Joseph Roserot de Melin, Avec les territoriaux en 1914-1918. La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges. Troyes, chez l’auteur, 1971, 255 pages
1. Le témoin
Joseph Marie Gustave Roserot de Melin naît à Troyes (Aube) le 27 avril 1879 d’une famille de juristes. Son grand-père avait été juge à Bar-sur-Seine (Aube) et son père Alphonse, ancien archiviste, est avocat et sa mère, Victorine Laperouse est sans profession. La famille demeure 5 rue des Cordeliers, lui-même demeurera à sa mort 10 rue Marcelin Berthelot. Après avoir fait des études secondaires à l’Institution Saint-Joseph d’Épinal, par ailleurs dirigée par son oncle, Paul Roserot et avoir obtenu son baccalauréat, il entre au séminaire Français de Rome où il poursuit ses études sacerdotales de 1897 à 1903. À son retour dans sa ville, il est d’abord vicaire à la cathédrale pendant quelques mois puis professeur au Grand Séminaire. En 1906, il est nommé curé de Clérey, et en 1908 de Gyé-sur-Seine, également dans l’Aube. En 1911, il est professeur d’Histoire dans un collège parisien (il a une chambre rue de Varenne) et entre à l’Ecole des Chartes jusqu’à la déclaration de guerre, qui le surprend en troisième année. D’abord réformé pour une « faiblesse de constitution » qui l’exempte de service militaire, il est reconnu apte par un Conseil de Réforme début 1915. Il est affecté dans les Vosges, qu’il connaît, ayant passé des vacances à Gérardmer alors qu’il était adolescent, de 1893 à 1897. Il parle allemand, ce qui lui permettra de converser avec des prisonniers allemands et italien.
Il rentre définitivement à Troyes en 1930 et poursuit, alors qu’il occupe les fonctions de vicaire, secrétaire Général de l’Evêché, ce jusqu’à sa retraite en 1952, une carrière d’historien, homme de lettres (il est docteur es-lettres) et archiviste paléographe. Il est aussi membre de l’Ecole Française de Rome de 1919 à 1922 puis Aumônier de l’Armée du Rhin (à l’instar de l’abbé Julien Schuhler). Il a été également président de la Société Académique de l’Aube. Il a contribué au dictionnaire historique de la Champagne méridionale des origines à 1790, avec le concours de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il a publié aussi une biographie de Antonio Caracciolo (évêque de Troyes de 1515 à 1570). Il devait présenter sa thèse à l’Ecole des Chartes le 8 juillet 1914 mais la guerre l’interrompt et il la soutient finalement le 27 janvier 1919. Il publie enfin de nombreux autres ouvrages religieux, dont un sur la Cité du Vatican (en 1937). Il est qualifié de « Grand érudit qui s’est passionné pour l’Histoire religieuse de la Champagne » (Dossier de LH, Base Léonore, page 10).
Malgré son statut, il fait la guerre comme simple soldat de 2ème classe au 51ème R.I.T de 1915 à 1919 et sera cité à l’Ordre au régiment en novembre 1916, date à laquelle il reçoit la Croix de Guerre (remise le 21 décembre suivant) et passe 1ère classe (page 127). Juste après sa démobilisation, il est un temps chapelain de Saint-Louis des Français à Rome, d’avril à octobre 1919. En 1940, il se signale « à l’admiration de tous, se prodiguant au soin des blessés, à l’inhumation des morts, venant en aide à la population sinistrée » (page 8). Il décède à Troyes le 5 mai 1968 à l’âge de 89 ans.
2. Le témoignage :
Joseph Roserot de Melin connaît la mobilisation à Troyes le 1er août 1914 mais il n’arrive finalement au 51ème Régiment d’Infanterie Territoriale sur le front des Vosges, à l’est de Saint-Dié, dans les Vosges, que le 18 décembre 1914. Il partage dès lors la vie des poilus qui souffrent dans les tranchées de moyenne montagne, froides et aussi meurtrières qu’ailleurs dans ce secteur dit calme. André Marsat et Patrice Roserot de Melin, qui publient post mortem le journal de guerre de Joseph Roserot de Melin, nous renseignent sur sa tenue, dans dix petits carnets « d’une écriture fine et serrée » (page 9). Ils énoncent toutefois une publication non intégrale. Le témoignage, précisément daté, couvre la période du 1er août 1914 au 11 novembre 1918.
