Duvau, André (1886-après 1969)

1. Le témoin
André Duvau, propriétaire, est originaire d’Ingrandes, près de Châtellerault (Vienne). Jugé inapte au service armé, il finit par être accepté à l’âge de trente ans comme navigant-mitrailleur (avril 1917). Passant par l’école de tir de Cazaux, puis par le centre d’entraînement du Plessis-Belleville, il est affecté comme mitrailleur à Luxeuil à la So. 29 (sur Sopwith de bombardement), mais l’obsolescence de cet appareil rend l’unité peu opérationnelle ; ayant reçu en février 1918 ses Bréguet XIV, l’unité renommée désormais Br. 29 va emmener A. Duvau sur une série de terrains, en suivant les évolutions du front au printemps et à l’été 1918. Passé sergent en juin 1918, il est démobilisé en mars 1919 après avoir été crédité d’une victoire aérienne.
2. Le témoignage
« Br. 29 », Souvenirs d’escadrille d’André Duvau, Sergent mitrailleur, a été édité à Vincennes par le Service Historique de l’Armée de l’air, dans une édition établie par Pierre Debofle, archiviste-Paléographe (1976, avec carte, tableaux et photographies, 64 pages de texte). Le court document principal, les « Mémoires de guerre » proprement-dites (38 pages), a été rédigé par l’auteur en 1932 et versé au S.H.A.A. avec des lettres, tableaux et photographies en 1969.
3. Analyse
C’est en 1932 qu’André Duvau commence à rédiger ses souvenirs d’aviation, il signale vouloir fixer des traces par écrit, pour garder une mémoire qui commence alors à s’effacer, notamment pour les noms de ses camarades. Classe 1906, il est handicapé (arthrose de la hanche) et réformé à titre définitif. N’acceptant pas cette humiliation, il obtient (1916) grâce à une première recommandation, la possibilité de monter en place arrière dans une carlingue au Bourget, montrant ainsi qu’il pouvait briguer l’emploi de mitrailleur. L’étape de la visite médicale officielle est toutefois un échec, le major de Dijon-Longvic refusant même un examen complet, lui disant qu’il risquait de se casser une jambe en avion (p. 6) : « Il me mit littéralement dehors, il était vrai que c’était l’heure de l’apéritif et qu’il paraissait avoir hâte de quitter le camp pour le café. » L’auteur finit au début 1917 par obtenir gain de cause, grâce à un ami de son père, qui connaissait bien le général à la tête des services aéronautiques au ministère. Outre l’itinéraire de G. Guynemer, refusé deux fois pour faiblesse de constitution, on pense surtout au fait qu’à partir de 1917, on voit de plus en plus de navigants blessés et diminués continuer à voler. On a besoin de ces personnels entraînés, alors qu’ils auraient été réformés dans d’autres circonstances: le cas de R. Nungesser, plusieurs fois blessé, et porté dans son avion par ses mécanos, reste le plus connu. L’ensemble du témoignage donne un bon aperçu de l’itinéraire original de l’auteur; à 32 ans en 1918, c’est déjà un aîné pour ses camarades et le capitaine de Vézeau de Lavergne l’appelle le « Père Duvau ». Son récit, certes assez concis, comble un vide : si on dispose de récits de pilotes, et de quelques carnets d’observateurs, ces derniers sont en général des officiers, qui certes en cas d’attaque manient la mitrailleuse, mais sont d’abord des techniciens qualifiés du réglage d’artillerie, A. Duvau n’est lui que mitrailleur. L’essentiel de l’évocation est centré sur l’année 1918, avec des Bréguet XIV, et des missions de bombardement toutes détaillées en annexe (47 bombardements avec 10 pilotes différents), et il faut souligner la qualité scientifique de l’édition, liée au travail d’un archiviste du S. H. A. A., alors nouvellement diplômé et effectuant son service militaire, un cas de figure appartenant désormais au siècle dernier.
Dès la page 25, A. Duvau abandonne la narration chronologique et propose « un peu de tout comme ça me vient, en laissant courir le stylo ». Le souvenir global est largement positif, avec une bonne ambiance de camaraderie au sein de l’escadrille et des missions intéressantes bien que dangereuses. Son témoignage montre, malgré sa fonction subalterne, une certaine liberté de ton et il n’hésite pas à critiquer le niveau de pilotage de celui qui mène son avion, souvent un officier: il signale avoir demandé, alors qu’il n’était que sergent, à changer de pilote pour ce type d’insuffisance – ce qui a été accepté-, et il laisse le nom du lieutenant en évidence en 1969. Il insiste peu sur sa victoire aérienne, dont il minimise l’engagement (p. 24) : « Peut-on appeler ça un combat ? Plutôt un échange de balles. ». Il précise que sa chance a surtout résidé dans le fait qu’il a été appuyé, pour l’homologation, par un chef de mission influent. Dans le domaine de la vie quotidienne, il insiste sur le froid à l’occasion des missions en altitude, sur les nombreux incidents et accidents de vol, sur les fréquents déménagements de 1918 et l’inconfort qui les accompagne. Il évoque ce nomadisme dans une lettre à un camarade (p. 48) : « Nous, nous gazons. Dur et ferme. Quelques jours on se repose ; en vitesse l’on emballe, l’on part, l’on arrive ; on en fiche un gros coup quelques jours sur un secteur d’offensive ; retranquilité ; réemballage, etc. » Par contre il évoque peu les excès et débordements supposés accompagner la vie en escadrille (la « bombe », les femmes). La seule évocation repérée de l’univers féminin dans une lettre à son père est discrète (août 1918, p. 46) : « Nous sommes très bien installés ici : la population est accueillante, et l’accueil féminin l’est même trop, paraît-il, et pas sans inconvénients. Enfin, on peut toujours regarder sans que ça vous fasse mal. » Si la camaraderie domine, l’auteur signale aussi des inimitiés, comme par exemple ici, dans un style assez plaisant (p. 28) : « Le lieutenant Mongin, ratant un atterrissage, avait, par suite du choc, été embrasser le bord de fuite du plan supérieur de son avion. Nous ne l’aimions pas du tout (…) et il avait été convenu entre nous que personne n’irait le voir. Certains y étant allés, il fallut bien que moi aussi j’y aille ; je trouvais notre lieutenant alité, la tête complètement enveloppée d’ouate et de bande et au milieu de tout cela des yeux de lapin russe, tout injectés de sang. Cette visite ne m’avait pas été désagréable, j’eus l’impression que nous ne le reverrions plus. »
Dans un ajout de 1968 A. Duvau évoque le grand défilé aérien de la libération au-dessus de la ville de Metz en novembre 1918, regroupant un nombre inédit d’appareils (p. 30) : « Je partis donc avec mon pilote habituel. Après un court temps de vol, celui-ci me dit : « La guerre est finie… Nous ne nous sommes pas fait casser la figure… Il sera bien bête de se la faire casser aujourd’hui pour rien… Si on rentrait ? » J’approuvai cette invitation pleine de bon sens, et nous sommes retournés directement au terrain, accusant le malheureux moteur qui n’y était pour rien. Ce n’est pas un fait d’arme, ce n’est qu’un souvenir. » Lorsqu’il évoque quarante ans après son bilan de la guerre, celui-ci n’est pas négatif, et cette nostalgie à distance, bien plus rare dans l’infanterie, appelle aussi la question mémorielle classique : aurait-il établi cette estimation de la même manière en 1919 ? (p. 19) « Malgré des moments durs, quel beau temps que celui passé dans notre escadrille 29 ; certainement le plus beau temps de ma vie. Toutefois, je dois avouer que lorsque l’armistice vint, ce fut un soulagement car j’appréhendais fortement la guerre en hiver telle que nous aurions eu à la faire. »

Vincent Suard – décembre 2020

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Dyson, William, Henry (1880-1938)

