophile » (p.167). Trouver une place dans la nation du vainqueur après avoir combattu dans les rangs du vaincu : ce passage exprime très bien la difficulté que ces soldats rencontrent à partir de leur retour pour se réintégrer dans une société alsacienne-lorraine qui a radicalement changé depuis leur départ.

Raphaël GEORGES, août 2011.

Share

Préauchat, Elie (1876-1935)

1. Le témoin

Élie Préauchat est né le 10 mai 1876 à Saint-Launeuc (Côtes d’Armor) au lieu-dit La Bruyère, dans une ferme du château, disparue aujourd’hui. Il est le cadet d’une fratrie de cinq enfants. Très tôt, il travaille à la petite exploitation familiale mais fréquente aussi un peu l’école communale. Il épouse en 1909 Léonie Herpe, sa cousine germaine ; ils auront trois enfants.

Élie Préauchat fut mobilisé dès le 4 août 1914, comme soldat de 2ème classe à la 9ème compagnie du 74ème Régiment d’Infanterie Territoriale de Saint-Brieuc. Cette unité commença d’abord par surveiller les côtes de Normandie avant d’être appelée, dès octobre 1914, à renforcer le dispositif de défense du front dans le secteur d’Ypres. Après un hiver très éprouvant pour ces « vieux » soldats que les énormes pertes éprouvées par l’armée française de l’avant pendant les premières semaines de guerre condamnaient à tenir les tranchées, ce fut la terrible attaque allemande aux gaz du 22 avril 1915. Élie Préauchat y est fait prisonnier. Il subit d’abord les dures conditions de vie du grand camp de Meschede où il retrouve son frère cadet Jean-Baptiste. Tous deux étaient si amaigris, si affaiblis, si mal rasés qu’ils ne s’étaient pas reconnus au premier abord. Il apprend alors la mort accidentelle de son fils Pierre, âgé de 2 ans ½, décédé accidentellement, ébouillanté par de l’eau chauffant dans la cheminée alors que sa mère aidait les voisins à planter des choux. Le 21 juin 1915, il est détaché pour travailler dans une ferme à Lochtrop, non loin de Meschede. Il n’y subit pas de sévices, bien au contraire, mais connut, avec la population allemande, les privations. Après sa libération et jusqu’à sa mort, il resta en contact avec ses anciens « gardiens », des fermiers allemands qui lui avaient prédit une revanche pressentie par l’arrivée au pouvoir du Chancelier Hitler en 1933. Il n’eut pas le temps de connaître la suite.

De retour chez lui à Saint Launeuc, en mars 1919, il reconnut au milieu d’un groupe d’enfants sa fille Marie, âgée de 7 ans qu’il n’avait pas vue depuis 4 ans. Il rapporte ce journal de guerre écrit en Allemagne au cours de sa captivité, ainsi que ses carnets de captivité.

Il reprit son travail de cultivateur jusque sa mort, le 14 septembre 1935 des suites de problèmes pulmonaires, séquelles de l’attaque du 22 avril 1915. Il repose au cimetière de Saint-Launeuc.

2. Le témoignage

Carnets de guerre et de captivité d’Élie Préauchat, Janvier 2006, Bretagne 14-18, 76 pages (format 21×29)

Durant la Grande Guerre, Élie Préauchat a toujours pris des notes sur des carnets. À la mi novembre 1914, à l’occasion d’une violente attaque allemande, il écrit : « Les hommes disent qu’ils vont être prisonniers, ils sont presque cernés. La plupart se débarrassent de lettres et écrits compromettants. J’enterre mon calepin où j’inscrivais mes mémoires et mes lettres où il était question des Allemands. » (p. 22) C’est à cette occasion que le premier carnet de notes d’Élie Préauchat a disparu.

Le 22 avril 1915, après une vaine résistance des hommes du 74ème R.I.T. en ligne, Élie Préauchat essaie de se sauver vers l’arrière, abandonnant son sac et vraisemblablement son deuxième carnet de notes. À Meschede, en mai 1915, il nous dit n’avoir pour tout bien que sa gamelle (p. 40).

Dès son arrivée au camp de Meschede, il relate les événements de sa vie quotidienne et note ses impressions sur un troisième carnet constitué d’un petit calepin allemand couvert de Moleskine, contenant les calendriers 1915 et 1916 ainsi que des renseignements postaux.

Le dimanche 3 octobre 1915, il nous dit : « J’écris mes Mémoires de la guerre. Je ne peux me rappeler tout. » Il vient d’ouvrir un quatrième livret de notes sur lequel il a reconstitué ses « Souvenirs des principaux faits de guerre pendant son séjour au front ». Tous les dimanches, il rédige son texte de mémoire et certainement avec l’aide de compagnons du 74ème R.I.T., prisonniers comme lui à Lochtrop. Une fois ce texte terminé, il le retranscrit consciencieusement sur le Tagebuch qu’il vient d’acheter, cahier d’écolier allemand contenant également un emploi du temps d’élève et les cartes des colonies allemandes : le Cameroun, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Sud.

Sur ce cahier d’écolier allemand est transcrit le journal de guerre (août 1914-22 avril 1915) qui constitue la première partie du document publié.

La deuxième partie (avril 1915-août 1916) est un véritable carnet rempli de ses notes écrites au jour le jour, tout d’abord au camp de Meschede puis dans une ferme de Lochtrop. Ce texte s’arrête le 27 août 1916, à la fin du cahier. Très organisé, Élie Préauchat notait méthodiquement sur ce petit document la date des lettres écrites ainsi que l’expéditeur et la date de réception des lettres et des colis. On peut penser qu’il a continué à prendre des notes sur d’autres carnets ou cahiers mais que ceux-ci n’ont pas été conservés ou n’ont pas encore été découverts dans les archives familiales (le Tagebuch a d’abord été retrouvé par un arrière petit-fils à qui, plusieurs mois plus tard, une tante remettait le 3ème carnet oublié dans un vieux tiroir).

3. Analyse

Les témoignages de simples soldats ne sont pas très fréquents et celui d’Elie Préauchat est de qualité. Ce petit paysan de la partie « gallo » de la Bretagne, est de la province non bretonnant, n’a été que quelques mois à l’école communale mais il y a acquis le plaisir et le désir d’écrire et une belle et bonne culture. L’écriture est de qualité, le style est travaillé, l’orthographe est presque toujours correcte. Il veut témoigner et le fait de façon exemplaire : « Si la mort venait à me frapper pendant ma captivité, je prie celui de mes camarades ou autres de faire parvenir ce petit récit à ma famille qui serait reconnaissante à celui qui le lui ferait parvenir. » (p. 34)

Dans ce qui est son journal de guerre (1re partie), il relate de façon précise ce que furent les conditions de vie et de combat de ces territoriaux qui n’auraient jamais dû devenir des combattants de première ligne et qui furent traités, peut-être plus que leurs camarades plus jeunes, de façon indigne. Il écrit ne point se permettre de critiques car il est « trop patriote pour blâmer (son) pays »mais ce qu’il confie pages 32 et 33 est sans appel.

