Laval Edouard (1871-1965)

1. Le témoin

Né en 1871, Edouard Laval est à la déclaration de guerre un médecin connu, auteur de plusieurs livres sur des sujets aussi divers que l’étude des projectiles (1899), le traitement des blessures de guerre (1901), le diabète (1903), un guide du médecin de réserve (1906) ou les champignons (1912). Son préfacier, le médecin-général inspecteur Toubert dit de lui qu’il « fut un brillant médecin de l’armée d’active, avant de devenir un distingué praticien civil » (page 10).

2. Le témoignage

Laval, Edouard, Souvenirs d’un médecin-major. 1914-1917, Paris, Payot, Collection de mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale, 1932, 238 pages.

Médecin parisien, il reçoit aux Invalides, le 5 août 1914, son Journal de mobilisation qui l’affecte à la tête de l’ambulance n°6 du 21e corps d’armée à Epinal dans les Vosges. « C’est la première fois que je vois une ambulance autrement que sur le papier » constate-t-il le 6 août quand il découvre toute une organisation de 66 personnels, 8 voitures et 22 chevaux auxquels il ne connaît rien. Il arrive à Darnieulles, dans les Vosges, le 10 août et, après avoir avoué n’avoir aucune idée de la façon dont on se bat, se met en quête d’ordres précis et de travail. Il rencontre l’effervescence des troupes qui avancent en territoire ennemi, dans la vallée de la Bruche puis celle de la Sarre Blanche où il prend enfin en compte quelques blessés. Mais bientôt sonne la retraite jusqu’aux portes de Bruyères. Là, en pleine bataille des frontières et à l’amorce du grand affrontement sur la Marne, l’ambulance n°6 se distingue, le 31 août 1914, par sa « totale inaction » (page 26).

Le 6 septembre, elle est enlevée du front des Vosges pour se rendre derrière le front de Champagne. Là, même absence d’ordres et d’activité et le médecin de se contenter de suivre la guerre par ses traces, ses bruits et ses impressions lointaines, trop loin du front combattant, en réserve. Le 15, elle entre en action avec le traitement de 300 blessés. Début octobre, l’ambulance monte dans le Nord et s’installe à Aubigny où l’activité s’exacerbe. Elle gère les évacuations de milliers de blessés tout en déplorant encore le manque d’organisation et de moyens dans un afflux de circulaires surréalistes au pays du dénuement. 1914 s’achève sur une nouvelle affectation, au 33e corps.

Le 25 janvier 1915, Laval en a « assez de cette vie de « farniente » (page 129) car il est toujours en réserve. Cette vie va le pousser à chercher une affectation plus active qu’il parvient à obtenir en étant, le 11 mars, détaché à la 1re armée. Il est intégré comme chef de service à l’hospice mixte de Neufchâteau, à nouveau dans les Vosges, et en septembre à une commission de réforme, corollaire de la loi Dalbiez, qui va débusquer les « planqués ». En décembre 1915, nouveau tournant dans ses états de services car le docteur rencontre son patient d’avant-guerre, le général Gallieni, qui souhaite le reprendre à son service. Il entre donc au cabinet du ministre de la Guerre et partage dès lors l’intimité et la vie du général, d’esprit vif mais de santé très chancelante. Il mourra d’un cancer de la prostate le 26 mai 1916 à minuit.

Le docteur Laval retourne alors au front et débarque à Amiens le 17 juin pour prendre la direction d’un hôpital que l’on monte de toute pièce. Il multiplie les visites commentées aux formations médicales dont il dépeint les aspects, les techniques et les matériels avant l’ouverture de sa propre formation, le 21 août, pouvant recevoir 1 000 hommes. Dès lors, il n’a plus le temps de prendre des notes, opérant et soignant les blessés du front avec un personnel restreint.

Fin novembre, le poste de médecin-chef du Commandement d’Etapes de la gare régulatrice de Creil s’offre à lui. Là encore, son esprit d’observation nous dépeint son entourage et ses fonctions ainsi que les personnages qu’il côtoie. Mais c’est une situation passagère ; il quitte rapidement ce nouvel emploi et intègre, le 4 mars 1917, le poste d’adjoint au chef supérieur du Service de Santé de la 6e armée à Fismes et surveille à la création de trois hôpitaux d’évacuation (HOE), préalables à la grande offensive d’avril.

Le 31 mai 1917, Edouard Laval apprend sa nomination au Bureau technique du Service de Santé du GQG, poste qui va lui faire quitter le front et donc l’intérêt qu’il a d’apporter son témoignage. Ces récits s’arrêtent à cette date.

3. Résumé et analyse

Edouard Laval nous livre un témoignage opportun dont le contenu dispute le varié à l’intérêt. Vivant et presque naïf, l’ouvrage, sans s’ériger en pamphlet polémiste, démontre par un lancinant ressassement critique, l’inorganisation criante et répétée des services de santé français pendant la quasi-totalité de la durée de la guerre. En août 1914, alors que la bataille des frontières va coûter la vie à des centaines de milliers de combattants sur le front occidental, l’ambulance numéro 6 s’illustre, aidée par une organisation rapidement obsolète, par une inaction inexcusable à l’immédiat arrière front. Le 3 septembre, il rapporte : « Un des médecins de l’Ambulance m’a confessé que la veille, le médecin-chef avait exprimé au Directeur du Service de Santé son ennui de ne pas avoir de travail. La réponse n’a pas tardé » (page 28). Il lutte toutefois contre les ragots, notamment quand on constate, le 10 septembre 1914 dans les Vosges, que « bien des régiments on subi des [troubles digestifs]. C’est au point que l’on a accusé les Allemands d’avoir, pendant leur passage, empoisonné les sources. Rien, de leur part, ne paraît impossible a priori. Néanmoins nous savons qu’il n’est pas besoin d’invoquer ce geste criminel pour expliquer les embarras gastriques qui se produisent dans une armée en campagne. Hier, par exemple, n’avons-nous pas été obligés d’enfouir tout notre lot de viande fraîche et de recourir aux boîtes de « singe » ? » (page 32). Il constate et s’interroge aussi : « Parmi les blessés, relevé une vingtaine de plaies de l’index ou du creux de la main gauche (mutilation volontaire ?) pour lesquelles une enquête est ouverte » (page 38). Il revient sur ces cas d’auto-mutilés « excessivement rares » (page 62).

La situation est identique sur les arrières de la Marne et la cristallisation du front n’apportera pas le changement radical d’une impéritie coupable du GQG qui semble ignorer que la guerre occasionne autre chose que des morts. Le 1er décembre 1914, il déclare déjà : « En face de la réalité, les meilleures instructions ne valent même pas le papier qui les porte » (page 107). Il les critique mais propose aussi des solutions pour que s’améliorent les évacuations (page 126).

La zone des armées va certes s’enrichir petit à petit de formations sanitaires diverses (ambulances de front, HOE et hôpitaux), mais ce sont alors les moyens médicaux qui font défaut de manière inversement proportionnelle aux circulaires qui affluent sur la méthode de traitement des blessés. Il relève ces dysfonctionnements, notamment à Suippes dans la Marne (page 40).

Il éclaire sa pratique d’écriture en décembre 1914 : « Tout en écrivain, j’analyse mon geste. Curieuse, cette manie à peu près générale de recueillir ses impressions. A l’ambulance officiers et infirmiers ont presque tous un carnet qu’ils couvrent d’inscriptions chaque jour. L’observation ou le récit d’un fait nouveau sortant de la banalité provoque aux mêmes moments – moment de trêve – une levée de stylos » (pages 110-111).

Les tableaux dépeints par le médecin forment une succession d’anecdotes, médicales ou non, de rencontres avec le milieu et les gens qu’il côtoie. Il fait parfois œuvre de bons mots en donnant sa définition de la différence entre repli et recul : « Notre formation est en réserve, prête à l’avance aussi bien qu’au repli (ne pas confondre avec le mot « recul« , seul l’adversaire étant capable de reculer) » (page 38). Quelques belles lignes descriptives également du poilu notamment : « Devant la maison défilent hâves, lents et dos ronds, les soldats qui ont occupé les tranchées ces deux derniers jours. Ils reviennent trempés de pluie et épuisé, jettent un regard vague sur notre habitation de tout repos, sur nos infirmiers pour la plupart gras et roses, puis, impassibles, poursuivent leur chemin vers le cantonnement où ils chercheront l’oubli de tout. Je les vois, d’avance, s’écrouler sur la paille, engloutis d’emblée, par un sommeil sans fond, tandis qu’ils mâchonneront la dernière bouchée d’un repas pris machinalement » (page 40). Il survole trois ans de guerre, entre zone des armées et arrière, entre inaction, dont il se plaint à plusieurs reprises (voir pages 127 ou 132) et activité, entre camaraderie du front et sollicitations de cabinets. En effet, son passage au cabinet de Gallieni dépeint les relations ambiguës, mêlées de coterie et d’intégrité qui ont cours à Paris (notamment des pages 150 à 170).

