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LAFON Alexandre et PIOT Céline, « Aimer et travailler » Léonie Bonnet, une infirmière militaire dans la Grande Guerre (par J.F. Jagielski)

La correspondance et le journal d’une infirmière, précisément annotés, formant une contribution originale à la connaissance de la guerre.

LAFON Alexandre et PIOT Céline, « Aimer et travailler » Léonie Bonnet, une infirmière militaire dans la Grande Guerre, Nérac, Editions d’Albret, 2008, 192 p.

Les témoignages publiés d’infirmières ayant soigné des blessés durant toute la durée de la Première Guerre mondiale demeurent rares… Soulignons donc d’entrée l’originalité de cette publication soigneusement établie, présentée et annotée par Alexandre Lafon et Céline Piot. Elle nous plonge dans le monde de l’arrière-front et tout spécialement dans celui des hôpitaux permanents ou temporaires, ces derniers étant apparus dès le début de la guerre, en cette période où les blessures sont nombreuses et la mobilisation des moyens médicaux encore balbutiante.

Léonie Bonnet ne fait pas partie de ces infirmières improvisées dont on a toujours du mal à mesurer les compétences médicales et la durée réelle de leur engagement auprès des blessés. Deux ans avant la déclaration de guerre, âgée alors de 20 ans, elle a décidé de s’inscrire à l’école d’infirmières de l’hôpital civil du Tondu à Bordeaux pour y préparer un diplôme d’infirmière hospitalière qu’elle obtiendra le 26 mai 1914. Ce diplôme lui permettra d’exercer durant toute la guerre et même au-delà.

Cette publication est scindée en deux parties. D’abord un journal intime, quelque peu lacunaire, démarré le 20 juin 1917, alors que Léonie travaille dans les hôpitaux depuis la déclaration de guerre. Elle l’interrompra le 16 décembre de la même année, aussi abruptement qu’elle l’avait commencé. Ensuite une correspondance dans laquelle les auteurs ont fait des choix tant chronologiques que qualitatifs. Sont ici évoquées les lettres contemporaines de la rédaction du journal intime ainsi que celles qui le suivent jusqu’en janvier 1919. Le lecteur peut ainsi avoir une lecture croisée du journal et suivre l’évolution de la carrière et des tâches de l’infirmière jusque dans l’immédiate après guerre.

La dure réalité de la guerre imprègne ce témoignage et lui donne souvent l’aspect d’un récit d’initiation. Aux douces et naïves illusions du début (on songe ici aux souvenirs de guerre d’un autre membre du corps médical, l’aspirant Laby[1]) se substitue progressivement une vision beaucoup moins idéalisée du conflit. Voir et soigner les blessés de Montbéliard et de Grand Lebrun avait offert au témoin une expérience de guerre somme toute incomplète parce qu’indirecte. L’arrivée dans une ville du front, Belfort, constitue une étape souhaitée et nécessaire à une prise de conscience de ce qu’est véritablement une guerre. Cette dernière avait été jusqu’alors quelque peu déréalisée par la jeune femme, et ce, malgré son expérience médicale antérieure. Quittant les représentations lointaines et indirectes de la guerre, l’auteure de ces pages entre de fait, avec cette nouvelle affectation, dans ses pratiques.

Mentionnons également la présence d’une riche iconographie, constituées de deux carnets de photographies (dont certaines montrent des mises en scène qui méritent analyse) et d’annexes témoignant de la conservation de « pieux » souvenirs par l’infirmière. Quelques-unes de ces annexes nous plongent dans le monde médical de l’après guerre, en évoquant notamment l’invention dès 1867 du bras articulé de Jean Bonnet, grand-père du futur époux de Léonie.

Le journal

« C’est dans le travail et la prière, qu’un très grand chagrin dont personne ne peut soupçonner l’existence, peut trouver un certain apaisement. Aujourd’hui plus qu’hier, et demain d’avantage, je penserai à ces deux mots « Travail, Prière » ». C’est par cet exergue issu d’une éthique toute protestante que Léonie ouvre son journal intime. Cet incipit est sans aucun doute à mettre en relation avec ce qui semble être de l’ordre d’une déception amoureuse, brièvement et pudiquement évoquée par la suite. Mais au-delà de cet élément purement biographique, la rédaction du journal plonge le lecteur au cœur de la Grande Guerre, vue et ressentie par une toute jeune femme. Le départ précipité de l’hôpital de Montbéliard pour celui de Belfort s’apparente assurément à une montée au front, pour le moins idéalisée par cette jeune civile. Oubliant quelque peu l’inconfort et la vétusté des nouveaux locaux ainsi que l’accueil glacé du médecin en chef, Léonie et ses compagnes semblent d’abord conquises par la présence proche des réalités du front. « Enfin ! nous entendons le canon, nous ne sommes donc pas loin du front, et nos cœurs tressaillent de joie (…) Le danger nous grise. », déclare t-elle en visitant la citadelle de Belfort dès son arrivée. Les soins apportés aux blessés bien loin du front n’y ont pas suffits. Dans cette guerre, pour notre infirmière, une réelle implication doit comporter une exposition aux mêmes dangers que ceux que connaissent les mobilisés, fussent-ils plus imaginaires que réels comme c’est ici le cas… Ce témoignage participe donc aussi à une histoire des genres durant la guerre. On retrouvera plus loin ce même processus d’identification aux soldats mobilisés, au sujet d’une interdiction faite aux infirmières de sortir en uniformes émanant du médecin en chef : « Notre uniforme si joli, si sévère, en faire une exhibition, j’en pleurerais de rage. »