Dans son carnet de captivité (2e partie), Élie Préauchat décrit d’abord la vie étriquée et bornée du prisonnier d’un camp, le bonheur des retrouvailles avec son frère, les privations, le profond ennui, les attentes des colis et des lettres. La mort accidentelle et horrible de son jeune fils Pierre l’affecte tout particulièrement mais ce chrétien convaincu s’y résigne. Il conserve un esprit patriote et est à l’affût des nouvelles, encourageantes ou décevantes. Il s’élève contre ce soldat de son pays, compagnon de captivité qui est volontaire pour travailler et ainsi gagner de l’argent (p. 40). Tout change lorsqu’il est envoyé lui-même d’office dans une ferme. Il se trouve alors mêlé à la population allemande et est en régime de semi liberté. Au milieu de ces « ennemis » civils, point de haine et point d’exactions. La nourriture devient bien meilleure et il grossit. Le travail est rude mais sans contrainte excessive. Un climat de confiance règne entre le groupe de prisonniers et les patrons (dont le fils part à la guerre). Cette rédaction peut sembler très répétitive, mais elle est fidèle à ce qu’était la succession lancinante des jours et des travaux, est le reflet des « jours monotones » des captifs. Il souffre surtout de l’éloignement des siens ; les Allemands qu’il côtoie chaque jour subissent aussi la guerre, tout en espérant la gagner, comme les prisonniers français…. Lorsque la nourriture devient moins abondante, ce dont il se plaint à plusieurs reprises, c’est parce que les privations atteignent la population allemande (p. 71).

Témoignage rare, car rédigé vraiment sur place, quotidiennement. Témoignage sans concession mais sans outrance. Témoignage d’un honnête homme attaché à son pays et à sa famille, désirant la victoire de sa Patrie, mais comprenant aussi les douleurs et malheurs de « ceux d’en face » et déplorant « que la folie humaine a fait commettre beaucoup de crimes » (p. 55).

René Richard, août 2011

Share

Belleil, Jean-Baptiste (1877- 1970)

1. Le témoin.

Jean-Baptiste Belleil est né en 1877 dans une famille modeste de Loire-Atlantique. Après son Certificat d’Études Primaires et quelques années d’apprentissage, il contracte un engagement, à l’âge de 19 ans, au 35e RAC de Vannes. Il fut en garnison à Vannes, puis, à compter du 9 janvier 1912, au 31e RAC au Mans, en qualité de sous-lieutenant. Lieutenant le 9 janvier 1914, il fût aux Armées du 2 août 1914 au 20 juillet 1915 (front de Verdun, puis Vosges et Alsace). À cette dernière date et après avoir été trois fois blessé (7 septembre 1914 ; 28 avril 1915 ; 20 juillet 1915), il fût affecté au 104e régiment d’artillerie lourde, au Mans. Marié, père de 4 enfants de deux mariages, il est décédé le 27 juillet 1970 à Pontivy (56), où il s’était retiré après son départ à la retraite. Il était le beau-frère du capitaine Charles Mahé, commandant d’une compagnie du 48e RI de Guingamp, disparu à Roclincourt le 9 mai 1915, dont Bretagne 14-18 a également publié les carnets et lettres de guerre.

2. Le témoignage

Lieutenant Belleil J.B., Récit de guerre d’un officier d’artillerie (Période du 1er août 1914 au 12 février 1915), Adaptation Julien Prigent, Septembre 2005, Bretagne 14-18, 134 pages (21×29) – I.S.B.N. : 2-913518-35-4

Jean-Baptiste Belleil résume en avant-propos de ses mémoires, ce qui les a motivés :

« Cédant aux sollicitations pressantes et réitérées de mes enfants, je me décide à l’âge de 87 ans, à transcrire aussi fidèlement que possible sur les pages qui suivent, en consultant mes différents carnets où ils sont consignés au jour le jour, les principaux évènements de la journée, en remémorant mes souvenirs sur les faits dont j’ai été le témoin, l’auteur, le confident … ainsi que quelques correspondances et pièces d’archives en ma possession. » (p. 6)

Il rédigea sa chronique de guerre sur des carnets. Son récit nous conduit du 1er août 1914 au 12 février 1915. Les carnets suivants, de cette dernière date jusqu’à juillet 1915, mois où cet officier, blessé pour la troisième fois, quitta véritablement le front, n’ont pas été retrouvés.

Pendant toute cette narration, le lieutenant Belleil est au 31e régiment d’artillerie de campagne du Mans. Ce régiment va débarquer dans la zone des Armées, à Consenvoye, au nord immédiat de Verdun, le 12 août 1914, au sein de la 54e division de réserve, unité du Groupement des divisions de réserve de la défense de Verdun. Il va d’abord être engagé lors de la bataille de Spincourt, du 23 au 25 août, puis retraiter vers Verdun. Du 4 au 8 septembre, ce sera la dure bataille de la Vaux-Marie. Le 8 septembre, bien que blessé, il est appelé à prendre le commandement de la 25e batterie du 31e RAC.. À partir du 14 septembre, le régiment poursuit les Allemands jusqu’au nord de Verdun. Ce seront ensuite les combats pour Saint-Mihiel puis, à partir du 21 octobre 1915, la participation aux combats pour les Éparges. Le 5 décembre, Pierre Belleil doit céder la place de commandant de batterie à un certain capitaine B. , vieux réserviste du Train des Équipages, ami de Sarrail mais sans aucune expérience de l’artillerie et du front dont il devra sans cesse combler les incompétences en dirigeant de fait la batterie. Cette situation étrange se prolongera jusqu’au 31 janvier, date où le capitaine B. sera relevé et remplacé. Le lieutenant Belleil ressentira toujours de l’amertume de cette rétrogradation. Quand le journal se clôt, le 12 février 1915, le régiment est toujours en position sur la Calonne et près des Éparges.

3. Analyse

Ce récit n’est pas un document brut écrit à chaud ou en léger différé. C’est une reprise tardive de souvenirs basés sur des écrits d’époque, des carnets personnels peu structurés, des correspondances ou sur la seule mémoire mais avec l’intention certaine d’une rédaction autre que les carnets qui sont souvent des notes à l’emporte-pièce, des pensées résumées à quelques mots sans souci de syntaxe, de préoccupations quotidiennes et prosaïques. Ici nous avons quelque chose de construit avec une recherche de style. C’est un récit destiné à être lu et donc, nécessairement, cohérent dans la chronologie et dans l’écriture. C’est un récit écrit par un homme cultivé et soucieux d’éviter toute grossièreté de langage. Il semble que, même, il en arrive à un excès d’écriture que l’on n’attend pas à trouver chez un ancien combattant de la Grande Guerre. Par exemple, le mot « boche » n’apparaît jamais dans son texte qu’il a certainement épuré, car d’après sa famille, il usait toujours de ce qualificatif quand il évoquait la Guerre. Cela n’enlève rien à l’intérêt du récit, même si l’on est coutumier de propos plus cavaliers de la part des anciens de 14-18. Mais il dénote un certain apprêt qui peut ne pas cadrer avec ce qui fut dit ou vécu réellement au sein de sa batterie.

