Maillet, André, Sous le fouet du destin. 1915-1916, Paris, Bernard Giovanangeli, 2008, 157 p.
Résumé de l’ouvrage :
Le jurassien et intellectuel André Maillet est soldat au 23e RI de Bourg-en-Bresse, qui tient La Fontenelle, dans les Vosges, à la mi-décembre 1915. Son régiment est alors appelé à renforcer le 15-2 qui doit attaquer sur le Hartmannswillerkopf le 21. Racontant par étapes ce qu’il considère comme une montée au Golgotha, il relate cinq jours épiques et sanglants dans les « Régions infernales » dont il échappe, blessé, les pieds gelés, sauvé par miracle par des brancardiers.
Eléments biographiques :
André Maillet est né le 30 novembre 1889 à Le Vaudioux, canton de Champagnolle, dans le Jura, d’un père scieur. Volontiers poète, il est instituteur à son recrutement et professeur au collège de Nantua à la déclaration de guerre. Il dit : « Je voulais former des jeunes gens, mes élèves, pour la lutte qui les attendaient… » (p. 46). Bernard Giovanangeli, qui introduit cette réédition, évoque le cercle intellectuel dans lequel, jeune, il évolue avant la guerre, écrivant poèmes et « pièces de sa composition ». Il publie chez Jouve en 1918 un premier livre de poèmes, écrits avant la guerre (1909-1912), sous le titre L’Angoisse éternelle, puis chez Perrin en 1919 Sous le fouet du destin. D’autres livres suivent, dont le dernier paraît en 1965. Son parcours militaire est ténu, très vraisemblablement du fait de sa faible constitution. Il est d’abord réformé pour « faiblesse générale et imminence » le 26 octobre 1911, puis reconnu apte au service armé par le Conseil de Révision de Nantua le 26 novembre 1914. Il est d’abord incorporé au 60e RI à compter du 16 février 1915, puis passe au 23e RI le 14 août suivant. [Il n’a donc pas participé aux combats sur La Fontenelle de juin et juillet, particulièrement âpres pour son régiment]. La gelure de ses pieds à la fin de la bataille du HWK entraîne une inaptitude temporaire d’un mois, avant qu’il soit classé au service auxiliaire le 27 novembre 1916 pour « amaigrissement et dyspepsie ». Il est finalement reconnu définitivement inapte à faire campagne pour faiblesse générale, gastro-entérite, anémie et amaigrissement par la commission de réforme de Dôle du 26 novembre 1917. Il ne retournera finalement jamais au front et sera démobilisé le 10 mai 1919. Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue notice analytique dans Témoins (p. 363 à 366), indique qu’il bénéficie d’une pension d’invalidité en 1919 et qu’il exerce les métiers de professeur au lycée d’Alais (aujourd’hui Alès) puis inspecteur primaire à Montceau-les-Mines. Il est également recensé à Aurillac et Nîmes (1921) ou Villefranche (1933). André Maillet meurt le 16 avril 1968 à Lyon.
Commentaires sur l’ouvrage :
Licencié en philosophie, sa formation littéraire transpire à chaque ligne de son impressionnant témoignage uniquement vosgien, sombre et très intellectualisé, qu’il circonscrit à l’attaque du HWK le 21 décembre 1915. Lancinant d’abord, à partir du moment où il apprend que le régiment doit quitter La Fontenelle pour aider à l’attaque de la « Mangeuse d’hommes » avec le 15-2, régiment vosgien qui l’occupe, Maillet multiplie les références bibliques, évoquant alors une longue montée au Calvaire. Puis l’ouvrage tourne au terrible et horrifique l’apocalypse déclenché. On sent la formation classique rien qu’à l’énoncé de son chapitrage, en forme de d’une pièce de théâtre en 15 tableaux empruntant au registre dramatique :
Premier tableau – Le sort en est jeté : La méditation du factionnaire – Dans la grange du corps de garde – La proclamation aux guerriers
Deuxième tableau – Sous le fouet du festin : La traversée de l’oasis – Le rêve des guerriers – Vers l’Alsace – L’étape – L’ascension du Golgotha
Troisième tableau – Les régions infernales : L’assaut – Le tir de barrage – En patrouille – En contre-attaque – En attendant la mort – La fête des damnés – Des profondeurs de l’abîme.
Peu des camarades qu’il cite et côtoie survivent à la boucherie dans un style dramatique impressionnant dont il ne se fait aucune illusion sur l’issue, s’abandonnant à l’idée de la mort : « C’est vrai… je me résigne. La mort n’est pour moi ni un châtiment, ni une promesse » (p. 119). Très tôt dans l’ouvrage, il évoque en effet la certitude de sa mort prochaine, comme de celle des autres d’ailleurs ! Il dit « Celui-là ne reviendra pas » ! » (p. 43) et plus loin « Lesquels laisseront sur la terre encore inconnue leur dépouille aujourd’hui frémissante ? » (p. 44). Il se révolte à l’idée de sa propre mort sacrificielle mais dit qu’elle ne l’effraie pas : « J’ai passé de trop longues nuits de méditation avec les sages et les poètes, mes amis, pour craindre son coup définitif et brutal » (p. 44). Et plus loin : « … je regarde ce sang, et je cherche les âmes de ceux qui ne sont plus » (page 80). Oscillant entre mythologie et christianisme, il avance un parallèle christique : « Et je comprends le bonheur divin du Christ, agonisant sur le promontoire tragique du Golgotha, pour délivrer le monde » (p. 74).
Il incarne quelque peu aussi le Hartmannswillerkopf, parlant du « râle immense de la montagne » (p. 90).
Patriote, le passage de la frontière (au col de Bussang) révèle sa souffrance traumatique de 1871 : « Voici enfin la réalisation du rêve de mon enfance » (page 51) alors qu’il participe à récupérer la province perdue. Ayant pourtant une vision très poétique des allemands, il en affirme aussi une haine certaine, marquant l’opposition irréconciliable des deux races. Il affirme que « la vie nationale est supérieure à la vie individuelle » (p. 117).
Comme Eugène Lemercier, dont le statut intellectuel et la psychologie sont similaires, André Maillet a une haute opinion de sa classe, tendant parfois à la condescendance. Il dit, à la vue de territoriaux transformés en cantonniers : « Ils se relèvent, lourdement, brisés, à notre passage, et, de l’air placide et calme des ruminants, nous regardent défiler » (p. 56). Plus, il avance : « Le penseur a même ici moins de valeur que le rustique, car il réfléchit trop, il raisonne trop, et une machine à tuer ne doit pas penser » (p. 76).
Il intériorise en permanence son « expérience » de combattant et cherche à analyser, dans un mélange d’utopie et de pacifisme, les sentiments et les rouages qui le poussent à agir contre sa volonté. Il dit : « Quelle est donc la force qui nous pousse à la mort ? Quelle est donc la force qui nous attire aux enfers ? Quel nom donner à la mystérieuse puissance des Ténèbres qui nous conduit au sacrifice ? », l’expliquant, réaliste, par le simple consentement (p. 70), ajoutant plus loin : « L’aiguillon de la nécessité fait des prodiges » (p. 87). Aussi, il se révolte en vain contre l’obligation d’ôter la vie : « Tuer des hommes ! quelle horreur ! Est-ce possible ? Tout ce que j’ai d’humain se dresse contre ces crimes » (p. 93). Et il appréhende ce moment : « … Je redoute l’instant où je devrai tuer. Et pourtant, je sens, je sais que, au premier signal je lâcherai mon coup de feu, et que ma balle portera juste, terriblement meurtrière… Je le sais. Je sais que je tuerai parce qu’il y va de la sécurité de mes camarades qui comptent sur moi, parce qu’il y va de leur vie…. Je tuerai parce que j’y suis obligé, parce que c’est le devoir ! » (p.111). Pour la liberté, il accepte et justifie alors la notion de meurtre : « C’est pour la défendre et la conserver que nous avons accepté ces meurtres et ces tueries que nous n’avons, en particulier, pas voulus » (p. 118). Il revient plus loin sur ce terme : « Notre tuerie se passe en champ clos. Nous sommes seuls admis à franchir le seuil des régions infernales ». Et il se confie alors sur l’indicible horreur, comme celle, la guerre suivante, des camps de la Shoah, que l’on ne croira pas : « Quand tu narreras tes aventures, on ne te croira pas. On sourira avec une légère pointe de pitié condescendante en pensant : « Il chevauche son dada » (p. 141), s’interrogeant page suivante sur la difficulté de trouver les mots, voire d’autres vecteurs, convoquant ainsi musiciens, peintres ou poètes du futur, pour évoquer la réalité de la sauvagerie à laquelle les poilus ont survécu. Ainsi « Seuls devraient avoir le droit d’en causer ceux qui l’ont vécue, ceux qui ont souffert » (p. 143). Et sa conclusion est formelle : « Si les hommes connaissaient toutes ces tortures, s’ils pouvaient souffrir tous, par la pensée, ce que nous avons réellement souffert, c’en serait à jamais fait des guerres » (p. 142). Hélas, il n’est pas optimiste sur l’oubli prévisible des générations futures et sur la certitude formelle et désabusée que « La guerre ne disparaîtra qu’avec le dernier soupir du dernier des mourants » (p. 144).
Le témoignage de Maillet, soldat du 23e RI, qui n’est sur le Hartmannswillerkopf qu’en renfort temporaire pour l’attaque du 21 décembre 1915, est à rapprocher de celui d’Auguste Chapatte (Souvenirs d’un poilu du 15-2), qu’il pourrait même avoir vu lors de sa blessure de ce dernier, voyant, p.86, « les bombardiers se glissent vers les fortins, en les attaquant à la grenade ; font sauter les derniers centres de résistance et les derniers repaires de mitrailleuses » ; même lieu, même temporalité mais unités différentes, sans que l’un cite l’autre et réciproquement le régiment frère de circonstance d’ailleurs !
Au sortir de la bataille, après son récit épique et impressionnant, André Maillet dresse un bilan surréaliste et très lucide : « Je n’ai plus que mon fusil… J’ai perdu mes musettes, mon masque à gaz, ma couverture, ma toile de tente, ma pelle-bêche, mes guêtres, mon masque et ma cravate… Je n’ai plus rien. J’ai perdu toutes mes forces et ma santé. Je ne suis plus qu’une loque, qu’une épave exsangue, qu’un squelette, qui se traine mû par ce qui me reste de puissance de volonté. J’ai laissé là-bas tout ce que j’avais encore de possibilités de bonheur, tout ce que nourrissaient d’espoirs mon cœur et mon cerveau. (…) Je ne suis plus un homme » (p. 136). Et quand même les survivants retrouvent leur sac, celui-ci a été pillé pendant leur absence au cœur de la bataille ! (p. 137).
Au final, l’ensemble de l’ouvrage est ainsi celui d’un intellectuel idéaliste et fataliste mais résigné à donner sa vie à la France. L’ouvrage est très riche psychologiquement et assez pauvre quant à certaines précisions (toponymes, souvent oubliés, dates ou unités ; il ne cite par exemple jamais le 15-2 alors que son régiment, prélevé de La Fontenelle, à 80 kilomètres au nord, soutient l’attaque principale par cette unité), circonscrivant le témoignage à une seule période comprise entre la mi-décembre 1915 et le 1er janvier 1916. Maillet apporte ainsi à la littérature de guerre un récit intellectualisé plus qu’un témoignage « technique », voire journalistique, de soldat.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 48 : Vue de Bussang
56 : Surnomme le front « le toboggan »
57 : Sentiments anti-alsaciens, pris pour des espions
60 : Défilé du régiment à Saint-Amarin, « pour l’image », puis effondrement dans l’épuisement !
