Né à Courteau, près de Château-Thierry (Aisne), le 17 avril 1841, Léon Toison resta fidèle aux activités viticoles de sa famille. Marié en 1868, il eut sept enfants. Il avait 77 ans lorsqu’il écrivit quelques pages sur les terribles journées du 1er juin au 21 juillet 1918. Le manuscrit original a aujourd’hui disparu, mais il avait été utilisé et copié par des érudits de la Société historique de Château-Thierry.
Le fond du décor est un bombardement incessant, tandis que « les Prussiens » occupent la région, pillent les caves et les maisons, enterrent leurs morts dans les jardins. Le 16 juin, les habitants sont évacués vers la ville en partie détruite, et se posent les problèmes de trouver des vivres, de gérer les relations avec les occupants, de remplir les fonctions d’officier de l’état-civil… « Je n’ai plus rien de ce que j’avais eu tant de mal à économiser et à ériger », constate-t-il ; puis : « Comment pourrons-nous encore cultiver ces terres labourées d’obus ? » Le 21 juillet, arrivent les Français et les Américains. Octavie, fille de Léon, a livré par la suite son témoignage oral : « Encore un tableau que je n’oublierai pas : dans l’avenue de Paris, mon père pleurant de joie en dévorant à belles dents le beau pain blanc qu’un Américain vient de lui donner. »
Rémy Cazals
* « « Mes pauvres vignes ! » Journal de Léon Toison, vigneron à Courteau », dans Graines d’histoire, La mémoire de l’Aisne, n° 9, printemps 2000, p. 26-32.
Renty, Jeanne de (1872-1945)
Jeanne Babled, née à Saint-Quentin le 27 février 1872, épousa M. de Renty, cadre supérieur de la compagnie des chemins de fer du Nord, dont elle eut quatre enfants. Elle vivait à Craonne lors de l’arrivée des Allemands, début septembre 1914. Elle assista aux combats pour le village, organisant une ambulance et vivant pendant 17 jours dans une cave. Dans trois lettres adressées depuis Paris et Vichy à sa cousine Marie-Thérèse de Hédouville en juin et septembre 1915, elle raconte ces épisodes, puis l’évacuation vers Laon et le rapatriement par la Suisse. Ces textes, retranscrits, sont conservés à la mairie de Craonne.
RC
Marcq, Alphonse (1867-1943)
Ce maraîcher de Craonne est né à Ailles (Aisne) le 25 août 1867. D’un premier mariage, il a une fille et un fils, Jean, soldat tué à Doncourt le 22 août 1914, Alphonse restant dans l’ignorance du sort de son fils pendant toute la durée de la guerre. Veuf, il s’est remarié en 1901. Il avait une instruction suffisante pour être désigné comme instituteur en septembre 1916 à La Selve où il avait été évacué. La transcription de son journal (du 1er août 1914 au 15 mars 1919) est conservée à la mairie de Craonne.
La première partie décrit l’arrivée des Allemands au village le 2 septembre 1914, les combats tout autour au cours du même mois, le bombardement (« c’est un chassé-croisé épouvantable d’obus ») qui oblige à vivre dans les caves où on a pu cacher quelques poules, et d’où on peut sortir « au péril de sa vie » pour aller récupérer quelques pommes de terre dans les champs. « Les routes et les jardins sont coupés de tranchées dans tous les sens », écrit-il le 29 septembre. Quelques jours après, il faut évacuer vers Sissonne, puis La Selve, où se manifeste une réelle solidarité.
Pendant quatre années, le journal d’Alphonse Marcq est rythmé par le bruit du canon. La canonnade est plus ou moins espacée ou « dure », comme lors de l’offensive de la Somme (en octobre 1916), lors de celle du Chemin des Dames en 1917, tandis qu’arrivent de nouveaux évacués et que se concentrent les renforts allemands. En « pays envahi », les Allemands imposent réquisitions, amendes, confiscations, travail forcé, thèmes bien connus et plus largement décrits par Albert Denisse (voir ce nom). Ici encore, on voit jusqu’où peut aller l’organisation bureaucratique tatillonne : empêcher les chevaux de manger les épis quand on les fait paître (23 juillet 1916) ; interdire de jeter des boîtes de conserve vides dans les abris contre les aéros (30 mai 1917) ; condamner au travail forcé les personnes qui répondraient « j’aime mieux faire de la prison que de payer une amende »… Dans cette accumulation d’interdictions et de menaces, on distingue une double obsession : celle des épidémies ; celle de ne rien laisser perdre. Ainsi, celui que les circonstances ont fait instituteur doit-il « aller avec les enfants de l’école glaner du seigle tous les après-midi ». Les habitants « résistent » en cachant leur vin et leurs volailles, en produisant de la farine au moulin à café, en braconnant (comme Alphonse Marcq lui-même). Le 14 juillet 1916, « les demoiselles arborent chacune un bouquet tricolore à la boutonnière en revenant des champs ». Mais il est difficile d’obéir aux avis lancés par avion de refuser de travailler pour l’armée allemande lorsque des sanctions très fortes sont affichées visant ceux qui veulent « rester à ne rien faire » (4 mars 1916).
Cette politique générale de spoliation bien précisée, certains Allemands sont aimables (même des Prussiens) ; ils aident les populations à survivre ; on assiste à des distributions gratuites de viande de cheval accidenté ; certains Allemands sont « reçus très affectueusement ». Les contacts font apparaître que les soldats désirent le retour de la paix (16 janvier et 12 décembre 1916) ; un Bavarois glisse à Alphonse : « Allez monsieur Bayern mit Frankreich ». Les soldats, autant que les populations du pays envahi, crèvent de faim, ce qui explique leurs pillages ; il y a même des combats entre gendarmes et soldats (1er septembre 1917) : « Les gendarmes tirent sur les maraudeurs de pommes de terre qui leur répondent de même. Un soldat et un gendarme sont tués à Sissonne, le soldat d’abord par le gendarme qui se fait tirer ensuite par les camarades du défunt. »
Dès juillet 1918, Alphonse Marcq comprend que les Allemands reculent. Bientôt il faut envisager une nouvelle évacuation qui le porte vers les Ardennes. Il faut à nouveau vivre dans une cave, mais pour peu de temps : les Français sont là le 9 novembre et l’armistice survient deux jours plus tard. Tout n’est pas terminé. Le 15 janvier 1919, un voyage à Craonne est qualifié de « triste pèlerinage ». Le 28 janvier, le constat reste pessimiste : « Nous traînons toujours notre malheureuse vie d’affamés. » Alphonse décide alors de s’installer à Montaigu, à quelques kilomètres au nord du village détruit. Il y restera jusqu’à son décès en avril 1943.
Rémy Cazals
Cuny, née Boucher, Marie (1884-1960) et Cuny, Georges (1873-1946)
1. Les témoins
Georges Cuny naît le 23 novembre 1873 à Gérardmer (Vosges). Marie Valérie, dite Mimi, Boucher est née quant à elle le 19 février 1884 à Docelles (Vosges). Tous deux sont issus de grandes familles d’industriels tisserands et papetiers possédant plusieurs usines en Lorraine et en France. Ainsi, par mariage et cousinages, ils sont connectés au milieu des industries papetières et des tissages dans tout le département des Vosges et au-delà (citons ainsi les Laroche-Joubert, Schwindenhammer, Mangin, Gény, Perrin ou Michaut). Mariés le 26 avril 1906, trois enfants naissent de leur union : André (1907), Noëlle (1909) et Robert (1910). En août 1914, Georges est mobilisé comme capitaine au 5e régiment d’artillerie de Campagne. Maurice Boucher, lieutenant au 349e RI et Georges Boucher, adjudant dans un régiment de chasseurs à cheval, frères de Marie, sont également mobilisés. Dès lors, Célina Boucher accueille chez elle Marie, sa fille et ses trois enfants ainsi que sa belle-fille Thérèse Boucher, elle-même mère de 2 enfants. Ce resserrement familial pour endurer la guerre est démonstratif de cet esprit de famille qui va teinter l’échange d’une correspondance assidue entre les époux Cuny, reproduite du 4 août 1914 au 29 juin 1918. Frères et beaux-frères reviennent sains et saufs de la Grande Guerre et Georges Cuny est démobilisé le 14 janvier 1919. Il poursuit sa carrière d’industriel et, en 1928 acquiert les Tissages Mécaniques d’Orchamps (Jura) qu’il dirige, puis la Société Française de Pâte de Bois. Il décède le 8 septembre 1946 à Cornimont (Vosges). Marie meurt à Cornimont (Vosges) le 24 février 1960.
2. Le témoignage :
Favre, Marie, Reviens vite. La vie quotidienne d’une famille française pendant la guerre de 14, chez l’auteur, 2012, 556 pages.