Au début du conflit, le récit présente un intérêt certain quant au fonctionnement d’une batterie constituée de réservistes qu’il faut reprendre en main, instruire le plus rapidement possible afin de les préparer aux opérations de guerre qui ne vont pas tarder.

L’auteur a, certes, eu l’intention de transmettre l’expérience de sa participation au conflit mondial mais transparaît aussi un dessein pédagogique : il veut expliquer la bonne marche d’une batterie de 75, avec ses déplacements toujours compliqués, quand il fallait sortir les canons de la boue et les évacuer sous le feu de l’ennemi ; on découvre aussi le casse tête et les astuces de l’intendance, des cantonnements de centaines d’hommes et de dizaines de chevaux, des approvisionnements d’une batterie en munitions, en nourriture, en fourrage, en avoine ; il détaille enfin les techniques de repérage, de camouflage ou de choix des positions de tir. Ce témoignage est très précieux car il décrit, à côté de la chronique des combats, leurs coulisses, moins clinquantes mais indispensables et rarement évoquées.

Il n’élude pas la complexité des relations humaines au sein d’une grosse unité en temps de guerre. Son passage sur l’arrivée du capitaine B., certes ami du général Sarrail mais artilleur totalement incompétent, et sur ses contacts avec cet officier dont il dut sans cesse réparer les bévues, est parfois savoureux mais on ressent bien que, même à 87 ans, J.B. Belleil, officier sorti du rang, estimant n’avoir pas failli, n’avait toujours pas accepté son éviction de la fonction de commandant de batterie.

René Richard, août 2011

Share

Lugand, Fernand (1888-1950)

1. Le témoin

Dans la famille Lugand, on est douanier de père en fils depuis des générations. Fernand est né le 28 janvier 1888 à Saint-Germain-de-Joux (Ain) d’un père préposé aux douanes et d’une mère modiste et lapidaire. Après le service militaire, effectué de 1909 à 1911, il se marie et devient douanier à Lajoux (Jura). Lors de la mobilisation, les douaniers doivent rester à leur poste et il n’arrive au front qu’en juin 1915, au 7e BCA, dans les Vosges, secteurs chauds de l’Hartmannswillerkopf et du Lingekopf où il est gravement blessé au coude et au flanc le 24 avril 1916, blessure qui lui vaut d’être rayé des cadres militaires. Il avait été nommé caporal fourrier en novembre 1915, et sergent fourrier en février 1916. Il reprend ses fonctions d’avant la guerre et termine sa carrière à Chambéry. Arrêté par la Gestapo en janvier 1944, il est relâché peu après. Il meurt le 13 octobre 1950 à Cognin (Savoie).

2. Le témoignage

Fernand Lugand a rédigé ses mémoires pendant l’hiver 1934-35 à partir de notes qui n’ont pas été conservées. Il s’agit d’un texte adressé à sa fille, alors âgée de 16 ans. Cette remarque est importante pour en comprendre le ton. La publication résulte d’un travail collectif des descendants : Fernand Lugand, Carnets de guerre d’un « poilu » savoyard, présentés par Xavier Charvet, préface du professeur Jean-Jacques Becker, Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2000, 158 p., avec des photos, des croquis de localisation et les dessins de divers chargements de mulets.

Le préfacier estime que le témoignage de F. Lugand rejoint celui des combattants : s’il a tenu, c’est pour « la défense de son pays, de sa patrie ». En ce qui concerne « les combattants », il faut inviter à lire les autres témoignages. En ce qui concerne notre chasseur alpin, il est bien évident qu’il n’était pas antipatriote. Mais X. Charvet me paraît plus près de la vérité lorsqu’il écrit que Fernand était « tiraillé en permanence entre l’espoir et le désespoir, conforté par le courage des autres ajouté au sien, confronté à sa peur intime ôtée de la vue des compagnons d’armes ». Dans le texte de Fernand, une des rares allusions à la Patrie se trouve au début du témoignage, lors du départ pour le front, et il s’agit d’une formule rhétorique : « Nous allons offrir notre sang et notre chair pour la défense de la Patrie. » Ensuite, lorsqu’il fait part de ses réflexions sur la guerre, il signale que tous ses camarades « aspirent au même but : la Paix », sans parler de victoire de la Patrie (p. 51). Plus loin, chacun implore « le Tout-Puissant d’intervenir pour mettre un terme à ce carnage indigne de l’humanité » (p. 121). Il termine en souhaitant « que cette folie guerrière n’étende jamais plus ses griffes sanglantes sur notre pauvre humanité ».

3. Analyse

La découverte des hommes du front par le douanier nouveau venu est édifiante : ils sont modestes et fraternels ; les officiers répondent à ce modèle : « il est grand, il est beau, il est fort et son allure est superbe » (p. 50-52). Fernand reçoit le baptême du feu le 10 juillet 1915 : il décrit la préparation d’artillerie et la sortie des chasseurs, fauchés par les mitrailleuses (p. 54). Dans les Vosges, le relief lui permet quelquefois d’assister, de haut, à une attaque (par exemple en juillet 1915 sur le Reichakerkopf). En décembre, sur l’Hartmannswillerkopf, il a une vision large de la bataille et, en même temps, la possibilité de voir le sang ruisseler et d’entendre les « han ! » et les râles du combat au couteau, ce qui rend cette dernière partie du témoignage peu crédible.

Un matin, comme il est très bon tireur, il a la possibilité de tuer un Allemand qu’il voit en train de travailler, mais il ne tire pas parce que ce serait lâche, et sa conscience l’approuve (p. 59). Même s’il ne souhaite pas décrire pour sa jeune fille les scènes les plus atroces, il raconte cependant comment les restes d’un sergent pulvérisé par un obus, ramassés par ses camarades, tiennent finalement dans une boîte de biscuits (p. 93).

Chargé de distribuer le courrier, il note que « les lettres sont au moral ce que le ravitaillement en vivres est au corps » (p. 60). Puis il décrit aussi dans le détail la façon dont s’effectue le ravitaillement en ligne à partir de la cuisine roulante (p. 74). Il n’hésite pas à mentionner une cuite personnelle après quatre bouteilles de champagne (p. 96). Détail amusant : lorsque des dragons viennent renforcer les fantassins, ils ne savent pas confectionner le sac, et ne l’ont jamais porté (p. 104).

De la p. 125 à la p. 130, l’épisode de la blessure et des premiers soins est également à retenir.

Rémy Cazals, juin 2011

Share

Grison, Pierre (1889-1977)

1. Le témoin

Fils d’un ingénieur de compagnie de chemin de fer, Pierre Grison est né à Paris le 15 mai 1889. Il est l’aîné de quatre garçons dont trois feront la guerre de 14, l’un étant tué dans la Somme en novembre 1916. Son enfance se déroule en Touraine et dans l’Orléanais. Brillantes études classiques au collège Saint Grégoire de Tours : il va parsemer ses carnets de citations latines et grecques ; au front, il va lire Aristophane « pour passer le temps ». Famille très pieuse et patriote. Il souhaitera la victoire totale et non une paix de compromis (mais ces questions occupent peu de place dans le témoignage). Il prépare Polytechnique à l’école Sainte Geneviève de la rue des Postes à Paris, mais échoue. Il s’engage en 1910 dans l’artillerie. Il est nommé sous-lieutenant le 2 août 1914 (au 20e RAC de Poitiers), lieutenant le 4 avril 1916. Après la guerre, il poursuit sa carrière dans l’armée. Décédé en 1977, il avait demandé pour ses obsèques la même simplicité que celle du temps de guerre, avec une messe exclusivement en latin.