64 : Achète une carte d’état-major pour suivre ses déplacements
66 : Homme faisant son testament avant l’attaque, et toilette de condamnés à mort
83 : Pancarte allemande demandant quand aura lieu l’attaque française !
89 : Perçoit un couteau de tranchée (qui lui servira à creuser son trou sur le champ de bataille, qu’il appellera sa tombe)
90 : Prisonniers allemands enviés car ils quittent le champ de mort
99 : « … le principal effet du bombardement est de nous endormir »
110 : Décide de ne plus faire de prisonniers
126 : Bruit des éclats d’obus : « grand bruit d’étoffes froissées et de râles désespérés »
131 : Veut bombarder Mulhouse insolemment éclairée
132 : Aide des brancardiers allemands à franchir une tranchée, tués juste après
136 : Ferme les yeux pour ne pas voir la montagne devenue cimetière à ciel ouvert
141 : Sur les lettres : « Les lettres sont douces. On nous parle comme si nous étions encore du monde des humains… »
Yann Prouillet, février 2026
Viallet, Elie (1885-1915)
Gasqui, Jacques, Élie Viallet, capitaine de chasseurs alpins. Août 1914 – juin 1915, Paris, Bernard Giovanangeli éditions, 2014, 159 p.
Résumé de l’ouvrage :
Élie Joseph Viallet, né en 1885 dans l’Isère, fait avant-guerre une carrière militaire qui, en août 1914 le trouve lieutenant (depuis 1911) au 13e BCA de Chambéry. Après une courte période de garde à la frontière italienne, le 12 août, le bataillon arrive à Gérardmer, entre en Alsace et reçoit son baptême du feu à Soultzeren. Après la bataille des frontières, et une première blessure, il combat au terrible Hartmannswillerkopf puis est appelé en renfort lors de « l’affaire » de l’Hilsenfirst. C’est là qu’il trouve la mort sous les shrapnells allemands.
Éléments biographiques :
Élie Joseph Viallet naît le 8 juillet 1885 au Gua, dans le département de l’Isère. Son père, également prénommé Élie, est employé au Chemin de Fer Saint-Georges de La Mure (SGLM) qui achemine le charbon extrait des mines du secteur. Sa mère, Mélanie Euphrosine Samuel est lingère. La famille demeure au hameau de Saint-Pierre, dans le village de Saint-Georges-de-Commiers. Une sœur, Marie, rejoint le foyer en avril 1888 ; elle deviendra institutrice et il entretiendra toujours une correspondance avec elle, lui reprochant parfois la rareté de ses lettres (p. 87). Elle vivra dans le souvenir de son frère défunt. Il fait des études à l’école supérieure de Vizille, puis de La Mure à partir de 1901. Il s’engage pour trois ans au 52ème R.I. de Montélimar en octobre 1903 et est promu caporal l’année suivante, en octobre. Il passe sous-officier en juillet 1905, sergent-fourrier puis sergent en septembre 1906. Il est bien noté et désire alors embrasser la carrière d’officier. En 1908, il réussit simultanément les examens d’entrée à l’École d’administration de Vincennes et de l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent, intégrant cette dernière en octobre. Le 1er janvier 1909, il est incorporé élève officier et sort sous-lieutenant, 49e sur 163, le 1er octobre. Il est alors affecté au 13e BACP à Chambéry. Il passe lieutenant un an plus tard. On le retrouve chargé du casernement et des équipages, et remplit les fonctions d’officier d’approvisionnement pendant les manœuvres alpines et d’armée. Il quitte ces fonctions en juin 1913 pour reprendre le service de compagnie puis suit au premier semestre de 1914 les cours de l’École normale de gymnastique et d’escrime de Joinville. Son unité est en Haute-Maurienne pour les traditionnelles manœuvres d’été, en juillet 1914. Le premier courrier publié date du 27 juillet 1914 mais il tient également un journal de marche.
La guerre déclarée et après une courte garde à la frontière italienne, il connaît son baptême du feu le 15 août, participe aux combats de Mandray et de la Tête de la Behouille, dans les Vosges, avant d’être blessé légèrement à la jambe le 3 septembre. Il écrit à sa sœur le 11 qu’il a fait 7 jours d’hôpital et qu’il se remet très bien. Positionné ensuite en Alsace, il participe aux combats du Hartmannswillerkopf au premier trimestre de 1915, date à laquelle il est promu capitaine. Il sera à cette occasion cité deux fois à l’ordre de l’armée, étant l’un des premiers récipiendaires de la Croix de Guerre dans son bataillon (9 juin 1915). Élie Viallet meurt le 15 juin sur l’Hilsenfirst, dans les Hautes-Vosges (Haut-Rhin). Il sera cité une troisième fois et reçoit la Légion d’Honneur à titre posthume (dossier non découvert sur la base Léonore toutefois).
Commentaires sur l’ouvrage :
En page intérieure, l’ouvrage reçoit le sous-titre Élie Viallet, capitaine au 13e bataillon de chasseurs alpins : itinéraire d’un diable bleu.
Très représentative de la correspondance auto-censurée, destinée à rassurer en permanence les siens, les lettres de l’officier Viallet apprennent peu à l’Historien. Mais l’ouvrage trouve toutefois un intérêt dans la qualité de la contextualisation par Jacques Gasqui, présentateur du corpus du capitaine Vialle, qui précise avoir hérité des archives de l’officier, dans son bataillon, donnant à l’ouvrage l’aspect d’une biographie illustrée de correspondances. L’ouvrage est bien présenté et cite nombre d’autres personnages importants cités par le témoin (dont le docteur Boutle par exemple, qui a également témoigné dans l’ouvrage de Jean-Daniel Destemberg, Les Chemins de l’Histoire. L’Alsace, Verdun, La somme (Moulins, Desmars, 1999, 327 p.).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 23 : Durée de la guerre « bien vite réglée et que ce ne serait qu’une affaire de quelques semaines »
24 : Demande à sa sœur de conserver les journaux, « documents intéressants et que je reverrai avec plaisir »
48 : « À côté des amis qui assistaient à notre départ, on voyait des mamans et des sœurs qui pleuraient (elles ne sont pas plus raisonnables à Chambéry qu’ailleurs) ».
59 : Gants de pied supérieurs à la bande molletière pour les chasseurs
83 : Sur l’action de tireurs d’élite : « J’ai organisé depuis mes tranchées plusieurs stands et les bons tireurs les tirent au passage »
96 : Garde un fusil boche
107 : Demande à remplacer son fanion de compagnie, envoie le plan (description p. 108)
113 : Description du chasseur, « uniforme d’homme des bois » : « Béret bleu, peau de mouton, pantalon bleu de mécanicien en culotte de velours, gants de pieds, passe-montagne, cache-nez ; etc., et beaucoup de boue par-dessus tout ça »
114 : Sur l’enrichissement à la guerre : « Je vous envoie un mandat-poste de 300 francs. Je n’avais jamais trouvé autant d’argent dans ma poche en fin de mois. La guerre enrichit, le fait est concluant »
115 : « L’arrivée d’un nouveau galon est une chose dont on se réjouit en temps de paix ; à l’heure actuelle, malheureusement, elle est la conséquence de la disparition d’un camarade »
132 : Stylo Gold Starry
145 : Non-restitution des corps
Yann Prouillet, janvier 2026
Roujon, Jacques (1884-1971)
Jacques Roujon, Carnet de route (août 1914 – janvier 1915), Paris, librairie Plon, 1916, 319 pages
Résumé de l’ouvrage :
Jacques Roujon, journaliste au Figaro, débute son carnet de guerre alors qu’il rejoint les réservistes de son régiment, le 152ème R.I., à Humes, au nord de Langres. Il y attend, jusqu’au 24 août, d’être affecté, soit dans le régiment d’active, soit dans celui de réserve, le 352ème. Soldat de 2ème classe, il fait partie finalement d’un contingent de renfort qui doit à priori rejoindre l’Alsace, où se trouvent les deux régiments, mais il débarque finalement à Raon-l’Etape, en pleine bataille des frontières, au moment où s’engage la bataille de La Chipotte. Il y participe, manque d’y être capturé et, soufflé par un obus, il est évacué dès le lendemain, montant à Rambervillers dans un train qui évacue les blessés, alors que « seulement » commotionné, il ne l’est finalement pas. Retapé, il revient à Humes avant d’être à nouveau réaffecté, cette fois-ci pour le 352ème (27ème puis 24ème compagnie), stationné au bord de l’Aisne. Il va dès lors occuper, d’après la bataille de La Marne jusqu’au 17 janvier, date de son évacuation pour maladie (hémoptysie), le secteur de Soissons. Il voit alors construire le front à l’ouest du Chemin des Dames, qu’il quitte au plus fort de la bataille de Crouy.
Eléments biographiques :
Jacques François Joseph Roujon est né le 30 octobre 1884 à Paris. Il est le fils de Henry, directeur des Beaux-Arts et membre de l’Académie française (1911), et de Marie Adeline Caroline Louise Reichel. Il fait de brillantes études à Paris, au lycée Janson de Sailly, et obtient deux licences, en droit et en lettres. Il fait son service militaire en 1905 et 1906 et exercera un temps comme avocat, de 1908 à 1910. Il demeure alors 1 rue Armand Gautier. Quand la guerre se déclenche, il est rédacteur au Sénat (depuis 1912 et jusqu’en 1919) et à la rubrique Affaires Etrangères (1920-1922) pour le Figaro, journal dans lequel il publie, en feuilleton, Carnet de route chez Plon en 1916, date à laquelle il revient au journal, manifestement réformé pour problème pulmonaire. Après 15 mois d’hôpital, il est réformé temporaire à partir du 15 janvier 1915 et jusqu’en 1916, il est versé dans le service auxiliaire en août 1916 et ne retournera jamais au front. Après la guerre, il occupe un temps un poste de secrétaire à la commission des chemins de fer de l’Etat, et est chargé de la rubrique Politique étrangère et participe à d’autres périodiques. Il rejoint ensuite plusieurs autres journaux (collaborateur au Temps, rédacteur en chef de l’Ami du Peuple puis au Matin (chef du service Etrangers 1935) – voir sa notice sur Wikipédia et son dossier de Légion d’Honneur sur la base Léonore). Une note de 1923 (dossier de Légion d’Honneur -chevalier 1927) atteste : « Spécialiste des plus avertis en matière de politique extérieure, s’est particulièrement distingué par le patriotisme ardent et la manière brillante avec lesquels il défend la thèse française depuis l’armistice ». Il verse dans le nationalisme puis le régime de Vichy pendant la Deuxième Guerre mondiale. La Libération lui fait quitter un temps la France. Il est alors condamné par contumace à 5 ans d’emprisonnement pour « acte de nature à nuire à la Défense Nationale », c’est-à-dire trahison, mais immédiatement amnistié en application de la loi d’Amnistie du 6 août 1953 (jugement sur la base Léonore). Il publie encore un ouvrage sur Le Duc de Saint-Simon en 1958. Il meurt à Randan (Puy-de-Dôme) le 22 septembre 1971.