Le témoin :
William Henry Dyson, plus connu sous le nom de Will Dyson, est un dessinateur et caricaturiste australien né le 3 septembre 1880 à Ballarat dans l’Etat du Victoria en Australie et mort le 21 janvier 1938 à Chelsea, en Angleterre. Il est considéré comme l’un des caricaturistes du paysage politique australien les plus célèbres. Avant la guerre, il se fait connaître en publiant ses dessins dans The Bulletin, une revue hebdomadaire australienne très en vogue. Comme la plupart des artistes australiens reconnus de l’époque, un séjour dans la capitale impériale, Londres, est un passage obligé pour faire avancer sa carrière, perfectionner ses techniques et s’exposer à l’art européen, érigé en modèle dans les anciennes colonies britanniques australiennes, qui se fédèrent en 1901. Will Dyson part pour le Royaume-Uni en 1910 après s’être marié à Ruby Lindsay (sœur de l’artiste australien Norman Lindsay). Dyson obtient un poste de caricaturiste en chef au journal britannique le Daily Herald où il se forge une excellente réputation. Doté d’un humour sarcastique, il ne cache guère ses convictions travaillistes, dénonçant les bidonvilles qui regroupent alors de nombreux travailleurs exploités selon lui par le capitalisme et les propriétaires. Son art se veut politique, grand public et humaniste. Dyson est prolifique et ses caricatures se comptent par milliers. Une grande partie des originaux est conservée au British Cartoon Archive de l’Université de Kent à Canterbury (Royaume-Uni) ainsi qu’au centre de recherche du mémorial de guerre australien de Canberra (Australie).
Le témoignage
Au cours de sa carrière, sept livres rassemblant certains de ses dessins sont publiés, dont Kultur cartoons en 1915 qui reçoit les éloges de la presse. Dyson soutient l’effort impérial et, comme beaucoup, conçoit la guerre contre l’agresseur allemand comme juste et nécessaire. L’année suivante, l’Australie lui propose de devenir l’un de ses artistes de guerre officiels. Il reçoit une commission et un traitement pour dessiner les Australiens en guerre. Dyson part au front, où il demeure entre 1916 et 1918. Il y dessine les soldats australiens et est blessé à deux reprises. C’est cette vie, au front, qu’il s’attache de représenter, à montrer en détails à une population australienne si loin du canon. Ses œuvres de temps de guerre sont publiées en 1918 dans l’anthologie Australia at War, ouvrage de dessins très largement diffusé en Australie. Il croque également en couleur des scènes de la vie quotidienne au front encore aujourd’hui exposées à l’Australian War Memorial de Canberra. Sa femme est emportée en 1919 par la grippe espagnole à l’âge de 32 ans, ce qui le jette dans une profonde tristesse. En 1925, il rentre en Australie pour 5 ans afin de travailler au Herald de Melbourne, puis finit par retourner au Royaume-Uni. Son témoignage est donc celui d’une œuvre éclectique, avec une production intense lors des années de guerre qui fait date dans l’histoire de l’art australien.
Analyse
A bien des égards, les dessins de temps de guerre de Dyson se démarquent de ceux des autres artistes officiels de l’Australie. Contrairement au Canada, et dans une moindre mesure le Royaume-Uni, pays qui sélectionnèrent l’avant-garde de leurs artistes pour représenter la guerre, l’Australie choisit des artistes de guerre dont elle exige la maîtrise d’un style classique et non pas avant-gardiste ou moderniste. Il s’agit pour l’Australie de se construire une tradition militaire, alors que la Première Guerre mondiale est pensée et vécue comme l’entrée du pays dans le concert des nations. Dès lors, les peintures et sculptures commandées sont peu originales, accumulant les motifs les plus communs et sont souvent d’une facture d’une autre époque, inspirées par l’art européen du 19e siècle (on pense aux artistes officiels employés par l’Australie tels que George J. Coates, Web Gilbert, Leslie Bowles et George W. Lambert par exemple). Le but des commissions d’Etat est non seulement de constituer une collection d’œuvres nationales mais également de contribuer à la propagande de guerre et à poursuivre l’œuvre de justification de cette dernière en représentant des soldats australiens offensifs et presque invincibles. Il s’agit de constituer la légende des Anzacs (Anzac Legend), l’Anzac étant un acronyme pour les soldats australiens et néo-zélandais du corps expéditionnaire britannique des Dardanelles en 1915 ; le terme est resté pour désigner le soldat australien.
Dyson, lui, est unique dans ce moment de création de la tradition et, à bien des égards, s’oppose au classicisme de rigueur. Les soldats de Dyson sont humains : ils ont peur, froid, faim, sont épuisés, résignés, perdus, endeuillés mais également stoïques, résilients, riant parfois, ou partageant de bons moments avec des civils français ou belges. Contrairement à la légende des Anzacs, les soldats australiens représentés par Dyson sont, tout simplement, des hommes avec leur grandeur et leurs travers, leurs vices et leurs vertus. En cela, ses œuvres se démarquent des clichés de l’Anzac surhomme, clichés dénoncés par les anciens combattants eux-mêmes une fois la guerre terminée. Enfin, les œuvres commandées aux artistes de guerre australiens insistent sur le combat ou la vaillance comme si la guerre n’était que combat. Les dessins de Dyson, eux, montrent un temps plus long : celui des marches, des repas, de la convalescence, des femmes, de l’attente, de la cantine ou du coiffeur, en somme de la vie quotidienne des hommes, de leur ennui et de leurs brefs moments de joie lors de parties de cartes par exemple. Le témoignage de Dyson est à la fois riche (par ses thèmes) et simple (par ses lignes et couleurs), il est distinctif dans un cadre australien et la vie menée au Royaume-Uni par le dessinateur l’a largement influencé. Le sarcasme et l’absence de glorification apportent parfois une vision décharnée et pessimiste du conflit. On pourra consulter quelques œuvres de guerre de Dyson conservées par l’Australian War Memorial de Canberra, Australie, en suivant ce lien :
https://www.awm.gov.au/advanced-search?query=will%20dyson&collection=true&facet_type=Art&page=2
ou à l’Art Gallery of New South Wales en suivant cet autre lien : https://www.artgallery.nsw.gov.au/collection/works/?artist_id=dyson-will
Références :
« Dyson, Henry William » in Australian Dictionary of Biography, Bede Nairn and Geoffrey Serle (eds.), (Melbourne : Melbourne University Press, 1981), volume 8 1891-1939.
Romain Fathi, Représentations muséales du corps combattant de 14-18 : L’Australian War Memorial de Canberra au prisme de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, (Paris: L’Harmattan, 2013). 

Romain Fathi, décembre 2020.1.

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Plond, Louis (1885-1916)

1. Le témoin
Louis Plond, originaire de Nogent-en-Bassigny (Haute-Marne), exerce au moment de la mobilisation la profession de coutelier. Marié à Marthe en 1912, il a eu un fils, Raymond, en 1913. Il sert au 309e RI, régiment de réserve de Chaumont, et son théâtre d’affectation concerne le front de la région de Baccarat-Badonviller (Meurthe et Moselle). Les régiments changent régulièrement de théâtre d’opération durant le conflit, mais ce n’est pas le cas du 309e RI de l’auteur, qui reste dans ce secteur de transition entre plaine lorraine et moyenne montagne des Vosges, de septembre 1914 à sa dissolution en juin 1916. L’auteur est tué lors de l’attaque allemande du Col de la Chapelotte en avril 1916.

2. Le témoignage
Bernard Plond, petit-fils de Louis, a fait paraître aux Éditions Dominique Guéniot Mon grand-père, Louis Plond, Correspondance privée, 2 août 1914 – 27 avril 1916 (un Haut-Marnais dans la Grande Guerre), Langres, 2007, 223 pages. Le transcripteur, professeur d’histoire-géographie, avait découvert en 1977 dans la maison familiale 197 lettres de son grand-père adressées à sa femme et il en a restitué, une fois retraité, les éléments essentiels. L’organisation de l’ouvrage est originale : l’auteur a divisé le livre en huit chapitres thématiques (faits de guerre, conditions de vie, relations avec les autres militaires, etc.) avec à chaque fois une partie « transcription » (pages en gris), puis une partie « commentaire » (pages en blanc). Les parties « transcriptions » sont composées d’extraits littéraux de lettres de 3 à 10 lignes environs, et sont classées par ordre chronologique, et les parties « commentaire » donnent les explications et les appréciations du metteur en texte. L’auteur remercie en page de garde les auteurs de « La Chapelotte 1914–1918 », parmi lesquels Yann Prouillet.

