Rivière, Jacques (1886-1925)

1. Le témoin

Jacques Rivière, d’origine bordelaise, est en 1914 secrétaire de la Nouvelle Revue Française, publication littéraire dirigée par Jacques Copeau depuis 1912, qui possède aussi un département d’édition dirigé par Gaston Gallimard. L’auteur est un intellectuel catholique, proche de Paul Claudel mais aussi d’André Gide, et par ailleurs l’ami intime d’Henri Fournier (Alain-Fournier en littérature), dont il a épousé la sœur en 1909. Mobilisé comme sergent au 220e RI de Mirande, il est rapidement fait prisonnier dans le secteur d’Étain le 24 août 1914. Sa captivité est marquée par une tentative d’évasion à l’été 1915, et par la maladie qui le fait rapatrier en Suisse en juin 1917. Il regagne la France en juillet 1918, et à partir de sa démobilisation en 1919, devient le dynamique directeur de la revue NRF jusqu’à sa mort à 38 ans, en 1925, de la typhoïde.

2. Le témoignage

Les Carnets (1914-1917) de Jacques Rivière sont une publication de 1974, qui a été rééditée en 2001 (Fayard, 493 pages) ; l’ensemble présente un caractère composite : si la majorité du recueil est de la main de l’auteur, l’organisation du volume et le récit de son évasion sont une reconstitution faite par sa femme Isabelle Rivière, et des extraits « spirituels » des carnets avaient déjà été publiés par elle après la mort de Jacques avec le pieux « À la trace de Dieu » (1925). De l’auteur-même, on a donc un carnet de campagne et quatorze carnets de captivité, qu’il a lui-même relus et parfois légèrement modifiés. Son fils Alain Rivière prévient dans un avertissement (p. IX) : « Est-t-il besoin de le dire ? Ces carnets n’étaient pas destinés à la publication. Lorsqu’un homme formule silencieusement ses méditations dans la solitude, il ne parle pas pour être entendu des autres. »

3. Analyse

Les carnets de Jacques Rivière, constitués de mentions courtes, hachées, de lecture souvent ardue, ne décrivent pas ce qu’il voit mais ce qu’il éprouve, pendant sa captivité ; en cela, il s’agit surtout de pensées, de notes sur sa vie intérieure, avec souvent des considérations mystiques dans lesquelles Dieu est très présent. Le poète Pierre Emmanuel précise en introduction que ces mentions ne peuvent nous être qu’en partie intelligibles. On pourra aussi citer ce joli propos d’Antoine Bourdelle, signalé dans la biographie de qualité que Jean Lacouture à consacré à J. Rivière (Une adolescence du siècle, Seuil, 1994): le sculpteur lui écrivait en 1910 : « vous écrivez comme on frissonne ». Ainsi l’auteur n’est représentatif ni de témoins diaristes classiques, qui décriraient méthodiquement ce qui les entoure, ni, à travers sa sensibilité d’intellectuel mystique et tourmenté, des représentants de son groupe social, la petite et moyenne bourgeoisie mobilisée. Ce corpus est donc surtout utilisable en histoire de la littérature, mais, malgré son aspect à la fois discontinu et touffu, constitué de bribes éparses souvent cryptiques, on peut aussi y trouver un intérêt en histoire, ici celle de la captivité.

L’humiliation

C’est un thème obsédant qui le ronge, omniprésent en 1914, et qui revient régulièrement le hanter jusqu’à 1916. Il a honte d’avoir été fait prisonnier, et si tôt (24 août 1914). Il est « submergé par le malheur » (p. 37). Il ne produit pas de description compréhensible de la capture de sa section, ce n’est pas ce qui l’intéresse, mais il intellectualise de manière intérieure sa situation; on peut à cet égard reproduire ici une remarque caractéristique du style « Rivière-témoin » : (21 septembre 1914) « Évidemment, c’est une humiliation que j’avais demandé à Dieu, comme par la force, comme poussé par une inspiration plus forte que mon propre désir. Mais non pas d’une façon aussi nette, ni comme une réponse aussi précise à ma prière. » (p. 52). Par la suite, le moral est fluctuant, et aux phases de désespoir succèdent de brefs moments d’exaltation. L’humiliation revient lorsqu’il voit arriver au camp, au printemps 1916, des Français faits prisonniers à Verdun. Il est suspendu au récit des combats, et mentionne par exemple: « Et cet autre de Constant : son camarade, touché à côté de lui, se rendant très bien compte qu’il allait mourir. Comme Constant lui demandait s’il voulait qu’il écrive chez lui, qu’il remette quelque chose : – « Oh! non, ça ne vaut pas la peine. Chez moi, on s’en fout. » (26 mai 1916, p. 311). Si la culpabilité s’apaise avec la durée, et surtout avec l’espoir d’un transfert en Suisse, une mention tardive nous éclaire sur l’importance de sa capture dans son évolution psychologique globale « j’ai été recréé par la honte. Tout ce que je peux trouver de bien dans l’homme nouveau que je suis devenu, a sa source dans ce souvenir intolérable. » (27 février 1917, p. 401).

La vie au camp

J. Rivière planifie et réalise une courageuse tentative d’évasion à l’été 1915. Utile pour ses geôliers parce qu’il parle l’allemand, il avait auparavant obtenu de se faire transférer dans un camp moins éloigné de la frontière néerlandaise (de Koenigsbrück, près de Dresde, à Hülseberg, près de Brême). Le récit est ici refait par Isabelle Rivière. Son mari, repris au bout de quatre jours, est sanctionné par un régime de cachot sévère, puis réincarcéré en Saxe dans son ancien camp. Dans le quotidien de la détention, l’auteur est à la fois écrivain public, interprète pour ses camarades, et référent moral ; son biographe Jean Lacouture (Une adolescence…) a retrouvé des témoignages montrant qu’il exerçait un ascendant moral positif sur ses camarades. Il est aussi très attiré par les détenus russes (« comme je les aimais ! » p. 118). En eux, il semble projeter un essentialisme mystique, fruit de ses lectures faites à partir de traduction : il se met alors à apprendre le russe. Responsable de la bibliothèque, il prononce quelques conférences, mais comme on l’a dit, ses notes donnent surtout des sensations très personnelles, y compris pour sa vie sentimentale compliquée. En 1916, les notations évoquent « l’Imitation », Saint-Augustin (en latin), les « Évangiles », mais des allusions au « Mémorial» ou à « Illusions perdues » viennent s’intercaler entre ces mentions de lectures. La tenue de ses carnets a donc une importance vitale pour lui: « C’est lui [son carnet] qui m’entretient l’esprit, qui le recrée, qui le ravive. (…) le continuer, le peupler de tous mes biens aimés afin que leur image ne s’obscurcisse pas ni ne s’engourdisse. » (9 mars 1915, p.195).

La libération

L’auteur est d’abord inscrit sur une liste de prisonniers échangeables, car il a passé pendant son service militaire son brevet de brancardier-infirmier. Une convention de rapatriement existe pour certains personnels sanitaires prisonniers, mais ce n’est pas de droit et il faut être en bonne position sur la liste : contrairement, par exemple, au chanteur de café-concert Maurice Chevalier, qui a bénéficié de cette mesure, ce sera un échec pour J. Rivière. Sa femme continue de remuer ciel et terre en France, surtout dans le monde littéraire, et si le transfert en Suisse est motivé par sa santé déclinante, il semble bien que le succès final tienne beaucoup à l’entregent de Paul Claudel, via Philippe Berthelot au Quai d’Orsay, associés dans cette démarche à des intellectuels suisses. J. Rivière arrive à Zürich en juin 1917 comme prisonnier de guerre interné, il revoit sa femme, et donne des conférences littéraires publiques à Genève, puis il peut rentrer en France en juillet 1918. Sa santé est altérée, mais il se remet rapidement, et on peut observer que des milliers de prisonniers français, bien plus gravement touchés que lui, n’ont pu accéder à ce type de transfert : ici, au plus profond de la guerre, le réseau relationnel compte encore, et «selon que vous serez puissants ou misérables… » …

L’Allemand

L’auteur publie à Paris en décembre 1918, aux éditions de la NRF, L’Allemand, souvenirs et réflexions d’un prisonnier de guerre, un livre qui a été en partie élaboré à partir de remarques issues des Carnets. Cet ouvrage n’est pas à proprement parler un livre de témoignage ou de souvenirs, mais c’est une démonstration, issue de son expérience, du caractère inférieur de l’Allemand : c’est une description psychologique globalisante du caractère borné de l’ennemi, qu’il soit gardien de camp ou intellectuel écrivain. Si cette optique essentialiste, très répandue à l’époque, n’a rien d’original, des remarques de J. Lacouture et surtout un très intéressant article de Yaël Dagan (« La « démobilisation » de Jacques Rivière, 1917-1925 », 2003), mettent en lumière un passionnant paradoxe. On peut considérer trois temps ; d’abord, à la fin de 1917, en Suisse, l’auteur réfléchit dans ses notes et ses lettres, à un rapprochement avec l’ennemi. Influencé par le « wilsonisme », il souhaite tourner la page et aller vers l’autre, dans une perspective nouvelle, celle de la S.D.N. Puis, avec les offensives à l’Ouest au printemps 1918, changement radical, les Allemands sont décidément des fourbes et « des cochons », (…), et « ce que je m’interdis désormais violemment, c’est de contribuer, pour si peu que ce soit, à l’illusion qu’il y a encore quelque chose à faire avec les Boches.» (Y. Dagan, art. cit., note 26). Rentré en France en 1918, l’auteur rédige donc son livre, qui est une description des tares « objectives » de la race intellectuelle teutonne. Il regrette toutefois la parution de son ouvrage dès avant celle-ci, et c’est le troisième temps. En effet à l’automne 1918, il est revenu à des projets de concertation internationale et pacifique, il faut « faire cesser la contrainte que la guerre exerce encore sur nos intelligences» ; contre la majorité des intellectuels français de l’époque, et aussi contre l’avis d’une partie des proches de la NRF, il souhaite réorienter la revue, l’ouvrir à une perspective européenne généreuse et faire un pas vers les Allemands. Pourtant il ne peut alors désavouer publiquement son livre haineux, et s’il le critique en privé, l’ouvrage aura plusieurs tirages de son vivant et ce sera son seul succès de librairie. Alors duplicité ? Double langage? Ou plutôt sincérités successives, mais opposées ? Ce qui est intéressant ici, c’est en fait la complexité du témoignage, sa dépendance au conjoncturel et à l’environnement immédiat. Dans une préface à la réédition du livre en 1924, il critiquera sa propre production, mais les intellectuels allemands des années vingt ne la lui pardonneront pas. Un extrait d’une lettre à sa femme, datant d’avant l’armistice, peut témoigner pour finir du caractère poignant de ce « dilemme du témoignage » chez cet intellectuel humaniste (Y. Dagan, art. cit., note 38, dans Bulletin de l’AJRAF, n°52/53, 1989, p.63) : «C’est mon pauvre livre (…) Je le déteste, je l’exècre, si j’avais seulement un tout petit peu de courage, j’en arrêterais l’impression, car je sais que sitôt qu’il aura paru, je le regretterai et qu’il sera un remord pour toute ma vie. Les scrupules que j’avoue dans ma préface étaient légitimes, j’aurais dû les écouter. »

Vincent Suard, mars 2021

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Letac, André (1890-1957)

André Letac est né le 12 décembre 1890, deux ans après son frère, Jules (1888-1981). Leurs parents tiennent une boucherie aux Authieux-sur-Calonne, un village normand situé près de Pont-l’Évêque (Calvados) ; leur père, qui est aussi éleveur de bétail, fait partie des notables locaux. Les deux frères sont scolarisés au collège de Pont-l’Évêque. Jules se marie en 1912 et s’installe comme boucher à Honfleur. André se marie en février 1914 et reprend la boucherie de son père aux Authieux ; il est aussi commissaire en bestiaux, chargé de vendre les animaux de ses clients à La Villette (Paris).
En août 1914, les deux frères sont mobilisés : André comme sergent au 5e RI et Jules au 119e RI. Ces deux régiments normands forment la 12e brigade de la 6e division d’infanterie ; ils sont engagés en Belgique et combattent près de Charleroi. Le 29 août, André Letac est blessé à Guise, pendant la retraite, puis évacué. En novembre, il rejoint son régiment dans l’Aisne, au nord de Reims, où il restera jusqu’en avril 1915. À cette date, André Letac est nommé adjudant de bataillon. De mai 1915 à février 1916, le 5e RI combat en Artois (secteur de Neuville-Saint-Vaast) et dans la Somme. En mars 1916, André Letac est promu sous-lieutenant. En avril 1916, le 5e RI est engagé à Verdun, notamment à Douaumont, où André Letac est fait prisonnier le 1er juin. Il est interné à Mayence jusqu’en décembre 1917, puis à Strassburg en Prusse orientale. Le 16 décembre 1918, il est rapatrié à Dunkerque.

