Cotte, Eugène (1889-1976)

1 – Le témoin
Eugène Cotte est né le 25 mars 1889 dans une famille de petits cultivateurs pauvres habitant la commune de Pannes (Loiret). Il est le deuxième de quatre enfants.
Après avoir obtenu le certificat d’études primaires, Eugène quitte l’école et travaille dans la ferme de ses parents. La lecture des journaux républicains et anticléricaux de son père éveille son sens critique. En 1905, il part travailler comme domestique dans une ferme voisine. Sa sœur aînée, placée dans une ferme depuis l’âge de ses treize ans, devient « fille-mère ». La honte s’abat sur la famille, et Eugène ressent l’hypocrisie des convenances sociales. Dans un village voisin, il se lie d’amitié avec trois anarchistes issus comme lui du monde rural. Il travaille dans différentes fermes de l’Yonne et lit les publications anarchistes.
En 1910, refusant d’accomplir le service militaire, il émigre en Suisse et travaille dans le canton de Vaud en étant terrassier, puis charretier.
Rentré en France en décembre 1912, il se fait arrêter deux mois plus tard à Lyon, où il est condamné à trois mois de prison pour insoumission. À sa libération, il est conduit au 17e régiment de ligne à Gap (régiment de Béziers jusqu’aux événements de 1907 ; célébré alors par la fameuse chanson de Montéhus) afin d’y effectuer le service militaire. Décidé à se faire réformer, il essaie l’incontinence, sans succès, puis cesse discrètement de s’alimenter ; maigrissant jusqu’à peser moins de cinquante kilos, il est réformé en octobre 1913.
En décembre 1914, les réformés sont convoqués. Déclaré apte, Eugène Cotte est affecté au 23e RIC (régiment d’infanterie coloniale) et effectue quatre mois d’instruction militaire à Paris. En juin 1915, il est volontaire pour être muletier aux Dardanelles. Il arrive à Moudros (île de Lemnos) en juillet, devient mitrailleur au 58e RIC et débarque à Sedd-ul-Bahr (presqu’île de Gallipoli), où il reste de septembre à décembre. De janvier à avril 1916, le 58e RIC est à Mytilène (île de Lesbos), puis rentre en France.
En juin 1916, le 58e RIC est dirigé dans la Somme pour participer à l’offensive de juillet. Blessé le 1er juillet, Eugène Cotte est hospitalisé à Caen et autres lieux du Calvados. (À cette date, l’anarchiste Louis Lecoin (1888-1971) est emprisonné à Caen, mais les deux hommes ne se connaissent pas).
En octobre 1916, Eugène Cotte rejoint le dépôt des isolés coloniaux de Marseille, puis le 53e bataillon de tirailleurs sénégalais à El Kantara en Algérie, où il reste jusqu’en février 1918. À son retour en France, il est nommé caporal-fourrier, puis envoyé au front où il est intoxiqué par les gaz. En septembre 1918, il regagne le dépôt de Marseille et reçoit, en octobre, la croix de guerre avec étoile de bronze.
Après la guerre, il revient à Pannes chez sa sœur et son beau-frère. Il travaille comme cantonnier, se marie en 1921, est nommé cantonnier chef à Gien (Loiret). En 1943, il est emprisonné pour avoir hébergé un juif allemand. En 1945, il adhère au Parti communiste, devient conseiller municipal de 1959 à 1965, est membre de la CGT, mais reste en contact avec les mouvements anarchistes.

2 – Le témoignage
C’est pendant son hospitalisation dans le Calvados en été 1916, qu’Eugène Cotte écrit ses mémoires. La majeure partie du texte concerne son enfance et sa vie adulte d’avant-guerre. Son témoignage de soldat va de février 1915 à septembre 1916 et occupe les cinquante dernières pages. Plus tard, durant son séjour en Algérie de janvier 1917 à mars 1918, il continuera d’écrire et remplira un cahier, mais celui-ci n’a pas été édité. Le manuscrit des mémoires d’Eugène Cotte a été transmis par sa fille à un ami de la famille, Philippe Worms, qui a rédigé l’Avant-propos et se souvient d’Eugène à la fin de sa vie.

3 – Analyse
Il s’agit d’un document de grand intérêt en raison de la personnalité d’Eugène Cotte, un anarchiste issu du monde rural, instruit et lucide, animé de fermes convictions et d’une grande force de caractère. Habitué à ne pouvoir partager ses idées qu’avec très peu d’amis, il se livre d’autant plus dans ses mémoires en y insérant de nombreuses réflexions personnelles. Il ajoute également des remarques descriptives sur les divers lieux où il a séjourné.

Eugène Cotte explique pourquoi les anarchistes n’ont pas dit au « peuple imbécile et veule » : « Abrutis de tous les pays, massacrez-vous ! » et pourquoi la plupart des anarchistes et lui-même ont accepté de défendre « la patrie des riches » : il fallait repousser le militarisme allemand, ne pas abandonner le peuple afin de garder sa confiance, et éviter le déshonneur d’apparaître comme des lâches qui fuient les dangers de la guerre (p. 181-185).
Evoquant les jours précédant la mobilisation générale, il rappelle le souvenir de Jaurès « tant regretté aujourd’hui » (p. 49) et dit : « Le 31 juillet au soir, Jaurès, le grand orateur socialiste, ce tribun droit et consciencieux auquel les gouvernements avaient souvent à rendre compte de leurs actes, était assassiné par un individu des milieux chauvins et nationalistes qu’on fit passer pour fou afin de ne pas susciter la colère du peuple en ces heures si critiques » (p. 185).
Il dénonce le parti clérical : « Les organisations cléricales distribuaient des médailles, des grigris porte-bonheur en même temps que des brochures religieuses à ceux qui partaient sur le front. J’eus bien voulu voir quelqu’un distribuer des brochures anarchistes, au nom de cette liberté de conscience dont savent si bien se servir les nationalistes et les cléricaux ! » (p. 190).

Dans les tranchées de Sedd-ul-Bahr, il dénonce les ordres insensés concernant les parapets : « Qui donc peut rester courageux et ne pas être dégoûté de la guerre quand il s’aperçoit qu’on fait si peu de cas de la vie humaine ? Combien de vies ont-elles été ainsi sacrifiées stupidement dans cette guerre, sans aucun résultat, par suite de l’ignorance, de l’incurie, de l’incapacité ou du caprice des chefs ? » (p. 202).
À Mytilène, il dénonce les « stupidités militaires » : « Le colonel ne s’était-il pas mis dans la tête de nous apprendre le pas décomposé ? Il espérait sûrement nous faire défiler, plus tard, au pas de l’oie, dans les rues de Berlin ! » (p. 207).
Cependant, il éprouve de l’estime pour son sergent : « Avec des chefs qu’on estime et en qui l’on a confiance on se sent du courage pour passer partout. On les suivrait à la mort avec plaisir, sans même aucun patriotisme, rien que par camaraderie pour eux » (p. 216).

En septembre 1916, alors que la guerre n’est pas terminée, il conclut son récit par une vigoureuse condamnation de la société capitaliste et de la guerre, exprimée sur dix pages.
« Oh ! il n’est plus patriote, allez, le soldat qui a souffert un an ou deux sur le front. Beaucoup ne pouvaient admettre avant la guerre que quelqu’un cherche à se soustraire aux obligations militaires en désertant à l’étranger. Aujourd’hui, presque tous disent : « Ah ! si j’avais su que la guerre éclaterait et durerait si longtemps, je ne serais pas ici. » » (p. 224).
« Croirez-vous enfin les anarchistes lorsqu’ils vous disent que le seul moyen de vivre librement et paisiblement est d’abord de rendre les richesses du pays au pays lui-même et non à quelques profiteurs qui vivent grassement sur la misère des autres, et de vous organiser sans jamais prendre de chefs qui vous tromperont toujours, ni abdiquer la plus infime parcelle de votre volonté, ni de votre liberté, entre les mains de représentants et de gouvernants ? » (p. 229).
« Après comme avant la guerre, le dernier mot de la véritable civilisation sera toujours : si tu veux la paix, prépare la paix ! Et après la guerre, nous continuerons d’en montrer l’horreur et nous nous efforcerons plus que jamais d’en faire connaître au peuple les véritables causes afin qu’il puisse l’éviter. […] Après comme avant, nous continuerons de dire qu’il fait noir dans les ténèbres, que le régime capitaliste est inique, que le salariat est une forme de l’esclavage, que le militarisme engendre la guerre et dégrade l’individu, que la guerre est criminelle, que l’autorité est odieuse, que l’orgueil est imposteur, que la bassesse est vile ! » (p. 231-232).
Isabelle Jeger, décembre 2016

Eugène Cotte, Je n’irai pas ! Mémoires d’un insoumis, Avant-propos de Philippe Worms, Préface et appareil critique de Guillaume Davranche, Editions La ville brûle, 2016, 239 pages.