3. Analyse
Le choix original de présentation d’extraits de courriers de Louis Plond présente l’avantage de donner immédiatement à la lecture les éléments les plus intéressants, en les synthétisant par thèmes. Les inconvénients de ce choix sont de deux sortes : la partie « commentaire » des extraits, d’abord, même si elle est sérieusement menée, débouche parfois sur de la paraphrase, c’est-à-dire une simple reformulation des sources sans apport extérieur suffisant ; en revanche, cette partie est tout à fait adaptée, par son souci pédagogique, à un lectorat non-spécialiste, qui est naturellement le public ciblé. D’autre part, le problème posé par la partie transcription est que, n’ayant pas la totalité du corpus, et ne pouvant donc pas juger des proportions et équilibres, on ne peut savoir si un extrait est représentatif d’une attitude sur un temps long ou s’il est anecdotique. L’auteur anticipe toutefois cette critique en apportant parfois des commentaires bienvenus d’ordre statistique, comme par exemple : «6 mentions de la censure sur 197 lettres. »
Dans la logique des deux premiers chapitres (« Faits de guerre » et « Conditions de vie »), le petit-fils souligne avec honnêteté que le témoignage n’apporte rien qui ne soit déjà connu. En effet, c’est l’illustration classique d’une relation épistolaire, non dénuée d’intérêt, d’un poilu à sa femme, pour lui raconter ce qu’il vit en ligne ou au repos. Les combats sont sporadiques mais violents (19 avril 1915, p. 28) « [nuit d’alerte – petit matin] Nous les attendons encore. Remarque bien, je ne les demande pas, mais l’ordre est donné de résister jusqu’à la mort. C’est bien beau les paroles ! Nous avons de bonnes tranchées, mais on n’est pas à l’abri des balles. Ne te tourmente pas pour cela. Je ne devrais pas te parler de ces choses- là. » L. Plond semble, s’il déteste les Allemands, qu’il nomme toujours les « Boches » (avec majuscule et guillemets), ne pas envier le sort de ses connaissances de Nogent partis avec le 109e RI sur des théâtres d’opération plus exposés, et il dit plusieurs fois se faire une raison (mai 1915, p. 32) : « Nous ne sommes pas heureux, mais ce n’est rien à comparer à ceux du Nord [offensive d’Artois] » ou août 1915, p. 37 : « On trime, quoique j’aime mieux trimer au travail que d’être en régiment d’attaque. » Il a des remarques pittoresques sur l’évolution de l’équipement ; ainsi en décembre 1914 il signale qu’ils vont toucher des salopettes bleues pour mettre sur leurs pantalons rouges. Le casque Adrian est peu goûté à ses débuts (octobre 1915, p. 39) : « On nous distribue des casques à la place des képis. Ca la fout mal ; on a tout du « Boche » avec ça ! ». Et la perception du couteau de tranchée n’évoque pas de « brutalisation » particulière des mentalités (septembre 1915, p. 37) : « On nous a distribué une nouvelle arme. Juge un peu si c’est moi qui pourrait me servir de cela : un couteau de boucher pour l’assaut des tranchées ! En effet, il ne faut point de prisonniers, il faut achever les blessés ! On « zigouille » tout ! Tu parles d’une sauvagerie ! Quand ils les ont distribués, on en voulait point. Il pourra rester longtemps dans la musette. »
Les relations entre les époux sont bonnes mais sans effusions particulières ; malgré l’interdiction, ils arrivent à se voir une fois à Baccarat, auprès d’une logeuse qui loue clandestinement des chambres et en vingt mois, ils se seront vus au total à trois reprises, dont une fois illégalement. L’auteur mentionne la nostalgie qu’il a de son petit garçon, et le regret de ne pouvoir le voir grandir (p. 184) « Voilà notre petit Raymond en culotte. C’est au moment où il aura été le plus amusant que j’en aurai été privé. Je suis bien en mal ! » On peut aussi citer une mention très intime (apparition des règles de l’épouse après une permission), qui nous renseigne sur les mentalités: la permission pousse-t-elle à engendrer ou au contraire, faut-il l’éviter ? (octobre 1915, p. 180) : « Je suis content de la bonne nouvelle que tu m’apprends pour le « débarquement ». Je ne m’en faisais pas car je savais bien ne pas avoir fait de bêtises. Ce n’est pas le moment.» Dans un tout autre domaine, l’auteur et beaucoup de ses camarades, employés en temps de paix dans des coutelleries, tentent de se faire affecter à l’arrière dans des usines métallurgiques, mais leur manque de spécialisation les fait constamment refouler (p. 172), « Dans ma compagnie, 25 avaient demandé, mais personne n’a été pris. ». Lorsque finalement un d’eux réussit à se faire détacher, cela déclenche un sentiment de désarroi, (« pour nous, ça fait drôle, il faut rester » p. 175), de jalousie ou de distanciation ironique, qui passe ici par la grivoiserie (p. 99) : « Le Louis Voilqué a écrit. Il est heureux à Paris. Il est chauffeur de four. Mais le four n’est pas encore monté. Il dit que les « mouquères » ne manquent pas et que les types mènent la belle vie avec. Enfin, en attendant de pouvoir chauffer son four, il pourra toujours chauffer les poules.» Le moral de Louis Plond, sur la durée globale de son engagement, n’est pas bon et cette tendance s’aggrave en 1916. Bien qu’il soit conscient, on l’a vu, de ne pas être dans un secteur d’offensive (Artois, Champagne ou Verdun), l’auteur dit souvent souffrir des dangers de la première ligne, des dures conditions météorologiques ou des travaux éreintants dans les bois à l’arrière. Ce cafard semble attisé par le fait que son unité reste vingt mois dans le même secteur difficile, qui n’en en rien un «filon ». Quelques extraits peuvent témoigner de ces humeurs moroses :
Mai 1915 « je dirais qu’on en a plein le dos. »
Octobre 1915 « c’est bien malheureux de souffrir pendant 15 mois, de se faire dégringoler de la sorte pour n’aboutir à aucun résultat. »
Avril 1916 « j’en ai par-dessus la tête. Je n’ai plus de courage. »
Avril 1916 « on s’use un peu tous les jours. On est fatigué de cette terrible guerre. »
Ce type d’énumération accentue évidement l’aspect sombre du témoignage, il y a aussi quelques bonnes journées, mais c’est le découragement qui domine, par exemple en mars 1916, un mois avant d’être tué (p. 84) : « On n’a jamais autant trimé que pendant ces treize jours qu’on vient de tirer. Tous, nous préférons être aux tranchées. En plus, on n’est pas bien nourris.» et il ajoute le surlendemain «Je viens de passer à la paie : 11 jours à 0.25, c’est bien maigre pour les journées comme on en fait. »
En définitive, l’aspect le plus intéressant du livre repose peut-être dans le résultat de la démarche du petit-fils Bernard Plond : celle-ci n’est pas simplement historique ou mémorielle, elle a aussi valeur de thérapie pour le présent ; au tout début du livre, après le départ de la grand-mère en maison de retraite, il décrit la découverte des lettres dans une « grande chambre nuptiale condamnée », restée intacte et inoccupée depuis 61 ans: il se rend compte alors d’un malaise diffus, qui a toujours existé dans son enfance, et du fait que sa grand-mère ne lui a jamais parlé de Louis. Il fait le lien avec sa perception d’une femme marquée à vie et qui n’est jamais parvenue à surmonter le deuil ; il la décrit comme une personne dépressive qui tenait des propos répétitifs (p. 13) « j’ai été veuve à 26 ans ! » ou « Pour ce que c’est que la vie ! ». En fin de volume, B. Plond rend alors hommage à son grand-père qu’il a découvert, témoigne du respect qu’il a pour son itinéraire « d’endurance et de souffrance », mais surtout prend conscience d’une situation qu’il a vécue enfant sans la comprendre, une angoisse, une souffrance ininterrompue basée sur le non-dit : il a pu « saisir un fait-majeur de sa propre existence.» et il termine son livre en soulignant pour lui le résultat de sa démarche (p. 218): « Aujourd’hui, je crois pouvoir affirmer que cette angoisse a fait place à une relative sérénité car elle a pris le visage de l’absent. (…) Au moins, vu sous cet angle, ma présente démarche n’aura pas été inutile. Il aura fallu deux générations et 90 années pour « apurer les comptes » avec la Grande Guerre ! »

Vincent Suard, décembre 2020

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Wharton, Edith (1862-1937)

1. Le témoin
Edith Wharton, romancière, nouvelliste, poète et essayiste américaine, née le 24 janvier 1862 à New-York (décédée le 11 août 1937 à Saint-Brice-sous-Forêt dans le Val-d’Oise), est installée à Paris depuis 1907. Elle y revient à la déclaration de guerre et y décrit, du 30 juillet 1914 à février 1915 l’ambiance et l’évolution des choses, des gens comme des mœurs. A la fin de ce dernier mois, elle parvient à décrocher « l’autorisation de visiter quelques ambulances et quelques hôpitaux d’évacuation à l’arrière des lignes ». Son premier voyage l’amène en Argonne sur les traces de la bataille de La Marne. Le second lui fait parcourir la Lorraine et les Vosges, du 13 au 17 mai, de Nancy à la première ligne d’un front de montagne qu’elle s’applique, censure oblige, à ne pas localiser précisément. Du 19 au 24 juin elle visite dans le Nord le front anglo-belge puis glisse à l’opposé, à partir du 13 août pour un voyage en Alsace (Thann) jusqu’à Belfort (le 17, en revenant par le front des Vosges lorraines, également non précisé. Son dernier texte se propose de comprendre l’âme française et le « Moral de la France », se penchant sur l’état d’esprit, mettant en avant l’abnégation, l’intelligence et le courage dans un élan éminemment francophile.

2. Le témoignage
Débutant par un long tableau de Paris, de l’effervescence de la mobilisation à l’accoutumance du temps de la guerre, et à l’installation d’une habitude et d’une adaptation qui finiront, pour le poilu, dans le surréalisme et la dichotomie. Parvenant à obtenir, on devine avec toutes les difficultés, les autorisations de circulation et de mouvements idoines, et manifestement munie d’un guide touristique, elle décrit tour à tour quelques arrières front en Champagne, Argonne, dans le Nord, en Lorraine, en Alsace ou dans les Vosges.

3. Analyse
A l’instar de Gérald Campbell, d’Edmond Bauty et de beaucoup d’autres, Edith Wharton, à la manière d’une journaliste, fait quelques voyages au front pour, selon l’oxymore relevé par Annette Becker, qui assure la préface de cette édition, nourrir la fascination et l’horreur du grand massacre, du spectacle de la guerre. mais avec une double superficialité qui la place en-dessous des voyages des journalistes. Edith Wharton, qui verse, comme tous à leur époque, dans le martyrologe, fournit en fait une vision superficielle de la réalité des fronts, ce dans une écriture qui privilégie le plus souvent la stylistique à la profondeur descriptive. Bien entendu, soumise à une censure allant croissant au fur et à mesure qu’elle approche les fronts actifs, ses visions se transforment en balades champêtres anonymes lorsqu’elle approche des premières lignes, comme c’est le cas dans le massif des Vosges, fronts alsacien comme lorrain. Ainsi rencontre-t-elle sans le nommer l’abbé Collé, curé de Ménil-sur-Belvitte (p. 118) et décrit-elle peut-être le front aux alentours de La Chapelotte ou de La Fontenelle mais de manière tellement superficielle que ce pourrait se trouver partout ailleurs dans le secteur. Bien entendu, elle commet des erreurs, voyant à Nancy les grilles de Jean Damour, plaçant au même rang Verdun, Badonviller et Raon-L’Etape dans l’évacuation (p. 150) et passant l’ancienne frontière alsacienne sans s’en rendre compte (p. 177). Bref, malgré une stylistique recherchée et quelques métaphores intéressantes, l’absence de profondeur descriptive de l’auteure rend son ouvrage trop superficiel pour être référentiel et utile à l’historien. L’ouvrage est agrémenté de 12 photographies mal reproduites en cahier final. Cet ouvrage n’apporte que très peu à l’historien, les descriptions étant trop sommaires et les toponymes utiles absents. L’ouvrage reste toutefois à mentionner dans les bibliographies de paradigme similaire des voyages et tableaux civils au front. Quelques coquilles toponymiques n’ont pas été corrigées par l’éditeur (p. 177 Massevaux pour Masevaux).

4. Parcours emprunté par l’auteure / date
30 juillet 1914 – pages 29 à 61 : Part de Poitiers – Chartres – Paris
Février 1915 – pages 63 à 100 : Meaux – Montmirail – Châlons-en-Champagne (pages 66 à 71) – Auve – Sainte-Menehould – Clermont-en-Argonne – Blercourt – Verdun – un village au sud, à 6 kilomètres à l’ouest des Eparges – Bar-le-Duc – Laimont – Heitz-le-Maurupt – Châlons-en-Champagne
13-17 mai – pages 101 à 137 : Sermaize-les-Bains – Commercy – Gerbéviller – Nancy – Mousson – Pont-à-Mousson – Crévic – Ménil-sur-Belvitte – colline isolée à trois kilomètres de la frontière allemande – des « villages nègres »
19 juin – 12 août – pages 139 à 200 : Quelque part entre Doullens et Montreuil-sur-Mer – Saint-Omer – Cassel – route de Cassel à Poperinge – Poperinge – Ypres – Poperinge – Furnes – Bergues – Dunkerque – Cassel – « Bois triangulaire » – Nieuport – La Panne (Belgique) – Dunkerque – La Panne – Saint-Omer.
13-15 août : Près de Reims – Reims
15-16 août : Masevaux – Thann – sommets à l’est de Thann
17 août : Belfort – Dannemarie
18 août : « Une chaîne de collines près des frontières de la Lorraine » pouvant être en Déodatie (la description d’un village occupé ressemble au hameau-centre de Launois, au Ban-de-Sapt).