3. Analyse
Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, sur un secteur des Vosges très méconnu et sur des hommes souvent moins évoqués « de l’intérieur ». Noms et lieux sont décrits précisément de même que mille choses et anecdotes qui rendent l’ouvrage vivant et plein d’attraits multiples. Une référence malgré un trop peu de descriptions des faits militaires.
Si son journal de guerre débute le samedi 1er août 1914 avec le tocsin et la mobilisation à Troyes, Joseph Roserot de Melin n’est pas mobilisé de suite. D’abord réformé pour faiblesse de constitution, il témoigne d’un « pays qui s’arme, et si joyeusement », mais aussi d’un climat violemment anticlérical, subissant insultes et même un jet d’artichaut par un voyou (page 13) ! Il se plaint plus tard d’ailleurs de temps en temps de cet anticléricalisme, accusé d’embusqué ou de faire durer la guerre (page 33). Ce n’est qu’en décembre qu’il subit une nouvelle visite d’incorporation au cours de laquelle il demande à partir sur le front, « faveur » qui lui est accordée et qui l’affecte d’abord fraction O, 31ème Cie du 24ème R.I. (page 14). Il évoque faire partie d’un groupe d’élèves-caporaux mais pourtant il n’entre toutefois toujours pas en campagne, errant en différents lieux (Bernay puis Évreux (Eure), Roissy-en-France, Livry, il s’acclimate d’abord de la « grossièreté du milieu » militaire, fait de « soldats d’occasion : paysans plus ou moins impotents arrachés à leur culture, poursuivis par le souvenir de leur champ, de leur femme, de leur enfant » dans une vie de garnison idiote où, infirmier de fortune, il pose des ventouses et prend des températures (page 15). Il parvient finalement à recevoir une affectation au front le 15 décembre. Ainsi, son journal pour 1914 et la quasi-totalité de 1915 est assez disert et ne comporte que 22 dates pour 17 mois.
C’est par piston du capitaine de l’Horme déjà au front qu’il accepte une place d’infirmier-aumônier au 2ème bataillon du 51ème R.I.T. C’est le 18 « après-midi » (page 23) que commence le sous-titre de son témoignage : « La vie quotidienne des Poilus sur le front des Vosges ». Il intègre d’abord une compagnie de mitrailleuses mais finalement revient à la 4ème compagnie. Sa première prise de contact avec les territoriaux du front n’est pas très amène. Le 21 décembre, il assiste à une visite de malades et dit : « Quelle collection ! Il y a de tous les spécimens de déchets. Ne blaguons pas trop fort les Boches de leur levée en masse, la nôtre a ramassé bien trop d’estropiés » (page 25).
Il égrène ensuite au fil des pages ses premières fois, qui témoignent d’un acclimatation lente avec la guerre. Sa première séance de mitrailleuse le 24 décembre 1915, son baptême du feu le 28 suivant, la première fois qu’il franchit le parapet date du 4 mars 1916, première patrouille le 23 suivant, premier duel aérien le 17 mai, premier enterrement sur le front le 15 juin et quand il voit son premier allemand, à 4 kilomètres, le 16 juillet.