En mars 1919, André Letac reprend ses carnets de guerre et rédige ses souvenirs sous forme de récit continu. Ses cahiers seront découverts après sa mort, en 1957, par son épouse, qui les confie à Jules Letac. C’est la petite-fille de Jules, Marie-Josèphe Bonnet, qui les publie en 2010.

Pendant la nuit de Noël 1914, le sergent André Letac donne l’ordre de tirer : « Nous avions remarqué les Allemands construisant, dans la journée, un autel dans leur tranchée. Nous signalons ce fait au commandant, mais nous recevons comme réponse l’ordre de les laisser tranquilles… sans doute ses convictions religieuses l’empêchent-elles de faire tuer des ennemis ce jour-là, c’est dommage, car la cible est excellente. […] Bientôt, nous voyons se dérouler une procession. […] Malgré l’ordre, je fais tirer immédiatement ; la procession s’évanouit » (p. 65 et p. 68). Il ajoute : « Cette musique et ces chants par cette belle nuit étoilée, dans une trêve coupée de rares coups de feu, empoigne littéralement. On oublie que notre mission est de tuer, on ne songe qu’à goûter quelques minutes agréables sans se soucier du lendemain » (p. 68).
Les 16 et 17 février 1915, il participe à l’attaque du bois du Luxembourg (au nord de Reims), qui se solde par la mort de 1471 hommes et qu’André Letac qualifie de « carnage sans nom ». Il note : « Je considère cette attaque comme l’attaque type au début de la guerre de tranchée, attaque qui ne trouve sa raison d’être que dans quelques lignes supplémentaires au communiqué officiel » (p. 81).
En février 1916, il relate un bombardement français, qui a dévasté un petit bois occupé par des Allemands au sud de Lihons (Somme), ce qui provoque l’indignation de la relève : « Le 26, vers 4 heures, nous sommes relevés par le 308e RI rentrant de Crèvecoeur. Les soldats sont outrés de la façon dont nous avons agité leur secteur. Ils appellent la 6e division d’infanterie division rouge. Fini le secteur calme. Envolées les relèves tranquilles où un accord tacite faisait le danger presque nul » (p. 131).

Si André Letac s’exprime en patriote : « la sublime défense de la Patrie » (p. 104), « nos brillantes offensives de septembre 1915 » (p. 134), cela ne l’empêche pas de dénoncer les fautes du commandement militaire (p. 43-45, 74, 76, 81, 92, 95, 115-117, 123-126, 132, 136, 159-160), ni de relever les souffrances  : « qui pourra dire jamais les souffrances endurées par ces pauvres êtres imprégnés d’eau et de boue à qui était confiée la défense de notre belle France ! » (p. 91-92 ; voir aussi p. 22, 114, 132).
Il décrit avec sensibilité la vie dans les tranchées et le piteux accoutrement des combattants (p. 69-72), les soirs de bataille peuplés de blessés et de morts (p. 40, 77, 102-105), les cantonnements de repos infects (p. 123-126), une relève de nuit près de Verdun (p. 137-141), les périls encourus par les pourvoyeurs d’artillerie à Verdun (p. 144-145), les troupes entassées dans le tunnel de Tavannes (p. 152-153).
A Mayence, ils sont environ 400 officiers français, anglais, belges et russes prisonniers dans la forteresse. André Letac détaille les aspects quotidiens de la captivité : discipline, promiscuité, nourriture, activités, etc., et souligne l’importance des lettres et des colis reçus : « Les lettres empêchent la folie de beaucoup de prisonniers, mais c’est grâce aux colis qu’ils sont sauvés de l’inanition » (p. 183). Il mentionne un lieu de représailles établi dans une gare bombardée par les Alliés : « Une quarantaine de nos camarades dirigés sur Arnage Pencourt [cette localité est-elle bien orthographiée ?] y endurèrent un véritable martyre et rentrèrent dans un état de dépression épouvantable. La cause avouée de cette conduite inhumaine était d’obliger la France à évacuer les prisonniers allemands dans une zone située à au moins 30 kilomètres de la ligne de feu » (p. 201). Il arrive ensuite au camp de Strassburg, situé au-delà de la Vistule. La discipline y est stricte car les conditions de détention visent à faire pression sur la France, pour qu’elle accepte l’échange des prisonniers et l’internement en Suisse des prisonniers les plus anciens.

Le texte contient diverses inexactitudes : localités mal orthographiées (comme « Senchez » mis pour « Souchez », p. 87) ; dates erronées (comme « 22 mai » mis pour « 22 septembre » [1915], p. 100) ; confusions (comme « la pauvre 5e » mis pour « le pauvre 5e » [RI], p. 59 ; « La bataille de Verdun » mis en titre p. 127 avec la date du 21 février 1916, alors qu’André Letac n’arrive à Verdun que le 6 avril p. 135).

André Letac, Souvenirs de guerre 1914-1918, Présentation et notes de Marie-Josèphe Bonnet, Editions Charles Corlet, Condé-sur-Noireau, 2010, 237 pages.

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Langsdorff, Alexander (1898-1946)

1. L’auteur
Né le 14 décembre 1898 à Alsfeld (Hesse). Père banquier. Famille cultivée proche des milieux militaires. Alexander parle français, ce qui lui sera bien utile lors de sa captivité et de ses évasions. Dans sa jeunesse, il appartient au mouvement Wandervögel (oiseaux migrateurs) qui dénonce la société moderne industrialisée et le matérialisme. Dans sa situation de prisonnier, il évoque le faucon sauvage, prêt à s’élancer (Hans Rodewald, voir ce nom, PG en France, exprime une idée proche : « Ô Dieu, transforme-moi en une mouette », mais il s’agit d’une mouette et non d’un faucon sauvage, et d’aller retrouver son Erna et non de retourner sur le front). Ses descriptions des paysages, créations divines, sont très romantiques.
Il s’engage le 21 mars 1916 au 35e régiment de fusiliers brandebourgeois. Après cinq mois de formation, il est aspirant dans la Somme et en Champagne. Croix de fer de 2e et de 1ère classe. Il est capturé par les Français le 17 octobre 1916 ; son expérience directe de la guerre est donc assez courte.
Dès le 23 octobre, il essaie de s’évader du camp d’Irval, près de Reims, revêtu d’un uniforme français. Repris, il craint d’être fusillé, mais il est seulement condamné à trois ans de prison. Il commence sa peine à Avignon dans les dures conditions qui seront présentées plus loin. Cependant, dès le mois de mai 1917, il peut partir en commando agricole près d’Orange, d’où il lui est facile de s’enfuir pour sa deuxième évasion, le 10 juillet. Il est repris à Voiron et ramené à la prison d’Avignon. En mai 1918, il est transféré à Marseille sur le bateau Dock Pinède d’où il s’évade le 18 juin. Nouvel échec. Nouveau transfert en commando agricole fin septembre et quatrième évasion en octobre avec un camarade qui a plus de chance que lui car, arrivés à Bellegarde dans un wagon à destination de la Suisse, il peut passer la frontière tandis qu’Alexander est intercepté au dernier moment. En janvier 1919, il est transféré dans la région de Saint-Mihiel pour participer à la reconstruction, et il réussit enfin en avril à fouler « le sol de la patrie allemande » revêtu d’un uniforme américain.
Après la guerre, sa biographie alterne engagement politique et travaux archéologiques. Ainsi il participe au putsch d’Hitler en novembre 1923 et soutient en juin 1929 une thèse sur les œnochoés en bronze en contexte funéraire. Il participe à des missions en Egypte et à Persépolis comme archéologue, et à la Nuit des longs couteaux comme membre de la SS. En 1940, il est engagé dans la campagne de Norvège. En décembre 1943, il expédie vers l’Allemagne les trésors des musées de Florence. Il est fait prisonnier en Italie en mai 1945 et réussit sa sixième évasion à travers les Alpes pour rejoindre son épouse. Mais il contracte une grave infection et meurt le 15 mars 1946.

2. Le témoignage
Alexander Langsdorff dit (p. 92) qu’il a écrit son livre en août 1919. Il est publié en 1920 (titre allemand : Fluchtnächte in Frankreich) sous le pseudonyme de Sandro, peut-être pour ne pas avoir d’ennuis avec les troupes françaises d’occupation. Comme on va le voir, il est très critique envers la France et les Français, et il appartient à une littérature nationaliste avide de revanche. Le livre a eu trois nouvelles éditions dans la période nazie, en 1934, 1937 et 1942. La traduction en français vient de paraître : Nuits d’évasion en France, Villers-sur-Mer, Editions Pierre de Taillac, 2014, 208 p. L’avant-propos et l’appareil critique sont de François de Lannoy qui a retrouvé dans les Archives départementales du Vaucluse les télégrammes officiels signalant les évasions de Langsdorff. Biographie de l’auteur (d’où sont tirés les renseignements ci-dessus), chronologie de sa captivité et de ses évasions, index des noms de lieux. Un point de désaccord avec le présentateur lorsqu’il dit (p. 5) que le volontaire Langsdorff était « animé, comme la plupart des jeunes Européens de son époque, de la volonté de se battre pour sa patrie ». Il me semble que les choses n’étaient pas aussi simples.