Le tout forme un regard lucide et instructif, un éclairage indispensable sur les formations médicales, leur état d’esprit et leur fonctionnement et un témoignage intéressant sur les opérations de 1914. Même si le témoin est parfois éloigné de ceux qu’il appelle « combattants mes frères« , d’une manière exagérée. Il est d’ailleurs peu à l’aise dans les termes purement guerriers ; n’appelle-t-il pas les balles Bon des « balles Gond » ? (page 43).

Tout l’ouvrage est ponctué de descriptions sommaires, d’anecdotes, d’allégories et de tableaux qui ponctuent d’intérêt l’ensemble de l’ouvrage. Dans cette masse, on peut citer une méthode d’identification des tombes (page 47), une vision des chiens sanitaires (page 49), le prélèvement de souvenirs sur un uhlan blessé (page 53), des infirmières, « Chipies de la Croix-Rouge » sadiques ! (page 56), le cassage du grade d’un officier déserteur (page 58), son allégorie de la fusillade « on pense à une poêle gigantesque remplie d’huile bouillante où tomberait de l’eau » (page 60), le stoïcisme des blessés dans la salle des « graves » (page 64), dont la vision, à plusieurs reprises, rejoint les descriptions faites par Duhamel. Il évoque le tremblement des mains des soldats, du à l’ébranlement nerveux (page 87), la supériorité du matériel anglais « supply-water » (page 94) ou celle de l’organisation de la tranchée allemande (page 229). Il note aussi la réapparition de la religion (page 106). Sur les femmes, il a cette réflexion opportune : « Je suis décidé à fermer les yeux, car du moment qu’on autorise la venue des femmes dites de mœurs légères, je ne vois pas pourquoi on verrouille la porte aux légitimes » (page 133) Sur cette question, il sous-entend (page 210) que l’hôpital est un lieu où des femmes cherchent (et trouvent) un mari et autres choses tues ! Sur les gaz, il donne le coût d’une nappe de chlore de 7 km, soit 1 million de francs (page 182) et les recherches qui sont faites sur les gaz allemands (page 183). Il décrit aussi une gare régulatrice, « sphincter de l’armée » ! (pages 202 à 206). Sur le pinard, on note sa réflexion désabusée : « Ce qui frappe le plus, ce sont les acheteurs de pinard, avec leurs huit, dix bidons autour des reins, comme autant de bouées de sauvetage – comparaison nullement déplacée si l’on songe à ce que le pinard a pu sauver d’existences défaillantes » (page 231). Il évoque l’état des troupes noires dues au froid (page 227). Il a aussi une réflexion sur le parfum : « On ne saurait croire ce qui se dépense d’argent en parfums. Etrange ce besoin de se griser l’odorat » (page 233). Il fustige aussi l’ennui des conversations (page 235). Enfin, il ne donne pas cher de la peau des livres de guerre après-guerre pour les anciens combattants : « Il est une chose que l’on est incapable de faire : lire des livres, comme celui que vient de m’offrir un officier de mes amis, mutilé de guerre, sur la bataille de Morhange. [Certainement, au 19 mai 1917, celui du capitaine René Christian-Frogé, Morhange et les marsouins en Lorraine paru chez Berger-Levrault en 1916, ndr]. J’en parcours quelques lignes, parfois quelques pages et puis j’ai une telle nausée de ces spectacles trop connus – pourtant si bien décrits – que je referme le volume. Ah ! je suis bien certain qu’après la guerre ceux qui l’auront faite ne demanderont qu’à en chasser le souvenir » (page 236). Il fournit aussi quelques visions d’intérêt sur les hôpitaux-baraques (page 174), les baraques Favaron (page 175) ou l’atelier de camouflage avec Guérand de Scevola, Forain et Landowski (pages 175 à 178).

Il évoque à plusieurs reprises l’affaire (pages 21 et 68) de l’ambulance capturée de Lettenbach en août 1914. Cette affaire a été depuis exposée « de l’intérieur » dans le témoignage du docteur François Perrin [in Un toubib sous l’uniforme. 1908-1918 publié aux éditions Anovi, en 2009. Lire également les articles de l’infirmier avocat Leleu sur l’ambulance de Laval parus dans « Lecture pour tous » d’avant mars 1915 que le médecin évoque page 138].

A noter une introduction sur la littérature de guerre (page 7), la place des souvenirs de Laval dans celle-ci et les visions d’arrière front (les Vosges, la Marne, la somme en 1916-1917). Les souvenirs de Laval font incontestablement référence sur le sujet dans un livre bien écrit, qui n’est pas iconographié ni cartographié.

Yann Prouillet, CRID 14-18, décembre 2011

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Jury, Jean-Elie (1881-1965)

1. Le témoin

Jean-Elie Jury est né le dix juin 1881 à Saint-Chamond, dans la Loire, de Mathieu dit « Louis », et de Marie Catherine Brun. On lui connait un frère aîné, Stéphane-Irénée, né le 3 juin 1877. Il dit quitter, le 1er août son lieu de résidence pour aller à Saint-Chamond. Sur son parcours militaire, et indique dans sa très courte préface « quand éclata la Première Guerre mondiale de 1914-1918, j’étais déjà un réserviste chevronné, j’avais exécuté mes périodes de réserve, dont j’étais sorti brigadier à l’une, sous-officier aux autres. Je fus affecté au parc d’artillerie de la 27e division » (page 5). Semble-t-il fonctionnaire du ministère des finances, il est mobilisé à la déclaration de guerre comme maréchal des logis affecté à la conduite et au ravitaillement de l’artillerie régimentaire du 155e RI de la 27e division du 14e corps. Il est promu sous-lieutenant dans une section d’artillerie le 16 mars 1918. Après guerre, il se marie le 4 juillet 1924 à Paris (9ème) avec Reine Marie Catherine Babut. Lieutenant de Réserve au 22ème Bataillon d’Ouvriers d’Artillerie, il demeure 26 rue Nungesser et Coli à Paris (16ème) et, en 1936, déclare la profession d’industriel. Il affiche après la campagne 5 années et 5 mois d’active. Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur le 23 décembre 1936 et décède à Nice le 11 mars 1965.

2. Le témoignage

Jury, Jean-Elie, Mes carnets de guerre. 1914-1918, chez l’auteur, 1964, 171 pages.

« Comme toujours, depuis ma plus tendre enfance, j’ai confié à de petits carnets mes intimes pensées de chaque jour ; j’ai continué pendant ces quatre années de 1914-1918 » (page 5). Sa pratique d’écriture est déjà ancienne et son rôle de ravitaillement ne l’expose pas au combat. Ainsi, il parcourt les arrières du front mobile de la bataille des frontières dans les Vosges d’août 1914, témoignant des visions sommaires qui s’offrent à lui. Après une entrée anxieuse et sans débordement de joie en pays reconquis, il recule et retraite par Bruyères avant de quitter les Vosges le 14 septembre pour renforcer l’armée du Nord, dans la Somme. Il reprend ses corvées de cantonnement, ponctuées de ravitaillement, mais sans réelle activité ; les jours passent dans une immobilité commentée.

En août 1915, il est transféré sur la Marne où là aussi, il rapporte peu d’activités sauf un ravitaillement de l’avant qui lui permet de s’approcher de la ligne de feu. La fin de 1915 le ramène dans les Vosges quand en février 1916 les lignes s’allument à Verdun. La division renforce le front menacé de la ville martyre mais Jury égrène les jours dans la même monotonie. Au cours d’un de ces ravitaillements vers l’avant, le 25 mai 1916, il est blessé à la cuisse gauche, ce qui lui vaudra la croix de guerre avec une citation à l’ordre de la Brigade d’Artillerie (n°30 du 30 juin) : « Au cours d’un ravitaillement en munitions d’infanterie exécuté de nuit, sur une position battue par le tir ennemi, a été blessé par un éclat d’obus. Malgré sa blessure et la violence du bombardement, a assuré l’exécution de sa mission ». Il ne quitte ce secteur qu’avec la fin de 1916.

De retour dans la Somme en 1917, il ressent superficiellement les mutineries du printemps alors que les jours succèdent aux mois et les changements d’affectation sont rares. La deuxième offensive de la Marne le conduit à colmater les brèches sans toutefois bouleverser la placidité de sa vie d’arrière front.

Août 1918 signe la fin des offensives allemandes et le début de la débâcle, l’auteur délaisse alors son carnet et apprend l’Armistice alors qu’il est en congé. Lassé de la guerre et de la licence qu’elle occasionne, il pense sans joie, ce 11 novembre 1918, à ceux que l’on semble déjà oublier.