Mais il finit par trouver sa place et même par être accepté. Il dit : « Ils sont gentils pour moi, tous. Hommes, sous-officiers, officiers, me traitent volontiers en aumônier. Ça n’est peut-être pas profond, mais cordial » (page 38). C’est en effet son colonel qui lui confère ce statut le 23 mai en disant : « Votre rôle d’aumônier n’est pas de passer les fils de fer… » (page 65). Il se voit d’ailleurs comme un « soldat-camarade-aumônier » (page168) et donne l’impression d’un prêtre qui cherche toute sa guerre à se faire aimer de ses soldats, ces « pauvres diables qui souffrent des pieds à la tête » (page 211). De fait donc, il est manifestement « protégé » par les officiers qu’il côtoie, au moins pour les plus pieux, et donc certains lui commandent des messes. Il se considère ainsi parfois comme un « curé ambulant ». De fait, tout son témoignage donne la plus large part à son « ministère sur le font », faisant le plus possible messes partout où il le peut comme dans les villages de repos ou de l’arrière. Il intervient aussi auprès de la population (extrême onction ou confessions de civils voire (page 150) même une retraite de 2 jours au Grande Séminaire de Saint-Dié), catéchisme avec les enfants, jouissant pour cela d’une liberté certaine, parfois surréaliste, le transformant singulièrement en touriste en voiture parfois, favorisant son apostolat et donnant de fait à son journal de guerre le caractère d’un journal de prêtre à la guerre. Roserot de Melin est plus religieux que militaire, mais il fait la guerre toutefois. En cela, son témoignage, à l’échelon d’un régiment territorial, rejoint celui de Julien Schuhler, avec un mélange de guerrier et de religiosité omniprésente. Au cours d’un coup de main auquel il participe, passant ainsi le parapet, il récolte distinction (1ère classe) et citation, analysant longuement la différence entre cette dernière et la réalité de son « action au feu », soulignant la dissemblance entre arguties militaires et « École des Chartes » ! (pages 127, 128 et 157). D’ailleurs, le « tableau du communiqué », affiché sur les arches de la mairie de Saint-Dié génère les commentaires goguenards des civils qui disent : « C’est parler pour ne rien dire » (page 174).
Mais sa proximité avec le commandement n’empêche pas qu’il garde quand même un esprit critique pour ceux d’entre eux qu’il mésestime tel ce lieutenant M. (notons à ce sujet au passage que la plupart du temps les noms sont cités, saufs ceux qu’ils critique). En effet, il dit : « C’est l’occasion de noter combien ces chefs, terrés dans leurs bonnes maisons à l’arrière, ignorent tout de notre vie et froissent continuellement les hommes. Ils semblent prendre plaisir à agacer. Ils se piquent d’appliquer des consignes tatillonnes de temps de paix, ne comprennent rien à la psychologie du troupier actuel et se rendent odieux, eux qui ne souffrent que si peu de tous nos ennuis » (page 39). Il y revient le 16 juin 1916 quand le commandement prescrit de déplacer des chevaux de frise : « Travail idiot au surplus. Si les chefs se rendaient mieux compte de ce qu’ils commandent souvent ! » (page 69). Mais le bénéfice de ses liens particuliers avec le commandement lui permet de s’épancher et parfois d’intervenir pour les hommes mal traités ou dont le moral flanche par trop (page 213). C’est d’ailleurs ce qui le fait tenir aussi lui-même pendant toute la guerre, disant garder le moral pour le communiquer aux hommes qui l’entourent.
Sa vie est front est pour lui « bizarre » (page 59), mélange de différence sociale affichée et de camaraderie de frères d’armes, terme qu’il reprend quelques pages plus loin évoquant des « journées alternativement guerrières et pacifiques où la vie reprend ses habitudes corporatives, sa physionomie régionale, ses manies » (page 64). Il fustige la tendance, croissante d’ailleurs au fil du récit, du soldat à l’intempérance : « Ils sont braves gens, mais toujours le bidon, le satané bidon à la main » (page 74). Plus loin, il décrit : « Ce qui m’agace aussi, c’est l’incurable inconscience de ces troupiers. Ils refusent totalement à sortir de leur gangue grossière. Ceux d’en face sont trop mécanisés, ceux-ci pas assez. Ils seront superbes quand il le faudra, ils sont insupportables de manque de discipline, de sérieux dans l’ordinaire. La racine de ce vice, c’est qu’ils boivent » (page 105). En effet la « viande saoûle » (page 223) qu’il voit partout le dégoûte.
Il réserve aussi une place particulière aux soldats, « gensses du Midi », dont il aime la volubilité mais dont il se moque volontiers du caractère : « Il y a toujours quelque chose de comique dans cette éloquence méridionale et le naïf étalage de leurs pensées intimes » (pages 77 mais aussi 78, 99, 105, 106 et 147).