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Hervouet, Auguste (1884-1952)

1. le témoin
Auguste Hervouet est un cultivateur vendéen de la classe 1904. Mobilisé au dépôt de la Rochelle, il intègre ensuite le 323e Régiment d’infanterie. Il séjourne devant Nancy, au saillant de Saint-Mihiel, puis reste en Lorraine en 1915. A Verdun de février à septembre 1916, puis en Lorraine, au Chemin des Dames (juillet 1917), il revient à Verdun en 1918. Il fait la guerre de mouvement (Marne-Aisne 1918) et est légèrement gazé en août; convalescent, il réintègre son unité en octobre 1918 en Alsace. Nommé sergent en mai 1916, il est promu adjudant le 11 novembre 1918. Il sert au 323e de septembre 1914 à juin 1916 (unité dissoute) et puis au 206e RI de 1916 à la fin de la guerre.
2. le témoignage
Ses petits-enfants ont créé l’A.D.E.P.A.H. (association des descendants du poilu Auguste Hervouet) et ont publié en 2010 Harcelés par une pluie de fer et de feu… (181 pages, isbn 978-2-7466-2157-2). Il s’agit de la retranscription fidèle du récit écrit en 1919. Les derniers mots des cahiers donnent le contexte de rédaction : « Je revenais de permission le 5 février (1919) retrouvant les camarades où je les avais laissés. A ce moment, l’idée me vint d’écrire ces présentes mémoires (…) Je m’empresse de dire, j’ai oublié beaucoup de passages intéressants et j’ai surtout abrégé les détails, craignant que je n’aurais pas le temps de terminer mon long récit, ce que j’arrivais cependant à faire 2 jours avant mon départ pour la Roche-sur-Yon (démobilisation). » Il s’appuie pour la rédaction sur des notes prises pendant tout le conflit. Le titre primitif était « Mémoires d’un poilu », mais la famille a préféré renommer le récit par un extrait du texte « si tôt que nous apercevions l’Est s’embraser de lueurs, il ne fallait pas hésiter à se jeter à plat ventre. La mitraille arrivait aussitôt avec des miaulements endiablés, des sifflements lugubres. (…) Au retour, nous fûmes harcelés par cette pluie de fer et de feu… » p. 75. ».
3. analyse
La totalité du témoignage a été rédigée en trois semaines en février 1919, ce qui lui donne son intérêt documentaire; les souvenirs sont encore frais et le récit est d’un bloc, c’est « une carrière de poilu » synthétisée par une écriture efficace. Il y a parfois un certain flou : « Je ne me souviens plus combien de jours nous restâmes à Amance » (septembre 1914, p. 21) et les faits sont consignés par quelqu’un qui connaît la totalité du conflit « Je me souviens que le commandant nous poussant une harangue, un jour (octobre 1914), nous dit au cours de son discours: « La guerre n’est pas finie Messieurs! Elle n’est que commencée!! » ceci nous faisait murmurer tout bas: « vieux fou va! » Pourtant il avait bien raison, mais qui aurait cru à ce moment-là que 4 ans plus tard nous y serions encore! Heureusement nous n’en savions rien. » p. 22. Mais se tenant à une trame chronologique, le récit évite le déterminisme et c’est paradoxalement ce côté ramassé qui donne son caractère vivant et son intérêt aux carnets. Il n’y a pas dans le texte de mention de politique, de religion ou de jugement sur les Allemands (excepté du type « j’avais appris à me méfier de ces oiseaux-là »). Peu de choses sur la vie privée, mais la camaraderie est présente, citée en général pour déplorer la perte de compagnons charentais des débuts.
A. Hervouet fait toute la guerre au front, avec un départ en septembre 1914, sept permissions et deux mois d’évacuation en 1918. Le récit évoque un certain nombre de secteurs calmes, en Lorraine par exemple sur la Seille (avril 1915 jusqu’à février 1916). « Parfois nous tirions sur eux, mais comme toujours il y avait la riposte, il était plus prudent de rester tranquille » p.40; pour les patrouilles de nuit, il faut prendre une barque pour traverser la rivière et emporter une échelle pour passer des ruisseaux. Le combattant a une conscience précise de son sort (1915): « octobre vint et se passa sans apporter beaucoup de changements, toujours des avant-postes, repos ou réserve avec des patrouilles souvent très dangereuses et très désagréables. Il ne fallait encore pas trop nous plaindre, combien nous étions plus heureux que les pauvres camarades occupant des secteurs où les attaques se succédaient. Nous le voyions chaque jour sur les journaux, et avions plutôt bien de la veine d’occuper un secteur aussi calme. » p. 45
Il y a aussi des secteurs dont l’animation reste inquiétante, comme au Chemin des Dames en juillet 1917: c’est une suite éprouvante de petites actions allemandes de rectification « J’avais perdu beaucoup de camarades pendant ce séjour au chemin des Dames et j’ai conservé de Cerny un pénible souvenir. » p. 128. Un secteur de Verdun peut être étonnamment calme (Bezonveaux) dans la neige en janvier 1918 « mon collègue me dit de ne pas me trouver surpris le lendemain matin, de voir les boches sur le terrain et nous regarder, sans même essayer de se dissimuler le moins du monde. Ils nous causeraient même en bon français, mais la consigne était de ne pas leur tenir conversation.(…) Puis l’un d’eux nous cria en bon français « Bonjour Messieurs! », ce bonjour resta sans réponse bien qu’il ait enlevé sa petite calotte ronde à bords rouges, comme ils en avaient tous. Comme il nous voyait nous baisser pour entrer dans notre triste abri, il ajouta « pas se terrer! guerre finich! »…. Un de mes poilus lui cria « Ta gueule! » en lui montrant son fusil et ce fut tout… nous nous contentâmes ensuite de nous regarder, en chiens de faïence, sans rien lui dire. » p.138 . Au contraire, une attaque locale allemande, à l’échelon restreint de la compagnie (Avocourt – Verdun en mai 1918) peut-être extrêmement meurtrière (bombardement brutal, 88 mm et torpilles) « les boches avaient déguerpi. J’allai voir l’autre demi-section, je trouvai le lieutenant à mi- chemin, les larmes aux yeux, me disant qu’il avait cinq tués à sa demi-section (…) avec les trois de chez moi, ça faisait huit tués à la section et cinq très grièvement blessés. Dès le lendemain les cinq succombaient, ce qui fit 13 morts dans la section de 29 hommes et gradés que nous étions » p. 149.
Verdun
A. Hervouet passe par plusieurs secteurs de Verdun (Avocourt, Damloup, Eix, Moulainville, Tavanne, Fleury) ; il évoque le bombardement constant qui frappe en ligne, en corvée ou à la relève. On voit surtout un combat d’artillerie, il y a peu de description de combats d’infanterie ; par exemple, soumis à un bombardement constant de quatre jours devant Damloup en avril 1916, il se terre : « dans ce trou je crois j’ai passé les heures les plus angoissantes de ma vie. » p. 66. L’alcool est important à Verdun « Ce qui ne manquait heureusement pas, c’était la gnôle. Jamais de ma vie, je n’avais autant bu de ce poison, il nous brûlait les intestins, mais ça nous réchauffait un peu et nous remontait le moral quelques instants. S’il baissait trop, nous en buvions un autre coup… » p. 103. Verdun représente l’engagement le plus intensif et le plus durable pour l’auteur qui y devient sergent : « Nous étions au 23 septembre et dans le secteur de Verdun depuis le 28 février, cela faisait donc près de sept mois que la division était dans le secteur. Sûrement, notre 68e DI tenait, à ce moment-là, le record de longue durée dans ce secteur de Verdun où tant de divisions avaient fondu comme beurre au soleil. Mais c’était bien grâce à nos fréquents renforts que nous avons pu tenir aussi longtemps, car bien peu des hommes ont fait les sept mois sans aucun mal. J’eus la chance (si toutefois c’en était encore une) d’être de ce nombre. » p. 107.
La bonne blessure
La bonne blessure est souhaitée par Hervouet, mais est-elle toujours bonne ? (avril 1915) « Mon excellent ami Pierre Pavageau fut atteint d’une balle arrivée par un créneau, elle lui traversa la main. (…) j’enviai son sort, car tous s’entendaient dire : c’était la bonne blessure et il avait bien de la chance! Pourtant j’appris plus tard, il était bel et bien estropié pour toujours. » p. 38. La perspective reste attirante en 1916, alors qu’il est sergent: « Mon ami Grolleau, arrivant de permission le matin, fut blessé, dès la nuit suivante. Sa blessure ne fut pas très grave, assez pour être évacué et s’arracher en vitesse, une grande faveur (que je n’ai pu obtenir) p. 95. Hospitalisé en août 1918, il est amer : « je commençais à goûter au bonheur éprouvé quand on est bien soigné et que l’on ne souffre pas beaucoup. Je me disais souvent: ceux qui avaient été évacués, à plusieurs reprises pendant la guerre, sans avoir eu de graves blessures, avaient eu bien plus de chance que moi, toujours resté à souffrir dans les tranchées! » p. 172
Comment annoncer le décès d’un camarade ? (septembre 1916)
« Ce fut pour moi un coup bien pénible, le pauvre Girard était le seul à la compagnie que je connus avant la guerre. (…) mon devoir était de prévenir sa famille. Ce serait un rude coup pour sa pauvre mère. Il ne fallait pas lui dire, de suite, toute l’étendue de sa perte ceci aurait pu être pour elle un coup mortel. Elle avait déjà eu à déplorer la perte d’un autre fils, mort à la guerre! Avec tous les ménagements possibles, je lui faisais savoir, dès le soir, par une lettre que son fils, mon excellent ami Ferdinand, avait été blessé. Je ne connaissais pas encore la gravité de la blessure, je lui ferais savoir dès que je saurais moi-même. Le surlendemain, je faisais savoir à sa famille ce qui s’était passé, ça me peinait beaucoup… » p.104
Le récit reproduit aussi quelques éléments anecdotiques ; la découverte d’un trésor est assez pittoresque et finalement rare dans un contexte où travaillaient des millions de taupes humaines : (novembre 1915 sur la Seille, devant Nancy) « c’est en creusant un de ces derniers (abris), destiné à faire blockhaus qu’un homme de mon escouade découvrit à 0 m 70 du niveau du sol, un trésor contenant une valeur en pièces d’or et d’argent assez importante. Ces pièces qui dataient du 12ème et du 13ème siècle étaient à l’effigie des ducs de Lorraine et des rois de France. J’en eu trois pour ma part, je me promis de les conserver. Le trouveur eut 700 francs et les 7 ou 8 autres qui l’accompagnaient une somme égale à partager entre eux. Le reste appartenant à l’Etat. » p. 46. L’auteur évoque aussi l’arrivée de soldats d’outre-mer: « A cette époque -là, il nous arriva en renfort des nègres, des Martiniquais. Ils n’étaient pas trop mauvais gars, mais fainéants comme des couleuvres, et surtout avaient une peur terrible des « obis » comme ils disaient, au lieu des obus, jamais il ne leur a été possible de prononcer le « u »! Nous en avions 7 à la section. Ils étaient mélangés avec les anciens de la compagnie, cependant ils parlaient tous français. » p. 94. Le sergent, gazé, est évacué avec une cécité temporaire en août 1918 (combats de l’Aisne à Oulchy le Château) : « les 3/4 de ceux prenant le train étaient aveugles, et il fallait les conduire! J’étais du nombre. Nous nous tenions par nos vestes. Un guide nous conduisait ainsi par 7 ou 8…une fois dans le train on n’entendait que des gémissements de toutes parts. Ce fut un triste voyage. » p. 171.
Au total une vision intéressante en 1919 de l’expérience combattante, avec l’impression d’une guerre loyalement faite (il finit adjudant) mais toujours d’une guerre subie, menée sans enthousiasme : ce même témoignage rédigé dans les années 30 ou 50 aurait-il eu la même tonalité ?
Vincent Suard, juin 2016