3. Analyse du contenu
Le récit donne d’abord de nombreux détails qu’on retrouve dans les textes de ce genre, les éléments de méthode de l’évasion : cacher son identité de PG sous des vêtements civils ou même des uniformes dérobés aux gardiens ; marcher la nuit et se cacher le jour pour dormir, avec le problème des villes à traverser, Valence (p. 75), Romans (p. 81), etc. ; emporter du poivre et le semer pour dérouter les chiens (p. 70). La quatrième tentative d’évasion est originale puisque, au lieu de remonter la vallée du Rhône comme précédemment, Langsdorff et son camarade gagnent Sète pour s’installer clandestinement dans un wagon de blé à destination de la Suisse.
Comme les prisonniers de guerre de toutes les nationalités, Langsdorff présente les cas les plus divers d’attitudes des gardiens et des nationaux ennemis. Certains ont un comportement correct, par exemple lors de la capture : « globalement, sur les premières lignes, on restait convenables avec l’ennemi ». Il a affaire à quelques bons officiers français ; les relations sont bonnes avec les détenus français qui disent aux Allemands : « Dans le malheur, nous sommes tous pareils. » Il confie le plan de sa deuxième évasion à une vieille domestique du domaine sur lequel il travaille, et celle-ci lui fournit des vivres et même de l’argent (par contre il y a un traître chez les prisonniers allemands). Le fait que les PG donnent à leurs gardiens des surnoms dépréciatifs est parfaitement généralisable ; il en est de même pour les visites que les civils viennent leur rendre à distance et à travers les clôtures, comme s’il s’agissait d’animaux (voir la couverture du livre de Charles Gueugnier, voir ce nom). De l’autre côté, Langsdorff insiste sur les brimades et mauvais traitements qu’il a subis, en particulier à la prison d’Avignon, sur la privation d’air et de soleil, l’insuffisance de la nourriture. Il évoque un prisonnier qui aurait été fouetté (p. 90). Et, à partir de là, il monte en généralité en opposant les Allemands civilisés et les Français indignes : « Le plaisir sadique de tourmenter est profondément ancré dans le sang du Français » (p. 58). A de nombreuses reprises, la France est qualifiée avec dérision de « la Grande Nation », expression en français dans le texte original.
On retrouve souvent cette généralisation dans les récits de prisonniers français qui évoquent la barbarie de la « Kultur » allemande. Ici, cela va jusqu’à affirmer que l’humour fin de la littérature allemande ne peut être compris par les Français « car eux ne saisissent que la plaisanterie obscène » (p. 93). Et, si le camp de Carpentras marche bien (distribution du courrier, bibliothèque, orchestre, théâtre), c’est parce qu’il est pris en main par l’organisation allemande des prisonniers eux-mêmes. On peut rappeler ici l’opinion des Allemandes juives du pays de Bade, expulsées vers la France par les nazis en octobre 1940, sans prévenir le gouvernement de Vichy, parquées en catastrophe au camp de Gurs et critiquant sa vétusté en invoquant l’excellente organisation qu’il y aurait « chez nous en Allemagne » (Hanna Schramm et Barbara Vormeier, Vivre à Gurs, Paris, Maspero, 1979, p. 90).
Langsdorff ne manque pas de parler de races. D’abord avec les Corses (p. 57) : « Pour la garde des bagnards français, c’était le plus souvent des sergents corses qui étaient de service ; on jouait là deux races l’une contre l’autre, car le Corse est généralement haï de la plupart des Français pour sa présomption et son esprit de domination. La grossièreté de ces gardes-chiourme envers les individus était souvent vraiment diabolique. » Un autre tortionnaire corse est mentionné p. 125. Quant aux Noirs, on s’attendrait à une dure critique après la mention d’une fouille suivie avec attention par des Sénégalais, « l’humiliation d’un Blanc leur causant une joie toute particulière » (p. 45). Mais on ne va pas au-delà et, dans les troupes américaines, les Noirs sont les plus amicaux et les plus secourables.
Les conditions de vie des prisonniers dépendent aussi du système des représailles décidées par les gouvernements. « La patrie » intervient quand les PG allemands sont privés de colis de nourriture. En mai 1918, il faut cependant une véritable émeute des prisonniers d’Avignon pour que les conventions internationales soient respectées.
Un dernier point concerne l’allusion aux journaux. Prisonniers en Allemagne, les Français doivent apprendre à décrypter la presse locale. Il en est exactement de même pour les PG allemands en France, lisant « des journaux français totalement revus à la française et où le tableau de la situation mondiale était présenté entièrement à l’avantage de la France ». En 1917, les PG allemands peuvent cependant se réjouir des « événements à l’Est et sur mer », c’est-à-dire des révolutions en Russie et de l’apogée de la guerre sous-marine. Au printemps de 1918, ils considèrent comme des succès les offensives Ludendorff et les tirs de canons à très longue portée sur Paris. Mais il n’y a rien ensuite concernant la contre-offensive terminale des Alliés, et on se retrouve le 11 novembre 1918 avec un Langsdorff comme assommé, désespéré par la défaite et la fuite du Kaiser : « Le combat des Nibelungen était perdu », écrit-il (p. 153). Le nouveau gouvernement est accusé de laisser tomber les prisonniers ; en Allemagne, « le sentiment d’honneur national et de virilité y était mort » (p. 167). Les « temps honteux » de 1806-1807 sont revenus. Pourtant, le retour dans « l’indescriptible magie de la patrie allemande » lui fait écrire : « Ô Dieu, Allemagne que tu es belle », lui fait contempler le Rhin « avec son caractère foncièrement allemand », et lui fait dire aux Français fiers et présomptueux : « Oui, vainqueurs, mais pour combien de temps ? »

Rémy Cazals, août 2014

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Guilhem, François (1886-1945)

Né à Toulouse le 7 avril 1886. Service militaire de 1907 à 1909. Marié en 1911. Une fille. Manutentionnaire aux entrepôts de la société L’Épargne. Sympathisant socialiste. Mobilisé en 1914 au 296e RI. Ses lettres à sa femme témoignent, une fois de plus, que la guerre a fait redécouvrir l’amour conjugal. Ainsi : « Je te demande d’avoir du courage jusqu’à la fin, songe que je suis obligé d’en avoir, moi qui suis obligé de lutter contre un terrible ennemi et contre la séparation de ma famille ; songe un peu, quand je jette mes yeux sur la photo que tu m’as envoyée, ce qui peut se passer en moi-même… » (12-12-14). D’un autre côté, les lettres ne manquent pas de pugnacité et d’ironie. Par exemple, le 27 mai 1915 : « Émile m’a appris par sa lettre d’hier que Gourg avait été tué. Il prêchait la guerre dans le temps ; il ne la prêchera plus. » Ou encore, le 19 août 1915 : « Je voudrais bien voir ces embusqués à ma place, ceux qui ne sont jamais venus au front, comme le gendre de Caillabel par exemple ; ils en chieraient toute une. » Et, le 19 mai 1916 : « Pauvres mères, vous pouvez faire des enfants, la boucherie militariste les attend. Ah ! que je suis heureux d’avoir une fille ; elle ne viendra pas au moins se faire hacher sur un champ de bataille et si, après la guerre, favorisé par le sort, si je réussis à m’en sortir, ceux qui viendront me prêcher la repopulation seront reçus avec tous les honneurs dus à leur grade. » Et encore : « Tu me dis que Pierrillou a été cité à l’ordre du jour et qu’il a eu la croix de guerre ; il vaut mieux celle-là que la croix de bois » (22-7-16).
Le récit de ce fantassin rejoint ceux de ses semblables et décrit la boue, le froid, les veilles, les attaques stupides, les poux : « Ma chère Augustine, tu feras bien de m’envoyer de la poudre pour les poux, car pourtant qu’on les chasse et qu’on se change, on en est rempli, et ils sont gros et tu peux croire qu’ils piquent ; tu verrais les types, sitôt qu’on a une minute, à sortir la chemise et à faire la chasse ; on a le corps tout rouge de piqûres » (14-8-15).
Le régiment commence la guerre en Alsace, puis il est transféré en Artois, devant Vermelles, village occupé après le repli allemand (voir Barthas, Hudelle). Le 25 décembre 1914 : « Chère Augustine, je me rappellerai longtemps de cette nuit de Noël : par un clair de lune comme en plein jour, une gelée à pierre fendre, nous sommes allés vers les 10 heures du soir porter des poutres dans les tranchées ; quel n’a pas été notre étonnement d’entendre les Boches chanter des cantiques dans leurs tranchées ; les Français dans les leurs, puis les Boches ont chanté leur hymne national et ont poussé des hourrah ; les Français ont répondu par le Chant du départ ; tous ces chants poussés par des milliers d’hommes en pleine campagne avaient quelque chose de féerique. » Une pause dans une guerre sans fin : « Quant à la paix, je crois que si aucune puissance neutre ne s’en mêle, nous y sommes pour longtemps car de la manière que nous faisons la guerre, il est presque impossible d’avancer, tant aux Boches qu’à nous » (30-12-14).
Le 10 mai 1915, François est atteint par une balle au sommet du crâne : « Tu peux croire que cette balle a été la bien venue. » Soigné, il essaie de faire durer la séquence et même de s’embusquer pour de bon : « Je deviendrai peut-être l’ordonnance du major en chef des hôpitaux de Béziers, mais je ne suis pas sûr de réussir » (13-7-15). En effet, cela ne marche pas et il doit repartir, avec le 96e, à Beauséjour, et participer à l’offensive du 25 septembre en Champagne. Le 12 octobre, il peut écrire : « Cette nuit nous avons été relevés des tranchées et nous sommes dans un bois ; nous n’avons ni eau pour nous laver, ni rien, mais nous sommes hors de danger, c’est l’essentiel. Nous crevons de faim et de soif. Nous avons passé 15 jours terribles, nous avons eu beaucoup de morts et de blessés ; moi, je n’ai pas eu seulement une égratignure ; encore une fois je m’en suis sorti ; j’ai eu un fusil partagé dans les mains par un éclat d’obus et je n’ai pas eu la chance d’être blessé. » Un peu plus tard (2 décembre 1915), il tire des conclusions plus larges : « Tu peux croire que j’en ai assez de cette vie ; toujours au danger, la pluie, le froid, mal nourris, dévorés par les poux, nous avons tout pour nous faire souffrir ; il faut avoir la volonté de vivre pour supporter tout cela. »
1916 le trouve à Berry-au-Bac et au bois de Beaumarais, élément d’un « troupeau de moutons qui suivons ceux qui nous commandent ». Les secteurs chauds et ceux où « on ne se croirait pas en guerre » alternent. En juillet, c’est Verdun. Alors, les lettres de sa femme lui sont retournées avec mention « le destinataire n’a pu être atteint ». François est en effet porté disparu à Fleury le 4 août. Blessé, récupéré par les brancardiers allemands, il est soigné à Ulm, et sa première lettre de captivité n’arrive à Augustine que le 6 septembre. Peu après, il précise : « Je garderai longtemps le souvenir de mes derniers combats qui dépassent en horreur tous ceux que j’avais vécus ; aussi je suis heureux d’être loin de ces champs de massacre. Je vois d’ici le mauvais sang que tu as dû avoir fait pendant le temps que tu es restée sans nouvelles, mais maintenant tu peux dormir tranquille car tu es sûre de me revoir. »
Une fois guéri, il participe aux travaux agricoles en Allemagne : « Je laboure tous les jours, je suis devenu bon, mais si je reviens en France, je ne crois pas de continuer ce métier-là. »
Rémy Cazals
*Lettres numérisées par le petit-fils, Jean-Marie Donat. Un exemplaire sera déposé aux Archives municipales de Toulouse. Photo de François Guilhem, sa femme et sa petite fille dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 244.

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Gaulle, Charles de (1890-1970)

À l’instar de la grande majorité de la génération du début des années 1890, Charles de Gaulle est directement concerné par la Première Guerre mondiale. Né à Lille le 22 novembre 1890, le futur chef de la France Libre et fondateur de la Ve République appartient à un milieu de la petite noblesse par son père Henri et de la bourgeoisie du Nord par sa mère Jeanne, née Maillot. Charles de Gaulle est élevé dans un milieu qui allie attachement nostalgique à la monarchie, fidélité à la foi et à l’Église catholique, passion pour la France et son Histoire. « Mon père, homme de pensée, de culture, de tradition, était imprégné du sentiment de la dignité de la France. Il m’en a découvert l’Histoire. Ma mère portait à la patrie une passion intransigeante à l’égal de sa piété religieuse. Mes trois frères, ma sœur, moi-même avions pour seconde nature une certaine fierté anxieuse au sujet de notre pays », écrit de Gaulle au début de ses Mémoires de guerre. Élève des pères jésuites qu’il suit en exil en Belgique à la suite de l’expulsion des congrégations, lecteur assidu de Péguy, Barrès et Bergson, le jeune de Gaulle passe le concours d’entrée à Saint Cyr où il entre comme élève-officier en septembre 1909. Surnommé « Le Connétable » par ses camarades, il est classé 13e de sa promotion sur 211. Un de ses supérieurs, le futur maréchal Alphonse Juin, note : « A été continuellement en progressant depuis son entrée à l’école ; a beaucoup de moyens, de l’énergie, du zèle, de l’enthousiasme, du commandement et de la décision. Ne peut manquer de faire un excellent officier. » Nommé sous-lieutenant le 1er octobre 1912, il est affecté au 33e régiment d’infanterie d’Arras que commande le lieutenant-colonel Pétain. Après un an de service dans cette unité, il est promu lieutenant.