Il avoue souvent aussi sa propre peur. Le 21 juin 1916, il se demande : « Pourquoi la journée m’a-telle paru si lourde ? J’ai senti cette fois l’angoisse de la mort… je me suis senti révolté contre cette perspective… » (page 71) et il y revient dans les mêmes termes quelques jours à peine plus tard : « Est-ce pour cela que toute la journée, j’ai été nerveux ; nerveux. J’avais l’âme brouillée. Depuis mon arrivée, je n’ai pas encore eu cette lourdeur sur la poitrine, cette angoisse du lendemain, ce besoin physique de la certitude d’en sortir et de revoir les miens » (page 72). Il se recommande à Dieu lors des moments « chauds ». Il dit : « Pendant l’attente, j’ai fait le vœu d’aller à Lourdes si nous revenions sains et saufs, et pour que je sorte de la tourmente » (page 115). Il fera d’ailleurs ce voyage le 3 octobre 1918. Plus loin, il dénonce : « J’ai relu tout à l’heure mon acte d’acceptation de la mort… » (page 124). Car plus la guerre dure, plus il l’appréhende. Il dit, en janvier 1917 : « J’avoue que plus la guerre se prolonge, plus mon appréhension du feu est grande. Que vaut le dicton : s’aguerrir au feu ! Pas grand-chose, à mon avis, d’après ce que j’ai constaté chez les autres et chez moi » (pages 142 et 154). Il confesse plus loin encore : « Une balle claque. Je rentre d’instinct la tête dans les épaules, mais, honteux je regarde aussitôt autour de moi si quelqu’un m’a vu » (page 153).
De même il ne cache pas non plus ses moments de cafard. Car la guerre dure. Il dit, le 6 octobre 1916 : « Mais, si je ne disais pas que cette vie, j’en ai plein le dos, je mentirais comme une agence de propagande boche » (page 114). C’est parfois l’inaction dont il souffre qui l’invite à l’introspection qui lui fait dire : « Mais je suis dans un marasme vague et obsédant : la mort de François en fait le fonds. Il s’y greffe des éléments de cafard mal précisés et l’ennui, cet ennui ancien d’expérience, qui me prend lorsque le nouveau d’une situation est épuisé et que je vois net, dans tous ses recoins, le terrain où je me suis avancé » (page 89). La routine lui pèse aussi, début 1917 : « Quand j’étais « à l’arrière », j’imaginais la vie du front comme un cordial, un excitant qui devait empêcher l’âme de baisser. Mais non, la routine gagne tout. La lassitude des jours, l’accoutumance des périodes, les périodes de sécurité, et puis la naturelle propension à détendre le ressort trop longtemps comprimé, et puis la vulgarité des gestes et des mots, le sans-gêne moral des cantonnements : tant de choses créent une atmosphère où l’âme s’étiolerait vite si elle ne renouvelait pas sa provision » (page 161). Il s’interroge de même sur la guerre elle-même et, lucide, dit : « Dans la pratique, la guerre n’est qu’une horreur du corps et de l’âme » (page 162). Ce cafard est un révélateur de sa guerre tout en surréalisme tant y est attaché le sentiment récurrent de désœuvrement. Le 23 mars 1917, il rapporte : « Longue journée… si longue dans son désœuvrement. J’erre dans la montagne, le matin, et, l’après-midi, je flâne au bureau de la 4ème, sur le chemin, un peu partout, n’étant nulle part présent d’esprit. Car ces journées vides sont terribles pour le cœur et le cerveau. Les lourdes impressions de déracinement intellectuel et moral se font plus pressantes. Et le désir de sortir de ce cauchemar vous brûle jusqu’à la moelle de l’être » (page 163). Il cultive une certaine honte de son spleen récurrent, disant : « Je m’en veux de mes terreurs, mais elles me tenaillent bien durement » (page 178). Il ressent « toute la pesanteur de la guerre sur le dos » (page 209), ne trouvant une certaine consolation que dans les messes qu’il dit dans tous les lieux possibles.
Quelques fois contemplatif, il décrit les Vosges et sa beauté montagnarde, où la météo joue un rôle prépondérant, comme la lutte d’artillerie parfois formidables : « On eut dit une chevelure géante » après un bombardement sur le Violu (page 83) ou « Mais cette neige et ce silence, c’est comme un linceul et un tombeau. Et l’âme est tout alourdie » (page160). Il est également spectateur des combats sur la Cote 607, à quelques kilomètres au sud de sa position, par-delà la vallée de la Fave. Dans ce pays du bruit ou chaque coup de fusil résonne, se répercutant sur les montagnes, et où le canon s’amplifie par la topographie, il s’étonne également du silence. Il dit : « Est-il possible qu’à 800 m. des lignes il y ait ce calme absolu, un calme de tombe ? » (page 86).