Marie Favre, 21e des 28 petits-enfants de Georges et Mimie, publie une partie de la correspondance échangée et reçue par les époux (540 lettres de Marie, 350 lettres de Georges, complétée d’un millier de lettres reçues de la famille) dans une édition familiale, replacée dans un contexte historique et sommairement annotée.
Le 2 août 1914, Georges Cuny est mobilisé comme capitaine au 5e régiment d’artillerie de Campagne dont le dépôt est à Besançon. Au commandement de la 45ème batterie, il participe aux divers combats de ce régiment. Il est blessé le 31 octobre 1914 alors qu’il est en batterie dans le secteur de Braine (Aisne) et est proposé pour la Légion d’Honneur avec la citation suivante : « A dans l’attaque de nuit du 31 octobre au 1er novembre énergiquement soutenu et excité le moral et l’ardeur de ses hommes continuant à tirer sous le feu repéré d’une batterie allemande. Gravement blessé à la fin de l’action par un projectile mettant hors de combat tous les canonniers d’une même pièce, a demandé avec instance qu’on s’occupa d’abord des blessés de sa batterie ». Hospitalisé à Fleury-Meudon, il revient à sa batterie le 6 décembre dans le secteur de Soissons. Le 7 mars 1917, il écrit à Marie : « Pour te faire plaisir, je me suis laissé proposer pour le grade de chef d’escadron », grade qu’il atteint effectivement le 10 mai 1917. Il est alors affecté au 1er groupe (puis au 2e) du 260e RAC qui stationne à Vieil-Arcy, au sud du Chemin des Dames. En juin 1917, il part dans les secteurs de Pont-à-Mousson et de Toul, qu’il qualifie de calmes. Le 4 janvier 1918, le 2e groupe quitte Bicqueley (Meurthe-et-Moselle) pour Verdun, secteur de Douaumont. Le 12 mars 1918, alors qu’il se trouve à son PC, il est victime d’un bombardement à gaz et légèrement touché aux yeux, ce qui l’éloigne un temps du front, du fait d’une courte hospitalisation à Bordeaux, où sa femme vient le rejoindre. Il rejoint son groupe de batteries le 20 avril 1918 et fait plusieurs mouvements pour contrer l’offensive allemande du printemps 1918 (secteur de Senlis-Villers-Côtterets) puis reviens sur l’Aisne en juin. La dernière lettre de lui reproduite est datée du 29, alors que son groupe appuie une attaque dans le secteur du ravin de Cutry, au sud d’Ambleny (Aisne). Le reste de son parcours est alors évoqué par le biais du JMO de son régiment et des grands évènements de l’époque, collectés par la presse.
Marie Cuny quant à elle témoigne de Docelles dans les Vosges, à quelques kilomètres d’Epinal où elle a resserré les liens familiaux. Argentée et libre de ses mouvements – conductrice acharnée de sa propre voiture – elle parcourt le département mais prend également des vacances à Angoulême ou fait quelques visites parisiennes ou nancéennes, ce qui lui permet de donner des nouvelles de la grande famille industrielle.
3. Analyse
Pour plusieurs raisons liées à une correspondance incomplète (du 15 septembre 1915 au 29 juin 1918) et censurée (même si Georges parvient à tromper la censure en écrivant certains toponymes à l’envers), mais aussi par un regard industriel distancié du fait de son statut militaire, l’analyse des courriers de Georges Cuny n’atteint pas l’intérêt contenu dans les lettres de son épouse Marie. En effet, au fil des 540 lettres reproduites, la vie, l’activité économique et les devenirs des militaires mobilisés dans la grande famille industrielle des Cuny-Boucher sont évoqués dans une correspondance de Marie d’une grande liberté de ton et une censure très relative. Dès lors, ce témoignage, en forme de journal d’une civile au statut très particulier, à l’intérieur d’un département concerné par la ligne de front, devient un formidable miroir de l’intimité d’une famille d’industriels vosgiens dans la Grande Guerre. En effet, dans la littérature testimoniale de ce département, jamais la parole d’une femme d’industrielle n’avait été publiée [si l’on excepte les 43 jours de guerre (août et septembre 1914) à Saint-Dié de la comtesse Bazelaire de Lesseux publiés dans le bulletin de la Société Philomatique Vosgienne de 1964. Dans ce département, le corpus publié des témoins civils est encore lacunaire. Aussi, la publication des lettres de Marie Cuny permet d’obvier à cette sous-représentation testimoniale mais aussi sociale. Si la publication du journal de guerre de Clémence Martin-Froment avait permis d’illustrer le témoignage d’une civile plébéienne dans la zone occupée du département des Vosges (voir dans ce dictionnaire sa notice in http://www.crid1418.org/temoins/2011/09/26/martin-froment-clemence-1885-1960/), la publication des lettres de Marie Cuny permet d’appréhender la vie d’une industrielle de l’arrière dans ce même département. Alors est illustré le témoignage d’une femme en avance sur la génération de la Belle Epoque, fortunée (elle a trois bonnes à son service), libre et moderne, d’une strate sociale qui n’avait pas témoigné jusqu’alors. Marie nous éclaire ainsi sur une quantité de questionnements traitant à l’échelle sociale, la vie quotidienne, l’économie industrielle et les affres de l’occupation militaire française de l’arrière-front des Vosges. La famille, possédant plusieurs usines dans les secteurs de la papeterie et du tissage, mamelles économiques du département, tente de limiter les dégâts dans une économie industrielle gravement obérée par la guerre. La mobilisation des ouvriers, le gel des marchés puis leur nécessaire réorientation vers une économie de guerre, les restrictions, les réquisitions multiples (décrites page 58), l’appauvrissement des matières premières et la dévolution des énergies aux usines travaillant directement pour la défense (expliquée page 198 et car le classement en usine de guerre donne des avantages sur les approvisionnements (page 424)) font de la gestion des entreprises une préoccupation quotidienne. Georges, du front, ne peut gérer correctement ses avoirs, et les échanges épistolaires ne sont pas satisfaisant pour la marche des affaires. Il s’en ouvre dans un courrier du 5 octobre 1916 : « Tu serais bien gentille, ma chérie, de m’accuser réception, au fur et à mesure des lettres que tu reçois de moi. Je t’y demande quelquefois des renseignements que tu oublies de me donner et je crains qu’elles ne te parviennent pas toutes. S’il en était ainsi, j’aimerais bien en être prévenu, afin de ne pas t’écrire des choses relatives aux affaires, il est inutile que l’Etat mette le nez là-dedans. C’est comme PM, il aurait pu se dispenser de m’envoyer tout l’inventaire. Cela peut être excessivement dangereux par ce temps de guerre où on ouvre beaucoup de correspondance. En tous cas, je ne le lui renverrai pas. Un paquet de cette importance serait certainement ouvert, car on se demande quels documents si importants peut avoir à envoyer un officier du front » (page 313). Car la guerre n’est pas propice à la confidentialité qui sied à toute gestion d’entreprise : les déclarations de la nouvelle imposition sur le revenu mise en place en novembre 1916 en est un révélateur : « J’ai reçu la feuille d’avertissement pour l’acquit de l’impôt sur le revenu, nous avons 160 francs à payer, ce n’est donc pas cela qui nous appauvrira beaucoup. Je vais dire au bureau de Cornimont de payer le percepteur. Mais tu vois comme la loi est bêtement faite, on fait soi-disant une déclaration sous enveloppe fermée qu’on adresse au directeur des contributions pour que personne du pays ne la connaisse, mais le percepteur vous envoie un avertissement où tout est nettement indiqué, de sorte que les petits commis que les percepteurs ont souvent chez eux et qui sont du pays pourront répandre dans le village tout ce qu’ils savent » se plaint Marie (page 333). D’autant que les Cuny, possédant une usine en Russie, à Dedovo, la situation du grand allié préoccupe comme leur Révolution. Le 1er mai 1918, Marie dit à Georges : « Là-bas en plus de la guerre et des Boches, il y a la révolution qui continuera à bouillir pendant quelque 10 ans. Peut-être arriverons-nous à l’éviter ici ? » (page 476). En 1919, les cartes auront d’ailleurs été particulièrement remaniées tant en terme de production que de propriétés industrielles. Ainsi, Marie Cuny n’a aucune complaisance pour un jeune capitaine d’industrie appelé Marcel Boussac qui monte un empire et qui rachète des usines qui vont, pour elle, immanquablement devenir des « nids à grèves » (page 358). Elle déplore le gâchis (page 178), les saccages, et les pillages de ses usines par la troupe française, notamment en septembre 1914 (pages 37 et 41) mais aussi en