5. Quelques annotation à retenir
Page 35 : Vue de la mobilisation à Paris, ambiance
43 : « Ambiance » administrative, difficulté pour communiquer, comportement des agents
49 : Parisiens allant voir les premiers drapeaux pris à l’ennemi
54 : Vue de « l’armée des réfugiés »
68 : Uniformes bigarrés et différentes teintes de bleu
72 : 75 et camions : « On aurait dit des gazelles géantes au milieu d’un troupeau d’éléphants »
77 : A Clermont-en-Argonne, voit la guerre d’une terrasse gazonnée, comme un balcon sur la guerre
93 : Disparition des panneaux directionnels à l’arrière du front ; elle manque de perdre son chemin
100 : Evoque sans être explicite (« sa dépouille fut déshonorée ») le viol d’une morte par l’ennemi à Gerbéviller
130 : Vue d’orfèvres parisiens artisans de tranchée
158 : Bruit du canon comparable « au bruit que feraient tous les rideaux de fer du monde s’ils retombaient en même temps »
162 : Métaphore sur la vision des forêts : « Lorsque les belles forêts continentales sont victimes du canon, les troncs puissants jetés à terre se prêtent à des visions majestueuses de temples en ruines »
« La ville moderne de Nieuport semble être morte de la colique » !
185 : « Chaque canon avait son canonnier, qui veillait sur lui avec l’œil fier et jaloux du jeune marié pour son épouse »
190 : Alsacien repeignant les enseignes en français à Dannemarie

Yann Prouillet – avril 2020

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Lugand, Fernand (1888-1950)

1. Le témoin

Fernand Lugand est né le 28 janvier 1888 à Saint-Germain-de-Joux dans l’Ain. Il est le cinquième enfant d’Ennemond Alfred-François Lugand, préposé aux douanes (lequel mourra le 25 janvier 1917), et de Marie-Eugénie Burdet, modiste et lapidaire. Il fait son service militaire à Remiremont (Vosges) du 10 octobre 1909 au 24 septembre 1911, puis se marie avec Marie-Antoinette Ballivet, diamantaire. Le couple s’installe à Lajoux (Jura), où il est affecté comme préposé aux écritures à la capitainerie des douanes. Le 28 juillet 1914, il est mobilisé au 13ème Bataillon de Chasseurs alpins de Chambéry et part occuper le col de la Faucille, à la frontière suisse. De fait, il ne rejoindra pas immédiatement la ligne de feu : « …J’avais un peu honte de rester chez moi, mais l’ordre était formel, les douaniers devaient rester à leur poste d’après les plans de mobilisation » (page 45). Il a même le temps de connaître la naissance, le 8 mars 1915, de sa première fille, Renée (qui mourra d’une angine pernicieuse en 1929, à l’âge de 15 ans). Le 3 mai suivant, il intègre le 13ème BCA comme chasseur de 2ème classe et rejoint finalement le front des Vosges le 24 juin. Même si son baptême du feu, à Sondernach, date du 10 juillet, 1915, il reste dans un premier temps relativement à l’arrière des points chauds, aidé en cela par son grade de caporal-fourrier, qui lui permet de rester au pied des champs de bataille en pleines batailles d’une année 1915, celles des « Grands orages » sur les Vosges. Il finit par participer aux combats du HWK, (décembre 1915 – janvier 1916) puis du Linge (avril 1916), jusqu’à sa très grave blessure par balle, le 24, puisqu’il perdra l’usage d’un bras. Sa guerre est donc terminée et après opérations et convalescence, il est finalement renvoyé dans ses foyers le 27 février 1917. Il reprend alors ses fonctions dans les Douanes à la capitainerie de Châtillon-de-Michaille (Ain). Sa seconde fille, Andrée, naît le 21 novembre 1918. Il perd son épouse de tuberculose en 1922 et se remarie avec Emma Michel, fille d’un hôtelier. Il poursuit sa carrière jusqu’à sa retraite en 1949, après avoir eu une action manifeste dans la Résistance. Fernand Lugand meurt le 13 octobre 1950 à Cognin (Savoie), emporté par une attaque cérébrale.

2. Le témoignage

Lugand, Fernand, Les carnets de guerre d’un « poilu » savoyard. (Mémoires et souvenirs de Fernand Lugand). Ouvrage présenté par Xavier Charvet. Préface du Professeur Jean-Jacques Becker, Montmélian, La Fontaine de Siloé, collection Les carnets de vie, 2000, 154 pages.

3. Analyse
Xavier Charvet, qui biographie très précisément le parcours de l’auteur, indique que celui aurait écrit ses mémoires à l’hôtel de Savoie à Chambéry à l’hiver 1934-1935. Car en effet, certainement basé sur un carnet de guerre, l’ouvrage, qui retrace 10 mois de guerre dans les Hautes-Vosges, forme en fait une succession de tableaux chronologiques, parfois didactiques (« qu’est-ce que ma cagna ? » page 74) voire justificatifs (« le feu des tentations », page 115, où il tente de se disculper d’un non-amour !) mais en forme de transmission orale à sa seconde fille Andrée, à laquelle il s’adresse nommément (comme page 77 où il dit « Laisse-moi te raconter une petite histoire ». Fernand Lugand s’en explique en forme d’introduction : « J’écris ceci, afin que tu saches ce que ton père a pu voir et endurer pendant les longs jours de malheurs de 1914 à 1918. » (page 43) et reviens sur sa démarche dans l’ultime chapitre : « A mes descendants » : « J’ai écrit ce qui précède sans prétention aucune et sans recherche littéraire, tous simplement pour que tu connaisses mes diverses péripéties qui ont marqué ma vie pendant cette période tourmentée… ». Toutefois, celle-ci a 13 ans lorsque Lugand prend la plume pour son récit et il est donc vraisemblable qu’il l’a édulcoré d’une vérité trop crue. Il tient à plusieurs reprises à démontrer qu’il fut un bon soldat (voir page 124), ce que nous croyons volontiers quand Lugand dit sa décision de ne pas tuer au fusil, (il se dit bon tireur) un allemand occupé à creuser un trou à la pioche : « Je me dis qu’il serait lâche de tuer ainsi un homme qui peut-être travaille à ce trou pour donner une sépulture à un camarade. Je relève mon arme, la dépose à mes pieds et ma conscience me dit : « Tu as bien fait » » (page 59). Sur le rôle moral fondamental de la correspondance, il dit : « … les lettres sont au moral ce que le ravitaillement en vivres est au corps ». A plusieurs reprises, il donne des éléments sur la mort (page 62), y compris par pulvérisation (page 93), et l’inhumation des camarades. Il réfléchit à sa propre mort en dormant dans un … cercueil (page 71) et s’interroge sur la résistance de l’Homme aux conditions climatiques de la guerre dans les Vosges : « … Comment le corps humain peut-il offrir pareille résistance à tous ces éléments ? ». Enfin, sa blessure renseigne sur les conditions sanitaires d’extraction du champ de bataille et d’évacuation d’un blessé depuis la ligne de feu, ce, jusqu’à sa démobilisation, avec une anecdote d’intérêt lorsqu’il se réveille d’opération chirurgicale : « Je passe la main droite autour de mon cou où je trouve suspendue la balle qui m’a été extraite du flanc. Je l’ai pieusement conservée, rangée dans la boîte qui contient ma médaille militaire » (page 130).
L’ouvrage, bien édité, est enrichi d’un avant-dire de Xavier Charvet sur la famille, longue lignée de douaniers, les lieux, terres de montagnes (Savoie, Jura, Vosges) qui forment la ligne commune de ce témoignage, et sur la démarche de publication. Le livre produit également des cartes, photos du soldat, reproductions d’un ordre de Serret (66ème D.I.) et d’une page du cahier de Lugand, d’une généalogie et d’une bibliographie sommaire.

Yann Prouillet – mars 2017

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Darnet, Paul (1888-1973)

1. Le témoin

Paul Darnet et sa famille

Paul Darnet et sa famille

Paul Auguste Darnet, né le 31 janvier 1888 à Saint-Simon (Aisne), est sculpteur sur bois avant son service militaire, qu’il effectue dans diverses unités d’artillerie (6ème batterie du 18ème bataillon d’artillerie à pied, 3ème puis 6ème Régiment d’Artillerie à Pied au fort Saint-Michel à Toul) du 8 octobre 1909 au 25 septembre 1911. De retour dans la vie civile, il entre chez Michelin et épouse en 1912 une sténodactylo, Berthe Richard, avec laquelle il aura une fille, Paulette, née à la veille de la guerre et qui décèdera de la grippe espagnole 19 septembre 1918 (Paul n’obtiendra d’ailleurs une permission que 5 jours après l’enterrement). A la déclaration de guerre, il est remobilisé au 6ème RAP (43ème batterie puis 27ème batterie) à Toul puis au 3ème RAP en mars 1917. Il change de calibre le 1er août suivant et passe au 73ème Régiment d’ALGP. Il sera successivement brigadier puis maréchal-des-logis (21 juin 1915) et y participera à toutes les batailles de ces unités. Gazé deux fois (le 22 mai 1916 au ravin d’Assevillers (Somme), ce qui l’éloignera du front jusqu’en octobre 1916, en ayant avoué à son épouse une congestion pulmonaire, puis à Verdun en 1917), commotionné (au ravin de Cuissy-et-Gény sur le Chemin des Dames), il est démobilisé le 20 juillet 1919. Ses derniers mois de guerre sont passés en Champagne et en Lorraine à la réfection de la voie ferrée Laon-Reims et à divers travaux d’entretien. Demeurant Paris, et ayant exercé différents métiers après-guerre, dont celui de clerc de notaire, il aura finalement deux garçons et une fille. Il décède quelques années avant son épouse, devenue aveugle, en 1973. C’est sa petite-fille, de formation artistique, qui, ayant retrouvé 579 lettres et 169 cartes (de Paul uniquement, sauf une carte de Berthe écrite le 25 février 1919) dans une boîte en carton (avec un manque toutefois de courriers écrits de janvier à octobre 1917), qui en a décidé la publication dans un ouvrage très esthétique, jouant avec la graphie de ce corpus pour en extraire la « palette des sentiments » qu’il contient.