Au début de la guerre, le 33e RI est engagé en Belgique. Le lieutenant de Gaulle est blessé le 15 août au péroné, sur le pont de Dinant, à proximité de Charleroi. Soigné à Paris, il rejoint son unité stationnée dans l’Aisne en octobre, puis en décembre près de Châlons-sur-Marne. Croix de guerre le 18 janvier 1915, il est nommé capitaine à titre temporaire le 10 février et à titre définitif le 3 septembre. Blessé à la main gauche le 10 mars, la plaie s’infecte ce qui nécessite une évacuation. Il retrouve son régiment en juin, devient un des officiers adjoints du colonel Émile Boud’hors et prend le commandement de la 10e compagnie. Le capitaine de Gaulle est envoyé avec son régiment à Verdun le 28 février 1916, alors que les Allemands ont entamé leur grande offensive une semaine plus tôt. Le 2 mars, il est blessé d’un coup de baïonnette à Douaumont. Fait prisonnier, il est soigné à Mayence avant d’être interné au camp d’Osnabrück en Westphalie, puis à Neisse en Silésie et à Sczuczyn en Lituanie. En octobre, il est transféré au fort d’Ingolstadt en Bavière, puis au camp de Rosenberg en Franconie en juillet 1917 et à nouveau à Ingolstadt en novembre. Il est à nouveau transféré en mai 1918 à Wülzburg en Bavière avant de terminer la guerre aux prisons de Tassau et de Magdebourg. Il est vrai que le capitaine de Gaulle n’est pas un prisonnier facile. Il tente cinq fois de s’évader mais sa très grande taille ne facilite pas le passage inaperçu. Au total, Charles de Gaulle est puni de 120 jours d’arrêt de rigueur pour ses diverses tentatives d’évasion. Libéré à la fin du conflit, il rejoint les siens début décembre 1918.

Charles de Gaulle a un intérêt pour l’historien de la Grande Guerre, non pas tant par sa carrière durant les combats qui est comparable à bien des officiers français, que pour les témoignages et réflexions qu’il a laissés. Grâce aux écrits du jeune officier, nous pouvons suivre son état d’esprit, ses sentiments, ses occupations en particulier lors de sa captivité. Du début des hostilités au 16 août, il tient un carnet de bord. Entré en Belgique le 13 août, de Gaulle note : « Accueil enthousiaste des Belges. On nous reçoit comme des libérateurs. » Le surlendemain, c’est l’épreuve du feu : « À six heures du matin, boum ! Boum ! La danse commence, l’ennemi bombarde Dinant avec fureur. Ce sont les premiers coups que nous recevons de la campagne. Quelle impression sur moi ? Pourquoi ne pas le dire ? Deux secondes d’émotion physique : gorge serrée. Et puis c’est tout. Je dois même dire qu’une grosse satisfaction s’empare de moi. Enfin ! On va les voir ? » Un peu plus loin, il témoigne de sa première blessure. « J’ai à peine franchi la vingtaine de mètres qui nous séparent de l’entrée du pont que je reçois au genou comme un coup de fouet qui me fait manquer le pied. Les quatre premiers qui sont avec moi sont également fauchés en un clin d’œil. Je tombe, et le sergent Debout tombe sur moi, raide mort. Alors c’est pendant une demi-minute une grêle épouvantable de balles autour de moi. » Il reprend les notes d’un carnet personnel le 15 octobre 1914. Le 20 novembre, Charles de Gaulle écrit : « Un shrapnell éclate juste sur notre tête. Il nous est évidemment destiné. Mais nous voici partis au trot vers le bois, non sans en recevoir encore un autre. Nous entrons dans un abri. Il était temps, une dégelée de 105 s’abat sur la lisière. Ce qui m’ennuie c’est qu’ils ont blessé mon adjudant Dubois. »

Dans le courrier adressé à ses parents, il arrive à Charles de Gaulle d’analyser la situation générale avec une certaine lucidité, en particulier sur les effets d’une propagande quelque peu exagérée. Ainsi dans une lettre du 14 décembre 1914 adressée à sa mère : « L’arrêt des Russes ne doit ni nous étonner, ni nous inquiéter. Si l’on voulait d’après leur Histoire définir leur caractère militaire, on dirait qu’ils sont très lents et très tenaces. Encore une fois leurs ressources sont illimitées et celles de leurs adversaires s’épuisent peu à peu. Je vous accorde qu’on s’est trop hâté de célébrer leur triomphe : cela a causé à l’opinion publique une désillusion inutile. De même que l’on a le plus grand tort de parler de l’héroïsme des Belges, des millions d’hommes que l’Angleterre met soi-disant sous les armes et de la famine imminente en Allemagne. » Il lui arrive également de décrire les conditions de la vie quotidienne dans les tranchées. Ainsi dans une nouvelle lettre à sa mère le 11 janvier 1915 : « Nous sommes ici dans une mer de boue, aussi y a-t-il pas mal de malades. » Le 24 février 1916, alors que les Allemands ont attaqué le front français dans le secteur de Verdun trois jours auparavant, de Gaulle écrit à sa mère son sentiment sur la bataille qui débute. « Ma conviction, au début de la furieuse bataille qui s’engage, est que l’ennemi va y éprouver une ruineuse et retentissante défaite. Sans doute, il nous prendra des tranchées et des positions un peu partout, quitte à les perdre plus tard (…) mais notre succès n’est pas douteux, pour ces bonnes raisons que nous sommes bien résolus à vaincre, quoi qu’il doive nous en coûter, et que nous en avons les moyens. » La rancœur contre le pouvoir politique est également présente. Elle éclate même dans un courrier du 23 décembre 1915. « Le Parlement devient de plus en plus odieux et bête. Les ministres ont littéralement toutes leurs journées prises par les séances de la Chambre, du Sénat, ou de leurs commissions, la préparation des réponses qu’ils vont avoir à faire, la lecture des requêtes ou des injonctions les plus saugrenues du premier marchand de vins venu que la politique a changé en député. Ils ne pourraient absolument pas, même s’ils le voulaient, trouver le temps d’administrer leur département, ou l’autorité voulue pour galvaniser leurs subordonnés. Nous serons vainqueurs, dès que nous aurons balayé cette racaille, et il n’y a pas un Français qui n’en hurlerait de joie, les combattants en particulier. Du reste l’idée est en marche, et je serais fort surpris que ce régime survive à la guerre. »

Les circonstances de la capture ont été racontées par de Gaulle dans une relation écrite. « Notre feu me paraissait avoir dégagé de boches un vieux boyau écroulé qui passait au sud de l’église. N’y voyant plus personne, je le suivis en rampant avec mon fourrier et deux ou trois soldats. Mais, à peine avais-je fais dix mètres que, dans un fond de boyau perpendiculaire, je vis des boches accroupis pour éviter les balles qui passaient. Ils m’aperçurent aussitôt. L’un d’eux m’envoya un coup de baïonnette qui traversa de part en part mon porte-cartes et me blessa à la cuisse. Un autre tua mon fourrier à bout portant. » Sa captivité, entre deux tentatives d’évasion, est surtout faite d’exercices physiques, de lectures, voire de conférences données devant ses compagnons d’infortune. Le 15 juillet 1916, de Gaulle précise non sans humour à son père : « L’interdiction de sortir me détermine à travailler mon allemand et à relire la plume à la main l’Histoire grecque et l’Histoire romaine. »

Dans le premier volume de ses Mémoires de guerre, intitulé L’Appel, Charles de Gaulle ne s’attarde pas beaucoup sur la période de la guerre et sa propre expérience. « Puis, tandis que l’ouragan m’emportait comme un fétu à travers les drames de la guerre : baptême du feu, calvaire des tranchées, assauts, bombardements, blessures, captivité, je pouvais voir la France, qu’une natalité déficiente, de creuses idéologies et la négligence des pouvoirs avaient privée d’une partie des moyens nécessaires à sa défense, tirer d’elle-même un incroyable effort, suppléer par des sacrifices sans mesure à tout ce qui lui manquait et terminer l’épreuve dans la victoire. Je pouvais la voir, aux jours les plus critiques, se rassembler moralement, au début sous l’égide de Joffre, à la fin sous l’impulsion du Tigre. Je pouvais la voir, ensuite, épuisée de pertes et de ruines, bouleversée dans sa structure sociale et son équilibre moral, reprendre d’un pas vacillant sa marche vers son destin, alors que le régime reparaissant tel qu’il était naguère et reniant Clemenceau, rejetait la grandeur et retournait à la confusion. » Tableau de la France, critiques envers le personnel politique de la IIIe République mais pas de détails sur les opérations auxquelles il a participé. Il semble d’ailleurs qu’il ne se soit jamais répandu en public comme en privé sur son expérience de la Grande Guerre. Son fils Philippe témoigne : « Mon père n’a jamais été de ceux qui racontent leurs campagnes. Dans son milieu, comme dans beaucoup d’autres, les hommes qui revenaient du front gardaient le silence sur les souffrances et les horreurs qu’ils avaient vécues pour ne pas choquer les femmes et les enfants. (…) En ce qui concerne les combats, lorsqu’il les évoquait avec ses trois frères Xavier, Jacques et Pierre, avec son beau-frère Jacques Vendroux ou quelques parent ou ami, ce n’était souvent qu’en passant sur quelques péripéties opérationnelle à laquelle ils avaient incidemment participé. »

