Richomme, Lucien (1889 – 1928)

Un fusilier marin breton à Dixmude

1. Le témoin

Lucien Richomme (1889 – 1928), originaire de Plouha (Côtes d’Armor), navigue  avant la guerre comme marin de commerce et de pêche. Enrôlé au 2ème Régiment de fusiliers marins, il est d’abord entraîné au combat dans la région parisienne (septembre 1914), puis transféré en Belgique lors de la Course à la Mer. Il combat à Melle, Dixmude, Steenstraete et Nieuport. Après la dissolution de la Brigade Ronarc’h en novembre 1915, l’auteur sert sur le croiseur auxiliaire Champagne puis à Brest sur la base des dirigeables. Démobilisé en juin 1919, il reprend ses fonctions de matelot puis de patron de pêche.

2. Le témoignage

Yann Lagadec, maître de conférences à l’Université Rennes 2, a fait paraître Un fusilier marin breton à Dixmude : le carnet de Lucien Richomme (août 1914 – février 1915) aux éditions À l’ombre des mots (collection Grande Guerre) en 2018 (203 pages). Le recueil comprend une introduction scientifique (p. 9 à 93), le témoignage lui-même (p. 99 à 192), ainsi qu’une iconographie et une bibliographie.

3. Analyse

Yann Lagadec propose trois raisons à la publication du témoignage de Lucien Richomme : la remise à jour d’une historiographie, de Charles Le Goffic à Jean Mabire, « héroïque et datée », le faible nombre de travaux contemporains sur les fusiliers marins dans la Grande Guerre et enfin la rareté, et donc le caractère précieux, du témoignage d’un fusilier engagé dans les combats de l’Yser. C’est en effet un témoignage singulier car venant d’un homme du rang, marin inscrit maritime à La Rochelle, et son récit court de septembre 1914 à début février 1915. Lucien Richomme mentionne dans ses carnets ce qu’il fait, ce qu’il voit, il décrit le combat, ses dangers et ses victimes, comme il mentionne les occupations à l’arrière, les marches, ou le repos. Il insiste sur la vie quotidienne, l’alimentation, les problèmes d’équipement, le froid et l’humidité. Il est patriote, endurant et se plaint rarement de ses dures conditions d’engagement. S’il n’évoque pas ses pensées profondes, et ne détaille pas ses relations de camaraderie, il produit néanmoins un témoignage empreint de sensibilité.

L’unité de Lucien Richomme quitte Rochefort le 31 août 1914, puis est basée à Saint-Denis en septembre. Il évoque surtout les longues marches d’entraînement (Stains, Mitry, Bonneuil), inhabituelles pour eux, et la fatigue qui en découle. Ces marins vont percevoir la capote d’infanterie, le 23 septembre, et ils sont marqués par leur changement de  silhouette (p. 111) : « Chacun rit de cette métamorphose et à tout instant l’on entend cette réflexion : « J’avais fait bien des rêves, mais jamais celui de revêtir un jour l’uniforme de soldat. ». »

Combat de Melle – Combat de Dixmude

Les fusiliers débarquent à Gand le 8 octobre au moment de la chute d’Anvers. L. Richomme décrit ici des fuyards belges qui l’émeuvent (p. 115) : « Pendant une de nos haltes, nous avons vu passer devant nous une petite charrette traînée par un chien. Une pauvre femme avec un bébé de quelques jours y avait pris place et c’est vraiment émouvant de voir deux petits enfants de moins de 10 ans aider la pauvre bête à traîner la petite carriole de leur mère. » Il opère à Melle son premier combat d’arrêt le 9 octobre, et il évoque un succès de son régiment (p. 117) « Le lendemain nous avons le plaisir de voir étendus sur le terrain quelques centaines de cadavres sans toutefois avoir beaucoup de victimes à déplorer de notre côté. Nous sommes fiers de notre début. ». La retraite s’opère jusqu’à Dixmude le 15 octobre, et à partir de ce moment l’auteur décrit le combat devant et dans la ville, avec mentions journalière des positions qu’il occupe, des bombardements et des tentatives offensives des Allemands. Le ravitaillement est lacunaire à cause du bombardement, et (p. 125) « [Nous ne craignons] pas de bondir vers des fermes qui sont situées à quelques centaines de mètres de nos tranchées et nous sommes heureux de rapporter poulets et lapins. » Il sait traire et va également chercher le lait de vaches abandonnées. Il décrit les violents combats des 24 et 25 octobre, la confusion la nuit avec des tentatives d’infiltration, et des exécutions des deux côtés de quelques prisonniers pour trahison. À noter que le plus grand nombre de victimes se fait par bombardement d’artillerie et qu’il n’y a pas de corps à corps dans la chronique, en tout cas pour sa compagnie. Il décrit la prise de Dixmude-bourg par les Allemands le 10 novembre, et leur position est repoussée sur la rive gauche. Évoquant souvent la faim pendant les combats, il insiste aussi sur le manque d’équipement de base (vêtement, chaussettes, linge).

Combat de Steenstraete

Après un « repos » marqué par des marches éreintantes, l’auteur revient à Dixmude début décembre, le secteur y est plus calme qu’en novembre. Son unité s’est transportée à Steenstraete, en amont de l’Yser à 15 km au sud, c’est une petite tête de pont sur le canal, et c’est là qu’il vit sa journée la plus sanglante, le 17 décembre, lors de l’assaut des Français. Il fait partie d’une compagnie de seconde vague, mais l’artillerie française a été peu efficace, et la compagnie d’assaut devant eux est décimée ; lui est ses camarades, ne pouvant déboucher, se retrouvent bloqués toute la journée dans des boyaux pris en enfilade par les mitrailleuses et les feux d’infanterie ennemis. Ces boyaux sont à la fois peu profonds et remplis d’eau, et les hommes devront passer une journée de souffrance en attendant de se replier la nuit venue (p. 165) : « J’ai à peine fait 10 mètres dans le boyau que le sergent qui marche à un mètre de moi, pousse un cri rauque. Il s’étend de tout son long et je réussi à faire émerger sa tête. Je lui coupe les lanières de son sac et je l’adosse du mieux que je peux à un côté du boyau de façon que ceux qui viennent derrière puissent passer. Pendant cet intervalle, mon camarade qui me suit reçoit une balle dans la tempe gauche. Il pousse un cri et tombe au fond de ce boyau raide mort. Nous ne pouvons le retirer sans nous exposer nous-mêmes à recevoir des balles (…). Ce camarade nous sert de plancher. Avec la quantité d’eau qui existe aucune trace n’apparaît plus et ceux qui passent les derniers ne savent pas qu’ils marchent sur leurs frères d’armes. [la section décimée et bloquée doit attendre la nuit pour se retirer] « (…) ayant toujours de l’eau jusqu’au ventre. Beaucoup de blessés ne pouvant avoir de soins meurent, et leurs cadavres n’apparaissent plus dans cette eau boueuse. Jusqu’à la nuit ce ne sont plus que cris et gémissements. Des pauvres blessés dont la tête émerge, supplient leurs camarades de leur porter secours, et ils se noient sous notre regard impuissant à aller les secourir. Un de mon escouade voit son pauvre frère rendre le dernier soupir à ses pieds en criant : « Adieu Paul ! Je meurs ». » C’est l’engagement le plus dur décrit par le témoignage de L. Richomme, et on notera qu’il ne s’agit pas de défense à Dixmude, mais d’attaque à Steenstraete, dans le cadre d’une offensive plus globale de décembre (« grignotage » de Joffre). L’auteur conclut cette journée : « dans mon escouade nous restons à cinq sur 16 que nous étions ce matin. » L’auteur évoque ensuite son repos en janvier dans le secteur de Dunkerque, puis il rejoint le front de Nieuport à la fin du mois, après un rapide séjour à Coxyde-Plage (Villa Cincinnatti d’abord, puis Villa des Coccinelles). Le témoignage s’arrête le 6 février 1915 alors que lui et ses compagnons commencent à ressentir l’attaque des poux.

Présentation scientifique

Yann Lagadec, dans sa longue présentation qui précède le texte de Lucien Richomme, fait le point sur les connaissances actuelles sur la brigade Ronarc’h, ainsi que sur les témoignages écrits à l’occasion de ses combats. Il définit ce qu’est cette unité originale, ses caractéristiques, en produisant des éléments chiffrés ; on apprend ainsi que les fusiliers marins devaient à l’origine servir de force de police supplétive à Paris, qu’un grand nombre d’entre eux ne sont pas bretons ou encore que beaucoup n’ont aucune formation (p. 24) : sur 6434 homme de la brigade au 1er octobre 1914, seuls 1443 étaient des fusiliers marins brevetés, et par ailleurs 2950 marins de cette brigade n’avaient, comme L. Richomme, aucune spécialité à bord ou à terre. Par ailleurs, si leur taux de perte est impressionnant (3590 hommes mis hors de combat en un peu plus d’un mois, soit 58 % de l’effectif p. 49) les fusiliers marins ne sont pas seuls, ils combattent aux côtés de Belges ou de petits détachements français sur lesquels les récits pittoresques insistent peu. Pour le récit lui-même, Y. Lagadec procède ensuite à un croisement serré du témoignage avec les autres récits disponibles, essentiellement les témoignages de M.R. Marchand, C. Prieur ou P. Ronarc’h. Ce travail d’explication valide la qualité des écrits  de notre témoin de Plouha, tout en apportant parfois des nuances, ainsi par exemple des « centaines de cadavres » allemands à Melle qui semblent être sortis de l’imagination de l’auteur. Cette centaine de pages de présentation très complète produit de fait une sorte de petite monographie, qui propose une précieuse mise à jour sur un épisode de la guerre médiatisé très tôt : Albert Londres publie dès novembre 1914 « Sous Dixmude » dans Le Matin, et le premier livre de Charles Le Goffic « Dixmude – Un chapitre de l’histoire des fusiliers marins » paraît en mai 1915.

Vincent Suard, septembre 2022

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Laurens, Jacques (1893 – après 1982)

Vie et souvenirs d’un gavot Haut-Alpin

1. Le témoin

Jacques Laurens (1893 – après 1982) est né à la Cluse en Dévoluy (Hautes-Alpes) dans une famille de cultivateurs. Incorporé par anticipation (classe 1913) au 6e RA de Valence, il combat à la bataille des Frontières puis en Artois en octobre 1914. Réformé temporairement en avril 1915, à la suite de l’aggravation d’une blessure contractée en août 1914, il est réincorporé à la fin de 1915 et on le voit  devant Verdun en 1916. Promu maréchal des logis  en janvier 1917, il participe à l’offensive du 16 avril à Braye-en-Laonnois. Après un retrait en Alsace, il revient en Lorraine en 1918, prend part aux durs combats de juin (Reims) et juillet (Dormans et Fère-en-Tardenois) en 1918, et termine la guerre dans les Flandres. Rengagé jusqu’à 1929,  il est stationné à Cologne, est occupant à Essen lors de l’affaire de la Ruhr, puis est caserné à Landau, jusqu’à son retour à Briançon en 1927. Il quitte le service actif en 1929.