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Herbert, Alan Patrick (1890-1971)

1) Le témoin

Né le 24 septembre 1890, d’un père irlandais catholique et d’une mère anglaise protestante, Alan Herbert grandit à Leatherhead et perd sa mère quand il a huit ans. Admiratif de l’œuvre de Robert Nichols, il s’essaie à l’écriture poétique et publie ses premiers vers en 1910 dans la revue Punch. La même année, il entre à Oxford pour y poursuivre des études de lettres classiques puis de droit.

Le 5 septembre 1914, Alan Herbert s’engage dans la Royal Naval Volunteer Reserve en qualité de marin de seconde classe. Un mois plus tard, il apprend que son frère cadet, Owen, est porté disparu au cours de la retraite de Mons. Il épouse Gwen Quilter en janvier 1915 et suit la formation pour devenir officier. Le 10 mars, il est promu sous-lieutenant et part deux mois plus tard pour les Dardanelles. Après avoir pris part à la 3e bataille de Krithia, particulièrement meurtrière, Herbert est hospitalisé pour entérite puis affecté aux services secrets de la marine à Whitehall. Au cours de l’été 1916, il est jugé apte à réintégrer le front et rejoint son bataillon à Abbeville. Après avoir été affecté au secteur de Souchez, en juillet, le bataillon retrouve la Somme et subit des pertes sévères au cours de la bataille de l’Ancre. Herbert est un des deux seuls officiers à s’en sortir indemne. Le poème qu’il écrit pour rendre compte de ces combats laisse poindre une colère à peine contenue. De retour au front, à Pozières, en février 1917, Herbert obtient le grade d’adjudant. Blessé par un éclat d’obus à Gravelle, en avril, il est rapatrié en Grande-Bretagne. Sa blessure à la fesse gauche est de celles qu’espèrent tous les combattants : suffisamment sérieuse pour justifier un traitement long mais sans séquelle permanente. Au cours de sa convalescence, il commence la rédaction de The Secret Battle et continue à publier régulièrement des poèmes dans Punch. Le recueil édité en 1918, The Bomber Gypsy, est dédié à son épouse et à toutes les épouses qui ont attendu dans l’anxiété le retour de leur mari. Un des thèmes récurrents du recueil est la force du lien qui unit ceux qui ont combattu côte à côte. Herbert évoque à ce sujet la camaraderie qui se rit de la peur.

Tout au long de son parcours de combattant, Herbert a écrit des poèmes, dont certains ont été publiés dans Punch, ce qui lui a valu une certaine renommée auprès des hommes dont il avait la charge. Il acquiert aussi une réputation de farceur et se permet régulièrement des entorses à la discipline. Il faut dire que la Royal Naval Division a un statut particulier qui favorise les comportements non-conformistes. Créée le 3 septembre 1914, cette division est composée d’hommes au fort tempérament, dont Rupert Brooke et John Asquith, le fils du Premier ministre. En juillet 1916, l’unité est incorporée à l’armée de terre. Quand le général Shute essaie d’imposer à la division la discipline qui prévaut dans l’armée de terre, souhaitant notamment interdire le port de la barbe, les officiers de la division, dont Herbert, ne s’en laissent pas conter et s’y opposent. Dans ses poèmes, Herbert s’amuse des épisodes de ce genre, mais il sait aussi être amer et évoquer avec sensibilité des conséquences des combats.

En octobre 1918, il embarque pour l’Égypte. Les deux derniers mois de la guerre seront particulièrement mouvementés pour son unité. Un des navires du convoi est coulé par les sous-marins allemands. Les tempêtes font rage en cette saison au large des côtes méditerranéennes. A cela s’ajoute l’épidémie de grippe espagnole qui sévit au sein de l’équipage. Malgré ces aléas, il débarque sain et sauf à Port Saïd pour apprendre quelques jours plus tard que l’armistice a été signé.

La production littéraire de Herbert a été abondante et diversifiée, avec toujours un talent aiguisé pour la satire. Après la publication de The Secret Battle, en 1919, il publie The House by the river, roman qui met en scène un poète des tranchées ayant commis un meurtre. Il a également exercé le métier d’avocat et a été élu député du Parti Indépendant. Comme la plupart des combattants, il continuera régulièrement à faire des cauchemars de la guerre. Dans The War Dream, il écrit : « Je voudrais tant ne pas rêver de la France / Obligé de passer mes nuits dans un état de terreur mortelle. » Il s’éteint le 11 novembre 1971.

2) Le témoignage

Publié en 1919, The Secret Battle est un des premiers témoignages de combattants publiés sous forme de roman. Le choix de la fiction s’explique en partie par le sujet traité : l’exécution d’un officier pour un simple moment de faiblesse. La condamnation du système disciplinaire de l’armée britannique et l’analyse des effets psychologiques de la guerre sur les combattants sont des sujets rarement évoqués au lendemain de l’armistice. Si le roman ne connaît pas le succès commercial, il est néanmoins encensé par de nombreux critiques et retiendra notamment l’attention de Lloyd George, qui en conseille la lecture à Winston Churchill, lequel écrira une préface pour l’édition de 1928. Le futur Premier ministre britannique évoque un cri arraché aux troupes combattantes… qui doit être lu par la nouvelle génération afin que personne ne se baigne d’illusions sur ce qu’est la guerre.

3) Analyse

Les faits relatés dans The Secret Battle sont directement inspirés de l’expérience d’Alan Herbert sur les fronts occidentaux et orientaux. Des Dardanelles, en 1915, à la bataille de la Somme en 1916, le roman suit l’itinéraire personnel de l’auteur et propose une description réaliste de la guerre du point de vue d’un sous-lieutenant. Le récit de la campagne de Gallipoli est particulièrement documenté. Oscillant entre gravité et humour, le roman possède un style typiquement britannique, qui reflète une vision ironique et désabusée de la guerre.
Jeune officier s’étant engagé dès 1914, le personnage d’Harry Penrose rêve d’héroïsme et se coule sans difficulté dans le moule militaire, mais petit à petit le doute prend le dessus. Ayant remarqué certaines faiblesses chez le jeune officier, son colonel l’assigne à des corvées répétitives et dangereuses pour le mettre à l’épreuve. Blessé à Arras, Penrose est envoyé en Angleterre, où on lui propose un poste dans les services secrets mais il préfère repartir en France. Dès son retour sur le front, à Beaucourt, le colonel lui donne l’ordre de rejoindre la tranchée de tir à la tête d’un détachement. Le bombardement nourri oblige les hommes à prendre régulièrement abri dans les fossés. Penrose décide de se replier le temps que la canonnade cesse. Il est immédiatement arrêté. Une cour martiale le condamne au peloton d’exécution pour lâcheté face à l’ennemi. La sentence sera exécutée une semaine plus tard.
Le personnage de Harry Penrose repose essentiellement sur les états de service de l’auteur mais toute la partie consacrée au procès se nourrit de l’expérience du sous-lieutenant Edwyn Dyett, l’un des trois seuls officiers à avoir été exécutés pendant la guerre, sur un total de 343 exécutions. La mort d’Edwyn Dyett, le 5 janvier 1917 a fortement marqué Herbert, même si les deux hommes appartenaient à des bataillons différents. The Secret Battle est en partie une réaction de colère au traitement injuste subi par Dyett. Des détracteurs du roman ont avancé que Herbert aurait refusé de témoigner au procès puis aurait écrit ce roman pour exorciser sa culpabilité, mais cette théorie n’a jamais pu être validée.

The Secret Battle a ouvert la voie à une nouvelle forme de littérature de guerre, où les protagonistes sont plus des victimes que des héros. Pris dans les rouages de la machine militaire, l’individu ne dispose plus que d’une marge de manoeuvre très réduite. En fait, il doit se contenter d’endurer et de souffrir.