La vie au quotidien dans ce nouvel hôpital possède son lot de petites tensions entre anciennes et nouvelles recrues[2]. Des habitudes ont été prises et chacune de s’y conformer, bon gré mal gré… Ainsi en va-t-il de la tenue vestimentaire pour laquelle naît un différend entre l’infirmière en chef et les nouvelles venues : « Mlle Grange est coquette, fortunée probablement et, certainement pas professionnelle. Elle ne comprend pas que des infirmières osent endosser la tenue réglementaire, c’est-à-dire les blouses du service de santé, en grosse toile écrue et voudrait bien nous obliger à acheter des blouses fines, en jolie toile, de façon à ne pas être confondues avec les femmes de service. » Derrière l’anecdote, l’émergence au sein du personnel de réelles tensions sociales et de la question des compétences médicales… De vieux différends religieux entre protestantes (du Midi) et catholiques (du Nord-Est) réapparaissent çà et là, notamment au sujet d’une messe dédiée aux infirmières que les nouvelles arrivantes ont volontairement oubliée : « Il est certain que nous sommes dans un milieu très catholique et que nous sommes mises à l’index. »

Après douze jours de permission réglementaire passés en famille et longuement évoqués dans le journal, Léonie revient à Belfort où elle exerce désormais une spécialité radiographique ayant suivi, en avril, les cours de Marie Curie et obtenu un diplôme d’aide-radiologiste. Parallèlement, elle est désormais amenée à intervenir dans les blocs opératoires. L’atmosphère à Belfort a beaucoup changé : la ville est menacée et fréquemment bombardée par l’aviation et l’artillerie à longue portée. Léonie semble beaucoup moins apprécier qu’à son arrivée la vie dans une ville proche du front, et notamment de devoir passer une partie des nuits au fond d’une cave humide… « Dès que la fin de l’alerte est sonnée, plusieurs s’empressent de remonter. Je respire largement par la fenêtre de ma chambre l’air frais de la nuit et avant de me recoucher, j’ai le courage de faire ma toilette car j’ai la sensation d’avoir des araignées et des punaises sur le corps. » Passant d’une rhétorique quelque peu va t-en guerre que nous avons noté plus haut à cette confrontation aux réalités du conflit, la jeune femme semble mûrir et goûter mieux une position somme toute privilégiée… Car les bombardements tuent et mutilent. L’infirmière peut directement le constater en soignant  deux hommes, le père et le fils, grièvement blessés par la même bombe tombée près de son lieu de résidence. Cette proximité de la mort et la menace immédiate qui pèse désormais sur l’hôpital où elle exerce semblent calmer tout à fait les ardeurs juvéniles apparues en début de séjour. A la fin du journal le ton change et se fait à la fois plus posé et surtout beaucoup plus grave : « Nous avons des idées macabres ce soir. Laétoule [une collègue de Bayonne] assure qu’elle a toujours eu le pressentiment qu’elle ne verrait pas la fin de la guerre. Et elle fait le détail de son testament. Moi, si je meure, je lui lègue mon stylo à la condition qu’elle écrive à toutes les personnes qui m’intéressent et que j’aime (…) Mais le canon tonne toujours. »

La correspondance

Vingt-cinq lettres ont été ici retenues, rapport à leur intérêt. Chronologiquement, elles relatent la période allant de septembre 1917 à janvier 1919. La majorité d’entre elles ont été adressées aux parents de l’infirmière ou à la parentèle proche.

La correspondance de Léonie s’inscrit dans cette période où la guerre la touche désormais de très près : soins aux blessés, décès de certains d’entre eux, lourde charge de travail et vie nocturne dans les caves de l’hôpital du fait des bombardements. L’infirmière se sent désormais complètement impliquée dans le conflit. « Maintenant que j’ai mangé un peu de vache enragée, je serais navrée d’être à Bordeaux ou autre part, à l’arrière », précise-t-elle dans une lettre du 2 octobre 1917. La fascination d’identification qu’elle éprouve par rapport aux hommes du front n’a guère faibli et semble même renforcée par une désormais réelle exposition aux dangers. Elle demeure toutefois toujours clairvoyante voire amusée par certaines décisions émanant de sa hiérarchie : « On nous a appris, hier soir, que nous allions bientôt avoir les galons, mais au lieu de les porter sur la manche, comme les soldats, ce sera sur notre bonnet, bien sur le devant, et la cocarde sur le côté. Ce sera des galons rouges. Nous les « deuxième classe », nous en aurons deux. Je crois qu’il y a trop d’infirmières et que l’on essaye de nous ridiculiser pour nous dégoûter du métier, afin qu’il en démissionne quelques unes. » (Lettre du 15 octobre) Nombres de photographies du second carnet témoignent du même état d’esprit, montrant le personnel médical en train d’exhiber casques, masques à gaz et décorations obtenues. Léonie ne renonce pas à aller plus en avant dans son engagement, avec l’espoir d’aller travailler dans un HOE.

