Maillet, André (1889-1968)

Maillet, André, Sous le fouet du destin. 1915-1916, Paris, Bernard Giovanangeli, 2008, 157 pages

Résumé de l’ouvrage :
Le jurassien et intellectuel André Maillet est soldat au 23ème R.I. de Bourg-en-Bresse, qui tient La Fontenelle, dans les Vosges, à la mi-décembre 1915. Son régiment est alors appelé à renforcer le 15-2 qui doit attaquer sur le Hartmannswillerkopf le 21. Racontant par étapes ce qu’il considère comme une montée au Golgotha, il relate cinq jours épiques et sanglants dans les « Régions infernales » dont il échappe, blessé, les pieds gelés, sauvé par miracle par des brancardiers.

Eléments biographiques :
André Maillet est né le 30 novembre 1889 à Le Vaudioux, canton de Champagnolle, dans le Jura, d’un père scieur. Volontiers poète, il est instituteur à son recrutement et professeur au collège de Nantua à la déclaration de guerre. Il dit : « Je voulais former des jeunes gens, mes élèves, pour la lutte qui les attendaient… » (page 46). Bernard Giovanangeli, qui introduit cette réédition, évoque le cercle intellectuel dans lequel, jeune, il évolue avant la guerre, écrivant poèmes et « pièces de sa composition ». Il publie chez Jouve en 1918 un premier livre de poèmes, écrits avant la guerre (1909-1912), sous le titre L’Angoisse éternelle, puis chez Perrin en 1919 Sous le fouet du destin. D’autres livres suivent, dont le dernier paraît en 1965. Son parcours militaire est ténu, très vraisemblablement du fait de sa faible constitution. Il est d’abord réformé pour « faiblesse générale et imminence » le 26 octobre 1911, puis reconnu apte au service armé par le Conseil de Révision de Nantua le 26 novembre 1914. Il est d’abord incorporé au 60ème R.I. à compter du 16 février 1915, puis passe au 23ème R.I. le 14 août suivant. [Il n’a donc pas participé aux combats sur La Fontenelle de juin et juillet, particulièrement âpres pour son régiment]. La gelure de ses pieds à la fin de la bataille du HWK entraîne une inaptitude temporaire d’un mois, avant qu’il soit classé au service auxiliaire le 27 novembre 1916 pour « amaigrissement et dyspepsie ». Il est finalement reconnu définitivement inapte à faire campagne pour faiblesse générale, gastro-entérite, anémie et amaigrissement par la commission de réforme de Dôle du 26 novembre 1917. Il ne retournera finalement jamais au front et sera démobilisé le 10 mai 1919. Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue notice analytique dans Témoins (pages 363 à 366), indique qu’il bénéficie d’une pension d’invalidité en 1919 et qu’il exerce les métiers de professeur au lycée d’Alais (aujourd’hui Alès) puis inspecteur primaire à Montceau-les-Mines. Il est également recensé à Aurillac et Nîmes (1921) ou Villefranche (1933). André Maillet meurt le 16 avril 1968 à Lyon.

Commentaires sur l’ouvrage :
Licencié en philosophie, sa formation littéraire transpire à chaque ligne de son impressionnant témoignage uniquement vosgien, sombre et très intellectualisé, qu’il circonscrit à l’attaque du HWK le 21 décembre 1915. Lancinant d’abord, à partir du moment où il apprend que le régiment doit quitter La Fontenelle pour aider à l’attaque de la « Mangeuse d’hommes » avec le 15-2, régiment vosgien qui l’occupe, Maillet multiplie les références bibliques, évoquant alors une longue montée au Calvaire. Puis l’ouvrage tourne au terrible et horrifique l’apocalypse déclenché. On sent la formation classique rien qu’à l’énoncé de son chapitrage, en forme de d’une pièce de théâtre en 15 tableaux empruntant au registre dramatique :
Premier tableau – Le sort en est jeté : La méditation du factionnaire – Dans la grange du corps de garde – La proclamation aux guerriers
Deuxième tableau – Sous le fouet du festin : La traversée de l’oasis – Le rêve des guerriers – Vers l’Alsace – L’étape – L’ascension du Golgotha
Troisième tableau – Les régions infernales : L’assaut – Le tir de barrage – En patrouille – En contre-attaque – En attendant la mort – La fête des damnés – Des profondeurs de l’abîme.

Peu des camarades qu’il cite et côtoie survivent à la boucherie dans un style dramatique impressionnant dont il ne se fait aucune illusion sur l’issue, s’abandonnant à l’idée de la mort : « C’est vrai… je me résigne. La mort n’est pour moi ni un châtiment, ni une promesse » (page 119). Très tôt dans l’ouvrage, il évoque en effet la certitude de sa mort prochaine, comme de celle des autres d’ailleurs ! Il dit « Celui-là ne reviendra pas » ! » (page 43) et plus loin « Lesquels laisseront sur la terre encore inconnue leur dépouille aujourd’hui frémissante ? » (page 44). Il se révolte à l’idée de sa propre mort sacrificielle mais dit qu’elle ne l’effraie pas : « J’ai passé de trop longues nuits de méditation avec les sages et les poètes, mes amis, pour craindre son coup définitif et brutal » (page 44). Et plus loin : « … je regarde ce sang, et je cherche les âmes de ceux qui ne sont plus » (page 80). Oscillant entre mythologie et christianisme, il avance un parallèle christique : « Et je comprends le bonheur divin du Christ, agonisant sur le promontoire tragique du Golgotha, pour délivrer le monde » (page 74).
Il incarne quelque peu aussi le Hartmannswillerkopf, parlant du « râle immense de la montagne » (page 90).
Patriote, le passage de la frontière (au col de Bussang) révèle sa souffrance traumatique de 1871 : « Voici enfin la réalisation du rêve de mon enfance » (page 51) alors qu’il participe à récupérer la province perdue. Ayant pourtant une vision très poétique des allemands, il en affirme aussi une haine certaine, marquant l’opposition irréconciliable des deux races. Il affirme que « la vie nationale est supérieure à la vie individuelle » (page 117).
Comme Eugène Lemercier, dont le statut intellectuel et la psychologie sont similaires, André Maillet a une haute opinion de sa classe, tendant parfois à la condescendance. Il dit, à la vue de territoriaux transformés en cantonniers : « Ils se relèvent, lourdement, brisés, à notre passage, et, de l’air placide et calme des ruminants, nous regardent défiler » (page 56). Plus, il avance : « Le penseur a même ici moins de valeur que le rustique, car il réfléchit trop, il raisonne trop, et une machine à tuer ne doit pas penser » (page 76).
Il intériorise en permanence son « expérience » de combattant et cherche à analyser, dans un mélange d’utopie et de pacifisme, les sentiments et les rouages qui le poussent à agir contre sa volonté. Il dit : « Quelle est donc la force qui nous pousse à la mort ? Quelle est donc la force qui nous attire aux enfers ? Quel nom donner à la mystérieuse puissance des Ténèbres qui nous conduit au sacrifice ? », l’expliquant, réaliste, par le simple consentement (page 70), ajoutant plus loin : « L’aiguillon de la nécessité fait des prodiges » (page 87). Aussi, il se révolte en vain contre l’obligation d’ôter la vie : « Tuer des hommes ! quelle horreur ! Est-ce possible ? Tout ce que j’ai d’humain se dresse contre ces crimes » (page 93). Et il appréhende ce moment : « … Je redoute l’instant où je devrai tuer. Et pourtant, je sens, je sais que, au premier signal je lâcherai mon coup de feu, et que ma balle portera juste, terriblement meurtrière… Je le sais. Je sais que je tuerai parce qu’il y va de la sécurité de mes camarades qui comptent sur moi, parce qu’il y va de leur vie…. Je tuerai parce que j’y suis obligé, parce que c’est le devoir ! » (page 111). Pour la liberté, il accepte et justifie alors la notion de meurtre : « C’est pour la défendre et la conserver que nous avons accepté ces meurtres et ces tueries que nous n’avons, en particulier, pas voulus » (page 118). Il revient plus loin sur ce terme : « Notre tuerie se passe en champ clos. Nous sommes seuls admis à franchir le seuil des régions infernales ». Et il se confie alors sur l’indicible horreur, comme celle, la guerre suivante, des camps de la Shoah, que l’on ne croira pas : « Quand tu narreras tes aventures, on ne te croira pas. On sourira avec une légère pointe de pitié condescendante en pensant : « Il chevauche son dada » (page 141), s’interrogeant page suivante sur la difficulté de trouver les mots, voire d’autres vecteurs, convoquant ainsi musiciens, peintres ou poètes du futur, pour évoquer la réalité de la sauvagerie à laquelle les poilus ont survécu. Ainsi « Seuls devraient avoir le droit d’en causer ceux qui l’ont vécue, ceux qui ont souffert » (page 143). Et sa conclusion est formelle : « Si les hommes connaissaient toutes ces tortures, s’ils pouvaient souffrir tous, par la pensée, ce que nous avons réellement souffert, c’en serait à jamais fait des guerres » (page 142). Hélas, il n’est pas optimiste sur l’oubli prévisible des générations futures et sur la certitude formelle et désabusée que « La guerre ne disparaîtra qu’avec le dernier soupir du dernier des mourants » (page 144).
Le témoignage de Maillet, soldat du 23ème RI, qui n’est sur le Hartmannswillerkopf qu’en renfort temporaire pour l’attaque du 21 décembre 1915, est à rapprocher de celui d’Auguste Chapatte (Souvenirs d’un poilu du 15-2), qu’il pourrait même avoir vu lors de sa blessure de ce dernier, voyant, page 86, « les bombardiers se glissent vers les fortins, en les attaquant à la grenade ; font sauter les derniers centres de résistance et les derniers repaires de mitrailleuses » ; même lieu, même temporalité mais unités différentes, sans que l’un cite l’autre et réciproquement le régiment frère de circonstance d’ailleurs !
Au sortir de la bataille, après son récit épique et impressionnant, André Maillet dresse un bilan surréaliste et très lucide : « Je n’ai plus que mon fusil… J’ai perdu mes musettes, mon masque à gaz, ma couverture, ma toile de tente, ma pelle-bêche, mes guêtres, mon masque et ma cravate… Je n’ai plus rien. J’ai perdu toutes mes forces et ma santé. Je ne suis plus qu’une loque, qu’une épave exsangue, qu’un squelette, qui se traine mû par ce qui me reste de puissance de volonté. J’ai laissé là-bas tout ce que j’avais encore de possibilités de bonheur, tout ce que nourrissaient d’espoirs mon cœur et mon cerveau. (…) Je ne suis plus un homme » (page 136). Et quand même les survivants retrouvent leur sac, celui-ci a été pillé pendant leur absence au cœur de la bataille ! (page 137).

Au final, l’ensemble de l’ouvrage est ainsi celui d’un intellectuel idéaliste et fataliste mais résigné à donner sa vie à la France. L’ouvrage est très riche psychologiquement et assez pauvre quant à certaines précisions (toponymes, souvent oubliés, dates ou unités ; il ne cite par exemple jamais le 15-2 alors que son régiment, prélevé de La Fontenelle, à 80 kilomètres au nord, soutient l’attaque principale par cette unité), circonscrivant le témoignage à une seule période comprise entre la mi-décembre 1915 et le 1er janvier 1916. Maillet apporte ainsi à la littérature de guerre un récit intellectualisé plus qu’un témoignage « technique », voire journalistique, de soldat.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 48 : Vue de Bussang
56 : Surnomme le front « le toboggan »
57 : Sentiments anti-alsaciens, pris pour des espions
60 : Défilé du régiment à Saint-Amarin, « pour l’image », puis effondrement dans l’épuisement !
64 : Achète une carte d’état-major pour suivre ses déplacements
66 : Homme faisant son testament avant l’attaque, et toilette de condamnés à mort
83 : Pancarte allemande demandant quand aura lieu l’attaque française !
89 : Perçoit un couteau de tranchée (qui lui servira à creuser son trou sur le champ de bataille, qu’il appellera sa tombe)
90 : Prisonniers allemands enviés car ils quittent le champ de mort
99 : « … le principal effet du bombardement est de nous endormir »
110 : Décide de ne plus faire de prisonniers
126 : Bruit des éclats d’obus : « grand bruit d’étoffes froissées et de râles désespérés »
131 : Veut bombarder Mulhouse insolemment éclairée
132 : Aide des brancardiers allemands à franchir une tranchée, tués juste après
136 : Ferme les yeux pour ne pas voir la montagne devenue cimetière à ciel ouvert
141 : Sur les lettres : « Les lettres sont douces. On nous parle comme si nous étions encore du monde des humains… »

Yann Prouillet, février 2026

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Viallet, Elie (1885-1915)

Gasqui, Jacques, Élie Viallet, capitaine de chasseurs alpins. Août 1914 – juin 1915, Paris, Bernard Giovanangeli éditions, 2014, 159 p.