2. Le témoignage

Couverture de l'ouvrage

Boumendil, Sylvia, Ma petite femme adorée. lettres de mon grand-père, 1914-1919. Paris, éditions Alternatives, 2002, non paginé, (174 pages).

Paul Darnet rejoint son unité au fort de Villey-le-Sec (sud-est de Toul en Meurthe-et-Moselle) en partant de Paris, y laissant Berthe et Paulette, le 4 août 1914. Il y construit de nouvelles batteries destinées à recevoir des pièces de siège. Ses premiers jours de guerre ne sont pas belliqueux ; il est bien logé, couche dans la paille et décrète que « la chose essentielle c’est de corriger l’Allemagne, et ensuite je pense que nous vivrons tranquillement en paix ». Le 8 novembre, il estime toujours une guerre courte contre le « boche ». Le 1er janvier 1915, il est « désigné pour former avec 175 hommes une batterie lourde mobile » à Toul avec les nouvelles pièces de 105 mm. Il rassure son épouse sur ce nouvel poste : « Tu vois qu’il n’est pas très dangereux d’être artilleur, et d’ailleurs, j’ai toujours confiance en mon étoile qui a toujours su m’épargner, donc pas de mauvais sang pour cela ». C’est pourtant avec cette formation qu’il dit recevoir le baptême du feu : « Je n’ai pas été émotionné plus que ça. Je t’assure qu’on se fait très bien à ce vacarme ». Pourtant il finit par lâcher, le 18 novembre 1916 : « Ce n’est pas pour me faire plaindre mais je veux te dire la vérité et je crois que l’on ne peut reprocher le manque de courage ou autrement dit la lâcheté à un homme qui marche depuis le 3 août 1914. En résumé, les cochons sont mieux traités dans une ferme ». Au sortir de Verdun, il témoignage sa satisfaction d’en être sorti vivant : « Voici tout de même un calvaire de franchi et j’en suis soulagé. Sortir du ravin de la mort sans une égratignure c’est une satisfaction. Il est vrai que je n’ai pas encore la croix de guerre, mais puisque je n’ai pas la croix de bois, c’est l’essentiel ». Il s’épanche à nouveau le 25 octobre 1917 : « … Aujourd’hui, je me suis fait porter malade et je suis exempt de service pendant deux jours mais ce n’est pas mon affaire et je voudrais être envoyé à l’hôpital, j’ai tant envie des vingt jours à passer chez nous, seulement l’ennui c’est que je n’ai pas de fièvre, il me faudrait un petit 38,5° et ça y serait. C’est vraiment intéressant quand on sait que l’on a rien de grave. J’en ai tellement par dessus la tête de ce métier. Je crois bien que j’en suis dégoûté pour toujours puisque même à l’arrière je ne puis plus le souffrir. Oui, c’est vrai que je m’ennuie de ma nénette. Quand je pense qu’elle aura 4 ans dans un mois et que je l’ai quittée à 8 mois, ça me révolte… » Et enfin, le 7 février 1918 : « Mais il est certain en tous cas que cette fin est bien longue à venir et que j’ai un dégoût de cette vie tellement grand que je demande la fin à tout prix… ». Mais la guerre qui dure est n’est pas seulement difficile pour l’artilleur ; le 26 octobre 1918, il écrit : « C’est vrai, ma Bézerbe, que le sort a été trop cruel envers nous mais c’est être cruel envers moi que de te désespérer à ce point et de penser un seul instant à mourir et à me laisser seul… ». A plusieurs reprises en effet, on sent aux réponses de Paul la tendance neurasthénique de Berthe, bien entendu compréhensible surtout après la mort de sa fille. S’il trouve quant à lui un secours moral dans la religion catholique, il précise toutefois à sa femme, le 2 novembre 1918 : « Ne crois pas pour cela mon Bésicot que je sois tombé dans le mysticisme, non, mais je crois que dans la tristesse on sent toujours le besoin d’entendre parler de choses spirituelles, de choses que l’on ne se sent pas capable de définir, qui sortent du naturel… ». La paix retrouvée ne change rien à son état d’esprit ; le 28 décembre, il dit : « Je voudrais bien être plus vieux de huit jours. C’est incroyable ce que l’on demande à vieillir, réellement, cette vie me dégoûte, peut-être davantage encore depuis le 11 novembre. Quand on voit à quoi l’on est utile… ». En effet il tempête encore le 10 avril 1919 contre une libération qui n’arrive pas : « Ici, c’est toujours la même vie terne, il y a de quoi mourir d’ennui et il faut se retenir à quatre pour ne pas tout envoyer promener ». La dernière lettre reproduite, le 17 juillet 1919, écrite au camp de Mailly (Aube), évoque la construction en cours de sa maison avec Berthe et son retour prochain ; la vie continue et Paul va reprendre sa place au foyer.

3.Analyse

Sylvia Boumendil, artiste, petite fille de Paul Darnet, a publié dans ce beau livre un ouvrage testimonial graphique. Aussi, ces extraits de la correspondance de Paul et de Berthe ne forment qu’une effleure d’un corpus de 748 correspondances d’un artilleur, de formation ouvrière, catholique, avec une culture politique manifeste et très aimant de son épouse. A la lecture de ces extraits finalement ténus, l’historien regrette immédiatement le parti pris d’un ouvrage certes à haute valeur graphique ajoutée, mais qui le prive d’une matière susceptible d’enrichir la littérature testimoniale des artilleurs de forteresse (au début de la guerre, avec son inaction en pleine bataille des frontières), puis d’un artilleur à pied, et enfin d’un artilleur de la « lourde ». Ce même si elle apparaît ne pas se démarquer des codes de la correspondance de guerre, Paul Darnet pratiquant, comme quasi tous les poilus, l’autocensure commune (cf. Woëvre le 8 mars 1915 : « Il ne faut pas que Juliette se frappe autant, après tout les tranchées ne sont pas un enfer et la saison surtout est plutôt à craindre que les boches »), y compris sur ses blessures (il dénonce le 15 août 1916 des « troubles cardio-rénaux sans fièvre » puis le 3 septembre une « petite congestion pulmonaire » alors qu’il a été gravement gazé puisqu’absent près de 6 mois de sa batterie), il donne toutefois quelques informations pratiques sur sa condition et son expérience de guerre. L’ouvrage témoigne aussi de l’amour d’un couple dans une correspondance très affective et protectrice. Mais pas seulement ; une lettre du 13 octobre 1917 est éclairante sur le manque qui pèse : « Maintenant, au sujet de la permission pour Troyes, il est probable qu’il te serait impossible d’y aller la semaine. Tu peux donc écrire et retenir pour samedi 20 courant. Nous pourrons passer une bonne nuit et une bonne journée. J’arriverai par un train passant par Troyes vers 10 h. Mais je crois qu’il ne faudra pas s’attendre sur le quai de la gare, le premier arrivé se rendra au dodo tout de suite, dis ma petite maîtresse chérie ? » [souligné dans l’édition]. Dès lors, par ces « échantillons » de grand intérêt supposé, il n’est qu’à aspirer à ce que l’ensemble de ce matériau soit publié. L’ouvrage est abondamment illustré, mais de traitements graphiques d’éléments iconographiques des cartes de correspondance. A noter les différents sobriquets affectueux donnés par Paul à Berthe (Loulou, poulet, Bésicot, Bello ou Bézerbe) et à sa fille (Fanfine). Les extraits de cette correspondance choisis sur le seul critère da la diversité des sentiments, ne permettent en effet pas d’en évaluer correctement la profondeur (par exemple la mort tragique de sa fille en septembre 1918, qui éclaire l’historien sur la question du deuil personnel au sein des deuils de guerre). De même, l’absence de présentation des personnages cités çà et là, comme son père par exemple, est préjudiciable à l’analyse du témoin. L’ouvrage est enrichi de documents annexes (extrait de sa fiche matricule, décorations et une citation), qui finalement répondent au parcours militaire, quasi absent de la présentation par Sylvia Boumendil, et un portrait de la famille en 1917.

Yann Prouillet, mars 2017

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Artis, Lucien (1895-1985)

1. Le témoin

Lucien Artis naît le 23 mars 1895 à Marbache (Meurthe-et-Moselle). Deuxième fils des trois enfants de Lucie et Joseph Artis, dont les professions ne sont pas connues, il vient manifestement d’un milieu ouvrier. Il catholique très pratiquant. Après des études sommaires, il dit, dans une petite introduction pour ses enfants à ses carnets, être entré à l’usine de Montataire, à Frouard, à 13 ans : « Vos grands-parents n’avaient pas les moyens de nous faire donner une instruction supérieure en ce temps-là… » (page 5). La guerre déclenchée, il occupe dans cette usine un poste de secrétaire de l’ingénieur, chef du service des Hauts-fourneaux. C’est le futur capitaine Aubertin, du 39ème d’artillerie qu’il saluera sur le front en avril 1915. Son frère, ainé de quatre ans, est au service militaire comme sergent téléphoniste au 160ème R.I. de Toul. Dès lors, il aspire à lui-même à prendre l’uniforme. Rongeant son frein, il est spectateur d’une guerre dont il finit par entendre le son se rapprochant, à la fin août 1914. Le 23, « Tous les habitants [de Marbache] sont en état d’alerte, nous nous attendons à recevoir l’ordre d’évacuation. Ma petite charrette est arrangée, elle est prête, chargée » (page 26). Mais la ligne tient bon et le village n’est pas envahi ; il restera toutefois à l’immédiate proximité du front, à quelques kilomètres du Bois-le-Prêtre. Le 10 décembre, il reçoit enfin sa feuille d’appel pour le 156ème R.I. à Decize (Nièvre), régiment dans lequel il reste quelques semaines avant de voir une demande acceptée pour qu’il rejoigne le 160ème de son frère en avril 1915. Il y occupera, dans son équipe, le poste de sapeur téléphoniste. Il rejoint le front en Artois le 8, y retrouve enfin Léon le 10. Il ne s’approche du front actif qu’à la fin du mois, dans le secteur de La Targette, mais c’est le 9 mai qu’il y participe à son premier coup de chien. Sa vision du front est dantesque et surréaliste. Léon y est blessé assez gravement à la cuisse. Il subira lui-même plusieurs petites blessures, et une grippe, mais le 26 juillet 1918, à Hautvillers, au nord d’Epernay (Marne), il est gravement blessé par éclat d’obus à la tête. Sa guerre est terminée. Le 13 janvier 1919, il est réformé temporaire, invalide à 40 % (trépané), a reçu la croix de guerre et est démobilisé. Il rentre à Marbache où il retrouvera Léon, également survivant. Lucien Artis épousera Catherine, qui lui donnera 5 enfants et deviendra en avril 1955 frère Lucien chez les Camilliens. Il décède à Arras le 19 février 1985.