Les échanges épistolaires sont aussi l’occasion de s’enquérir de la vie à l’arrière. Des comparaisons sont établies quant aux rationnements et aux adaptations nés du conflit : « Ici, il [le lait] se fait rare. Le matin, au petit-déjeuner, nous prenons de la soupe comme les bouviers. Vous voyez, on s’habitue à tout. Il y a quelques années, si vous aviez voulu me faire prendre de la soupe à 7 h du matin, vous auriez eu du mal. Maintenant, cela nous semble naturel et même nous avons hâte de sortir de la niche pour aller mendier notre assiettée à la cuisine. Vraiment, on commence, maintenant, à sentir un peu la guerre.  » Mais l’évocation de la portée de ces rationnements touchant les civils est relativisé à la vue des blessés venus du front. Le regard porté sur eux témoigne toujours d’une réelle compassion : « En attendant, nous recevons nuit et jour, et tous les jours, de pauvres malheureux qui garderont les traces de leurs blessures toute la vie. Vraiment, je ne m’endurcis pas du tout dans le métier, au contraire. » (Lettre du 5 décembre) Cette guerre dont nul ne pressent véritablement la fin commence pourtant à peser sur le moral de l’infirmière : « Oh ! que je voudrais être près de vous, ce soir, mes bien aimés. Pourquoi faut-il que la guerre nous prive ainsi des joies les plus pures et les plus intimes ? Nous avons tous la nostalgie de la vie normale et intime et, hélas, rien ne nous en donne encore l’espoir. », confie-t-elle dans une lettre datée du 8 mars 1918. L’issue incertaine du conflit mêlée à la lourdeur de la tâche au quotidien et à l’impossibilité de prendre des temps de repos en viennent à marquer le corps de l’infirmière : « Moi, je me porte à merveille. Seulement, je vieillis beaucoup et je m’en aperçois lorsque je me regarde dans la glace. Il est vrai que j’ai 25 ans passés. Il est tout naturel que les rides commencent à apparaître. » (Lettre du 27 avril)

En juin 1918, une autre affectation, tant espérée et longtemps déçue, est obtenue dans une unité médicale mobile non localisée. La charge de travail n’en demeure pas moins écrasante, malgré l’obtention d’une permission tant attendue. Sa dernière lettre, en date du 6 janvier 1919, mentionne la fermeture de « quantités d’hôpitaux » provisoires et souligne combien la charge de travail demeure et demeurera encore longtemps importante : « (…) tout vient chez nous. Jamais on a tant opéré que ces jours-ci. »

Il faut certainement lire ce beau témoignage comme l’histoire d’un parcours qui amène progressivement cette jeune femme à entrer conjointement dans la réalité du conflit et dans une véritable forme de maturité intellectuelle. A l’évidence, bien que confrontée par son métier aux conséquences directes de la guerre, la première partie de sa carrière ne lui a donné qu’une vision partielle et sans doute quelque peu tronquée de la guerre. Tout en soignant les blessés de l’hôpital de Montbéliard et de Grand Lebrun, elle n’était parvenue que difficilement à se représenter ce qu’était réellement l’expérience de guerre des patients qu’elle soignait. La venue volontaire à Belfort, l’exposition personnelle aux dangers des bombardements, ce rapport direct et quotidien avec la mort de soi et des autres – dont on sent pourtant qu’elle en atténue quelque peu la portée dans sa correspondance avec ses proches – mûrissent en elle un rapport à la guerre très différent de ce qu’il fut à ses débuts. Au contact direct de la réalité guerrière, l’attitude et l’expérience de guerre de Léonie Bonnet évoluent. Et c’est véritablement au travers de cette courte expérience vécue à Belfort qu’elle pénètre de plein pied dans l’âge adulte, fusse au prix de quelques rides comme elle se plait elle-même à le souligner dans sa correspondance…


[1] Les carnets de l’aspirant Laby 28 juillet 1914-14 juillet 1919, Paris, Bayard, 2001, 346 p.

[2] La question des tensions relationnelles et hiérarchiques en milieu hospitalier est particulièrement présente dans un autre témoignage d’infirmière : Claudine Bourcier, Nos chers blessés. Une infirmière dans la Grande Guerre, Alan Sutton, 2002, 192 p.

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