Résumé de l’ouvrage
:
Élie Joseph Viallet, né en 1885 dans l’Isère, fait avant-guerre une carrière militaire qui, en août 1914 le trouve lieutenant (depuis 1911) au 13e BCA de Chambéry. Après une courte période de garde à la frontière italienne, le 12 août, le bataillon arrive à Gérardmer, entre en Alsace et reçoit son baptême du feu à Soultzeren. Après la bataille des frontières, et une première blessure, il combat au terrible Hartmannswillerkopf puis est appelé en renfort lors de « l’affaire » de l’Hilsenfirst. C’est là qu’il trouve la mort sous les shrapnells allemands.

Éléments biographiques :
Élie Joseph Viallet naît le 8 juillet 1885 au Gua, dans le département de l’Isère. Son père, également prénommé Élie, est employé au Chemin de Fer Saint-Georges de La Mure (SGLM) qui achemine le charbon extrait des mines du secteur. Sa mère, Mélanie Euphrosine Samuel est lingère. La famille demeure au hameau de Saint-Pierre, dans le village de Saint-Georges-de-Commiers. Une sœur, Marie, rejoint le foyer en avril 1888 ; elle deviendra institutrice et il entretiendra toujours une correspondance avec elle, lui reprochant parfois la rareté de ses lettres (p. 87). Elle vivra dans le souvenir de son frère défunt. Il fait des études à l’école supérieure de Vizille, puis de La Mure à partir de 1901. Il s’engage pour trois ans au 52ème R.I. de Montélimar en octobre 1903 et est promu caporal l’année suivante, en octobre. Il passe sous-officier en juillet 1905, sergent-fourrier puis sergent en septembre 1906. Il est bien noté et désire alors embrasser la carrière d’officier. En 1908, il réussit simultanément les examens d’entrée à l’École d’administration de Vincennes et de l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent, intégrant cette dernière en octobre. Le 1er janvier 1909, il est incorporé élève officier et sort sous-lieutenant, 49e sur 163, le 1er octobre. Il est alors affecté au 13e BACP à Chambéry. Il passe lieutenant un an plus tard. On le retrouve chargé du casernement et des équipages, et remplit les fonctions d’officier d’approvisionnement pendant les manœuvres alpines et d’armée. Il quitte ces fonctions en juin 1913 pour reprendre le service de compagnie puis suit au premier semestre de 1914 les cours de l’École normale de gymnastique et d’escrime de Joinville. Son unité est en Haute-Maurienne pour les traditionnelles manœuvres d’été, en juillet 1914. Le premier courrier publié date du 27 juillet 1914 mais il tient également un journal de marche.

La guerre déclarée et après une courte garde à la frontière italienne, il connaît son baptême du feu le 15 août, participe aux combats de Mandray et de la Tête de la Behouille, dans les Vosges, avant d’être blessé légèrement à la jambe le 3 septembre. Il écrit à sa sœur le 11 qu’il a fait 7 jours d’hôpital et qu’il se remet très bien. Positionné ensuite en Alsace, il participe aux combats du Hartmannswillerkopf au premier trimestre de 1915, date à laquelle il est promu capitaine. Il sera à cette occasion cité deux fois à l’ordre de l’armée, étant l’un des premiers récipiendaires de la Croix de Guerre dans son bataillon (9 juin 1915). Élie Viallet meurt le 15 juin sur l’Hilsenfirst, dans les Hautes-Vosges (Haut-Rhin). Il sera cité une troisième fois et reçoit la Légion d’Honneur à titre posthume (dossier non découvert sur la base Léonore toutefois).

Commentaires sur l’ouvrage :
En page intérieure, l’ouvrage reçoit le sous-titre Élie Viallet, capitaine au 13e bataillon de chasseurs alpins : itinéraire d’un diable bleu.

Très représentative de la correspondance auto-censurée, destinée à rassurer en permanence les siens, les lettres de l’officier Viallet apprennent peu à l’Historien. Mais l’ouvrage trouve toutefois un intérêt dans la qualité de la contextualisation par Jacques Gasqui, présentateur du corpus du capitaine Vialle, qui précise avoir hérité des archives de l’officier, dans son bataillon, donnant à l’ouvrage l’aspect d’une biographie illustrée de correspondances. L’ouvrage est bien présenté et cite nombre d’autres personnages importants cités par le témoin (dont le docteur Boutle par exemple, qui a également témoigné dans l’ouvrage de Jean-Daniel Destemberg, Les Chemins de l’Histoire. L’Alsace, Verdun, La somme (Moulins, Desmars, 1999, 327 p.).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 23 : Durée de la guerre « bien vite réglée et que ce ne serait qu’une affaire de quelques semaines »
24 : Demande à sa sœur de conserver les journaux, « documents intéressants et que je reverrai avec plaisir »
48 : « À côté des amis qui assistaient à notre départ, on voyait des mamans et des sœurs qui pleuraient (elles ne sont pas plus raisonnables à Chambéry qu’ailleurs) ».
59 : Gants de pied supérieurs à la bande molletière pour les chasseurs
83 : Sur l’action de tireurs d’élite : « J’ai organisé depuis mes tranchées plusieurs stands et les bons tireurs les tirent au passage »
96 : Garde un fusil boche
107 : Demande à remplacer son fanion de compagnie, envoie le plan (description p. 108)
113 : Description du chasseur, « uniforme d’homme des bois » : « Béret bleu, peau de mouton, pantalon bleu de mécanicien en culotte de velours, gants de pieds, passe-montagne, cache-nez ; etc., et beaucoup de boue par-dessus tout ça »
114 : Sur l’enrichissement à la guerre : « Je vous envoie un mandat-poste de 300 francs. Je n’avais jamais trouvé autant d’argent dans ma poche en fin de mois. La guerre enrichit, le fait est concluant »
115 : « L’arrivée d’un nouveau galon est une chose dont on se réjouit en temps de paix ; à l’heure actuelle, malheureusement, elle est la conséquence de la disparition d’un camarade »
132 : Stylo Gold Starry
145 : Non-restitution des corps

Yann Prouillet, janvier 2026

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Lemercier, Eugène-Emmanuel (1886-1915)

Lettres d’un soldat. Août 1914 – avril 1915, Paris, Bernard Giovanangeli, 2005, 191 p.

Résumé de l’ouvrage :
Eugène-Emmanuel Lemercier, né le 7 novembre 1886 à Paris, est d’abord engagé volontaire en 1905 avant d’être rappelé au 106e RI de Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne aujourd’hui), qu’il rejoint dès le 3 août 1914. Il arrive au front dans la Meuse après la bataille de La Marne. Promu caporal le 1er janvier 1915 (page 89, qui lui donne un « devoir social » (p. 108 et 189) puis sergent le 13 mars suivant (p. 146, qui faillit être cité (p. 187 et 189), il disparaît aux Eparges le 6 avril 1915. L’ouvrage publie 140 lettres écrites du front du 6 août 1914 au 21 mars 1915, principalement à sa mère et à sa grand-mère.

Eléments biographiques :
L’auteur naît à Paris le 7 novembre 1886, de Louis-Eugène et de Marguerite Harriet O’Hagan, une famille protestante, dont la branche féminine est d’origine irlandaise. Après la mort de son père alors qu’il n’a pas un an, il est élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle, qui créent un lien profond, qui transpire dans la correspondance avec le jeune homme lorsqu’il est au front. Initié au dessin et à la peinture par ces dernières, il a pour mentor le peintre Fernand Cormon (1845-1924) qui lui présente dès ses 11 ans ½ Jacques Humbert (1842-1934). Ce dernier va lui prodiguer une formation artistique qui aboutira à son entrée aux Beaux-Arts dans sa 15e année. Malgré une faiblesse de constitution, il devance l’appel et rejoint le 106e RI de Châlons-sur-Marne en 1905, qu’il quitte l’année suivante, revenant à ses études artistiques. Nombre de ses toiles sont primées mais sa santé s’épuise et il est contraint d’aller se soigner en Suisse. À la déclaration de guerre, il rejoint tout naturellement son régiment, dès le 3 août, et sa première lettre, dès le 6, témoigne de la vie mouvementée et fatigante des premiers jours sous l’uniforme d’un intellectuel plongé dans la guerre. Il arrive en ligne le 12 septembre et est porté disparu, sans que son corps ne soit jamais retrouvé, au combat du 6 avril 1915 aux Eparges, dans la Meuse.

Commentaires sur l’ouvrage :
Artiste et intellectuel, Eugène-Emmanuel Lemercier tient un carnet de guerre et échange surtout une correspondance avec sa mère, adulée, et sa grand-mère. Il dit très peu de la guerre mais intériorise ou philosophe abondamment, ayant conscience de sa classe et de son intellectualisme (volontiers supérieur). Quelques apports toutefois, mais assez peu sur le 106e RI, celui du panthéonisé Genevoix, avec lequel il partage parfois la contemplation de la nature, et des autres témoins que sont André Fribourg, Robert Porchon et Joseph Vincent. Bernard Giovanangeli rappelle dans un avertissement que Lettres d’un soldat est paru sans nom d’auteur chez Chapelot en 1916 puis chez Berger-Levrault en 1924, et Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue analyse critique pages 530 à 535 dans Témoins, ajoute à ces références éditoriales une publication partielle préliminaire dans la Revue de Paris les 1er et 15 août 1915.