2. Le témoignage

Artis, Lucien, A mes enfants, chez l’auteur, 2015, 263 pages.

3. Analyse

Publié dans une version familiale, l’ouvrage a les défauts de ses qualités. Comme le plus souvent dans ce type de publication, ce livre souffre de problèmes typographiques, de composition, (un paragraphe est doublé par exemple), et de toponymie. Il est agrémenté de 11 photos (dont un portrait en pied, une page de son carnet, 3 clichés de Verdun, 2 de la Somme, 2 du Chemin des Dames et 2 de la Lorraine) mais sans indication de source. Sont elles de l’auteur, sachant qu’il dit (page 182) faire de la photo ? Il ne dispose pas non plus de sommaire ou d’index mais l’envoi par l’auteur lui-même à ses enfants répond à cet amateurisme : « Vous m’avez dit, ne pas pouvoir lire mon écriture. Alors je me suis mis au travail, j’ai recopié textuellement le contenu de mes carnets de route. » Pourtant quelques traces de réécriture (pages 68 et 118) se détectent au fil de la lecture, révélant le caractère pédagogique de sa démarche. L’intérêt pour l’Historien de ce petit témoignage se démontre dès son introït, Artis résumant tout d’une phrase : « Je n’ai rien fait d’extraordinaire. J’ai suivi le mouvement, les copains, je me demande encore comment j’en suis sorti. » L’autre intérêt du témoignage est celui d’un lorrain dont le village, ouvrier et industrieux, se situe à l’immédiat arrière-front du Bois-le-Prêtre. Il dépeint ainsi l’ambiance du village et des usines de la mobilisation à son départ au front en décembre 1914 et à plusieurs reprises, il veut rejoindre la guerre : « Quand donc sera mon tour ! » (p. 22), avec des volontés belliqueuses : « C’est à nous de les venger quand je serai soldat. Je penserai à tout cela, ma première balle sera ma première vengeance ! Mais quand ? » (p. 25), attiré par l’appel de la bataille : « De tous les côtés le canon tonne. Je veux m’engager ainsi que les jeunes de ma classe » (p. 32), sa proximité du front l’amène à voir la guerre depuis les hauteurs de son village. Il découvre la guerre mais la traverse finalement, par sa fonction de sapeur téléphonique, traverse les combats en spectateur, sans les décrire ainsi par le détail. Quelques tableaux sont toutefois signifiants (pages 97 ou 104). L’auteur relate plusieurs permissions, sans toutefois, règle commune aux témoins, en décrire le contenu. Toutefois, cet ouvrage est éclairant sur la mentalité ouvrière dans le conflit. Comme nombre de soldats, sa guerre est un spectacle impressionnant : il rencontre Poincaré dès son arrivée au front (p. 70), sa marraine de guerre (31 octobre 1916) (p. 184), voit un général (Bablon) chercher des poux (p. 134), un noble (Vilatte de Peufayot) recevant un colis (« un oreiller pneumatique, un petit réchaud, du parfum, etc… ») (p. 108) et même la mer pour la première fois (p. 181). Si l’ouvrage apporte techniquement peu d’informations sur le rôle spécifique de sapeur-téléphoniste régimentaire, le témoignage reste informatif et tout à fait utile dans une bibliographie testimoniale très ténue pour ce régiment lorrain.

Yann Prouillet, février 2017

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Boursicaud, Aimé (1892-1958)

1. Le témoin

Aimé Boursicaud, photo d’atelier, 1915

Jean-Louis Aimé Boursicaud est né à Ambazac (Haute-Vienne) le 8 septembre 1892 d’une famille nombreuse – il a quatre frères et plusieurs sœurs – et campagnarde. Son père, Jean-Baptiste, est fermier et instituteur au lieu-dit Le Coudier, sur les contreforts des monts d’Ambazac, dans le Limousin. Sa mère, Marie Boulestin, est paysanne. Sa fiche matricule indique qu’il sait lire et écrire et il est appelé au service militaire le 10 octobre 1913, qu’il effectue au 103ème R.I. de Saint-Germain-en-Laye, le régiment avec lequel il part au combat en août 1914. Démobilisé le 30 août 1919, il revient en Limousin et se marie en septembre 1921. Revenu profondément pacifiste et antimilitariste d’une guerre qu’il jugera à un moment prolétarienne (page 129), il ne l’évoquera plus après son retour, possiblement car il l’a fixée en grande partie sur le papier. Sa compagne lui donnera neuf enfants. Le couple exploite d’abord une ferme de 50 hectares en Charente, ouvre un garage puis une auberge de jeunesse à Pyla-sur-Mer. Pendant l’autre guerre, la famille s’installe à Paris où Aimé trouve un poste d’ajusteur chez Citroën. Son acte d’état-civil ne mentionnant ni mariage, ni décès, il semble qu’il soit mort en mai 1958.

2. Le témoignage

Boursicaud, Aimé, Larmes de guerre. Ecrit de 14-18. Brinon-sur-Sauldre, Grandvaux, 2011, 223 pages. Voir aussi Mes jours de guerre. 1914-1918. 8 août 1914-30 août 1919. Neuvic-Entier, La Veytizou, 2004, 217 pages.

L’auteur débute son témoignage à Saint-Germain-en-Laye alors que son régiment fait partie de la défense de Paris, dont il couvre la mobilisation. Il est ensuite envoyé à Verdun et subit son baptême du feu à Ethe en Belgique le 22 août 1914. Suit une retraite éprouvante, ponctuée de combats (Marville ou Tailly) par Romagne-sous-Montfaucon puis Sainte-Menehould où le régiment est embarqué pour Paris. S’engage alors la bataille de la Marne pour laquelle le régiment, alors à Gagny, est appelé en renfort à Nanteuil-le-Haudouin. Puis ce sont des combats sur l’Ourcq, Roye, Champien puis Roiglise et Beuvraignes (septembre 1914) qui terminent la guerre de mouvement. Une autre guerre, de siège, débute dans la Somme, où il reste jusqu’en décembre. 1915 le trouve dans la Marne puis à Soissons mais ce premier hiver de guerre lui occasionne une bronchite qui le fait évacuer le 6 février. Il fait plusieurs hôpitaux (Château-Thierry, Provins, Troyes), tente de s’embusquer, et revient en ligne dans la Marne, au camp de Mourmelon et dans le secteur champenois de Saint-Hilaire d’avril à septembre 1915. L’hiver 1915-16 est passé à Ville-sur-Tourbe, Massiges, les mois de mai, juin à Virginy, juillet à Maisons-en-Champagne. Mais Verdun s’étant allumé, le régiment y est commandé et arrive le 6 septembre 1916 au ravin des Trois Cornes, dans le secteur de Bras. Il fera quatre séjours à Verdun, entrecoupés d’une longue période de « repos » de cinq mois en Lorraine (secteur est de Lunéville) début 1917. Ce quatrième séjour à Verdun voit le régiment reprendre à l’ennemi la terrible côte du Talou : « Ah ! la guerre ! Qui ne l’a pas connue, ne s’imagine pas les tortures qu’elle fait endurer. Nul ne saura, pour qui n’a pas vécu Verdun, les souffrances que des martyrs ont supportées » (page 155). De novembre 1917 au 28 mai 1918, date à laquelle il arrête son récit, il reprend position en Champagne puis en Flandre.

3. Analyse

Jean-François Boursicaud, l’un des fils d’Aimé, indique dans une postface que le témoin « a écrit ses mémoires en quelques nuits, entre mai et juin 1919, alors qu’il était en garnison à Douai » (page 203). D’emblée, dans une préface introductive, Aimé Boursicaud s’adresse à ses lecteurs ; il se veut pédagogique mais prévient que « seuls seront mentionnés les grandes attaques ainsi que les évènements les plus frappants » (page 5). A quelques pages du début, il déclare : « Songez à la tâche immense qu’il me reste à faire pour vous raconter « l’histoire anecdotique » de cinquante-et-un mois. Nous nous contenterons simplement de signaler les faits principaux » (page 36). Passé son baptême du feu, il indique : « puisque vous connaissez ce qui s’est passé pour la bataille d’Ethe, je ne vous ferai pas par conséquent, la description de celle-ci [la bataille de Marville ndrl]). Ce ressort de non-écriture se poursuit ainsi à plusieurs reprises (pages 54, 67 ou 75) et dès lors une part importante du témoignage est éludée pour brosser une guerre en pointillés, résumée à de grands épisodes imparfaitement décrits, ponctués de tableaux d’intérêt mais sans réel talent descriptif. Pourtant le parcours d’Aimé Boursicaud aurait pu être intéressant ; il fait toute la guerre au 103ème R.I. et y occupe plusieurs fonctions, étant tour à tour pionnier (page 131) faisant de l’artisanat de tranchée, affecté à la C.H.R. (page 143), garde de police (page 159) etc., mais sans en décrire précisément les spécificités. La restitution de son témoignage s’apparente ainsi à celle du soldat Henri Guichard (voir ce nom). Patriotique sans être belliciste à outrance, il confie en février 1915, alors qu’il est évacué : « Bien que malade, je ne désirais pas la guérison, ou du moins pas rapide, car sa lenteur, seule, pouvait me procurer un peu de bien-être » (page 104) et plus loin avoir tenté de s’embusquer. « Ne croyez pas que je sois resté toujours indifférent à mon rôle de soldat. J’avais tout essayé pour en sortir » (page 118) et d’imaginer des armes (page 119), du camouflage (page 120), un système d’insonorisation d’essieu de véhicule (page 125), voire même s’engager pour les Dardanelles afin de gagner quelques mois de trajet (page 123) ou dans l’aviation (page 125). A noter une description sommaire de fraternisations de petits postes à Ville-sur-Tourbe (page 142).