3. Résumé et analyse

Le journal de guerre de Jean-Elie Jury est original sous deux aspects : le premier est la vision d’un non-combattant, chargé du ravitaillement d’artillerie régimentaire stationné à l’immédiat arrière front et y faisant des incursions aussi épisodiques que brèves. Cette vision offre un regard particulier mais superficiel car n’apportant pas le témoignage vécu de la guerre. L’auteur suit les événements militaires par procuration, selon les ragots de cuisine et son récit se réduit en proportions égales à des prospectives et des banalités. Il se qualifie d’ailleurs lui-même de « demi-guerrier » (page 37). Le 3 août 1914, il constate en gare de Saint-Chamond « les trains pris d’assaut. Enthousiasme. Des cris, des hurlements, quelques ivrognes malheureusement » (page 7) mais en guerre, il rapporte les ragots : « Il paraît qu’à Saint-Dié les ennemis n’ont pas enterré leurs cadavres et que la région empuantie est inabordable » (page 18) ou cette odyssée du capitaine Boust et de 22 soldats du 140e RI parvenus à regagner les lignes françaises déguisées en paysans ! (page 19), rapporte le 14 septembre que « les soldats allemands commencent à se mutiler » (page 23). Si un de ses chefs lui donne une définition cocasse du drapeau : « Ça  qu’il faut se faire casser la gueule pour », il n’est pas concerné par son emploi militaire. Plus loin il analyse deux sortes de courages : « Celui que nous avons quand nous traversons des populations qui nous acclament (…) et « l’autre qui consiste à faire simplement chaque jour, à toute heure, son métier, son devoir, de se mesurer quotidiennement avec la camarde. Celui-ci est le plus admirable » (page 27). Plus tard, il continue de rapporter une guerre dont il ne perçoit que les bruits : « D’aucuns prétendent que d’une tranchée à l’autre on fait des échanges de cigarettes » (page 43). Parfois, son analyse est plus personnelle et opportune : le 23 novembre 1914, « nous voyons défiler deux régiments, le 115ème et le 117ème qui traversent Harbonnières pour aller à Hangest. Quelle tristesse de voit tant d’hommes âgés parmi eux ! Quelques-uns, fatigués, mal rasés, paraissent des vieillards. Ils défilent bien ; on surprend dans leurs yeux des rêves qui ne sont pas très belliqueux, mais ils sont résolus. Ils n’ont plus le patriotisme paonnesque des débuts devant les femmes ; ils ont souffert ; ils ont senti le souffle de la camarde, maintenant, ils marchent froidement, résolument parce qu’il le faut et parce que beaucoup d’entre eux, qui ont vu tomber à côté d’eux d’excellents camarades ont des comptes à régler avec les Boches » (page 49). Parfois, il s’emporte contre ses supérieurs, quand, le 4 avril 1916, il « trouve à [s]on retour nos deux officiers  occupés à faire un petit jardin autour de leur cagna. Jamais, jamais, je ne les ai vus s’occuper du bien-être des hommes. C’est un peu écœurant » (page 95) et y revient en mai 1916 : « Il faut que je confie à mon petit carnet tout l’écœurement que me donne nos officiers. Je ne parle pas de tous les officiers naturellement, mais des nôtres, de ceux de la 1ère S.M.I. Ils ne font rien, rien » (page 104). Il étend cette acrimonie aux généraux : « Qu’on foute donc nos généraux en 1ère ligne pour observer les mouvements de leurs troupes ! ils feraient peut-être moins de gaffes. (…) Maintenant ces messieurs après avoir fait massacrer des milliers d’hommes vont tranquillement jouer au bridge à Limoges et jouir des douceurs d’une grosse retraite. Quand je vois les souffrances et la mort autour de moi, je ne peux m’empêcher de dire comme les poilus : « Tas de crapules ! » (page 138). Cela participe du sentiment rencontré le 15 juin 1917, à l’esprit gâté de la troupe proche de la rébellion (page 139). Il participe également à l’ostracisme constaté contre les « gens du midi » : « Oh ! ces corps du midi toujours à la blague et à l’honneur, jamais à la peine » (page 102) et plus loin, le 4 juin 1916, « on murmure que tous les corps méridionaux ont flanché (une fois de plus) » (page 107).

La seconde originalité présente une attirance marquée du soldat pour un élément de sa vie dont le manque est cruellement ressenti : les femmes. Ce sentiment n’est toutefois pas développé, le récit n’étant émaillé que de quelques annotations ponctuelles sur le sujet. Cette thématique est finalement assez peu évoquée dans les témoignages de soldats, s’accordant tous à la pudeur ; le texte de Jury éclaire un peu l’historien sur ces sentiments éludés. Il indique en effet, dans la Somme en octobre 1914 : « Il y a de jolies ouvrières qui nous sourient. On ajuste son uniforme, on frise sa moustache, on se drape dans sa dignité de guerrier. Des regards s’échangent qui ne sont point chastes… Beaucoup d’entre nous, hommes et femmes, souffrent du besoin d’aimer » (page 40). Il connaîtra d’ailleurs un amour furtif en septembre 1915 (page 76). Cette préoccupation des femmes reste une préoccupation récurrente dans son parcours, favorisé par sa position de front-arrière.

Ces deux points sont malheureusement les seuls qui offrent un attrait à cet ouvrage superficiel et répétitif très fortement entaché d’une imprécision toponymique et patronymique qui confine à une systématique perturbatrice car faisant perdre ses repaires au lecteur. L’ouvrage perd de sa substance au fur et à mesure de l’avancée du conflit, se traduisant par un ressassement des jours et des expériences, à peine rehaussé par quelques missions « dangereuses » dont l’auteur sent de lui-même la pauvreté de l’intérêt. Certes, l’on sent que les souvenirs sont livrés bruts, sans retouches apparentes mais surtout sans vérification. Dès lors, cette qualité apparaît comme un défaut très largement souligné par le peu d’intérêt que revêtent la plupart des dates reportées. L’auteur dévoile des sentiments selon ce qu’il vit et une certaine incurie qui l’irrite mais c’est surtout l’ennui, le répétitif qui prévaut au fil des pages où les mois sont représentés par quelques dates éparses et quelques paragraphes délayés. Beaucoup d’erreurs toponymiques augmentent encore ce sentiment.

Au final, les carnets de guerre de Jean-Elie Jury n’offrent que peu d’intérêt à l’historien du fait de la pauvreté documentaire et descriptive du témoignage qu’il semblait vouloir apporter. L’ouvrage, semblant d’un tirage limité à compte d’auteur, est correctement rédigé, dans un style diariste simple et n’est pas iconographié. Cette présentation très austère peut rappeler les carnets dont le texte est issu.

Yann Prouillet, décembre 2011

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Guichard, Henri (1897-1982)

1. Le témoin

Né le 14 décembre 1897 dans la Drôme, Henri Guichard est issu d’un milieu paysan, domicilié à Combovin. En janvier 1916, à 19 ans, il intègre le 111e RI d’Antibes et ne retourne à son foyer que le 2 septembre 1919. En février 1921, il épouse Alice Combe et le couple s’installe à Châteaudouble puis à Montmeyran comme agriculteurs. Trois fils naîtront de leur union. Sa petite-fille, présentatrice des carnets, indique qu’il devint après-guerre un « pacifiste acharné, un écologiste actif et un citoyen du monde convaincu » et que, en 1972, il se rend à Gross Bieberau en Allemagne, ville jumelée à Montmeyran, où il « serre fraternellement, non sans émotion, la main de quelques poilus d’en face ! ». Il meurt le 1er mai 1982.

2. Le témoignage

Henri Guichard, Guichard-Dahl Eliette (prés.), La Grande Guerre du soldat Guichard. Itinéraire peu commun d’un poilu. Carnets de route 1916-1919, Charenton-le-Pont, Presses de Valmy, 2000, 243 pages.

Le soldat Henri Guichard est mobilisé le 1er juin 1915 au 111e RI d’Antibes. Malade, il va d’abord connaître les hôpitaux puis les camps d’entraînement avant d’être débarqué comme divisionnaire à Froidos dans la Meuse le 20 avril 1917. Ce n’est qu’un mois plus tard qu’il arrivera en ligne, à la 15e compagnie. Il restera sous Verdun jusqu’au grand repos de fin septembre.

Deux mois s’écoulent quand, alors qu’il se prépare à remonter au front, il apprend que son régiment est de ceux qui vont devoir aider l’Italie bousculée par l’offensive autrichienne. Le 31 octobre, il arrive dans les plaines alliées pour un mois d’arrière front avant l’approche vers la zone de combat dans les montagnes du nord. Mais en fait, cette approche est avortée par une permission qui ne rendra le soldat Guichard à la guerre italienne que mi-janvier 1918, où, sur le Monte Tomba enneigé, il est placé en réserve. Au front pendant un petit mois, il est relevé par les chasseurs. Il redescend dans la vallée jusqu’au 26 mars 1918, date à laquelle « personne n’est content de quitter ce beau pays, nous avons passé de si bons jours et nous savons que si nous allons en France, c’est pour nous battre… » (page 65).

On le retrouve dans la Somme, à 11 km d’Amiens, secteur de Prouzel, le 5 avril, où il connaît l’enfer des tranchées et de la boue. Avril se poursuit en ligne, sous les gaz, le bombardement et les attaques partielles et mai la relève pour un secteur plus calme de Lorraine, devant Pont-à-Mousson.