Il n’est pas étonnant que Jean Norton Cru classe Eugène-Emmanuel Lemercier dans les 27 témoins qu’il place dans la 1re catégorie de son classement tant Lettres d’un soldat est résolument un témoignage intellectualisant son parcours de guerre, même si ténu puisqu’il concerne seulement les 8 premiers mois de guerre. Il s’épanche souvent sur sa condition et, le 1er décembre 1914, il dit : « Et voici qu’à vingt-huit ans, je suis replongé en pleine armée, loin de mes travaux, de mes soucis, de mes ambitions, et jamais la vie ne m’apporta une telle abondance d’émotions nobles ; jamais, peut-être, je n’eus, à les enregistrer, une telle fraîcheur de sensibilité, une telle sécurité de conscience », et il semble jouer quelque peu de ce statut comme il l’avance un peu plus loin : « Mon petit emploi me dispense de la pioche » (p. 83), lui que la guerre ne lui fait pas « renoncer à être artiste » (page 84). Il dit d’ailleurs à ce sujet : « Sans doute, après cette guerre, un art fleurira-t-il de nouveau, mais nous aurons à l’apprendre entièrement » (p. 110). Sa haute condition, qui lui fait se différencier de la plèbe qui l’entoure, lui fait dire de ses camarades : « Leur courage, pour être infiniment moins littéraire que le mien, n’en est que plus pratique, adapté à tout… » (p. 87). Plus loin, il avance même : « … je mène une existence d’enfant au milieu de gens si simples que, même très rudimentaire, mon existence est encore bien compliquée pour mon entourage » (p. 102). Il est de temps en temps descriptif et volontiers poète ; « Tu ne saurais croire ce que les forêts ont souffert par ici : ce n’est pas tant la mitraille que les effroyables coupes nécessaires à nos constructions d’abris et à notre chauffage. En bien ! parmi cette dévastation, il me disait qu’il y aurait toujours de la beauté pour l’arbre et pour l’homme » (page 93). Plus loin, il dit : « Il est de heures de telle beauté où celui qui les embrasse ne saurait mourir alors. J’étais bien en avant des premières lignes, et jamais je ne me sentis plus protégé », vantant les beautés de la nature meusienne (p. 130 et 131). S’il dit qu’il a parfois conscience de se répéter, il ajoute : « Il faut s’adapter à cette existence particulière, à la fois indigente en activités intellectuelles et merveilleusement opulente en émotions spontanées », comparant son métier au moine-soldat (p. 94). Il a peur page suivante de perdre « sa main » de dessinateur. Toujours observateur de son environnement, il a quelques phrases analytiques plus profondes : « Ils blaguent, mais leur blague est l’épiderme d’un magnifique courage profond » (p. 100). Il s’étonne que la vie continue : « Ce qui nous dépasse (mais qui pourtant est bien naturel) c’est que les civils puissent continuer une existence normale alors que nous sommes dans la tourmente » (p. 117). Philosophe, convoquant parfois Spinoza ou Saint-Augustin, il s’interroge sur l’ordre et la violence ; il dit : « L’ordre conduit au repos éternel. La violence fait circuler la vie. Nous avons comme objectifs l’ordre et le repos éternel, mais, sans la violence qui déchaîne les réserves d’énergie utilisable, nous serions trop enclins à considérer l’ordre comme obtenu : un ordre anticipé qui ne serai qu’une léthargie retardant l’avènement de l’ordre définitif » (p. 118). Il teinte le plus souvent ses réflexions de la présence de Dieu. Il se révolte à l’idée de sa mort (la pressent-il ?) ; il dit : « Pourquoi suis-je ainsi sacrifié, quand tant d’autres qui ne me valent pas sont conservés ? (p. 146). Ses analyses sont parfois plus singulières. N’avoue-t-il pas à sa mère : « …pour revenir à ces moments extraordinaires de fin février, je te redirai encore que j’en conserve le souvenir comme d’une expérience scientifique » (p.152). Dès lors, le sous-titre d’une telle œuvre testimoniale aurait pu être « introspection d’un intellectuel à la guerre ».
Car la guerre il la décrit finalement assez peu. Des fois, il dit quand même, sans s’étaler : « Nous sommes en cantonnement après la grande bataille. Cette fois-ci, j’ai tout vu. J’ai fait mon devoir, et la sympathie de tous me l’a prouvé. Mais les meilleurs sont morts. Pertes cruelles. Régiment héroïque. But atteint. Ecrirai mieux » (p. 142). La description plus diserte qui suit fait état d’un tableau épique d’horreur. Il dit : « Voici cinq jours que mes souliers sont gras de cervelles humaines, que j’écrase des thorax, que je rencontre des entrailles » (p.143) et c’est après un temps plus ou moins long qu’il donne ses impressions au spectacle réel de la bataille (voir p. 185 le 14 mars, peu avant sa mort). L’édition de 2005 permet de rétablir les passages censurés dans l’édition de 1916 et notamment celui-ci : « Car on a l’impression que tout le monde y passera. Chaque mètre de terrain coûte trois cadavres » (p. 158). Il a en effet la certitude de sa mort ; quelques jours avant celle-ci, il dit : « Ils m’ont raté, mais malheureusement ce n’est que partie remise, car il ne doit rien rester de notre régiment » (p. 186). Dès lors il ne faut pas rechercher dans le témoignage de Lemercier un réel ouvrage testimonial, bien qu’épistolaire, mais un livre de réflexion. Au final, c’est plus une correspondance dans la guerre qu’une correspondance de guerre. En fait il donne le plus souvent l’impression de n’avoir jamais avoir été soldat ; il semble confondre cagna et casemate (p.165) et avoue même : le « plaisir que j’éprouve de n’avoir pas tiré un coup de fusil » (page 186). Il avance même étonnamment « … avoir rencontré des Allemands nez à nez, mais (…), ces gens-là ont dû pressentir en moi quelque chose de mieux et en tous cas très différent d’un soldat, car ils se sont constitués prisonniers de façon courtoise, ce qui, d’ailleurs leur était dictée par ma façon polie de les aborder » (p.186). Il a pourtant, à la veille de sa mort, été envoyé suivre un cours d’élèves sous-officiers, ce dont il se faisait un certain orgueil. Las, ses derniers morts, qu’il écrit à un ami, sont prémonitoires : « Pense à moi et aie de l’espoir pour moi qui n’ose pas en avoir » (. 187).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 100 : Douille de 75 utilisée comme pot à eau
: « 115 obus pour blesser un homme au poignet »
101 : Noël 1915, ténor allemand dans sa tranchée (rappelle Joyeux Noël de Carion), français répondant par La Marseillaise
108 : Garde sape pour protéger les sapeurs
114 : Nous n’avons plu aucune vision d’une issue quelconque
117 : Apprend le 17 janvier 1915 la mort de Péguy
146 : Proposé sergent et pour une citation (p. 187), non obtenue à cause de la mort de son capitaine
155 : Retour des grues

Yann Prouillet, janvier 2026


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Catusseau, Fernand (1895-1987)

Le témoin

Pierre Fernand Catusseau est né le 10 mai 1895 à Saint-Émilion, canton de Libourne (Gironde) dans une famille de viticulteurs au lieu-dit Pindefleurs, un cru Saint-Émilion réputé. On connait mal ses études, interrompues par la mort de son père en 1912, moment où il a dû prendre en main l’exploitation. Il écrit un français correct. En décembre 1914, il est incorporé au 100e RI, puis au 109e. Caporal en juin 1915 ; sergent en octobre (les galons sont arrosés au Saint-Émilion). La famille est aisée : il demande et reçoit de très nombreux mandats. Blessé et évacué le 25 octobre 1917 dans l’attaque de la Malmaison. Mort le 8 mai 1987.

Le témoignage

La famille a conservé les lettres envoyées à sa mère entre le 3 janvier 1915 et le 3 décembre 1917. Son petit-fils Jean-Luc Michelet les a transcrites et réunies avec reproduction de nombreux documents dans un petit livre hors commerce tiré à 50 exemplaires pour la famille et les amis. Les originaux seront déposés aux Archives départementales de la Gironde.

Deux aspects originaux par rapport à la plupart des témoignages

Une première originalité des lettres, c’est qu’on n’y découvre pas d’autocensure pour rassurer sa mère. Dès juillet 1915, à Lorette, il décrit une situation terrible, des morts à chaque pas ; à Souchez, c’est intenable. Il décrit la boue, la faim, la soif, le froid (en particulier en janvier 1917), « les mauvaises odeurs des macchabées », les bombardements. La lettre du 9 décembre 1915 décrit précisément les torpilles allemandes : « Ils nous ont envoyé des torpilles de 50 kg ce qui est je crois plus terrible qu’un obus, car tu la vois arriver en l’air à 200 mètres de hauteur et tu ne sais exactement où elle va tomber ; c’est impressionnant je t’assure, elle éclate avec un fracas épouvantable. »  La guerre est un « terrible fléau » qu’il faut souhaiter voir finir au plus tôt. Fernand est conscient de sa décision de tout raconter : il demande pardon à sa mère en expliquant que c’est pour lui un soulagement.

Deuxième originalité : il ne craint pas de dire où il se trouve à telle date. Le 8 novembre 1915, par exemple : « Nous prenons les tranchées à gauche de la route d’Arras, au Bois en Hache à gauche de Souchez. »

Analyse

Pour sa Patrie et la défense de ses intérêts

Le 5 juillet 1915, depuis Souchez, Fernand Catusseau termine une lettre par la phrase : « Ton fils pour la vie, qui combat glorieusement pour sa Patrie et la défense de ses intérêts. » Sans doute est-ce une allusion au risque d’une défaite pour la prospérité des activités économiques de la France, donc de la vente du vin. Mais le thème de la Patrie revient souvent, de même que la forte critique de l’ennemi. Le 4 septembre 1915, il souhaite « anéantir au plus tôt cette insolente nation ». Le 2 octobre, il se dit heureux d’avoir « massacré pas mal de boches ». Il aime le spectacle magnifique des revues, les émouvantes remises de décorations.

On peut cependant noter quelques nuances. Le 23 septembre 1916, dix-septième jour de tranchées, il écrit : « On parle même de nous faire attaquer de nouveau, mais je crois qu’ils ne feront pas grand-chose de nous. C’est vraiment trop pour une fois. » Le 18 octobre, il souhaite obtenir une permission extraordinaire pour les vendanges, tout en admettant qu’elles « sont terminées et dans de bonnes conditions ». Soigné à l’arrière pour sa blessure, il écrit à sa mère : « Je suis heureux d’être enfin à l’abri et je t’assure que j’y resterai le plus possible. »

Il ne dit rien des grandes fraternisations de décembre 1915 mais, le 18 novembre, il décrit une période calme au cours de laquelle « les boches causaient avec nous ». En juin 1916, les paroles échangées sont plutôt des moqueries, mais restent un dialogue.

Le lien avec « le pays »

Dans sa correspondance avec sa mère chargée de l’exploitation familiale en son absence, reviennent très souvent les demandes de nouvelles de Saint-Émilion. Fernand souhaite connaitre l’état de la récolte et l’évolution du prix du vin. Le 28 août 1917, jour de pluie et de grand vent, il souhaite qu’il n’en soit pas de même chez lui « car pour la maturité cela pourrait bien nuire et amener la pourriture ». Le 30 septembre, il attend avec impatience le résultat des vendanges et il rappelle à sa mère qu’il faut bien mécher les fûts destinés à la nouvelle récolte.

Un lien avec sa région est également constitué par le « journal de tranchées » (imprimé à Bordeaux), Le Poilu St Émilionnais de l’abbé Bergey, qu’il mentionne à plusieurs reprises. Le journal dont une édition en facsimilé a été publiée récemment signale la blessure et la citation de Fernand Catusseau  dans deux numéros d’octobre-novembre 1917 et avril 1918. L’abbé Bergey et son journal ont une notice dans le présent dictionnaire des témoins ; leur existence est rappelée dans le récent livre de Rémy Cazals, Écrire… Publier… Réflexions sur les témoignages de 1914-1918, Edhisto, 2025.

Des informations sur la vie des poilus

Les poilus fabriquent des bagues et autres objets. La rubrique « poux » est traitée comme souvent avec humour : « Les poux continuent toujours à se déployer en tirailleurs sur mon dos. » Il y a des repas juste bons pour être balancés sur le parapet. Les conserves venant de la maison sont les bienvenues.

La chasse permet aussi d’améliorer l’ordinaire. Au repos, le 6 janvier 1916, il écrit : « Nous sommes dans un pays très giboyeux, il y a des faisans, du lièvre et du lapin à foison, nous en mangeons tous les jours. Mais il a paru une circulaire interdisant la chasse car vraiment c’était pire que dans les tranchées la fusillade ! » La suite est du 18 janvier : « C’est couvert de gibier, nous les attrapons au lacet maintenant puisqu’il est interdit de tirer des coups de fusil. »

Le 6 février 1917, Fernand Catusseau évoque « une bien triste cérémonie ». « J’étais désigné avec 8 Sergents de mes camarades pour servir de peloton d’exécution à un misérable poilu condamné à mort, c’est une bien mauvaise besogne. Enfin lorsque l’on est commandé, l’on ne peut pas reculer. Je ne te développe pas plus ceci car ce n’est rien de beau, tu en sais suffisamment. »

Le 30 septembre, une note originale : « Nous sommes à l’instruction des tanks depuis 2 jours, nous ne sommes pas trop mal, notre travail consiste à manœuvrer pour les mettre un peu sur la voie de la réalité afin qu’ils puissent connaitre toutes les embûches que peuvent leur faire les Allemands. Ils font du magnifique travail, tout le monde en est émerveillé, aussi j’espère que les boches seront bien servis. »

Rémy Cazals, décembre 2025

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Perrin, Pierre (1888-1975)

Laurendon, Gilles. Un guerrier d’occasion. Journal illustré du fantassin Pierre Perrin (1914-1918), Rennes, Ouest-France, 2012, 375 p.

Résumé de l’ouvrage :
Parti de Rigny-sur-Arroux, en Saône-et-Loire, le 3 août 1914, Pierre Perrin est soldat au 27e RI de Dijon. Sous forme de journal de guerre, mais reportant en fait ses souvenirs, il rapporte une guerre impressionnante de fronts hyperactifs sur La Marne, au Bois d’Ailly, à Verdun, sur La Somme où les Monts de Champagne, qu’il traverse par une suite de miracles continus. Il est à proximité de Reims quand l’allemand plie enfin à l’été 1918. Gazé devant la Suippe, il apprend l’Armistice à Rigny, en permission, miraculé d’avoir traversé quasiment sans blessure une guerre aussi intense que violente.