2. Le témoignage

Jacques Laurens est l’auteur de « Vie et souvenirs d’un gavot Haut-alpin », paru en 1980 et édité par « Culture provençale et méridionale », Marcel Petit, 160 pages. « Gavot » signifie habitant des montagnes des Hautes-Alpes et de l’Isère, pour l’auteur ce terme a un aspect péjoratif (arriéré, sauvage) et il l’utilise volontairement, pour montrer la fierté de son origine montagnarde, et que le gavot qu’il est « n’a jamais failli à son devoir ».

3. Analyse

Jacques Laurens se décrit comme un autodidacte, un homme curieux, qui passe le baccalauréat par correspondance à 27 ans. Il vient d’une culture paysanne de montagne, et son propos évoque d’abord la vie au village, dans son enfance. Il ne rechigne pas aux travaux de la ferme, mais il insiste surtout sur son appétit de connaissance, dans ce lieu très reculé. Ainsi, la feuille locale hebdomadaire ne lui donnait pas assez d’informations sur la France et le Monde (p. 33) « aussi je m’étais abonné au journal le « Petit Parisien », que le facteur m’apportait tous les 2 ou 3 jours. Je ne voulais pas obliger ce fonctionnaire à parcourir trois kilomètres en montagne pour un journal, lorsqu’il n’avait pas d’autre courrier pour la maison. »

En 1914, Jacques Laurens est infirmier à sa batterie, au 6e RA, et dans les premiers combats (Charme), son groupe est submergé par les gros calibres allemands. En retraite à la fin de la dure journée du 22 août, il est blessé au moment où il participait à la destruction des canons de sa batterie.  Évacué inconscient, il se réveille le lendemain à l’hôpital d’Épinal. Il réintègre son unité en septembre, et début octobre, alors que les lignes sont encore mouvantes et qu’il faisait une liaison avec une section du 159e RI (Est d’Arras) il est fait prisonnier par les Allemands. Convoyé dans l’obscurité, dernier de la file, il profite de la présence d’une meule de paille pour s’y cacher la nuit et toute la journée suivante, puis il reprend contact avec les Français et est félicité. En 1915, sa blessure d’août, mal refermée, l’envoie à Bernay pour deux mois d’hospitalisation. Il décrit ses bonnes relations avec son infirmière, la Comtesse veuve de Sémaison, dont il visite le domaine à Lisieux. Il décrit une relation qui se développe, et peut-être qu’avec l’effet de distanciation (plus de 60 ans ici pour la rédaction – il tempo è galantuomo -) le passé est-il un peu enjolivé ? (p. 67): « de même âge et d’une égale culture, certaines affinités nous rapprochaient. Par la suite, une idylle ne manquait pas de se créer. La situation et les événements ne permirent pas de lui donner une suite. Mais cette fin ne se fit pas sans un grand chagrin de part et d’autre, qui fut très long à se résorber. »  Le niveau scolaire de J. Laurens (fiche matricule) est de niveau 2 en 1913, c’est-à-dire correspond à un niveau primaire basique.

Réformé temporaire d’avril à septembre 1915, lors d’une commission de rappel des exemptés (Loi Dalbiez), il insiste pour être réincorporé. Sa santé s’est améliorée, et sa situation devient difficile au village où la pression sociale est forte (p. 68) «Les voisins, ne sachant pas le degré du mal qui m’avait fait mettre en congé de l’armée, trouvaient un peu étrange que je reste si longtemps sans rejoindre une formation militaire. Pas ou peu de gens de mon âge étaient au village. Il y avait eu plusieurs tués dans la commune.» Cette démarche de volontariat lui permet aussi de réintégrer son corps d’origine, le 6e RA. .En 1916, il évoque le dur engagement de sa batterie à Verdun, avec surtout le premier combat, du 1er au 20 mars 1916. Il mentionne le grand nombre de tués et blessés à sa batterie, et la réquisition temporaire de soldats de l’infanterie pour aider, mais évidemment, ils « n’arrivent pas à rendre les mêmes services ». Comme dans d’autres carnets de Verdun, l’auteur fait une description des combats (ici chute de Douaumont) en reprenant longuement des extraits de l’almanach du combattant (1977), ou du livre du général Rouquerol.

En 1917, promu maréchal des logis, il évoque le commandement de la section spéciale du CA qu’il doit assurer (section de « joyeux »), ce sont pour la plupart des condamnés renvoyés au front. Il fait avec eux du terrassement puis organise une unité de crapouillots. L’auteur mentionne aussi sa rencontre avec le lieutenant Édouard Daladier, jovial commandant d’une compagnie de mitrailleuses de la 77e DI, alors que celui-ci est déjà maire de Carpentras depuis 1911.

En 1918, l’auteur, après avoir raconté sa grippe espagnole (avril), évoque les durs combats de juin et juillet, où l’hypérite est omniprésente. Toujours en liaison avec un bataillon d’infanterie, cette fois le 97e RI, il raconte par exemple un épisode de panique  (19 juillet 1918, Ville-en-Tardenois, p.125) « [attaque violente allemande] « Des éléments de la compagnie, en petit nombre heureusement, pris de panique, en face de la vague d’infanterie allemande qui fonçait sur nous, quittaient la tranchée sans ordres et avaient tendance à s’enfuir. C’est alors que le capitaine me dit : « Révolver au poing avec moi ». C’est ce que je fis sans hésiter : et tous les deux, debout sur la tranchée, le capitaine cria : « Le premier qui recule est mort » ; devant cette attitude, toute la compagnie regagna son poste de combat. » De manière moins dramatique, il évoque sa perplexité devant des Anglais positionnés à leur côté. En général, les Français sont intrigués par les habitudes d’hygiène britanniques, jugées souvent excessives, voire néfastes (août 1918, Noyon, p. 127) : « Avant d’intervenir, les Tommies faisaient leur toilette. Fait très caractéristique, qui nous a toujours laissés perplexes sur la valeur de cette troupe au combat. »

Donner la mort, de manière caractérisée, au moment du combat, n’est pas chose si courante dans les récits, et on en a une mention ici, lors des violents combats qui marquent la reprise de la guerre de mouvement, en août 1918. Il s’agit, depuis une position d’observation avancée, d’interdire aux assauts allemands l’entrée du parc du château de Plessis-de-Roye. (p. 128) « (…) de mon côté, à la mitrailleuse, j’abattais les soldats ennemis, à bout portant, comme des lapins sauvages en pleine campagne… Aujourd’hui, 60 ans après, lorsque je me rappelle ces faits !!! j’en frémis d’horreur. Il me semble impossible que cela ait eu lieu. Des hommes s’entretuer de la sorte !!!, c’est horrible. Cependant, les faits sont authentiques, il fallait se défendre. C’était de la légitime défense. »

 En Flandre à partir de septembre 1918, l’auteur est aussi en liaison avec un régiment belge (octobre 1918, devant Roselaere), et il se trouve honoré par le roi de Belges, un peu par hasard, semble-t-il (p. 131) : « Me trouvant parmi les soldats belges, je fus présenté au roi (…) Après un court entretien, le Roi Albert Ier pris la croix de guerre que portait un officier belge et me l’épingla sur la poitrine en me donnant l’accolade. J’en fus ému jusqu’aux larmes, ne pouvant ouvrir la bouche pour le remercier. Dans ma vie j’ai rarement ressenti pareille émotion. » Après l’armistice, J. Laurens est à Bruxelles et Louvain, puis à côté de Cologne où son unité s’installe durablement. Il « rempile » ensuite par engagements successifs de deux ans, et passe ainsi presque huit ans en Allemagne (p. 145) « (…) Ayant six ans de service militaire accomplis auxquels s’ajoutaient des campagnes, je décidai de continuer une carrière militaire, pour parfaire quinze ans de services et avoir droit à une retraite. Les campagnes de guerre comptant double c’était appréciable. » Participant à l’occupation de la Ruhr, il est à Essen en 1923. L’historien prendra ici son témoignage avec intérêt, mais aussi avec prudence, car il décrit l’occupation durant l’année 1924 comme un séjour agréable (p. 147) : « les contacts avec la population civile, à quelques exceptions près, étaient assez bons. (…)  [il est chargé des achats d’approvisionnement] « Je n’ai jamais eu de litiges de quelque nature que ce soit. », et il continue plus loin : « Pratiquement, la résistance n’existait pas. A ma connaissance nous n’avons pas eu de sabotage à déplorer. Les incidents qui se produisaient, se réglaient toujours au mieux. Les manifestations étaient tout à fait rares. » Il reste qu’en 1924, il dit être très surpris par le bruit qui accompagne, dans la rue allemande, l’annonce du résultat de l’élection du Cartel des gauches. C’est un grand défilé bruyant à Essen, avec « Deutschland über alles » et chants patriotiques, et son logeur allemand, qui parle aussi français, lui apprend les raisons de ce déferlement patriotique : (p. 148) « Monsieur Laurens, naturellement, vous n’êtes pas au courant ! Mais avec les élections françaises, l’Allemagne a remporté une très grande victoire. Ces élections ont évidemment coûté très cher à l’Allemagne, parce qu’il a fallu les financer. » Notre auteur reprend cette rumeur et la développe comme un fait établi.

Il quitte Essen en juillet 1925, et part en garnison à Landau dans le Palatinat. En 1927, il retourne dans la région de Grenoble, puis est détaché à Briançon : il participe à la remise en état de petits forts démantelés en 1915, après que l’Italie fut entrée dans la guerre aux côtés de l’Entente. Après sa sortie du service actif en 1929, il signale avoir tenu un commerce à Avignon, mais curieusement, alors qu’il a été postier pendant de nombreuses années à partir de 1929 (receveur des postes), lui, très prolixe par ailleurs, ne signale jamais cette honorable profession. Une autre impression de passé un peu enjolivé repose sur l’ambiance décrite de 1917 à 1929, où l’on a constamment l’impression qu’il est officier subalterne, alors que sa F.M. dit qu’il ne passe adjudant-chef qu’en 1927. S’il est clair qu’il a très souvent « fait fonction », une curiosité renforce la perplexité du lecteur ; une feuille étrangère au volume, tapée à la machine en stencil, est collée page 77, avec comme titre « Errata » : « il m’est reproché de n’avoir pas, dans cet ouvrage, fait mention de mes promotions. Or il est assez délicat de parler de soi-même. Mais puisque l’on me le demande ; je ferais abstraction de ce scrupule, et je dis que ma proposition au grade de Sous-lieutenant me parvint le 28 février 1916.  (…) » C’est très ambigu, car si la proposition a pu exister, il ne devient Maréchal des Logis qu’en janvier 1917, quant à sous-lieutenant, c’est de réserve, et seulement en mars 1933, alors qu’il a quitté l’uniforme.  Cette petite faiblesse autobiographique d’un rédacteur de 87 ans ne doit toutefois pas nuire à l’essentiel : nous avons ici un récit riche et attachant, et qui montre que le conflit, comme l’institution militaire après 1918, ont pu être pour certains mobilisés de réels outils de promotion sociale.