Yann Prouillet, mars 2013

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Colin, Ernest (1859-1945)

1. Le témoin

Constant Ernest Colin naît à Saint-Dié (Vosges) le 5 mars 1859, de Constant, commis de fabrique, et de Marie Anne Gérard. Employé de commerce puis fabricant de tissu, il épouse le 26 février 1889 à Blâmont (Meurthe-et-Moselle) Marie Claire Hennequin, sans profession, avec laquelle il aura trois enfants, Marie Renée (1889), Emile (1891) et André (1896). Elu conseiller municipal de sa ville en 1910, il devient adjoint au maire, Camille Duceux, lorsque celui-ci quitte la ville avant l’invasion allemande le 24 août 1914. Pour son action dans la récupération des otages alsaciens, il sera fait chevalier de la Légion d’Honneur le 7 août 1916, décoration qui lui est remise le 9 lors d’un voyage du Président de la République Raymond
Poincaré dans les Vosges [1]. Ernest Colin décède à Reims le 25 février 1945 [2].

2. Le témoignage

Colin, Ernest, Saint-Dié sous la botte. Une mission imposée par les Allemands en 1914. Paris, Berger-Levrault, 1919, 81 pages, collection La guerre – les récits des témoins.

Le 27 août 1914 à 17 heures, les troupes allemandes de la 3e division de réserve du général von Knoerzer envahissent la ville de Saint-Dié dans les Vosges. Dès le lendemain, ils convoquent Ernest Colin et lui intiment l’ordre de tout mettre en œuvre pour faire rapatrier des otages, majoritairement femmes et enfants, arrêtés par les troupes françaises dans les vallées alsaciennes voisines de la Bruche et de la Liepvrette lors de l’offensive d’août 1914. En cas d’échec de sa mission, une valeur égale de femmes et d’enfants déodatiens, dont les membres de sa famille, « seront arrêtés et leurs maisons incendiées » (page 2). Porteur de laissez-passer, il va devoir, alors que les offensives allemandes pour tenter de forcer le verrou de la Haute Meurthe font rage autour de la ville, traverser le champ de bataille pour effectuer sa mission en zone libre. Après une tentative infructueuse du fait des combats, il traverse une première fois la ligne de feu sous les obus et parvient à Epinal où il rend compte de sa mission au préfet des Vosges Linarès et au général Dubail. Muni de la réponse suivante : « Le Gouvernement acceptait la remise des femmes et des enfants arrêtés comme suspects, mais à la condition que la population de Saint-Dié n’aurait rien à souffrir pendant l’occupation allemande » (page 16), Colin repasse la ligne de feu avec un trompette français et est reçu au quartier général allemand. Cette réponse génère un engagement de l’occupant en ces termes : « Il est accordé à la population de Saint-Dié tous ménagements sous condition qu’elle s’abstienne de toute action hostile. Cependant à cette condition que les femmes et les enfants qui ont été faits prisonniers soient remis en liberté et ramenés » (page 23). Les yeux bandés, il est ramené à la limite des lignes allemandes, traverse une nouvelle fois la zone de feu, est arrêté par une patrouille française, et reconduit devant le général Dubail à Epinal. Une partie des otages alsaciens, 14 femmes et 7 enfants, y sont retrouvés et chargés dans un autobus avec mission pour Ernest Colin de les ramener à Saint-Dié. Le 2 septembre, l’autobus débarque les civils à la limite de la ligne de feu française et femmes et enfants traversent le no man’s land : « Les obus éclatent nombreux dans la vallée et quelques-uns à trente mètre de nous ; on se figure les cris de frayeur, les pleurs des enfants qui sont glacés d’effroi, les arrêts continuels de tous ces gens paralysés par la peur » (page 30). Ils parviennent sans dommage toutefois à Saint-Dié mais il manque encore 15 femmes et 19 enfants, toujours prisonniers des Français. La propre femme d’Ernest Colin, Marie, est alors arrêtée et l’édile est mandé de terminer sa mission. Il repasse donc une nouvelle fois les lignes au même endroit que précédemment, est intercepté par deux fantassins du 133ème R.I., et est conduit une nouvelle fois à Epinal. Les otages manquants sont retrouvés à Clermont-Ferrand, rapatriés sur les Vosges et eux-aussi placés dans des autobus avec mission pour Ernest Colin de les rapatrier à Saint-Dié. Mais au moment d’embarquer, l’une d’entre-elles, Lydia Damm, enceinte, perd ses eaux et est hospitalisée. Le 8 septembre, le convoi (deux bus et une automobile) se
met en route mais est pris sous des bombardements à Saint-Léonard, en zone française. Femmes et enfants sont alors débarqués et traversent le champ de bataille : « A partir de ce village, le trompette exécuta les sonneries règlementaires mais sans succès ; dès que nous fûmes sortis de la localité, les obus recommencèrent à tomber dans notre rayon, plusieurs à quelques mètres de nous, dans les prés avoisinant la route. Que serait-il arrivé si quelques femmes et enfants avaient été tués ou blessés ? » (page 48). Les otages rendus à l’autorité allemande, Ernest Colin se rend alors en Alsace pour tenter de retrouver son épouse, qui n’est pas libérée malgré l’accomplissement de sa mission. Entre temps, les troupes allemandes abandonnent Saint-Dié et retraitent vers la frontière. Colin passe donc une nouvelle fois la ligne de feu et revient dans sa ville enfin libérée. Marie, un temps emprisonnée à Strasbourg, échouée chez des proches en Alsace, parvient à obtenir un sauf-conduit de retour et, par la Suisse, retrouve enfin son mari le 24 septembre 1914.

3. Analyse

L’un des 33 titres de la célèbre collection La guerre – les récits des témoins des éditions Berger-Levrault, ce rapport de l’édile vosgien est un témoignage ahurissant. En pleine bataille, du 27 août au 8 septembre 1914, alors que se déroulent des combats parmi les plus sanglants connus dans les Vosges – l’équivalent à l’est de la bataille de La Marne – autour de Saint-Dié, un civil est chargé de récupérer 29 femmes et 26 enfants arrêtés en Alsace quelques jours auparavant « sous l’inculpation d’espionnage » (page 45). Il traverse à plusieurs reprises les champs de bataille en plein combats et, en deux « livraisons », ramène sous les obus femmes et enfants à l’occupant. Cette affaire, digne d’un scénario de fiction surréaliste, est pourtant révélatrice d’une réalité peu évoquée dans les études martyrologes : les rétorsions infligées à la population civile lors de la courte libération de l’Alsace en août 1914 et leurs conséquences. En effet, derrière la « barbarie » dénoncée par Ernest Colin, qui se place comme une victime d’une « mission imposée par les Allemands », dépeints comme déloyaux, il fait état d’une réalité inversée. Dans les « espions » arrêtés dans la vallée de la Bruche se trouvent entre autres deux institutrices, une femme de chef d’équipe de la gare de Saulxures, une femme de chef de gare de Saales et une femme de gendarme, enceinte, avec ses quatre enfants. Quasiment toutes sont de jeunes mères de famille emmenées avec leurs enfants. La guerre n’ayant pas aboli le droit, la diligence mise à leur libération par les autorités françaises semble témoigner de l’ampleur de « l’incident diplomatique » généré par cette vague d’arrestations ayant manifestement peu de lien avec la sécurité nationale. Elle illustre les méfaits de l’espionnite au sein des troupes françaises. Opportunément, il se trouve, à la réclamation allemande, que l’autorité française décide que les « arrêtés comme suspects, seront remis en liberté, l’instruction ouverte contre eux sous l’inculpation d’espionnage n’ayant pas établi de charges suffisantes » (page 45). La narration de cet épisode démontre également la réalité des ententes entre belligérants et les contacts possibles entre eux en plein combats pour des questions d’ordre diplomatiques. Elle révèle aussi l’efficacité des communications et la célérité de l’application des décisions administratives dans une France loin d’être désorganisée par la guerre. Plusieurs ouvrages [3] font état de cette « affaire des otages » mais « Saint-Dié sous la botte » est le seul qui fasse vivre l’évènement de l’intérieur, par l’un de ses principaux acteurs.

Yann Prouillet, mars 2013


[1] Très brièvement évoqué page 308 de Poincaré, Raymond, Au service de la France. Neuf années de souvenirs. Tome VIII : Verdun. 1916. Paris, Plon, 1931, 355 pages.

[2] L’état-civil de Saint-Dié-des-Vosges ayant été totalement détruit en novembre 1944, nous remercions Pierre Colin, généalogiste déodatien émérite, pour les informations généalogiques fournies.

[3] Citons entres autres Courtin-Schmidt, Charles, De Nancy aux Vosges. Reportages de guerre. Nancy, Dupuis, 1918, pages 70 et 190, Gromaire, Georges, L’occupation allemande en France, 1914-1918. Paris, Payot, 1925, page 362 ou Allier, Raoul, Les Allemands à Saint-Dié (27 août – 10
septembre 1914)
. Paris, Payot, 1918, page 47.

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Hubinet, Emma (1875-1969)

1. Le témoin

Emma Hubinet naît le 11 novembre 1875 à Glageon (Nord) d’une famille bourgeoise et industrielle ; les tissage et corderie Louis Hubinet, fondée par son grand-père. Charles Hubinet, son père, filateur, ancien combattant volontaire de la guerre de 1870, décoré de la Légion d’Honneur (1906) et son épouse, Emma Dubois, ont eu trois enfants ; Louis (1870-1944), Emma et Nelly (1878-1966). Emma se marie le 6 mars 1905 à Achille Boulanger, négociant en laine, avec lequel elle aura deux enfants ; Roseline (1905-1994) et Didier (1907-1947). A la mort de son père le 2 novembre 1913, elle aide sa mère à diriger la filature familiale, laquelle sera détruite par les Allemands qui l’incendient en quittant le territoire le 6 novembre 1918. Elle bénéficiera des dommages de guerre pour reconstruire l’usine qui deviendra la filature du Petit Glageon en 1929. La suite de la vie du couple n’est pas connue et Emma Boulanger-Hubinet décède à Montmorency (Val-d’Oise) le 13 février 1969.