Par contre, nous disposons d’ouvrages de réflexion historique sur la guerre de 1914-1918 écrits durant l’entre-deux-guerres. Outre une conférence donnée à l’école de Saint Cyr en 1921 sur l’année 1915 qui donne l’occasion à de Gaulle de fournir une analyse militaire, géopolitique, diplomatique et économique de la situation à ce moment-là, il y a d’abord La discorde chez l’ennemi, livre rédigé pendant l’été 1923 et publié chez Plon l’année suivante. Il s’agit d’une étude, sans doute la première du genre, de l’Allemagne en guerre et des raisons de sa défaite. De Gaulle n’y fait pas preuve d’une animosité aveugle envers les Allemands. La première phrase de l’ouvrage est éclairante à cet égard : « La défaite allemande ne saurait empêcher l’opinion française de rendre à nos ennemis l’hommage qu’ils ont mérité par l’énergie des chefs et les efforts des exécutants. » Selon de Gaulle, la défaite allemande s’explique à la fois par la progressive domination du Grand État-Major sur le pouvoir civil, du chancelier voire du Kaiser lui-même. Ainsi, la décision de la guerre sous-marine à outrance du 1er février 1917 est avant tout un choix des militaires qui finissent par l’imposer à un chancelier Bethmann-Hollweg peu favorable. À la suite de la démission de ce dernier, la domination du duo Hindenburg-Ludendorff est totale sur le pouvoir exécutif et mène l’Allemagne à la défaite. Autre leçon de cette étude gaullienne sur la Grande Guerre : l’art militaire n’est pas une doctrine préétablie. « À la guerre, à part quelques principes essentiels, il n’y a pas de système universel, mais seulement des circonstances et des personnalités. »
Ensuite, Vers l’armée de métier, ouvrage publié chez Plon en 1934 au moment où l’Allemagne nazie commence à inquiéter les plus lucides. De Gaulle y défend le développement d’un corps mécanisé susceptible d’agir rapidement au service d’une politique réactive vis-à-vis des éventuelles initiatives allemandes et dans le cadre d’un système d’alliances. Cette stratégie se détache du modèle de celle qui avait permis la victoire en 1918, basée sur une défensive efficace en attendant une supériorité numérique et matérielle permettant d’enfoncer le front ennemi en soutenant l’effort de l’infanterie par les chars d’assaut. Charles de Gaulle prêcha dans un désert et seul Paul Raynaud, dans le monde politique, y prêta une oreille attentive.
Enfin, La France et son armée, livre repris d’un projet jamais abouti demandé par le maréchal Pétain à Charles de Gaulle en 1925 mais que le vieux soldat abandonna. Le travail, amplement remanié, est publié en 1938 malgré l’opposition du prestigieux maréchal à qui celui qui commandait alors le 507e régiment de chars à Metz adresse un courrier respectueux mais ferme. « Du point de vue des idées et du style, j’étais ignoré, j’ai commencé à ne plus l’être. Bref, il me manque, désormais, à la fois la plasticité et l’incognito qui seraient nécessaires pour que je laisse inscrire au crédit d’autrui ce que, en matière de lettres et d’histoire, je puis avoir de talent. » Qu’en termes choisis ceci est dit ! Véritable panorama de l’histoire militaire française, l’ouvrage débute à l’époque médiévale pour aboutir à un hommage appuyé à la France de 1914-1918. « Tandis qu’elle endurait plus cruellement qu’aucun autre peuple les souffrances de la guerre et de l’invasion, hécatombes de ses meilleurs fils, terre blessée jusqu’aux entrailles, foyers détruits, amours sombrées, plainte des enfants mutilés, elle se forgeait un instrument de combat qui, pour finir, l’emporta sur celui de tous les belligérants. Au total, de trois Allemands tués, deux l’ont été de nos mains. Quels canons, quels avions, quels chars, ont valu mieux que les nôtres ? Quelle stratégie triompha, sinon celle de nos généraux ? Quelle flamme anima les vainqueurs autant que l’énergie de la France ? » Sans doute, le de Gaulle de la France Libre se forgea-t-il des certitudes en réfléchissant à la Grande Guerre.
Philippe Foro

Sources et bibliographie.

-Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets (1905-1941), collection Bouquins, Robert Laffont, 2010 ; Le fil de l’épée et autres écrits, Plon, 1990 (cet ouvrage rassemble les écrits de l’entre-deux-guerres : La discorde chez l’ennemi, Le fil de l’épée, Vers l’armée de métier, la France et son armée) ; Mémoires de guerre, La Pléiade, Gallimard, 2000.
-Philippe de Gaulle, De Gaulle, mon père, entretiens avec Michel Tauriac, Plon, 2003.
-Jean Lacouture, De Gaulle. Le rebelle (1890-1944), Seuil, 1984.
-Éric Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard, 2002.
Charles de Gaulle soldat (1914-1918), album de l’exposition de l’Historial de Péronne, 1999.
Charles de Gaulle : du militaire au politique (1920-1940), colloque des 28 et 29 novembre 2002 à l’École de guerre, Institut Charles de Gaulle, 2004.

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Bronchart, Léon (1896-1986)

Le témoin
Né en 1896, à Bapaume, Léon Bronchart grandit dans les villes ouvrières du Pas-de-Calais et du Nord. Fils d’une dévideuse en soie et d’un tailleur de pierre, il suit si bien l’enseignement élémentaire qu’il obtient le certificat d’études primaires à onze ans. Mais, alors qu’il espérait poursuivre des études, la maladie de son père prive la famille de revenus et le jeune Léon doit trouver du travail. D’abord teneur de moule dans une verrerie blanche, il change plusieurs fois de fonction et d’employeur, travaille notamment dans le bâtiment, avant d’être embauché par la compagnie des chemins de fer du Nord. Influencé par son père, syndicaliste et coopérateur, mais aussi par sa mère, fervente catholique, il s’intéresse très tôt au débat public et le curé de sa paroisse lui fait fréquenter un milieu catholique engagé où il « dévore » les brochures de Marc Sangnier dont la condamnation des idées par le Vatican, en 1910, est un « coup de masse » qui éloigne Bronchart de la religion.
Après la Grande Guerre, il reprend son travail dans les chemins de fer, où il acquiert une qualification de mécanicien (qui lui permet de conduire les locomotives à vapeur), et s’engage dans le mouvement socialiste, à la SFIO et à la CGT. Opposé à la division syndicale, il est localement un des précurseurs de la réunification au début des années 1930, ce qui ne l’empêche pas d’être en 1923 volontaire pour l’occupation de la Rhénanie où il contribue à briser la grève des cheminots allemands. Il part pour le Maroc deux ans plus tard, au moment de la guerre du Rif, et s’y insurge à propos des inégalités que subissent les cheminots marocains par rapport à leurs collègues métropolitains (p. 65-69). Dans ses mémoires, il dit avoir été le seul de son site ferroviaire à faire grève en février 1934 (p. 105). En 1939, à la déclaration de guerre, bien qu’âgé de 44 ans et père de trois enfants, il tente d’intégrer dans une troupe combattante mais ne parvient qu’à être affecté à une section de chemins de fer de campagne. Son engagement dans la Résistance (à Combat, notamment dans les NAP, puis dans les MUR) est ensuite la cause de son arrestation par la Gestapo puis de sa déportation, à Oranienburg-Sachsenhausen, puis Buchenwald et Dora. De retour après la Libération, il retourne à la SNCF jusqu’à sa retraite, en 1947. Après avoir été honoré par de nombreuses décorations (il est notamment commandeur de la Légion d’Honneur), il meurt en 1986.
Le témoignage
Publié en 1969, Léon Bronchart… Ouvrier et soldat, un Français raconte sa vie (Vaison-la-Romaine, imprimerie H. Meffre, 204 p.) est le récit autobiographique d’un homme qui explique que, « depuis toujours, [s]es amis [lui] demandaient d’écrire, de raconter [s]a vie ». Organisé en cinq parties, l’ouvrage est structuré par les deux guerres mondiales, ce que reflète le choix de leurs titres : « Avant 1914 » (20 pages), « La guerre 1914-1918 » (34 pages), « Entre deux guerres » (20 pages), « La guerre 1939-1945 » (104 pages) et « Après 1945 » (29 pages). C’est la Seconde Guerre mondiale qui constitue l’élément le plus important de ce récit : plus de la moitié du livre y est consacré. En dehors même du récit des deux guerres et des captivités de l’auteur, nombre de passages correspondent à un témoignage original, tel le subterfuge de son premier employeur qui fait sonner la cloche de la verrerie avec un timbre particulier « quand un inspecteur du travail se présente, afin que les gosses qui n’ont pas l’âge prennent la fuite et se cachent » (p. 19). Sa description de la solidarité dont bénéficie un enfant de gréviste à la Belle Epoque est particulièrement intéressante (p. 16-17) tandis que le rôle éminent qu’il prête à un de ses instituteurs recoupe les nombreux écrits de jeunes gens scolarisés sous la Troisième République (notamment le roman inachevé d’Albert Camus). Comme tout témoignage, cet ouvrage est une œuvre de mémoire et nous en apprend beaucoup sur la perception d’événements et de dynamiques par son auteur au moment de la rédaction sans qu’il faille espérer y trouver une relation rigoureuse de faits. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, il évoque « l’excommunication de Marc Sangnier » (p. 24-25) alors qu’il s’est agi en réalité de la condamnation par le pape Pie X de la « fausse doctrine du Sillon ».
S’il est longtemps resté peu connu, ce livre a néanmoins a été diffusé parmi les anciens déportés (ceux de Dora notamment). C’est au début du XXIe siècle, dans le contexte d’un intérêt manifesté au rôle des chemins de fer dans la politique nazie de destruction des juifs d’Europe (Christian Chevandier, « Le grief fait aux cheminots d’avoir, sous l’Occupation, conduit les trains de la déportation», Revue d’histoire des chemins de fer, Actes du colloque de Paris -décembre 2005-, Les cheminots dans la Résistance. Une histoire en évolution, n° 34, printemps 2006, p. 91-111.), que le livre acquiert une certaine notoriété. Son auteur consacre une demi-page (p. 100-101) à son refus d’assurer le 31 octobre 1942 la traction d’un train comprenant deux voitures de prisonniers politiques, suivi quelque temps plus tard par celui de conduire un train de troupes allemandes. Mis en avant comme le témoignage du « seul refus de conduire un train de déportés », alors qu’il s’agit plus précisément du seul témoignage connu à ce jour d’un refus de conduire un train comprenant des voitures d’internés (politiques dans ce cas), il a notamment donné lieu à une recherche dans les Archives de la SNCF qui ont permis d’approfondir la connaissance de cet épisode : Marie-Noëlle Polino, « Léon Bronchart, ouvrier, soldat… et cheminot : un destin, une figure », Revue d’histoire des chemins de fer hors-série, n°7, 2e édition, août 2004, p. 160-172 (cet article ne figure pas dans l’édition initiale de novembre 2002).
Analyse
Le premier souvenir de l’armée que raconte Léon Bronchart est celui d’une confrontation entre celle-ci et la population de la paroisse à l’occasion de l’inventaire de l’église de la Madeleine, dans la banlieue de Lille, lorsqu’il rentre de l’école alors qu’il a une dizaine d’année : « Tout cela bouleverse ma conscience d’enfant » (p. 15). Sa participation lorsqu’il est adolescent à la société scolaire de tir « à la carabine Lebel » et à la société de gymnastique et de préparation militaire, parmi d’autres activités (il est ainsi baryton à l’Harmonie municipale et joue également dans l’équipe de football), lui permet d’être assez familier de la chose militaire. Cela, à en croire ses mémoires, n’empêche pas une vision critique de l’institution. Les souvenirs de son grand-père maternel, ancien soldat du Second Empire qui a gardé un souvenir aigu de la campagne du Mexique, sont souvent sollicités par le petit-fils qui apprécie « le récit des faits d’armes, des actes héroïques ». Mais l’aïeul « termin[e] toujours en essayant de [lui] faire comprendre les atrocités de la guerre » (p. 26). Ce qui le conduit, avec un ami adjudant de réserve, à exprimer à l’été 1914 « [leurs] craintes sur les malheurs d’une guerre et [leur] désir de voir la paix maintenue ». Tous deux sont alors traités « de lâches et d’antipatriotes » par leur auditoire. « Notre avenir fut notre réponse », conclut-il en évoquant la mort de son ami Raymond Quette « à la tête de sa section » pendant la bataille de la Marne.
Tout comme il a intitulé le chapitre II de son ouvrage « Ouvrier à 11 ans », il dénomme le suivant « Soldat à 17 ans », la précocité de ses expériences étant une des caractéristiques de la vie de l’auteur. C’est que, dès le 28 août 1914, il doit, avec ses parents qu’il quitte à cette occasion (notamment son père, qui s’engage également et qu’il ne reverra plus), évacuer leur région. Il se joint alors à une compagnie du 60e régiment d’infanterie qu’il accompagne dans sa retraite : « J’ai ramassé un fusil, récupéré les munitions que j’ai pu trouver ; je suis devenu l’agent de liaison du lieutenant » (p. 30). Lorsque son unité est près de Paris, il se rend au bureau de recrutement de la Porte de la Chapelle. En dépit de l’absence de divers documents (notamment une autorisation paternelle), son engagement est accepté et il part de la gare de Lyon pour rejoindre à Annecy, comme engagé volontaire, le 11e bataillon de chasseurs alpins. C’est « quelque part vers Péronne » qu’il est, très vite, fait prisonnier. Il est alors transféré en Allemagne en un « voyage » de huit jours assez éprouvant : « Dans les gares, les sarcasmes des hommes, les lazzis des enfants, les poings tendus des femmes » (p. 35). En captivité, il demeure alors à Wittenberg, à Stendal où il est employé à l’extraction de la tourbe dans les marais avoisinants, à Orhdruf, Soltau, Rubeland, Mannheim, Kürnbach, Rheinau, etc. Ses nombreuses tentatives d’évasion ne l’empêchent pas de sympathiser parfois avec ses geôliers ; c’est ainsi qu’à la prison de Pforzheim, il a de longues discussions avec le gardien-chef auquel il explique que « si les Allemands avaient écouté Liebknecht comme les Français écoutent Jaurès, la guerre n’aurait pas existé » (p. 43). A Kirchheim, il prépare une nouvelle évasion lorsqu’il est libéré, début novembre 1917, dans le cadre d’un échange par la Suisse. Après un mois de permission au cours duquel il apprend la mort par tétanos de son père blessé dans un combat, il essaye de rejoindre son frère cadet, engagé dans le régiment de marche de la Légion étrangère. Bien qu’il estime qu’il n’a pas tenté de s’évader pour « devenir un «embusqué» », il est affecté comme infirmier à l’hôpital Sébastien-Gryphe de Lyon. Alors qu’il est prévu qu’il se rende à Salonique, il insiste avec la force de caractère dont il fait preuve tout au long de sa vie pour être affecté sur le front français. C’est ainsi qu’il devient brancardier au 1er bataillon du régiment de marche de la Légion étrangère, assiste à des assauts de chars, subit des bombardements : « Nous avons traversé un champ de bataille où pas un cadavre n’avait été bougé. […] L’horreur dans toute son ampleur. Sur tout cela, planait une odeur pestilentielle, qui nous prenait à la gorge et dont il nous a fallu un certain temps pour [se] défaire » (p. 52). C’est à cette occasion qu’avec d’autres soldats il croise une automobile. Un légionnaire « regarde à l’intérieur », reconnaît le général Mangin et « crie d’une voix très forte » à ses compagnons : « Connaissez-vous le boucher ? » Il (p. 53). Léon Bronchart participe ensuite à des combats au Chemin des Dames (notamment à Terny-Sorny, Juvigny, Margival, Laffaux) avant de retrouver son frère, qui est gazé : « Ce n’est peut-être pas désespéré, mais très-très grave. J’ai pensé à lui, à Maman » (p. 55). Il assure le commandement de l’infirmerie du bataillon (« Tous mes camarades ont été tués ou blessés ») lorsque est signé l’armistice. C’est après la fin des hostilités qu’un jeune lieutenant-médecin avec lequel il avait sympathisé est tué accidentellement lors d’une séance de pêche à la grenade : « Lorsque je me suis penché sur lui, il a juste remué les yeux. Moment le plus atroce que j’ai vécu de toute la guerre » (p. 59). Avant d’être démobilisé, il participe à l’occupation du Palatinat et en profite pour rendre visite à Rheinau au directeur de l’institution à laquelle était rattaché son kommando et des mauvais traitements duquel il avait été victime durant sa détention. L’ancien prisonnier lui rend alors « la monnaie du compte qu’il [lui] avait si largement ouvert » (p. 59).
A partir de 1918, le souvenir de sa Grande Guerre obsède Léon Bronchart, et les références explicites et implicites y sont courantes dans son récit de la Seconde Guerre mondiale. Il présente l’engagement au sein de la Résistance comme étant dans la logique d’une vie d’ancien combattant (sans qu’il faille y supposer une connotation religieuse, il parle de « même foi » à propos d’un de ses amis ancien de 1914-1918 et participant à l’action d’un mouvement de Résistance). Cela est d’ailleurs assez commun et si la « manifestation patriotique » à laquelle il participe le 11 novembre 1942 est organisée le jour anniversaire de l’armistice de 1918, beaucoup de démonstrations populaires de la Résistance ont, sous l’Occupation, lieu ce jour-là (ainsi que les 14 juillet et les 1er mai). Lorsqu’il passe en conseil de discipline à la suite d’un refus de conduire, le président des cheminots anciens combattants de Tours propose, en vain, de le défendre. Il parvient cependant à déstabiliser le conseil de discipline en situant son geste dans la continuité de son action pendant la Grande Guerre et il n’a qu’une sanction minime (p. 105-107). Mais, s’il cite des courriers qu’il a reçus et où il est question de « Boches » et de « Bochie », l’on ne trouve jamais sous sa plume le moindre propos germanophobe.
Christian Chevandier