Le style d’Alan Patrick Herbert est pour beaucoup dans l’impact du livre. Sa description ironique, voire acerbe, du procès de Penrose, en rend parfaitement compte :

« Le conseil, composé d’un général de division et de quatre autres officiers, me fit une impression plutôt favorable. Le général, qui remplissait les fonctions de Président, était un homme trapu, d’aspect bienveillant, le visage agrémenté d’une belle moustache et d’un regard d’acier bleu. Les rangées de décorations qu’il arborait étaient si nombreuses qu’en les regardant du coin sombre où j’étais placé elles me firent penser aux compagnies d’un régiment de scarabées paradant en colonnes serrées. Tous ces hommes étaient impeccablement lustrés : ce mot est le bon, car ils faisaient réellement penser à des chevaux bien nourris; leur peau étincelante, le cuir de leurs ceinturons et de leurs bottes, leurs éperons cliquetants, et l’ensemble de leur harnais, tout cela avait belle allure et scintillait à la lueur du feu de cheminée. Ces créatures lustrées qui se dirigeaient lourdement vers leur table en faisant cliqueter leur ferraille me firent penser au jour où je m’étais rendu aux écuries royales de Madrid. Ils s’assirent et piaffèrent de leurs sabots vernis, pestant intérieurement d’avoir fait un si long chemin pour « un de ces satanés conseils de guerre. » Mais tous les visages disaient aussi : « Dieu merci, j’ai au moins eu mon avoine aujourd’hui ».
C’était des hommes justes, selon leurs critères. Ils accompliraient la chose avec conscience et je ne pouvais espérer meilleure cour. Mais en tant que juges ils s’en tenaient à cette fatale hérésie militaire selon laquelle les formes et les procédures de la Loi des Armées constituent le meilleur mécanisme possible pour découvrir la vérité. Ce n’était pas de leur faute; ils avaient toujours pensé ainsi. Et leur vanité poussait l’hérésie jusqu’à se proclamer les meilleurs agents possibles dans le dévoilement de la vérité, car ils étaient des hommes honnêtes, francs et directs, n’ayant besoin d’aucune aide. N’importe lequel d’entre eux vous aurait dit : « Mais, mon bon Monsieur, rien n’est plus impartial pour le prisonnier qu’un conseil de guerre », et si vous consultez les registres ou assistez au procès d’un soldat pour un simple « délit », vous en conviendrez. Mais si le cas est complexe, avec des témoignages douteux, des interférences et des animosités cachées, alors là, les hommes « honnêtes et directs » semblent quelque peu perdus. »

Francis Grembert, janvier 2016

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Pescay, Camille (1885-1951)

Ouvrier typographe de formation né à Verdun-sur-Garonne (Tarn-et-Garonne), il devient avant la guerre ouvrier dans une des nombreuses usines textiles de Labastide-Rouairoux (Tarn). Mobilisé au 296e de Béziers, il part comme des milliers d’hommes « musique en tête » le 4 août 1914 et traverse toute la guerre, sans aucune blessure, pour n’être libéré qu’en mars 1919. Son témoignage se présente, à l’image de celui du tonnelier audois Louis Barthas, qui fut dans le même régiment, sous la forme d’un récit au jour le jour, retranscrit sur 12 cahiers d’écolier reliés entre eux et numérotés, sans doute mis au propre très rapidement au lendemain de la guerre à partir de notes prises sur le vif. L’auteur relève le nombre de jours passés sous l’uniforme et achève son récit à l’unisson du tonnelier socialiste : « Avant de terminer, je pourrais dire ce qu’au cours de cette campagne j’ai pu voir comme injustices et abus de toute sorte mais je préfère m’abstenir. Je constate simplement que nous n’aurons la Paix dans le monde que le jour où le militarisme sera renversé dans toutes les puissances, chose qui n’est pas près d’arriver ! » Il souligne un peu plus loin : « Je me suis tiré de cet enfer (…) et je m’incline devant ceux qui moins heureux que moi n’ont pas vu la fin de ce cataclysme et ont payé de leur vie. » On trouve dans ce témoignage inédit une relation méticuleuse de ses faits et gestes et ceux de son unité, et moins d’allusions directes sur son moral. Mais plusieurs éléments intéressants donnent à comprendre à la fois le quotidien combattant, fractionné et encadré, et les pratiques de guerre du fantassin.
Camille Pescay vit la guerre comme une contrainte et avec résignation. Il note le banal quotidien dans les tranchées, auquel les hommes s’adaptent comme ils peuvent. La prise de notes régulière fait partie de cet arsenal d’éléments stabilisateurs dans un univers instable. Dans ce cadre, la camaraderie entre « pays » offre un important support de sociabilité. « C’est avec peine qu’on se sépare des camarades avec lesquels on vivait depuis si longtemps, mais à la guerre il faut se faire à tout », note-t-il en juillet 1916 au moment où est dissoute la 24e compagnie à laquelle il appartient depuis le début du conflit. Même sentiment de résignation lors de la dissolution du régiment en novembre 1917. Camille passe alors au 248e RI comme une grande partie de ses connaissances. Il observe plus généralement le théâtre de la guerre, notant les rumeurs d’Africains égorgeant les retardataires allemands qui n’ont pas fui à temps, les blessés prisonniers que son escouade tente de rassurer, les soldats qui se portent malades à la fin de décembre 1914 afin d’éviter les exercices harassants imposés au repos par le commandement. Il relève également les échos des chants émanant en ligne des 280e, 296e et 281e RI qui répondent aux chants de Noël des Allemands en 1914. Et au fur à mesure que la guerre s’installe dans un temps long, deux éléments prégnants émaillent de manière régulière son récit à partir de sa première permission : le fossé séparant les civils et les combattants sur la façon de se représenter le conflit, et l’attente de la paix qui tarde à venir. « Lors de ma première permission en novembre dernier [1915], j’ai dit dans quel état j’avais trouvé les civils ; la situation n’a pas changé, confiance inébranlable, sauf pour quelques-uns qui raisonnent et qui constatent que cette victoire tant promise est longue à venir. En ce qui concerne la vie à Labastide, elle y est supportable, les usines vont grand train pour la fabrication du drap bleu horizon et des couvre-pieds militaires », écrit-il en juin 1916, à la suite de sa deuxième permission et de la dénonciation des « engraissés de la guerre ».
Après la découverte de la guerre de siège, c’est pour Camille Pescay deux années d’attente difficile en 1916 et 1917. Deux passages méritent d’être évoqués ici, le premier rédigé au front, (27 avril 1916), après plusieurs semaines de repos : « Après 21 mois de campagne, effectuer une marche de 18 ou 20 kilomètres, sous un soleil de plomb et avec un chargement à faire plier un mulet, doit être une simple promenade aux yeux de nos gradés puisqu’ils ont défendu d’être fatigué ! Oh ! Le militarisme ! Cette guerre te fait apparaître tel que tu as été et que tu seras toujours : ridiculement bête ! Et de ce côté-là, il n’y a rien à envier à celui de nos ennemis. » Un second résume à lui seul la pensée de Camille Pescay noyé dans « une vie de brute » : « Les vrais Français n’attendent qu’une chose, la Paix ! » (1er janvier 1917). L’année 1918, de ce point de vue et à travers ses annotations, ne milite aucunement en faveur de l’idée d’une remobilisation combattante.
Sur la forme et sur le fond, ce témoignage se rapproche décidément de celui de Louis Barthas, sans offrir la même abondance de réflexions sur la guerre et le comportement des hommes. Il n’en reste pas moins qu’il livre une parole populaire critique qui a su se développer et se démarquer, en guerre, à côté d’un discours dominant patriotique.
Alexandre Lafon

 

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Tissot, Henri (1888-1950)

Agé de 27 ans au moment de la déclaration de guerre, Henri Tissot, juriste de formation, est d’abord mobilisé au 18e dragons de Dole avec le grade de brigadier puis passe au 11e dragons en janvier 1915. Après deux ans de pérégrination sur le front (Artois, Marne, Meuse et Meurthe-et-Moselle) et plusieurs engagements sérieux, Henri Tissot devient sous-lieutenant d’infanterie affecté au 14e RI de Toulouse à partir d’août 1916. Il participe encore aux combats d’avril-mai 1917 à l’est du Chemin des Dames autour du massif de Moronvilliers, ainsi qu’à la deuxième bataille de la Somme en 1918. Son récit montre combien cette période renoue avec la guerre de mouvement (p. 217 et 220 : « tout est provisoire »), la violence des combats et l’importance du volume des pertes. Il faut attendre le mois de juin pour voir chez notre témoin « le moral » se raffermir. Il est gazé en août de cette même année et évacué. Il revient à son poste dans les Vosges quelques jours avant l’armistice, attendu avec impatience. Le 11 novembre, devant l’affiche annonçant la fin des combats : « Pas de cris, par de manifestation, une joie calme et contenue. » Puis à 11h, et aux bruits des cloches : « (…) de toutes les poitrines s’élève un hurrah triomphal, où passent en tempête, la joie, la souffrance, les rancœurs. » (p. 267-268). Henri Tissot entre en Alsace quelques jours plus tard avec son régiment.