novembre 1915 (page 169) et se plait aussi du comportement « des troupes du midi » (pages 37, 42 et 129). Parfois démoralisée par la guerre, elle en craint les conséquences sociales : « Grand Dieu ! Si tous les soldats reviennent aussi flemmards et buveurs après la guerre, ce sera terrible. Il y aura une révolution après la guerre, car tous ces hommes (sauf ceux du vrai front, de la ligne de feu) (…) depuis un an n’ayant rien fait ou si peu, bien nourris, vont trouver étrange en rentrant d’être obligés de travailler pour gagner leur pain et celui de leurs femmes et enfants et les 8, dix ou douze heures de travail qu’ils seront obligés de fournir leur sembleront bien dures et amères » (page 120). Ce sentiment est partagé par Georges qui confirme l’intérêt de faire réaliser par le commandement « toutes sortes de travaux de terrassement, je pense pour occuper nos hommes, qui sans cela deviendraient de fameux paresseux. C’est une très bonne chose et c’est essentiel car enfin la plupart de ces braves gens seront obligés de travailler en revenant chez eux et il ne faut pas qu’ils en perdent l’habitude » (page 164). Marie ne déclare-t-elle pas à Georges le 17 avril 1916 : « Sois tranquille, se sera encore nous qui seront forcés de payer les frais de la guerre » ? (page 235). Plus loin, « mais c’est inévitable que des petits jeunes gens qui ont été laissés seuls maîtres un grand moment n’acceptent plus de réprimandes et deviennent de petits coqs. On aura bien du mal à reprendre la direction. C’est la même chose avec les bonnes » (page 289). Marie estime que la guerre est teintée de lutte sociale ; le 11 février 1916, elle note que « les civils n’ont qu’à se taire pour le moment et je crois que certains militaires sont heureux en ce moment de prendre leur revanche sur les industriels qui les écrasaient parfois de leur luxe en temps de paix » (page 210). La guerre modifie la société et les comportements : « Quand tu reparles du jour de notre mariage [1906 ndr] et de ta naïve petite femme, mon Géogi, c’est vrai que j’étais bien loin d’être aussi savante que toutes les jeunes filles de maintenant, toutes nos cousines élevées à l’américaine » (page 292), méthode qu’elle va appliquer à sa propre fille Noëlle. Mais avec une réserve toutefois : « car je veux une fille soumise, non pas comme les jeunes personnes modernes. J’en ai vu encore à Angoulême, gamine de 18 ans, qui avait si bien l’air de mépriser sa mère, dédaigner ses idées et conseils et j’ai entendu un ménage (…) dire de leur fille âgée de 9 ans, qu’elle commande dans la maison, Mademoiselle invite ses amies pour tel jour et en avertit ensuite sa mère, et d’autres petits détails de ce genre. Il faut de l’initiative aux garçons, mais je déteste l’indépendance chez les jeunes filles et, avec l’intelligence de Noëlle, ce serait désastreux » (page 333). Cette difficulté à élever les enfants semble générale ; Pauline Ringenbach écrit à Marie, sa patronne, le 19 juillet 1917 ; « Il y a passablement des mariages, qu’on ne dirait pas que l’on est en guerre, quoique cela devient plutôt ennuyeux de vivre depuis trois ans toujours la même chose, les femmes en sont bien lasses, car elle ont vraiment du mal avec les enfants sans pères depuis si longtemps » (page 422). Un peu avant en 1916, « dans toutes les banques en ce moment il faut faire joliment attention, ils n’ont que des galopins de 16 ans, qui n’ont pas la tête à ce qu’ils font » (page 299). Elle-même se prend à dire : « si j’étais pauvre, je serais rudement socialiste » ! (page 315).
La guerre lui pèse pourtant. Une femme n’est-elle pas morte « dans un accès de neurasthénie due à la séparation » d’avec son mari (page 324) ? Aussi les artifices pour faire revenir son mari, au moins pour un temps, sont multiples. Elle écrit à Georges en 1916 : « Tu sais qu’on a aussi des permissions supplémentaires dites du berceau pour les naissances d’enfants. Quel dommage que je ne sois pas assez forte, on aurait peut-être encore eu le temps d’avoir une permission de berceau avant la fin de la guerre, mon pauvre Géogi » (page 259). Car la durée de la guerre est une préoccupation récurrente et les pronostics, finalement fantaisistes, sont sans fin, jusqu’aux derniers mois du conflit (pages 58, 96, 142, 165, 278, 288, 289, 302, 390 (quand la fin de la guerre est garantie pour 1917 !) ou 424). Le 1er août 1916, Georges dit à Marie, « il y aura demain deux ans que je suis parti pour Besançon. Nous ne prévoyions certes pas à ce moment-là que nous resterions si longtemps séparés et je crois d’ailleurs que, si les Français avaient pu prévoir la longueur de la guerre, ils seraient partis avec moins d’enthousiasme » (page 288). Elle-même revient en 1916 sur son comportement le 2 août 1914, non détachable de son rang social : « Voir moi mari partir m’oppressait à un tel point que je n’ai pas eu le courage, tu te rappelles, de t’accompagner à la gare. Ce n’était vraiment pas chic et depuis je me le suis tant reproché mais je n’aurais pas pu arrêter mes larmes et il valait peut-être mieux ne pas te montrer cette faiblesse, ni la faire voir au public » (page 289).
Georges quant à lui, officier du rang, fait écho à une réflexion reçue de Maurice Boucher, son beau-frère, qui estime en 1915 qu’ « il y a autant de différence entre un officier de troupe et un officier d’E.-M. qu’entre un ouvrier et un comptable » (page 143) et se plaint d’« une maladie aigüe qui sévit même sur le front, et bien entendu pour les officiers de l’active, c’est l’avancite, et cette maladie-là fait beaucoup de mal (page 171) ».
Plusieurs autres thématiques pouvant être dégagées de cette lecture, Reviens vite concourt donc à l’analyse de l’histoire économique et sociale du département des Vosges pendant la Grande Guerre, et au-delà de la vie quotidienne d’une famille industrielle à l’arrière du front, et érige Marie Cuny en témoin de référence.
La généalogie de la famille Cuny-Boucher est consultable sur http://jh-as.favre.pagesperso-orange.fr/site%20cuny-boucher/genealogie%20cuny-boucher.htm
Yann Prouillet – décembre 2012
Jurquet, Albert (1865-1925)
Albert Jurquet est né à Mende le 6 mai 1865. Son père, Paul Jurquet, est maçon ; sa mère, Rose Borie, est sans profession. En 1885, le conseil de révision le décrit ainsi : cheveux blonds, yeux bleus, taille 1 m 69. Profession : instituteur. Il est incorporé dans le 122e de ligne le 6 décembre 1886. Il est libéré le 18 mai 1889, avec le grade de sergent fourrier. Revenu à la vie civile, il effectue des périodes, en particulier dans les 123e et 142e régiments territoriaux d’infanterie. Il est libéré du service militaire le 1er novembre 1911, avec le grade de lieutenant.
Le 4 juin 1899, Albert Jurquet épouse Eva Bilanges, institutrice suppléante. Lui-même est devenu « employé de préfecture ». Le couple aura trois enfants, deux filles et un garçon : Rose, née en 1901, qui sera institutrice à Fontainebleau ; Marguerite, née en 1904, qui sera professeur de lettres dans un grand lycée parisien ; Albert, né en 1906, qui fera carrière aux PTT. Albert Jurquet est mort à Mende en 1925.
Albert Jurquet a 49 ans lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale. Il est chef de division à la préfecture de Mende, chargé du dossier des réfugiés. Dès le 26 juillet 1914, il jette quelques mots sur une feuille de papier. Il poursuivra cette tâche jusqu’au 31 décembre 1918. Ce « journal de l’arrière » se présente sous forme de feuillets séparés, toujours datés, rédigés à l’encre noire d’une petite écriture soignée, parfois difficilement lisible, et très souvent signés. Ces feuillets sont conservés dans des chemises administratives de l’Assistance aux familles nombreuses, récupérées à la préfecture, sur la couverture desquelles il écrit au crayon bleu une sorte de table des matières. Le journal compte 53 dossiers un pour chaque mois. En plus des feuillets du journal proprement dit, on y trouve quantité de documents. Des journaux locaux : la collection à peu près complète du Moniteur de la Lozère, un quotidien d’une page imprimée au début sur un seul recto, puis recto verso, avant de passer à quatre pages et de devenir hebdomadaire vers la fin (restrictions de papier). On y trouve aussi de façon irrégulière Le Courrier de la Lozère, journal catholique, La Dépêche de Toulouse, L’Éclair de Montpellier ; puis des journaux nationaux, Le Petit Parisien, La libre parole de Drumont (un seul numéro), ou internationaux La Gazette de Lausanne que, si l’on en croit ses notes – surtout au début – il lit régulièrement.