Commentaire sur l’ouvrage :
L’ouvrage s’ouvre sur une préface de Robert de Flers, collègue au Figaro, qui érige le poilu en héros non déique ou mythologique. En effet, par sa qualité de journaliste, Jacques Roujon allie dans cet ouvrage la culture littéraire, le vocabulaire et le sens de l’observation qui font de son carnet de guerre une œuvre qui semble de prime abord avoir l’aspect du roman mais qui fait état de son parcours pendant les 5 mois de guerre, denses, qu’il subit, participant à deux phases différentes du conflit : la bataille des frontières à l’Est (combats de la Trouée de Charmes), en août, même s’il n’en voit que deux jours des plus intenses, et la bataille de l’Aisne, entre la bataille de La Marne et les combats de 1915. Dès lors, il manie dans son récit précision des circonstances, des lieux et de la datation. Toutefois, les 15 pages qu’il consacre à la journée du 25, après son débarquement à Raon-l’Etape, dans les Vosges, sont floues ; il est à Rambervillers le 24 et au matin du 25, il repars vers l’est, voit des crêtes et des collines, un clocher qui s’effondre, un village (non dénommé), des routes, des ponts (pages 31 à 46), mais un suivi plus prévis des tableaux qu’il dépeint avant sa commotion n’est pas possible, Roujon alignant des tableaux certainement vécus mais imprécis, quelque part au nord-est de Rambervillers, dans le secteur de Doncières. Il devient bien plus précis lors de sa deuxième affectation qui l’échoue principalement à Bucy-le-Long, au bord de l’Aisne. Ses tableaux sont toutefois vivants, bien décrits, parfois dantesques (comme son évacuation en train sanitaire, pages 47 à 50) et nombre des camarades de son environnement sont décrits de manière précise et dynamique. Si certains tableaux semblent frappants, comme ce soldat mourant debout (page 44), et quelques phrases du style « Il faut se dépêcher d’aller au feu, si l’on veut arriver avant les grands coups » (page 11) ou « Vivement qu’on nous envoie faire la guerre » (page 12), l’ouvrage n’est pas teinté de bourrage de crâne. Dès lors une foultitude d’éléments, de données, de tableaux ou de belles phrases sont à relever de l’analyse. Sa « période » axonaise est référentielle pour la description de la construction du front de l’Aisne, dans le secteur de Soissons, prolongement occidental du Chemin des Dames. Il y dépeint parfois un ennui profond : « Mais on s’ennuie, parce que la guerre d’aujourd’hui est terne, comme la couleur des uniformes » (page 139) ou « Au fond, rien ne ressemble plus à l’armée en temps de paix qu’en temps de guerre » (page 138), qui alterne avec des phases d’hyperviolence. Il est même un temps téléphoniste d’artillerie (page 156). À noter que Roujon, dans son récit, insère 10 pages du carnet de son ami Verrier, qui témoigne de la période du 1er au 17 septembre, complétant ce qu’a manqué Roujon (pages 92 à 101). Jean Norton Cru nous indique qu’en fait, Verrier est en fait Paul Verdier, chef de bureau au sous-secrétariat aux Beaux-Arts. Le doute introduit, il serait donc opportun de vérifier chacun des patronymes cités, y compris sur les morts annoncés. La notice de Roujon par Cru est lisible pages 237 à 239 de Témoins. Au final, malgré seulement cinq mois de guerre, Carnet de route de Jacques Roujon est bien un ouvrage référentiel.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Mise à part pour le combat devant Rambervillers le 24 août, le suivi du parcours de l’auteur est aisé à la lecture ; il n’est donc pas repris dans la présente analyse.
Page 1 : Vue de la gare de l’Est le 11 août 1914
3 : Durée de la guerre (vap 24, 89, 116 et 260)
8 : Fumier et purin (vap 9, 10, 18, 58 et 107)
11 : « Il faut se dépêcher d’aller au feu, si l’on veut arriver avant les grands coups »
: Nom des journaux locaux haut-marnais : Le Petit Haut-Marnais et Le Spectateur
15 : Sachet de petits vivres : café, sucre, potages concentrés (vap 196 la revue, 8 jours par biscuit manquant dans la Légion)
19 : Vérification scrupuleuse du contenu du sac
26 : Fleurs au fusil et vue du départ de la colonne de Humes
29 : Exode des Vosgiens
31 : Vue d’une distribution « de café, de graisse, de pommes de terre et de haricots. Il faut démonter la gamelle, la remplir et la remonter sur le sac »
33 : Spectacle du bombardement : « Nous sommes très excités ; chacun voudrait regarder de tous les côtés à la fois, ravi de prendre part à une vraie bataille à si peu de frais. Personne n’a peur, personne ne prononce de mots héroïques. Rien que des interjections rapides » (vap 288)
34 : « Le clocher dégringole ; j’ai une impression de « chiqué » ; ce clocher devait être en carton pour s’être affaissé si vite »
: Met des fleurs dans son carnet de guerre
: Voit son premier blessé
: Bruit de la bataille : « Il semble que des mains invisibles tapent à grands coups de bâton une quantité considérable de tapis »
36 : Artilleur à cheval : « Il nous jette un regard doux et méprisant des cavaliers pour les fantassins » puis il dit, sur l’infériorité des canons français : « Les Allemands nous canardent à douze kilomètres. Ils tirent avec des 210. C’est très joli de faire la guerre, mais il faudrait avoir des joujoux pour ça »
43 : Balle dans sa musette
44 : Homme mourant debout
45 : Boîte de tisons
: « Un myope sans lunette a une psychologie de noyé »
56 : Le 3 août : « Je prends un vrai bain, dans une vraie baignoire. Sensation inouïe ! J’ai pris beaucoup de bains jadis, mais machinalement, sans y penser. Aujourd’hui, je savoure cette jouissance »
65 : Boîtes de conserve : langues, foies gras, jambonneaux, corned-beef appelées des Rimailhos à cause de leur calibre
67 : Garde de police de convoi, pour empêcher les soldats de sortir de la gare
69 : Vue de prisonnier allemand
74 : Nanteuil-le-Haudouin pillé par les Allemands
78 : Blessés allemands et français : « Pas de disputes, vainqueurs et vaincus son également las »
97 : Lanterne sourde
99 : Chevaux brûlés au pétrole
: Route jonchée de bouteilles cassées
104 : 19 septembre, première fois qu’il creuse une tranchée. Il dit « Il paraît que les Allemands en font et que c’est utile »
: Tableau épique du vaguemestre (vap 112 sur le courrier et 120 sur les colis)
108 : Traversée casse-gueule d’une champ de betterave
110 : Sculpte des animaux fantastiques dans des betteraves
118 : Fait des capuchons avec des sacs de pommes de terre
120 : Vue de Maxime Girard, du Figaro
125 : Sur le petit poste : « Prendre le petit poste, la nuit, dans un secteur inconnu, c’est une sensation neuve. Pour la première fois, on a l’impression de faire la guerre, la guerre telle qu’on l’imaginait, la guerre « des histoires »
128 : Fils de fer garnis avec des boîtes de conserve
132 : Soldat mort par accident de tir, vue de son enterrement
137 : Revue de cheveux
138 : Utilise « grande guerre ». Bulletin des Armées n’arrivant pas au front
149 : Fusil rendu inopérant par la boue
151 : Bruit du 155 allemand « qui semble le frou-frou d’une gigantesque robe de soie » (vap 214 : « Le sifflement des obus qui sont presque à bout de course rappelle le cri d’un chien hurlant à la lune ») et (vap 175, bruit de la fusillade : « bruit d’étoffe qu’on déchire, et n’arrête plus » ou 274 : « La fusillade, entendue à distance, ressemble au bruit que fait un chariot en roulant sur des pavés »)
152 : Tir organisé depuis le sol sur un avion
: Tombes d’anglais, mesures qu’il prend pour les orner
168 : Tayon et Ratayon, ancêtre dans le Soissonnais
187 : Balle arrêtée par un portefeuille
190 : Prix d’un paquet de tabac de cantine : 7,5 centimes
192 : Trantran pour traintrain
200 : Reçoit un « sac de couchage en toile cirée doublée de flanelle. C’est un événement qui compte dans la vie d’un soldat »
: « Tout le revers de la colline est envahi par des feuillées »
201 : Superstition d’un soldat qui dit : « Je sais bien que je serai tué »
204 : Aspect bigarré des soldats le 21 novembre 1914, air de romanichels (vap 205 et 225)
205 : Sur l’adaptation comme soldat : « Sous la fantaisie des accoutrements, nous restons des soldats. Nous le sommes tous devenus sans effort de volonté. L’adaptation aux misères du métier s’est faite insensiblement… »
211 : Soldat braconnier
212 : Description d’un contenu de sac et poids
216 : Grotte bergerie
217 : Poule tuée par un shrapnell
224 : « Une troupe qui ne sait pas faire du maniement d’armes, c’est un troupeau »
236 : Pose de Ribard
238 : « Pour s’abriter, on creuse de petites cases assez semblables à celles où l’on déposait les morts dans les catacombes »
: Sur le tirs inutiles : « Pendant la nuit, sur un secteur d’un kilomètre, il se tire en moyenne un millier de coups de fusil qui ne tuent ni ne blessent personne. Cette fusillade a simplement pour but d’empêcher des patrouilles de circuler entre les lignes » (vap 255 « La compagnie a brûlé trente mille cartouches environ et peut-être n’a-t-elle pas tué un seul Boche »)
240 : Tableau intéressant d’une visite médicale
244 : « Les heures de sommeil, c’est autant de pris sur la guerre »
246 : « Depuis quelques jours, nous reprenons goût aux caractères d’imprimerie. Qu’on nous envoie des livres, n’importe lesquels, pourvu qu’ils soient bons à tuer le temps. Tout ce qui sort un peu le pauvre soldat de la vie purement animale est le bienvenu »
247 : Rue bombardée jonchée de soufre
249 : Vue de soldats du train de combat
253 : Phare de tranchée
: Homme blessé criblé de balles des deux camps
Yann Prouillet, 30 août 2025
Monnet, François (1900-1937)
Résumé de l’ouvrage :
L’abbé François Monnet. Chapelain de Saint-Dié. Curé du Thillot. 1900-1937 par l’Abbé X. Charles, Imprimerie Coopérative Saint-Michel, 1938, 109 p.