Éléments biographiques :
Gilles Laurendon, présentateur du témoignage, dans sa courte préface, donne très peu d’éléments sur l’auteur. Aussi, c’est le fils de Pierre Perrin qui nous fournit les éléments complémentaires d’état-civil manquants dans l’ouvrage. Pierre François Léonard Perrin est né le 11 novembre 1888 à Rigny-sur-Arroux, en Saône-et-Loire, de Jean Marie et de Marie Perrin. Ses parents ont une petite maison sur la place de l’Église du village, à côté de l’édifice. Il a deux frères, dont l’un, Benoît Léonard Joseph, caporal au 29e RI, né le 20 août 1891, meurt le 13 mars 1915 à l’hôpital de Commercy, ayant contracté la typhoïde. Pierre apprend par une carte le 8 mars son admission à l’ambulance n°6, dans la caserne Oudinot. Il va le voir quelques jours plus tard et apprend sa mort le 14, puis son enterrement le lendemain. Pierre Perrin vivait à Paris (17e), 8 rue des Nollets, depuis le 27 octobre 1912, où il travaillait comme dessinateur quand la guerre le mobilise au 27e RI de Dijon, 11e escouade. Il avait fait son service dans ce même régiment en 1913. Il aura lui-même trois enfants. Il occupera aux tranchées plusieurs fonctions, comme planton du colonel de bataillon ou agent de liaison et même infirmier de fortune lorsqu’il est légèrement gazé par exemple. Il est blessé légèrement à la tête par une pierre projetée dans un bombardement le 15 avril 1915, au Bois d’Ailly, et revient au front dès le 20. Il est à nouveau blessé le 18 avril 1917 par éclat d’obus à la jambe droite, au Bois de la Guille, rejoignant le 15 mai suivant. Il est nommé soldat de 1ère classe le 3 juillet 1918 et est ypérité le 6 octobre suivant en bordure de la Suippe pour ne plus revenir au front que le 27 novembre, les combats ayant cessé. Ces blessures finalement légères n’obèrent pas le sentiment d’une suite impressionnante de miracles renouvelés, tel cet obus qui tombe à trois mètres de lui le 25 août 1918, et qui n’éclate pas (p. 339). Alors qu’il avait refusé par trois fois le grade, il est nommé caporal le 1er mai 1919 avant d’être enfin démobilisé le 10 juillet suivant. Il a été cité à l’ordre du régiment le 13 novembre 1915 dans ces termes : « Au cours d’une attaque au petit jour a assuré à plusieurs reprises la transmission des ordres en traversant sous le feu de l’artillerie et de mitrailleuses des terrains découverts, a toujours fait preuve de décision et de courage dans des missions analogues ». Il obtient à ce titre la croix de guerre avec étoile de bronze. Il est à nouveau cité à l’ordre de la Brigade le 9 novembre 1918 avec ce motif : « Très bon agent de liaison, s’est fait remarquer pendant la période du 1er au 4 octobre 1918 en assurant la liaison dans des circonstances difficiles. Intoxiqué ». Il est décoré de la Médaille militaire le 22 mars 1928. Faute d’éléments biographiques plus précis, il faut faire confiance au présentateur de ces souvenirs qui nous indique, pour l’après-guerre : « De retour dans sa famille, Pierre Perrin a recopié scrupuleusement, sans retouche, les lettres, le journal qu’il avait rédigés au front. Sans rien retrancher, sans rien ajouter, au mot près. Il a ainsi rempli quatre cahiers de sa petite écriture serrée et précise » (p. 12), écrits auxquels s’ajoutent un corpus de dessins, des portraits de soldats dénommés, dont quelques-uns sont publiés en couleurs en cahier central ou insérés au fil de l’ouvrage. Il revient à Rigny dès sa démobilisation et sera recensé 10 rue St Sauge à Autun en janvier 1920. Pierre Perrin deviendra professeur de dessin dans plusieurs établissements de la ville. Il est libéré de ses obligations militaires en 1937. Il décède à Rigny le 03 juin 1975.