On trouve aussi dans ces dossiers :
-Des affiches gouvernementales envoyées dans les préfectures pour qu’elles soient apposées dans toutes les communes. Il en garde parfois un exemplaire qu’il considère sans doute comme « historique ».
-Des enveloppes contenant des insignes vendus au public au profit des orphelins de guerre.
-Un volume, Lettres à tous les Français (à la date du 15 septembre 1916). Il s’agit des 12 lettres écrites par des intellectuels éminents et des militaires français qui se donnent comme tâche de maintenir le moral des Français.
-La nombreuse correspondance qu’il reçoit régulièrement du front, ainsi que des lettres de sa famille ou d’hommes politiques de Lozère. Il y conserve en particulier les lettres et cartes envoyées du front par son neveu, mobilisé en 1914 et grièvement blessé à Verdun en 1917.
Ces 53 épais dossiers forment un témoignage direct sur la Première Guerre mondiale vécue au jour le jour dans une petite ville loin du front, « l’arrière », dont le moral était un des éléments de la victoire dans la propagande officielle. Ce journal est aussi une sorte de parallèle aux correspondances déchirantes des poilus que l’on a largement publiées ces dernières années.
Albert Jurquet a deux ennemis principaux : les cléricaux et les Anglais. En digne fils de la Révolution et de l’école laïque, c’est avant tout un républicain. Ceux qu’il appelle les cléricaux (les catholiques-monarchistes) ne trouvent aucune grâce à ses yeux. Dans son journal, il révèle ainsi la lutte politique très vive qui oppose républicains et catholiques dans le département. L’autre ennemi, ce sont les Anglais. Il les soupçonne systématiquement de ne penser qu’à leurs propres intérêts dans la conduite de la guerre, que ce soit sur le front français ou en Orient, opinion largement partagée si l’on en croit son journal. Il est persuadé que si nos armées piétinent, c’est qu’il n’y a pas de commandement unique de toutes les forces engagées. Cela, bien sûr, à cause de l’Angleterre qui veut rester maîtresse de ses troupes et de sa stratégie. Il va même jusqu’à écrire : « Nous sommes envahis par l’Allemagne et l’Angleterre. »
Albert Jurquet se plaint aussi de la détérioration des mœurs. Par deux fois, il écrit sur l’adultère des femmes dont le mari est au front ou prisonnier en Allemagne. Ses conceptions de la sexualité des femmes et des hommes semblent dater d’une époque lointaine. Parallèlement, les journaux rendent compte des séances de la Cour d’Assises qui juge de nombreux infanticides.
Albert Jurquet lit, interroge, discute, réfléchit, condamne. En un mot, il cherche à savoir et à comprendre avec à sa disposition un pauvre matériau. Il exprime des réflexions, des hypothèses, des théories changeantes selon l’évolution des combats, et des stratégies d’une géopolitique aussi hasardeuse que les rêves de Picrochole à la conquête du monde. (Il imagine que le Japon, traversant la Sibérie pourrait venir remplacer les troupes russes défaillantes sur le front de l’est.) Ce devait être l’attitude générale des Français. Mais tout change quand, comme Albert Jurquet, on écrit en secret ses doutes, ses inquiétudes, ses colères, ses indignations, ses révoltes et ses propres hypothèses. Au fil des jours et des mois, se dégage de ses écrits une vision de la guerre et de la société française. Avec toutes ses insuffisances mais aussi avec toute sa sincérité. L’auteur devient témoin de son temps, d’une société provinciale aujourd’hui disparue. L’intérêt du texte d’Albert Jurquet réside justement dans cette expression personnelle, reflet de ce que pensaient ceux qui l’entourent et témoin de l’opinion publique de l’arrière, ballottée entre l’annonce de victoires futures, de désastres évités, et tous ces blessés qui arrivent par trains entiers dans les hôpitaux militaires (9 à Mende), ainsi que le nombre des morts dont on a connaissance dans la ville et dans le département, mais aussi parmi ses collègues et ses amis.
Il est évident que le journal d’Albert Jurquet restera secret parce que, dans cette période de censure militaire très stricte, un fonctionnaire préfectoral ne peut absolument pas exprimer publiquement, non seulement ce qu’il pense des événements dont il est le témoin, les conversations dans la rue, ce qu’il entend autour de lui à la préfecture, mais aussi ce qu’il pense du gouvernement, des généraux, ainsi que des personnalités et des élus lozériens, députés, sénateurs, maire, évêque, etc. Dans son journal, Albert Jurquet exprime en toute liberté ses opinions politiques, religieuses, morales, en fonction des événements locaux, nationaux et internationaux.
Un journal animé par la colère, l’indignation et l’engagement politique ; ouvert aussi à la marche du monde par le biais d’hypothèses parfois naïves mais qui montrent une conscience des enjeux diplomatiques et stratégiques mondiaux. Le journal d’Albert Jurquet restera secret pendant un siècle.
Jean Guiloineau
Voir Jean Guiloineau, Guerre à Mende, Journal de l’arrière, 1914-1918, Albert Jurquet, Toulouse, Privat, 2014.
Balanda, Germaine de (1867-1938)
Née à Perpignan le 22 août 1867, Germaine est la quatrième fille de cette vieille famille noble apparentée aux De Llobet (voir notice) à devenir religieuse. Elle choisit la Société de Marie Réparatrice créée pour réparer les souffrances du Christ par l’adoration quotidienne du Saint-Sacrement. La politique laïque de la Troisième République leur fait choisir l’exil en Belgique, à Tournai. C’est là qu’elles subissent l’occupation allemande avant un retour en France par la Suisse au début de 1918 qui va permettre à Germaine de revoir ses parents en Roussillon avant de repartir vers Gênes, et plus tard vers Maastricht où elle meurt en 1938. Le présentateur du témoignage publié pense que celui-ci a été écrit peu après la guerre, mais on en ignore la motivation.
Le texte commence par l’évocation des horreurs commises par les Allemands, avec l’exemple d’une malade « hachée en morceaux » dans son lit. Il continue par le récit des perquisitions, interdictions, tracasseries, amendes, imposées par les troupes d’occupation avec mention de « quelques soldats allemands moins inhumains que les autres ». L’habileté des occupés à passer des correspondances en fraude est notée ainsi que l’humour de publications clandestines ou d’histoires drôles, et les farces des « Charollais » (confusion avec les Marolles ?). D’autre part, les interventions divines sont fréquentes : elle écrit qu’on a vu une « forme blanche » empêchant les Allemands d’avancer lors de la bataille de la Marne ; Germaine n’hésite pas à solliciter une de ses « amies célestes » pour faire augmenter par miracle le stock de farine ; une bonne sœur « avait des communications très intimes avec Notre-Seigneur qui lui avait promis que 1918 serait une année de bénédictions ». Au cours du voyage de rapatriement par l’Allemagne, elle fait une observation étonnante : « On voit bien que la guerre ne les a pas atteints : les champs sont bien cultivés, les enfants massifs et bien portants. » Comme s’il n’y avait pas eu de blocus et de maladies de carence. L’accueil en Suisse par les dames de la Croix-Rouge est chaleureux. « Malheureusement sur 100 membres, trois seulement sont catholiques. » On distribue des médailles de la sainte vierge. « Qui sait si ce ne sera pas un petit germe de conversion pour la Suisse en récompense de sa charité. »
En conclusion : « Depuis, la guerre est terminée, mais la Révolution menace tout l’univers. Si on voulait se tourner vers le bon Dieu, ce serait vite fini. Mais les nations veulent se passer de lui et cela va de plus en plus mal. » Mais, la bonne sœur ne commit-elle point un péché contre la charité chrétienne en parlant avec mépris des « Bochesses » et en écrivant à propos d’une hôtelière savoyarde : « Madame Guenon, la bien nommée » ? Je ne saurais répondre, n’étant pas compétent en ce domaine ; la preuve, j’ignorais l’existence de la congrégation de la « Sainte Union des sacrés-cœurs de Jésus et Marie » dont il est question à la p. 287.
RC
*Destins ordinaires dans la Grande Guerre, Un brancardier, un zouave, une religieuse, Presses universitaires de Limoges, 2012, p. 249-293.
Andrieu, Henri (1863-1929)
1. Le témoin
Henri Andrieu est né le 17 septembre 1863 à La Valette commune du Luc (Aveyron). Instituteur dans plusieurs communes aveyronnaises, il a effectué la plus grande partie de sa carrière à Colombiès où il est mort le 3 décembre 1929. Il avait quatre enfants, Emile, Emma, Edmond, et Paul. Ses trois fils ont fait la guerre : Emile est mobilisé le 1er août 1914, Edmond part le 4 juin 1915, et Paul en 1917 devançant l’appel. Tous les trois sont revenus mais Edmond, gazé, est mort en 1927 des suites de ses blessures.