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Alengrin, Joseph (1882-1946)

1. Le témoin
Né le 3 novembre 1882 à Murat-sur-Vèbre, dans les Monts de Lacaune (Tarn), où son père est notaire, il entre à son tour dans le métier et devient clerc de notaire à Béziers, la grande ville proche de ce coin de la montagne tarnaise. Lors de la mobilisation, il est marié et a une toute petite fille qu’il présente ainsi lors de sa permission de convalescence de décembre 1914 : « Quel bonheur de serrer dans mes bras cet enfant que j’avais laissée au mois d’août marchant à peine et qui, maintenant, a fait de sensibles progrès ! » Au début de la guerre, il est caporal au 7e BCA. Il est blessé au genou par un éclat d’obus le 25 septembre 1914 ; revenu sur le front, il est capturé le 14 janvier 1915, et passe dans plusieurs camps de prisonniers, particulièrement dans la partie polonaise de l’Allemagne où il participe aux travaux agricoles, forestiers et même industriels dans la sucrerie de Pakosch.
2. Le témoignage
Sa famille a conservé trois carnets, dont le dernier est inachevé. Plusieurs indices montrent que le témoignage a été rédigé après la guerre, remarque importante car, à ce moment-là, il n’aurait eu aucune raison de cacher une éventuelle haine des Allemands en les présentant sous un jour favorable. Sans doute avait-il des notes car les dates, et même les heures, sont parfois très précises (trop précises : on saura souvent le jour et l’heure, mais on aura du mal à retrouver le mois). Le texte est publié dans les Cahiers de Rieumontagné, n° 42, août 1999.
3. Analyse
Les premières pages évoquent la mobilisation : mesures à prendre pour l’exploitation des terres ; vœux et supplications à l’église ; fanfare et drapeau au passage en gare de Lacaune ; quatre journées de pagaille à la caserne à Draguignan. C’est dans les Vosges qu’a lieu la découverte progressive de la réalité du front : bruit du canon qui se rapproche ; contact avec des prisonniers ; rencontre de civils qui fuient leurs villages ; premiers obus ; présence et odeur des cadavres. Blessé, il est dirigé vers l’ouest, mais ne peut être soigné ni à Rouen, ni à Dieppe où les hôpitaux sont bondés. Débarqué à Eu, il note les deux remarques de tous les blessés : « Quel bien-être j’éprouve d’échanger le sol troué des tranchées qui nous servait de dortoir contre un lit moelleux » ; et, ayant rencontré un homme originaire de Castres, quelle joie « de parler du pays en passant quelques bons moments ». Ce souci se retrouve fréquemment, qu’il s’agisse du retour au front, fin décembre 1914, ou de la captivité en Allemagne : les « pays » échangent leurs impressions « sur les sujets qui [les] intéressaient le plus, principalement sur les dernières nouvelles reçues de chez [eux] » ; pour les travaux, ils forment une équipe de gars du Tarn et de l’Hérault.
Joseph Alengrin signale son angoisse au moment de sa capture, mais constate bien vite que les prisonniers français ne sont pas maltraités, et il note même : « Je passais devant l’endroit où mon escouade avait son dortoir et, avec l’autorisation d’un soldat allemand, je pus emporter quelques effets contenus dans une musette, ils me furent bien utiles plus tard. » Le premier camp où il est interné est celui de Langensalza où il décrit un véritable « marché aux puces » organisé par les prisonniers russes. Certes, il y a l’absence de liberté, les poux, le typhus, mais Joseph signale de nombreux traits de bonnes relations avec les Allemands : un orchestre composé de prisonniers sous la direction d’un chef de musique allemand ; une agréable soirée avant le travail en kommando ; les adieux au sous-officier qui commande leur escorte ; et encore : « Notre sentinelle qui a l’air plus ennuyée que nous de cette journée de marche, car ses vivres n’ont pas duré longtemps, nous fait entrer dans le Gasthof de Kornfeld et là nous cassons la croûte et buvons quelques bocks et une tasse de café à l’orge. Nous donnons quelques biscuits à notre gardien et, après nous être restaurés, nous reprenons notre chemin vers Rukheim. »
Les Français, en effet, reçoivent de nombreux envois de nourriture, jusqu’à « une avalanche de colis supplémentaires » pour Noël 1916. Ils posent des collets pour attraper des lièvres, et ramassent force champignons. Au camp, sont organisés des loisirs, théâtre, bibliothèque gratuite, sport, messe. Les prisonniers russes, sans ressources, font office de « domestiques ». Il va jusqu’à écrire : « Nous passâmes un hiver agréable dans la mesure du possible. » En kommando, les rapports avec la population sont amicaux ; il s’agit de Polonais dont la condition est considérée comme proche du servage : lorsque leurs maîtres arrivent à la messe en voiture, les paysans les accueillent en leur baisant les mains… La captivité est toujours un contact entre peuples et cultures.
Rémy Cazals

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Bith, Jacques (1884-1943)