Le 11 juin, après un retour de permission, il apprend sa nomination pour le « groupe franc » du bataillon. Non volontaire, il attribue cette « guigne » à sa jeunesse et à sa condition physique. Il inaugure quelques patrouilles sur la Seille, dans ce secteur réputé calme où il tente de monter des embuscades, parfois tragiques pour les camarades. Peu de résultats au final pour ce groupe qui sera relevé (et dissous) le 5 août par l’arrivée en secteur des Américains. Août l’envoie donc à l’ouest de Soissons où il participe aux attaques d’août devant Epagny. Frôlant la mort plusieurs fois, il est finalement blessé au pied par un éclat d’obus le 29 et échoue à Paris dans un hôpital.

Là, il renoue quelque peu avec le culte protestant dont il était par force éloigné. Il restera à l’arrière jusqu’à ce que les bruits d’armistice laissent espérer une fin prochaine de la guerre. Son retour au front l’a amené dans l’Oise mais il ne retournera pas de suite en secteur combattant car, grippé, il entre à l’infirmerie en cette fin d’octobre. Le 30, les ultimes attaques alliées le trouvent à l’est de Saint-Quentin. C’est de là qu’il participe à la marche en avant et franchit le canal en avant de Guise, sous les balles et le gaz. Les Allemands, s’ils reculent, ne sont pas encore à genou. Pourtant, il repart vers l’arrière, son bataillon étant relevé et apprend l’Armistice, le 11 novembre 1918 en matinée à la sortie de la ville de Nesle, loin du front. La guerre est terminée et Henri Guichard escompte sa démobilisation. L’heure n’a pourtant pas encore sonné et de nombreuses heures de marches vont se succéder avant l’entrée en terre reconquise qui se fera pour le soldat Guichard le 23 décembre 1918 à Saales, dans le Bas-Rhin, aux opinions très francophiles. Dès lors, il parcourt les villages d’Alsace et s’achemine au nord de Strasbourg où il voit enfin le Rhin. Il poursuit son « itinéraire touristique » quand, le 4 mars 1919, il apprend son changement d’affectation pour intégrer le 10e bataillon indochinois qui part vers l’Orient.

Après une permission, il embarque sur le « Vinh-Long » le 19 avril et accoste le 3 mai dans le port Roumain de Constanza. Il visite Constantinople, la Bulgarie, Bucarest et échoue dans le port de Varna où il devient manutentionnaire. Le 23 août, il apprend la démobilisation de sa classe, la 17. Il va rentrer alors en France, à Combovin où il retrouve son père le 2 septembre 1919.

3. Résumé et analyse

Le soldat Guichard entre en guerre tardivement et par à-coups et il reste le plus souvent le spectateur de sa propre guerre et même l’Armistice n’est pas vécu au front. Pourtant, le soldat Guichard aurait pu fournir un témoignage de premier ordre sur un parcours particulièrement intéressant et singulier. Le début de sa guerre, en 1917 est similaire à la masse mais il participe à la campagne d’Italie où il agit peu. Il rentre en France, retrouve les tranchées et est affecté dans un groupe franc, dont peu de soldats évoqueront le rôle et les caractéristiques exactes. La fin de 1918 l’entraîne à la poursuite d’une Allemagne agonisante et son témoignage se poursuit bien au-delà de l’Armistice. Là encore, cette singularité aurait pu apporter beaucoup ; il parcourt une Alsace libérée et paysanne et surtout intègre la seconde période d’Orient qui lui fait parcourir la Roumanie et la Bulgarie. Malheureusement, son parcours de guerre est trop secondaire ; il témoigne « en touriste » et sans renseigner le lecteur sur sa formation et son rôle exacts en Roumanie. Enfin, de religion protestante, il apporte sur ce point une autre singularité dans les témoignages de guerre dans la masse de témoignages d’autres obédiences.

Comment expliquer la constance d’une telle faiblesse dans le témoignage ? Est-ce dû à l’origine plébéienne du soldat Guichard ? Son évidente découverte du monde en même temps que de la guerre trahit son manque de culture, de vocabulaire et d’à-propos pour décrire les heures extraordinaires et les expériences vécues. Ayant manqué totalement d’un élémentaire sens de la description, son texte manque ainsi globalement d’intérêt. L’auteur écrit avec une simplicité naïve sans s’attacher au véritable intérêt des situations qui l’entourent. Trop peu fouillé, il s’agit souvent d’un étalage de banalités et de menus faits quotidiens. Sa passivité même nous laisse à penser qu’il ne participe jamais aux attaques et certaines de ses expressions sont incompréhensibles (voir page 125 « Je trouve en arrivant un assez bon trou où je couche avec un camarade. Ce trou est recouvert d’un trous d’obus, ce qui fait que s’il pleut, nous ne mouillons pas » !). Même si le personnage est touchant (il ne haï pas l’Allemand sauf quand celui-ci coupe les arbres fruitiers, page 135), il ne capte pas l’intérêt du lecteur. Il donne pourtant une bonne définition d’un secteur tranquille « car l’herbe pousse partout où nous sommes » page 23. Il décrit le 11 novembre à Nesle (Somme) et passe l’ancienne ligne de front dans les Vosges (vallée de la Fave) et l’Alsace recouvrée (vallée de la Bruche dans la Bas-Rhin) en décembre 1918, y notant une zone dévastée de faible largeur, « 5 ou 6 kilomètres au plus » (page 143) et dont la forêt a été par place surexploitée (page 147). Il découvre une Alsace plus moderne et plus jolie que la France (page 149) où il règne toutefois « un peu d’hostilité » à l’égard des Français (page 147), même si, sur le pont de Kehl à Strasbourg, il indique que ce sont les Alsaciens eux-mêmes qui chassent les Boches de la ville.

Ainsi, le texte, naïf, est, par le style et par la présentation, destiné au néophyte. Les annotations complétives du glossaire d’Eliette Guichard-Dahl, présentatrice des carnets, apportent peu et sont superficielles. L’introduction et la postface se veulent un hommage mais se révèlent inutiles et lacunaires pour la véritable appréhension du personnage. On peut toutefois se reporter à ce témoignage pour quelques tableaux de la fin d’année 1918 et quelques lignes sociologiques sur l’Alsace libérée. L’édition présente une erreur de numérotation dans le glossaire et une typographie trop aérée. Il n’est pas illustré ni cartographié.

Parcours géographique de l’auteur (avec datation et pagination entre parenthèses) :

1917 : Froidos (20 avril) (16), Fleury (15 mai) (17), Auzéville, Brabant-en-Argonne, Vraincourt, Boureuilles (15 mai – 16 juin) (17-26), Neuvilly, Clermont-en-Argonne, Auzéville, Granges-le-Comte, Vraincourt, Aubréville, Parois, Avocourt (15 mai – 16 juillet) (26-30), Vauquois (27 juillet – 3 septembre) (30-32), Avocourt, camp Marquet (3-25 septembre) (33-35), camp de Saint-Ouen (27 septembre – 17 octobre) (35-36), Blacy à Sommessous (18-29 octobre) (36-38), Embarquement ferroviaire, Italie, retour dans la Somme) (29 octobre 1917 – 5 avril 1918) (38-70).

1918 : Reuil, Tillé, Beauvais, Pouseaux, Saint-Omer-en-Chaussée, Marseille, Poix, Conty, Prouzel (5 avril) (71), Rumigny, Grattepanche (8-10 avril) (71-72), Estrées-Saint-Denis, Guyencourt, Remiencourt, bois Sénécat (10 avril – 1er mai) (72-88), Dommartin, Cottenchy, bois d’Enfeuil (1er mai) (88-89), Estrées-Saint-Denis, Grattepanche, Saint-Sauflieu, Nampty (4 mai) (90), Loeuilly, Conty, Belleuse, Lavacquerie (5 mai) (90), Mesnil-Conteville, Hamel, Grez (6-9 mai) (90-91), de Grez à Autreville (Meurthe-et-Moselle (10-21 mai) (92-96), Flammechamps, Morville, Sainte-Geneviève, Port-sur-Seille, Millery (23 mai – 7 août) (96 – 107), Millery à Epagny (Aisne) (8-22 août) (107-110), Vassens (23-29 août) (111-116), Paris (convalescence), retour au front (30 août – 16 octobre) (116-120), Mesnil-Saint-Georges, Montdidier, Warsy (16-30 octobre) (120-123), de Warsy à Grand-Verly (Aisne) (30 octobre – 1er novembre) (123-125), Grand-Verly (1er-7 novembre) (125-131), Lesquielles, Grougis, Aisonville, Boukincamp, Montigny, (8 novembre) (131) Fieulaine, Fontaine-Notre-Dame, Homblières, Saint-Quentin, Holnon, (9 novembre) (132), Savy, Etreillers, Vaux, Germaine, Foreste, Douilly, Matigny, Y, (10 novembre) (133), Béthencourt, Mesnil-Saint-Nicaise, Nesle, Rethonvillers, Sept-Fours (11 novembre) (134-135), Crémery, Fresnoy, Damery, Andechy, Guerbigny, Warsy, Davenescourt, Hamel-Contoire, Pierrepont (12-13 novembre) (135-136), Hargicourt, Malpart, Grivesnes, Le Plessier, Coullemelle, Rocquencourt, Tartigny, Caply, Troussencourt, Maisoncelle (Oise) (14 novembre) (136-137), de l’Oise à l’Alsace (17 novembre – 23 décembre) (137-143), Fraize, anould, Saint-Léonard, Saulcy-sur-Meurthe, Sainte Marguerite (22 décembre) (143), Coinches, Vanifosse, Neuvillers, Frapelle, l’Alsace (Vallée de la Bruche à Strasbourg) (23 décembre 1918 – 28 février 1919) (143-162).