Vincent Suard, septembre 2022

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Jauffret, Wulfran (1860-1942)

Fils d’un industriel du savon, il est né à Marseille le 22 janvier 1860. Il avait 10 ans lors de la guerre de 70 et ses cahiers en conservent quelques souvenirs. Avocat (il sera bâtonnier en 1925). Administrateur de la Caisse d’épargne de Marseille, il en devient président en 1915, succédant au père d’Edmond Rostand. La famille possède un domaine agricole aux environs d’Aix-en-Provence. Il commence la rédaction d’un premier cahier le 5 août 1914. Il y en a dix au total. À chaque nouveau cahier, il note qu’il n’aurait jamais cru que la guerre puisse durer aussi longtemps. C’est un témoignage au jour le jour sur les réactions de l’auteur, un notable catholique, conservateur, patriote, aux nouvelles de la guerre apportées par la presse, notamment par les communiqués officiels. Tant que l’Italie reste neutre, la lecture des journaux italiens est utile car ils informent différemment. Lorsque la censure empêche leur distribution, c’est qu’ils contiennent des nouvelles défavorables à la France. Wulfran Jauffret décrit également ce qu’il voit à Marseille, la situation économique, la hausse des prix, les fluctuations de l’opinion. Ses notes portent aussi sur la marche bonne ou désastreuse de son exploitation agricole. Il signale les blessures et les décès dans sa famille et son entourage. Les cahiers appartiennent à M. Stephane Derville qui souhaite les déposer aux Archives des Bouches-du-Rhône avec de nombreux documents familiaux remontant au 15e siècle.

Premiers jours

Dès le 27 juillet 1914, on constate « un chiffre anormal de retraits » à la Caisse d’épargne. Deux jours après, la foule enfonce les portes, il faut faire venir 60 agents de police. Une « queue interminable » se forme aussi à la Banque de France pour échanger les billets. Après l’annonce de la mobilisation générale, on saccage des biens supposés allemands. Les travailleurs arabes repartent en Algérie, les Italiens en Italie.

WJ pense que la guerre sera courte car les nations ne pourraient pas en supporter longtemps le poids. Elle sera victorieuse car la Russie est une puissance formidable et l’armée française est bien entraînée et bien commandée. D’ailleurs, dès les premiers jours, les Allemands se rendent facilement ; l’ennemi craint l’arme blanche ; les aviateurs français font des exploits ; les Serbes remportent des succès ; les Allemands ne se font remarquer que par les atrocités qu’ils commettent.

Le 17 août, WJ souhaite que la guerre ne soit pas suivie « de troubles intérieurs plus terribles encore » (il se souvient de 1870-71).

Fin août, tout va mal. Le découragement est général. On dit que les Allemands vont nous écraser, puis vont s’entendre avec les Anglais et les Russes. Les gens sont abattus, ils ne parlent que de blessés et de morts. La République sera-t-elle balayée ?

WJ est indigné par l’article de Gervais contre les soldats du XVe Corps, sans insister.

La Marne

La bataille de la Marne annonce la victoire générale. Malgré la massive arrivée de blessés et les deuils nombreux, la confiance est revenue. WJ approuve un confrère qui dit : « Moi, je crois en Dieu et au communiqué officiel ! » À Marseille, les magasins sont ouverts, la Canebière est active, « les cafés regorgent de clients ».

Mais il admet s’être trompé : la guerre sera plus longue qu’il ne le pensait. Son fils s’engage dans la cavalerie des Chasseurs d’Afrique à Mascara.

Une note insolite, dans une lettre reçue d’un combattant le 19 décembre (donc décrivant une situation antérieure à Noël) : « Il me confirme cette chose étrange qu’à certains moments on fraternise avec les Boches. On se joue des airs de phonographe. On applaudit d’une tranchée à l’autre. Et même on s’invite à prendre le café. Après quoi, on rentre dans les tranchées et l’on se massacre ! »

1915

Le 1er janvier : « Qui aurait cru que la guerre commencée il y a cinq mois durerait encore en 1915 ? » Le 12 juin : elle sera finie en septembre.

WJ condamne la guerre sous-marine allemande avec le torpillage du Lusitania, ainsi que les atermoiements de l’Italie, et l’échec des Dardanelles. L’attitude trop neutre du pape le déçoit, de même que le rouleau compresseur russe qui « marche à reculons ».

Marseille ne souffre pas de la guerre, l’industrie est active. Précisément, le 7 décembre : « Marseille ne se plaint pas car l’argent y afflue. Les commerçants en général y font très bien leurs affaires. Certaines fortunes s’édifient, ce qui est inévitable. Mais il y a bien des choses fâcheuses. » Le succès de l’emprunt s’explique par la confiance du public. Les prix montent, notamment de la viande. Les boucheries créées par le Conseil général les font baisser.

1916

Du début à la fin, récriminations contre le système parlementaire. Le 16 mars : « On serait satisfait si l’on se sentait gouverné ! Mais hélas ! C’est pitoyable. Le parlement est au-dessous de tout. » Le 28 novembre : « Il faudrait un maître et non pas un millier de parlementaires pour gouverner. » On signale des bruits de révolte en Algérie : « Il faut frapper vite et fort. »

Nouvelles de Verdun. Les généraux Pétain et Castelnau ont chargé eux-mêmes à la tête d’une division.

Nouvelles de la propriété : les oliviers ne donnent pas, on n’avait jamais vu ça. Il faut organiser des battues contre les lapins qui sont devenus un fléau pour l’agriculture.

Nouvelles de Marseille : arrivée des troupes russes le 26 avril ; exécution de l’espionne Félicie Pfaadt le 22 août, qu’il avait défendue vainement devant le conseil de guerre en mai. WJ réprouve cette exécution qu’il décrit.

1917

C’est bien « l’année trouble ».

Le 18 janvier, à propos de la grève chez Panhard-Levassor à Paris, qui travaille pour la défense nationale : « Comment peut-on tolérer un fait pareil ? En temps de guerre ? » Il y a ensuite d’autres grèves, même à Marseille, dans lesquelles « l’étranger » joue un rôle. À Paris, la CGT manifeste avec des drapeaux rouges. La crise alimentaire pourrait provoquer la révolution.

Sur le front, les poilus disent qu’il est impossible de chasser les Allemands par les armes. Mais WJ pense que le recul allemand de mars est « une véritable victoire » et se fait des illusions sur l’offensive Nivelle, dont il faut finalement constater l’échec. Le 31 mai : « L’opinion de Pierre [son fils] est que l’insuccès de l’attaque du 16 avril a découragé le poilu. Aucun fantassin ne croit plus à une percée possible. » 2 juin : « Le front a le cafard. » 27 juin : « On chuchote que trois ou quatre régiments ont fait défection, qu’ils voulaient marcher sur Paris. »

La Russie est en révolution. « Il est à craindre que les éléments les plus mauvais de la nation ne submergent les bons et que nous ayons tous à en pâtir. »

On a de très mauvaises nouvelles d’Italie [Caporetto].

31 octobre : « Dieu seul dirige tout. Les hommes ont bien peu d’influence sur les événements. »

1918

Fréquentes diatribes contre les bolcheviks accusés d’être à la solde de l’Allemagne.

9 avril : Pendant la grande offensive allemande, «  à l’arrière on travaille et on s’enrichit. On achète les immeubles de la Canebière à des prix fous. »

11 novembre : « Deo gratias ! » Description de l’ambiance à Marseille.

Le peuple allemand « est capable de toutes les fourberies. Il s’aplatit devant nous ! Il se couche ! Mais il faut l’empêcher de se relever pour nous frapper. » Il faut aussi que la France ne connaisse plus de politique antireligieuse. Mais, après avoir échoué à préparer la défaite, les socialistes préparent la révolution.

1919

WJ semble vouloir tenir ses cahiers jusqu’à la signature de la paix. Il n’apprécie pas le président américain. Ainsi le 8 février : « Wilson paraît un rêveur ; avec ses libres aspirations des peuples, il nous jettera, croit-on, dans le gâchis. » Le 12 : « Les Boches relèvent la tête avec arrogance. Ils parlent de l’unité allemande et de l’adjonction des Autrichiens allemands. C’est évidemment une menace de revanche pour ce peuple essentiellement brutal. »

Sur les questions économiques (12 février), l’État doit revenir à sa place : « Il n’y a qu’à rendre la liberté au commerce et toutes les difficultés de ravitaillement s’aplaniront. »

Sur les questions sociales (25 mars) : « Le groupe socialiste unifié s’agite et veut arriver à la grève générale. Les prétentions des ouvriers, cheminots et autres travailleurs sont excessives. »

WJ choisit la date du 2 août 1919 pour terminer son dixième cahier, cinq ans après la mobilisation générale de 1914.

Rémy Cazals, juin 2022

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Eyriès, Pierre (1894-1944)

Sandra Snorrasson a sauvé de la destruction les carnets de guerre 1915-1918 de ce soldat de Draguignan, ainsi que des photos (de qualité technique médiocre) et des dessins (soldats français, anglais, allemands, caricatures, femmes). Elle en a transcrit le texte. L’ensemble sera déposé aux Archives départementales du Var. La version originale des carnets avait été revue, des passages rendus illisibles, d’autres seulement barrés. Les carnets donnent des informations sur l’auteur : sergent au 7e bataillon de chasseurs alpins lorsqu’il arrive sur le front au début de 1915, il devient adjudant en juin 1916 et sous-lieutenant en octobre. Il montre une certaine culture, il cite Verlaine, il lit Barrès et des magazines anglais. Il s’intéresse aux paysages, à l’aspect des villes et à leurs richesses artistiques. Il est passionné de sport et il estime nécessaire de signaler d’innombrables parties de football lorsque son unité est au repos. Sandra Snorrasson a découvert qu’il avait exercé après la guerre le métier de journaliste sportif. Il ne s’est pas marié et n’a pas eu de descendance directe.

Les Vosges

Du printemps 1915 à juillet 1916, il se trouve dans les Vosges. Il décrit les combats de l’Hartmannswillerkopf, de l’Hilsenfirst, les ruines de Metzeral (qui lui inspirent la phrase ironique : « Ah ! C’est beau la guerre ! »), les souffrances endurées, les cadavres et leur odeur, les tranchées dans la neige, le pillage des maisons de Sondernach par les Français. Il estime qu’il participe à la « défense de l’immortelle patrie » contre la racaille boche, et il a confiance en Dieu. Un de ses hommes abat un Allemand de sang-froid. Le 25 juin, à la constatation « Nous allons nous faire tuer », un officier cynique répond « On vous remplacera ». Le 5 juillet 1915, un chasseur joue des valses à l’accordéon dans la tranchée et les Allemands apprécient : « Quelques hoch ! hoch ! approbateurs nous parviennent. » Le 29 décembre, les chasseurs donnent du pain à des prisonniers. Le 2 juillet, la relève se fait dans la « soulographie » la plus complète.