2. Le témoignage

Pierre Grison a rempli au jour le jour 6 petits carnets, au crayon, qu’il a ensuite recopiés et complétés à la plume. L’édition a été préparée par son fils Marc : Pierre Grison, La Grande Guerre d’un lieutenant d’artillerie, Carnets de guerre de 1914 à 1919, préface de Guy Pédroncini, Paris, L’Harmattan, 1999, 294 p., croquis, cahier photo, index des noms de personnes. Les notes quotidiennes sont très brèves, sans développement, par exemple : « Je reste à la batterie. Beau temps. » ou « Je vais à l’observatoire. Le téléphone ne marche pas. » L’ouvrage se prête mal à une lecture suivie, mais l’historien peut y glaner des informations.

3. Analyse

D’abord dans l’ordre chronologique :

Le départ se fait dans l’enthousiasme et les illusions. Un officier d’état-major affirme que « l’artillerie allemande n’existe pas devant nos 75 ». En août et septembre, ce ne sont que marches dans tous les sens, on s’empêtre, on se dépêtre ; les hommes sont éreintés ; les chevaux, exténués, « crèvent comme des mouches ». Les services sont en débandade, on se perd. Le 12 septembre, Pierre Grison note : « Je n’ai encore rien vu de plus démoralisant que cette marche. » Le 5 octobre, il signale de nombreux cas de typhoïde. Durant l’hiver, son régiment se trouve près d’Ypres et des Anglais. Le 23 décembre, trois officiers d’artillerie passent la journée dans les tranchées. L’un « siffle des airs allemands dans un poste d’écoute. Les Boches lui répondent. » En Artois, au printemps, le 20e occupe le secteur bien connu de Louis Barthas : Ablain, Barlin, La Bassée, le Fond de Buval… Puis Pierre Grison croit mourir d’ennui au cours d’une « période de tir sur avions invisibles ». En octobre 1915, il obtient déjà sa deuxième permission. En décembre, toujours en Artois, il signale les fortes pluies mais ne dit rien des fraternisations ; soit il n’a pas vu ce que faisaient les fantassins des deux camps, contraints de sortir des tranchées pour ne pas se noyer, soit il n’a pas voulu en parler. Le régiment est à la cote 304 et au Mort-Homme (mars-mai 1916), en Champagne (mai-septembre), dans la Somme (fin 1916). De mars à novembre 1917, P. Grison se considère comme « embusqué », instructeur à l’école de Fontainebleau, puis stagiaire à Arcis-sur-Aube. Au 118e régiment d’artillerie lourde, le voici en Belgique, dans la Somme en avril 1918 au moment où la retraite s’accompagne de beaucoup de désorganisation, puis à Verdun, et dans l’Aisne où la pression ennemie oblige à tirer d’une façon que les professeurs d’Arcis ne trouveraient guère orthodoxe (p. 234). Du côté de Laffaux, Grison parcourt les paysages photographiés par Berthelé : Fruty, Vauxrains, Allemant. Puis c’est le 11 novembre. Il trouve que « les conditions de l’armistice sont terribles pour les Boches » ; les journaux parlent de la rive gauche du Rhin : « L’appétit vient en mangeant » ; la paix de Wilson recèle des « nuées » (p. 256), et P. Grison ne croit guère en la Société des Nations.

Le livre renseigne aussi sur la guerre des artilleurs :

Il est clair qu’ils ne connaissent pas les souffrances des fantassins. Si Grison tombe dans un trou d’obus plein d’eau, c’est un accident (p. 131). Certes, les risques existent. Des camarades sont blessés ou tués. Il est lui-même enterré par un obus, mais il s’en sort sans mal. Un grave danger, signalé à plusieurs reprises est l’éclatement du canon (p. 70, 75, 163). Les fantassins parlent souvent des pertes occasionnées par des tirs trop courts de l’artillerie amie. Ici, ils sont reconnus par un artilleur (p. 53, 116). On apprend ce qu’est un tir de superposition (tir de plusieurs unités concentré sur un même objectif, p. 120) ; le rôle des plaquettes (pour donner à l’obus une trajectoire plus courbe, p. 43) ; le calcul de « la hausse du jour » qui doit tenir compte du vent, de la température, de l’humidité, p. 121). Les lignes téléphoniques sont souvent coupées ; on utilise le canon contre les réseaux de fil de fer (le 10 juillet 1916, 300 coups dans la matinée pour faire une brèche, puis 200 coups l’après-midi, p. 116). On apprend aussi que le nouveau canon Pd7 « ne vaut rien », surtout comparé au bon vieux 75.

Rémy Cazals, juin 2011

 

Share

Verly, Félicien (1893-1980) et Henri et Léon Verly

1. Les témoins

Les Verly, originaires de Flandre belge, se sont fixés à Herlies, département du Nord, où le père de six enfants exerce la profession de tailleur d’habits, ayant, par un travail intense, acquis suffisamment d’aisance pour envoyer ses fils au collège. Le principal témoin est l’aîné des fils, Félicien (1893-1980). Ajourné pour faiblesse en 1913, il décide en 1915, avec son frère Henri, de devancer l’appel de la classe 15 et des ajournés des classes précédentes afin de pouvoir choisir l’artillerie. Le 11 novembre 1915, au dépôt du 15e RAC, les deux frères écrivent (p. 154) : « Je remarque que bientôt nous aurons 6 mois de service ! Je crois n’avoir pas eu tort en poussant à la roue pour nous engager dans l’artillerie. Je parie que nous sommes encore au dépôt pour à peu près autant de temps. Tandis que ceux qui sont dans la Bif… » Léon, classe 18, qui a commencé une carrière d’enseignant dans un collège catholique, ne parvient pas à suivre ses aînés. Mobilisé dans l’infanterie, il recevra les conseils donnés à un bleu : jouer sur les horaires des trains ; respecter les anciens, mais surveiller son porte-monnaie ; éviter les piliers de bistrot ; résister au découragement ; faire de son mieux et se laisser engueuler par les gradés sans protester (p. 449-458). Quant à la famille, le père et les deux filles ont dû fuir devant l’avance allemande. La mère est restée et n’a pu rejoindre la France, via la Suisse, qu’en décembre 1915. On ne dispose pas de récit de sa part, seulement d’allusions indirectes dans la correspondance : elle aurait subi beaucoup de tracasseries administratives en France même.