Chartiste, il est avide de culture et introduit la littérature au front ; il lit plusieurs fois Gaspard à ses poilus, mais aussi Genevoix, Rédier ou Barbusse qu’il critique. Il évoque également sa thèse linguistique sur le patois et l’anthropologie des populations qu’il observe « in situ », comme ces lits vosgiens dont il décrit le caractère « bizarre » (page 83). Mais il connaît aussi parfois les naissances illégitimes ou les divorces de guerre, dressant quelques tableaux qui démontrent le poids de celle-ci sur les villageois vosgiens (pages 94, 100 ou 144). Baptisant un bébé malade, il lâche : « Son père ? – Ah, dame, son père ? » (…) « Il y en plus d’un sans doute ! » (page 144 et vap 152 et 159). Dès lors, des renseignements intéressants peuvent être par là-même dégagés sur cette anthropologie dans son témoignage. Le 27 septembre 1917, le commandement lui donne la mission de rédiger l’historiographie du régiment. Il dépouille alors JMO et registre des citations pour s’exécuter (page 203) et rencontre le lieutenant Dupuy, journaliste à l’Excelsior, qui réalise celui de la 41ème division (et qui sera publié en 1936 chez Payot, dans la collection de références de Mémoires, études et documents pour servir à l’Histoire de la Guerre mondiale sous le titre La guerre dans les Vosges. 41ème D.I. 1er août 1914 – 16 juin 1916).
Contrairement à nombre de poilus, Roserot de Melin évoque parfois ce qu’il fait en permission. À Paris, il constate que « La femme a une vogue extraordinaire en temps de guerre ! » (page 251).
Le 14 janvier 1918, il apprend le recensement des classes 1898 et avant pour être reversé dans des régiments d’active. « Son » 51ème R.I.T. sera d’ailleurs dissous le 12 juin suivant. Dès lors, la fin de son témoignage, à partir du moment où il est changé d’affectation, fin janvier, témoigne d’une certaine nouvelle errance, ressemblant singulièrement à celle de a première année de guerre. Il occupe plusieurs rôles, un temps inspecteur d’hygiène au camp de la Noblette, dans la Marne, et affectations. Le 1er avril, malade, souffrant de bronchite et de pleurite, et il connaît divers hôpitaux et finit par vivre le 11 novembre en convalescence à Polisy.
L’ouvrage comporte 24 photographies intéressantes et 2 cartes. Il comporte quelques fautes patronymiques et erreurs (ballade pour balade, ou l’utilisation, à plusieurs reprises, de l’expression mouler le café pour la mitrailleuse, incorrecte, celle de moudre le café étant le plus souvent utilisée par les soldats).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.
Page 13 : Troyes le 1er août 1914
16 : Paquets de bismuth
24 : Adèle et Germaine, nom d’abris de mitrailleuse
25 : Boue des Vosges, « bouillie genre sauce tomate »
: Mitrailleuse allemande de capture réutilisée
26 : Remise de croix de guerre à Neuvillers-sur-Fave
: Vue de baraquements : « Ça tient de la cale de paquebot avec sa double rangée de couchettes – et puis des chambres étroites taillées dans le tuf rouge »
: Baptême du feu à l’obus
27 : Surnom de vosgiennes
: Motif comique de punition ayant joué du piston (vap 28, augmentée par le colonel)
28 : Drapeau orné d’un Sacré Cœur
29 : Projecteur d’automobile
: Major, grossier personnage injuriant les malades
31 : Cherche vainement des shrapnels antiaériens
33 : Soldat avec un chien loup
34 : Pulvérisateur Draeger et appareil à oxylithe (vap 42 Vermorel)
: Vue de Saint-Dié « Mais vraiment trop de femmes et de fringants officiers, sous-officiers et soldats autour d’elles… à 7 kilomètres du front »
: Château du Spitzemberg, description, ossements découverts (vap 47 + poterie, 66)
39 : « Ça vaut la peine d’être vu un bataillon territorial en déplacement ! »
42 : Vue du général Bulot (vap 43)
43 : Entend le canon de Verdun (vap 44)
: Il brancarde et trouve que « c’est fichtrement dur » !