François, Marie, Camille Monnet naît le 16 octobre 1900 à La Bresse, dans les Vosges. Troisième d’une famille de huit enfants, deux sœurs le précèdent. Son père est fondé de pouvoir de M. Bodenreider, industriel, et sa mère élève la fratrie dans la religiosité. Dès l’âge de 11 ans, il souhaite être prêtre. Après une première formation au presbytère de sa commune, il entre à 13 ans au petit séminaire de Mattaincourt. Son père est mobilisé alors que la commune n’est pas loin du front de la Grande Guerre dans les Vosges mais il poursuit ses études à partir de la réouverture de son établissement scolaire religieux en mars 1915. Ne pouvant rejoindre Saint-Dié, sous la menace des canons allemands, pour intégrer le grand séminaire, il poursuit à Mattaincourt et c’est étudiant qu’il vit l’Armistice, qu’il décrit quelque peu. En octobre 1920, il fait son service de deux années au 170e R.I. qui tient garnison en terre allemande, à Kehl. Il est caporal, nommé secrétaire du chef de bataillon. La fin de la guerre est pour lui une période de trouble qui correspond au basculement de la guerre à la paix mais également à un après-guerre qui questionne sa foi comme sa vie de jeune adulte dans les prémices de la Belle Epoque. Il dit, peu avant l’Armistice, le 2 novembre : « Moi-même ne suis-je pas un représentant du XXe siècle ? » (p. 12), poursuivant en écrivant : « Si je n’étais pas chrétien, je serais un Renan, sensible, porté à une métaphysique nuageuse, avec des attraits de mysticisme, cherchant toute jouissance d’esprit et de cœur ; peut être de plus basses » (p. 13). Son biographe décrit ses sentiments le soir du 11 suivant, entrevoyant « une vague de jouissance qui va déferler » faisant tressailler son âme sacerdotale devant un « débordement de plaisirs » : Le jeune séminariste dit : « Quelle va être mon attitude à moi ? Quelle doit être l’attitude d’un prêtre et d’un séminariste devant ces événements ? Il me semble qu’il faut répondre : compenser par des mortifications… Voici une nouvelle ère de l’histoire du monde » (p. 16). [Car il pratique la mortification et plus loin il en décrit les instruments : cilice, bracelet, privations de vin, heure de travail parfait, bréviaire debout, travail à genoux, dizaine de chapelet bras en croix, etc. (page 65)] Son temps militaire effectué, il entre, en octobre 1922 au grand séminaire de Saint-Dié. Il est nommé prêtre le 5 avril 1924 et nommé vicaire à la paroisse Saint-Maurice d’Épinal dès le 11 suivant. S’en suivent de multiples affectations (curé d’Housseras en 1928-1929), missions et direction spirituelle dans les Vosges avant d’être nommé curé du Thillot en 1935. Le 26 janvier 1937, il est victime d’un accident de moto sur la route du Thillot à la Bresse et meurt à l’hôpital de Remiremont le 3 février suivant à l’âge de 37 ans.
Commentaires sur l’ouvrage :
Cette biographie compréhensiblement laudative vaut par l’âge de son sujet, qui, de 14 à 18 ans, vit la Grande Guerre au petit séminaire de Mattaincourt. Ne tenant pas de carnet, sauf quelques rares éléments repris dans un court cahier de notes tenu du 21 octobre au 20 novembre 1918, ce livre n’est pas un témoignage de guerre. De fait, très peu de références au conflit ne sont contenues dans cet ouvrage, à rapprocher des souvenirs de l’abbé Alphonse Haensler dans son ouvrage Curé de campagne par le parcours d’un prêtre vosgien contemporain de la Grande Guerre. L’ouvrage recèle quelques photographies. Sont cités dans l’ouvrage en notes plusieurs prêtres Vosgiens contemporains dont l’aumônier Gustave, Paul, Henry, né le 31 juillet 1875 à Mattaincourt et mort pour la France le 29 juin 1916 à La Grange-aux-Bois, près de Sainte-Menehould dans la Marne (page 45).
Yann Prouillet,16 avril 2025
Mirabaud-Thorens, Henriette (1881-1943)
Fille du médecin Henri Thorens. Famille protestante des Vosges. Mariée en 1903 avec le banquier Robert Mirabaud. Après la guerre de 14-18, elle préside avec son mari la Société de secours fraternel de Gérardmer qui vient en aide aux familles vosgiennes éprouvées par la guerre. Traductrice de divers auteurs, notamment Emerson et Rabîndramâth Tagore, prix Nobel de littérature. Elle a publié deux volumes de témoignages sur la guerre : Journal d’une civile, en 1917, et En marge de la guerre en 1920, les deux chez le même éditeur, Émile-Paul frères à Paris. Une réédition des deux est envisagée par Edhisto. Je ne peux faire ici que l’analyse du premier titre, acheté chez un bouquiniste. Il est publié avec seulement pour nom d’auteur les initiales H. R. M. La présentation dit que le livre a été victime « des mutilations de la censure, qui ont fait disparaitre d’intéressantes critiques ». Espérons qu’elles pourront être rétablies.
Milieu social
Le texte se présente comme un journal tenu régulièrement du dimanche 26 juillet 1914 (« dans les Vosges ») au vendredi 2 juillet 1915. Le témoignage est sincère (en tenant compte de la crédulité de la narratrice) et de lecture facile. Bien entendu il est marqué par le milieu social d’Henriette : ses fréquentations (des officiers, une marquise, une princesse qui trouve que « le service est plus que défectueux, en ce temps où il n’y a plus de domestiques nulle part », p. 85), ses loisirs (« un bridge de guerre, dont nous étions un peu honteux », p. 87). Même sentiment pour évoquer une « journée mondaine » qui suit l’enterrement de deux soldats (p. 249). Phrase intéressante, p. 70 : « Les enfants, le peuple, ont besoin d’être trompés pour avoir du courage. Pour nous, nous devons en avoir en regardant les réalités en face ! »
Patriotisme
Le 1er août, jour de l’annonce de la mobilisation générale, Henriette écrit : « Si l’on frissonne en pensant aux deuils prochains, on vibre aussi, en imaginant la joie de tant de cœurs alsaciens, quand nos trois couleurs passeront les Vosges… » Elle se réjouit à l’annonce du ralliement des socialistes à l’Union sacrée (« Hervé voulait s’engager », p. 13). Le 9 août, elle décrit des scènes d’enthousiasme et évoque Déroulède (mais elle a aussi noté le ridicule de Hansi « se baladant en pioupiou français », p. 13). Des lettres reçues disent la vaillance du peuple de Paris (p. 27). Les Allemands sont lâches et repoussants ; des Bavarois ont été fusillés par des Prussiens ; « on ne dit que la moitié des atrocités allemandes » (p. 100). Le portrait des Allemands est cependant nuancé ; des actes de bonté sont signalés (p. 103 et autres). Mais « le pauvre curé de la Bourgonce avait mille deux cents bouteilles dans sa cave : il n’en reste plus ! » (p. 108). Quant au pape, il est accusé (p. 330) de soutenir l’Autriche et l’Allemagne.
Rumeurs
« Des bruits divers circulent : Metz et Strasbourg brûleraient. La révolution agiterait l’Allemagne » (2 août). Ce sont les Allemands qui ont fait assassiner Jaurès (p. 13). Une femme aurait raconté à un officier français que « son fils, âgé de sept ans, n’ayant pas voulu donner sa tartine, fut tué d’un coup de sabre » (30 août). Sur plusieurs pages (250, 253, 257, 264, 326, 335) des témoins prétendent avoir vu des enfants aux mains coupées et autres atrocités. Dès les premiers jours, les Français auraient remporté des succès écrasants ; les Russes marcheraient sur Berlin. Parfois elle précise (p. 67) : « Je répète ce que j’entends ! » Un caporal de chasseurs alpins décrit des massacres à la baïonnette (p. 113). En secteur tenu par les Anglais, « à l’heure du thé, les tranchées restent vides » (p. 182) ; comique involontaire ici, mais que Goscinny a repris dans Astérix chez les Bretons ! Quant au commandant F., il a chargé à la baïonnette à la tête de ses hommes et tué de sa main huit Allemands (p. 222).
Espionnite
Dès le 4 août il est question d’espions allemands. Le 30 août, Henriette retranscrit une information venant d’un ami officier : les Allemands sont « renseignés par un espionnage admirable fonctionnant dans nos lignes mêmes, au moyen de téléphones souterrains ». Le 25 septembre, il s’agit d’espions « déguisés en prêtres et en ambulanciers ». Le 27, on aurait fusillé trois espions dont une femme. Le 25 octobre, c’est une femme qui a installé un téléphone dans les W.C. et « un autre truc d’espionnage consiste à faire varier la couleur d’une fumée de ferme : grise, bleue, jaunâtre, blanche. Chaque teinte a une signification. » D’autres espionnes encore le 6 mars 1915.
Opinions politiques et autres
La comtesse de P. lui a décrit « nos gouvernants [qui] actuellement font la fête à Bordeaux où ils ont fait venir leurs maitresses » (p. 104). Antiparlementarisme (« la retraite des quinze mille », allusion au chiffre de l’indemnité des députés, p. 105), mais pas antisémitisme (les Juifs aussi donnent leur vie pour la patrie, p. 102). Henriette pense que le féminisme a fait fausse route (p. 70) : « Nous nous sommes occupés d’antialcoolisme, de socialisme, de féminisme, de syndicalisme, de coopératisme, etc.. Nous cherchions l’esprit de justice. C’était bien, mais ce n’était pas l’essentiel. Il fallait faire du patriotisme. » Et plus loin (p. 260) : « Mes sentiments féministes reçoivent de rudes atteintes ! » Et les « grands précurseurs du pacifisme » nous ont fait beaucoup de mal (p. 209).
Une certaine évolution
Dans sa sincérité spontanée, Henriette est bien obligée de tenir compte aussi de notes discordantes. Elle a des doutes sur l’avance des Russes (28 octobre). Un ami officier signale l’état d’esprit déplorable dans les dépôts où « chacun cherche à exagérer ses incapacités » pour ne pas partir (17 novembre). Le 10 janvier 1915, elle nous dit qu’elle demeure patriote mais que la guerre est une chose « effroyable », tandis que certains industriels « gagnent beaucoup sur la fourniture des munitions ». À Annonay, il y a des Alsaciens qui se comportent mal et qui refusent de s’engager et même de travailler (p. 276 et 289). Des femmes d’Aubenas, « de petite condition », sont heureuses d’avoir leur mari sur le front car, en indemnité, « elles touchent une somme rondelette », tandis que « le mari ne va pas boire au cabaret » (p. 286).
Le Midi
Le 9 novembre 1914, Henriette a déjà évoqué les Méridionaux en citant une lettre d’un ami officier : « Les populations du Midi qu’épargne la guerre auraient grand besoin d’être éduquées par la souffrance. On les sent molles et égoïstes. » À partir de mai 1915, elle entreprend un voyage vers le Sud pour rendre visite aux Alsaciens réfugiés : Lyon, Annonay, Tournon, Privas, Aubenas, Alès… Elle n’aime pas Nîmes (16 mai) : « Beaucoup de monde dans les rues. Du monde prétentieux, et vêtu à la mode d’il y a cent ans. Les voix sont criardes, les robes de couleurs voyantes. Beaucoup de soldats errent par les rues. Visiblement, ils ne sont pas allés au feu […] Ils semblent très satisfaits d’eux-mêmes. » Les réfugiés sont plus ou moins bien accueillis. Ils font baisser les salaires (p. 300). Si Nîmes est laide, Montpellier est pire (p. 303) ; l’hôtel est « de goût fort boche » ; « les cafés pullulent de soldats ». Si Béziers a bien traité les réfugiés, Narbonne est si laide que mieux vaut n’en point parler. Perpignan est bien, mais Madame E. affirme qu’on y voit « quatre ou cinq duels au couteau par semaine ». Henriette aperçoit le Canigou, elle passe à Prades, Carcassonne, Villefranche-de-Lauragais, et retourne à Paris.
Finalement, si sa crédulité est compréhensible – qui rappelle celle de François Blayac, voir ce nom – que dire des bobards contenus dans les lettres qu’elle reçoit de ses amis officiers ?