1919 : Lorraine mosellane à l’Orient (28 février – 19 avril) (163-171), Roumanie et Bulgarie (19 avril – 1er septembre) (171-230).

Yann Prouillet, CRID14-18, décembre 2011

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George, Henry (1890-1976)

Henry George en août 1965

1. Le témoin

Né en 1890, il est encore étudiant ecclésiastique à Nice, à l’école Vianney, quand se déclenche la Grande Guerre. Usant de sa qualité d’ancien aide-pharmacien, il est nommé brancardier régimentaire et est affecté à la 6e compagnie du 58e RI. Après la guerre, dans les années soixante, il sera président de l’amicale de ce régiment. Auteur de nombreux ouvrages de prose et de poésie en français et en occitan, il meurt en 1976.

2. Le témoignage

Henry GEORGE, Quand ça bardait. Visions et souvenirs de guerre. 1914-1918, Avignon, édition de la Méditerranée, 1968, 156 pages.

Henry George est nommé brancardier régimentaire quand s’ébranle de sa caserne d’Avignon la 6e compagnie du 2e bataillon du 58e RI du XVe corps d’armée en direction du front de Lorraine. C’est à Coincourt qu’il passe la frontière allemande le 10 août 1914 et c’est sur la route qui mène à Xures qu’il reçoit le baptême du feu, par l’obus et la fusillade. Ce 11 août se grave alors dans ses souvenirs en de multiples tableaux indélébiles, images tragiques d’une guerre déjà terrible laissant un régiment exsangue à la veille de la retraite. Blainville et Mont-sur-Meurthe en seront les stations elles aussi sanglantes, mêlant l’horreur d’une boucherie aux scènes familières des tableaux à la Détaille.

On retrouve l’abbé brancardier devant Saint-Mihiel le 30 septembre, où la tranchée favorise le repli sur soi, prélude au cafard puis à Ville-sur-Tourbe le 17 juin 1915 et à Saint-Vaast le 4 septembre 1916 pour de courts tableaux, icônes de souffrances militaires et civiles, images d’impiétés au milieu des sacrifices. Le 16 juillet 1916, il est devant Thiaumont, sous Verdun, humble devant la mort de l’abbé Gautier.

Sa seconde partie de souvenirs plus déployés montre, dès les premiers jours de 1917, l’embarquement pour l’Orient. Salonique, Athènes, Monastir offrent de nouveaux tableaux dépaysants avant qu’une note lui parvienne au « Ravin des Italiens », près de Monastir, le 12 mai 1917. Il fait partie des rapatriables et rentre alors en France pour ne plus décrire le front.

Le 4 août 1918, alors qu’il est affecté au 136e RI de Saint-Lô, il image un dernier tableau, dans l’Yonne, souffrant de la désaffectation en la foi catholique.

Le reste de l’ouvrage est ponctué de nombreuses poésies écrites devant l’ennemi.

3. Résumé et analyse

Brossant de trop rares tableaux, les souvenirs catholiques du soldat George sont trop dilués pour retenir l’intérêt de l’Historien. Relativement datés et localisés pourtant, les scènes de guerre de ce soldat prêtre-brancardier au 58e RI mélangent tableaux à la Détaille, spleen sur la déperdition de la foi en guerre et tragiques scènes de baptêmes du feu. Arrivé en garde d’Avignon le 4 août 1914, il ne note rien de bien saillant à l’ambiance vue dans la ville depuis le lycée de la caserne Chabran, « si ce n’est l’arrachement violent par la foule des plaques en émail, réclames du bouillon KUB, produit soi-disant allemand » (page 13). Le lendemain, il décrit le départ du 58ème et l’état d’esprit des soldats : « Chacun se figurait d’aller à la gloire. L’on concevait la guerre encore en paix ! » (page 14) mais éprouve « les premières souffrances physiques de l’état de guerre » (page 20), avant même ma frontière franchie. Il décrit un tir ami (page 25), la violence multiforme de la guerre des premiers combats en Lorraine, dans le secteur de Coincourt, jusqu’au 11 août, où l’état des pertes du régiment résonne ainsi : « A partir de ces jours de malheur, nous primes le deuil, c’est-à-dire qu’il n’y eut plus, chez nous, de gaîté folle ni d’exclamations bruyantes » (page 38). Le ton change en effet à l’épreuve de la guerre : il évoque « un soldat, nouveau venu, [qui] eut le triste courage de se faire sauter deux doigts de la main gauche, en feignant un accident involontaire » (page 56).

De fait, ce ne sont que les mois d’août et de septembre 1914 en Lorraine qui trouvent l’intérêt descriptif et narratif de cet ouvrage. Certes le prêtre ne déroge pas à l’espionnite (page 60) et aux rumeurs, rapportant que la garnison du camp des Romains, devant Saint-Mihiel, n’a fait montre d’aucune résistance, « le commandant du fort ayant un beau-frère, et son avenir, dans l’armée allemande » (page 84). Mâtiné de poésies limitant encore l’attrait testimonial, la seconde partie de l’ouvrage perd son caractère descriptif pour brosser une guerre plus introvertie et plus anecdotique. Sans comparaison avec Duhamel, il évoque parfois son rôle de brancardier, notamment à l’infirmerie du 2e bataillon alors à Ville-sur-Tourbe en Champagne. Ce moment lui permet d’évoquer un tableau plus rarement rapporté par les témoins : « Je déblayai toujours, et une pénible découverte vint encore m’attrister : c’était des revues pornographiques, des numéros de « La Vie Parisienne ». Et je me dis : « Comme préparation à la mort, c’est épouvantable ! Un jour, il faudra le dire. Ce jour est arrivé. Que les auteurs de ces saletés font du mal ! Ils sont plus redoutables que les torpilles, car ils tuent les âmes ». (page 89).

L’expérience balkanique de l’abbé George ne se limite plus en fin d’ouvrage qu’en un banal carnet touristique. On note une singulière « ode au brodequin » quand « Suau prononça une élégie sur les brodequins béants qui avaient foulé le sol de Lorraine, qui avaient parcouru tant de kilomètres et qui avaient été les témoins discrets de tant d’aventures » (page 86).

L’intérêt de ces « visions et souvenirs de guerre » est donc ténu, limité aux scènes de bataille du 58e RI dans les secteurs de Lagarde – Dieuze en Lorraine annexée. Il alimente toutefois les témoignages sur la guerre en Lorraine. Il est également une pièce au dossier du XVème Corps, dont l’abbé a bien sûr connaissance, qu’il évoque peu mais qui transparaît jusqu’en Grèce, où, devant Monastir, un coup de main monté par le commandement « de l’avis de tous, parfaitement inutile » et ayant occasionné « cent hommes hors de combat » avait été monté : « Dans quel but ? Il paraît que la calomnie du XVe Corps avait franchi les mers, et que le Haut Commandement voulait se rendre compte « si l’on marchait ! » (page 137).

Le livre, entaché de quelques coquilles et d’une typographie moyenne, est complété de documents iconographiques de moindre d’intérêt.

Parcours géographique suivi par l’auteur (date) (page) :

1914 : Nice, Vaison, Avignon (1-5 août) (11-16), Crèvechamps, Ville-sur-Moselle, Ferrières (8-10 août) (19-22), Coincourt, Xures (10-11 août) (23-38), Saint-Médard, (19 août) (39-41), Bures (15-16 août) (42-44), Dieuze (20 août) (45-47), Blainville-sur-l’Eau (25 août) (48), Mont-sur-Meurthe (26 août) (49-54), Adhoménil, Vitrimont (30 août) (55-56), Blainville (2 septembre) (57-57), Rehainvillers (4 septembre) (59-61), Montfaucon (23 septembre) (62), Avocourt (24 septembre) (65-68), Bois des Quatre Enfants (30 septembre) (75-77), Saint-Mihiel (1er-14 novembre) (79-87).

1915 : Ville-sur-Tourbe (17 juin) (88-89)

1916 : Saint Waast (4 septembre) (110-112), Thiaumont (16 juillet) (119-121)

1917 : Verdun, Toulouse, Toulon, camp de Zeitenlik, Salonique, Athènes, Monastir (17 janvier – 14 mai) (121-140).