Félicien, brigadier en novembre 1916, maréchal des logis en août 1917, resta jusqu’à la fin de la guerre dans l’artillerie. Il se maria ensuite, et eut trois enfants. En 1941, il dirigeait l’agence du Crédit du Nord dans un village ; on nous dit qu’il admirait le maréchal Pétain. Henri, blessé le 4 septembre 1916, se débrouilla pour se faire réformer. Il deviendra photographe à Strasbourg et participera à la Résistance.

2. Le témoignage

Le corpus comprend un millier de lettres de divers membres de la famille et de proches ; 558, numérotées, sont données dans le livre qui s’appuie aussi sur les souvenirs rédigés par Léon à l’âge de 76 ans, et sur quelques notes de celui-ci portées sur des livres qu’il a lus. Marc Verly, petit-fils de Félicien, qui a préparé le livre, fait une intéressante remarque. Il a lui-même 36 ans lorsqu’il découvre ces phrases de son grand-père (30 mars 1916) : « Nous jouons matin et soir à la balle… C’est amusant. On passe le temps. Sache que des vieux de 36 ans jouent avec nous. » Les éditions Anovi ont publié en 2006 le livre de 656 pages avec un cahier de photos : Félicien, Henri et Léon Verly, C’est là que j’ai vu la guerre vraie, Correspondance et souvenirs des années de guerre 1914-1918. Les lettres sont données sans retouches, mais on a procédé à une sélection et à des coupures. On trouve en annexe l’inventaire mobilier de la famille en vue de l’indemnisation d’après-guerre (p. 635) et la description d’une batterie d’artillerie de campagne (p. 645). Marc Verly a rédigé les pages d’accompagnement qui replacent les lettres dans le contexte de la guerre. Il montre assez bien comment la lassitude et les aspirations à la paix coexistent avec le loyalisme et la docilité, mais parler de patriotisme « résolu » paraît un peu forcé (p. 479). La conclusion s’achève sur la fameuse citation d’un ancien combattant sur le plaisir de tuer, publiée par Antoine Prost, reprise par nombre de manuels scolaires pour illustrer le thème non moins fameux de la violence consentie et pratiquée avec jouissance. Or, d’une part, on ne voit pas le rapport entre ce récit de coup de main de fantassins rampant vers la tranchée ennemie et la guerre des artilleurs qui est le sujet du présent livre ; d’autre part, Antoine Prost a montré plus tard le caractère suspect de ladite citation (dans son article : « Les limites de la brutalisation : tuer sur le front occidental, 1914-1918 », Vingtième siècle, Revue d’histoire, n° 81, janvier-mars 2004).

3. Analyse

Dès leur arrivée au régiment, les frères Verly recherchent les « pays », plus tard, ils découvriront leurs tombes ; ils mentionnent le coup de grisou de Barlin du 16 avril 1917 et s’étonnent qu’on n’en parle pas dans les journaux (p. 459). Le système D règne à la caserne où ils sont mal nourris, « juste un peu mieux que les cochons » (p. 108). Comme André Aribaud (voir notice), ils décrivent les terribles chevaux qui mordent, ruent et ne se laissent pas monter (p. 120). Ils utilisent des codes très simples pour indiquer où ils se trouvent. Ils ont la chance d’échapper à Verdun puisqu’ils ne rejoignent leur unité sur le front qu’après qu’elle y ait été très éprouvée et qu’on l’ait envoyée au repos dans la partie d’Alsace conquise en 1914, le pays de Dominik Richert (voir notice). Ils espèrent ensuite que l’offensive de la Somme sera décisive ; ils y découvrent la boue et le manque d’eau potable, et bientôt « la guerre vraie dans toute son horreur » (p. 286). Voyant ce que coûte une avance de quelques kilomètres, Henri estime qu’on ne gagnera pas la guerre de cette façon (p. 294). Félicien souhaite la fine blessure, « un petit éclat dans un bras ou une cuisse » (p. 296), mais c’est Henri qui est touché lorsque les deux frères, détachés pour suivre l’avance de l’infanterie et dérouler une ligne téléphonique, sont sortis de la tranchée. « Félicien qui était avec moi m’a fait le premier pansement, puis je l’ai quitté », écrit Henri à ses parents depuis l’ambulance. Soigné à l’hôpital du Grand Palais, à Paris, il se plaint de la nourriture et des infirmiers, mais estime que c’est « une grande chose » d’échapper à la campagne d’hiver. Plusieurs lettres évoquent l’espoir de devenir le filleul de guerre d’une dame de la Haute, mais cela n’aboutit pas. Par contre, sa ténacité lui fait obtenir d’être réformé.

Resté dans la Somme, Félicien en a marre (30/09/16). Plus tard, le calme front de Champagne lui fait écrire : « Ici on ne se croirait pas à la guerre, il fait bon, pas d’obus qui tombent, enfin c’est le rêve, la guerre de cette façon, c’est chic ! » (4/12/16). En ce mois de décembre, les soldats entendent parler des propositions de paix allemandes : « Ici les poilus sont tous d’accord, ils demandent la paix à grands cris. » Désormais, Félicien parle sans arrêt de la paix ; il demande à sa famille si les civils s’en préoccupent. La guerre est qualifiée de « calamité », « terrible fléau » ; elle est « horrible », « maudite ». « Que la guerre finisse d’une façon ou d’une autre c’est tout notre désir, et que cela aille vite » (17/03/17). « Il est grand temps que tout cela finisse et que la paix vienne nous remettre dans le calme de la vie d’avant guerre » (3/04/17). « Quand finira cette guerre, je l’ignore, mais je voudrais que cela finisse de suite » (10/07/17). « Que la guerre finisse, on n’y pensera plus et adieu au métier des idioties » (7/01/18). Il lui faudra cependant subir encore, avec le 215e RAC, les durs combats de 1918 sur lesquels la documentation épistolaire est plus réduite.

De son côté, le jeune Léon, en caserne en Limousin, assiste à la « victoire » du camp de La Courtine sur les troupes russes mutinées. Il ne prend aucun parti. Dans une lettre, Félicien traite ces Russes de « saligauds », mais il ne faut pas sur-interpréter cette expression : il qualifie aussi son capitaine de « salaud ».

Rémy Cazals, juillet 2011

 

 

Share

Varenne, Joseph (1894-1980)