Dans En marge de la guerre, Henriette Mirabaud-Thorens, bourgeoise parisienne, protestante, féministe d’origine alsacienne possédant une villa à Gérardmer dans les Vosges poursuit ses souvenirs (la période du 26 juillet 1914 au 2 juillet 1915 a été publiée dans l’ouvrage Journal d’une civile, publié aux mêmes éditions en 1917) couvrant la période du 5 juillet 1915 au 30 décembre 1917. L’auteure, très active dans l’aide médicale et philanthropique des poilus poursuit son journal après avoir quitté la cité vosgienne depuis la Suisse puis Paris, où elle côtoie le monde artistique et mondain, puis en faisant quelques retours dans les Vosges. Elle y poursuit sa description d’une petite ville d’arrière-front avec sa sensibilité alsacienne protestante.
Analyse
Deuxième volume du plus important témoin publié de la cité géromoise, ce témoignage d’une bourgeoise active – elle a 5 filleuls de guerre (p. 105) et fait de la photo (p. 295) -, idéalement placée dans l’intelligentsia locale et connectée largement avec les milieux militaires, médicaux et philanthropiques, – elle a également des envolées politiques (p. 228) – en fait un témoin de première importance, notamment sur le paradigme des Alsaciens. Bien entendu, elle rapporte, parfois en toute connaissance de fausseté, les ragots et rumeurs de la guerre mais ceux-ci ne lui sont pas servis par les journaux, mais par son entourage, hétéroclite. De très nombreux éléments sont à dégager et de différents ordres. Un témoignage (presque) complet (il manque l’année 1918) qui mériterait une réédition.
Renseignements tirés de l’ouvrage
Page 12 : Succès de la Fontenelle appris le 27 juillet
13 : Lits démontable des ambulances alpines
14 : Suisse entendant le canon de Verdun
22 : Sur un foyer du soldat refusé à Wesserling par Serret
23 : Sur la guerre manquant au soldat permissionnaire : « Assis pensivement sur les bancs, ils semblaient… s’ennuyer un peu, bien que poliment, sans vouloir le montrer. On sentait que leur âme était ailleurs. La guerre, cela excite, cela agite ; c’est l’imprévu, c’est l’inconnu… Je comprends mieux, depuis que je les ai vus, leurs joyeux retours au front. »
24 : Colis non reçus par les prisonniers
: Marquise conduisant des véhicules à la Croix rouge (fin 28)
25 : Extrait d’un carnet d’un soldat de la Chipotte, abbé Collé ?
28 : Tirs sur des cigognes !
: Lutte contre les alambics par Ribot
32 : Vue de Paris, où le noir est à la mode
33 : Vue du dépôt des éclopés des Champs-Elysées
34 : Retour à Gérardmer, le 10 septembre 1915, trajet, voyage avec Hansi : « … toujours le même, avec son allure de bon géant, taciturne et dégingandé. Mais le pioupiou de 1914 est aujourd’hui sous-lieutenant et décoré. »
35 : « Cela « sent le front » Ceux qui n’y ont jamais été ne peuvent comprendre ce que c’est : mélange d’attente d’angoisse, de vie intense et de mort ». Description de sa villa.
36 : Aviatik descendu au Saut des Cuves
: Rumeur que les Alpins ne font plus de prisonniers
: « Lorrain, vilain ; traître à Dieu et à son prochain » !
37 : Spectacle de la guerre
39 : Général Maud’huy, aimé de ses hommes et le pourquoi
: Promesse de récompense de 20 francs pour l’arrivée au sommet du HWK, qui coûte à un officier 1600 francs
41 : Pouydraguin (vap 79)
42 : « Le pessimisme pour un civil, c’est la désertion pour le militaire »
45 : Orphelines fabriquant des masques à gaz
46 : Rencontre une survivante du Lusitania
49 : Foyer du Gaschney fermé à cause d’un Suisse
54 : Gâchis au front
57 : Artistes camoufleurs, dont Flameng, faux ?
58 : Prophétie d’avant-guerre
62 : Visite de Polybe, Barrès, Rostand, Haraucourt et Daudet.
63 : Mauvais traitement des civils alsaciens (vap 269, 66 le contraire)
: Maquette au cimetière d’un monument aux morts
64 : Anecdote sur un filleul de guerre
70 : Voyant un fumiste mutilé de guerre (borgne), réflexion sur le changement social de la guerre
71 : Joffre à Gérardmer « incognito » !
: Pathéphone
74 : Accident de tramway au Hohneck
75 : Soldat regardant sa femme et sa fille en zone envahie près de Cirey
77 : Grand froid
: Exécution d’un espion
79 : Description de Villaret, Pouydraguin
80 : Anecdote sur l’occupation de Saint-Dié
: Anecdote sur l’alcool
84 : Tardival, couteau de tranchée donné aux Alpins
: Sur les soldats à Paris « trop gâtés »
85 : Sur la capture du 152ème au HWK
86 : Sur les prisonniers de l’ile de Croix, allemands et alsaciens
87 : « J’aurai ou la médaille militaire ou un petit jardin sur le ventre »
89 : Explosion d’un train de munition à Dollwiller
: Espionnite, homme badigeonné de citron pour révéler de l’encre sympathique sur son corps
94 : Récit de la bataille du HWK
97 : Sur les lumières de Paris
101 : Livres français envoyés dans les camps par la société Franklin
102 : Zeppelins sur Paris, ambiance
: Prix pour la capture d’un espion, 3 000 F.
103 : Vue de Jérôme Tharaud, mariage, sa femme
104 : Vue de Barrès et madame
105 : Espionnite à Paris et à Nancy
112 : « Rencontré trois permissionnaires, probablement fraîchement débarqués du train, qui regardaient… on aurait pu croire des magasins d’articles de Paris, des fleurs, etc., non, ils étaient en contemplation devant… des couronnes mortuaires. Ces hommes qui vivent en face de la mort, sont attirés par ce qui la rappelle ».
114 : Phrase attribuée au Kayser : « Si jamais vous reprenez l’Alsace, vous la reprendrez chauve. »
115 : Bruits de Révolution en Suisse, affaire des colonels (vap 116)
116 : Rumeur d’achat d’enfants par les Allemands
117 : Problème médical après le HWK
122 : « Marie me damne », code pour Dannemarie
: Chiffres et statistiques sur les prisonniers
123 : Cite Altiar (une femme, vap 130, 176, 261)
125 : Victime (à Paris) de l’explosion de l’usine de grenades de La Courneuve
129 : Drame populaire intitulé « La Défense de Schirmeck » de Bruno, maire du XVIème arrondissement et professeur à La Sorbonne
130 : Poincaré, nouveaux obus au cyanure de potassium « pouvant tuer instantanément des milliers d’hommes à la fois »
134 : Vue de Mme Péguy, Ferry
135 : Vue de Mme Jules Ferry
138 : « A Mulhouse, on va embrasser les éclats d’obus français qui y tombent !»
: « Je voudrais être une punaise écrasée par les glorieuses bottes de nos poilus »
141 : Vue de Gide
145 : Sur Pétain, qui « saute à la corde tous les matins » (vap 216)
146 : 3 femmes, 3 lumières, espionnite !
150 : Anecdote de la capture de l’ambulance de Perrin en août 14, mais inexactitude (fin 151)
151 : Coterie bourgeoise, princesses, comtesse, etc. et Colette ex-Willy
152 : Usine de brome
: Vue de Mme Brandès aidant des aveugles
154 : Sur la censure touchant la citation d’un fils d’Alfred Dreyfus, infamie ! (vap 265, anecdote)
156 : Boy scouts défilants
177 : Surnoms de tanks anglais, qu’elle appelle « automobiles anglaises blindées qui sautent, sans roues, par-dessus tout », appelées « baleine, requin, limace ». Commentaires sur.
182 : Ambiance et description sociales de Paris, militaires et ouvriers, état d’esprit, mode
184 : « On dit que les Allemands ont choisi pour le rapatriement des prisonniers en Suisse des repris de justice et autres échantillons de ce genre afin que les Français fassent mauvaise impression chez les neutres ».
188 : A son petit musée à la villa, abondé par des militaires en visite
189 : Sur l’assassinat de prisonniers
195 : « Pour le 1er janvier on offrira aux amis un sac de charbon, si l’on en trouve, en guise de sacs de chocolat »
200 : Sur l’alcool au front
204 : Sur les 5 coups de canon de Belfort annonçant la guerre
206 : Subterfuge pour envoyer de la poudre de chocolat à Mulhouse
208 : Œuf dito ?
211 : L’internationalisation de la guerre par l’uniforme
212 : Sarrail épouse Oki (pour Octavie) de Joannis, qui fut infirmière à Gérardmer : « Cette alliance du protestantisme le plus sévère avec l’agnosticisme le plus complet me trouble. Trente printemps alliés à soixante-quatre hivers, c’est amusant. »
217 : Description au 2ème degré de l’horreur des grenades incendiaires
219 : Rumeur d’évacuation de Mulhouse
220 : Barrès à Verdun… pour aller chercher une poupée d’une orpheline de guerre
221 : Sur la TSF et la Tour Eiffel
223 : Sur les champs magnétiques déviant les balles !
227 : Lassitude d’écriture
232 : Long récit sur la fuite de Serbie par les montagnes (fin 255)
249 : Le devenir des Serbes, sont étudiants en France
250 : Colonie pénitentiaire de La Grande Chartreuse pour les délinquants serbes
261 : Indiscipline (mutinerie) à Laveline-devant-Bruyères en juin 1917 : « A Laveline, des officiers ont été sifflés et obligés de se cacher »
: Contact, Allemands bien renseignés, messages lancés par arbalète
263 : Sur sa 1ère parution
264 : Pierres jetées sur un cercueil protestant
267 : Prévision de fin de guerre par un abbé
271 : Contrefeu à l’indiscipline
272 : Consommation d’alcool (vap 279)
275 : Nancy ville morte
276 : Avion français descendu par des Français
: Sur les surintendantes d’usine, femmes à poigne pour gérer les ouvrières femmes
281 : Joute sportive sur le terrain de Ramberchamp (qui leur appartient ?) (vap 295)
283 : Traitement des Kabyles
286 : Vue intéressante d’une scierie canadienne à Martimprey (vap 292, 302, 307)
288 : Vue de Dieterlen (vap 301, 309, 318)
: Vue d’une mission chinoise
289 : Allemands déserteurs
291 : Pétition d’Alsaciens
293 : Visite de Poincaré, Pétain, le roi d’Italie (vap 301)
295 : Faux prisonniers allemands jouant une attaque
296 : Madelon
299 : Pourquoi on met les Américains dans les Vosges, pour les éloigner des Anglais !
306 : Vue du cimetière de Gérardmer
307 : Ambrine contre les brûlures
308 : Vue de l’ouverture du foyer du soldat de La Poste
312 : Tonkinois et Cochinchinois
313 : Epopée d’un Alsacien déserteur
317 : Récriminations contre les grévistes
322 : Noël 17, distribution chaotique de cadeaux aux poilus, contenus des colis. Puis arbre de Noël aux enfants
Rémy Cazals et Yann Prouillet, mai 2021
Lagneau, Marcel
Guy, Lucien (1890-1975)
1. Le témoin
Lucien Guy, cliché de studio avant la Grande Guerre
Lucien Guy naît le 10 juillet 1890 à Bonneville (Haute-Savoie) de Albert et de Dupuis Madeleine. Il est étudiant en droit quand se déclenche la Grande Guerre. Blessé en octobre 1914 et réformé en 1915, il ne retourne pas au front. Il épouse une Suissesse, Louise Andrée Thorens (née en 1902), le 14 décembre 1925 à Collonge-Bellerive (Suisse). Après-guerre, il devient directeur de banque. Erudit, il écrit une histoire de « Bonneville et ses environs », publiée en 1922. Il décède le 28 août 1975 à Thonon-les-Bains.