Henri Andrieu, en poste à Colombiès quand la guerre éclate, est bien inséré dans la vie locale. Il s’occupe de la caisse locale du Crédit mutuel et d’une Mutuelle Incendie. Il organise des causeries sur l’histoire locale. C’est un lecteur assidu de La Dépêche, du Courrier de l’Aveyron, de L’Express du Midi.
2. Le témoignage
Dès la mobilisation, Henri Andrieu prend la plume pour relater les évènements dont il est témoin et acteur dans son village. Il écrit sur des cahiers d’écolier qui s’échelonnent du 1er août 1914 au 27 juin 1915. Il semble avoir commencé spontanément à écrire dès la mobilisation, devançant ainsi les instructions adressées aux recteurs d’académies, le 18 septembre 1914, par Albert Sarraut, ministre de l‘Instruction publique, circulaire recommandant « d’inviter les instituteurs de leurs ressorts à prendre des notes sur les évènements auxquels ils assistent présentement ». Le témoignage d’Henri Andrieu est consigné dans quatre cahiers de 32 pages chacun (aujourd’hui conservés par la famille, mais qui pourraient être numérisés par les Archives départementales de l’Aveyron). Les cahiers ne vont pas au-delà du 27 juin 1915, sans que l’on sache si d’autres cahiers ont existé et n’ont pas été conservés.
Le premier cahier commence le 1er août 1914 et s’arrête le 15 septembre 1914
Le second cahier du 16 septembre au 15 novembre 1914
Le troisième cahier du 16 novembre au 28 janvier 1915
Le quatrième cahier du 29 janvier au 27 juin 1915
Il écrit longuement au début du conflit, le premier cahier couvre 46 jours mais au fil du temps, la guerre dure, ses notes s’amenuisent et le dernier cahier court sur 151 jours.
Chaque jour, à côté de la date, Henri Andrieu décompte le nombre de jours écoulés depuis la mobilisation : « 27 juin 1915, 339ejour depuis la mobilisation ». Au fil des cahiers sont agrafés des coupures de journaux, des feuillets annonçant les quêtes, pour la Croix rouge, le vêtement du soldat, la journée serbe ainsi que des insignes comme pour la Journée du 75 ou de petits drapeaux pour la Journée du drapeau belge, etc.
Esprit vif et plume sans concession, Henri Andrieu livre un témoignage sur la guerre vue d’un village éloigné des combats, sur la pérennité de la vie quotidienne et les transformations de celle-ci dues au conflit.
3. Analyse du contenu
Dans ses écrits quotidiens, Henri Andrieu mêle les nouvelles du front, du village et de sa famille. De « l’émotion poignante qui étreint tous les cœurs » le 1er jour de la mobilisation, à ses colères contre les embusqués, resquilleurs et autres profiteurs, à ses angoisses comme celles de toutes les familles qui attendent des nouvelles du front, Henri Andrieu brosse un tableau où affleurent avec sincérité ses convictions et où il restitue l’atmosphère de son village en cette première année de guerre.
Dès le 3 août, il relève les changements visibles : la hausse des prix chez les épiciers mais, ajoute-il, « leur conduite est durement qualifiée » ; l’enlèvement des plaques du bouillon Kub, sans autre commentaire ; les réquisitions de chevaux ; les rumeurs (« on ne parle que d’espions on croit en voir partout) ; mais surtout « l’embarras dans lequel vont se trouver ceux qui restent pour lever les récoltes » ( 2 août 1914 ). Des mécaniciens sont mis à la disposition des cultivateurs pour « la mise en marche et la réparation des machines » (5 août 1914). Certains, qui possèdent des machines, en profitent pour les louer très cher : « il veut 5 francs de l’heure, sa conduite soulève l’indignation » (7 août 1914).
Tout au long de ses écrits Henri Andrieu s’indigne souvent contre les injustices, les profits scandaleux, les passe-droits, contre l’attitude des élus qui selon lui n’est pas digne en cette période. Il s’emporte régulièrement contre les « embusqués ». Il rapporte par exemple que M. va à Rodez « pour tacher moyen d’embusquer T. avec le concours du conseiller de préfecture et son beau-frère commandant de recrutement », et il fustige « toujours ce manque de moralité…toujours l’égoïsme, l’honneur ne compte pas » (14 octobre 1914). Le 9 décembre 1914, il dénonce l’attitude d’un « embusqué » qui pense : « il faut bousculer l’ennemi hors de France mais que les autres le fassent ! ».
Les nouvelles du front occupent une grande place dans les deux premiers cahiers. Il commente longuement les mouvements des troupes, leurs positions, les avancées, les échecs, l’attitude des pays concernés, puisant les détails dans la lecture de la presse et des dépêches officielles affichées, sans toutefois être dupe (« on ne nous dit que la moitié de la vérité », 25 novembre 1914). Les habitants, au hasard des rencontres dans le village ou à la veillée, discutent de la politique, de la marche de la guerre mais aussi des nouvelles qui arrivent par le courrier des soldats au front. Le mercredi 16 février 1915, Henri Andrieu apprend le décès de S.B. de fièvre typhoïde dans un hôpital militaire ; dans le même temps, un camarade du défunt écrit à sa propre famille que « S.B., sergent, se trouvait en première ligne avec ses hommes. Attaqués par l’ennemi, ses hommes auraient refusé de marcher et la seconde ligne aurait ainsi beaucoup souffert. Traduits en Conseil de guerre quelques-uns de ces hommes auraient été condamnés à mort… S.B. aurait perdu ses galons de sergent… » Henri Andrieu ajoute : « la commotion de cette affaire ne serait-elle pas la cause de sa mort ? ». Le 22 octobre 1914, pour la première fois, apparaît dans les cahiers le mot « tranchée » repris d’une lettre de son fils Emile qui mentionne que sa « tranchée est à 150 mètres de celle des Allemands ». Henri Andrieu commente : « nos troupes se maintiennent » comprenant que la guerre s’enlise.
L’angoisse grandit au village, dès la mi-août, à l’annonce des premiers décès et blessés. Le courrier occupe alors une grande place dans les propos du père et dans les conversations des habitants. Il écrit : « comme on est heureux …d’avoir des nouvelles des siens de savoir qu’ils sont parmi les vivants » (18 août 1914) et le 2 septembre, avec beaucoup de pudeur : « trois cartes d’Emile. Ces simples cartes nous font beaucoup de plaisir, elles entretiennent l’espoir ». Les combattants signalent dans leur courrier qu’ils sont avec tel ou tel camarade de Colombiès et les familles font circuler les nouvelles. Au fil des mois, l’attente de courrier sera de plus en plus préoccupante et angoissante. Le moral aussi a changé. Henri Andrieu rapporte les propos d’un habitant : « l’esprit des soldats a bien changé depuis le début des hostilités. Alors on partait à la frontière avec plaisir, maintenant on ne veut plus partir » (8 décembre 1914).
A Colombiès, loin du front, la vie continue. Henri Andrieu assiste aux conseils municipaux, il se déplace à Rodez pour les réunions pédagogiques, il assure ses causeries d’histoire locale. Il relate les faits divers, la vie à l’école, les visites de la famille, les difficultés des cultivateurs, les naissances, les décès. Cependant les effets du conflit se font sentir au village. Les discussions devant les dépêches sont parfois houleuses, la guerre exacerbe les dissensions, les caractères, mais elle rapproche aussi. Henri Andrieu note : « Je porte La Dépêche à Mr le Curé – je suis bien reçu » (10 août 1914). Ces civilités n’excluent pas les prises de position de l’instituteur : « Sermon de Mr le Curé : la France vaincra parce qu’elle est catholique, parce qu’elle prie. –J’ai plutôt confiance en notre armée et en ses chefs » (29 novembre 1914).
Très actif au service des soldats, il organise les quêtes, tient les comptes ; il crée un groupe de tricoteuses qui se réunissent dans l’école après la classe pour l’œuvre du vêtement du soldat. Il organise aussi une collecte de vêtements qu’il expédie à son fils pour les combattants de son unité, il fait des démarches auprès de la Croix rouge pour les familles sans nouvelles, il s’occupe d’aider les familles nécessiteuses pour la rédaction des demandes de subsides, il ne manque pas d’adresser ses condoléances aux familles des disparus et de prendre des nouvelles de ses anciens élèves.