Yann Prouillet, CRID 14-18, décembre 2011

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Carrias, Eugène (1895-1961)

1. Le témoin
En 1948, Eugène Carrias, qui fut sous-lieutenant d’infanterie à Verdun, présenta en Sorbonne une thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Pierre Renouvin, lui-même ancien combattant. Le sujet : La pensée militaire allemande. D’autres livres, articles, conférences avaient précédé cette soutenance, et allaient suivre, jusqu’à son dernier livre, en 1960, La pensée militaire française.
L’auteur est né le 13 avril 1895 à Grenoble, et fut élevé par son oncle, professeur au lycée de Nîmes. Il y fit lui-même ses études et, après le bac, y prépara Saint-Cyr. Après son succès à l’écrit en 1914, il profita du décret qui déclarait reçus les admissibles qui s’engageraient tout de suite. Sous-lieutenant en janvier 1915, il fut affecté dans le secteur de Verdun, au 164e RI. Blessé le 23 février, il dut être amputé de l’avant-bras gauche. Lieutenant en janvier 1917, il remplit diverses fonctions comme interprète. Marié en 1922, il suivit des cours à l’Ecole de Guerre et en sortit breveté d’Etat-Major. Sa carrière d’auteur est évoquée plus haut et détaillée dans le livre de ses souvenirs de 14-18.
2. Le témoignage
Le livre d’Eugène Carrias, Souvenirs de Verdun, Sur les deux rives de la Meuse avec le 164e RI, est publié en coédition par Patrimoine du pays de Forcalquier et C’est-à-dire éditions, avec présentation, notes et postface d’Emmanuel Jeantet, 2009, 271 p., illustrations (photos prises par l’auteur). Ces souvenirs n’étaient pas destinés à la publication, mais ils sont rédigés comme un livre, confié à des amis, et vraisemblablement connu de Jules Romains. Le texte, rédigé avant 1928, est trop précis pour qu’il ne s’appuie pas sur des notes prises au moment. Il manque cependant de dates, mais des extraits du JMO du 164e viennent combler la lacune. Le livre donne aussi le texte d’un cahier préparatoire pour la période cruciale du 9 au 22 février 1916.
3. Analyse
Dans les premiers jours, les départs se font sous les acclamations et « on s’étourdit de bruit, on s’enivre de paroles pour étouffer l’émoi que fait naître chez tous les menaces indécises de l’avenir ». On pourchasse les « espions », et les commerçants arborent un drapeau pour affirmer qu’ils sont de bons Français et éviter les bris de vitrines. Les défaites entraînent la montée vers le front de réservistes consternés de devoir partir. Les blessés raillent les journaux qui additionnent les milliers d’ennemis hors de combat : « si ça continue […] il n’y aura plus un Boche pour faire la guerre ».
En 1915, le jeune Carrias occupe des secteurs plutôt calmes : « pas un coup de fusil » ; Allemands « de bonne composition ». On vit la « vie terne des tranchées ». Chacun s’ingénie à améliorer ses conditions de vie, et les ordonnances font de même pour les officiers. Au printemps, alors qu’il avait eu l’espoir de partir en Orient (« mirages dorés »), Carrias reste avec son régiment aux environs de Verdun. Il décrit le village de Béthincourt en ruines. « Une vie de fonctionnaire de province terne et régulière » reprend. Les hommes se transforment en bûcherons ; les officiers jouent au poker quand ils ne croulent pas sous la paperasse administrative ; « les maisons où l’on vend à boire regorgent de monde » ; des jeunes filles et des soldats vont par bandes ». La tranquillité n’est troublée que par deux exécutions, ce qui, pour Carrias, « servira d’exemple aux fortes têtes ». Mais il rapporte les dernières paroles de l’un d’eux, adressées au peloton d’exécution : « Alors quoi, vous n’allez pas faire ça ! Je suis votre copain et vous voulez me tuer… Je n’ai rien fait… C’est une blague ! Je ne veux pas mourir… Eh bien ! Les copains, vous n’entendez pas ? » On comprend qu’une sentinelle endormie remercie l’officier de lui avoir passé un savon sans que les supérieurs soient informés.
Il y eut cependant une attaque, le 5 avril 1915, et le récit de Carrias fourmille de détails concrets : avant de se lancer, on allège les sacs ; la boue dans laquelle on doit se coucher bloque les culasses des fusils et on ne peut pas tirer ; le casse-croûte mêle « pain, viande et boue » ; les blessés « se lamentent dans les champs et crient pour demander du secours ; « la pluie a repris, elle tombe serrée et froide » ; pour la nuit, les hommes creusent des trous individuels, et les ordonnances en préparent de plus profonds pour leurs officiers. Après la relève, le guide perd son chemin. Louis Barthas et bien d’autres ont décrit de telles scènes ; même similitude dans l’évocation des petites « satisfactions matérielles et terre à terre » ; et encore de la première permission qui fait découvrir la guerre vue par l’arrière, « factice, rapetissée, déformée, présentée sous forme de clichés ».
Le dernier chapitre concerne le tout début de la bataille de Verdun en février 1916. L’attaque allemande est annoncée par divers signes : on découvre des brèches dans les réseaux de fil de fer ennemis ; on distingue des mouvements de troupes qu’un barrage d’artillerie tente de perturber. Lorsque le Trommelfeuer se déclenche, il est aggravé par le tir trop court des 75 français. Eugène Carrias est enterré sous son abri effondré. Ses hommes le dégagent ; il est gravement blessé au bras, évacué vers le poste de secours. Il faut l’amputer. Il termine cependant son récit par un cri de joie : « Je vis, j’ai le droit de vivre et je n’ose croire à mon bonheur. »
Rémy Cazals, décembre 2011

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Jean, Renaud (1887-1961)

1.Le témoin.

Renaud Jean, premier député communiste élu en 1920 et membre du Comité Central du Parti communiste français entre 1932 et 1940, est né à Samazan dans le Lot-et-Garonne le 16 août 1887. Issu du monde rural (son père et métayer engagé dans des mandats locaux), possédant une solide formation scolaire, adhérent au parti socialiste en 1907 et porté par des idées révolutionnaires, Renaud Jean part en guerre à l’âge de 27 ans. Il a effectué son service militaire entre 1908 et 1910 dans un régiment régional, le 88e RI d’Auch et entre en guerre affecté au 24e RI colonial de Perpignan comme caporal (volonté d’éloignement?).

Il connaît la première épreuve du feu dans les Ardennes Belges le 22 août 1914. Après la retraite, redressement de la Marne où il est blessé le septembre. Soigné à l’hôpital auxiliaire du lycée Palissy (où il rencontrera sa future épouse, professeure agrégée de sciences naturelles). Il est définitivement réformé en janvier 1915. Il sera par la suite le fer de lance du communisme rural dans le département du Lot-et-Garonne mais également par ces engagements nationaux dans entre-deux-guerres.

Document : Archives départementales de Lot-et-Garonne, série R, registres matricules – carton 1 R 643

2. Le témoignage

Le carnet de Renaud Jean, authentifié, a été publié en totalité dans le numéro 44 des Cahiers du Bazadais en 1979 par Jacques Clémens. L’original contient 80 pages, dont 43 ont été le support de l’écriture du récit au crayon. Le carnet a été tenu au jour le jour, voire heure par heure pour certaines journées, comme celle de la blessure, que l’on peut située entre 11h et 14h le mardi 8 septembre 1914. Le récit de guerre s’arrête avec elle, après le retour à Agen le 13 du même mois.

3. Analyse

Assurément, les quelques notes laissées par Renaud Jean montrent un homme d’abord profondément antimilitariste. Il impute au « capitalisme », « patriotisme », « colonialisme » et « nationalisme », la responsabilité de l’entrée en guerre, soutenue par des « chefs » militaires injustes et pétris de « discipline ». Citant Kropotkine, « le prolétariat n’a pas su faire le socialisme », c’est un homme de culture révolutionnaire qui prend l’uniforme, c’est un homme aussi déçu par le cours des événements. L’attente du combat pèse sur ces propos de plus en plus défaitistes, d’autant qu’il se retrouve dans un régiment colonial où la cohabitation avec les cadres sous-officiers et officiers de carrière semble difficile. Et le 22 août dans les Ardennes belges, c’est l’épreuve du feu : le soldat Jean devient combattant, ce qui transparaît dans l’évolution de l’écriture. Le récit des combats, des rumeurs constamment évoquées, de la peur qui laisse peu de place à la réflexion de fond : « Quand on est au combat, on s’abrutit, on ne pense à rien » (31 août). L’adaptation se fait par la force des circonstances, qui sont d’abord celles de la retraite qu’il compare à la Débâcle de 1870 racontée par Emile Zola. Il perçoit rapidement que la guerre se gagnera avec l’artillerie et l’aviation que les militaristes « prussiens » utilisent avec intelligence. « Nous sommes victimes de l’incurie des administrations et de l’incapacité des chefs », écrit-il le 3 septembre. L’escouade, la section, le camarade que l’on voudrait retrouver dans le désordre du combat deviennent autant de repères qui montrent l’intégration littérale du soldat Jean dans la guerre, avant que la blessure ne l’éloigne définitivement du champ de bataille. Celui de la Grande Guerre tout du moins puisqu’il écrivait dès le 18 août : « (…) Je suis persuadé que dans 20 ou 40 années nous en aurons une nouvelle, et ainsi jusqu’à la consommation des siècles. Attendre la paix des gouvernants, c’est folie. » Son parcours de l’entre-deux-guerres est bien déjà en germe à l’automne 1914.