Deuxième d’une famille qui comptera huit garçons, Jacques Bith est né à Maisons-Laffitte (Seine-et-Oise), le 19 juillet 1884. Son père est rentier. Son frère aîné Paul va devenir jésuite. Il passe son enfance à Paris et fréquente lui-même le collège jésuite, puis il apprend le russe à l’école des Langues orientales. Il part à Odessa en 1908 comme représentant de la joaillerie Chaumet. Il vient se marier à Toulouse avec la fille d’un avocat. Dès le premier mois de la guerre, son frère cadet Jean est tué devant Guise. Lui-même est mobilisé comme lieutenant au 211e RI et il sera nommé capitaine en mai 1915. Le régiment se trouve dans le secteur de Verdun, face au saillant de Saint-Mihiel d’abord, puis du côté du Mort Homme et de Cumières où il est anéanti lors des attaques allemandes de mars 1916. Le capitaine Bith est fait prisonnier le 6 mars ; le colonel le lendemain. Commence une longue période de captivité à Halle, Magdeburg, Ingolstadt, etc. Il y rencontre des personnalités comme Roland Garros et Mgr de Mayol de Luppé, futur « aumônier de la LVF, puis de la division SS française Charlemagne » (note des éditeurs du livre) ; il aurait également écouté des conférences du capitaine De Gaulle. Après la guerre, Jacques Bith se lance dans les affaires, tout en restant un officier de réserve zélé. Chef de bataillon depuis peu, il est mobilisé en 1939 dans l’encadrement des camps du Barcarès puis de Septfonds. Il meurt à Paris le 12 juillet 1943.
Le témoignage est présenté comme un « corpus de souvenirs épars, souvent lacunaire, qui s’est éclairci au gré des héritages et des inévitables injures du temps ». Il comprend de nombreuses photos de guerre et de captivité, et la transcription de ses carnets du 12 septembre 1914 au 27 avril 1915 et du 18 mars au 9 décembre 1916. Les lacunes sont en partie comblées par des extraits du JMO, des passages des mémoires du docteur Voivenel, et un « rapport du capitaine Bith du 211e d’infanterie sur ses différentes tentatives d’évasion », en vue d’obtenir la Légion d’Honneur : on compte jusqu’à 12 tentatives, mais la plupart ont échoué avant même le départ, sans être connues des Allemands.
Convivialités de guerre et de captivité
Le témoin nous avertit presque d’emblée (26 octobre 1914) : « Je n’ai plus guère de goût pour écrire mes notes de route ; il faut dire que les jours ou plutôt les semaines se suivent et se ressemblent et la seule chose que je pourrais enregistrer ce sont mes impressions, or il me semble que ce ne serait que du réchauffé de les noter sur ce carnet qui est destiné à ma chère petite femme alors que je les lui communique dans ma correspondance quotidienne. » En effet, le texte est peu développé. Il évoque cependant l’odeur pestilentielle du champ de bataille après la Marne et la pagaille qui règne au cours des premières semaines ; en mars 1915, les « victoires » en Champagne et aux Dardanelles, et le fait que l’Allemagne n’a plus de provisions que pour trois mois, tout cela laisse penser que la guerre sera vite terminée. Il a une forte tonalité patriotique et catholique. Jacques Bith évoque toutes ses « consolations religieuses » : messe, prière, confession, communion, action de grâce, adoration, neuvaine, sermon, retraite, chemin de Croix ; les fêtes de Noël 1914 et Pâques 1915 sont particulièrement marquées. Dans les tranchées, les conditions de vie sont dures, mais les officiers s’organisent : « la popote est de tout premier ordre » ; tournois de bridge et agréables rencontres se succèdent. Le docteur Voivenel est un excellent convive, mais les officiers cléricaux bien-pensants ne peuvent tolérer leurs collègues amateurs d’histoires cochonnes (« ignobles conversations », « immondices ») ; quant au colonel, c’est un égoïste « qui prend pour lui et sa suite les meilleures cabanes de la place ». Retrouvant, involontairement, les termes de la chanson de Lorette (puis de Craonne), notre officier remarque : « Pour les hommes par exemple la vie n’est pas rose. »
La différence de situation entre soldats et officiers se retrouve en captivité. Les officiers ne travaillent pas ; ils ont des ordonnances ; ils organisent des spectacles ; Bith donne des leçons de russe et apprend l’allemand ; il joue au tennis sur de véritables courts. Les fêtes, comme le 14 Juillet sont célébrées par des officiers français « en grande tenue ». On peut penser que, lorsqu’ils ont été capturés, ils n’avaient pas sur eux cette tenue : comment l’ont-ils reçue ? dans des colis venant de France ? Même s’il y a des heurts avec les autorités allemandes et des « représailles », même si des surnoms péjoratifs sont attribués aux Allemands (« Trouduc » par exemple), ce n’est quand même pas un régime de terreur, et, en captivité comme sur le front, certains officiers supérieurs français sont également critiqués.
RC
*Odessa, Verdun, Magdebourg… De l’avant-guerre à la captivité, souvenirs de Jacques Bith, officier au 211e RI (1902-1918), édition établie et commentée par [le chef de bataillon] Cyrille Becker [arrière-petit-fils de l’auteur] et Éric Labayle, Parçay-sur-Vienne, Anovi, 2007, 254 p., illustrations.

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Buffereau, Alrhic (1896-1985)

Alrhic Buffereau en mai 1915

1. Le témoin

Alrhic (ou Alric) Armel Onésime Buffereau est né le 17 novembre 1896 à Naveil (Loir-et-Cher) de Anatole et de Lucie Norguet, cultivateurs possédant également des vignes. Ayant un frère, Alcide, né trois ans après lui, il est issu d’une famille modeste, dans un milieu rural où « peu de gens lisaient les journaux locaux. Bien des ménages et jamais sortis du « pays » (page 9). Il sort de l’école à 14 ans avec le certificat d’études primaires mais dit de son avenir : « Sans ambition à la sortie de l’école, ma place est toute trouvée : je devais remplacer à la maison le domestique que mon père embauchait tous les ans de la Chandeleur à la Saint-Martin » (page 9). Le 15 décembre 1914, l’appel de la classe 16 le mène au conseil de révision qui le déclare bon pour le service. S’il rejoint le 15 avril 1915 le 46ème R.I. de Fontainebleau et fait son instruction de guerre à Estissac, dans l’Aube, il n’arrive au front qu’en novembre 1916, à Oulchy-le-Château dans l’Aisne. Là, il fait de nouvelles classes pour intégrer une compagnie de mitrailleuses, stage qui le tient éloigné des premières lignes encore quelques mois à l’issue desquels il entre dans la 3ème compagnie de mitrailleuses du 53ème R.I. de Perpignan, en ligne au Mont Têtu, en Champagne. En octobre, il gagne Dommiers, dans l‘Aisne jusqu’au début de 1917 où il monte dans le terrible secteur des Eparges. Il y connaît la guerre de tranchées dans un secteur bouleversé par les mines et sous le bombardement permanent des minenwerfer. A l’été 1917, il occupe à nouveau le secteur des Monts de Champagne et c’est à Verdun qu’il échoue au début de septembre, au tunnel de Tavannes, pour quelques jours. Il retourne en Champagne quand la situation alliée défaille sur la Somme. Il arrive en pleine bataille à Ailly-sur-Somme le 3 avril 1918. Constatant que « je n’ai que 21 ans et je suis le plus ancien de la compagnie » (page 60), il répond alors une demande de volontaires pour le poste de mitrailleur aérien. Contre toute attente, il part le 8 mai pour le 1er groupe d’aviation de Dijon commencer sa formation. Il change radicalement de condition, travaille correctement et est désigné « bombardier de jour » au camp de Châteaudun. Mais avant qu’il y parvienne, au cours d’une « épreuve de hauteur », l’avion, touché par un éclat d’obus au-dessus des lignes, atterrit en territoire ennemi. Buffereau est fait prisonnier avant même d’avoir été combattant aérien, le 28 septembre 1918. Il est interné au camp allemand de Bernau puis à celui de Lechfeld où il apprend la fin de la guerre le 25 novembre seulement. Le lendemain, les portes du camp sont ouvertes et il parvient à rentrer en France le lendemain de Noël 1918. Après guerre, de 1921 à 1967, il épouse Louise Toussaint et tient pendant 46 ans un café-restaurant dans sa commune de naissance, Naveil. C’est à sa retraite qu’Alrhic Buffereau décide de se remémorer sa terrible guerre et en rédige 200 pages de notes, adjointes de lettres, cartes postales, documents ou photos. Il décède à Naveil le 13 novembre 1985.

2. Le témoignage

Alrhic Buffereau, Carnets de guerre, 1914-1918, Vendôme, Libraidisque, 1983, 91 pages.

D’un indéniable intérêt, ces « carnets de guerre » en forme de souvenirs recomposés par leur auteur soixante années plus tard – si le présentateur parle de 1967, la dernière date notée est 1974 –, pêchent par leur minimalisme. Où sont les 200 pages de notes et de lettres évoquées par M. Ferrand, présentateur, tant il ne reste qu’une soixantaine de pages éditées sur cette masse. Comment s’est opérée la réduction ou l’épuration ? Dès lors, comment partager l’optimisme du préfacier sur la réalité du « mérite de l’auteur (…) d’avoir parfaitement réussi à coordonner les notes qu’Alrhic Buffereau portait sur des cahiers, lorsque les combats le permettaient, rendant ainsi plus sensibles la cohésion et l’unité du livre » (page 7). Il n’en reste hélas que trop peu pour conclure à un témoignage référentiel. En effet, si les différents épisodes de la guerre de Buffereau sont abondants quoique survolés, l’ensemble manque de précision et de délayage. Toutefois, on peut deviner en filigrane les évocations peu rencontrées par ailleurs de la misère sexuelle dont s’épanche épisodiquement l’auteur, exhaussant quelque peu l’intérêt de ces trop courtes notes. Mal introduit, l’ouvrage est ponctué de trop nombreuses fautes et erreurs toponymiques qui dénotent une absence de rigorisme de vérification (cf. la Loi Dalbiesse page 46 ou Cormontreuille page 28) et les noms de personnes sont caviardés.

3. Analyse

Ses premiers souvenirs concernent le climat de mobilisation : « Je me rappelle avoir passé la première nuit à garder un carrefour, à Naveil, un fusil de chasse à la main. Nous avions l’ordre d’arrêter tout le monde et de demander le mot de passe : « Cambronne », car soi-disant, le pays était infesté d’espions » (page 18). Suivent une vision intéressante de la classe 16 à l’arrière avant sa mobilisation : « Sachant que les femmes ont besoin de nous, nous jouons aux caïds. (…) Personne pour nous réprimander, nous en profitons. Les distractions étant toutes supprimées (bal, cinéma, fête foraine…), le dimanche, nous nous réunissons dans les caves, et buvons, buvons, pour oublier. » (page 20). Il fustige les pistonnés, amis d’un député influent, qui parviennent à se faire réformer et participe, le 12 janvier 1915, à une « chasse aux réformés » (page 23). Enfin arrivé au front, il assiste à la vision traumatique de l’exécution d’un jeune soldat : « C’est pénible à voir. (…) Lorsque nous revenons au campement, tous écoeurés, nous n’avons échangé aucune parole. Pauvre gars fusillé à vingt ans pour avoir eu peur. Ce spectacle reste gravé dans notre esprit pour toujours » (page 34). Tout aussi traumatique est l’impression dégagée par une permission, à l’été 1917 : « Les quelques civils du train nous fuient. (…) Dans les cafés, la clientèle se compose uniquement d’ouvriers réformés ou retirés de l’armée pour travailler dans les usines comme spécialistes ou des galonnés qui font l’instruction dans les centres mobilisateurs. Moi j’appelle ces messieurs des « embusqués ». En uniforme fantaisie, ils paradent et parlent de la guerre comme s’ils savaient ce qui se passe au front. (…) Je vais rendre visite à une cousine de Villiers. Pour me remonter le moral, elle me dit : « T’es donc encore pas mort ! » (…) Mes dix jours écoulés, il faut reprendre le chemin du retour. Ecœuré par toutes les réflexions entendues, fatigué par une journée entière passé dans le train, c’est le cœur gros que je retrouve mes camarades qui, comme moi, ont été déçus par les propos tenus par « l’arrière » (page 42). Il n’est pas non plus tendre avec les officiers ; en repos vers Vitry-le-François : « Les officiers se font voir, ils n’ont plus peur, même à l’exercice » (page 45). Il relate aussi sa misère sexuelle. Dans un café, il parvient « en cachette à embrasser la bonne » (page 46) ; « Il est vrai que le soldat trouve toutes les filles belles » (page 69). Y revenant ponctuellement, il constate que « les maisons publiques regorgent aussi de soldats, surtout de gradés en uniforme fantaisie qui dansent avec de belles filles maquillées, presque nues (…). Lorsque nous entrons là-dedans avec nos brodequins, bandes molletières, capotes et ceinture, personne ne fait attention à ces pauvres poilus. Nous nous contentons de regarder une demi-heure en sirotant un demi. C’est là tout le plaisir que nous avons. » (page 46). Il revient sur ces bordels car « un beau jour, [s]a section doit assurer un service de garde à la maison close » où « assis sur un banc, nous contemplons le défilé, un défilé incessant qui permet de regarder tous les régiments possibles et imaginables, même des tirailleurs sénégalais. Parfois il y a de la bagarre tant ils sont pressés (…) C’est l’abattage (cent clients par jour). (…) C’est pire qu’à l’usine : 9 heures-midi et 14 heures-20 heures, sans arrêt, ni buvette, ni musique. » (page 53). Buffereau rapporte aussi quelques rumeurs ; « J’ai entendu des choses incroyables qui se colportent : des Sénégalais avec des oreilles ennemies embrochées tout au long de leurs baïonnettes, des gendarmes pendus à des crocs de boucher à Verdun… » (page 54). Enfin, dans les souvenirs de sa captivité ressortent plus particulièrement une nourriture invariable, « pas de travail (…) rien à lire, aucun jeu. Nous restons avachis sur nos lits et parfois l’on s’amuse à « brûler des pets » ! (page 75).  L’ouvrage s’achève sur un rappel chiffré du bilan, d’une conclusion de Buffereau, d’une chanson, « La valse des réformés » et d’une lettre sur l’hécatombe de sa section.