Nicole Dabernat-Poitevin
Jeanneret, Charles-Edouard (dit Le Corbusier) (1887-1965)
1. Le témoin
Charles-Edouard Jeanneret est né le 6 octobre 1887 à La Chaux-de-Fonds en Suisse. Son père, Georges-Edouard, est graveur et émailleur de montres et sa mère Marie-Charlotte-Amélie Perret, est musicienne. Il est donc issu d’une famille d’artisans protestants émigrés du Sud-Ouest de la France par son père et d’industriels horlogers suisses par sa mère. D’éducation bourgeoise, il a 14 ans et demi lorsqu’il entre à l’école d’art de La Chaux-de-Fonds pour y suivre d’abord un apprentissage de graveur-ciseleur. Mais, sous l’impulsion de son maître Charles L’Eplattenier, il s’oriente vers l’architecture et réalise, à 18 ans, les plans de sa première construction, la villa Fallet. A partir de 1907, il entreprend des voyages d’études en Italie, en Autriche, Grèce, Turquie, et en Allemagne mais ne parvient pas à s’introduire dans le milieu des architectes de ces pays. Il poursuit son apprentissage entre La Chaux-de-Fonds et Paris, ville dans laquelle il souhaite s’installer et investir pour assouvir sa passion de l’architecture. En 1913, il enseigne à l’Ecole d’Art de la Chaux et s’installe comme architecte. La guerre déclarée le pousse à se rapprocher de la cause française et des milieux culturels parisiens. Le 14 février 1917, il fustige la position suisse en ces termes : « Nous sommes de sales neutres uniquement occupés à des affaires. Nous sommes les eunuques de la situation » (page 410). Pour les présentateurs, n’a-t-il pas écrit dans une correspondance à Auguste Perret, non reproduite, le 20 novembre 1914 : « Je pense que si j’avais été à Paris, je serais parti au feu » (page 409) ? Il s’installe durablement dans la capitale en février 1917. Il y vit les affres de la vie parisienne pendant la Grande Guerre en entamant une carrière d’architecte et d’industriel dans la Société d’Entreprises Industrielles et d’Etudes et la Société d’Applications du Béton Armé. Il estime y parvenir malgré la guerre en écrivant, le 14 mars 1918 : « Si vous saviez comme, objectivement, je suis heureux, comme je réalise au mieux, au cent fois mieux de mes espérances. Est-ce que j’aurais rêvé me faire en pleine guerre, à Paris, une situation financière, morale et sociale ; exister ? C’est fait » (page 443). Parallèlement, il participe ardemment à la vie artistique et s’engage dans les milieux littéraires (il fonde l’Esprit Nouveau mais publie également plusieurs ouvrages d’architecture), esthétiques et picturaux (il fonde le purisme avec Amédée Ozenfant). Touche à tout, il multiplie les expériences dans tous les domaines : ainsi, le 9 janvier 1919, « on [l]e consulte ces jours pour une grosse affaire d’eaux minérales dans les Vosges (boutique avenue de l’Opéra, usine d’embouteillage là-bas, programme de ville d’eau, hôtels, casino, jeux etc.). Il faut faire face à tout ». Le 25 janvier 1919, Jeanneret indique que, par le biais de l’Association Renaissance des Cités, il a été « prié de faire une communication sur le dégagement de la cathédrale de Reims » (page 516). Le 9 mai 1919, il indique dans une lettre à ses parents : « J’ai fondé dans ma société une section des Industries de l’Alimentation et j’ai comme collaborateur l’ingénieur frigoriste peut-être le plus capable de France, celui qui a fait les gaz asphyxiants, l’assèchement de la poudre B et d’autres travaux considérables. C’est un Danois (…) » (page 536). La suite de ses correspondances ne dira rien toutefois sur ce projet et cette collaboration. De fait, il n’est pas à proprement parler un reconstructeur de la Grande Guerre. Début 1921, son entreprise de briqueterie d’Alfortville fait faillite mais il poursuit en architecture et il va dès lors multiplier les projets et les réalisations qui vont faire de lui Le Corbusier, pseudonyme choisi en 1920 en référence au père Le Corbusier, un aïeul cité dans une lettre de décembre 1908. C’est ainsi le 13 février 1921 qu’il l’utilise dans ses correspondances. Le 8 novembre 1925, il apprend de sa mère le cancer incurable de son père, qui mourra le 11 avril 1926, alors que sa mère mourra le 15 février 1960 à l’âge de 101 ans. Lui-même décède le 27 août 1965 à Cap Martin.
Nous avons volontairement limité la biographie de Charles-Edouard Jeanneret à la période considérée. Pour toute information complémentaire, il convient de consulter sa fondation http://www.fondationlecorbusier.fr/ .
2. Le témoignage
Baudouï, Rémi – Dercelles, Arnaud (prés.), Le Corbusier. Correspondances. Lettres à la famille, 1900-1925. Tome I. Gollion (Suisse), Infolio, 2011, 765 pages.
L’ouvrage publie dans un premier volume les correspondances échangées avec sa famille par Charles-Edouard Jeanneret entre le 6 mars 1900, alors qu’il a 13 ans et demi, et le 31 décembre 1925. Nous n’avons pour la présenté étude pris en compte que les courriers reproduits pour la période allant de 1913 à 1925. En effet, Charles-Edouard Jeanneret étant revenu au domicile familial de la Chaux-de-Fonds, l’ouvrage ne reproduit que deux lettres pour 1913, deux pour 1914, quatre pour 1915 et aucune pour 1916. Par contre, son installation à Paris en février 1917 initie une abondante correspondance avec la Suisse, présentant des éléments susceptibles d’être utiles à l’étude de son positionnement en tant que citoyen suisse et de son témoignage pendant la Grande Guerre. Toutefois, ses écrits, publiés semble-t-il exhaustivement, sont la reproduction d’une correspondances épistolière presque uniquement familiale, donc le plus souvent intime voire domestique. De fait, l’étude de cette volumineuse correspondance apporte peu à l’analyse du parcours ou d’un éventuel témoignage de Charles-Edouard Jeanneret en lien avec la Grande Guerre. A peine donne-t-elle quelques éléments sur la psychologie de ce personnage complexe qui fut indéniablement l’un des génies de son temps.
3. Résumé et analyse
Sa première mention de la guerre est assez tardive. L’année 1917 n’est concernée que par 6 lettres, certes assez longues, et c’est seulement le 17 février 1918 que Charles-Edouard Jeanneret évoque les bombardements de Paris et les raids de Gothas : « Il est tombé une bombe tout près de mon bureau et aussi tout près de mon domicile » (page 436). Cet évènement sera pour lui, et de manière récurrente, y compris pour les soldats en ligne, l’occasion d’un spectacle « saisissant » (page 436) vu en bravant l’alerte sur le Pont des Arts. Il y revient à plusieurs reprises, décrivant la nuit totale de la ville lumière (12 mars 1918 – pages 442-443) et il dit agir quasiment par bravade devant cette menace : « Or donc on a des bombes par-dessus la tête, c’est-à-dire que les femmes n’ont pas la tête solide. Ce qu’elles s’en font ! Moi, je suis inconscient. Pourtant j’ai décidé de zigzaguer nuitamment du côté des caves, après les évènements de ces jours qui furent plus démonstratifs que d’autres. Je le répète il y a chez moi l’inconscience du danger et cela dans tout, dans les affaires aussi ; je ferai un fort bon troupier » (16 mars 1918 – page 444). Loin du danger, en effet, il estime : « La mort ne m’effraye pas, la mienne ou celle des autres » (16 mars 1918 – page 444). Il semble trahir ici le comportement général des Parisiens, souvent rapporté, et qui n’est pas uniquement l’image d’Epinal d’une littérature patriotique. Ainsi, évoque-t-il les tirs du Pariser Kanon, le 24 mars 1918 : « Les Boches ont cru nous