Commentaires sur l’ouvrage :
Indubitablement classable comme l’un des tout meilleurs témoignages de la Grande Guerre, les souvenirs de Pierre Perrin sont précis, fourmillants de tableaux, d’anecdotes et de descriptions qui révèlent une foultitude de points d’intérêt à chaque page. Il décrit de manière détaillée ce qu’il voit, comme les hommes et les officiers, qu’il dénomme et descend en flammes parfois. Par exemple à Verdun le capitaine Robillot « lèche-botte et faux bonhomme, grossier avec ses inférieurs et plat devant ses supérieurs » (p. 190). Ainsi, il fournit une mine de données utiles à l’historien, livrant un récit incontournable, rappelant celui d’Emile Morin ou de Gaston Mourlot. Doté d’une intelligence supérieure, il connaît le nom des fleurs et des lichens (p. 271), travaille de ses mains, dessine, fait des menus, des écussons, des pancartes, des programmes, des plans de secteur… Il lit beaucoup, dont du André Theuriet, auteur argonnais, et a parfois quelques envolées poétiques sur la nature. Mais Pierre Perrin est surtout un miraculé permanent, renversé par un obus, plusieurs fois blessé, il traverse les secteurs les plus mortifères avec une facilité de façade désarmante. Son témoignage laisse l’impression d’une guerre sans fin, ayant manifestement combattu dans les pires secteurs. Il laisse échapper parfois des sentences qui témoignent de son état d’esprit, par exemple quand ses camarades tombent autour de lui. Il dit alors : « Nous payons chers le droit de vivre libres, et cependant notre volonté ne fléchit pas » (p. 190). Ses sentences peuvent aussi être politiques lorsqu’il assène, en mars 1917 : « Que de grenades qui se perdent » (p. 234) lorsqu’il apprend la démission de Lyautey. L’ouvrage comporte quelques rares erreurs de transcription (Lionville pour Liouville, Léronville pour Lérouville, Mont Rémois pour Mont Trémois ou V13 pour VB) et aurait gagné à accueillir un index toponymique et patronymique, même si particulièrement denses.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 18 : Soldat mort d’insolation
24 : Passage de la frontière vers Avricourt le 15 août, ne voit pas de poteau-frontière
25 : Baptême du feu
: Bruit du départ du 75 « comme des coups de pieds dans un ballon de football, et les longs sifflements soyeux et graves »
27 : Héming pillé par les français
: Bruit des balles : « On se croirait au milieu d’un essaim en révolte »
34 : Soldat atteint d’une balle sans force
31 : Vue impressionnante de divers morts allemands
38 : Traite des vaches abandonnées, à la chaîne, cochon tué à la baïonnette
40 : Pétris des babouins dans la glaise
: « Nous ramenons nos pans de capote sur nos pantalons rouges »
: Bruit des marmites « avec un bruit de wagons lancés à toute vitesse »
42 : Tombe et nom gravé sur une écorce
: Ordures laissées par les Allemands
: Voit sauter le fort de Manonviller, détruit à l’explosif par les Allemands
43 : Lecture du Bulletin des Armées de la République
46 : Madame de Thèbes
49 : N’a pas pris de rasoir car croyait une guerre courte, se fait raser avec des ciseaux pliants de poche
51 : Médailles amulettes au képi
: Se déguise pour tromper un gendarme zélé (l’épicerie de l’autre côté de la rue n’est pas dans le secteur de son régiment !)
53 : Cuisiniers collectionneurs de trophées
: Boîtes de conserve servant de pots de chambre
: Mannequin-leurre allemand
55 : S’abonne aux Annales pour s’occuper
57 : Homme égaré tué par erreur, (vap 70 pour lui-même, sentinelle lui tirant dessus)
59 : Obus cassant son fusil, en trouve un sur un tas d’équipements des morts
60 : Main de mort dépassant de la tranchée
: Marmites qu’il appelle bouteille, (vap 61 obus plus petits appelés saucissons, vap 169 casque à pique pour du 240)
61 : Morceaux humains en emplissant des sacs de terre
62 : Abri allemand fait avec des fusils français
65 : Miction dysentérique
: Description d’une marche harassée
69 : Contact, bouteilles lancées contenant des blagues et des insultes contre les boches
71 : Archives de Brasseite pillées
: Mortiers crapouillots de 1844 et 1855 (vap 65)
73 : Obus direct sur 4 hommes
74 : Méridionaux sans gêne
76 : Bottes canadiennes et en caoutchouc
77 : Vu d’anglais à Commercy
78 : Obus allemand à double éclatement
80 : Catapultes à roues
83 : Eau de vie au goût d’éther
: Adresses des familles laissées en cas d’attaque
84 : Vision impressionnante du bombardement, bruit et sapes
87 : Mort d’André Chaumont, d’Epoisses, auteur dans La revue de Bourgogne
89 : Colis américain contenant « un mouchoir, du papier à lettres, un crayon, un savon, du chocolat, une pipe creusée dans une sorte de panouille avec un tube en roseau, et… du papier hygiénique » (vap 366 « un petit sac de toile qui contient du papier à lettres, un crayon, une blague et des cartes à jouer. Quelques-uns y trouvent un rasoir mécanique, d’autres une paire de ciseaux. Petit, lui, y trouve une toupie mécanique… »
90 : Démonte des grenades allemandes
92 : Buse abattue au fusil (vap 119 une autre soignée à la teinture d’iode)
93 : Casque à pointe, trophée convoité
: Général Blazer, détesté, surnommé von Blazer (vap 95 et 115)
96 : Rififi entre régiments (8e et 56e) suite à la perte d’une tranchées
: Caisse de calendriers = grenades
: Mutinerie
97 : Capitaine Boll surnommé « capitaine-crapouillot »
98 : Homme tué en pêchant à la grenade (vap 326)
102 : Homme tuant un renard par erreur
: Artisanat de tranchée (vap 107, 109 cannes, 117)
105 : Moustiques
107 : Contact avec des soldats allemands polonais, échange de cigares et de bonbons contre du pain blanc
109 : Poilu’s Park (vap 118 sa description, 284)
111 : Bras tranché abandonné par son propriétaire
113 : Sur le commandement : « Les hommes commandés par de telles savates sont incapables de quoi que ce soit »
114 : Vision épique de la récupération d’un cadavre
: Condamnation à mort d’un soldat par Blazer, réhabilité sous le feu
116 :Recherche des fusées d’obus et part avec 20 kg de débris d’obus
117 : Canon de 7
: Déserteurs pacifistes fusillés, vue de leur exécution
118 : Distribution de couteaux, pas de succès (vap 161)
: Concert improvisé sur des douilles d’obus
: TPS et Alsaciens employés à l’écoute, ce qu’ils entendent (vap 167)
123 : Paperasserie
126 : Cartes distribuées en prévision d’une attaque
: Couleurs d’obus de 75, croix blanche sur peinture kaki et bandes rouges sombre
128 : Accident de grenade
: Sculpte des blocs de craie
129 : Explosion d’un fourneau de mine, pense à une secousse sismique
130 : Le 27e RI touche le casque le 8 octobre
: Corvée de fusil, horreur de la tranchée, fouille macabre pour des trophées
: Eclatement d’un canon de 270
132 : Avion-canon
133 : Fait des croix et des plaques de craie gravée (vap 137)
136 : Giclous ou zim-boum, surnom des 88 autrichiens
137 : Têtes sculptées par des coloniaux dans des maisons en craie de Saint-Rémy-sur-Bussy
141 : Déserteur allemand, précurseur d’autres volontaires déserteurs, ruse qui ne prend pas
: Soldats nettoyeurs, qualifiés d’apaches
145 : Brassards allemands pour les attaques de nuit
146 : Mocos (argot pour marins) méridionaux (vap 151 et 152, anti-midi)
150 : Poudre en lamelle (pour les 75) ou en macaroni (pour les 77), fait chauffer le café avec
151 : Girouette et cloche à gaz (vap 197 un avion girouette dans la tranchée)
154 : Déserteurs aux mains liés
: Fumier
: Apprentissage du morse (vap 233, 254)
159 : Obus nouveaux à éclatement successifs et balles traçantes
160 : Avion descendu par une mitrailleuse
: Soldat fataliste
: Fusils braqués sur des cadavres
161 : Cadavre récupéré, analogie avec Dayet
: Obus en bois, cad qui n’éclatent pas
162 : Hommes signalés car ils ont tiré sur des poules
: Obus non éclatés rouillés
163 : Guidetti lance-bombe
Lance-bombe inutilisé pour ne pas recevoir de contre feu
: Chat qui fait la navette entre les lignes françaises et allemandes, à qui on a attaché un ruban tricolore (rappelle Joyeux noël de Carion)
: « Quel temps pour se faire casser la gueule ! »
164 : Contacts, cris allemands
: Voit une photo aérienne de son secteur
: Peur incontrôlable
165 : Démonte une grenade pour étudier son fonctionnement qu’il décrit (vap 170)
166 : Arbre observatoire (vap 175 percuté par un obus)
167 : Explosion d’un dépôt de munition, débris humains
169 : « …chasseurs dont le ventre s’allume au soleil comme un ablette entre deux eaux »
170 : Tracts allemands par ballons
: Désertion retardant une relève
171 : Apache que l’on doit enfermer en prison
173 : Pilons et huîtres, « grenades plates comme des galets lancés à la main »
: « Quatre jours de permission à ceux qui donneront cinq cents francs en or pour la Défense nationale. Le procédé, financièrement, est peut-être habile, mais ignoble. Aussi on s’est promis de casser la gueule à ceux qui profiteraient de cette annonce. Personne ne s’est présenté »
174 : Torpilles Save
: Habitants revenant dans leur maison avec des gendarmes pour chercher des affaires (vap 341)
: Bourrage de crâne lu dans un rapport à propos d’une désertion de 2 régiments du 15e corps, qui ne prend pas
175 : Tranchée minée
: Vue de Spahis
176 : Fabrique un violon fantaisie avec un vieux bidon et des fils de téléphone
182 : Corps phénolés en attente de sépulture
190 : Prisonnier allemand aidant le transport sanitaire à Verdun
191 : Vision dantesque de la poudrière de Souville
192 : Allemand devenu fou ayant bu de la teinture d’iode
: Odeur de la putréfaction « que Toussaint comparait à celle du saucisson de Lyon »
: On prend les effets des sacs des morts
193 : Hommes « placés à l’arrière des voitures, chez qui on ne distingue plus que la bouche et les yeux » à cause de la poussière
194 : Broderie de Lunéville
197 : Confectionne des pancartes pour les tranchées
: Contact, lettre posée par les Allemands, avec texte et photo, pour rendre compte des honneurs rendus à des morts français en mars 1916 à Gondrexon (vap 198)
200 : Pierre à percuter les grenades
201 : Tank comparés aux cuirassés de terre d’H-G Wells
202 : Description de lance-flammes
204 : Lange Max vu par un guetteur depuis l’hôtel de Ville de Nancy ; qui prévient des tirs pour mettre les gens à l’abri dans le délai entre le départ et l’arrivée de l’obus et vue d’une collection d’obus de divers calibres au même endroit
205 : Conférence tombant faux d’un Alsacien qui parle de Boche
206 : Auto combustion du foin
: Jeux sportifs, score, tricherie, prix remis
207 : Coud une peau de mouton sur son « sac à viande » (vap 221, matelassé)
208 : Menace un épicier sur le prix usuraire des bougies
211 : Boue moirée d’essence
220 : « La guerre est longue à ceux surtout qui la font à pied »
: Comment il braconne le lièvre : « On met du plomb dans le canon du fusil, une bourre de papier par-dessus et une cartouche sans balle » (vap 294)
223 : Prix des denrées
224 : Souliers entourés de drap pour lutter contre le verglas
225 : Argonne : « le bois est partout rasé, on dirait une plantation de manches à balai »
227 : Soldats écroulant les maisons pour récupérer les poutres (vap 233)
: Mange du corbeau et du chat (ceux de Vienne-le-Château), (vap 236 un chat dépouillé)
228 : Faux canons en bois
231 : Dévisse une grenade suffocante pour en faire une lampe à pétrole
: Mention de section franche
233 : Prisonnier de Clairvaux ayant demandé à retourner au front
234 : Perle d’un général « Les autres hommes des petits postes se reposeront en travaillant »
: Tir sur des oies sauvages
235 : Caillebotis tapissés de sacs à terre pour amortir le bruit des pas.
: Prix comparé d’un bombardement
236 : « Le phosphore des trous d’obus éclaire vaguement l’obscurité »
: Piano Erard dans une sape
: Pillage dans Vienne-le-Château par Van den Busche, brocanteur
237 : Signe un acte de décès
: Vue du cimetière de Florent-en-Argonne, horribles cocardes tricolores en fer peint
: Contact, écriteau allemand
239 : « Des gendarmes donc pas d’obus ! »
242 : Proclamation sanguinaire du colonel pour gagner la fourragère
: Voit une photo aérienne de son secteur
: Communication par le sol à l’aide de lampes spéciales et d’une antenne de quelques mètres, fichée en terre (vap 254 TPS et TSF, stage, divers et explications)
: Engagé à ne pas faire de prisonniers, protestation
246 : Bâton près de la tête pour marquer un corps enterré, ce avant la croix
: Pressentiment de la mort
: Légèrement blessé par un obus de 105, il retire lui-même son éclat à la jambe
247 : Hôpital de Bar-le-Duc, description du traitement
: Tirailleur ne voulant pas le thermomètre anal
248 : Obusite Shell shock
: Prêtre pistonné par une commission de réforme
251 : Martiniquais mal traités (vap 252)
: Vol de chaussure ! (vap 256 pour bidon et musette)
252 : Colonel limogé pour avoir dit merde à général
: Lampe à acétylène faite avec un quart, une boîte de conserve et deux ficelles
: Bruit du canon de 37 qui « claque comme un fouet de charretier »
: Officier mort par bravade suite à une assertion de peur
254 : Revue de chevaux
: Evadé prisonnier allemand blessé, tentative infructueuse
255 : Camp disciplinaire du 129e mutiné, culasses des fusils ôtées. Complot pour aller à Paris
: Vue des péniches bloquées sur la Meuse depuis 1914
256 : Description des femmes dans une usine de munitions
260 : Sur l’effet de la note de Pétain « Pourquoi nous nous battons »
261 : Sur les plusieurs façons d’écrire l’Histoire après un coup de main
: Pas assez grand pour faire porte drapeau au défilé du 14 juillet 1917 à Paris !
263 : « Dans l’air, on suit la courbe des torpilles et la lueur de leur mèche allumée »
264 : Enterrement difficile à cause de la décomposition des corps
: Pochard perdu entre les lignes
268 : Saucisse ressemblant « à quelque monstrueux poisson de légende »
: Trouve des os et les signale, respect dû au mort
: Piège à rat
270 : Saucisse enflammée par avion (vap 287, 299)
171 : Allemand utilisant des 203 japonais
272 : Portes amiantées (vap 286)
273 : Pancarte allemande
274 : Curieux canons anglais à l’âme hexagonale, posés sur des affûts rudimentaires en pierre
: Bataillon du Pacifique
: Fillette tuée par un avion allemand à Talant près de Dijon (Bourrage de crâne ?)
275 : Observateurs japonais
276 : Anglais venu de l’arrière avec une espèce de cloche sur le dos pour recueillir les gaz afin de les étudier
277 : Obus à gaz quasi silencieux
: Chants allemands entendus depuis la tranchée française
: Rats tués par les gaz (vap 322 idem pour les abeilles)
: Portes annamites
: Obus allemands à messages avec nom de prisonnier et renseignements (vap 315 et 316 avec ballonnets de journaux, et 353 journaux allemands jetés par avion)
287 : Concours de grenades VB
290 : Ballonnets pour vérifier la direction du vent pour les gaz
291 : Match de foot anglais contre français, gagné 2 à 1 par les anglais
293 : Mange des moineaux bardés de lard
: Théâtre aux Armées
297 : Pillage et destruction systématique, registre d’état-civil traînant sur le parquet de la mairie de Dommartin-sous-Hans
: Poêle réalisé avec des tôles
301 : Voit un phénomène naturel curieux : « un nuage est apparu, s’est scindé en deux et, par deux fois, un anneau jaunâtre est apparu »
308 : Poisson d’avril
310 : Américains aux dents en or
312 : Vision d’un coup de main dans le vide
: Baraques métro en tôle
314 : Américain abattu car meurtrier
315 : Nuage artificiel
316 : Horreur d’une tête de mort nettoyée par les fourmis !
318 : Pour les Américains, Jeanne d’Arc est la madone de l’Alsace
319 : Américain faisant une photo d’un pont pour prouver qu’il n’est pas gardé !
: Boxe avec des noirs américains, officiers blancs, tatoué ganté, discriminations
320 : Idiotie de la désinfection des paillasses
324 : Américains excités imprudents se baladant sur les parapets sans souci du danger
328 : Faux laisser-passer pour rentrer à Epernay
: Réfugiés logés sous des ponts aux arches aménagées
329 : Canons anti grêle à Épernay
330 : Se brûle légèrement les yeux à cause d’une fiole d’acide chlorhydrique (vap 331)
: Stahlhelm abandonnés par les allemands car trop lourds
332 : Bruit « bien connu » du 210, « un départ sourd, un bruit de wagonnet »
: Découvre dans une sape (piégée ?) un essai de fougasse composée de trois obus de 105, de pilons et de détonateurs
: Ersatz allemand
333 : Essai de signaux optiques
: Obus au phosphore, reflets à long terme
: Renard blessé
: Pipe Pétain
: Change son casque
: Tombe d’anglais avec casque
334 : Chevaux dépecés
335 : Bronzage
338 : Melons et raisons blancs
: Interdiction de familiarité avec les noirs « pour ne pas choquer les officiers blancs qui considèrent les Noirs comme de race inférieure. Et leur guerre de Sécession a duré quatre ans pour libérer les esclaves noirs du Sud ! »
339 : Détruit un nid de guêpe avec des détonateurs
340 : Chien de liaison
: Radeau fait avec des sacs rempli de paille pour passer la Vesle
342 : Pilote abattu non blessé se servant encore de sa mitrailleuse
343 : Nacelle de ballon détachable avec parachute
347 : Gaz pallite ?
: Seins coupés sur une envahie (histoire rapportée !)
348 : Homme tué par une sentinelle dont il n’avait pas entendu les sommations
350 : Sacs Habert
354 : Paillasses allemandes entoilées de papier
: Affiche allemande « représentant un soldat anglais écoutant à un microphone, placée près d’un appareil téléphonique pour avertir de faire attention aux conversations »
: Lanterne pensée piégée mais en fait non, peur des pièges
: Gargousses payées 1 franc par pièce, mais spoliation par des « artilleurs qui, eux, restent plus longtemps que nous et auront le temps de brocanter notre matériel »
355 : Prisonnier occupé à désamorcer les explosifs
357 : Gazé, se lave les yeux avec du café
358 : Comment il est traité
360 : Effets de l’ypérite
362 : Vue de cimetières, spécificités par nationalité
363 : Définition de l’intérieur « ce pays de rêve où on n’entend plus le canon et, le soir, on n’a pas besoin de camoufler les lumières »
364 : Grippe espagnole
: Vue d’Auxerre
365 : Paperasserie risible pour un bonnet de police (vap 366 pour des bretelles)
: Enterrement de Russe
366 : Huile goménolée
367 : 11 novembre 1918
369 : Corneilles mascottes avec des noms allemands
371 : 10 juin 1919, on ne sait comment occuper les hommes, cours multiples
372 : Costume Abrami et visière de casque
373 : Citation de la 2ème Cie du 27e RI et la sienne (12 novembre 1915)

Yann Prouillet, 2 octobre 2025

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Retour, Maurice (1889-1915)

Baron, Louis. Maurice Retour (1889-1915). Un modèle d’apostolat. Un entraîneur d’hommes. Paris, Mariage et famille, non daté (Ca 1937), 22 p.

Résumé de l’ouvrage :
Maurice Retour, né en 1889 à La Ferté-Macé dans l’Orne, est marié, père de famille et chef d’entreprise d’un tissage de 350 ouvriers. Il entre dans la guerre comme sous-lieutenant pour devenir capitaine en mars 1915. Le 27 janvier, il meurt dans un assaut sur la crête de Tahure avec le 205e RI Passionné d’apostolat, Louis Baron lui consacre une biographie mettant en avant son sacrifice consenti pour la France.

Eléments biographiques sur l’auteur :
Maurice Frédéric Michel Retour naît le 11 janvier 1889 à La Ferté-Macé dans l’Orne, où il demeure, de Léon Frédéric et de Berthe Marie Thédeville. Il se marie à Paris (7e) le 15 avril 1912 avec Yvonne Aline Angèle Huet, avec laquelle il a deux enfants, Michel et Emmanuelle, qui naîtra après sa mort. Il dirige un tissage comprenant 350 ouvriers. Engagé volontaire pour trois ans le 9 octobre 1908, au 104e RI, où il est nommé caporal (le 9 février 1909), il est élève officier la même année et passe sous-lieutenant de réserve au 5e (1910). Il entre dans la guerre à ce grade, passe lieutenant dès septembre puis capitaine à titre temporaire en mars 1915. Le 19 juin, il est blessé à la main (arrachement de l’index et plaie au genou) par éclat d’obus au Labyrinthe, en Artois. Deux fois cité, il obtient la Légion d’honneur le 4 juillet 1915. Le 27 septembre, il meurt dans un assaut sur la crête de Tahure avec le 205e RI Patron social, il dirige un tissage après la mort de son père. Il dit « Savoir que plus de 350 personnes attendent de vous le pain de chaque jour, être certain qu’avec du travail, de l’intelligence et de la patience on arrivera à les faire gagner d’avantage, que voulez-vous de plus pour vous donner la fièvre de chercher toutes les améliorations pratiques … ! » (p. 10). Particulièrement religieux, il est passionné d’apostolat et son biographe le considère comme un apôtre laïc. Il s’enrôle dans la Confrérie de Saint Vincent de Paul et est nommé par son évêque délégué cantonal de l’œuvre des écoles libres du canton de La Ferté.