Liste des communes citées (date – page) :

1914 : Naveil (Loir-et-Cher) (17-25).

1915 : Fontainebleau, Estissac (26-27).

1916 : Oulchy-le-Château, Grisolles (avril – 28-29), Cormontreuil, Oulchy-le-Château (juin – 29), Dampierre-le-Château, mont Têtu, Ville-sur-Tourbe, bois d’Auzi (26 juin – 1er octobre – 30-34), Mareuil-en-Dole, Dommiers (octobre – décembre – 35-36).

1917 : Nançois-Tranville, colline des Hures, Rupt-en-Woëvre, les Eparges, Point C (janvier – juillet – 37-42), Mont Haut (12-27 juillet – 43-45), repos à Saint-Amand-sur-Fion (28 juillet – 8 septembre – 45-46), Verdun, caserne Marceau, ravin de Hassoule, ravin des Rousses, tunnel de Tavannes (9-20 septembre – 47-51), Epernay, Flavigny, Avize (repos) (22 septembre – 19 novembre – 51-52), Prosne, ferme de Constantine, Mourmelon (20 novembre 1917 – 20 mars 1918 – 53-55).

1918 : Bois de la Pyramide, Sept-Saulx (20-27 mars – 54), Ailly-sur-Noye, Mailly-Raineval, Amiens, Estrée-Saint-Denis (3-9 avril – 55-58), Champagne, Sept-Saulx, les Marquises, Mont Cornillet, Mont Blon, Mont Haut, Mont Perthois, Mont Sans-Nom, la Cage à Poule (mai – 59-60), école d’aviation de Cazeau, La Teste, Arcachon, Le Crotoy (mai – septembre – 61-65), Allemagne, camp de Bernau, camp de Lechfeld, retour en France (septembre 1918 – février 1919 – 65-82).

Yann Prouillet, CRID14-18, septembre 2011

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Préauchat, Elie (1876-1935)

1. Le témoin

Élie Préauchat est né le 10 mai 1876 à Saint-Launeuc (Côtes d’Armor) au lieu-dit La Bruyère, dans une ferme du château, disparue aujourd’hui. Il est le cadet d’une fratrie de cinq enfants. Très tôt, il travaille à la petite exploitation familiale mais fréquente aussi un peu l’école communale. Il épouse en 1909 Léonie Herpe, sa cousine germaine ; ils auront trois enfants.

Élie Préauchat fut mobilisé dès le 4 août 1914, comme soldat de 2ème classe à la 9ème compagnie du 74ème Régiment d’Infanterie Territoriale de Saint-Brieuc. Cette unité commença d’abord par surveiller les côtes de Normandie avant d’être appelée, dès octobre 1914, à renforcer le dispositif de défense du front dans le secteur d’Ypres. Après un hiver très éprouvant pour ces « vieux » soldats que les énormes pertes éprouvées par l’armée française de l’avant pendant les premières semaines de guerre condamnaient à tenir les tranchées, ce fut la terrible attaque allemande aux gaz du 22 avril 1915. Élie Préauchat y est fait prisonnier. Il subit d’abord les dures conditions de vie du grand camp de Meschede où il retrouve son frère cadet Jean-Baptiste. Tous deux étaient si amaigris, si affaiblis, si mal rasés qu’ils ne s’étaient pas reconnus au premier abord. Il apprend alors la mort accidentelle de son fils Pierre, âgé de 2 ans ½, décédé accidentellement, ébouillanté par de l’eau chauffant dans la cheminée alors que sa mère aidait les voisins à planter des choux. Le 21 juin 1915, il est détaché pour travailler dans une ferme à Lochtrop, non loin de Meschede. Il n’y subit pas de sévices, bien au contraire, mais connut, avec la population allemande, les privations. Après sa libération et jusqu’à sa mort, il resta en contact avec ses anciens « gardiens », des fermiers allemands qui lui avaient prédit une revanche pressentie par l’arrivée au pouvoir du Chancelier Hitler en 1933. Il n’eut pas le temps de connaître la suite.

De retour chez lui à Saint Launeuc, en mars 1919, il reconnut au milieu d’un groupe d’enfants sa fille Marie, âgée de 7 ans qu’il n’avait pas vue depuis 4 ans. Il rapporte ce journal de guerre écrit en Allemagne au cours de sa captivité, ainsi que ses carnets de captivité.

Il reprit son travail de cultivateur jusque sa mort, le 14 septembre 1935 des suites de problèmes pulmonaires, séquelles de l’attaque du 22 avril 1915. Il repose au cimetière de Saint-Launeuc.

2. Le témoignage

Carnets de guerre et de captivité d’Élie Préauchat, Janvier 2006, Bretagne 14-18, 76 pages (format 21×29)

Durant la Grande Guerre, Élie Préauchat a toujours pris des notes sur des carnets. À la mi novembre 1914, à l’occasion d’une violente attaque allemande, il écrit : « Les hommes disent qu’ils vont être prisonniers, ils sont presque cernés. La plupart se débarrassent de lettres et écrits compromettants. J’enterre mon calepin où j’inscrivais mes mémoires et mes lettres où il était question des Allemands. » (p. 22) C’est à cette occasion que le premier carnet de notes d’Élie Préauchat a disparu.

Le 22 avril 1915, après une vaine résistance des hommes du 74ème R.I.T. en ligne, Élie Préauchat essaie de se sauver vers l’arrière, abandonnant son sac et vraisemblablement son deuxième carnet de notes. À Meschede, en mai 1915, il nous dit n’avoir pour tout bien que sa gamelle (p. 40).

Dès son arrivée au camp de Meschede, il relate les événements de sa vie quotidienne et note ses impressions sur un troisième carnet constitué d’un petit calepin allemand couvert de Moleskine, contenant les calendriers 1915 et 1916 ainsi que des renseignements postaux.

Le dimanche 3 octobre 1915, il nous dit : « J’écris mes Mémoires de la guerre. Je ne peux me rappeler tout. » Il vient d’ouvrir un quatrième livret de notes sur lequel il a reconstitué ses « Souvenirs des principaux faits de guerre pendant son séjour au front ». Tous les dimanches, il rédige son texte de mémoire et certainement avec l’aide de compagnons du 74ème R.I.T., prisonniers comme lui à Lochtrop. Une fois ce texte terminé, il le retranscrit consciencieusement sur le Tagebuch qu’il vient d’acheter, cahier d’écolier allemand contenant également un emploi du temps d’élève et les cartes des colonies allemandes : le Cameroun, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Sud.

Sur ce cahier d’écolier allemand est transcrit le journal de guerre (août 1914-22 avril 1915) qui constitue la première partie du document publié.

La deuxième partie (avril 1915-août 1916) est un véritable carnet rempli de ses notes écrites au jour le jour, tout d’abord au camp de Meschede puis dans une ferme de Lochtrop. Ce texte s’arrête le 27 août 1916, à la fin du cahier. Très organisé, Élie Préauchat notait méthodiquement sur ce petit document la date des lettres écrites ainsi que l’expéditeur et la date de réception des lettres et des colis. On peut penser qu’il a continué à prendre des notes sur d’autres carnets ou cahiers mais que ceux-ci n’ont pas été conservés ou n’ont pas encore été découverts dans les archives familiales (le Tagebuch a d’abord été retrouvé par un arrière petit-fils à qui, plusieurs mois plus tard, une tante remettait le 3ème carnet oublié dans un vieux tiroir).

3. Analyse

Les témoignages de simples soldats ne sont pas très fréquents et celui d’Elie Préauchat est de qualité. Ce petit paysan de la partie « gallo » de la Bretagne, est de la province non bretonnant, n’a été que quelques mois à l’école communale mais il y a acquis le plaisir et le désir d’écrire et une belle et bonne culture. L’écriture est de qualité, le style est travaillé, l’orthographe est presque toujours correcte. Il veut témoigner et le fait de façon exemplaire : « Si la mort venait à me frapper pendant ma captivité, je prie celui de mes camarades ou autres de faire parvenir ce petit récit à ma famille qui serait reconnaissante à celui qui le lui ferait parvenir. » (p. 34)

Dans ce qui est son journal de guerre (1ère partie), il relate de façon précise ce que furent les conditions de vie et de combat de ces territoriaux qui n’auraient jamais dû devenir des combattants de première ligne et qui furent traités, peut-être plus que leurs camarades plus jeunes, de façon indigne. Il écrit ne point se permettre de critiques car il est « trop patriote pour blâmer (son) pays »mais ce qu’il confie pages 32 et 33 est sans appel.

Dans son carnet de captivité (2ème partie), Élie Préauchat décrit d’abord la vie étriquée et bornée du prisonnier d’un camp, le bonheur des retrouvailles avec son frère, les privations, le profond ennui, les attentes des colis et des lettres. La mort accidentelle et horrible de son jeune fils Pierre l’affecte tout particulièrement mais ce chrétien convaincu s’y résigne. Il conserve un esprit patriote et est à l’affût des nouvelles, encourageantes ou décevantes. Il s’élève contre ce soldat de son pays, compagnon de captivité qui est volontaire pour travailler et ainsi gagner de l’argent (p. 40). Tout change lorsqu’il est envoyé lui-même d’office dans une ferme. Il se trouve alors mêlé à la population allemande et est en régime de semi liberté. Au milieu de ces « ennemis » civils, point de haine et point d’exactions. La nourriture devient bien meilleure et il grossit. Le travail est rude mais sans contrainte excessive. Un climat de confiance règne entre le groupe de prisonniers et les patrons (dont le fils part à la guerre). Cette rédaction peut sembler très répétitive, mais elle est fidèle à ce qu’était la succession lancinante des jours et des travaux, est le reflet des « jours monotones » des captifs. Il souffre surtout de l’éloignement des siens ; les Allemands qu’il côtoie chaque jour subissent aussi la guerre, tout en espérant la gagner, comme les prisonniers français…. Lorsque la nourriture devient moins abondante, ce dont il se plaint à plusieurs reprises, c’est parce que les privations atteignent la population allemande (p. 71).

Témoignage rare, car rédigé vraiment sur place, quotidiennement. Témoignage sans concession mais sans outrance. Témoignage d’un honnête homme attaché à son pays et à sa famille, désirant la victoire de sa Patrie, mais comprenant aussi les douleurs et malheurs de « ceux d’en face » et déplorant « que la folie humaine a fait commettre beaucoup de crimes » (p. 55).

René Richard, août 2011

 

 

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