2. Le témoignage
Guy, Lucien, Souvenirs de la campagne 1914. Mes 90 jours au 97e régiment d’infanterie alpine. Lucien Guy, musicien-brancardier, L’Argentière-la-Bessée, éditions du Fournel, 2007, 127 pages.
L’auteur de ce petit carnet évoquant 90 jours de campagne commence sa guerre comme musicien-brancardier au 97e RIA. La reproduction en frontispice de l’ouvrage de courriers datés de 1912 et 1913, émanant de camarades militaires, semble indiquer qu’il a choisi de faire de la musique pour échapper quelque peu aux rigueurs du dressage militaire durant son service militaire. La guerre déclarée, il suit le régiment dans son entrée en campagne en Alsace, puis son transport dans le nord du massif et du département des Vosges pour participer aux combats de La Chipotte, en août et septembre 1914. Le 15 septembre, au vu des pertes subies, la musique du 97e est dissoute. Après une courte période d’occupation des premières lignes en cours de cristallisation dans le secteur de Badonviller (Meurthe-et-Moselle), il est déplacé en Artois, où il subit de terribles épisodes de bombardements dans le secteur d’Arras. Très légèrement blessé par un mur qui s’est abattu sur lui, il obtient une journée de repos dans une ambulance du faubourg Saint-Nicolas à Arras. C’est là qu’il est gravement blessé le 23 octobre 1914 par un éclat d’obus au thorax. Déclaré inapte à poursuivre la guerre le 16 février 1915, il est réformé n°2 le 1er septembre suivant et ne retournera jamais au front.
3. Analyse
Lucien Guy est à la caserne du 97e à Chambéry quand se déclenche la guerre. Il voit une ville patriote et surexcitée, fêtant son régiment (page 25), et voit « défiler une longue caravane d’Italiens, vêtus de défroques hétéroclites, portant à la main, dans un linge, quelques hardes constituant leur unique richesse » (page 26). Sa campagne débutée, il glane des balles et des équipements allemands (page 35) et décrit un accueil des Alsaciens qu’il « libère » différent selon les générations : « Tandis que mes camarades préparent le repas dans un verger, je vais causer avec ces nouveaux compatriotes. Les vieux sont restés français et nous voient d’un bon œil. La nouvelle génération nous accueille assez froidement et semble ignorer complètement l’ancienne langue du pays » (page 36). Son baptême du feu à Flaxlanden (Haut-Rhin) est une attaque française au son de la clique (page 38). Musicien, il est aussi brancardier, assainisseur du champ de bataille et cuisinier. Suivent ainsi quelques description intéressantes de l’émotion d’une primo inhumation (page 55), de la vue du premier mort allemand (page 64), ou d’une marche de 60 kilomètres qui égraine les traînards, dont lui, ramassés par des bus (page 81). En Artois, il est pris sous un feu roulant, qu’il décrit destructeur comme une tornade, bombardement qu’il subit avec angoisse sans échappatoire possible (page 92). Sa relation de l’après combat et de l’aspect du champ de bataille est aussi impressionnante (page 96). Comme nombre de témoins, le « tableau grandiose et terrifiant ! » (page 101) d’un bombardement de nuit sur et autour d’Arras atteste du grand spectacle qu’est parfois la guerre.
Page 4 : Numérologie de caserne et conseils d’ancien de faire de la musique
24 : Vue d’une Chambéry patriote
26 : Vue d’Italiens en retour chez eux
35 : Glane des balles et des équipements allemands
36 : Sur l’accueil des Alsaciens
38 : Vue d’une attaque au son de la clique
46 : Vue d’espions
53 : Sur la lettre
54 : Enterre des morts et des détritus (vap 56, fossoyeur et nettoyeur de champs de bataille)
58 : Vue de primo inhumations
62 : Cuisson d’une tonne de viande
64 : Emotion devant un mort allemand
65 : Il se trompe de Saint-Blaise
78 : Voit des bouts du zeppelin LZ8 de La Chapelotte
81 : Vue d’une longue marche aux traînards ramassés par des bus
85 : Vue de goumiers
92 : Relation épique d’un feu roulant décrit comme une tornade qu’il subit
96 : Relation épique d’une recherche de blessés sur le champ de bataille, vue de corps
98 : Signalement de tombes allemandes avec des casques
101 : Tableau grandiose et saisissant du champ de bataille
104 : Tir ami, 2 morts
110 : Vue intérieure d’un wagon sanitaire
Yann Prouillet, février 2013
Curien, Henri-Georges (1877-1922)
Source de l’image Carnets de guerre de Georges Curien
1. Le témoin
Né à Fresse-sur-Moselle (Vosges) le 20 décembre 1877, Henri-Georges Curien a 37 ans lorsqu’il est mobilisé en 1914 au 43e RIT d’Épinal. Marié, père de deux petites filles, il exerce la profession de sagard, employé de scierie, au Thillot. Caporal à l’issue du service militaire, il est « heureux et fier » de devenir sergent en juin 1915. Passé au 250e RIT, puis au 112e RIT, il finit la guerre dans un bataillon de pionniers de la 61e DI. Il est démobilisé le 21 janvier 1919. Il reprend alors son travail et devient directeur de la scierie Boileau au Thillot. Il meurt le 26 février 1922, usé par quatre années de guerre.
2. Le témoignage
Le carnet original compte 97 pages rédigées entre le 19 décembre 1914 et le 21 janvier 1919. Il est publié sans retouches, sauf les accords de participes avec lesquels l’auteur entretenait des « rapports inamicaux » (p. 12). Le livre, Carnets de guerre de Georges Curien, territorial vosgien, paru aux éditions Anovi en 2001 (95 p.) est précédé d’un long avant-propos de son arrière-petit-fils, Éric Mansuy, qui illustre le parcours initiatique de celui-ci dans la passion pour 14-18, et illustré de quelques photos et de croquis de secteurs vosgiens. Dans sa préface, Jean-Noël Grandhomme tire trop rapidement le témoignage vers le thème à la mode de la « brutalisation ». Certes, Curien emploie à plusieurs reprises les termes de « sales Boches », « race maudite », « hordes tudesques » ; certes, le 28 décembre 1914, il écrit qu’il souhaite « le bonheur d’en décrocher un au bout de notre fusil ». Mais ces expressions disparaissent après janvier 1916, et les Allemands ne sont plus que « les Boches ». À s’en tenir à ce seul argument, on assisterait plutôt à une « débrutalisation » dans le cours de la guerre. En effet, le témoignage montre aussi, du début à la fin, l’importance des liens de tendresse familiale, qu’il s’agisse des allusions à sa femme et à ses filles, ou du souci de leur mentir pour ne pas les inquiéter. « J’en profite pour écrire à mes chéries, mais je suis obligé de leur mentir car, si elles savaient, quels tourments ! » (p. 30, et aussi p. 37). Le 21 février 1915, Curien souhaite le déclenchement d’une offensive « qui nous amènera la victoire et le retour au foyer ». Le 11 novembre 1918, le mot « victoire » n’est pas écrit ; c’est seulement « la fin des hostilités et la signature de l’armistice ». Puis : « L’année 1919 nous apporte la libération tant attendue, chacun va reprendre place au milieu des siens. Pour ma part, j’espère avoir bientôt oublié les misères et les souffrances endurées pendant le cours de cette guerre. Les caresses de mes chéries y pourvoiront. »
3. Analyse
Vosgien, Georges Curien, qui a occupé des secteurs du massif des Vosges jusqu’en 1918, a toujours rencontré des civils affables et se trouvait non loin de chez lui, ce qui l’avantageait pour les permissions. Il est entré tardivement dans la guerre et il est resté plutôt « sur les marges de l’enfer » (Jean-Noël Grandhomme), menant au début une « véritable vie de caserne à la campagne » (Éric Mansuy). Son baptême du feu date du 11 mars 1915 ; le 30 mai, il court pour la première fois un risque très sérieux ; le 4 octobre, il tire ses premières cartouches, sans cible car c’est une fausse alerte. Restent les corvées, le froid et la neige, les bombardements. Du 8 août 1916 au 11 février 1917, il est loin du front, obtenant successivement une évacuation pour entorse, une autre pour angine, de nombreuses permissions de tour normal ou de convalescence et un mois de repos. Les bombardements sont encore dangereux en mars 1917, ainsi que les coups de main : le 15 juin, au retour d’une permission qui lui a permis de passer les fêtes de Pentecôte en famille, il note qu’une embuscade boche a entraîné « la perte de trois hommes dont un caporal traîtreusement assommé et tué à coups de gourdin ». Les notes se réduisent en 1917 et 1918, faisant cependant apparaître de « pénibles moments » en mars 1918 lors de l’avance allemande, alors qu’il a quitté pour la première fois le front des Vosges.