Alexandre Lafon

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Alengrin, Joseph (1882-1946)

1. Le témoin
Né le 3 novembre 1882 à Murat-sur-Vèbre, dans les Monts de Lacaune (Tarn), où son père est notaire, il entre à son tour dans le métier et devient clerc de notaire à Béziers, la grande ville proche de ce coin de la montagne tarnaise. Lors de la mobilisation, il est marié et a une toute petite fille qu’il présente ainsi lors de sa permission de convalescence de décembre 1914 : « Quel bonheur de serrer dans mes bras cet enfant que j’avais laissée au mois d’août marchant à peine et qui, maintenant, a fait de sensibles progrès ! » Au début de la guerre, il est caporal au 7e BCA. Il est blessé au genou par un éclat d’obus le 25 septembre 1914 ; revenu sur le front, il est capturé le 14 janvier 1915, et passe dans plusieurs camps de prisonniers, particulièrement dans la partie polonaise de l’Allemagne où il participe aux travaux agricoles, forestiers et même industriels dans la sucrerie de Pakosch.
2. Le témoignage
Sa famille a conservé trois carnets, dont le dernier est inachevé. Plusieurs indices montrent que le témoignage a été rédigé après la guerre, remarque importante car, à ce moment-là, il n’aurait eu aucune raison de cacher une éventuelle haine des Allemands en les présentant sous un jour favorable. Sans doute avait-il des notes car les dates, et même les heures, sont parfois très précises (trop précises : on saura souvent le jour et l’heure, mais on aura du mal à retrouver le mois). Le texte est publié dans les Cahiers de Rieumontagné, n° 42, août 1999.
3. Analyse
Les premières pages évoquent la mobilisation : mesures à prendre pour l’exploitation des terres ; vœux et supplications à l’église ; fanfare et drapeau au passage en gare de Lacaune ; quatre journées de pagaille à la caserne à Draguignan. C’est dans les Vosges qu’a lieu la découverte progressive de la réalité du front : bruit du canon qui se rapproche ; contact avec des prisonniers ; rencontre de civils qui fuient leurs villages ; premiers obus ; présence et odeur des cadavres. Blessé, il est dirigé vers l’ouest, mais ne peut être soigné ni à Rouen, ni à Dieppe où les hôpitaux sont bondés. Débarqué à Eu, il note les deux remarques de tous les blessés : « Quel bien-être j’éprouve d’échanger le sol troué des tranchées qui nous servait de dortoir contre un lit moelleux » ; et, ayant rencontré un homme originaire de Castres, quelle joie « de parler du pays en passant quelques bons moments ». Ce souci se retrouve fréquemment, qu’il s’agisse du retour au front, fin décembre 1914, ou de la captivité en Allemagne : les « pays » échangent leurs impressions « sur les sujets qui [les] intéressaient le plus, principalement sur les dernières nouvelles reçues de chez [eux] » ; pour les travaux, ils forment une équipe de gars du Tarn et de l’Hérault.
Joseph Alengrin signale son angoisse au moment de sa capture, mais constate bien vite que les prisonniers français ne sont pas maltraités, et il note même : « Je passais devant l’endroit où mon escouade avait son dortoir et, avec l’autorisation d’un soldat allemand, je pus emporter quelques effets contenus dans une musette, ils me furent bien utiles plus tard. » Le premier camp où il est interné est celui de Langensalza où il décrit un véritable « marché aux puces » organisé par les prisonniers russes. Certes, il y a l’absence de liberté, les poux, le typhus, mais Joseph signale de nombreux traits de bonnes relations avec les Allemands : un orchestre composé de prisonniers sous la direction d’un chef de musique allemand ; une agréable soirée avant le travail en kommando ; les adieux au sous-officier qui commande leur escorte ; et encore : « Notre sentinelle qui a l’air plus ennuyée que nous de cette journée de marche, car ses vivres n’ont pas duré longtemps, nous fait entrer dans le Gasthof de Kornfeld et là nous cassons la croûte et buvons quelques bocks et une tasse de café à l’orge. Nous donnons quelques biscuits à notre gardien et, après nous être restaurés, nous reprenons notre chemin vers Rukheim. »
Les Français, en effet, reçoivent de nombreux envois de nourriture, jusqu’à « une avalanche de colis supplémentaires » pour Noël 1916. Ils posent des collets pour attraper des lièvres, et ramassent force champignons. Au camp, sont organisés des loisirs, théâtre, bibliothèque gratuite, sport, messe. Les prisonniers russes, sans ressources, font office de « domestiques ». Il va jusqu’à écrire : « Nous passâmes un hiver agréable dans la mesure du possible. » En kommando, les rapports avec la population sont amicaux ; il s’agit de Polonais dont la condition est considérée comme proche du servage : lorsque leurs maîtres arrivent à la messe en voiture, les paysans les accueillent en leur baisant les mains… La captivité est toujours un contact entre peuples et cultures.
Rémy Cazals

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Julien, Romain (1898-1984)

1. Le témoin
Il est né le 28 décembre 1898 à Murat (sur Vèbre), Tarn, dans une famille de cultivateurs. Lui-même poursuivra sur l’exploitation familiale. De la classe 18, célibataire, il est mobilisé au 3e RAC à Carcassonne en 1917. La période d’instruction lui paraît « un des plus heureux temps » de sa vie. Il arrive sur le front en janvier 1918 à Arras, dans la boue. Il passe au 208e RAC et considère que les servants de la pièce forment « une véritable famille ». Il combat lors des attaques allemandes du printemps, puis lors de la contre-offensive, jusqu’au 24 octobre 1918, jour de son départ en permission. Le 11 novembre, en route pour un retour au front, il note sa satisfaction de n’avoir plus à « tirer la ficelle ». Il fait alors un séjour en Belgique puis à Aix-la-Chapelle avant d’être envoyé en Orient. De retour chez lui en juin 1920, il constate : « J’étais civil et pour de bon. »
2. Le témoignage
C’est alors, et jusqu’au 24 février 1921, qu’il a rédigé ses souvenirs, conservés par la famille, retranscrits dans Cahiers de Rieumontagné, n° 42, août 1999.
3. Analyse
Lors des combats de 1918, fin juin, l’artilleur écrit : « On n’arrêta pas de tirer pendant deux heures trente, les pièces étaient rouges, on refroidissait les tubes avec de l’eau qui en sortait bouillante. Dans la matinée, on avait tiré 600 obus par pièce, ce qui commençait à compter. » En août, il voit les chars Renault à l’attaque. En septembre, au moment de la prise de Noyon, les prisonniers allemands disent « qu’il ne faisait pas bon être face à notre artillerie ». En octobre, sa pièce explose, tuant deux hommes et en blessant deux autres : « Voir tomber mes meilleurs amis, je ne pus accepter cette vision, et je restais comme fou un moment. »
La suite est intitulée « Deuxième phase de mes campagnes, ou Campagne d’Orient et du Levant ». Passant à Naples, Romain Julien constate : « Sur la droite, dominant la ville, le Vésuve jetait, de temps en temps, une fumée noire ressemblant à l’éclatement d’un obus de gros calibre. » Dans les Dardanelles, le bateau avance lentement « avec la crainte de rencontrer quelque mine à la dérive ». À Constantinople, il visite « une bonne partie de Stamboul, Sainte-Sophie, d’autres mosquées et tout un tas de choses intéressantes, ainsi que le pont de Galata et le quartier environnant. On se payait quelques bonnes parties de rire avec leur religion musulmane et les femmes voilées. » Devant Odessa, des navires de guerre de toutes les puissances alliées ont leurs canons braqués sur la ville ; on débarque et : « Les civils miséreux nous regardaient défiler d’un œil éteint. »
Il faut cependant évacuer, à l’approche de l’Armée rouge. Les bolchevistes accordent 48 heures. Les Français obtempèrent après avoir défoncé des tonneaux de gnole « à coups de hache ». « Aussi, dans cette belle armée, ce jour-là, ce n’étaient pas les hommes qui conduisaient les mulets mais tout le contraire, sans compter ceux qu’on avait montés ivres morts dans les voitures ! » Les soldats en ont assez ; des sentiments de révolte apparaissent. Des quantités de matériel militaire sont abandonnées. Le retour se fait par la Bessarabie et la Bulgarie, puis a lieu un transfert vers la Syrie où il faut lutter contre les Turcs. Le groupe, qui aspire à « la classe », est enfin rapatrié, de Beyrouth à Marseille.
Rémy Cazals