embêter avec leur nouvel ustensile à rallonge. S’ils avaient pu voir les Parigots pendant tout ce dimanche de printemps alors que tous les quarts d’heure ils crachaient un pruneau, ils auraient écarquillé les yeux. En tous cas, ces cochons-là ont de l’ingéniosité, mais nous autres, on a du cran » (page 451). En effet, répondant aux lettres angoissées venant du pays, il relativise l’effet du « Kâânon » comme il l’appelle dans une lettre 11 avril 1918 (page 452) : « Le canon ! Le canon a fait parler les commères et les journalistes, ces salauds. Alors vous avez cru, que Paris était bombardé comme les tranchées, estimant que la ville prenait jour après jour l’aspect d’Arras, d’Ypres, de Reims. Cent obus de réussis, c’est probablement le total. Une moyenne de cinq à six victimes par jour. Vous êtes-vous jamais alarmé à l’idée que cinq incendies avaient éclaté en Suisse, chaque jour, et que cinq personnes étaient mortes. Et avez-vous eu la vision d’un pays dévasté, et de gens « aux nuits agitées », « au corps brisé », « à la pauvre tête fatiguée » ? Je vous défie, débarquant à Paris, et sans guide, après dix jours de recherches, de trouver, de dénicher un seul trou d’obus. Vous n’avez pas vu Paris faire la nique au Kaanon, et s’en foutre, mais s’en foutre jusqu’à la gauche ! Voilà pour le canon qui n’existe plus » (14 mai 1918 – page 462). Certes Paris n’est pas tout de crânerie, où l’« on compte beaucoup de gens assommés par la guerre » (17 février 1918 – page 439) mais globalement, Jeanneret comme Paris ne subissent pas la guerre. Le 8 novembre 1918, il écrit à se parents : « Victoire, ici drapeaux, canons, la fin, Boches bouclés. C’est fabuleux ; ville calme archi calme » (page 498) et le 18 : « Et la Victoire hein ? Il y a eu des jours d’enthousiasme. Enfin Paris s’est réjoui et a pavoisé. Paris est une gerbe de drapeaux. Par-dessus tout une dignité impressionnante, la même que sous les godasses. Paris a du cran » (page 499). Il communique le 18 novembre à toute sa famille la liesse de la victoire, y compris fêtée par les citoyens helvétiques de Paris (page 500). La guerre terminée, Jeanneret ne l’évoque plus que comme d’autres préoccupations ; la grippe espagnole (page 499), « le prix de la vie [qui] devient fabuleux, la question ouvrière insoluble » (5 novembre 1919 – pages 564), et les problèmes économiques de l’après-guerre : « Vous n’imaginez pas ce qu’est l’époque actuelle et quel ressort elle exige. Sans un courage invincible et un optimisme inaltérable, on est foulé, roulé, écrasé » (13 juillet 1920 – page 593). Car son après-guerre parisien est économiquement terrible : « Vous n’imaginez pas ce qu’est la lutte à Paris. Il faut y avoir posé sa candidature pour s’en apercevoir » (10 novembre 1920 – page 603). « L’industrie est donc à peu près tuée ici, pour laisser bien des cadavres et des mois ou des années de lutte » (15 décembre 1920 – page 604). Sa participation à la reconstruction du pays est gênée par sa nationalité suisse ; le 30 janvier 1921, il rapporte : « Plusieurs, à la Renaissance des Cités, m’avaient désigné pour établir les plans du village modèle qui va être construit dans le Nord à Pinon, mais on s’est aperçu que j’étais étranger et çà n’a pu coller » (page 612). De fait, il fait rechercher par son père ses origines françaises afin de parer à « un mouvement « ultra », de droite, royaliste, etc., nationaliste par-dessus tout [car on] projette des lois coercitives contre les étrangers, celle par exemple d’interdire à un étranger de posséder une affaire en France » (4 avril 1923 – page 650). Est-ce à cette date qu’il faut rechercher la volonté d’être naturalisé français, ce qu’il parviendra à obtenir en 1930 ? Toujours est-il qu’il se sent profondément parisien : « (…) Paris est le seul endroit où puissent s’affiner, s’aiguiser, cette esthétique, cet esprit qui sont ma préoccupation. Je serais effroyablement déraciné s’il fallait partir » (4 avril 1923 – page 650). Mais c’est l’autre guerre qui va ériger Charles-Edouard Jeanneret en un Le Corbusier à la renommée mondiale.
Yann Prouillet, avril 2012.
Mercier, René (1867-1945)
1. Le témoin
Victor Mercier, dit René Mercier, est né le 31 juillet 1867 à Durban-Corbières (Aude) d’un père maréchal-ferrant et petit propriétaire et de Rosalie Berot, sans profession. Après une licence en droit, il entre en 1892 à La Dépêche de Toulouse, le grand quotidien radical des frères Sarraut, qui avaient été ses compagnons d’études. Il met en place le bureau de Perpignan puis est appelé à Toulouse pour devenir le secrétaire général de La Dépêche. Le 1er avril 1911, il devient rédacteur en chef de L’Est Républicain (fondé en 1889) à Nancy jusqu’en 1940, date à laquelle L’Est se saborda. Républicain, libéral, partisan de l’Union Sacrée, il va contribuer pendant la Grande Guerre à maintenir le moral de la population Nancéienne. Il signe bien entendu de nombreux articles sous son nom et sous le pseudonyme de Jean Durban (du nom de son village de naissance) mais aussi deux ouvrages sur sa ville en guerre ; Nancy sauvée. Journal d’un bourgeois de Nancy et Nancy bombardée. Journal d’un bourgeois de Nancy. Il meurt en 1945 alors qu’il cherchait à reprendre la direction de l’Est Républicain après la Libération. Son état-civil ne portant pas de mentions marginales, ses date et lieu de décès n’ont pas été déterminés. (Merci à Gilles Grivel, spécialiste de René Mercier, pour ses compléments biographiques).
2. Le témoignage
Mercier, René, Nancy sauvée. Journal d’un bourgeois de Nancy, Paris, Berger-Levrault, 1917, 263 pages.
René Mercier, rédacteur en chef de L’Est Républicain, revient à Nancy d’un séjour à Dinard le 28 juillet 1914. Ayant laissé en Bretagne sa femme et sa fille, il entreprend une correspondance journalière dans laquelle il rapporte ses actions et ses sentiments, brossant des tableaux d’ambiance de la capitale lorraine. Ses proches revenus à Nancy, il poursuit sa correspondance avec un ami. Ses lettres couvrent ainsi la période du 28 juillet au 12 septembre 1914, qu’il regroupe sous trois chapitres : La guerre enthousiaste (28 juillet – 9 août), les jours noirs (10-26 août), Nancy sauvée (17 août – 12 septembre). Il présente également quelques lettres reçues de Falaise, Paris et Bordeaux.
3. Résumé et analyse
René Mercier annonce d’emblée dans le titre le statut de son ouvrage, comme le journal d’un bourgeois de Nancy. Il s’agit en fait de la publication d’une lettre journalière qui lui permet de témoigner des heures tour à tour enthousiastes, sombres, tragiques et de délivrance dans une Nancy menacée par la bataille des frontières de l’été 1914. Son statut de directeur du plus grand journal de Lorraine, qui lui confère un rôle central dans l’information régionale mais également quelques privilèges relationnels (son ouvrage est préfacé par le préfet « de guerre » Léon Mirman), en font un témoin privilégié. Le caractère épistolier de son témoignage l’éloigne d’une retranscription purement journalistique, soumise à la censure et au bourrage de crâne dont il a conscience au sein de son journal. Il y souscrit parfois toutefois (page 64) mais reste lucide comme le démontre un échange sur le poncif de l’obus allemand n’éclatant pas (page 133). Dès lors, plusieurs tableaux et nombre de ses constatations participent à une vision non tronquée de l’ambiance Nancéienne pendant la bataille des frontières, jusqu’à la victoire de la Marne.