1. Le témoin

Né le 27 février 1894 à Chavigny (Meurthe-et-Moselle). Aîné de 4 enfants, fils d’un ouvrier mineur, il obtient son Certificat d’études Primaires et est employé de commerce au moment de sa mobilisation. Appelé le 1er décembre 1914, il part pour la Somme le 17 mai 1915 avec le 414e RI, après une période d’instruction. Le 31 mai, son régiment tient le secteur de Lihons, puis celui de Frise où Varenne reçoit son baptême du feu. Il se trouve à Wailly le 25 septembre 1915, au moment où l’offensive est déclenchée. Son régiment participe ensuite à la bataille de Souchez. Comme beaucoup de ses camarades, Varenne souffre d’une gelure des pieds en novembre et ne peut se remettre de ses fatigues qu’au mois de décembre pendant le Grand Repos, en  Haute Saône. Du début de l’année 1916 jusqu’à la fin du mois de mars, son régiment est en Haute Alsace. Il occupe les tranchées de Moos et participe aux combats de Seppois. Il quitte ce secteur pour les Hauts de Meuse le 31 mars. Après une préparation au camp de Beholle où il arrive le 9 avril 1916, puis à celui de Tremblay, Varenne monte en ligne avec son régiment à Verdun, le 31 juillet. Il occupe la tranchée Christophe. Varenne écrit des pages poignantes sur cet épisode qui inflige au 414e RI de lourdes pertes. Relevé le 5 août, il part pour le Grand Repos près de Sainte-Menehould, puis rejoint ses camarades au camp de Mailly après une permission (il en aura 5 pendant la durée de ses campagnes, prodigalité qui le ravit). Dans le secteur de Douaumont, le 414e tient le bois des Caurières où il est engagé du 22 décembre 1916 au 18 janvier 1917. Au repos dans la Haute Marne, il repart pour la Somme début février. Le 414e RI entame alors une série d’étapes. La marche lui semble étonnamment « paisible » et pour cause : il ignore que les Allemands ont décidé d’un repli stratégique pour s’installer sur des positions plus solides : « Nous ne savons rien, sinon que nous ne sommes que de modestes pions qu’on déplace à volonté sur l’immense échiquier qui va de la Belgique à la frontière suisse » (p.123). Le 16 mars, il participe à une action sur le village de Crapeaumesnil. Il est alors agent de liaison. La progression française étant mal coordonnée, il se perd dans les lignes ennemies pendant l’une de ses courses, pensant alors rejoindre son unité. Il a la présence d’esprit de détruire l’ordre dont il est porteur et tente de fuir mais, pris pour cible, il doit « faire le mort » entre les lignes, attendant longuement la nuit. Varenne reçoit une citation à l’ordre du Corps d’Armée pour cette action de sang-froid. Son régiment continue sa marche en avant : découvrant les ruines abandonnées par les Allemands dans leur repli, il a un sursaut de colère. Le 15 avril, le 414e RI se met en marche et part en ligne le 16 au matin. Prêt à intervenir pour exploiter la grande offensive, il n’est pas engagé et se trouve mêlé à l’encombrement des routes. En attente au camp de Cambressis, il s’emploie à la réfection d’une route avant de partir pour un entraînement intensif le 21 avril 1917, au camp de la Villette. Les 7, 8 et 9 mai, son régiment est engagé sur le plateau de Californie. Varenne décrit une expérience d’apocalypse. Il abandonne sur le plateau nombre de ses anciens camarades. Après 10 jours de repos, il retrouve le secteur de Vauclerc du 19 au 31 mai (en réserve dans les abris Electra). Le moral est bas et Varenne, désigné pour une liaison avec le camp de Blanc-Sablon le 26, trouve à son arrivée un bataillon au bord de la révolte. Le 414e RI monte en ligne dans le secteur de Laffaux. De septembre à octobre 1917, Varenne participe à l’offensive qui aboutit à la prise du fort de la Malmaison. Du 13 au 17 novembre, le 414e RI est au Bois Mortier puis part à nouveau dans la Somme. Après un séjour au Camp B de Remaugies, il se porte dans le Pas de Calais à Nesles, puis dans les Vosges, avant de partir pour la Marne en mai 1918. Le 27, le 414e est en ligne pour tenter de contenir l’offensive allemande. Il se porte devant Bligny. C’est là que Varenne est grièvement blessé au crâne par un éclat d’obus qui traverse son casque, le 6 juin 1918. Il était alors sergent (Varenne ne mentionne aucune de ses promotions, dont je n’ai pas retrouvé les dates). Il est évacué et réformé le 15 novembre (date à laquelle son récit prend fin).

Souffrant d’une paralysie du côté droit et d’un trouble temporaire de l’élocution, Varenne suit une rééducation intensive. Son infirmité lui vaut une proposition pour être accueilli à l’Hôtel des Invalides : il la refuse et travaille avec acharnement à son insertion sociale. Apprenant à écrire de la main gauche, il passe les concours de l’administration et est admis en novembre 1919 à la fonction de percepteur des impôts. Il se marie en 1923 et aura deux fils. Après guerre, il s’implique dans de multiples activités associatives et présidences au sein du monde des anciens combattants. Il milite pour un rapprochement entre les adversaires d’hier, pour que cette guerre soit la dernière. À Carcassonne où il est muté en 1946, il se lie d’amitié avec Joë Bousquet. Varenne lit beaucoup, dessine encore de la main gauche, et écrit poèmes, articles et nouvelles dont certains sont publiés dans des revues et journaux. Retraité en 1960 (receveur des Finances), il meurt le 24 avril 1980.

2. Le témoignage

L’aube ensanglantée. Récits de guerre d’un poilu, éd. de la Revue mondiale, 1934, 223 p. réed. Paris, L’Harmattan, 2004.

Souvenirs rédigés d’après les carnets de route tenus pendant trois ans et demi de guerre. Paru une première fois en 1934, à compte d’auteur, les souvenirs de guerre de Varenne ont été l’objet d’une réédition en 2004, conforme à l’édition originale, et préparée par ses deux fils. Cette édition est enrichie d’annexes : un texte et des dessins inédits de l’auteur, des lettres inédites qui lui ont été adressées par Joë Bousquet, un glossaire, une note biographique, des repères géographiques.

Dans l’avant propos de l’édition de 2004, André et Georges Varenne examinent les raisons qui poussèrent leur père à attendre près de 15 années avant de se replonger dans ses carnets et de publier ce livre. La première raison tient au fait qu’ayant été grièvement blessé, Joseph Varenne avait perdu l’usage de sa main droite et souffrait de séquelles importantes. Il dut subir une longue rééducation. La seconde raison de cette attente découle de la première : il dut consacrer beaucoup de temps et d’effort pour assurer son insertion sociale. La troisième raison avancée par ses fils est un motif souvent invoqué dans l’explication de la rédaction sur le tard des souvenirs de combattants : choqué, traumatisé, Varenne avait trop souffert. Au lendemain de la guerre, il avait soigneusement remisé dans un tiroir de son bureau 6 carnets où il avait noté pendant 42 mois de guerre, presque chaque jour, ses « Souvenirs et impressions de guerre ». Le temps était alors à l’oubli et à la guérison des blessures physiques et morales.

Lecteur passionné, Joseph Varenne lit la littérature d’après guerre. Au sein d’associations d’anciens combattants, il milite pour un rapprochement entre les adversaires d’hier. Il ressent le devoir de raconter son expérience de combattant. À partir de 1930, il ressort ses carnets et commence à les mettre en forme.