La Somme

Les habitants sont beaucoup moins sympathiques que dans les Vosges. Chaleur intense, soif. Le 4 septembre, « une invraisemblable quantité de blessés passe, français et boches pêle-mêle, tous heureux ». Le 24 septembre, on fusille un soldat qui « avait commis un sale crime ».

Bref retour dans les Vosges fin 1916. Le 1er mars 1917 : « Vouloir juger de l’état moral des troupes par leur correspondance est plutôt aléatoire. On sait bien que tout le monde en a marre mais qu’on ira jusqu’au bout quand même. »

L’Aisne

Le 16 avril 1917, il se trouve sur la rive gauche de l’Aisne entre Maizy et Muscourt. Ordres et contrordres se succèdent. Le moral n’est pas bon. Le 23 avril, circulent des bruits sinistres sur l’échec de la dernière offensive. Le 4 mai, une attaque est décommandée : « On respira. Cette attaque est une folie. C’est vouloir faire bousiller le bataillon. »

Cormicy, Mont Sapigneul, permission à Paris, Fère-en-Tardenois. Le 24 août devant Craonne « pulvérisée ». L’aviateur allemand Fantomas. Un coup de main allemand le 14 septembre. Le 24 octobre, le succès de la Malmaison est ainsi commenté : « Pour nous, nous pensons seulement à nos camarades que l’on fait massacrer dans la boue. »

En Italie

Arrivée le 5 novembre 1917. Lac de Garde, Vérone. Football. La présence des Français provoque l’augmentation des prix. Bassano. Troupes italiennes en retraite.

Le 18 décembre, « toute la haute embusque militaire de la région est venue s’abattre » à Santorso, faubourg chic de Schio. Critique des artilleurs qui se prétendent plus malheureux que les fantassins. Permission fin janvier. Retour au Monte Tomba. « Un Autrichien affamé et minable est venu se rendre » (le 12 mars, avec photo).

La fin

Le 4 avril 1918 : « J’entre dans ma quatrième année de guerre. »

Retour en France. Amiens, Pas-de-Calais (attaque boche avec gaz sur Poperinghe le 25 mai). Vitry-le-François, Main de Massiges.

Le 13 juillet, il a « l’estomac détraqué » et il est évacué le 17. Hôpital à Épinal puis Besançon.
Le 7 septembre, il obtient un mois de convalescence. Son témoignage ne va pas au-delà.

Rémy Cazals, juin 2022

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Genty, Edmond (1883 – 1917)

Trois ans de guerre. Lettres et carnet de route du capitaine Edmond Genty connut une première édition posthume en janvier 1918 chez Chapelot (Paris). L’ouvrage de quelques 80 pages dont on ignore la genèse (choix des lettres ?) a été lu par le critique ancien combattant Jean Norton Cru. Dans Témoins, Cru le place au rang des témoignages médiocres essentiellement en raison du caractère « abrégé » des passages publiés. Les éditions de la Fenestrelle propose en 2022 une nouvelle édition augmentée d’une introduction importante et de notes rédigées par François Pugnière. Elle permette de mieux appréhender lettres et carnets de l’officier d’artillerie de campagne Genty « mort pour la France » le 23 mars 1917 au nord-ouest de Verdun : contexte familial, études, participation aux combats. Elle contient également quelques clichés collectés par Edmond (mars-avril 1917). Ils sont complétés par l’album photographique du maréchal des logis-chef Émile Renaud appartenant à la même unité que Genty dont il fut une partie de la guerre sous les ordres. L’ensemble offre des clés très utiles de compréhension de l’expérience de guerre racontée dans les lettres et carnets de l’artilleur.

Trois ans de guerre s’inscrit dans les témoignages d’autres intellectuels, officiers de réserve comme Maurice Genevoix, Charles Delvert ou André Pézard. La famille du soldat décédé, liée au monde de l’édition (Paul, le frère d’Edmond, travaille au Figaro), profite de l’engouement du public pour les récits de guerre et fait publier une mince partie de la correspondance adressée par Edmond à sa mère, à sa fiancée ou à sa sœur, ainsi qu’une partie de ses carnets. Ce qui n’a pas été publié est aujourd’hui disparu. Une préface est confiée à un ami journaliste Paul Brulat. Elle témoigne d’une volonté de la famille de produire une œuvre panégyrique, mêlant la mémoire du disparu à la description de « l’âme du soldat français », à celle de la « France réconcilié dans la conscience de ce qu’elle doit à ses enfants martyrs. » On retiendra de cette préface le souhait exprimé que l’hécatombe ne soit pas été vaine. Le recueil de texte devient ainsi présenté un monument de papier à la mémoire mythifiée du héros combattant.

Les lettres de Genty à sa famille ont vocation avant tout à rassurer lorsqu’elles sont adressées à sa mère (« je vais bien, je mange bien, je dors bien » (3 octobre), « nous ne sommes guère à plaindre » (6 février 1915). La violence des premiers engagements est minimisée lorsqu’ils sont évoqués sur le moment. Cependant, lorsque Genty rappelle les combats de Dieuze (offensive de Lorraine – août 1914) afin de réhabiliter les troupes du 15e corps accusées de couardises, il souligne les pertes effroyables, la décimation. Lié au monde du journalisme parisien, il tente d’ailleurs de « faire défendre dans Excelsior le 15e corps calomnié » (27 octobre 1914, carnet de route). Rapidement, la lutte contre les éléments (froid, pluie) s’impose : « Quand sortirons-nous de la tempête, de la pluie, de la boue ? Mille fois pires que les obus allemands ! » (20 septembre 1914). Qui tuent pourtant.

A partir d’octobre 1914, la guerre de position s’installe l’artilleur Genty et ses camarades dans une vie de campagne alternant violence et une « vie de garnison », à la merci de la promiscuité et des intempéries. Genty connait plusieurs affectations depuis les premières lignes jusqu’à quelques kilomètres du front, formation de servant de canon de 80 de montagne ou de 75 contre avions. Le temps du combattant est haché. Ennui et routine d’un côté, écrasement et morts nombreuses de l’autre notamment à l’été 1915 sur le front de l’Argonne à l’Ouest de Verdun.

Edmond Genty développe rapidement sentiment d’une guerre longue avec son frère mobilisé dans le Train : « Elle est trop coûteuse et trop engagée pour pouvoir se terminer en queue de poisson » (27 novembre 1914). Il s’agira de détruire les usines en Allemagne sans toucher « les monuments d’art et les villages ». Genty mentionne dans son carnet une exécution d’un soldat français pour « abandon de poste en présence de l’ennemi auquel il assiste le 11 novembre 1914 : « cérémonie peu attrayante ». La « cafard » s’impose et commande de penser à un ailleurs plus actif : « J’envie les troupes et les camarades qui vont aller débarquer en Turquie. » (7 mars 1915). A travers le vocabulaire employé à dessein comme « cafard » ou « cagnas », Edmond Genty témoigne de son adaptation à la guerre, à son environnement matériel comme humain (vocabulaire de l’argot militaire). Les semaines passant, il limite les pensées profondes pour adopter une posture quasi professionnelle, en multipliant les comptes rendus d’opération, les bombardements, etc. Il insiste également sur les paysages lunaires du champ de bataille, de la Marne ou de Verdun. Il visite les ruines des villages, fasciné comme d’autres soldats sur les capacités de destruction de cette guerre où il faut tenir. Le feu, la mort des hommes, des « amis », des camarades, transforme aussi le soldat : « Il y a bien des gens, voire bien des milieux que la guerre n’aura pas dérangés, et certains assurément ne souhaitent qu’une chose : c’est qu’elle dure le plus longtemps possible » (3 juin 1916). Embusqués, profiteurs, dirigeants laissent seuls les soldats (fantassins ou artilleurs) face à la dure condition des tranchées et de la vie au front. Cet état d’esprit sourdre de nombreuses lettres malgré tout derrière l’autocensure manifeste de l’auteur. Jean Norton Cru a souligné l’intérêt de ces paroles lucides de la part d’un officier et d’un intellectuel qui laisse, malgré sa brièveté, un témoignage d’une belle clarté.

Alexandre Lafon, juin 2022

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Breyer Juliette (1885-1962)

1. La témoin

Juliette Deschamps, épouse Breyer (1885 – 1962), est mariée à Charles Breyer, caviste, et le couple tient en 1914 une épicerie (succursale Mignot) à Reims. Ils ont un petit garçon d’un an, André. Charles, caporal au 354e RI, est tué le 23 septembre 1914. Juliette accouche d’une petite fille, Marie-Blanche, en janvier 1915, et reste à Reims jusqu’à 1916. Elle reprend ensuite la succursale d’un magasin d’alimentation en Seine et Oise. Juliette ne s’est jamais remariée (renseignement fourni par Patricia Vincent, son arrière petite-fille, en juin 2021)  et son fils André a été tué comme combattant F.F.I. à Tarbes en 1944, alors que Sylviane, la fille de celui-ci, avait huit mois.

2. Le témoignage

«À mon Charles…, Lettres de Juliette à son mari parti sur le front, (1914 – 1917) », publié aux éditions TheBookEdition (autoédition numérique), a été retranscrit et mis en forme par Jackie Mangeart en 2014 (182 pages). Sylviane Jonval, décédée en 2019, avait recopié un grand cahier manuscrit de sa grand-mère Juliette. Jackie Mangeart (Warmeriville, Marne), a retranscrit ce cahier en respectant au maximum la version d’origine. Merci à lui pour les renseignements donnés (juin 2022) et surtout d’avoir eu la bonne idée de faire revivre ce témoignage original.

3. Analyse

Le corpus se présente comme la reproduction d’un ensemble de lettres de  Juliette Breyer, envoyées à son mari Charles, d’août 1914 à 1916 ; il s’agit en fait plutôt d’un cahier indépendant, que Juliette tenait, en plus des lettres (que nous n’avons pas) qu’elle envoyait à son mari. Ce cahier prend rapidement la forme d’un journal intime, mais adressé à son mari, et il finit par prendre la place du courrier, de toute façon retourné à partir de novembre 1914 (p. 57) « voilà toutes les lettres que je t’avais envoyées qui me reviennent. Oh le retour de ces pauvres lettres, comme cela me déchire le cœur ! ». Ce document intime décrit la vie à Reims de 1914 à 1916, lorsque la ville, proche de la ligne de front, et encore habitée par les civils, et régulièrement bombardée, mais c’est surtout pour la description du cheminement intime du deuil que ce document est précieux : une jeune mariée, mère d’un enfant d’un an, et enceinte du second, décrit, en s’adressant directement à son mari disparu, toutes les étapes de sa souffrance.