Commentaires sur l’ouvrage :
Ce livret est le résumé d’une biographie plus conséquence, publiée chez le même éditeur, intitulée L’un d’eux, Maurice Retour, d’abord chez Pierre Téqui, dans la collection « Aux cadets de la jeune France » en 1927, puis aux éditions Mariage et Famille dix ans plus tard. Louis Baron met ainsi en avant son apostolat religieux, véritable apôtre laïc, qui consent, heureux, à son sacrifice ultime pour la France en 1915.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Maurice Retour part au front avec un « Manuel d’Instruction Religieuse » ; Louis Baron dit de lui : « Son âme n’attend plus que le suprême holocauste » (p. 15) ou « La mort peut venir ! Il est prêt. « Être tué à la guerre, c’est une belle mort » (p. 19). Manifestement patron social, il démontre les mêmes sentiments auprès de ses hommes en guerre. Pendant la retraite de La Marne, il porte le sac d’un homme « déprimé » qui a du mal à marcher « puis l’entraîne lui-même « bras-dessus bras-dessous » et parvient ainsi à lui faire achever la route ». Plus loin : « N’ayant pu obtenir la grâce d’un soldat condamné à mort, il obtient du moins la permission de passer la dernière nuit auprès de lui. Il l’exhorte à mourir courageusement, en chrétien, et l’assure qu’il va lui-même écrire à sa famille pour défendre sa mémoire ». Enfin, il fait dire des messes aux morts de son régiment (p. 18). A l’assaut devant Tahure, il dit à ses hommes : « Si je marche à l’assaut à votre tête, suivez-moi. Si je tombe, dépassez-moi, et toujours en avant ! » (p. 21).

Yann Prouillet, septembre 2025

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Janériat, Joseph (1879 – 1916) et Joséphine (1884- 1956)

Lettres à Joséphine     Histoires intimes de la Grande Guerre 1914 – 1916

Karine Chavas

« Mon Joseph aimé, je te quitte, il faut aller donner aux vaches. Voilà quatre heures, le temps est sombre, ça sera vite nuit. »

1. Les témoins

En 1914, Joseph et Joséphine Janériat sont des cultivateurs qui vivent dans une ferme à Sainte-Colombe (Rhône). En 1914, leurs trois filles ont respectivement 9, 7 et 5 ans. J. Janériat est d’abord affecté au 109e RIT à Vienne puis à Bollène (Vaucluse) ; il monte en ligne en avril 1915 avec le 299e RI et est longtemps stationné en Lorraine en secteur calme ; il est tué en novembre 1916 à Verdun, dans la bataille de reconquête de Vaux-Douaumont (début le 24 octobre 1916).

2. Le témoignage

La correspondance échangée entre Joseph et Joséphine a été découverte par la famille, classée et présentée à Sainte-Colombe à l’occasion du Centenaire. Karine Chavas a retranscrit cet ensemble (une centaine de lettres et une centaine de cartes) et l’a publié en 2017 (Lettres à Joséphine, éditions Sutton, 190 p.). Elle précise en avant-propos avoir seulement corrigé l’orthographe et ajouté de la ponctuation, en gardant la syntaxe et la grammaire d’origine, pour profiter au mieux de « de la verve et du langage typique de l’époque ».

3. Analyse

Nous avons ici une correspondance paysanne marquée surtout par l’affection et l’attachement familial. L’évocation de l’arrière-plan agricole est constante mais le détail des activités militaires de Joseph est lui presque complètement absent.

a. « Joséphine, contrairement à Joseph, aime beaucoup écrire » (Karine Chavas)

Joséphine adresse de longues et fréquentes lettres à son mari (avec autorisation de citation, 5.01.1915, p. 20) « Mon époux bien aimé, je m’en vais te quitter pour aujourd’hui. Voilà trois lettres que je t’envoie à la file, je vais finir par écrire comme un notaire, toutes mes soirées passant à faire des lettres. » Elle correspond le plus souvent possible, faire écrire les trois filles à leur père, et révèle une aisance réelle dans ses courriers, avec un style très marqué par l’oralité ; elle donne des nouvelles des enfants, de proches ou de connaissances qui sont « montés » à la ferme, fait le bilan des travaux de la journée et des projets pour le lendemain.

Joséphine reproche à Joseph de ne pas écrire assez souvent, et surtout de n’en pas « mettre suffisamment », elle voudrait que ses lettres ressemblent aux siennes ; dès le début de la séparation, elle lui signale (p. 16) « Tu m’a fait joliment attendre pour m’écrire depuis mercredi. J’attendais, je n’ai reçu qu’aujourd’hui. J’étais désolée (…)  Mon Joseph aimé, écris moi bien souvent, tu seras si gentil. Moi, je te fais de si jolies lettres. » Les cartes de Joseph sont laconiques, ce qui déclenche des plaintes répétées (p. 26)« Et encore, on dirait toujours que tu es pressé de finir. Tu me racontes que des choses ennuyeuses. Tes lettres n’ont point d’amitié. » Soulignons que toujours, après les reproches, vient un changement de ton et de nombreux témoignages de tendresse, ce qui fait que Joseph ne peut se formaliser, les missives n’ayant jamais une tonalité acariâtre ; dans la même logique, avec malice, les filles sont instrumentalisées (p. 64), ainsi de Marie : « Mon cher papa aimé Que je suis contente que tu nous aies écrit aujourd’hui. Maman t’écrivait tous les jours, nous étions si tristes de n’avoir point de réponse. Tu avais trop à faire car tu nous aimes trop pour nous oublier comme ça.»Joséphine sait aussi reconnaitre les progrès (p. 34) : « C’est bien gentil pour toi de m’avoir vite répondu, surtout de m’en avoir bien mis.» Il est probable que le courrier est plus vital pour elle, un peu isolée dans sa ferme en haut du village, que pour lui,  socialisé en permanence avec les camarades de sa section.

b. Joseph, une courbe d’apprentissage de la correspondance ?

L’historien préfère toujours l’authenticité de la source, mais ici la transcriptrice a eu raison de rectifier l’orthographe, cela permet d’apprécier ce que dit Joseph sans le diminuer, par exemple p. 15 : « je dérdire bauqot que mas lettre tant trouve de même » pour « je désire beaucoup que ma lettre t’en trouve de même. » ou p. 124 « s’il na reverien » pour « s’il n’arrive rien ». Il n’a pas l’inspiration de sa femme (p. 29) : « Je te réponds de nouveau car on me dit que je ne t’écris jamais assez souvent. Je ne sais pas quoi il faut mettre pour garnir ce pareil papier. » Ses cartes restent courtes mais apparaît progressivement un jeu sur ses amorces et ses salutations, marqué par une inventivité tendre qui le dédouane probablement un peu de son manque d’inspiration, on a successivement : « Chère bien aimée, Chère épouse, Chère amie, Bien chère petite maman, Ma bonne amie          ou Chère bonne amie… »       et on passe en signature du « Joseph » tout simple à « Ton ami bien aimé, Joseph, Ton Joseph qui t’embrasse bien fort, Ton Joseph qui t’aime, Ton ami (plusieurs fois) », et un tendre « À ma petite maman » signé « Ton gamin ».

Joseph, souvent bonhomme, est toujours rassurant et parfois savoureux (p. 114, 24.06.15) : « L’on vit un peu en philosophe dans les bois. L’on ne sait pas trop les nouvelles. Tout va bien ici, rien de nouveau. » Remerciant pour un colis qu’il partage (2.07.15, p.118) : «J’en ai trois à mon escouade qui ne sont pas riches (…) Ici, l’on s’aime les uns aux autres. » Il fait une seule fois allusion aux embusqués, ne parle jamais des opérations militaires ni des Allemands, et sur ces sujets adopte toujours avec Joséphine un ton distancié (21.07.15, p. 127) « Aujourd’hui, l’on apprend à lancer des boîtes à mitraille et des fusées. Tu sais, je vais finir par devenir galopin, l’on apprend rien qu’à mal faire au régiment. »

c. Plus que de guerre, il est avant tout question d’amour dans cette correspondance (Karine Chavas)

Ici, comme dans d’autres correspondances d’époux séparés par la guerre, c’est l’éloignement qui fait découvrir la force de l’attachement (p.42, 3.02.15) : [perspective de se revoir] « Mon Aimé, nous serons plus libres, nous serons comme des jeunes amoureux car je crois qu’on le devient. » et plus loin « Je ne t’avais, je crois, jamais aimé comme à présent, nous nous étions jamais si bien compris. Je prie Dieu beaucoup que tu reviennes pour t’aimer encore d’avantage (…) ». De même, comme dans d’autres témoignages ruraux, l’éloignement fait attribuer aux correspondants les désaccords passés à une mère ou à un père qui vit à la ferme avec eux (p. 54, 19.02.15) :« jusqu’à présent, nous étions jamais bien compris, supporté et aimé l’un l’autre grâce à mon pénible père qui était l’auteur de tous nos ennuis et tous nos désaccords ; [son frère François] « Il me disait : pauvre petite sœur, prend patience, que veux-tu, il n’est au monde que pour le travail et pour ronfler. Il n’a jamais su ce que c’était qu’autre chose.»

d. Les enfants

Joséphine donne souvent des nouvelles des enfants, et attache de l’importance au maintien du lien familial (p. 69, 3.03.15)  « Toute ta petite famille va bien. Marie et Marcelle dorment sur la table. Alice fait des additions. Nous allons faire notre prière pour toi. Chaque soir nous la faisons ensemble. » Elle fait écrire aux filles des cartes pour les fêtes ou l’anniversaire  (p. 39) : « (…) Le temps nous dure bien que tu viennes pour de bon. Espérons que ce sera bientôt petit père chéri. Les gros mimis de tes trois filles qui t’aiment bien. » Elle aide la plus petite (6 ans, p.60) : (…) Je t’envoie une jolie carte en attendant que tu viennes me faire des gros mimis. La maman conduit ma petite menotte et moi je suis bien contente.» Alice envoie à son père en mars 1916 un poème qu’elle a composé et celui-ci a annoté au dos de la carte (p.151)   « Chère Alice, que Dieu du ciel entende ta petite voix pour toujours       Ton papa qui t’embrasse. »

e. les travaux et les jours

Pour Joséphine les journées de travail, jointes aux soins aux enfants, sont harassantes, et l’inquiétude du lendemain et un relatif isolement produisent une véritable usure physique et psychologique.  L’extrait conséquent qui suit pourrait tout à fait être reproduit à titre d’exemple pédagogique dans un manuel d’histoire au collège (28.05.15, p. 100)  – elle dit ne pas avoir le temps de faire une grande lettre – «Mais tu me pardonneras pour cette fois, petit adoré, ta mignonne est si las ce soir. J’ai tant bûché ces deux jours. Nous avons fini de rentrer nos luzernes de la baraque cet après-midi. Nous avons fait trois voyages avec Lulu et puis avec les bœufs de Joséphine. C’est moi, petit chéri, qui ai fait le voyage et puis tu sais, il était même gros. Le père Combe m’a fait compliment comme j’avais bien su faire. J’ai bien bûché cette semaine et je ne sais vraiment pas ce qui peut me tenir debout. Ce doit être la Sainte Vierge car je ne suis guère forte. Je n’ai pas un pauvre moment pour le foin, les vignes qu’il faudrait attacher. Mon quatre-fonds est resté tout inculte, maintenant il ne faut pas songer. De tout côté il sort du travail et toujours du monde en moins pour le faire. Le père Rivoire m’aidait encore de temps en temps. Il a reçu sa feuille. »

f. La fin

Joseph passe avec le 299e en octobre 1916 à l’arrière de Verdun, pour une période d’entraînement avant une offensive, et il rassure sa femme, sur des secteurs « pas mauvais. » Joséphine n’est qu’à moitié dupe, déjà en 1915 (p. 118) elle lui avait fait remarquer : « Jean Guignard a écrit aujourd’hui, j’ai vu sa lettre qui explique comme ta compagnie est mal placée. Un homme a été tué. Toi, tu ne racontes rien de tout ça à ta petite femme pour ne pas l’effrayer. » Les préparatifs de l’offensive Nivelle-Mangin (24 octobre 1916 – reprise de Vaux et Douaumont) finissent par être connus à l’arrière, et Joséphine s’inquiète (22.10.16, p. 174) : « (…) Beaucoup me disent que vous allez attaquer dans l’endroit où vous êtes et que ça sera très dangereux. »

La dernière carte de Joseph date du 23 octobre, veille de l’offensive :

« Nous sommes par là, dans des camps de bivouac, pour des divisions. Je suis en bonne santé. (…) Rien de bien important pour le moment que bien des cassements de tête. Reçois mes nouvelles chère femme et en t’embrassant de tout mon courage, et bien des caresses aux enfants. » « rien de bien important pour le moment… » : quand on pense au tumulte effroyable de la préparation d’artillerie qui précède cet assaut général sur Verdun… Joseph minore jusqu’au bout les dangers, et le lecteur contemporain, lui aussi anesthésié, est finalement assez surpris d’apprendre sa mort le 1er novembre : au propre comme au figuré, Joseph a jusqu’au bout protégé les siens.