De cette longue expérience de guerre, Henri Tissot a laissé un récit de plus de 500 pages et conservé environ 150 photographies bien légendées. L’ensemble a été retrouvé par la famille bien après la mort de l’auteur, sans que l’on sache à quelle date exacte Henri Tissot a mis au propre les notes qu’il a prises au front (comme en témoigne plusieurs passages de son carnet cf. p. 100). Une partie seulement de l’ensemble de ce témoignage a été publié sous le titre La guerre est déclarée. Journal du sous-lieutenant Henri Tissot pendant la Grande Guerre par Sophie Arnaud en 2014 (304 p.). Un ensemble d’annexes (biographie, synthèse du parcours du combattant, index des personnages cités) permet de prendre connaissance de l’identité de l’auteur et facilite la lecture du texte.

Henri Tissot s’inscrit dans cette classe moyenne des tranchées, soucieuse de conserver la mémoire de son expérience, marquée par la guerre et sa mise à l’épreuve dans le cadre de l’impôt du sang. Il justifie d’emblée son souci de mettre au propre ses souvenirs : «  En les mettant au net, je n’ai eu d’autre but que de revivre les heures les plus passionnantes et les plus remplies de mon existence. Peut-être les liens et quelques amis trouveront-ils plus tard quelque intérêt à parcourir ces pages. »  (p. 9) L’expérience de la guerre n’a pas été pour lui que violence et deuil, mais a été aussi marquée par des « heures douces » et surtout la camaraderie, qui l’a fortifié à plusieurs reprises dans son patriotisme. Ainsi, la guerre est perçue aussi comme une expérience sociale débouchant sur le rêve d’une société nouvelle : « Ce contact forcé de la guerre dans la vie des tranchées aura permis aux uns et aux autres de se deviner, de se savoir mutuellement. Je le souhaite. (…) Espérons qu’à la paix, la camaraderie de la tranchée ou du trou d’obus ne disparaîtra pas avec le geste de dépouiller l’uniforme. » (9 mai 1917).

Henri Tissot mêle à ses réflexions sociales, marquées parfois du sceau d’un certain paternalisme de « classe », un rapport personnel fort à la religion. Fervent croyant, il participe dès qu’il le peut aux offices religieux et remet à plusieurs reprises son destin entre les mains de Dieu (p. 212). Sa foi l’oblige d’ailleurs parfois à soutenir de violentes polémiques sur les sujets religieux avec certains de ses camarades (p. 72).

Juriste de formation, le sous-lieutenant Tissot est confronté directement comme acteur de la justice militaire. Le 18 octobre 1916, il assiste le président du conseil de guerre de sa division. A cette occasion, il fournit une description minutieuse des lieux et des acteurs, dont celle de l’accusé, un territorial qui, ivre, a injurié et frappé son chef de bataillon. Le jugement peut aboutir à la peine de mort : « Enfin ! Un soupir de soulagement, ce n’est pas une condamnation à mort. » (p. 87)

Pour Tissot, le passage de l’état de soldat à celui d’officier nécessite une adaptation progressive. Le rapport aux autres soldats change, leurs regards aussi. Mais il prend à cœur cette nouvelle charge : « La troupe marche comme on l’entraîne. Etre un chef, c’est savoir être devant partout et en tout. » (p. 92). Les combattants deviennent alors « la troupe », « les hommes », « les piou-pious », tout à la fois désincarnés et magnifiés par Tissot dans leur abnégation quotidienne. Il adapte également son rapport à la guerre, se perfectionne dans le métier (usage de plusieurs expressions en rapport avec le monde du travail) par l’expérience, se professionnalise et s’aguerrit. Comme le montrent les photographies publiées, le cercle centrale de la camaraderie devient celui des officiers subalternes qu’il côtoit dans le cadre du service, au repos, à la popote.

Henri Tissot n’a pas de mots assez durs pour qualifier les alliés britanniques, qu’ils se trouvent sur le front (de piètres combattants) ou qu’ils paradent à l’arrière : « Ils tiennent le trottoir avec des allures de conquérants », écrit-il avec colère lors d’une permission à Rouen en mai 1918. Les seuls vainqueurs des Boches, envers lesquels les sentiments de Tissot varient beaucoup en fonction des circonstances, sont le soldat français et le commandement (notamment Foch).

Ces quelques éléments développés dans les parties publiées du témoignage n’épuisent pas les nombreuses autres indications utiles à la compréhension de l’expérience combattante et de son épaisseur : les loisirs (chasse, pêche), les rumeurs, les rivalités entre officiers, les liens de camaraderie, la complexité des rapports hiérarchiques (comment blâmer des soldats en « maraude » qui rapportent du vin à l’ensemble de la troupe ? (p. 245-246), mais aussi la description d’un épisodes de trêve tacite (octobre 1917 – p. 189).

La qualité de l’écriture et la probité du témoin auraient sans doute fait entrer le récit d’Henri Tissot parmi les bons témoignages retenus par Jean Norton Cru.

Alexandre Lafon, mai 2015.

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Diwo, Antoine (1893-1915)

1. Le témoin
Antoine Diwo naît en 1893 au foyer d’Antoine Diwo père, originaire de Schwerdorff (village de Lorraine annexée, frontalier avec la Sarre) et d’Anne Adelving, originaire de Kaltweiler, annexe du village de Montenach, à une vingtaine de kilomètres. Jusqu’en 1901, Antoine passe la première partie de son enfance à Fremersdorf (Sarre), où sa famille loue et exploite une ferme avant de s’établir à Kaltweiler. Là, la petite exploitation agricole que ses parents reprennent lui est promise, en tant qu’unique fils du foyer. Pour cette raison, il complète ses connaissances pratiques en suivant des cours à l’école agricole de Thionville à partir de 1908. Il est mobilisé dès le début du mois d’août 1914, mais d’abord invité à rejoindre une caserne de Düsseldorf afin de recevoir l’instruction qu’il n’a pas encore reçue. Le 22 octobre, après moins de trois mois de formation militaire, il quitte la caserne en direction de front français, où il intègre l’Infanterie-Regiment 30. Quelques jours plus tard, il arrive en forêt d’Argonne et y connaît son baptême du feu face aux positions françaises. Il y demeure plusieurs mois et participe aux combats de Vauquois avant d’être tué par un éclat d’obus dans la poitrine le 25 avril 1915, alors qu’il est occupé à des travaux d’abattage d’arbres en retrait des premières lignes.
2. Témoignage :
Alphonse Gambs, Montenach. Souvenirs de la Grande Guerre (1914-1918), Imprimerie L’Huillier, Florange, 2014, 32p.
Alphonse Gambs, historien local, est à l’origine de la publication de ce fascicule divisé en deux parties. La première est consacrée à la publication de la correspondance de guerre d’Antoine Diwo, traduite en français, tandis que la seconde revient plus largement sur le destin de la commune de Montenach et de ses hommes mobilisés au cours de la guerre. Le corpus de lettres et de cartes d’Antoine Diwo ne représente sans doute pas l’ensemble de sa correspondance de guerre, mais c’est vraisemblablement tout ce qui en subsiste. Les lettres présentées ont par ailleurs été élaguées des passages jugés peu « intéressants » par A. Gambs (les formules de politesse et passages récurrents notamment).
3. Analyse :
Ce recueil de lettres nous donne à voir le parcours d’un Lorrain « de souche », originaire d’une région qui redevient frontalière au terme de la guerre, mais qui ne l’est pas au moment où Antoine Diwo vit. Aussi, son espace vécu s’étale sur une aire comprenant indistinctement une partie de la Lorraine annexée et de la Sarre voisine.
Certes, des précautions sont nécessaires pour aborder une correspondance de guerre, ici entretenue avec sa famille, tant sont inhérentes des formes de censure et d’autocensure, de valorisation de certains faits et de minoration de certains autres. Comme il est d’usage, Diwo se montre rassurant sur son moral et sa santé. Toutefois, il ne cherche pas à cacher à ses proches la réalité de combats (« ce que l’on a vécu et vu à Vauquois, c’est presque pas possible de le décrire », 22 mars 1915), relatant dans les grandes lignes les batailles auxquelles il participe et les assauts dans les tranchées adverses (Sturmangriff), indiquant à plusieurs reprises avoir échappé de peu à la mort (« dans la seconde tranchée, j’ai failli sauter en l’air », 18 décembre 1914).
Par ailleurs, pour ce qui concerne la délicate question de l’identité nationale, l’évidence semble ici primer sur le tiraillement habituellement mis en avant pour les Alsaciens-Lorrains : Antoine Diwo se sent allemand, ne remet pas en cause sa place dans l’armée impériale, et combat sans état d’âme contre les Français qui lui font face. Le 9 novembre 1914, il écrit par exemple : « Hier, les Franzmänner voulaient de nouveau faire une percée ; nous les avons renvoyés à la maison avec la tête en sang. » Il paraît même ravi de partir de la caserne pour en découdre, mais comme beaucoup avec l’idée d’une guerre courte. Il manifeste ainsi périodiquement ses espoirs de paix à partir de novembre 1914. Il ne note aucune stigmatisation liée à son origine lorraine, mais sait que le front russe est moins dangereux et que nombre de ses camarades y sont envoyés (par suspicion) ; il n’en dit cependant pas davantage (p.13). Enfin, la lettre de la compagnie annonçant son décès à la famille témoigne de sa bonne intégration dans l’armée allemande : « il avait gagné l’estime de ses supérieurs et l’amitié de tous ses camarades ». Parmi ces derniers, ceux qui lui sont les plus chers sont les hommes de sa contrée, avec qui il pose pour des photographies de groupe et dont les noms viennent ponctuer ses lettres, qu’il se réjouisse d’une rencontre fortuite ou s’attriste d’un décès.
Raphaël Georges, février 2015