44 : Eradication de la barbe, conservation du bouc
45 : Récolte de la résine pour remplacer l’encens
: Vue du petit cimetière de Graingoutte
: Bruit de balle « susurrement d’abeille » (vap 46 « voûte de sifflements »
47 : Prisonnier allemand pensant qu’il allait être obligatoirement fusillé
58 : Lutte épique de rats (vap 159)
63 : Boules lyonnaises
: Prescription de « plus de députés dans les régiments de leur circonscription » vap 64 la note du Gal en chef n°9972 : « les fils ne pourront être autorisés à servir dans le corps de leur père »
64 : Journaux allemand étalés sur des barbelés, récupération par une patrouille, « fielleuse et nauséabonde Gazette des Ardennes, – sale cuisine, oh combien habile ! de tous les éléments qui peuvent nous exciter les uns contre les autres, le tout dans ce gros bluff allemand où ils sont passé maîtres »
: Lyonnais : « genre de parisianisme, avec une touche méridionale dans le parler »
67 : Prise d’armes dans un pré de Robache avec Claret de la Touche, Olris et Bulot
72 : Mort de Funck-Bentano (vap 81 la description du lieu)
: Rate Pierre Loti de peu (voir sa notice in Loti, Pierre)
73 : Bombardement de St-Dié, 48 obus et un enfant de 4 ans tué
74 : Exhumation d’Albert Schwarz, né le 8 avril 1881 à Saint-Laurent (Vosges) soldat au 152ème R.I. tombé le 21 septembre 1914
79 : Mort par accident de grenade (vap 94, 176 d’un soldat mort en permission d’un accident de voiture)
: Vue de Gustave Bourgain, peintre de Marine
80 : Entend des chants allemands et des voix de femme derrière « .. la barrière terrible qui est entre nous »
85 : Critique Genevoix (vap 180) et Rédier (vap 151 Barbusse)
88 : Moulin-jouet sur un ruisseaux (voir en cela également Martin, Henri)
94 : Divorce dû à la guerre (vap 100 sur une dissolution de foyer à l’encans)
96 : Soldat brocanteur
97 : Chat
99 : Serpentin d’étoiles et anneaux de serpent lumineux des fusées
: Imperméable Mackintosh
101 : Vue d’un allemand déserteur disant qu’il reste un an de guerre (06.09.1916) (vap 126 un déserteur polonais allemand (de Posen))
106 : Rêve d’une visite dans les tranchées allemandes
109 : Sur les récompenses. « L’histoire des récompenses au front, si elle était écrite un jour, offrirait quelques bizarres contradictions ». « Bizarre et… pénible ». Exemples
115 : Tir ami
118 : Sur l’ambiance à Paris : « Et d’ailleurs, ce Paris qui s’amuse avec nos soldats de la grande guerre… »
: Evoque l’idée néfaste de « guerre kilométrique »
123 : Bérets de la section franche
124 : Accident de crapouillot
125 : Coup de main faisant 16 prisonniers à Frapelle, il y participe
127 : Prisonnier blessé maltraitée par un soldat
128 : Homme blessé au fusil de chasse
132 : Lemaire, ancien maire du Ban-de-Sapt
: Pavillon Jules Ferry à Saint-Dié
133 : Entend le canon de Verdun
134 : Bât le seigle
135 : Femme considérant que les Allemands faisaient moins de dégât que les Alpins
136 : Harmonica quadruple acheté à Genève
149 : Cas de lâches
150 : Tentative de suicide
157 : Pain gâché
160 : Manteau camouflé du général Garbit
161 : Photo d’un groupe franc
166 : Vue d’une cousine de M. Gérard qui raconte 30 mois d’occupée à Laître et dans l’Aisne, subterfuges pour cacher de argent, montre, bague dans les cheveux ou un ourlet (vap 174)
177 : Allemand achevant un blessé au couteau
180 : Fusil-mitrailleur au bruit de crécelle
184 : Chapelle Sainte-Claire
186 : Laage, aviateur abattu entre les lignes et sauvé par une patrouille, son récit
192 : Concours de mitrailleurs (que Roserot trouve inutile)
: Gros obus avec un bruit de trolley, (vap 200 bruit de métro)
204 : Assiste à un Conseil de guerre(vol d’un sac d’avoine par un artilleur)
212 : Canne artisanat de tranchée
: Scierie de Denipaire (vap 222)
230 : Classe 1919 : « Pauvres gosses ! S’ils avaient vu ce que nous avons vu ! »
235 : Voit Fonck
: Football-association différent de rugby
: Poilus jaloux des Italiens : « Ils sont vexés que les Italiens viennent chez nous pour faire les travaux de l’arrière, tandis que nous allons chez eux… à l’avant »