1.         Reims

L’épicière décrit le passage des Allemands à Reims, et la courte occupation se passe pour elle sans trop de dommages (5 septembre 1914, p. 17) : « Des Prussiens sont venus acheter mais ils n’ont rien dit et tu vois, mon Charles, cela m’a servi d’aller à Metz. Je connais un peu leur monnaie et je ne m’y perds pas. Ils sont gourmands sur le chocolat. ». Après leur retrait au nord de la ville, c’est la description de la vie quotidienne, des longs et fréquents séjours dans les caves ; la chronique décrit les bombardements, sporadiques ou soutenus, les dégâts rue par rue, et nomme des victimes, connues ou inconnues. Ce témoignage est utile pour l’histoire locale (partie Est de Reims) ; il est du reste référencé par le site « Reims 14 – 18 ». La maison maternelle est assez vite détruite par les obus, la famille en fait le constat  (17 septembre 1914, p. 25) : « Ce que je vois me glace : la maison qui brûle, c’est la nôtre. J’entends déjà maman qui pleure. Je me retourne, maman a vu, elle chancelle. » puis  « Les flammes sortent du haut, du bas, partout, un vrai brasier. On ne voit même plus trace de meubles. On aperçoit un trou là où était ma chambre de jeune fille, là où j’ai rêvé de toi. »  Le secteur dans lequel se trouve l’épicerie, rue de Beine, est assez rapidement interdit aux civils, car les batteries françaises sont très proches. Malgré les précautions prises, l’auteure, qui a dû arrêter son activité commerciale, constate en mars 1915 que le magasin a été presque entièrement pillé. Les longs séjours dans les grandes caves Pommery ne semblent pas trop pénibles (p. 30) «nous sommes bien abrités, étant dans les tunnels supérieurs. On ne souffre pas. André se porte à merveille. », mais les alertes, à la fin de 1915, sont longues aux deux jeunes enfants qui ont besoin de mouvement.

2. Apprendre la mort de son mari

Avec Juliette, diariste consciencieuse, nous avons ici, reportées avec précision, les longues étapes de la prise de conscience de la mort de Charles. Elle mentionne ses inquiétudes, ses doutes, sa douleur, et surtout son refus et sa volonté de continuer à espérer. C’est cette précision dans la description des sentiments et du cheminement psychologique du deuil, pour un drame qui a concerné des centaines de milliers de femmes, qui fait la richesse de ce témoignage. Dans les caves, pendant un bombardement, une vieille voisine lui dit à brûle-pourpoint que son mari a été blessé, mais Juliette ne veut pas le croire (15 septembre). Il semble que son père ne lui communique pas tout ce qu’il sait, mais, malgré le silence de Charles, elle ne perd pas espoir (20 octobre 1914 p. 38) : « « Qu’est-ce que c’est qu’il ne faut pas que je sache ? Je m’en doute bien, que l’on me cache quelque chose et ce que je ne comprends pas, c’est que ton papa me conseille de ne plus t’écrire (…) mais je m’entête (…) Je te quitte toujours aussi triste ». Le 4 novembre (p. 45), un camionneur vient la voir et lui affirme sans précautions: « « Eh bien ! Votre mari a été tué. » Te dire la commotion que j’ai ressentie…. » Elle décrit son hébétude, son désespoir, et seule la présence de son petit garçon l’oblige à se reprendre. Elle écrit à la compagnie de son mari, reprend espoir contre les apparences, et la situation se complique du fait de sa grossesse – il est certain que Charles n’en a pas eu connaissance – (p. 34) « il faut que je te le dise. Je suis sûre maintenant que nous aurons un deuxième petit cadet. Que veux-tu j’en prends mon parti, du moment que tu me sois revenu pour ce moment-là. » Le 17 décembre 1914 (p.55), elle reçoit une lettre du lieutenant de son mari, qui lui annonce sa mort d’une « balle au front » le 23 septembre. Elle s’évanouit, pense devenir folle à son réveil, et mentionne ses journées de pleurs, malgré sa mère qui essaie de la raisonner (p. 56) : « Remets toi et pense à tes deux petits. Aux deux petits de ton pauvre Charles, garde-toi pour eux. ». Noël 1914 se passe très tristement (p. 60)  « ce n’est pas possible, cela ne peut pas être», et le père de Charles tente de la raisonner (p. 61) : « « Ma pauvre Juliette, ne m’ôtez pas mon courage, me dit-il. Il reviendra. Et si jamais le malheur voulait le contraire, nous sommes là pour vous aider à élever vos petits. » Pauvre papa, mais vous ne voyez donc pas. Je sais bien que j’arriverai à les élever, mais c’est mon Charles que je veux. Je ne pourrai supporter l’existence sans lui. C’est atroce puisque je l’aime toujours ; il faut qu’il me revienne. » En janvier les préparatifs de l’accouchement la distraient un peu de sa douleur morale. Après la naissance de la petite fille, le dialogue continue avec Charles dans le journal (19 janvier) « Je vais te raconter (…) car notre fille est venue au monde».

3. Deux réalités parallèles

À partir de février 1915, on sent que Juliette est prise par ses obligations de mère, qu’elle donne pour l’extérieur l’apparence de se faire une raison, mais à l’intérieur, Charles vit toujours, elle lui parle sur le cahier, disant être sûre de le revoir (p. 65) «Quand je passe quelque part et que j’entends dire : « pauvre femme, son mari a été tué ; c’était un ménage en or », cela me retourne. Je leur crierais bien « Ce n’est pas vrai, il est vivant, je le sens.» »À tous les signes tangibles qui s’accumulent (lettres de soldats, documents administratifs) elle oppose sa certitude et c’est ce qui lui permet de survivre. (15 avril 1915, p. 94) « Je suis triste à mourir, je pleure, je me dégoûte de tout et si je n’avais pas mes petits, je ne sais pas ce que je ferais. Je me demande s’il faut que j’espère encore. Pense donc, tit Lou, sept mois sans nouvelles. Si c’était vrai, mon Charles, je ne pourrais jamais vivre une longue vie sans toi. Il ne peut plus y avoir de bonheur pour moi sur terre. On a beau penser aux enfants, c’est une consolation, mais c’est justement en les voyant grandir que je verrai à quel point tu me manques. » A partir de mai 1915, peut-être sent-on à la lecture du journal une douleur plus contenue, moins paralysante, mais les accès de désespoir sont encore fréquents. En juillet 1915, elle consulte une voyante qui, sans surprise, lui annonce qu’elle aura bientôt des nouvelles de Charles, et que cette grande peine est passagère. En août, une cartomancienne se montre également optimiste, et en septembre 1915, c’est une diseuse, qui analyse l’écriture de Charles, dans son dernier courrier connu, et pronostique la vie, mais avec un œil ou un membre en moins (p. 129) « Que m’importe que tu aies un œil en moins, du moment que tu puisses nous voir et contempler tes petits. » De violentes crises de dépression, (août 1915) « je voudrais toujours dormir » ou « je meurs de désespoir », alternent avec des descriptions de la vie quotidienne dans Reims en guerre.

4. « ils disent que tu es mort »

Ce dialogue direct avec le disparu, cette complicité, en parlant avec Charles des autres, de ceux qui prétendent qu’il est mort, ce lien maintenu dure jusqu’à 1916 : c’est à coup sûr ce long déni du réel qui permet à Juliette d’apprivoiser la réalité.  Les mentions se font plus espacées, elles sont plus matérielles et pratiques (janvier 1916, p. 161) : « je m’ennuie à mourir. Aussi j’ai écrit à Paris chez Mignot s’ils pouvaient me rendre un Comptoir (…). Il me faut une occupation ou je crois que je perdrai la tête. » Ce même mois, elle reçoit la lettre d’un soldat du 354e, de la compagnie de Charles, qui lui communique qu’elle recevra bientôt un avis officiel de décès, car il a dû signer le procès-verbal. Ce même camarade entame ensuite une correspondance intéressée, envoie sa photographie, et demande pourquoi Juliette ne lui écrit pas plus souvent  (avril 1916) : « Je vais lui répondre par une lettre très sérieuse, sans le froisser bien entendu, que je tiens à n’avoir aucune correspondance. Ce jeune homme a l’air de manquer d’instruction : c’est pour cela que je l’excuse. Il ne comprend pas que ton souvenir me poursuit et que ce serait profaner tout l’amour que j’ai pour toi de correspondre avec un autre.» L’avant-dernière mention du cahier date du 24 avril 1916, le journal ensuite est délaissé, puis une dernière mention apparaît le 6 mai 1917 (p. 178) : «un an mon Charles sans t’écrire et un an où je n’ai cessé de penser à toi. Aujourd’hui je t’aime comme je t’aimais avant. Mais depuis ce temps, que de choses encore se sont passées. » Elle raconte son déménagement, son installation dans un magasin d’épicerie à Vernouillet (Seine et Oise), et son année de travail. La dernière phrase est «Les débuts furent durs, mais aujourd’hui le commerce va assez bien… » .

Vincent Suard, mai 2022

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Lefebvre Henri (1888 – ? )

1. Le témoin

Henri Lefebvre, né en 1888, est originaire de La Bassée (Nord) où il exerce la profession de boucher. Sophie Lheureux, sa fiancée en août 1914, habite le hameau d’Hocron, sis à proximité de Sainghin-en-Weppes (Nord). Le mariage, prévu en septembre 1914, ne pourra avoir lieu qu’après la guerre. H. Lefebvre fait celle-ci au 233e RI, comme caporal brancardier – musicien. Sa fiche matricule signale qu’en 1936 il a quatre enfants.

2. Le témoignage

Les lettres d’Henri Lefebvre à sa fiancé ont été publiées dans l’anthologie « Correspondances conjugales », de Clémentine Vidal-Naquet (Robert Laffont, Bouquins, 2014, 1088 pages). Cet ouvrage contient la reproduction de la correspondance de neuf couples pendant la guerre. Pour ces fiancés nordistes, il s’agit de la retranscription (p. 295 à 348) d’un tapuscrit conservé au Service historique de la Défense (« Ma chère petite Sophie, Lettres de guerre », cote 1KT682). Ce document réunit des lettres qui ont été retrouvées en 1993. L’auteure m’a précisé (décembre 2021) avoir reproduit l’intégralité des courriers sans coupes, sauf quelques mots pour 1914.

3. Analyse

Le thème du front étanche, qui empêche les soldats des régions envahies de communiquer avec leurs proches, ou même d’en avoir des preuves de vie, est très présent dans les témoignages nordistes. Les lettres d’Henri n’ont pas été reçues à Sainghin, et on sait seulement qu’il a eu de son côté un contact en avril 1915 (p. 310) « Les femmes françaises de la Croix-Rouge ne m’ont pas divulgué leur secret et je n’ai pas eu l’indélicatesse de leur demander ; et puisque ta missive m’est parvenue, la mienne t’arrivera également j’en suis certain.» Il est effondré lorsqu’il apprend au début de 1917, par une dame évacuée de sa connaissance, que Sophie n’a eu aucune nouvelle, alors qu’il lui écrivait régulièrement depuis le début du conflit (mars 1917, p. 325) « j’ai souffert (…) quand j’ai lu que jamais tu n’avais eu signe de vie de ma part depuis deux ans et demi et qu’un soupçon, une angoisse t’étreignant le cœur, croyant qu’on n’osait te l’avouer et que le Bon Dieu m’avait appelé auprès de ces chers Joseph et Aimé [beaux-frères tués à Verdun et dans la Somme]». C. Vidal-Naquet a sélectionné ce texte pour illustrer une des modalités possibles de la relation épistolaire : les lettres n’arrivent pas à destination, mais les protagonistes continuent quand-même à écrire, les textes deviennent des « monologues amoureux », et le propos épistolaire à sens unique finit par prendre la forme du « journal intime », il permet l’épanchement et soulage la douleur morale. Si en 1918, la liaison est ponctuellement rétablie avec des cartes-message, c’est ici, pendant presque trois ans, un document à sens unique assez original ; on insistera par ailleurs sur un autre aspect du corpus, celui de la culture catholique omniprésente de l’auteur.