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Roumiguières, Alfred (1887-1973)

1. Le témoin
Il est né à Saint-Martin-Laguépie (Tarn), le 15 avril 1887 dans une famille de cultivateurs. Après le certificat d’études primaires, de 12 à 16 ans, il travaille la terre avec son père tout en préparant avec son ancien instituteur le concours d’entrée à l’école normale d’Albi. Du service militaire d’un an, il sort avec le grade de sergent. Il est nommé instituteur à Sorèze en 1907. Il se marie avec une institutrice en 1910. En 1914, le couple a deux enfants. Alfred milite à la SFIO et dans le syndicalisme enseignant en gestation.
En août 1914, il part comme sergent au 343e RI en Alsace, puis dans les Vosges. Lorsque les soldats sont autorisés à aider les civils à faire les foins près du front, il y participe avec plaisir, écrivant (5 juin 1915) : « J’ai constaté que je n’avais pas oublié mon premier métier. » Son frère Irénée est tué le 9 juillet 1915 (« Comment prévenir ma mère ? »). Adjudant le 14 octobre 1915, Alfred est blessé quelques jours après par l’éclatement accidentel d’une grenade française. En janvier 1916, le voici instructeur à Carcassonne. Il se rapproche du front en octobre, tout en restant instructeur au 15e RI. Il apporte une confirmation à la thèse d’Alexandre Lafon sur la camaraderie : « Depuis que j’ai quitté le 343e, j’ai trouvé beaucoup de camarades, mais je n’ai pas trouvé d’amis. » Il revient en ligne au 26e RI en mars 1918 et il est à nouveau blessé par des éclats de grenade en juillet. Il est libéré le 19 février 1919.
Dès la rentrée suivante, le couple Roumiguières est nommé à Castres ; il y reste jusqu’à la retraite en 1942. Alfred continue à militer à la SFIO et au syndicat des instituteurs. Il est élu au conseil municipal sur la liste socialiste en 1947. Il meurt le 3 juillet 1973.

2. Le témoignage
Alfred Roumiguières dit qu’il écrit au moins deux lettres par jour, dont une à sa femme Rosa. 1600 lettres à son épouse ont été retrouvées, et autant venant d’elle, qu’il lui renvoyait en exigeant qu’elles soient conservées pour les relire plus tard. Le présentateur, François Pioche, a effectué deux choix : ne pas retenir les lettres de Rosa ; reproduire seulement les passages les plus marquants de celles d’Alfred. D’autant qu’il fallait aussi prendre en compte 4 carnets, tenus d’août 1914 à juin 1915. F. Pioche ne sait pas si Alfred a cessé de les remplir à ce moment-là ou s’ils ont été perdus. La deuxième hypothèse paraît la bonne quand on sait que les auteurs de La Plume au Fusil (Toulouse, Privat, 1985) ont donné des extraits de carnets de Roumiguières postérieurs à juin 1915.
Le livre d’Alfred Roumiguières, Un instituteur tarnais dans la guerre 1914-1918, Castres, Société culturelle du pays castrais, 2013, 211 p., contient quelques photos, des cartes et des reproductions de lettres et de pages de carnets (notamment, p. 148, une lettre très maladroitement écrite de la main gauche après sa première blessure). Comme tant d’autres, Alfred a remarqué très vite (11 septembre 1914) l’importance du courrier familial : « Songe que ce n’est que par les lettres que je peux encore vivre un peu votre vie. » On retrouve chez lui l’expression des sentiments d’affection exprimés par tant de poilus, par exemple le 20 janvier 1918 : « J’aime bien que tu me racontes les petites scènes dont nos enfants sont les héros. Un de mes plus grands regrets que me donne la guerre, c’est celui que j’ai de ne pouvoir profiter de nos enfants tant qu’ils sont petits. »

3 Analyse
Le départ
Le 3 août 1914 à Carcassonne, c’est l’enthousiasme. On crie « À Berlin ». On menace Guillaume et son fils de divers sévices. Les différences politiques sont oubliées entre Français. Le sergent Roumiguières fera tout son devoir, en espérant que la guerre soit finie avant le départ de son régiment de réservistes. Il pense que cette guerre sera la dernière et que l’écrasement de l’Allemagne permettra de vivre en paix pendant de longues années : « Je crois qu’en ce moment je travaille pour mes enfants, parce qu’après cette guerre va s’ouvrir une longue période de paix et de tranquillité. » Il n’apprécie pas que la foule injurie une femme allemande tenant son enfant dans les bras et il remet à sa place un lieutenant qui ricane.
L’instituteur reparaît
Le 13 octobre 1914, il écrit : « Sous le soldat, l’instituteur réapparaît très souvent. Le moindre sujet de conversation m’entraîne à faire une leçon. Je me mets à fournir des explications si bien que, par moment, je me trouve tout étonné de parler à des hommes à barbe. Je croyais être au milieu de mes élèves. Tantôt c’est une leçon de choses, tantôt une leçon d’histoire, mais le plus souvent c’est de la morale ou de la géographie. Lorsque j’étais à la 3e section, je prenais souvent la carte de l’adjudant Pomarède et j’expliquais là où nous étions pour le moment, d’où nous venions, ce que nous avions à droite, à gauche, etc. J’avais toujours un grand nombre d’auditeurs attentifs. » Certes, il reconnaît les lacunes dans ses études, et pour les combler il achète un exemplaire de L’Iliade pour 12 sous (14 août 1917). Un peu auparavant, retour de permission, il peut enfin voir Paris, « Paris où se sont déroulés la plupart des événements historiques qu’on étudie, où ont eu lieu la plupart des intrigues qu’on lit dans les romans ! » La révolution russe de mars 1917 lui rappelle les délibérations des États Généraux et la nuit du 4 août, « telles que nous les présentent Aulard et Jaurès ».
Cet instituteur est socialiste
Il ne cache pas ses idées ; il reste abonné à L’Humanité ; à Paris, il tient à voir le mur des Fédérés. Les socialistes ont fait tout leur possible pour empêcher la guerre, mais « ils font leur devoir de Français comme les autres et souvent mieux que les autres » (6 juillet 1915). « Jaurès avait raison », précise-t-il le 6 août 1915. Il avait raison de penser que la décision ne serait pas obtenue dès le premier choc. « Il parlait des réserves sur lesquelles il fallait compter. N’est-ce pas les réserves qui composent aujourd’hui presque exclusivement l’armée française ? » Le 4 novembre 1918, l’instit socialiste se réjouit : « Les trônes croulent comme des feuilles mortes et partout la république s’apprête à remplacer les empereurs ou les rois impérialistes. […] Comme Jaurès avait raison lorsqu’il nous démontrait que l’idée démocratique était en progrès en Europe. Le jour n’est pas loin où nous allons avoir la république en Allemagne. »
Embusqués et réactionnaires
Le 18 février 1916, il constate : « Un instituteur ne peut pas se faufiler dans les hôpitaux comme les prêtres ; il ne peut pas se faire embaucher dans les usines comme les ouvriers et il n’a pas le droit aux permissions agricoles comme les paysans et assimilés (cette dernière catégorie est nombreuse). Il n’a d’autre bénéfice que de se faire casser la gu… » Il critique vertement les embusqués, curés et bourgeois, les « professionnels du patriotisme » bien installés à l’arrière. À un patriote resté à Durfort (près de Sorèze), qui s’énerve parce que la victoire ne vient pas vite, il fait dire par sa femme « que dans tous les bureaux de recrutement on accepte volontiers des engagements pour la durée de la guerre ». Les réactionnaires profitent de la guerre pour s’implanter dans les œuvres comme la Croix Rouge ; les cléricaux exploitent la peur du danger pour gagner des soldats à leurs dévotions. Et après la guerre ce sont ceux qui seront restés à l’abri « qui auront sauvé la France. Evidemment, ils pourront parler ; les vrais sauveurs de la patrie ne seront pas là pour les contredire puisqu’ils seront morts. »
L’ennemi
Alfred Roumiguières verse son or pour la Défense nationale (à la différence de l’instituteur Mauny, voir ce nom). Du début à la fin, l’ennemi reste l’Allemand. Malgré la grande proximité des tranchées (« on les entend tousser »), il refuse de fraterniser. Il rapporte des échanges d’insultes d’une tranchée à l’autre (24 mai 1915), mais aussi (3 septembre) l’envoi d’une carte par les Allemands qui demandent : « Que pensez-vous de la paix ? » Lors des combats de Lesseux, le 25 septembre 1914, dans l’abordage d’une tranchée allemande, il a vraisemblablement tué un Allemand, ce qu’il note dans son carnet le jour même, qu’il redit dans une lettre du 11 novembre, et encore le 8 août 1915 en élargissant le propos : à la guerre, il faut parfois tuer pour ne pas être tué. En juin 1918, il décrit les prisonniers allemands, jeunes et loqueteux : « Tu ne te fais pas une idée de la joie qu’ils éprouvent à être prisonniers. […] Ils s’interpellent entre eux avec des cris de triomphe. Ils disent plaisamment qu’ils ont pris le meilleur chemin pour aller à Paris. […] Ils n’ont pas trop à se plaindre de nous. On leur a donné à boire, on les a fait manger et leurs blessés ont été soignés par nos majors comme les nôtres propres. »
Quelques remarques ponctuelles
– 18 octobre 1914. « La guerre que nous faisons est une guerre de taupes. » Detaille ne pourrait pas peindre ses tableaux magnifiques.
– 21 octobre. Un déserteur allemand venu à la tranchée française s’adresse à la sentinelle du 343e en occitan pour l’empêcher de lui tirer dessus.
– 16 novembre. « La frousse ? Je voudrais bien savoir qui ne l’a pas. »
– 22 novembre. « C’est très beau une charge à la baïonnette, mais avant d’arriver sur l’ennemi, les ¾ de l’effectif sont par terre ! C’est ce qui est arrivé trop fréquemment au début de la guerre. »
– 30 mars 1915. « En ce moment, beaucoup d’hommes réclament la paix. »
– 3 novembre 1916. « Le fusil devient arme de second plan ; il est remplacé par la grenade à main, la grenade à fusil et le fusil mitrailleur. »
– 19 octobre 1918. « L’Allemagne est vaincue, cela ne fait de doute pour personne. Elle est vaincue parce que ses alliés l’abandonnent, elle est vaincue parce que ses armées sont refoulées et elle est enfin vaincue parce que son peuple n’en veut plus. »
– 27 novembre. « J’ai été frappé par le duel entre l’homme protégé par le fer et l’homme protégé par le ciment : le tank contre le blockhaus. La victoire est restée à celui qui a pu bouger, prendre l’offensive et exploiter un premier succès. »
Deux regrets
– Une note (p. 184) présentant Bolo Pacha comme un « ancien khédive d’Egypte ».
– Le fait que le présentateur n’ait pas mentionné d’autres combattants du 343e comme le sergent Giboulet et le soldat Tailhades (voir ces noms), alors qu’on les trouve dans les extraits donnés par les auteurs de La Plume au Fusil. Blayac (voir ce nom) parle aussi du 343e.