2. Le témoignage

Buthine, M.-A. Entre l’enclume et le marteau (1914-1918). Paris, imprimerie Paul Dupont, 1932, 343 pages, non illustré.

Sous un nom d’emprunt, formé par l’anagramme de son patronyme et les initiales phonétiques de son prénom, Emma Hubinet met un zèle tout particulier dans l’ouvrage à protéger le véritable état-civil de sa famille et le nom de sa commune, Glageon, gros village de près de 2 850 habitants (1911) presque limitrophe à la Belgique. Les quelques éléments fournis dans l’ouvrage confirment toutefois que sont bien évoqués sa mère, son père, décédé en 1913, et ses deux enfants, âgés de 9 et 7 ans à la déclaration de guerre. De fait, c’est également l’histoire de Glageon et de la filature Louis Hubinet pendant la Grande Guerre qui sont racontés par Emma. Passés les premiers jours d’août 1914, où elle assiste à la mobilisation de cette commune de l’Avesnois, au sud de Maubeuge, elle est prise en voiture dans l’exode des populations frontalières et belges (page 17) alors qu’arrivent les Anglais en renfort. Mais Maubeuge capitule, Achille, son mari, part alors pour la captivité, et la région est envahie dès les premiers jours de septembre 1914. Commence alors une longue et douloureuse occupation et le lent dépeçage de ses biens et de l’usine familiale à coups de perquisitions (une vingtaine en tout) et de réquisitions de tout ce qui peut servir à l’occupant. En mai 1915, pour avoir critiqué le fait que « dans les régions envahies, nous étions empoisonnés par la Gazette des Ardennes » (page 91), elle écope de 10 jours de prison au Château des Carmes de Trélon, car elle refuse de payer une amende de 100 marks. De forte personnalité, elle multiplie les actes de « résistance » par « un esprit frondeur qui se manifeste en toutes occasions » (page 113), et qui lui vaut, le 5 février 1916, une nouvelle condamnation, cette fois-ci à 3 mois de prison à purger en Allemagne, à la prison de Trier (Trêves) puis Siegburg. De retour à Glageon, elle continue de s’opposer à l’exhaustion de son patrimoine industriel et écope d’une nouvelle condamnation de 3 mois de prison, en avril 1917, pour sa mauvaise volonté devant les « réquisitions », ainsi que du surnom de « madame Capitaliste » (page 208). En effet, politiquement, elle dit des socialistes : « Tous nos conseillers municipaux sont socialistes, Les belles doctrines du parti ; l’égalité des classes, le partage intégral, l’entr’aide sociale, nul parmi eux ne les a pratiquées ; elles se sont effritées sur les pierres de touche de l’égoïsme, et du népotisme. La guerre a arraché leurs masques » (page 329). 1917 est une année difficile au point de vue alimentaire – en témoignent les tableaux comparatifs des rations des aliments de première nécessité reproduits pages 257 et 258 – aussi œuvre-t-elle par pétitions à la C.R.B. (Commission for Relief in Belgium) à améliorer le sort de ses compatriotes. Le 6 novembre 1918, elle assiste accablée à l’incendie de la filature familiale et aux destructions d’une armée allemande en retraite. La libération apporte en effet des exactions que l’occupation n’avait pas vu commettre. La fin de la guerre n’arrête pas son récit qui évoque l’épuration, jusqu’au procès de Lille, où elle est convoquée comme témoin en avril 1921. Elle ressort de cet immédiat après-guerre avec le sentiment d’un « assainissement » inachevé (page 339). Elle termine son récit sur des phrases prémonitoires, écrites en mars 1932, et frappées au coin de la fatalité : « On n’est bien persuadé à présent qu’une nouvelle guerre est inévitable. L’Allemagne ne se résigne pas, elle élève ses enfants dans le culte de la revanche. A la tête des agitateurs, l’épileptique Hitler domine la masse populaire, et déchaînera l’abominable cataclysme » (page 343).

3. Analyse

L’histoire de la Résistance française pendant la Grande Guerre reste à écrire. Le journal d’Emma Hubinet en est une indéniable contribution par le témoignage d’une résistante inertielle d’une chef d’entreprise en zone occupée. Car elle est véritablement une personnalité ; bourgeoise cultivée et volontaire, elle représente les rares prises de parole du monde industriel [1] qui fut lui aussi victime de la Grande Guerre et qui a concouru également pour une large part à la résistance intérieure sous l’occupation, en tentant de limiter l’apport forcé à l’économie de guerre allemande. Elle multiplie donc, outre sa mauvaise volonté permanente, les soustractions de matières premières aux perquisitions, et développe des trésors de ressources pour en dissimuler le plus possible aux visites domiciliaires, jusqu’aux linges « cachés dans les jardins, dissimulés dans les haies, ou confiés aux voisins déjà perquisitionnés » (page 278). C’est très souvent le motif qui va occasionner ses condamnations à la prison, augmenté d’un comportement d’opposition systématique et de bravade exaspérant pour l’occupant. En fait, elle effectue un travail de sape psychologique qu’elle pense effectif quand elle constate que « les soldats partent démoralisés, sans entrain, l’âme endeuillée » (page 280) après ses entrevues. Alors qu’elle écrit en 1932, elle confie : « Même à l’heure actuelle, écrivant après de longues années le récit de mes souvenirs de guerre, j’ai un tel respect pour les cachettes, restées inviolées, que je n’en livre pas le secret, me souvenant des difficultés accrues en France libre les moyens dont on usait pour tromper les Allemands ; ceux-ci étaient finalement renseignés par leurs espions » (page 64). Elle enterre en effet le vin (page 107) ou ses tuyaux de cuivre ; « ce cuivre-là au moins ne fut pas converti en munitions » (page 85). C’est très vraisemblablement le statut social de la réfractaire qui lui évitera la déportation et les camps de travail. Toutefois, sa non participation à un réseau actif de résistance ne lui confère pas toutefois le statut d’une Louise de Bettignies avec laquelle elle sera par ailleurs incarcérée (page 163). Sa vision des Allemands est bien entendu sans complaisance ; « les jeunes officiers ressemblent pour la plupart au Kronprinz ; sans doute copient-ils ses manières et accommodent-ils leurs visages dans ce but » (page 42). Plus loin, elle revient sur les images d’Epinal d’un Allemand voleur mais qui « avait épargné la pendule. Ce procédé confirme la remarque faite depuis l’invasion. Les Allemands que l’on a appelés, après la guerre de 1870, LES VOLEURS DE PENDULES, n’ont garde de les prendre au cours de cette campagne ; elles sont sacrées, ils n’y touchent pas, d’accord sans doute avec les ordres des chefs » (pages 227-228). Elle rapporte la francophobie alimentée par l’armée allemande : « (…) je rappelle un ordre donné à la population allemande, par le général teuton Liebert, dont j’ai eu connaissance après la guerre : « Quiconque sur le sol allemand prête à un Français un toit ou un abri, quiconque serre sa main maudite, quiconque ne le méprise, et ne le hait pas jusqu’à la mort, quiconque le juge digne d’un regard, doit être considéré comme un misérable sans honneur » (pages 241-242). Elle évoque enfin, comme nombre d’autres témoins, l’odeur de l’ennemi[2], sentant « autant que des fauves » (page 302). Mais également, elle leur trouve quelques similitudes avec les combattants français : « Il y a un antagonisme profond entre les soldats du front, et les embusqués des services de l’arrière » (page 209). Elle décrit aussi les prisons et leur population ; otages, inculpés, prisonniers, ayant des conditions de réclusions spécifiques (page 101) ou des vêtements personnalisés (page 138). Emma liste les raisons possibles d’une peine d’incarcération : « refus du salut, insoumission au travail, carte d’identité oubliée ou perdue, utilisation d’objets réquisitionnés, course sans passeport, commerce d’aliments de fraude » (page 214) mais aussi conservation de lait ou de beurre pour les fermiers, utilisation du mot boche, etc. Elle note une différence de traitement entre les populations belges et françaises envahies (page 211). Elle dévoile les multiples subterfuges dont elle use pour tromper la censure et la surveillance des courriers, change de nom, de profession (page 194), de statut, de style d’écriture, passant la correspondance par la Belgique toute proche (page 104). Des ruses similaires sont employées pour faire passer des victuailles aux prisonniers (page 213). Le conflit durant et malgré l’aide de la C.R.B. du comité hispano-américain, l’alimentation et la vie quotidienne deviennent de plus en plus difficiles ; augmentation du prix des denrées (notamment pages 243 et 257), les feuilles séchées de noyer remplacent le tabac (page 253), il n’y a plus de chaussures (page 267), les inconfortables matelas « en poils de bêtes » (page 279), etc. Bien entendu, elle garde, même après-guerre  une profonde aversion contre l’occupant : « (…) des équipes de prisonniers allemands, sous la direction de gardiens inflexibles, réparent les dégâts des leurs. (…) J’éprouve même un réconfort intense à voir ces pelotons peiner, suer, car je les ai vus à l’œuvre et je sais comment ils traitaient les nôtres » (page 332).

Yann Prouillet, février 2013


[1] Emma Hubinet rappelle le témoignage de Marie Cuny, industrielle vosgienne de la zone libre. Voir sa notice dans le présent dictionnaire ou sur http://www.crid1418.org/temoins/2012/12/03/marie-cuny-nee-boucher-1884-1960-et-georges-cuny-1873-1946/.
[2] Lire à ce sujet l’étude de Courmont, Juliette, L’odeur de l’ennemi. Paris, Armand Colin, 2010, 184 pages.

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