Le soldat

H. Lefebvre évoque assez peu le détail de ses missions, ou les combats auxquels il participe, il envisage plutôt le futur, les projets pour après la guerre, ou préfère décrire la bonne ambiance de camaraderie de son escouade ; atypique, par exemple, est cette évocation de son rôle dans la bataille (juin 1915, p. 314):  « Il nous fallait prendre ces pauvres malheureux dans des toiles de tente, les traîner en marchant nous-mêmes sur nos genoux et nos mains, et cela pendant 1 km parfois, entendre leurs plaintes, découvrir leurs affreuses blessures. » Il imagine le sort de sa fiancée à Sainghin, tout en signalant assez rapidement ne pas être certain qu’elle y réside encore (avril 1915, p. 312) : « Les Anglais bombardent Illies et Fournes [front d’Aubers], dit-on. Des nouvelles qui nous réjouissent d’abord, puis nous étreignent le cœur à la pensée de savoir que c’est nos propres obus qui dévastent notre cher pays et font peut-être tant de victimes innocentes. ».

Il envisage les événements de la guerre surtout à travers le prisme religieux, et le découragement lié à l’échec de l’offensive Nivelle lui fait évoquer  une solution originale mais finalement assez logique (21 juin 1917, p. 329) : « Et puis sincèrement il semble qu’il nous faudrait une Jeanne d’Arc. Encore la science des hommes a fait faillite et le Bon Dieu semble vouloir forcer nos dirigeants à recourir à lui. » Dans le même domaine d’inspiration, Henri Lefebvre a deux marraines de guerre à Revel (Haute-Garonne), les demoiselles Gayral, à qui il rend visite en permission en 1917 : « tu as deux petites sœurs de guerre qui t’aiment beaucoup déjà et qui aspirent à faire ta connaissance », une autre mention associe plus loin ses marraines (p. 346) à une demande d’adhésion à une neuvaine à « commencer à Noël à la bonne vierge de Lourdes. » Le cas de figure est assez atypique, car en général, ce n’est pas d’abord à une neuvaine que le poilu pense lorsqu’il envisage ses relations avec sa marraine de guerre, il est vrai qu’ici Henri s’adresse à sa fiancée.

Un boucher dévot

Cette religiosité du jeune brancardier-musicien, artisan boucher dans le civil, est omniprésente dans la tonalité de ses lettres. Les cérémonies religieuses sont relatées pour évoquer la consolation morale de la communion, ou la communication possible avec l’aimée, au moment de la messe, par une sorte de « transmission de pensée sacramentelle ». Il prie souvent, va aux vêpres dès qu’il le peut, et cette fin de lettre est typique (octobre 1914, p. 304) : « Nous allons réciter un chapelet maintenant en compagnie de mon ami Alphonse à l’église la plus proche ; nous retournerons ensuite manger la soupe et en avant ! ». C’est à travers cet habitus catholique qu’il envisage ses relations avec sa promise, sa compréhension de la guerre ou sa vision des régions qu’il traverse, comme en Champagne (Souain) où son régiment combat dès octobre 1914  (p. 301) : « J’assiste à la messe tous les matins depuis 8 jours, ma chère fiancée, et je communie fréquemment. Quelle consolation pour ce bon curé de voir que les gars du Nord ont encore de la religion ! Nous vivons ici dans un pays si indifférent ; il est à croire ma chérie, sans parti pris, que le Bon Dieu envoie le châtiment là où il doit passer. » Les lettres racontent aussi les épreuves familiales, avec les deuils de guerre, ou le cafard, que cette correspondance, invocation du « bon Dieu » à l’appui, tente de soulager.

L’auteur évoque à plusieurs reprises des « promesses », ce sont des vœux à réaliser après la guerre, pèlerinages à Lourdes et à Montmartre, promesse d’observer fidèlement le repos du dimanche, vœu d’entrer dans le Tiers Ordre… En 1917 (p. 331), il essaie d’organiser une communauté avec des soldats qui partagent sa piété : « j’ai conçu de trouver dans nos musiciens sept des plus fervents qui consacreraient chacun un jour de la semaine au Sacré-Cœur. Ce jour-là, assistance à la messe et communion si possible ; pénitence quelconque sur la nourriture et le tabac, etc.  J’en ai 5 déjà et j’espère trouver les deux autres, ce serait l’élite. » Il cherche aussi à fonder le Rosaire, «c’est-à-dire 15 personnes disant chaque jour une dizaine de chapelets.» Difficile de connaître la proportion de poilus qui dans son unité partagent sa vision du monde, et à cet égard un passage de mars 1917 (p. 325) est intéressant (mention : « lettre inachevée ») : «dans mon escouade même j’ai deux bons catholiques, 5 ou 6 indifférents et un libre penseur !!! Ah tu comprends, ma chérie, il ne faut pas que ce monsieur vienne dire devant moi qu’il n’y a pas de Dieu et exposer ses doctrines matérialistes. Alors c’est conférence à l’escouade le soir jusqu’à onze heures quelque fois et le matin après la soupe. Naturellement la discussion se termine toujours par une poignée de main car au régiment c’est l’union sacrée. » Évoquant l’avenir, Henri imagine leurs futurs enfants, qu’ils aimeront, et (p. 330) « qui seront notre bonheur. J’ai demandé au bon Dieu qu’il m’accorde la grâce d’en prendre un à son service ; nous lui offrirons tous deux, n’est-ce pas, ma chérie ? ». Que penser en définitive de ce ton si résolument pieux? Le mariage tant attendu s’incarne ici avec une énergie sentimentalo-religieuse, dans un futur strictement dessiné dans des concours de piété : il s’agit de leur culture commune, de leurs références les plus familières. Cette religiosité, qui est naturelle chez H. Lefebvre, et qui est consubstantielle à son éducation et sa sociabilité, n’est du reste pas exceptionnelle (voir par exemple Gabriel Castelain), pour des hommes recrutés dans cette partie sud de la Flandre (Weppes), à l’ouest de Lille. C’est nettement plus atypique pour d’autres espaces, notamment les grandes agglomérations textiles ou minières.

Terminons par une dernière citation, qui montre qu’en politique aussi, ce même prisme religieux est présent (septembre 1917, p. 334) : « Hier encore une dame me disait : « Mon frère qui est au front devient anarchiste, je crois, et cependant il a été bien élevé. » Je ne suis pas encore anarchiste, ma chérie, console-toi. Ah ! j’ai bien une dent contre les mauvais riches, ils sont si nombreux ! »

Vincent Suard, mai 2022

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Flacher Stéphane (1897 – après 1986)

1. Le témoin

Stéphane Flacher est né en 1897 à Saint-Pierre-de-Bœuf (Loire). Cultivateur, il est incorporé à 19 ans au 3e zouave en janvier 1916. Il est évacué « pieds-gelés »  à Verdun en novembre 1917, et on lit aussi sur sa fiche matricule qu’il a été gazé à Villers-Bretonneux en mai 1918, et légèrement blessé à l’omoplate en août 1918. De ce fait inapte à l’infanterie (gêne au passage de la courroie du sac), il termine la guerre dans l’artillerie (54e RA) en septembre 1919. Il restera toute sa vie cultivateur au hameau de Bois-Prieur, et il a 89 ans lors de la publication de son récit.

 2. Le témoignage

L’association « Visages de notre Pilat » (42 410 Pélussin) a publié en 1986 ce petit document de Stéphane Flacher, intitulé : Verdun Cote 344, Témoignage de la guerre de 14/18 (43 pages). Le document est préfacé par Emmanuel et Régis Bouttet. L’auteur indique à la fin du récit avoir rédigé ces lignes en 1979.

3. Analyse

Ce court témoignage d’un jeune soldat de la classe 17 est une curiosité. Centré autour d’une mission d’une semaine, une période de première ligne après une attaque locale à Verdun en novembre 1917, ce récit a une unité de temps (six jours), une unité de lieu, ce petit poste à tenir après une attaque réussie, et une unité de condition, l’immobilité dans le froid mordant qui amène la souffrance et le désespoir. Ce format court n’évoque ni les durs combats de Champagne auxquels l’auteur a participé en octobre 1916, ni l’année 1918, pendant laquelle il a fait six mois de combats d’infanterie. L’auteur, qui a 82 ans lorsqu’il rédige ce texte, a prélevé dans ses deux années de guerre cet épisode très court, et ce choix fait ici irrésistiblement penser, en littérature, au genre de la nouvelle.

Le récit raconte, devant Verdun (Samogneux, cote 344), le 25 novembre 1917, une attaque partielle à réaliser par le régiment (3e Zouave). On vit avec l’auteur la montée en ligne, l’assaut, et surtout la tenue du secteur avancé jusqu’à l’évacuation six jours plus tard pour pieds gelés. La narration est réaliste, froide, c’est un triste récit de souffrance, et en même temps le propos est traversé de prises à témoin du lecteur (« avions nous mérité ce sort ? »). L’aspect tantôt désincarné, tantôt théâtral de la narration, à la fois solennelle et empruntant parfois au style religieux, lui donne une résonance très particulière. L’auteur, non « défaitiste », est fier d’accomplir son devoir, mais il tient à souligner la dureté injuste de ce qu’on lui a fait subir.