Rémy Cazals, juillet 2014

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Bergerie, André (1893-1915)

Le journal de campagne tenu par le sapeur-mineur André Bergerie est un des plus brefs qui soit : rédigé au crayon sur un minuscule carnet publicitaire « Vermouth-Cinzano » de dimension 7 x 5 cm, il débute le 19 octobre 1914 pour s’achever le jeudi 31 décembre. Ce journal a été interrompu par une grave blessure qui a entrainé sa mort, officiellement enregistrée le 7 janvier 1915.
Le document a été conservé par Désiré Sic (voir la fiche à son nom), qui a inscrit au dos l’annotation suivante : « Carnet de route du s/m Bergerie, tué au bois des Zouaves, agent de liaison de l’adjudant Sic (en souvenir) ». Sa transcription représente une dizaine de pages dactylographiées.
Le site « Mémoire des hommes » nous indique laconiquement que André, Vital, Paul Bergerie est né le 3 janvier 1893 à Bordeaux, qu’il était sapeur à la compagnie 19-2M du 7e Génie, et qu’il est décédé à Louvois (Marne) le 7 janvier 1915 des suites de ses blessures, soit quasiment le jour anniversaire de ses 22 ans. Son nom semble introuvable dans les archives départementales de la Gironde. Il faut se tourner vers le journal de marche et d’opérations de la compagnie 19-2 M pour glaner quelques détails supplémentaires sur le comportement de ce soldat et les circonstances de son décès.
Son nom n’apparait pas dans la formation initiale de la compagnie du Génie, effectuée à Casablanca (Maroc) le 9 août 1914. Selon son journal, le sapeur Bergerie a rejoint la compagnie à Verzenay vers le 22 octobre, après avoir transité par Lyon en train à la mi-octobre.
Après la « guerre des frontières », la retraite, puis la stabilisation du front, la compagnie est installée depuis octobre 1914 à quelques kilomètres à l’est de Reims, dans le secteur du bois des Zouaves et du fort de la Pompelle. Elle travaille au renforcement des positions et s’engage dans la guerre des mines, mais peut participer aussi à des « coups de mains ». Ainsi les 21-22 décembre, le commandement a décidé de « prononcer une attaque sur les tranchées allemandes formant saillant dans le bois des Zouaves ». Le JMO indique que la compagnie doit fournir un détachement pour accompagner les colonnes de tirailleurs algériens chargés d’enlever les tranchées allemandes sur le saillant. « Les hommes étaient porteurs de cisailles, d’outils de destruction (haches, serpes) et de charges de dynamite, l’ordre reçu étant le suivant : Se porter en avant avec l’élément de tête des colonnes d’assaut, faire la brèche dans les défenses accessoires de l’ennemi, enlever la tranchée, la dépasser, se maintenir sur la position jusqu’à ce que le matériel servant à la construction d’une tranchée soit apporté à pied d’œuvre. Diriger les auxiliaires d’infanterie pour la construction de cette tranchée et aider au placement du réseau brun de protection ».
Parmi les noms des 11 sous-officiers ou sapeur mineurs qui se sont « particulièrement distingués » lors de cette opération meurtrière, figure celui de Bergerie, ce qui lui vaut, avec 9 autres, une citation à l’ordre de la division marocaine.
Cependant, le JMO indique à la date du 3 janvier 1915 que « le s/m Bergerie est blessé très grièvement par un éclat d’obus au bois des Zouaves », ce qui entraine son décès rapide.
Désiré Sic relate ce décès, qui semble l’avoir particulièrement affecté, d’abord à sa mère par lettre du 3 janvier 1915, puis à son épouse le 6 janvier :
À sa mère : « Aujourd’hui encore je viens de voir tuer à coté de moi un pauvre garçon qui m’était très dévoué. Au moment où il s’y attendait le moins et où je le croyais en lieu sûr, il a reçu un éclat d’obus dans la tête qui l’a étendu à mes pieds sans que je ne puisse rien faire pour lui. J’en suis désolé. Trouver la mort dans un abri, alors qu’il y a une dizaine de jours il était à mes côtés comme agent de liaison dans une manœuvre qui consistait à couper les fils de fer allemands et où sur 12 hommes que j’avais, j’en ai laissé 6 ! C’est abrutissant. Je perds en ce brave garçon un camarade précieux, ils sont si rares ! C’est pour notre chère France tout cela, mais c’est égal la victoire sera chèrement payée ! »
À son épouse: « Avant-hier encore, un des 6 qui étaient revenus avec moi, un jeune homme que j’aimais beaucoup pour son courage et pour l’attachement qu’il me témoignait, a trouvé la mort à mes côtés. Un éclat d’obus lui a brisé le crâne devant la porte même du « trou » d’où je t’écris. Tout cela est bien triste et les « Boches » ne payeront jamais assez cher tout le mal qu’ils nous font. »
Qui était ce soldat décédé après seulement quelques semaines de combat ? Son journal nous livre quelques précisions, en indiquant en particulier qu’il était marié, malgré son jeune âge, à une dénommée Cécile, qu’il avait des tantes, et qu’il a correspondu avec cette gent féminine. Si on ignore son niveau d’études et sa formation, on apprend cependant que son capitaine (sans doute Bergonzi) s’enquiert le 11 novembre de ses aptitudes, pour lui confier ensuite des relevés de plan d’installations et de tranchées dont il semble s’acquitter fort bien, parfois dans des conditions périlleuses. Peut-être était-il dessinateur, toujours est-il qu’il confectionne le 23 décembre le menu illustré du repas de Noël 1914, dont il nous donne par ailleurs la composition. Par une heureuse circonstance, ce menu a été conservé par l’adjudant Désiré Sic et annoté par lui.
Malgré sa brièveté, le journal du sapeur Bergerie fourmille d’annotations intéressantes, notamment quant aux liens de camaraderie établis avec quelques soldats. Il nous donne aussi des précisions sur ses rapports avec ses supérieurs hiérarchiques. Ainsi « le capitaine est très bon » avec lui, et sa mission de dessinateur lui permet occasionnellement de partager la popote avec les officiers. Il nous décrit aussi l’inanité de deux attaques stériles et particulièrement meurtrières, le péril constant des explosions d’obus et des balles qui sifflent dès que l’on relève la tête. On perçoit aussi la réalité de la guerre des mines qui bat son plein dans ce secteur à cette période, recoupée par les informations du JMO de la compagnie, et que confirment les lettres que Désiré Sic écrit à son épouse. Témoignage assez rare, Bergerie indique, à la date du 23 novembre, qu’il tire sur un Allemand à 40 m, et qu’il l’abat. Les détails macabres ne manquent pas non plus, quant à la présence des cadavres qui dégagent une odeur pestilentielle, ou encore ce casque allemand récupéré comme trophée, mais qu’il rejette avec horreur, « car il est plein de la cervelle de son ancien possesseur » (3 novembre).
En filigrane, transparait l’état d’esprit de ce combattant dans les premiers mois de la guerre. On est frappé par son acceptation : ainsi, faute de place au cantonnement, se résigne t-il « à coucher à la belle étoile sous la pluie » le 27 octobre, pour se réveiller le lendemain « mouillé et tout endolori ». Il se déclare volontaire pour des missions particulièrement périlleuses à deux reprises au moins. Il surmonte sa peur en se raidissant, avec le sentiment « d’accomplir son simple devoir ». « Sans témérité ni folle imprudence », il sera « prudent, froid et courageux, et c’est tout, c’est si simple » (8 décembre).
En résumé, ce journal découvert fortuitement constitue un témoignage émouvant d’un simple soldat qui, comme tant d’autres, a été brutalement plongé dans l’horreur de la guerre de tranchées, et y a participé sans état d’âme apparent, en faisant preuve d’un indéniable courage.
Ce modeste document pourrait être remis à ses descendants, s’ils existent et s’ils se manifestent : colin.miege@hotmail.fr
Colin Miège, juin 2014

Le carnet a été déposé par Colin Miège aux Archives municipales de Bordeaux. Colin Miège a retrouvé la tombe du soldat Bergerie : nécropole nationale de Sillery, près de Reims, tombe n° 4926.