On voit en définitive que c’est surtout par l’évocation de la forte affection que se portent les membres de cette famille paysanne que ce recueil est intéressant ; cet univers est si puissant que la transcriptrice termine ses remerciements par une mention bien sympathique, assez rare dans l’univers austère de l’historiographie de la Grande Guerre (p. 186) : « Et comme il s’agit dans ces lettres bien plus de famille et d’amour que de guerre, je souhaite pour conclure renouveler justement tous mes vœux d’amour à mes merveilleuses filles et à mon compagnon (…) pour qui je vais voler… quelques mots à Joséphine : « Je ne t’avais, je crois, jamais aimé comme à présent ». »

Vincent Suard, septembre 2025

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Bourrillon, Henri (1891-1945)

Samuel Caldier, responsable des archives municipales de Mende a publié un ouvrage sur Henri Bourrillon (Maire de Mende et chef de la Résistance en Lozère mort en déportation) : Henri Bourrillon (1891-1945), L’ours de granit, Médiathèque de Mende, 2025, 243 p. Si l’auteur évoque longuement l’action publique de cette personnalité locale et son combat de l’ombre face à l’occupant nazi, il consacre également deux chapitres inédits sur son parcours militaire durant la Grande Guerre puis sur son militantisme au sein des associations d’anciens combattants.

Un poilu dans la Grande guerre (p 47-58)
Né dans une famille de notable lozérien profondément acquise aux valeurs de la Troisième République, Henri Bourrillon n’a aucune vocation pour suivre une carrière militaire. Etant de la classe 1911, il termine ses études en droit en 1913 puis effectue son service militaire dans la subdivision de Clermont-Ferrand. Le 11 août 1914, il est incorporé à la 1ère compagnie du 105ème RI. Simple 2ème classe au début du conflit, il obtient le grade de sous-lieutenant à la fin de la guerre. Son courage et son énergie expliquent cette promotion. Le 30 avril 1916, au cœur de la bataille de Verdun, il obtient une première citation pour avoir assuré la liaison entre le chef de bataillon et le commandant de la brigade sous le feu de l’ennemi. L’année suivante, au petit matin du 20 août, il est grièvement blessé par balle lors d’une attaque menée contre les lignes allemandes dans cette même région d’Avocourt. Encore convalescent, il reçoit une deuxième citation avec croix de guerre (étoile dorée) ainsi que la distinction de chevalier de la Légion d’Honneur. Il est démobilisé le 24 août 1919.

Durant ces années de guerre, Henri Bourrillon écrit quelques courriers à ses proches [aujourd’hui conservés par sa famille]. Certains se distinguent par leur contenu et leur contexte. Dans une lettre écrite en 1917, il décrit l’attaque entrainant sa blessure. Non seulement ce courrier témoigne de la violence des combats mais il décrit également les différentes étapes de prise en charge d’un blessé sur le front ainsi que les difficultés et parfois l’impréparation d’une partie du personnel médical face aux contraintes et aléas de la guerre. Deux autres cartes postales sont envoyées à son père en novembre-décembre 1918. Il l’informe qu’il se rend à Paris pour assister au passage du couple royal de Belgique dans la capitale. Il envisage aussi de se rendre dans les régions dans lesquelles il a combattu : Oise et Somme. Henri Bourrillon a besoin de se souvenir et de réfléchir sur les conséquences de cette boucherie humaine qui caractérise ce conflit majeur.

Un militant des anciens combattants (p 61-79)
Après sa démobilisation, Henri Bourrillon prend la présidence de l’Association mendoise des Anciens Combattants et Mobilisés de guerre puis de la Fédération lozérienne des A.C. Il participe également à la rédaction de quelques articles dans le journal Le Poilu lozérien. Mais la réflexion et la volonté d’agir d’Henri Bourrillon ne s’arrêtent pas là. L’originalité de son militantisme est d’être un des pionniers de la Semaine du Combattant créée en 1922. Ce mouvement, né en province, entend échapper à « la domination parisienne » et veut unir toutes les associations françaises (rurales et urbaines) pour être force de proposition et élaborer un socle commun de revendications. En 1923, lors du congrès de Tours, Henri Bourrillon s’exprime en ces termes :
« Je me demande aujourd’hui si le mouvement généreux qui nous fit nous grouper à notre retour des armées ne se serait pas éteint bientôt sans l’action de la « Semaine » et si nous n’aurions pas eu à enregistrer la faillite définitive de nos associations, de celles du moins qui prétendent à autre chose qu’à l’organisation d’un banquet annuel.
En appelant toutes les associations de France, même les plus petites sections de village, à participer à ses travaux et à étudier en commun ces questions d’intérêt majeur qui sont portées à l’ordre du jour du congrès, la « Semaine » marquera le réveil de beaucoup de nos groupements qui ne chercheront plus leur raison d’être puisque cette grande coalition dans le travail aboutira à la rédaction du cahier minimum de nos revendications et, pour le triomphe de celles-ci à l’indispensable conjonction de nos efforts. »
A la fin des années 20, de nombreuses avancées sont réalisées (carte d’ancien combattant, retraite, journée officielle du 11 novembre, etc.). Henri Bourrillon voit ses efforts récompensés par la venue du ministre de la Guerre André Maginot à Mende lors du congrès national de la Fédération des Associations françaises des Mutilés, Réformés, Anciens Combattants, Veuves, Orphelins et Ascendants qui se tient du 29 au 31 mai 1931.
En plus de son engagement pour donner une plus grande place aux anciens combattants dans la société française notamment pour encadrer la jeunesse, Henri Bourrillon n’a de cesse de militer pour la paix. Tous ses discours publics, qu’ils soient associatifs ou politiques, mettent en avant son pacifisme. Malgré tout, il sera à nouveau mobilisé en 1939 comme capitaine de réserve sur la place de Lavaur dans le Tarn puis il mènera un nouveau combat de l’ombre au sein de la Résistance lozérienne.

Samuel Caldier, juillet 2025

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Tatin, Louis (1863-1916)

TATIN, Louis, Edmond, Adhémar (1863-1916)

1. Le témoin.
TATIN, Louis Edmond, Adhémar, est né le 25 novembre 1863 à Saint Michel-l’Écluse-et-Léparon en Dordogne, canton de Saint-Aulaye. Dès 1884, il s’engage volontairement dans l’armée pour une durée de cinq ans au 57ème régiment d’infanterie en garnison à Bordeaux. La carrière militaire semble lui convenir puisqu’ il entre le 17 avril 1888 à l’École militaire d’infanterie, devient élève sous-officier, puis sous-lieutenant en sortant 32e sur 450 élèves et est affecté le 18 mars 1889 au 63ème RI. en garnison à Limoges-Bénédictins. Là, il gravit les différents grades, lieutenant (15 octobre 1889) lieutenant porte-drapeau (28 août 1894). Sa carrière se poursuit très brièvement à Caen au 36ème R.I. en qualité de capitaine, il y arrive le 3 novembre 1900 et dès le 26 novembre 1900 il est de retour à Limoges au 78ème RI. Cette carrière militaire est couronnée assez rapidement par la Légion d’honneur, le capitaine Louis Tatin est fait chevalier le 30 décembre 1900, à 37 ans. En août 1914, Louis Tatin est capitaine-adjoint, il apparaît au troisième rang dans l’ordre hiérarchique après le colonel Arlabosse, le lieutenant-colonel de Montluisant dans l’encadrement du 78e régiment d’infanterie. Au cours de la guerre, il gagne ses galons de commandant. Chef de bataillon à titre temporaire, un décret du 28 décembre 1914 le nomme à titre définitif à compter du 25 décembre 1914. Le capitaine puis chef de bataillon Tatin, occupant la troisième place dans le commandement du régiment du 2 août 1914 au début avril 1916, prend le 7 avril 1916 le commandement du 2ème bataillon. Devenant ainsi le bataillon Tatin très durement éprouvé deux jours plus tard. Le chef de bataillon Tatin est tué le 9 avril 1916, à la Côte du Poivre. Il repose à Verdun, dans la nécropole nationale du Faubourg Pavé, dans le carré des officiers.

2. Le témoignage.
Le cahier du Chef de Bataillon Tatin a été conservé dans la bibliothèque du presbytère de Guéret (Creuse) sans que l’on ait pu déterminer de quelle façon il y était parvenu après la guerre de 1914-1918. Sa veuve, décédée en 1947, sans enfant, avait peut-être confié le cahier à un prêtre de Limoges, nommé à Guéret. Le cahier a été conservé à partir de 1971 par un adolescent devenu professeur d’histoire et de géographie. « Notes et souvenirs, 1914, 1915, 1916 », tel est le titre que l’auteur a donné à son récit présenté dans un cahier de moleskine noir, de format 17 cm x 22 cm. Sur les 136 pages que contient le cahier, seules 119 sont noircies d’une écriture très régulière qui dénote une aisance du scripteur. La mise en page du texte est très simple sur l’ensemble du cahier : les dates sont indiquées dans la marge, à chaque date ou ensemble de dates correspond un développement. Le 2 août 1914 et le 2 avril 1916 définissent les bornes du témoignage du soldat. Ce cahier n’a fait l’objet d’aucun repentir, d’aucune rature et surtout n’a pas été remanié par son auteur ; c’est un témoignage brut qui nous est ainsi proposé. Ce document est à classer dans l’ensemble des carnets et mémoires des soldats qui se sont exprimés sur la guerre telle qu’ils l’ont vécue.

3. Principaux thèmes du contenu du témoignage.
Le soldat a certainement voulu conserver le souvenir de cette guerre en fixant par écrit les différents mouvements de son régiment. Il y a bien sûr une grande concordance entre le récit de Louis Tatin et les indications contenues dans le Journal de Marche et d’Opérations du 78ème RI.
Le thème le plus intéressant réside dans la réflexion personnelle de l’officier sur la conduite de la guerre. Le capitaine, puis commandant Tatin passe rapidement de l’optimisme aux doutes. Si dans un premier temps il pense que la guerre va se dérouler comme l’Etat-major l’a prévu et que la victoire sera vite acquise, Tatin doit se rendre à l’évidence. Il comprend la dureté des engagements, le mauvais entraînement des hommes, le manque de méthode, le manque de matériel, les mauvaises décisions de l’État-major. Et, il expose ouvertement ces critiques dans son cahier.
L’autre intérêt de ce cahier est l’approche de la sensibilité de cet officier, issu de la petite bourgeoisie catholique, rurale du Sud-Ouest de la France, qui découvre la France de l’Est et du Nord et exprime beaucoup d’empathie vis-à-vis de ses concitoyens civils, victimes des bombardements, et des exactions des deux belligérants.
Son regard porté sur les hommes est émouvant car dépourvu de jugement, sauf sur des aspects qui heurtent la morale de son milieu, l’alcoolisme et la prostitution.
Malgré les critiques exprimées à l’égard des officiers supérieurs qui conduisent la guerre au niveau de la division ou au plus haut niveau de l’État-major, rien n’affecte sa loyauté et son patriotisme vis-à-vis de sa hiérarchie et de son engagement de soldat faisant son devoir jusqu’au bout.

Paul Busuttil, 03 septembre 2025

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Roujon, Jacques (1884-1971)

Jacques Roujon, Carnet de route (août 1914 – janvier 1915), Paris, librairie Plon, 1916, 319 pages

Résumé de l’ouvrage :
Jacques Roujon, journaliste au Figaro, débute son carnet de guerre alors qu’il rejoint les réservistes de son régiment, le 152ème R.I., à Humes, au nord de Langres. Il y attend, jusqu’au 24 août, d’être affecté, soit dans le régiment d’active, soit dans celui de réserve, le 352ème. Soldat de 2ème classe, il fait partie finalement d’un contingent de renfort qui doit à priori rejoindre l’Alsace, où se trouvent les deux régiments, mais il débarque finalement à Raon-l’Etape, en pleine bataille des frontières, au moment où s’engage la bataille de La Chipotte. Il y participe, manque d’y être capturé et, soufflé par un obus, il est évacué dès le lendemain, montant à Rambervillers dans un train qui évacue les blessés, alors que « seulement » commotionné, il ne l’est finalement pas. Retapé, il revient à Humes avant d’être à nouveau réaffecté, cette fois-ci pour le 352ème (27ème puis 24ème compagnie), stationné au bord de l’Aisne. Il va dès lors occuper, d’après la bataille de La Marne jusqu’au 17 janvier, date de son évacuation pour maladie (hémoptysie), le secteur de Soissons. Il voit alors construire le front à l’ouest du Chemin des Dames, qu’il quitte au plus fort de la bataille de Crouy.