Au début du récit, les hommes arrivent dans le parallèle de départ, épuisés après un long cheminement ; accablé de fatigue, l’auteur s’endort brutalement, sans se rendre compte que ses pieds reposent dans une profonde flaque d’eau. (p. 8) « Lorsque je m’éveillai, je me rendis compte que mes pieds étaient pris dans une carapace de glace ; ils avaient commencé de geler pendant mon premier sommeil.» Le récit évoque les pensées qui agitent l’auteur juste avant l’attaque, il a caché à sa famille qu’il montait en ligne pour attaquer. Son style devient solennel (p. 10) « La fumée de l’éclatement des obus rendait le ciel bas et noir, comme au Golgotha. Ceux qui allaient tomber pendant l’attaque se doutaient-ils qu’ils vivraient les dernières minutes de leur vie terrestre ? » Les zouaves prennent leur élan, et S. Flacher, en marchant sur le glacis, évoque ses craintes (p. 13) [faudrait-il se battre à la baïonnette ?] « Cette dernière perspective était pour nous la plus terrible et la plus répugnante car l’homme contraint à se livrer à ce combat horrible se rend bien compte que, bon gré mal gré, il descend vers les bas-fonds de la déchéance et de la dégradation humaine.» De fait, les Allemands rencontrés se rendent, et il le mentionne avec un style marqué par l’usage du passé simple (p. 14) : «Ils levèrent tous spontanément leurs bras comme pour nous demander, dans un geste de supplication, de les épargner (…) nous ne leur fîmes aucun mal (…) nous devions respecter leur vie. »

Il décrit ensuite le départ de son capitaine, blessé lors de l’action, celui-ci lui serre la main au passage (p. 15) « Et je crus voir, dans son regard empreint d’une grande bonté, la peine qu’il ressentait de quitter ses hommes qu’il appelait ses amis. » Son remplaçant se présente en leur faisant un discours d’autorité qu’il termine en faisant ostensiblement jouer son pistolet : « Je n’aurai pas de pitié. Le premier qui flanche, je lui brûle la gueule. ». Ce lieutenant l’emmène ensuite avec deux camarades vers une position à occuper, et l’auteur constate en cheminant la présence de nombreux cadavres allemands : (p. 17) « Je détournais les yeux de ce spectacle d’horreur, et une fois de plus je maudissais la guerre, cause de tant de malheurs et de souffrances pour tous ces hommes qui auraient voulu vivre en paix. » Le chef leur donne un petit poste à aménager, et à tenir coûte que coûte, et il ajoute, en s’en allant « vous êtes bien avertis. Le premier qui recule sans mon autorisation, je l’abattrai comme un chien. »   Commence alors une lancinante description des souffrances causées par le froid, mais aussi par la faim, car les trois hommes n’ont pas de réserves, et le barrage allemand empêche tout ravitaillement. Les heures sont interminables, car à la fin de novembre, les jours sont très courts. Les gelures commencent, les pieds gonflent, et les hommes se donnent un répit passager en ouvrant au couteau le dessus de leurs souliers. La deuxième nuit se termine, et  la douleur augmente (p. 22) « Il nous semblait que des mains invisibles, armées de tenailles, nous arrachaient, lambeau par lambeau, la chair de nos orteils. »  La troisième journée se passe encore dans la solitude, personne ne vient les voir, et S. Flacher mentionne (p. 23) « dans notre désarroi, il nous sembla qu’au-delà de notre avant-poste l’humanité tout entière avait sombré dans le néant. » Alors que pendant la nuit, il assure son tour de garde, il se met à pleureur (p. 24) « comme un enfant, longuement, abondamment, en silence pour ne pas éveiller mes camarades. » Son style devient nettement biblique lorsqu’il prend à témoin les mères des soldats (p .25) « Si vous aviez vu vos fils dans ce dénuement le plus complet, votre cœur eût été transpercé par la douleur ! Ils avaient faim et ils n’avaient rien à manger ; ils avaient froid et n’avaient rien pour se couvrir ; ils avaient peur et n’avaient pas d’abri pour se préserver des dangers.» L’ambiance lunaire, sépulcrale, n’en reste toutefois pas moins extrêmement bruyante (p. 26) : « Nous aurions voulu crier notre détresse à la face du monde, mais, hélas, personne ne nous entendrait, le bruit des canons et le sifflement lugubre des obus qui hurlaient sans cesse à la mort, étouffement de nos plaintes et nos cris de désespoir. » La cinquième nuit, l’auteur signale que leurs pieds sont maintenant inertes, devenus comme des morceaux de bois n’obéissant plus à leur volonté. Il maudit la guerre,  liée à la folie des hommes, aux gros industriels qui (p. 28) « y entassaient des fortunes colossales ». Il fait des va et vient entre ce passé, décrit heure par heure et le présent de la rédaction : « N’est-il pas de notre devoir à nous, anciens combattants, qui l’avons malheureusement vécue, de la maudire et de la dénoncer comme étant l’une des plus grandes calamités ? » Le 30 novembre à 9 heure du matin, un caporal vient enfin jusqu’à eux, et leur annonce leur relève. Il n’y a pas assez de brancards et c’est alors la description d’hommes qui se traînent vers l’arrière, rampant, ou s’appuyant sur des fusils abandonnés et ramassés comme béquilles. Ce n’est pas une débandade larmoyante, car (p. 30) : « nous partîmes vers l’arrière en emportant, au fond de nous-mêmes, une grande satisfaction intérieure, celle de n’avoir pas failli aux consignes sévères qui nous avaient été dictées par notre commandant de compagnie. »  L’auteur signale être arrivé au poste de secours, situé au bas d’une pente, en effectuant les derniers cents mètres sur les mains et sur les genoux. Ils sont immédiatement évacués, et lorsque leur véhicule, dans la zone de l’arrière, commence à rencontrer des civils, l’auteur mentionne avoir entendu une femme, parmi un groupe féminin qui se signait à leur passage, dire (p. 35) « ils ressemblent à des damnés sortis de l’enfer. » Le récit se termine, toujours avec solennité, par un hommage aux morts de Verdun, et à des souhaits de paix (p. 39)  « Je terminerai en souhaitant que notre vie d’ici-bas ainsi que notre cher pays de France, ne revoient plus jamais les horreurs de la guerre. »  Une mention à la dernière page qui suit ce récit lunaire, nous ramène brutalement à la lumière, dans un tintement apaisant de cloches, et plein d’odeur des prés :

 « Récit terminé le 16 juin 1979,

Que j’ai écrit, dans sa plus grande partie, en gardant les chèvres »

Pourquoi ce récit, si intense, pour ce tout petit moment de guerre,  qui semble avoir tant marqué l’auteur ? Dans son registre matricule (AD42 1917-1, 247), on trouve, tout en bas de la grande feuille, une petite note collée, tamponnée « rectification », et datée de 1978, ce qui est très tardif pour ce genre de mention : « Pieds de tranchées le 30.11.1917 au Bois des Caures (Meuse)- Évacué- décision n° 191 du Colonel cdt le BCAAM en date du 18.04.1978 »

On proposera l’hypothèse selon laquelle une réclamation administrative de la part de l’auteur, pour faire reconnaître la totalité de son passé militaire, espérant peut-être ainsi une augmentation de sa pension (il a 10% d’invalidité pour sa blessure à l’épaule de 1918), l’a amené à se replonger dans son passé, et de ce fait, lui a fait ensuite rédiger, pour lui et pour nous, ce témoignage original.

Vincent Suard, mai 2022

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Les frères Bayle, Marius Doudoux, Michel Thonnérieux, Lettres de la guerre 1914 – 1918

1. Les témoins

Les trois frères Bayle sont des cultivateurs originaires de Malleval (Loire). Louis (1886-1916) combat au sein du 11e BCP en 1914 en Alsace, dans la Somme et en Flandre. Passé au 51e BCA, il est en Alsace en 1915 et engagé sur le Linge. Il est tué dans la Somme le 19 juillet 1916. Jean-Baptiste (Antoine à l’état-civil, 1893-1918), sert au 2e Zouave de 1913 à 1918. Une évacuation pour pieds gelés lui épargne l’offensive de Champagne. À Verdun en 1916, il combat devant Reims en avril 1917. Passé au 4e Zouave en 1918, il est tué le 30 mars 1918 à Orvillers (Oise). Jean-Joseph, né en 1892, d’abord ajourné pour faiblesse, est réintégré au 158e RI en novembre 1914. Envoyé en Artois, il est un temps hospitalisé, et il signale avoir ainsi échappé à l’offensive sur Souchez. Après Verdun en 1916, il est muté au 97e RI, et y est blessé. Passé ensuite au 22e BCA, il fait l’attaque du Monte Tomba en Italie, et revient en France en avril 1918. Après la guerre, on sait qu’il se marie en 1921.

Marius Doudoux (1878 – 1940), originaire de Lyon, combat dans les Vosges avec le 54e RAC en août 1914. Gravement blessé au visage le 2 septembre 1914, il passe les années 1914 et 1915 dans différents établissements hospitaliers de la région lyonnaise.

Michel Thonnérieux est né en 1874 à Saint-Michel-sur-Rhône. Ajourné pour faiblesse pulmonaire, il est finalement incorporé au 104e RIT en février 1915. Il y fait presque toute la guerre, qu’il termine au 34e RIT à partir d’août 1918.

2. Les témoignages

L’association «Visages de notre Pilat » (42410 Pélussin) a publié en 2018 « Lettres de la Guerre 1914 – 1918 », un riche volume de 160 pages, qui regroupe des témoignages venant de cinq combattants. Philippe Maret reconstitue l’itinéraire des frères Bayle, de Malleval (p. 9- p. 54) et analyse leurs lettres. Marie Mazoyer a transcrit et présenté les lettres de Marius Doudoux, écrites lors de son hospitalisation (p. 55 à p. 110). Enfin Louis Challet présente Michel Thonnérieux, puis classe et analyse des extraits de ses lettres (p. 111 à p. 160).

3. Analyse

a. Les frères Bayle

Pris isolément, les courriers des trois frères sont sommaires et décevants par leur concision, mais P. Maret procède à une analyse fine, qui apporte des éléments très utiles; ainsi de Louis, classé 0 sur sa fiche matricule (instruction néant, ne sait ni lire ni écrire), on possède 28 lettres. Une analyse graphologique (forme des majuscules) et stylistique (formules de tendresse) permet d’établir qu’il y a eu au moins cinq rédacteurs différents de 1914 à 1916, « Louis n’écrit pas ses lettres lui-même » (p. 14). Il rassure ses parents, évoque le temps qu’il fait, et peut parfois être un peu plus précis avec ses frères (mars 1916, p. 19) : « Les boches nous agasse tout le temps. ». Louis est tué le 19 juillet entre Hem-Monacu et Cléry (Somme), après avoir salué ses parents dans sa dernière lettre le 16 juillet (p. 22) :

« (…) voila quatre jours que je

sui au tranchée Mais sa

y fait pas pas beau on entend

que les grosses marmite

qui nous passe sur la tete

et Defois pas bien loin de nous enfin on a

toujours espoire de sen sortir quand même (…) »

Jean-Baptiste participe à de nombreuses batailles avec son régiment de zouaves, et on dispose de 26 lettres pour presque quatre ans de campagne. Elles sont concises, et P. Maret propose un modèle théorique en cinq parties, qui se retrouve pratiquement dans toutes les lettres (p. 28) :

– introduction, donne de ses nouvelles, espère que tout va bien

– donne sa situation en deux mots : soit au repos, soit aux tranchées

– s’il en a, donne des nouvelles des frères et cousins, ou au contraire en demande

– parfois parle du temps qu’il fait, et/ou évoque les travaux des champs

– termine par une formule disant qu’il n’a plus grand-chose à dire, comme par exemple (22 décembre 1915, p. 29 : « Souvent de la pluis je voi pas grand autre Chose a vous diret pour Le moment.».