À la page 244 figure un extrait (retranscrit) du manuscrit original, consignant le souvenir terrible de ce jour où il tomba entre les lignes ennemies et dut attendre là l’obscurité. On peut y constater la sobriété initiale de la prise de notes : « Retour aux nouvelles positions, portant un pli concernant la relève, avec Villard. Tranchée ennemie. Coups de feu. Imitant la mort de 7h à la nuit. Rafales de mitrailleuses. Retour indemne. Contentement ». Si l’on compare cette note au récit qui en est fait dans le témoignage, on mesure l’importance du travail de réécriture et de mise en récit a posteriori : « Peu à peu mes membres s’engourdissent. Alors le martyre commence, le corps sentant ses forces diminuer veut tenter l’impossible, mais la raison que dirige l’esprit de conversation commande d’attendre et de ne pas désespérer. Et ainsi, pendant des heures entières, ils se livrent à ce singulier combat dont ma vie est l’enjeu. Alors le « moi » se révèle, le passé s’impose en une foule de souvenirs. Je pense à tous ceux que j’aime et que je ne verrai peut-être plus. Le présent, c’est le devoir, l’abnégation, le sacrifice ; l’avenir, en ce moment, m’échappe. […] Maintenant je voudrais bouger, mais mon corps est scellé à la terre. Je suis lié à elle depuis environ 7 heures du matin, je me sens rapetisser. Que la nuit est donc lente à venir ! Je la désire, je l’appelle de toutes les forces qui me restent » (p.126).

Ce travail de mémoire s’inscrit dans une démarche de lutte farouche contre la guerre, ainsi que l’indique la dédicace : « à mes fils André et Georges. Qu’ils ne connaissent jamais pareil sacrifice ». Publié en 1934, l’ouvrage reçoit le Prix International de Littérature contre la Guerre de Genève la même année.

3. Analyse

Dans le paratexte de l’édition 2004, une page intitulée « Sur les camarades je, on et nous » attire notre attention sur le personnage principal du récit qui va suivre. Cette page, signée A. V. (André Varenne ?) soulève une question essentielle dans l’étude du témoignage. Qui parle par la plume de Joseph Varenne ? Est-ce « je » ? Est-ce un « on » impersonnel ou le « nous » des copains ? Le choix du système d’énonciation par le témoin est significatif d’une démarche, d’une intention. Le « on » pluriel comme le « nous » appellent la communauté à témoin. Le groupe donne une légitimité au discours, de par son autorité collective. Dire « je », c’est s’exposer seul au jugement. Si l’emploi du « je » créé l’illusion d’une mise à nu de l’auteur, il ne garantit pas un degré de sincérité supérieur au « nous ». Tout au plus assure-t-il un spectre d’analyse, un point de vue plus resserré sur l’individu. Le modèle d’écriture militaire tend à susciter le « nous » collectif : le combattant est imprégné du groupe, c’est là l’essence même de l’expérience de la camaraderie militaire. Si son emploi peut relever de la volonté de minimiser prudemment l’implication personnelle de l’auteur dans l’événement raconté, il peut aussi indiquer le désir de ressusciter une expérience vécue collectivement, dans la communion du groupe. Celui qui publie ses souvenirs en hommage à ses camarades devient le dépositaire de la mémoire de l’unité. Varenne est de ces auteurs qui recourent fréquemment au « on » des copains. Cependant, le « je » tient une place importante dans ce texte. En partie parce que Varenne exerça souvent la fonction de coureur, expérience « solitaire », et qu’il relate donc des missions effectuées en marge de l’action collective. Le point de vue adopté pour la narration se limite strictement à ce que l’auteur a vu et fait. L’exemple le plus éloquent de cette subjectivité : le témoignage se termine sans la moindre allusion à la victoire ou à la paix ! Il n’est fait aucune mention du 11 novembre, ni de la liesse qui l’accompagne. Pourtant farouche défenseur de la paix, Varenne aurait eu matière à disserter. Mais cette étonnante omission tient au parcours personnel de l’auteur : blessé grièvement le 6 juin 1918, sa guerre n’est hélas pas terminée… Une nouvelle bataille commence : « La patrie me remercie, à 24 ans, avec 80 pour cent d’invalidité, la médaille militaire, quatre citations, et le costume Abrami pour rentrer dans mes foyers »  (p.235).

Le témoignage de Joseph Varenne mêle la simplicité des scènes du quotidien aux réflexions les plus profondes sur le devoir, la résistance morale, l’obéissance. Les scènes de vie les plus douces et anodines alternent avec les scènes de mort les plus abjectes. L’auteur n’a pas sacrifié les scènes de repos, où la vie reprend ses droits au profit des scènes de combat les plus infernales. Ces évocations occupent des chapitres à part, intercalés entres les chapitres consacrés aux séjours au front. Dans cette alternance des expériences les plus contraires, c’est toute l’absurdité de la guerre qui est dépeinte avec finesse. C’est l’indignation de l’auteur que l’on retrouve à chaque page : « Quel lamentable destin est le nôtre ! En regardant autour de soi, en écoutant son propre désir, c’est avec un profond désespoir qu’on se retrouve n’être qu’un matricule, un chiffre insignifiant » (p.133).

Au centre de cet ouvrage : le poilu, qui nous apparaît comme un être « simplifié » (cf. Frédéric Rousseau, La guerre censurée, Paris, Seuil, 1999). Simplifié dans son corps (abandon de la pudeur, saleté, chosification par la non-information, le port d’un numéro de matricule, l’abandon dans la mort, etc.). Simplifié dans ses besoins (omniprésence du souci compulsif pour la nourriture, pour la boisson, évocation de la frustration sexuelle). Simplifiés dans son rapport aux autres (dureté des rapports, du langage, obéissance passive, etc.). S’il râle souvent, commente, critique, il a appris le sens de la résignation : « Cette docilité ne découlerait-elle pas de notre embrigadement, de l’abandon de notre personnalité ? Que vous soyez patriote convaincu ou un irréductible sans-patrie, que vous incarniez la révolte ou l’obéissance passive, vous n’êtes pas moins un matricule, considéré uniquement par sa valeur numérique, devant obéir sans regimber à des ordres parfois discutables » (p.57-58). Cette disparition de l’homme derrière sa seule utilité militaire écœure Varenne : dans ses souvenirs, il travaille à redonner un peu d’humanité à ses numéros qui étaient pères de famille, maris et fils, civils sous l’uniforme. Et les anecdotes comme les dialogues composés par l’auteur ébauchent une galerie de portraits qu’il n’a malheureusement pas le loisir d’approfondir.  Redescendant du plateau de Californie en mai 1917, il a alors déjà perdu presque tous ses anciens et plus proches camarades. À partir de ce moment, les poilus qu’il fréquente paraissent moins familiers au lecteur, Varenne met moins d’application à nous les faire connaître. « La compagnie Lambert n’est plus » (p.170).

Sans pour autant s’effacer dans cette reconstitution de l’univers des tranchées,  l’auteur s’applique à n’être qu’un poilu comme les autres. Il néglige même de mentionner ses différentes promotions (caporal puis sergent), rappelant ainsi ce qui compte réellement : partager le sort de ses camarades. Ses fils notent en préface que Joseph Varenne aurait refusé plusieurs fois la formation d’officier qui lui était proposée. Certaines pratiques, certaines méthodes de commandement, une trop grande négligence pour la vie des hommes l’indignent. Il ne restera qu’un exécutant. L’incarnation du chef modèle apparaît dans ses souvenirs sous les traits du sous-lieutenant Lambert. Tombé sur le Chemin des Dames, il emporte avec lui le regret de ses hommes, lui qui « tout en restant leur chef, sût être leur frère de misère » (p.170). Car c’est bien là la condition essentielle pour gagner le cœur des hommes. Les officiers étrangers à la tranchée n’appartiennent pas au même monde : « Quel contraste offrent ces officiers aux buffleteries étincelantes avec les nôtres nettoyées à la graisse et nos armes débronzées par le dur contact de la terre des tranchées et les intempéries ! » (p.40). Varenne se souvient de l’agitation fébrile excitée par la venue du général en première ligne dans le secteur de Douaumont. L’occasion en est si rare qu’elle a quelque chose de mystique !