239 : Carte de pain : « Nous avons ri des Allemands quand ils ont imaginé ce système de prévoyance »
251 : Assiste à une conférence « propagande »
Prouillet Yann, février 2026
Tyl, Marie (1872-1949)
Journal de guerre Cherbourg 1914 – 1919
1. La témoin
Marie Tyl, née Dupont, appartient à une famille de militaires qui vit en Normandie depuis 1893. En 1914, elle est veuve avec trois enfants, son frère Hervé, officier de marine est mort des fièvres à Alger en 1903, et son mari Thaddée, capitaine d’infanterie coloniale, est mort de maladie à Fort-Lamy en 1906. Monarchiste, patriote et traditionaliste, elle s’intéresse à la politique et réaffirme souvent dans ses écrits sa détestation de la République. Elle élève ses enfants avec d’importantes difficultés matérielles : si elle a gardé la jolie maison « La Villa lointaine », sa pension de veuve grevée par la hausse des prix ne lui permet qu’une pauvreté digne.
2. Le témoignage
Les éditions Les Indes Savantes ont publié le Journal de guerre de Marie Tyl en 2015 (403 pages). L’autrice a tenu son journal à partir de 16 ans en 1888 jusqu’à sa mort en 1949, et Patrick Magnificat a rassemblé, présenté et annoté les passages concernant la Grande Guerre, vécue à Cherbourg.
3. Analyse
Marie Tyl a reçu une éducation très complète, elle lit beaucoup et malgré la guerre a encore son « jour » de visite : son journal est alimenté par les conversations et les nouvelles apportées par ses connaissances, qui sont pour la plupart des femmes ou des veuves d’officiers (Marine et Infanterie Coloniale). Son journal raconte la guerre vécue dans un important port militaire, avec les arrivées de navires, l’analyse de la situation militaire et les soucis matériels au quotidien.
Une vie quotidienne difficile
L’autrice consacre son temps à l’éducation de ses enfants, à la pratique religieuse et aux missions de bienfaisance : elle visite souvent les hôpitaux, distribue des fruits aux blessés, participe à des quêtes de charité, reçoit et rend des visites. Ses faibles revenus de veuve ne suivent pas l’inflation du coût des denrées, surtout à partir de 1916 (p. 168, avec autorisation de citation de l’éditeur) « L’existence devient plus ardue et mes petits revenus plus que réduits. Les impôts sont affreux et la vie suit une progression effrayante. » Elle mentionne des prix vertigineux, des économies forcées sur le charbon ou le pétrole, qu’on a de toute façon du mal à trouver. L’hiver 1917 est très froid (p. 289) « Nous, dans ma chambre où nous nous tenons, nous avons en nous éveillant, 3 degrés (chambre au midi, chauffée jusqu’à 11 h. du soir) et l’après-midi, à grand peine 6 ou 7 degrés (…) le gaz, mal épuré, est si bas qu’il ne chauffe pas. » À ce souci de vie chère s’ajoute ce qu’elle considère comme une injustice, c’est-à-dire le moratoire sur les loyers ; elle a hérité de trois petites maisons ouvrières, divisées en six appartements : un est vide et les 5 autres locataires, chefs de famille, ont tous été mobilisés. Dès le 20 août, elle déplore ce moratoire qui la réduit à sa seule pension, et ces plaintes reviennent à plusieurs reprises. Ses locataires dispensées de loyer ont souvent un emploi (p. 168) : «Elles peuvent se faire 9, 10, 11 fr. et plus par jour et être dispensés de payer leur terme, tandis que moi, ayant à ma charge trois enfants, il me reste, les impôts payés, à peu près 4 fr. 50 par jour. » Elle a lu dans un journal qu’en Allemagne on avait refusé le moratoire des loyers « Mais chez nous, c’était une trop belle occasion de porter atteinte à la propriété. Voilà une injustice spoliatrice d’où résultent de réelles souffrances pour moi. » Son mari est mort « en service et pour le service » dit-elle, mais pas à cette guerre, et elle n’a donc pas de droits particuliers. Sa rancœur alimente son hostilité envers les gouvernants, avec le sentiment d’être marginalisée au profit du « peuple » (p. 343) : « flagornerie à l’électeur-roi ! ».