Mercier décrit ainsi dès le 28 juillet les premiers problèmes économiques ; disparition rapide de la monnaie : « Les épiciers ne prennent plus les billets de banque » (page 4), « les commerçants n’ont plus de monnaie. Les particuliers ne peuvent rien acheter, car ils arrivent avec des billets qu’on n’échange pas. (…) Les banques sont assiégées » (29 juillet, page 6), même si « cependant il est arrivé à la Banque de France deux wagons de pièces de cinq francs. Tout cela va être englouti et disparaîtra pour longtemps » (29 juillet, page 7). L’émotion de Nancy est palpable et Mercier en témoigne à plusieurs reprises : « La ville est en proie à un énervement cruel » (29 juillet, page 6) qui va baisser au fil des heures : « On paraît moins énervé que ces jours derniers » (31 juillet, page 17). Elle fait place à la résolution : « Pas un cri devant l’affiche » (1er août, page 25), même si des rumeurs bruissent, que l’autorité préfectorale prescrit de garder les champs de pommes de terre (page 5) et que la population souscrit aussi à l’espionnite (pages 114, 219), souvent irrationnelle quand une personne est arrêtée pour ce motif car elle « porte des lorgnons à monture d’or, et une moustache blonde et des lunettes à monture d’or » (pages 224-225). En fait, la ville ne subira pas de pénurie et les maraîchers sont obligés de brader leurs légumes (7 août, page 61). Nancy est plus calme que Paris selon une lettre reçue : « Paris bout. Les magasins aux noms en er affichent sur leurs vitres une attestation du maire de l’arrondissement pour éviter qu’on ne leur fasse subir le sort des brasseries, hôtels, maisons de commission qui, en maint quartier, ont été rudement secoués (5 août, page 43). On retrouve ces sentiments antiallemands avec la rumeur que Mercier rapporte sur les publicité pour le bouillon Kub : « Vous rappelez-vous l’horrible badigeonnage de la grande maison qui est au bout du pont de Mon-Désert, où, en lettres énormes et rouges, se détachait le mot Kub ? Cette publicité, qui salissait presque toutes les maisons aux abords des ponts de Nancy, indiquait des points de repères aux aéroplanes allemands qui auraient pu ainsi, en connaissance de cause, faire sauter les voies. Il en était ainsi dans toutes les villes frontières et à Paris. J’ignore comment notre service de renseignement a connu cette destination mais, mais il l’a connue, et vivement il a fait passer au goudron toutes ces dangereuses réclames » (5 août, pages 54-55). Le 30 juillet, René Mercier effectue une visite à la frontière et constate des mesures réciproques pour sa fermeture : barrage des ponts, étêtage « dans la forêt des arbres qui pourraient gêner le tir de l’artillerie » (page 12). On recense les étrangers, Italiens en majorité, qu’on invite à quitter la France ou au moins la Lorraine (page 30) et on accueille les premiers prisonniers allemands « sans cris, sans injures, curieusement. On les regarde et on se tait. On rend honneur au courage malheureux » (8 août, page 66). Mercier cède-t-il à l’angélisme ? Probablement quand il affirme : « On ne sait plus ce qu’est la méchanceté. Les yeux ne reflètent que des sentiments très purs et très hauts. C’est une humanité régénérée, comme un peuple divin » (12 août, page 94). D’ailleurs ce sentiment change quelques jours plus tard : « On commence à avoir pour les prisonniers allemands un peu moins, beaucoup moins de sympathie apitoyée » (17 août, page 121). Il souscrit aussi à la fascination de la guerre, certes par la procuration d’un Nancéien blessé qui « fait un récit extrêmement coloré de la bataille, sans aucune prétention, comme quelqu’un qui, ayant assisté à un spectacle passionnant, le raconte avec tout le feu de son admiration » (page 120).
Mercier témoigne également de quelques incidents, tels ce territorial devenu fou et assassin (page 61), la mort de Fortuné Pouget, qu’il signale comme « le premier soldat français tué par l’ennemi » de la Grande Guerre au signal de Vittonville le 4 août 1914 (page 62). Il évoque les difficultés de communication ; télégraphie privée suspendue, réseau électrique, télégraphique, téléphonique placés sous l’autorité militaire (13 août, pages 99-100) et la circulation interdite des véhicules de la Croix rouge sauf à former « un convoi précédé d’un militaire portant un pli rouge » (2 septembre, page 214). Mercier évoque ainsi les abus de circulation automobile comme ceux constatés dans le port des brassards : « Au début de la guerre, il fallait être vraiment abandonné des dieux et méprisé des hommes pour n’avoir point au moins un brassard à épingler sur la manche. Un homme sans brassard était considéré comme le dernier des derniers » (page 215).
La guerre aux portes de Nancy modifie l’ambiance du témoignage ; Mercier constate l’exode des populations (24 août, page 171), subit la censure de son journal (page 172) et retranscrit les rappels préfectoraux d’interdiction aux civils de tirer sur l’ennemi et de prendre part aux combats, messages qui glacent la population (pages 187-188) et d’éclairer les fenêtres (pages 215-216), surtout que les premières bombes d’avion tombent sur la ville le 4 septembre (page 220), laissant place le 10 au bombardement par canons (page 239). Mercier écrit à ce propos d’ailleurs : « Nancy (…) a vraiment l’air d’avoir reçu non pas deux bombes, mais plutôt une décoration de guerre » (page 222) et plus loin : « Il se dégage ce sentiment de fierté assez curieux que l’on est flatté d’avoir subi un bombardement. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Nous, civils, nous savons maintenant un peu, – pas beaucoup, un peu, – ce qu’est la guerre. On a vu quelque chose et on a couru un danger. On est content d’avoir vu et de n’en être pas mort » (page 253). Il évoque enfin une « panique dominicale qui est d’une surprenante régularité », allégation non rencontrée par ailleurs dans les témoignages civils (30 août, page 207).
René Mercier a également publié Nancy Bombardée. Journal d’un bourgeois de Nancy. Berger-Levrault, 1918, 246 pages.
Yann Prouillet, CRID 14-18, mars 2012
Rodiet, Jacques-Antoni
Le livre du Docteur Antoine, Au village pendant la guerre, Sentiments, idées et caractères, par un médecin de campagne, a été publié en 1924 à Paris, aux éditions de la Revue mondiale. Ce livre de petit format, de 156 pages, est assez mystérieux. L’auteur désigne la plupart des personnes et des lieux par une initiale ; ce souci exagéré de discrétion conduit à se demander si Antoine est un nom, un prénom ou un pseudonyme. Nous ne savons rien de lui, en dehors de sa profession et du fait qu’il n’a pas été mobilisé, soit à cause de son âge, soit parce qu’il était réformé. Au point de vue politique, il n’aime pas les socialistes, ni la droite cléricale antirépublicaine. Ni les Méridionaux. Il laisse cependant quelques indices qui permettent d’identifier avec certitude le département du Cher ; la petite ville où il exerçait est La Guerche-sur-l’Aubois (ce n’est donc pas un village). Or, il existe aussi un livre de Jacques-Antoni Rodiet, médecin, de même titre, même nombre de pages, publié à Bourges la même année. L’édition parisienne l’a repris en cherchant à le détacher de son ancrage, ce qui n’étonne pas mais qui est une aberration pour l’historien.
L’ouvrage contient d’une part des observations justes sur la résolution au moment de la mobilisation car « il faut en finir », puis sur l’inquiétude des populations faute d’informations ; il décrit la ruée sur les banques pour obtenir de l’or à la place des billets, la hausse des prix, la cherté et l’insubordination de la main-d’œuvre agricole, puis les profiteurs et les nouveaux riches ; les réfugiés sont rapidement considérés comme encombrants et refusant de travailler. Il rapporte d’autre part quantité de phrases péremptoires prononcées par des habitants sur la guerre provoquée par les calotins, prolongée par les galonnés ; il consigne les rumeurs les plus folles. Si on peut admettre que toutes ces paroles ont été prononcées, il est difficile de savoir s’il s’agit de cas particuliers ou de situations représentatives. Sur la vie à l’hôpital dont il s’occupe, les notations sont plus précises et rejoignent celles de Léon Jouhaud : dames fières de porter la tenue des infirmières, mais répugnant à soigner les vénériens ; jeunes filles « trop audacieuses avec leurs blessés » ; zèle clérical de certaines ; jalousies… Quant aux amputés, ils affirment hautement qu’ils entendent désormais vivre sans travailler.
Le Dr Antoine estime que l’Union sacrée est un masque. Les haines anciennes et les clientélismes subsistent ; la situation nouvelle oppose ceux qui luttent et souffrent à ceux qui ne cherchent que leur intérêt. Ces derniers se demandent si la guerre ne va pas amener un bouleversement politique, que le Dr Antoine lui-même croit inévitable. Le « moral » des blessés et des permissionnaires est variable et plutôt à la baisse ; les ouvriers des usines du chef-lieu (Bourges) « ont, paraît-il, très mauvais esprit ». Les femmes aspirent à la paix : « elles reçoivent sans doute des journaux qui leur prêchent le découragement ». Au début de 1917, le mécontentement croît. « La vie devient chaque jour plus chère. Les lamentations et les plaintes montent de toutes parts, avec la haine contre les dirigeants, qu’on accuse de tous les maux. » Nombreuses sont les lettres anonymes de dénonciation de voisins. Sur le front et dans les trains de permissionnaires, « l’indiscipline des hommes devient inquiétante ». En mai : « Période trouble. La Révolution russe inquiète l’opinion publique. Des poilus viennent en permission. Ils racontent que la dernière offensive a été suivie d’événements fâcheux. Des bataillons de chasseurs, des régiments d’infanterie (on cite les numéros) se sont mutinés. [… Des hommes], mécontents de ne pas avoir une permission, sur laquelle ils comptaient, ont déserté. [… Un médecin, de retour du front, raconte :] Des officiers sont frappés ou tués par les troupes mutinées. […] Il a vu, au chef-lieu, passer des wagons de permissionnaires avec ces mots écrits à la craie : La Paix ou la Révolution. […] Le discours de Ribot à la Chambre, repoussant toute idée de paix autrement que par la victoire, doit mieux exprimer le sentiment de tous les bons Français. »
Rémy Cazals, décembre 2011
APPEL : Si un lecteur a des précisions sur ce Dr Antoine et son témoignage, il est prié de nous les communiquer. Merci.