On possède 28 lettres de Jean-Joseph, qui alterne période de front et répit à l’arrière (faiblesse pulmonaire). Difficile, avec ces lettres sommaires, de dégager une personnalité, mais son enthousiasme guerrier paraît modéré; En convalescence, il échappe à l’offensive de mai en Artois (1915, p. 41) « mais en tout cas sa sera toujours 2 mois de tirez à l’habrit des balles en attendant que la guerre finisse. ». En juillet 1915, il n’obtient pas la permission agricole qu’il espérait et doit rester au dépôt de Lyon (p. 42) «il aime mieux nous tenir sans rien faire. Enfin faites comme vous pourrait en attendant qu’on soit libérer de se bagne militaire. » Passé au 97e RI en août 1915, il est à l’automne dans les lignes boueuses de l’Artois, avec des tranchées impossibles à entretenir (novembre 1915, Souchez, p. 43). « On ne peut seulement marcher on s’enfonce jusqu’au genout et on glisse comme sur du ver s’est vraiment dégoutant de vivre, se qui nous faut s’est la paix, ou sa ne vat plus marcher on ne peut plus prendre patience. » P. Maret souligne que c’est la formulation de révolte la plus marquée du corpus. Légèrement blessé et intoxiqué en 1918, Jean-Baptiste finit la guerre en Belgique. Ces témoignages des trois frères, même ténus, prennent vie avec cette présentation, et ils montrent que ces paysans n’ont pas été épargnés : la guerre passée, pour la grande  partie, dans des régiments de « choc » (zouaves, BCP…), et au final, deux morts sur les trois frères mobilisés.

b. Marius Doudoux

Marius Doudoux est grièvement blessé à la face le 2 septembre 1914, vers Saint-Dié (Vosges). Il a eu la mâchoire inférieure arrachée, et la partie supérieure est aussi en partie touchée. Ses lettres, uniquement adressées à Eugénie (Ninie) et Elise Reynaud, ses cousines germaines de Chavanay, sont reproduites et annotées par Martine Mazoyer. Elles sont centrées sur sa santé, ses opérations chirurgicales, les lents progrès de sa convalescence, ainsi que sur les aléas de son moral, avec de fréquentes périodes de dépression. Ce qui domine ici, c’est l’évocation de la souffrance physique  (avril 1915, p. 69) « ils vont commencé l’autre opération sa va être terrible s’y tu savait comme sa goute chère de se faire refaire la figure il en faut de la patience enfin il le faut et se qui me console s’est que l’apache de Guillaume II payera tous ça » On entre ainsi dans le quotidien d’une « gueule cassée » sur la durée. Il séjourne pendant près de deux ans aux hospices civils, puis à l’Hôpital Lumière de Lyon. Il signale au début qu’il est nourri uniquement de lait à l’aide d’une sonde, évoque les options chirurgicales  (janvier 1915, p. 65) « enfin c’est décidé qu’on me dépouille la poitrine pour me refaire la figure », ou caractérise ses progrès : il réussit enfin à fumer des cigarettes, malgré l’interdiction. Il a été blessé assez tôt, et il veut transmettre à ses interlocutrices sa haine « de ces sales boches », cause de ses souffrances ; il décrit ainsi des atrocités (janvier 1915, p. 65):  «tient un exemple que j’ai vu, dans un village une bonne femme donc le mari était sur le front français, les boches ont coupé les deux mains a une fillette de dix ans et l’on pendu par les pieds et devant les yeux de sa pauvre mère qu’ils ont emmené prisonnière (…)  – il parle de leur rage, s’ils avaient entre les mains un prisonnier – «  ont l’aurait achevé tellement qu’on était en colère, il y aurait pas eu de capoute qui tienne, car quand ils veulent se rendre prisonniers ils crie capoute camarades, je t’en fourniraient ! (…) enfin je dois t’ennuyé avec cette guerre mais il l’a fallait pour que les jeunes ne l’a fasse pas car près celle là il en aura plus (…). ». Le ton vengeur retombe curieusement à la fin du propos, celui-ci fait penser à une influence extérieure (on trouve plus loin p.74 – « tu as du voir sur le journal …» – ) M. Doudoux s’inquiète aussi pour son avenir (p. 78, en 1915) :« Ha que c’est malheureux de ne pas être marié qui donc me fera à mangé. Il faut conté sur les restaurant (…) ». Même préoccupation en mars 1916 (p. 91) « Quant à m’établir, c’est-à-dire me marier, j’y ai bien réfléchi mais qui voudrait de moi ? Non, non, je n’oserai jamais me présenter devant une personne, moi défiguré. » M. Mazoyer mentionne qu’après-guerre, on sait seulement qu’il s’est marié et a été garde-forestier. À noter enfin que le terme « gueule cassée » », devenu aujourd’hui générique, n’est cité qu’une fois, et pas en forme de locution substantivée, il s’agit de la joie qui accueillera la victoire (p. 75) « ha qu’elle jour béni ce jour voi-tu, que j’ai la « gueule » cassé ou racommodé tan pire je veu le fêté et par une boutielle (…) »

c. Michel Thonnérieux

L’auteur est un « territorial », ajourné deux fois mais rattrapé en février 1915, à 41 ans, et qui passe toute la guerre en alternant travaux sur le front et convalescences à l’arrière, car il est bronchiteux. En juillet 1918, son unité combat toutefois en première ligne. Il écrit très souvent à sa femme Mélanie, et Louis Challet a classé, organisé et en partie retranscrit une portion significative des 500 lettres qui sont restées de cette correspondance. Le transcripteur a organisé une présentation thématique en petits chapitres, illustrés de courts extraits des lettres : « L’épistolier », « le territorial », « le cultivateur », « le viticulteur »… Pour M. Thonnérieux, écrire est une nécessité pour garder le contact avec son village (septembre 1917, p. 122) « Explique-moi bien ce qui se passe au pays, que je le revoie au moins par la pensée. » ; il a besoin de la proximité créée par l’écriture (p. 123, février 1916) « je dors bien plus tranquille après ce babillage que je fais avec toi : il me semble que nous sommes en tête à tête ». L’auteur raconte à son épouse ses différents travaux et à partir de 1917, il devient l’ordonnance d’un officier, faisant la cuisine et la lessive (p. 126) « jamais, Nini, je m’aurais cru si bonne lavandière. » et « Il vaut mieux laver une chemise que de se retrouver au milieu de la feraille. » Il s’agit ici d’un couple harmonieux, les marques d’attention et d’affection sont fréquentes (p. 136) « On a bien des fois quelques moments que ce maudit cafard nous travaille, mais enfin on tache bien moyen de le secouer de l’un à l’autre. Fais-en de même, ma petite femme, chante une chanson quand il te prend trop fort. Et pense qu’il y a plus malheureux que nous. » Les chapitres « le cultivateur » et « le viticulteur » décrivent les préoccupations de l’auteur au sujet des cultures, du bétail, et surtout de son vin : c’est un crève-cœur de ne pas pouvoir le  goûter (avril 1918, p. 143) « Penser que vous allez soutirer le picollot et moi faire le c…, crois-moi bien que c’est dur ! » Les convictions patriotiques de l’auteur sont réelles mais posées, (p. 150  « ne t’en fais pas, je ne m’en fais pas. On y est obligé, c’est pour la patrie »), et il fait cette remarque intéressante en septembre 1916 (p. 150) « on a beau faire semblant devant les copains qu’on est patriote mais je crois et il y en a beaucoup comme qui n’y sont guère … ».

Vincent Suard, mai 2022

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Valentin, Germaine (1895- ?)

Le témoignage de cette jeune fille figure dans les volumes 15 et 16 de la collection « Vécus » (dirigée par Philippe Nivet) des éditions Encrage d’Amiens publiés en 2019 et 2020 : Les exils d’une jeune Compiégnoise (1918-1920) et Une jeune Compiégnoise en guerre (1916-1918). Le premier est la transcription de cahiers trouvés au marché aux puces de la Porte de Vanves par Laurent Roussel. Le collectionneur Frédéric Swider a fourni ensuite d’autres cahiers qui, édités l’année suivante, sont venus compléter le témoignage. Un album de plus de 300 photos datées de 1892 à 1908 a été également acheté aux puces ; il met en scène la réussite sociale de la famille Valentin dans les vins et spiritueux à Compiègne ; il est présenté dans le livre de 2020 avec onze clichés sélectionnés.

Dans un des textes de présentation, Xavier Boniface note que « chaque journal reflète la condition de son auteur, sa situation sociale, générationnelle et culturelle ». Germaine apparaît comme une jeune fille catholique très pratiquante (église, chorale, catéchisme, pèlerinage à Lourdes) invoquant très souvent Notre-Dame, Sainte-Germaine, Saint-Roch pendant l’épidémie de grippe espagnole, et surtout le Sacré-Cœur de Jésus. Celui-ci protège ou limite les dégâts lors des bombardements. Le 11 novembre 1918, Germaine note : « Je crois que le Sacré-Cœur a eu enfin pitié de nous et qu’il a mis un terme à nos souffrances en nous accordant la victoire tant promise. » C’est la religion du « donnant-donnant » : d’un côté, nous offrons nos sacrifices et nos souffrances, de l’autre nous devons recevoir des faveurs (2019, p. 67, p. 112, etc.). Les allusions politiques complètent le tableau. Déroulède est admiré et Caillaux détesté. Germaine serait heureuse si se confirmait la rumeur d’après laquelle Clemenceau et Combes se seraient convertis (2019, p. 54). On peut terminer cette rubrique en posant deux questions. Pourquoi les femmes de cette famille catholique ne se sont-elles pas mises au service des blessés comme tant d’autres ? Et pourquoi les parents font-ils une opposition aussi terrible et « orageuse » lorsque leur fille Yvonne annonce qu’elle veut entrer au couvent ?

Une bonne partie du journal ressemble à un défoulement. Il n’est pas possible de rapporter ici toutes les médisances « de sacristie », mais aussi sur les voisins et connaissances, sur la famille même. Orléans où les Valentin se réfugient est jugée une ville inhospitalière (2019, p. 50) : « Il y a deux France, celle qui souffre et celle qui jouit, qui profite, qui exploite la misère des autres. » On ne peut pas se fier aux soldats anglais ; ils reculent et il faut leur venir en aide. Les membres d’une mission italienne ont « une sale tête » (2020, p. 105). Les Allemands, évidemment, sont détestés ; ils commettent des crimes, détruisent comme des Vandales ; ils pillent et volent les pendules (2019, p. 122). Nos troupes victorieuses devraient « aller chez les boches et leur faire sentir les horreurs de l’invasion » (2019, p. 117).

D’autres éléments appartiennent à la description de l’expérience de guerre. En 1916, on mène à Compiègne une vie monotone au son du canon. Les raids aériens obligent à se mettre à l’abri dans les caves. L’habitude permet de distinguer les types de détonation (2020, p. 46). Le 18 mars 1917, on va recueillir comme souvenirs des morceaux du zeppelin abattu. La famille s’estime privilégiée de n’avoir pas de proches dans les combats. Mais son drame est d’avoir été contrainte à trois exils successifs : en septembre 1914 lors de l’occupation de Compiègne par les Allemands ; en mars et en mai 1918 lors des offensives Ludendorff. Et c’est « un déchirement » d’abandonner sa ville et sa maison, puis de les retrouver en partie détruites.

Rémy Cazals, avril 2022

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