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Lapeyre, Louis (1882-1949)

Trouver sur le carnet de Louis Lapeyre l’adresse de Louis Barthas, caporal au 280e d’infanterie, n’a rien d’étonnant quand on apprend que Lapeyre était, lui aussi, tonnelier à Peyriac-Minervois. Né le 17 avril 1882 à Rieux-Minervois (Aude), village tout proche voisin de Peyriac, fils de tonnelier, Louis Lapeyre a fait son service militaire en Algérie de 1903 à 1906 ; il s’est marié en 1907 et installé à Peyriac en 1910. En août 1914, il est mobilisé dans une section de COA, puis au 44e RI en novembre 1915, au 294e RI en avril 1916. Il donne pour titre à ses carnets « Campagne de 1914 », ensuite étendue aux quatre autres années. Conservés par ses petits-enfants, non publiés, beaucoup plus succincts que ceux de Barthas, ils opposent la beauté de la France, décrite au cours des déplacements, aux horreurs de la guerre. Lapeyre est sensible à la rencontre de camarades avec qui il est agréable de parler du pays. Le militarisme se manifeste lorsqu’une réclamation à propos de la nourriture vaut huit jours de prison. Il signale rapidement la mutinerie du 129e en 1917 et la répression. S’étant débarrassé de son 8e carnet le jour de sa capture (1er novembre 1918), il l’a reconstitué de manière approximative et y a ajouté la description originale de ces quelques jours très particuliers de prisonnier d’une armée en pleine débandade. Tout au long du parcours, les prisonniers sont nourris et congratulés par la population belge. Le 11 novembre : « En cours de route, nous avions appris la signature de l’armistice ; et cette heureuse nouvelle nous comble de joie. En entrant dans la ville [Bastogne], toute la population est en liesse ; les maisons sont superbement pavoisées aux couleurs de tous les Alliés. » Le comité de ville prend en charge les prisonniers en place de leurs gardiens, et apporte, « dans de grands récipients, de la bonne soupe et du café fumant ». « Vers 4 h du soir, passe devant nous le 27e régiment d’infanterie bavaroise, revenant des tranchées. Tous les soldats chantent ; la musique de leur régiment joue. Les officiers ont arraché leurs galons de sur leurs épaules. Les soldats portent leurs fusils crosse en l’air et nous font comprendre qu’ils sont tout joyeux que la guerre ait pris fin. Belges, Boches et Français, tout ce monde fraternise en ce moment tellement la joie est grande parmi tous. »
Le retour vers la France se fait par étapes, les Belges continuant à « gorger » les Français de victuailles : « Il est impossible de leur refuser quoi que ce soit. Quels braves gens que tous ces Belges ! » En France, le département de la Meuse est plein de troupes américaines et on y distingue le « spectacle des plus hideux » produit par les quatre années de guerre. Le 23 novembre, enfin, Louis Lapeyre arrive à Peyriac-Minervois.
Rémy Cazals
*Fiche matricule Arch. Dép. Aude RW 537 (recherche de Jean Blanc que nous remercions).

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Ducruy, Cyrille (1887- ?)

Encore une publication discutable d’une correspondance qui a une bonne valeur de témoignage. On ne donne même pas la date de naissance du « soldat écochois » (du village d’Écoche, Loire) qui est en réalité né à Coublanc (Saône-et-Loire). La recherche dans les archives en ligne de ce département donne la date précise, 21 octobre 1887, et la profession du père, cultivateur, mais l’absence de mention marginale ne permet pas de connaître la date de décès. On sait quand même que Cyrille était marié, qu’il avait une petite fille de 3 ans, Amélie, et qu’il était cultivateur à Écoche. Ensuite, choisir de transcrire 270 lettres sur 340, les plus intéressantes, peut se justifier. Mais l’idée de les classer en trois parties (chronologique, thématique, et en lien avec les grands événements historiques) se révèle bien vite une erreur de méthode comme cela sera montré ci-dessous.
Le premier intérêt de cette correspondance d’un cultivateur (avec quelques réponses de sa femme, Marie), c’est de montrer son intérêt permanent pour la marche de son exploitation. Il donne des conseils précis pour les semailles, les récoltes et l’élevage des quelques vaches, et il commande à plusieurs reprises à sa femme de ne pas se tuer à la tâche. Avant de monter vers le front, apercevant depuis la caserne du Puy des paysans au travail, il écrit : « Quand je les vois labourer, ça me rend malade de me voir enfermer à ne rien faire pendant que j’aurai aussi tant de travail chez moi. » Si, au tout début (10-8-1914), il croit que la guerre est déjà gagnée grâce aux victoires en Alsace, il note aussi le suicide de deux hommes « car ils avaient trop peur de partir ». Puis il espère se faire réformer et il donne à son frère des conseils dans le même sens.
Il part vers le front en mai 1915 et, sans être encore dans les tranchées, il découvre et décrit les fléaux que sont les poux, les puces et les rats, mais également les mouches qui pullulent en juin, tombant par dizaines dans la nourriture. Il découvre aussi la camaraderie et apprécie les gars du Midi : « Ils sont très honnêtes et ont l’air tous aussi bons garçons les uns que les autres. » Mais, dès ce même mois de juin, il oppose, dans cette guerre, ceux qui gagnent de l’or et ceux qui se ruinent. En septembre, il s’en prend à cette « belle civilisation » dans laquelle les hommes sont traités plus mal que des bêtes. Plus tard, à propos des vaccinations qui démolissent les plus solides, il écrit : « À présent on sulfate les hommes comme la vigne. Nous allons vivre joliment vieux si les Boches nous tuent pas. » En décembre, pas question de souscrire à l’emprunt de la défense nationale, fait pour prolonger « notre martyre ». Au début de 1916, au 38e RI, Ducruy est en première ligne et demande « quand donc finira cette sale vie d’esclave et de martyr ». Il critique les journaux ; il donne à sa femme le conseil de se débarrasser des billets et de garder les pièces d’argent. Revient souvent l’invitation aux jusqu’au-boutistes de venir au front défendre « leur galette ». Lorsqu’il se foule la cheville, lorsqu’il est victime de dysenterie, il essaie d’aggraver le mal pour échapper aux tranchées, et, en octobre 1916, il est heureux d’apprendre qu’il a une deuxième fille : « Au moins elle n’aura pas à endurer les souffrances que nous endurons pour le moment. » Et, en février 1917, apprenant l’explosion d’une usine à poudre : « Je voudrais bien les voir toutes sauter. » Blessé au bras le 26 octobre 1917, il estime : « J’ai eu une grande chance d’avoir attrapé la blessure que j’ai, je serai tranquille pendant l’hiver. » En effet, il ne semble pas être remonté sur le front.
Dans cette « correspondance chronologique », on reste interdit de voir la partie « le front après Verdun » succéder à la partie « le front jusqu’à Verdun ». C’est que la partie « Verdun » a été détachée pour aller, vers la fin du livre, dans une rubrique « correspondance et événements historiques » où se trouvent en effet des pages sur le fort de Vaux en mars 1916, épisode le plus rude du parcours de Ducruy qui montre l’horreur du bombardement, les blessés, les morts, le manque de ravitaillement : « Ceux d’entre nous qui sommes encore en vie nous ne pouvons pas comprendre comme nous avons pu échapper à cette grêle d’obus qui nous a tombé jour et nuit dessus. Mais il en manque beaucoup à l’appel. » Il existe enfin une autre rubrique, celle de la « correspondance thématique » qui revient sur la gestion de la ferme et sur l’amitié, et surtout sur ce que le présentateur intitule « Critique des états-majors ». Ces lettres, qu’il aurait fallu laisser à leur place chronologique pour bien montrer l’évolution de la pensée du témoin, sont d’une violence extrême. Le 29 avril 1916 : « Si au moins cette maudite et criminelle guerre pouvait finir de bientôt et anéantir ce militarisme qui nous rend esclave aussi bien d’un côté que de l’autre. » Le 6 janvier 1917 : « Tous ces bandits de l’arrière qui ont tant soif d’une grande et belle victoire, s’ils passaient seulement quelques jours avec nous où nous sommes, je crois que leur appétit serait vite calmé, c’est facile d’être courageux quand on ne souffre pas. » Les « assassins de l’humanité » arrêteront-ils leurs crimes, demande-t-il le 8 février. Et le 15 mars, le mot est enfin prononcé : « Il nous faudra aller jusqu’au bout et peut-être jusqu’à la mort pour garantir et assurer de bons revenus aux capitalistes qui ont engagé leur capital dans ce métier criminel. » Ce petit cultivateur catholique a dû beaucoup discuter avec des camarades aux idées plus avancées. Aussi ne condamne-t-il point les mutineries, même s’il ne dit pas y avoir lui-même participé. Le 22 juin 1917, il note ces deux phrases : « Je crois que les grandes attaques sont finies pour nous à présent, il y a trop de régiments qui ne veulent rien savoir de la connerie militaire. C’est pourquoi on nous fait tant de faveur à présent pour nous remonter le moral mais il y a que la fin de tout cela pour nous le remonter. »
Rémy Cazals
*Si ça vient à durer tout l’été… Lettres de Cyrille Ducruy, soldat écochois dans la tourmente 14-18, textes recueillis et commentés par Christophe Dargère, Paris, L’Harmattan, 2010, 320 p.

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