Chronologie géographique du parcours suivi par l’auteur, (page) :
1914: 1er août : Epinal (25) – 5 août : Fort de Longchamp (25) – 18 août : Jeuxey (25) – 26 octobre : Aydoilles (25) – 19 décembre : Aydoilles à Bru via Rambervillers (25) – 20 décembre : Saint-Benoît-la-Chipotte, Col de la Chipotte, Thiaville-sur-Meurthe, Lachapelle (26) – 31 décembre : Baccarat, Hablainville, cote surnommée Notre-Dame-de-Lorette (29)
1915 : 5 janvier : Ogéviller (30), 11 janvier : Hablainville, Neufmaisons (31), 12 janvier : col de la Chapelotte, Péxonne, Badonviller, Vacqueville (31), 14 janvier : Neufmaisons (32), 20 janvier : Bertrichamps (34), 21 janvier : Raon-l’Etape, col de la Chipotte, Bru, Rambervillers, Vomécourt (34), 22 janvier : Aydoilles (34), 27 février : Epinal, Fraize (36), 28 février : La-Croix-aux-Mines, le Chipal (36), 1er mars : Saint-Dié, caserne de Saint-Roch, Mandray, Saulcy-sur-Meurthe (36), 11 mars : Pré de Raves, poste 3 (Coq de Bruyère), poste 4 (Wuestenloch), poste 5 (la Roche des Fées) (37), 19 avril : Fraize, Saint-Dié (42) , 29 avril : Robache (43), 8 mai : Denipaire (44), 10 mai : Robache, Saint-Michel-sur-Meurthe, Nompatelize, Ban-de-Sapt, la Fontenelle (44), 1er juin : Denipaire (46), 24 juin : la Fontenelle, bois Martignon (47), 19 juillet : Saint-Jean-d’Ormont, Moulin de Frabois (66), 27 juillet : Battant de Bourras (67), 28 septembre : Saint-Dié, Raon-l’Etape, Celles-sur-Plaine, secteur de Viragoutte (67), 7 décembre : hameau des Colins, Allarmont, Viragoutte, Pierre-à-Cheval, avant-poste « du Père la Victoire » (69)
1916 : 9 mars : (par train) Baccarat, Lunéville, Rambervillers, collet de la Schlucht, secteur du Linge (70), 21 mai : Cornimont (71), 13 juin : Kruth (ferme de Hüss), Sondernach (camp Micheneau) (71), 26 juin : Wildenstein, col de Bramont, Feignes-sur-Vologne, le Collet, le Tanet (72), 6 juillet : Sulzern (72), 28 juillet : Secteur entre Stsswihr et le Reichackerkopf (72), 11 août : Hôpital de Gérardmer (72), 2 décembre : Camp de Tinfronce, au-dessus du col du Bonhomme (73)
1917 : 5 janvier : Secteur devant le village du Bonhomme, Fraize (73), 31 janvier : Taintrux, Marzelay, Nayemont-les-Fosses, Saint-Dié (73), 20 février : Secteur du Linge (camps Bouquet et Morlière) (73), 21 mars : Cote 650, secteur d’Orbey-Pairis (74), 4 avril : Weber, secteur de la Tête des Faux (76), 15 juillet : Au-dessus de Sulzern (77), 22 septembre : Le Tanet (camp Lemoing), 12 novembre : Ampfersbach, secteur du Rudlin (camp de Reichberg) (78), 13 décembre : Camp Nicolas (78), 24 décembre : Segmatt (78), 28 décembre : Secteur du Reichackerkopf (78)
1918 : 6 février : Ravin du Chevreuil, pente est du Reichackerkopf (78), 16 février : Gerbépal (78), 22 février : Lepuix secteur de Giromagny (78), 22 mars : Belfort (79), 26 mars – 6 avril : Tricot, Welles-Pérennes, Pierrepont-Hargicourt, ferme Filescamps, Chirmont, la Hérelle, Gannes (79), 2 mai : Rotibéquet près de Saint-Just, Longueil (80), 8 mai : Gerbéviller, Marainviller, forêt de Parroy, Thiébauménil (80), 3 septembre : Rosnay-l’Hôpital, Suippes, Mourmelon-le-Grand (80), 18 septembre – 11 novembre : Bois de Cauroy, Ménil-Annelles, Camp Baudet entre Annelles et Bignicourt, Pauvres, Saulces-Champenoise, Mont-Laurent, Ecordal, Mazerny, La Francheville (81), 11 novembre – 30 décembre : Montigny-sur-Vence, Boutancourt, Nouvion-sur-Meuse, Bévilly, Lambermont (Belgique), Rossignol (Belgique), Nobressart, Bigonville (Luxembourg), Mercher, Kaundorf, Kautenbach, Goesdorf, Grasboux (Belgique), Toernich, Réhon près de Longwy (81 – 82).
Secteurs cartographiés (pages) :
Secteur Saint-Dié – Raon-l’Etape avec lignes de front (33)
Secteur du Pré de Raves au Linge avec lignes de front (41)
Secteur le Linge – Krüth et lignes de front (75)
Zone d’opérations du 2ème bataillon du 43ème R.I.T. entre le fort de Manonviller et Krüth (83)
Yann Prouillet & Rémy Cazals, juillet 2011
Belmont, Ferdinand (1890-1915)
1. Le témoin
Ferdinand Belmont est né le 13 août 1890 à Lyon de Régis et de Joséphine Marguerite Raillon. Issu d’une famille implantée à Grenoble depuis 1893, il a six frères et une sœur ; Jean, Joseph, Maxime, Paul, Émile, Jacques et Victorine, tous élevés dans la foi catholique. Son père est le neveu de monseigneur Belmont, évêque de Clermont et sa mère est l’arrière petite nièce de monseigneur Raillon (évêque de Dijon et archevêque d’Aix). Quand la guerre survient, Joseph se destine à être prêtre, Jean est en classe préparatoire à l’institut polytechnique de Grenoble alors que Ferdinand fait des études de médecine. Maxime deviendra un brillant architecte et le conservateur des antiquités et objets d’art des Hautes-Alpes. Ferdinand Belmont fait son temps militaire au 14ème BCA de 1908 à 1910, qu’il quitte comme sous-lieutenant, grade avec lequel il entre en guerre avec le 51e BCA avant d’être nommé lieutenant le 2 septembre 1914 et capitaine le 23 octobre suivant. Gravement blessé par éclat d’obus dans les environs du Hirztein, il meurt le 28 décembre 1915 à Moosch (Haut-Rhin).
2. Lé témoignage
Belmont, Ferdinand, Lettres d’un officier de chasseurs alpins. (2 août 1914 – 28 décembre 1915), Paris, Plon, 1916, 309 pages. Le texte paraît d’abord sous la forme d’extraits commentés par Henry Bordeaux dans le numéro 1216 du Correspondant du 25 septembre 1916.
Le 7 août 1914, le sous-lieutenant Belmont, du 51e BCA est en garnison à Annecy pour une période de garde à la frontière Italienne, à Macot (près de Bourg-Saint-Maurice), afin de se préserver d’un éventuel basculement de ce pays vers l’entente. Cette latence, qui ronge le patriotisme du fougueux officier s’achève enfin le 22 août avant qu’un trajet de trois jours de train dépose le 51e à Saint-Dié (Vosges). Dès lors, les choses s’accélèrent pour celui qui veut combattre à tout prix et montrer sa valeur car le baptême du feu, au hameau de Dijon (2 km à l’est de Saint-Dié) sera terrible ce 26 août 1914 et les jours suivants. Epuisé, affamé, sale et au moral atteint, Belmont a livré ses premiers combats, cerné par la mort de camarades et de ses supérieurs, à l’héroïsme inutile et sacrificiel et occasionnant au 51e des pertes sans nombres. « Du 51e, il ne reste que des débris. Je ne sais pas combien d’hommes sont tués ou blessés. Il n’y a plus de capitaines ; la moitié des lieutenants ou sous-lieutenants sont tués ou blessés ; il y a des hommes égarés qui ne nous ont pas retrouvés » (page 35). « Ainsi s’égrène le 51ème Chasseurs ! » (page 38) tant et si bien que ce bataillon est dissous et les lambeaux de compagnies restantes, exsangues, se fondent dans les effectifs du 11ème B.C.A., tout aussi terriblement éprouvé. Nous sommes le mercredi 2 septembre, date qui coïncide avec la nomination de Belmont au grade de lieutenant.
Les combats sont maintenant moins violents, ponctués par les canonnades d’artillerie avant que les défenseurs de la Haute Meurthe ne s’aperçoivent, le 11, de la retraite de l’ennemi. Saint-Dié est immédiatement réoccupé et le bataillon n’est désormais plus utile dans ce secteur. Le 15, il est transporté à Magnières (au nord de Rambervillers) puis Clermont, Fournival-l’Argillière avant Péronne où le 11e est éprouvé dans cette « Course à la mer » qui l’a amené sur la Somme. Rapidement l’enlisement s’installe et c’est désormais sous la surface du sol que vont se poursuivre les engagements durant le mois d’octobre qui verra tout de même, le 18, la reformation et le rééquipement du 51e BCA. Le 11e est aussi réorganisé et notre officier garde le commandement de la 6e compagnie avec le grade de capitaine qui suivra très vite (le 23).
Le 12 novembre, nouveau déplacement du bataillon qui va connaître les Flandres de manière tragique, puisque le train qui les emmène en gare d’Hazebrouck percute un autre convoi, occasionnant la mort de deux soldats. Là, Belmont côtoie le flegme et l’organisation britanniques mais aussi la grisaille et le malheur belges dans le village de Dickebusch (ou Dikkebus).
Les attaques et les périodes de repos se succèdent sous le froid et la boue du Nord tout le reste de l’année 1914, où le front s’est définitivement cristallisé et enterré. Le 5 janvier 1915, le bataillon est au cantonnement et au repos à Gérardmer. La ville est paisible et n’a l’aspect d’une ville en guerre que par suite de l’affluence militaire et Belmont va jouir de cette relative quiétude jusqu’au 4 février où il est commandé pour une reconnaissance en Alsace par le Rudlin et le Lac Blanc. Mais en fait, c’est une globale inactivité qui ponctue la vie de Belmont qui ne s’accommode que très mal de l’ordinaire.
Le 20 février, les combats reprennent pour l’officier dans les bois du Sattel (près de Munster) mais ils vont dès lors dépasser en horreur ce que Belmont avait juqu’alors connu. Le 11e va encore souffrir tant de l’ennemi que du froid et de la neige. Des attaques successives, inutiles, vont se suivre et se ressembler dans la violence et le sacrifice pendant toute l’année 1915 sur les hauteurs de Metzeral, au Linge, au Schratzmannele, au Reichackerkopf ou Braunkopf. Un cours répit au début de juillet, pendant lequel Ferdinand Belmont pourra embrasser une dernière fois sa famille avant de remonter vers le « tombeau des Chasseurs ».
Le 30 juillet, il attaque « sur ces fronts bardés de fer et hérissés de citadelles, défendus par des engins de plus en plus écrasants… ». Il y sera d’ailleurs légèrement blessé d’un éclat. Mais le Linge est un sommet inexpugnable et le 20 août est une hécatombe. Une attaque un temps victorieuse est contre-attaquée et reprise si vivement que Belmont refuse de proroger le massacre qui laisse le 11e en ruine, avec 70 hommes en ligne. « Je ne sais pas quand on nous relèvera ; nos poilus sont en loques, les godillots bâillent, les pantalons sont encore bien plus inquiétants. De se laver, il n’est pas question. Les hommes n’ont pas pu changer de linge depuis un mois, et quand il ne fait pas trop froid, ils se distraient en faisant la chasse à leurs poux ! »
Le 4 septembre 1915, Ferdinand Belmont bénéficie d’une nouvelle permission de quelques jours. Un court repos à Corcieux avant un autre sommet sanglant, le Schratzmannele surnommé le Schratz où également règnent le froid, la boue et le brouillard.
Le 28 décembre, à 4 heures du matin, sur les pentes inférieures de l’Hartmannsvillerkopf, au seuil de l’Alsace, Belmont, pris sous un violent bombardement, est frappé d’un éclat d’obus au bras qui se révélera mortel et c’est le lieutenant Verdant qui apprend la nouvelle à sa famille, que l’officier avait pris soin, tout au long des mois et des lettres, de préparer à cette issue qu’il acceptait en toute piété.
3. Analyse
Dans une très grande préface (54 pages) Henry Bordeaux, savoyard, ami de la famille Belmont, magnifie la valeur testimoniale exceptionnelle de qualité de l’officier de chasseurs et reprend en panégyrique la biographie de l’officier. Cette amitié avec Henry Bordeaux est également due au fait que le 11e BCA commandé par le lieutenant-colonel Bordeaux, frère de l’écrivain. Toutefois, ses envolées, par trop littéraires et mystiques, n’atteignent pas la qualité d’expression de leur sujet.
Cet ouvrage offre au lecteur un témoignage d’une grande philosophie, d’une humanité teinté au fil des pages de la plus grande piété et de la conscience du sacrifice ultime. Ferdinand Belmont rédige avec un style simple et particulièrement bien écrit, décrivant souvent avec beaucoup d’à propos les lieux, les faits et les personnes qu’il côtoie. Ce sont surtout ses sentiments qu’il dépeint en toute circonstance, conscient du rôle qui lui est dévolu et de son infinie petitesse « perdu dans cet océan d’hommes« .