Eléments biographiques :
Jacques François Joseph Roujon est né le 30 octobre 1884 à Paris. Il est le fils de Henry, directeur des Beaux-Arts et membre de l’Académie française (1911), et de Marie Adeline Caroline Louise Reichel. Il fait de brillantes études à Paris, au lycée Janson de Sailly, et obtient deux licences, en droit et en lettres. Il fait son service militaire en 1905 et 1906 et exercera un temps comme avocat, de 1908 à 1910. Il demeure alors 1 rue Armand Gautier. Quand la guerre se déclenche, il est rédacteur au Sénat (depuis 1912 et jusqu’en 1919) et à la rubrique Affaires Etrangères (1920-1922) pour le Figaro, journal dans lequel il publie, en feuilleton, Carnet de route chez Plon en 1916, date à laquelle il revient au journal, manifestement réformé pour problème pulmonaire. Après 15 mois d’hôpital, il est réformé temporaire à partir du 15 janvier 1915 et jusqu’en 1916, il est versé dans le service auxiliaire en août 1916 et ne retournera jamais au front. Après la guerre, il occupe un temps un poste de secrétaire à la commission des chemins de fer de l’Etat, et est chargé de la rubrique Politique étrangère et participe à d’autres périodiques. Il rejoint ensuite plusieurs autres journaux (collaborateur au Temps, rédacteur en chef de l’Ami du Peuple puis au Matin (chef du service Etrangers 1935) – voir sa notice sur Wikipédia et son dossier de Légion d’Honneur sur la base Léonore). Une note de 1923 (dossier de Légion d’Honneur -chevalier 1927) atteste : « Spécialiste des plus avertis en matière de politique extérieure, s’est particulièrement distingué par le patriotisme ardent et la manière brillante avec lesquels il défend la thèse française depuis l’armistice ». Il verse dans le nationalisme puis le régime de Vichy pendant la Deuxième Guerre mondiale. La Libération lui fait quitter un temps la France. Il est alors condamné par contumace à 5 ans d’emprisonnement pour « acte de nature à nuire à la Défense Nationale », c’est-à-dire trahison, mais immédiatement amnistié en application de la loi d’Amnistie du 6 août 1953 (jugement sur la base Léonore). Il publie encore un ouvrage sur Le Duc de Saint-Simon en 1958. Il meurt à Randan (Puy-de-Dôme) le 22 septembre 1971.

Commentaire sur l’ouvrage :

L’ouvrage s’ouvre sur une préface de Robert de Flers, collègue au Figaro, qui érige le poilu en héros non déique ou mythologique. En effet, par sa qualité de journaliste, Jacques Roujon allie dans cet ouvrage la culture littéraire, le vocabulaire et le sens de l’observation qui font de son carnet de guerre une œuvre qui semble de prime abord avoir l’aspect du roman mais qui fait état de son parcours pendant les 5 mois de guerre, denses, qu’il subit, participant à deux phases différentes du conflit : la bataille des frontières à l’Est (combats de la Trouée de Charmes), en août, même s’il n’en voit que deux jours des plus intenses, et la bataille de l’Aisne, entre la bataille de La Marne et les combats de 1915. Dès lors, il manie dans son récit précision des circonstances, des lieux et de la datation. Toutefois, les 15 pages qu’il consacre à la journée du 25, après son débarquement à Raon-l’Etape, dans les Vosges, sont floues ; il est à Rambervillers le 24 et au matin du 25, il repars vers l’est, voit des crêtes et des collines, un clocher qui s’effondre, un village (non dénommé), des routes, des ponts (pages 31 à 46), mais un suivi plus prévis des tableaux qu’il dépeint avant sa commotion n’est pas possible, Roujon alignant des tableaux certainement vécus mais imprécis, quelque part au nord-est de Rambervillers, dans le secteur de Doncières. Il devient bien plus précis lors de sa deuxième affectation qui l’échoue principalement à Bucy-le-Long, au bord de l’Aisne. Ses tableaux sont toutefois vivants, bien décrits, parfois dantesques (comme son évacuation en train sanitaire, pages 47 à 50) et nombre des camarades de son environnement sont décrits de manière précise et dynamique. Si certains tableaux semblent frappants, comme ce soldat mourant debout (page 44), et quelques phrases du style « Il faut se dépêcher d’aller au feu, si l’on veut arriver avant les grands coups » (page 11) ou « Vivement qu’on nous envoie faire la guerre » (page 12), l’ouvrage n’est pas teinté de bourrage de crâne. Dès lors une foultitude d’éléments, de données, de tableaux ou de belles phrases sont à relever de l’analyse. Sa « période » axonaise est référentielle pour la description de la construction du front de l’Aisne, dans le secteur de Soissons, prolongement occidental du Chemin des Dames. Il y dépeint parfois un ennui profond : « Mais on s’ennuie, parce que la guerre d’aujourd’hui est terne, comme la couleur des uniformes » (page 139) ou « Au fond, rien ne ressemble plus à l’armée en temps de paix qu’en temps de guerre » (page 138), qui alterne avec des phases d’hyperviolence. Il est même un temps téléphoniste d’artillerie (page 156). À noter que Roujon, dans son récit, insère 10 pages du carnet de son ami Verrier, qui témoigne de la période du 1er au 17 septembre, complétant ce qu’a manqué Roujon (pages 92 à 101). Jean Norton Cru nous indique qu’en fait, Verrier est en fait Paul Verdier, chef de bureau au sous-secrétariat aux Beaux-Arts. Le doute introduit, il serait donc opportun de vérifier chacun des patronymes cités, y compris sur les morts annoncés. La notice de Roujon par Cru est lisible pages 237 à 239 de Témoins. Au final, malgré seulement cinq mois de guerre, Carnet de route de Jacques Roujon est bien un ouvrage référentiel.

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Mise à part pour le combat devant Rambervillers le 24 août, le suivi du parcours de l’auteur est aisé à la lecture ; il n’est donc pas repris dans la présente analyse.

Page 1 : Vue de la gare de l’Est le 11 août 1914
3 : Durée de la guerre (vap 24, 89, 116 et 260)
8 : Fumier et purin (vap 9, 10, 18, 58 et 107)
11 : « Il faut se dépêcher d’aller au feu, si l’on veut arriver avant les grands coups »
: Nom des journaux locaux haut-marnais : Le Petit Haut-Marnais et Le Spectateur
15 : Sachet de petits vivres : café, sucre, potages concentrés (vap 196 la revue, 8 jours par biscuit manquant dans la Légion)
19 : Vérification scrupuleuse du contenu du sac
26 : Fleurs au fusil et vue du départ de la colonne de Humes
29 : Exode des Vosgiens
31 : Vue d’une distribution « de café, de graisse, de pommes de terre et de haricots. Il faut démonter la gamelle, la remplir et la remonter sur le sac »
33 : Spectacle du bombardement : « Nous sommes très excités ; chacun voudrait regarder de tous les côtés à la fois, ravi de prendre part à une vraie bataille à si peu de frais. Personne n’a peur, personne ne prononce de mots héroïques. Rien que des interjections rapides » (vap 288)
34 : « Le clocher dégringole ; j’ai une impression de « chiqué » ; ce clocher devait être en carton pour s’être affaissé si vite »
: Met des fleurs dans son carnet de guerre
: Voit son premier blessé
: Bruit de la bataille : « Il semble que des mains invisibles tapent à grands coups de bâton une quantité considérable de tapis »
36 : Artilleur à cheval : « Il nous jette un regard doux et méprisant des cavaliers pour les fantassins » puis il dit, sur l’infériorité des canons français : « Les Allemands nous canardent à douze kilomètres. Ils tirent avec des 210. C’est très joli de faire la guerre, mais il faudrait avoir des joujoux pour ça »
43 : Balle dans sa musette
44 : Homme mourant debout
45 : Boîte de tisons
: « Un myope sans lunette a une psychologie de noyé »
56 : Le 3 août : « Je prends un vrai bain, dans une vraie baignoire. Sensation inouïe ! J’ai pris beaucoup de bains jadis, mais machinalement, sans y penser. Aujourd’hui, je savoure cette jouissance »
65 : Boîtes de conserve : langues, foies gras, jambonneaux, corned-beef appelées des Rimailhos à cause de leur calibre
67 : Garde de police de convoi, pour empêcher les soldats de sortir de la gare
69 : Vue de prisonnier allemand
74 : Nanteuil-le-Haudouin pillé par les Allemands
78 : Blessés allemands et français : « Pas de disputes, vainqueurs et vaincus son également las »
97 : Lanterne sourde
99 : Chevaux brûlés au pétrole
: Route jonchée de bouteilles cassées
104 : 19 septembre, première fois qu’il creuse une tranchée. Il dit « Il paraît que les Allemands en font et que c’est utile »
: Tableau épique du vaguemestre (vap 112 sur le courrier et 120 sur les colis)
108 : Traversée casse-gueule d’une champ de betterave
110 : Sculpte des animaux fantastiques dans des betteraves
118 : Fait des capuchons avec des sacs de pommes de terre
120 : Vue de Maxime Girard, du Figaro
125 : Sur le petit poste : « Prendre le petit poste, la nuit, dans un secteur inconnu, c’est une sensation neuve. Pour la première fois, on a l’impression de faire la guerre, la guerre telle qu’on l’imaginait, la guerre « des histoires »
128 : Fils de fer garnis avec des boîtes de conserve
132 : Soldat mort par accident de tir, vue de son enterrement
137 : Revue de cheveux
138 : Utilise « grande guerre ». Bulletin des Armées n’arrivant pas au front
149 : Fusil rendu inopérant par la boue
151 : Bruit du 155 allemand « qui semble le frou-frou d’une gigantesque robe de soie » (vap 214 : « Le sifflement des obus qui sont presque à bout de course rappelle le cri d’un chien hurlant à la lune ») et (vap 175, bruit de la fusillade : « bruit d’étoffe qu’on déchire, et n’arrête plus » ou 274 : « La fusillade, entendue à distance, ressemble au bruit que fait un chariot en roulant sur des pavés »)
152 : Tir organisé depuis le sol sur un avion
: Tombes d’anglais, mesures qu’il prend pour les orner
168 : Tayon et Ratayon, ancêtre dans le Soissonnais
187 : Balle arrêtée par un portefeuille
190 : Prix d’un paquet de tabac de cantine : 7,5 centimes
192 : Trantran pour traintrain
200 : Reçoit un « sac de couchage en toile cirée doublée de flanelle. C’est un événement qui compte dans la vie d’un soldat »
: « Tout le revers de la colline est envahi par des feuillées »
201 : Superstition d’un soldat qui dit : « Je sais bien que je serai tué »
204 : Aspect bigarré des soldats le 21 novembre 1914, air de romanichels (vap 205 et 225)
205 : Sur l’adaptation comme soldat : « Sous la fantaisie des accoutrements, nous restons des soldats. Nous le sommes tous devenus sans effort de volonté. L’adaptation aux misères du métier s’est faite insensiblement… »
211 : Soldat braconnier
212 : Description d’un contenu de sac et poids
216 : Grotte bergerie
217 : Poule tuée par un shrapnell
224 : « Une troupe qui ne sait pas faire du maniement d’armes, c’est un troupeau »
236 : Pose de Ribard
238 : « Pour s’abriter, on creuse de petites cases assez semblables à celles où l’on déposait les morts dans les catacombes »
: Sur le tirs inutiles : « Pendant la nuit, sur un secteur d’un kilomètre, il se tire en moyenne un millier de coups de fusil qui ne tuent ni ne blessent personne. Cette fusillade a simplement pour but d’empêcher des patrouilles de circuler entre les lignes » (vap 255 « La compagnie a brûlé trente mille cartouches environ et peut-être n’a-t-elle pas tué un seul Boche »)
240 : Tableau intéressant d’une visite médicale
244 : « Les heures de sommeil, c’est autant de pris sur la guerre »
246 : « Depuis quelques jours, nous reprenons goût aux caractères d’imprimerie. Qu’on nous envoie des livres, n’importe lesquels, pourvu qu’ils soient bons à tuer le temps. Tout ce qui sort un peu le pauvre soldat de la vie purement animale est le bienvenu »
247 : Rue bombardée jonchée de soufre
249 : Vue de soldats du train de combat
253 : Phare de tranchée
: Homme blessé criblé de balles des deux camps

Yann Prouillet, 30 août 2025

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