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Lesage, Joseph (1884-1918)

1. Le témoin
Orfèvre parisien, Georges Lesage s’est déplacé à Moret-sur-Loing (Seine-et-Marne) où son fils Joseph est né le 24 juin 1884, deuxième enfant d’une famille nombreuse. Ses talents vite constatés, il entre à l’école des Arts décoratifs, puis fait des relevés en Egypte pour une mission archéologique. Il expose et commence à être connu. Marié, il s’installe à Mazargues, pays de son épouse (d’où les allusions, dans ses lettres, à la protection de Notre-Dame de la Garde). Trois filles naissent avant son départ en 1914, d’abord au 353e RI avec lequel il participe aux combats de septembre 1914. Il obtient rapidement « le poste rêvé », celui de sapeur téléphoniste au 8e Génie, refusant de devenir caporal pour ne pas se charger de responsabilités. Dans ses lettres revient souvent la satisfaction d’être relativement à l’abri et sa compassion pour les hommes des premières lignes qu’il a su dessiner pour le « journal de tranchées » de la 73e DI, Le Mouchoir. Il est mort de la grippe espagnole le 19 octobre 1918.
2. Le témoignage
Les dessins de Joseph Lesage constituent la partie principale du livre Un journal de tranchées, Le Mouchoir, 1915-1918, paru en 2009 aux éditions Bernard Giovanangeli, réalisation qui doit à la piété familiale, à un mémoire de maîtrise en ethnologie et à un soutien associatif. Des extraits de lettres de Joseph à ses parents viennent en complément des dessins. Elles sont classées par thèmes, ce qui empêche de constater nettement l’évolution du soldat au cours de la guerre. Les lettres adressées à sa femme ont, par contre, été détruites, tardivement, par celle-ci. Quelques photos de Joseph Lesage sont reproduites, ainsi que des extraits d’autres « journaux de tranchées » qui encadrent le témoignage mais n’en font pas partie.
3. Analyse
Le Mouchoir, dont Joseph Lesage était un fondateur (1er numéro le 14 novembre 1915), est typique de ces « journaux de tranchées » qui veulent encourager ténacité et discipline en jouant sur la gaieté et la caricature des ennemis. Un prêtre faisant partie de sa direction, le sexe n’y a pas droit de cité. La critique y est feutrée ; elle vise surtout les embusqués. Les lettres de Joseph sont parfois beaucoup plus dures. Elles évoquent les conditions de vie, la prolifération des rats, le « cauchemar qui nous accable », le bourrage de crâne, les permissions qui sont « sacrées », certains chefs durs et bornés « qui ne veulent voir dans les hommes que des bêtes de somme, tout juste bons pour la mitraille » (7 mars 1917). Le 31 mai suivant, en pleine période des « mutineries », il écrit : « Moi, ça me dégoûte de faire la guerre depuis trois ans pour les gens si peu intéressants qui nous gouvernent et qui nous combattent à l’intérieur ! car c’est bien de leur faute si on est là et dans quelle situation ! » Faute de la totalité de sa correspondance, on ne peut en savoir plus.
Le 11 octobre 1916, évoquant les sommes gagnées en vendant des dessins à des journaux parisiens, il avait écrit : « Je suis très content aussi de ce petit débouché. Cela évite de faire appel à la bourse de Mimy [sa femme] de sorte que petit à petit elle peut réaliser quelques économies que nous retrouverons avec plaisir après la guerre. Après la guerre ! que ce mot est étrange ! Croyez-vous que cela puisse finir un jour ? »
Rémy Cazals

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Granier, Louis (1886-1915)

1. Le témoin
Il est né à Candoubre, commune de Murat-sur-Vèbre (Tarn), le 1er novembre 1886. Famille de cultivateurs catholiques. Mobilisé au 47e BCA, il combat dans les Vosges et il est tué au Reichackerkopf le 18 avril 1915. Son corps n’a pas été retrouvé. Dans une lettre sans date à sa sœur, il avait écrit : « Tu me demandes des nouvelles de Julie, elle est chez ses parents, nous sommes tous les deux contents pour le moment de ne pas être mariés, nous attendons le retour et puis l’on verra les événements si j’ai le bonheur de retourner. »
2. Le témoignage
« Il ne reste de lui que quelques photos et ce paquet de lettres », écrit sa petite nièce en présentant son témoignage dans les Cahiers du Centre de recherches du patrimoine de Rieumontagné (2006), sous le titre « Si j’ai le bonheur de retourner… ». Les 36 lettres et cartes postales, entre le 21 août 1914 et le 15 avril 1915, envoyées à ses parents et à sa sœur, domestique dans un château de l’Hérault, en disent beaucoup en peu de phrases. L’orthographe a été corrigée dans la transcription, mais plusieurs cartes sont reproduites en fac-similé.
3. Analyse
À l’arrivée à Draguignan (21 août), Louis constate : « Chère sœur pour le moment je ne suis pas trop mal mais on nous a donné un sac pesant presque autant que nous. Je ne sais pas comment je ferai pour faire campagne. » Dans les tranchées, écrit-il, « vous pouvez croire qu’il n’y fait pas chaud ». Et il précise (20 décembre) : « Nous avons un bain à pleins souliers. Heureusement nous avons fait une guitoune avec quatre camarades, et il n’y pleut pas, nous sommes là comme des rois. Seulement nous avons une chose bien malheureuse, nous ne pouvons pas y mettre assez de terre dessus pour nous garantir des grosses marmites ; à part ça nous n’avons rien à craindre des balles. Nous y avons fait une espèce de cheminée, donc nous y allumons un petit feu sombre la nuit qui nous remet de la mort à la vie quand on vient de prendre la faction et c’est là sous ce terrier auprès de la cheminée de terre que nous passerons le réveillon de la Noël si Dieu nous donne cette faveur. » Il échappe quatre fois à la mort dans des combats et, au repos, il remarque (26 janvier 1915) : « Je vous dirai que nous sommes à l’arrière depuis le combat du 14 janvier mais le repos n’est pas du repos car je fais de l’exercice comme un bleu mais ça ne me décourage pas malgré nos jours de campagne. Je préfère faire de l’exercice que d’aller entendre siffler les balles et les obus dans les tranchées. »
Comme tout un chacun, il tient à rester en contact étroit avec la famille, le village, le canton, par exemple le 16 octobre : « Lorsque vous me ferez réponse vous me direz des nouvelles du pays si vous en savez de ceux qui sont partis de mes camarades de Condomines. Celui de Cros a été blessé. » Et le 26 janvier, à sa sœur : « Tu me dis sur ta dernière que vous recevez de bien tristes nouvelles, ça je le comprends mais nous qui voyons ce qui se passe c’est encore pire. Je ne peux pas décrire ce qui se passe. Je t’en dirai plus long si le bon Dieu veut que nous nous revoyions un jour. » Dès le 4 novembre 1914, apparaît le désir de paix, désir partagé : « Donc pour moi j’aurai beaucoup de choses à vous raconter sur le champ de bataille mais ce serait trop long et je le garde pour le jour où nous aurons la paix et j’écris principalement de ce que nous parlons nous autres de la paix. » Le 20 décembre 1914 : « Nous mettrons le petit sabot pour que le petit Jésus nous apporte le petit cadeau que nous désirons depuis quelque temps : la paix… la paix pour tous. Elle est à désirer tant pour vous que pour nous. » Le 8 mars : « Rien de plus vous dire que de prier pour la paix. »
La dernière lettre de Louis Granier à ses parents est du 15 avril 1915 : « Je réponds à votre courrier du 8 toujours bien portant et bien fier espérant toujours que Dieu me conservera cette santé et qu’il nous donne bientôt une paix car hélas on commence à penser qu’elle ne finira pas. Malgré ça j’ai toujours l’espoir qu’elle finira le jour qu’on y pensera le moins. Quant à moi je suis pas le plus malheureux vous pouvez le croire je n’ai pas un chagrin et je suis toujours content, je prends ces temps-ci l’horrible comme s’il était bien bon et les jours passent les semaines aussi et nous arriverons au bout de l’année sans y penser. Je vous dirai que nous faisons toujours le même travail, quelques jours de tranchées puis du repos. Le temps est toujours à peu près le même, il neige, il pleut, il fait bien mauvais temps isolé dans les bois comme les bêtes sauvages ; vous pouvez croire que si nous pouvons le quitter ce pays, que la guerre soit finie, je ne le regretterai pas. Vous me parlez des camarades du pays, il y en a parmi qui ont de la chance je vous l’assure tout le monde ne peut pas l’avoir et je ne lui souhaite pas du mal, pour ça nous sommes assez de souffrants. Pour le moment pas d’autres nouvelles, les camarades se portent bien. Tout ce que nous avons à dire quand on se trouve de parler du pays et le bonheur que nous aurions si nous pouvions voir la fin, ça nous paraîtrait pas possible. Rien de plus à vous dire, votre dévoué qui de bien loin vous embrasse bien fort. »
Rémy Cazals

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