Doué d’une grande clairvoyance mais aussi d’un souci très profond de l’Homme, il a semblé un chef très humain, allant jusqu’à refuser l’attaque (page 239) sans le regret de l’insubordination militaire. Belmont a conscience de son rôle d’officier, qu’il analyse opportunément (page 284). Ces lignes sont finalement admirables de style et de clairvoyance et l’on peut y trouver le rapport assez fidèle non seulement de ses faits d’arme mais aussi de son état d’esprit du moment. On peut également trouver une multitude de détails techniques dépeints par Belmont avec précision mais aussi avec franchise, souvent censurée par ailleurs. Il faut se souvenir que les lettres reproduites ont été envoyées par l’épistolier sans aucun souci de parution ultérieure et que sa plume n’est guidée que par les sentiments du moment et une très grande dévotion parentale. Ainsi, sauf le sentiment de souffrance qui est volontairement éludé pour préserver sa famille des angoisses, Belmont ne cache rien de ses sentiments et des ses perceptions et c’est intact que nous sont livrés ces éléments indispensables à l’historien. Ainsi, il a conscience de ne pas s’appartenir dans la guerre : « Je ne puis vous dire à quel point, depuis le début de cette guerre, la sensation de n’être rien par moi-même ; je ne me rends nullement compte de la part que je prends effectivement à ce que je fais, et il me semble être comme une feuille saisie dans un ouragan » (page 118).
Belmont nous décrit assez superficiellement les lieux traversés, les combats auxquels il prend part, les personnes qu’il côtoie, sans que les noms ne soient occultés. Il reste médecin, notamment quand il perçoit les effets de l’alcool sur la santé de la population savoyarde (page 12) et s’interroge sur la présence d’alcools divers mais aussi d’éther sur les soldats allemands faits prisonniers (page 154). Il décrit également une opération d’exhumation, accompagnée d’honneurs et du culte des morts (page 274). Il fait œuvre de peu de bourrage de crâne et l’espionnite (page 156) n’est que rapportée, non constatée. Faisant esprit d’analyse, il digresse parfois sur des considérations comparatives entres les esprits allemand et français (page 160) ou alsacien (page 169) et loue l’organisation allemande (page 192). Multipliant les descriptions, panoramas et anecdotes, son témoignage fourmille de détails, y compris dans les rapprochements entre belligérants (tel ces contacts entre ennemis par des échanges de boîtes à messages et de journaux lestés de pierres page 268). Il est possible ainsi de suivre l’officier chronologiquement et géographiquement de manière très précise, ce qui permet de vérifier et de confronter cette richesse d’enseignements avec les autres textes existants sur le même front. Sans conteste, les lettres de Belmont sont une référence qualitative sur les opérations des Vosges et des Hautes Vosges. Les Lettres d’un officier de chasseurs alpins sont donc à classer dans le panel très restreint des ouvrages dont l’utilisation pour l’étude est indispensable tant les enseignements sont à retirer dans l’ensemble de ce témoignage de tout premier ordre sur les opérations des Vosges.
Bibliographie complémentaire
Dussert A., Ferdinand Belmont d’après les lettres d’un officier de chasseurs alpins (2 août 1914 – 28 décembre 1915). Grenoble, Allier Frères, 1917, 41 pages.
Crenner Pierre (Col), Les belles lettres du capitaine Belmont. Colmar, association du Mémorial du Linge, 1998, 14 pages.
Huguet (Abbé), Ferdinand, Jean, Joseph Belmont (1914-1915). Lettres de Mgr Caillot, évêque de Grenoble. Mgr Girayr, évêque de Cahors. Notices de Mr le chanoine Martel, Supérieur. Insérées dans le Livre d’Or du Rondeau-Montfleury. Slnd.
Bulletin de l’Académie Delphinale, Abbé A. Dussert, Grenoble 1917.
Bulletin de la Société d’Histoire du Canton de Lapoutroie – Val d’Orbey, Jecker L. 1995.
Huguet G., Livre d’or du Rondeau. Anciens maîtres et élèves tombés au champ d’honneur pendant la guerre 1914-1919. Imprimerie Guirimand (Grenoble), 1921, 520 pages. La notice sur Ferdinand Belmont figure en page 62.
Lien Internet utiles
http://hwk68.free.fr/belmont_177.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Ferdinand_Belmont
Autres témoignages rattachables à de cette unité :
COUDRAY, Honoré, Mémoires d’un troupier. Un cavalier du 9ème Hussards chez les chasseurs alpins du 11ème B.C.A. Bordeaux, Coudray A., 1986, 228 pages.
ALLIER, Roger, Roger Allier. 13 juillet – 30 août 1914. Cahors, Imprimerie Coueslant, 1916, 319 pages.
BOBIER Louis, Il avait 20 ans en 1913. Louis Bobier un Poilu de Bourbon dans la Grande Tourmente. Bourbon, L’Echoppe, 2003, 447 pages.
JOLINON, Joseph, Les revenants dans la boutique. Paris, Rieder F., 1930, 286 pages (roman).
Yann Prouillet – 10 janvier 2011
Courtin-Schmidt, Charles (1871-1963)
1. Le témoin
Charles Courtin-Schmidt (Nord, 1871 – Remiremont, août 1963). Journaliste à Nancy de confession protestante, il publie un ouvrage de tableaux de guerre malgré l’annonce de deux autres livres dont « La Grande Guerre racontée par un paysan » et « De la Moselle à l’Oise. 2e série de reportages de guerre » jamais parus semble-t-il. Il participe à la réalisation d’un livre martyrologe sur Gerbéviller et écrit en 1941 un ouvrage sur la commune vosgienne de Remiremont. Directeur de l’Union républicaine de la Meuse à Verdun en 1902, il sera directeur de l’Industriel Vosgien de 1906 à son sabordage en 1940. Il est à sa mort le doyen des journalistes vosgiens et de la presse de l’Est.
2. Le témoignage
Charles Courtin-Schmidt, De Nancy aux Vosges. Reportages de guerre. Dupuis (Nancy), 1918, 265 pages, illustré de croquis de Prouvé, Ramel, Gassier et Bils.
Moins un témoignage qu’un recueil de tableaux de guerre, la datation des « Reportages de guerre » s’étale toutefois du 7 août 1914 au 30 mai 1915.
3. Analyse
L’auteur se voit confier par le maire de Nancy, monsieur Laurent, la mission de trouver du lait dans les campagnes environnantes. Cette tâche va être pour lui le prétexte à visiter la zone des armées et à tenter de se rapprocher le plus possible du front afin de réaliser des reportages de guerre. C’est l’objet de son premier trajet qui l’emmène à Neufchâteau le 7 août 1914. Un peu loin du front, Courtin-Schmidt nous montre des G.V.C. et les campagnes environnantes, qui ont vu tant de conflits. Un petit incident émaille le fastidieux trajet en terre Lorraine mais l’auteur s’en confie ; « nous n’avons pas éprouvé la sensation que nous étions en guerre » (page 23). Alors on discute et l’on se souvient des guerres passées et des exactions allemandes qui se seraient produites depuis le début du conflit. Puis il faut rentrer sur Nancy, la mission accomplie. Le second voyage, le 26 septembre, le rapproche de ce front inconnu alors qu’il se rend à Remiremont en passant par Lunéville occupée du 28 août au 12 septembre et encore sous le choc d’un joug terrible. Il visite aussi Saint-Dié, elle aussi Allemande pendant 16 jours. On y parle de l’héroïque prise du drapeau de Saint-Blaise, en Alsace, pour poursuivre par Corcieux puis par un peu de tourisme à Gérardmer avant un retour par Rambervillers et les lieux de combats de la Mortagne, où tout n’est que « ruine et famine !« . Nouveau voyage le 30 octobre dans le Toulois et le pays de Haye qui ont vu l’Allemand et où on peut parler de la guerre que l’on a subie de plus ou moins près. Là, il est difficile à l’auteur de faire la part de la fiction et de la réalité dans les témoignages entendus mais cette visite rapprochée lui permet de côtoyer le vrai front ! Sous escorte, il peut voir de près un campement et des soldats endormis qui partent bientôt en patrouille. Mais il faut revenir, malheureusement trop vite, au village calme de l’arrière. Le lendemain, nouveau voyage, très court, vers Moncel-sur-Seille, sur les traces des combats de Champenoux. Autre périple, le 8 novembre à Gerbéviller, pour constater et rapporter l’horreur sans nom : « Mes yeux n’en croient rien ! Est-ce là Gerbéviller ? » (page 151) et de redire les actes de barbarie des tueurs d’enfants et de vieillards qui se sont déroulés ici dans les derniers jours d’août 1914. Là, moult témoins bavards et encore horrifiés de ce qu’ils racontent… « Mais voici que sonne l’heure du départ. Notre pèlerinage est terminé. En route ! » (page 175). « Des amis d’Epinal m’ont informé qu’ils avaient à remplir une mission administrative, dans la région de Raon-l’Étape et de Saint-Dié. Le voyage sera très intéressant au point de vue documentaire » (page 177). Alors, le 8 décembre, nouvelles péripéties en perspective entre Epinal et Raon-l’Étape où l’on peut recueillir des anecdotes à rapporter. Passage trop rapide derrière le front vers Senones où l’on entend (tout de même) le son du canon et l’équipée arrive à Saint-Dié où se sont produites les pires horreurs qu’il faut vite dire pour que le monde connaisse. 1er janvier 1915. La guerre va-t-elle finir cette année ? 10 janvier, un journaliste anglais veut voir Baccarat. Courtin-Schmidt rapporte son épopée et se souvient lui aussi qu’il a vu les ruines de cette ville elle aussi martyre. Une nouvelle petite visite à Raon-l’Étape où l’auteur, « bien que maintenant habitué à la vision des ruines… parcours une nouvelle fois les quartiers dévastés » (page 222). « Il est avéré que… » et de rapporter les ignominies ennemies des vols organisés et autres anecdotes révélatrices avant de repartir. 10 mars, visite en plaine de la Woëvre où l’on voit de la boue ! 18 avril, la « Comédie Lorraine » vient de donner l’Ami Fritz et il faut parler de cette excellente reprise de la pièce d’Erckmann et Chatrian (1864). 30 avril, il faut aussi parler des colis gratuits envoyés aux poilus du front et du spectacle des mères aussi héroïques que leurs enfants, « qui confectionnent presque chaque jour le petit paquet qui doit porter à la tranchée le souvenirs toujours présent du foyer familial » (page 248). Le 30 mai 1915 enfin, Courtin-Schmidt décrit un poilu rencontré dans une carriole cahotante et qui parle du front en héros victorieux, comme on s’y attend. A l’instar de Gómez Carillo, cet ouvrage étend quelque peu la notion de littérature testimoniale. A noter quelques illustrations, des reproductions de proclamations allemandes et les descriptions, certes légères, des cités traversées dans ses « voyages« .
4. Autres informations
Rapprochement bibliographique
Cet ouvrage est à rapprocher de celui de Enrique Gómez Carrillo Parmi les ruines. De la Marne au Grand Couronné. Paris, Berger-Levrault, 1915, 381 pages.
Bibliographie de l’auteur
Collège d’auteurs Gerbéviller-la-Martyre. Documentaire. Historique. Anecdotique. Nancy, L’imprimerie Lorraine, 1918, 64 pages.
Informations archivistiques : voir trois notices bibliographiques (ADV JPL 1106/63, 1031/3 et 1103/89).
Yann Prouillet, juillet 2008