L’aspiration égalitaire poussée à sa plus vibrante expression ne tolère pas les exceptions. Les souvenirs de Varenne traquent et débusquent le planqué sous toutes ses formes. L’embusqué de l’arrière-front n’échappe pas aux volées de bois vert. C’est un fait connu : pour le fantassin en première ligne, tout individu qui se trouve derrière lui est potentiellement un planqué… Pendant la Première Guerre mondiale, cette suspicion atteint un niveau paroxystique qui fait parler « d’embuscomanie ». L’embusqué est un exutoire, un modèle repoussoir qui exorcise la peur de céder à la tentation de l’imiter. Il est la détestable exception qui bafoue la règle d’or fraternelle. Dans les moments les pires, cette solidarité des camarades est tout ce qui reste ; un simple quart d’eau généreusement partagé entre des hommes torturés par la soif vaut tous les serments : « Si ce n’était la camaraderie créée par la souffrance mutuelle, le plus fortuné l’acquerrait à prix d’or. Mais ce dernier n’a ici aucune valeur et, même s’il en avait, il ne saurait corrompre la fraternité qui nous unit sans distinction de religion et de fortune » (p.69).

Joseph Varenne nous donne quelques indices précieux pour la compréhension de la résistance morale des hommes au combat. C’est par exemple la nécessaire intériorisation des exigences qui pèsent sur les épaules du combattant. Dans le combat, l’emprise des chefs n’est jamais absolue. L’homme se retrouve face à lui-même et doit apprendre à gérer cette dangereuse part d’autonomie : « On se retrouve quatre, quatre deuxièmes classes, pas un gradé pour nous guider. Que faire ? Où aller ? Se planquer ? Ah ! non. Le geste est trop grave » (p.20). Mais qui aurait pu leur en faire le reproche ? Personne, Varenne le sait. Dans la confusion du combat, ils étaient là, échappant à toute surveillance, si ce n’est la surveillance mutuelle. L’évitement est une alternative. Mais la ténacité dépasse l’obéissance et la discipline. Elle est aussi le fruit de l’intériorisation de valeurs sociales, de l’appropriation de valeurs collectives, le résultat de la pression d’exigences personnelles, intimes, qui poussent les hommes à faire leur devoir.  « Fuir ! Fuir ces lieux ! On ne pense qu’à cela ! Mais non, il faut rester là ! Vivre avec les morts et vaincre avec les vivants. Il faut attendre que la mort ait creusé les vides nécessaires pour espérer la relève. En attendant, autour de nous, les cadavres toujours plus nombreux s’amoncellent. Ils servent de boucliers aux vivants, bravant encore la mitraille en nous protégeant. Les chefs, à leur tour, un à un disparaissent ; puis le commandement cesse. Mais le combat, rapide comme la pensée, a fait vite du soldat un chef. Dès lors, l’action n’est plus subordonnée à un ordre, mais dépend de sa propre volonté, on est celui qui ordonne et qui obéit ».

Mais si Varenne exalte le courage simple des hommes, il n’en porte pas moins un regard honnête sur leurs défaillances. À commencer par les siennes. Peur et souffrance morale sont omniprésentes dans son récit. De même que le dégoût, l’indignation, la grogne et le grondement sourd des sentiments les plus amers. Varenne ne fait pas de secret de ses émotions. Il les contemple, les analyse. Il finit la guerre sur une blessure grave qui lui vaut la médaille militaire et la croix de guerre avec palme. Comme le veut la formule : il finit la guerre en héros. Le texte accompagnant cette distinction figure dans les annexes : « Sous-officier de tout premier ordre, courageux et plein d’allant ».  Que nous dit Varenne ? « Je suis appelé. Il est décidé que je contournerai le village sur la gauche pendant que l’un d’eux exécutera la même manœuvre à droite. J’ai un sursaut de révolte. – Ce n’est pas mon tour de marcher, vous n’ignorez pas que je viens de mener la patrouille au combat. […] Je suis surpris d’avoir manifesté si hautement mon indignation. Je ne me reconnais plus… […] – Quelle sale histoire ! Il faut que j’y retourne. C’est toujours aux mêmes poires à marcher ! ». C’est ainsi que l’auteur nous livre la réalité que sublime cette formule : « plein d’allant ». Cette faiblesse humilie-t-elle celui qui partit non avec enthousiasme mais par devoir, avec résignation ? Varenne est sans doute un héros, mais ce héros est un homme ordinaire, confronté à son instinct de conservation, combattant sa nature et luttant contre la révolte de sa chair. La sincérité de ce témoignage grandit plus qu’elle n’amoindrit l’homme, dans ce combat avec lui-même. Elle nous parle de ce sens du devoir tel qu’il a pu être vécu par beaucoup d’hommes : non pas comme une inspiration patriotique aux accents mystiques mais plutôt comme une lutte intérieure constante pour parvenir à l’obéissance. Assistant à la révolte d’un bataillon au Camp de Blanc-Sablon, au moment des mutineries de 1917, Varenne se souvient des paroles des officiers à la troupe : « les officiers s’efforcent de l’apaiser. Ils vont d’un groupe à un autre, ils ne parlent pas de patrie, mais s’adressant à l’homme plutôt qu’au soldat, en un tableau rapidement brossé, ils montrent le désespoir et le déshonneur des familles si jamais survenait le pire ! » (p.149-150).

La haine de l’ennemi ? « Ah ! si chaque projectile tuait, la guerre serait finie, bien finie. Nous ne serions plus là, obscurs artisans d’une mêlée fratricide dont les raisons nous échappent » (p.87).  Varenne œuvra après la guerre, à son niveau, au rapprochement des ennemis d’hier. Actif dans le milieu des anciens combattants, il organisait des rencontres. Nul étonnement à ce que la représentation de l’ennemi soit très mesurée sous sa plume, fidèle aux leçons que Varenne tira de son expérience de guerre et à son engagement : « En face, je devine la même immobilité forcée, les mêmes gestes et des besoins identiques. Mais voilà, ils sont vert réséda pendant que nous sommes bleu horizon ! Ce sont des humains qui défendent leur vie comme nous défendons la nôtre. Ils obéissent à la loi commune qui veut que celui qui tue diminue les chances de l’être. Et c’est surtout cette idée dominante qui donne la force de tuer, donc celle de vaincre, et qui crée à son insu tant d’héroïsme » (p.135-136).

Dorothée Malfoy-Noël, novembre 2010

Share