S’informer
À Cherbourg, dans les familles de militaires, l’inquiétude règne d’abord sur le sort des nombreux disparus dont on reste sans nouvelles après le désastre du corps Colonial à Rossignol le 22 août 1914 (1er RIC de Cherbourg, par exemple). Les rumeurs circulent, on cherche à savoir. Les bruits sont transcrits en fonction de l’espoir qu’ils donnent : ces canards sont d’autant plus acceptés qu’ils correspondent aussi à une vision a priori de la guerre (anecdotes édifiantes et patriotiques, regain de la foi, entrain des pioupious). Ces sources « sûres » sont issues du milieu des officiers, qui relaie lui-même des rumeurs venues « d’en haut-lieu ». En visite à l’hôpital, elle rapporte les descriptions du front que lui font les blessés, et les propos fanfarons lui remontent le moral : pour employer un vocabulaire de l’époque, elle gobe assez les récits « à la rigolade » des loustics hospitalisés, par exemple un soldat (p. 151) qui « emmanchait des récits si drôlement qu’en effet, la guerre présente en semblait le sport le plus passionnant qui fut. »
Marie Tyl lit beaucoup la presse locale et parisienne et son titre favori est sans surprise l’Écho de Paris. Elle n’aime pas le Journal, critiquant (janvier 1915), ses contes qui sont la plupart du temps fort déplaisants et malsains (p 81) « mélangeant l’héroïsme de la guerre à des histoires d’adultères ou de fornication rendues attendrissantes. » Les feuilletons patriotiques du Petit Journal trouvent en revanche grâce à ses yeux (p. 101) : « Le feuilleton «Présent » touche à sa fin et les enfants en soupirent. Je leur en avais permis la lecture et celle-ci les passionnait et les exaltait. (…) Les enfants me prient de proclamer avec eux l’excellence de l’œuvre et je conviens que « Présent » est une œuvre de mérite empoignante et bien menée. (…) Une seule critique : on y oublie un peu trop le Bon Dieu. Ce laïcisme m’afflige et les petits se creusent la tête pour se souvenir si Dieu est totalement oublié dans leur récit préféré… ». L’autrice critique la presse et le bourrage de crâne, mais pas pour les raisons que l’on rencontre le plus souvent (juillet 1915, p.121) « Et puis que sait-on ? Les journaux sont plus vides que jamais. Nous avons l’impression d’attraper de-ci de-là, une bribe de renseignement et, en fait, de ne rien savoir ! Raison stratégique, certes, et aussi, et beaucoup, la volonté de nos dirigeants de noyer dans la grisaille toute beauté généreuse de la guerre trop enivrante pour nos cœurs français. »
Une détestation constante de la République et de ses acteurs
Marie Tyl est très politisée, et ce qui frappe dans ce journal, c’est la rancœur constante envers le pouvoir et les institutions de la République. Cette monarchiste exalte souvent le passé glorieux de l’Ancien Régime, les valeurs religieuses traditionnelles, avec la critique de l’émancipation des femmes, de la marginalisation des mères (p.43 « Et surtout pas trop d’enfants dans la famille !), et bien-sûr elle condamne la laïcité…. Cette détestation récurrente lui apporte une réponse univoque lorsqu’elle s’interroge sur les dysfonctionnements dans la conduite de la guerre: c’est de la faute des institutions, des parlementaires corrompus, des francs-maçons… Ainsi les mentions voient se succéder opinions d’extrême-droite, mais aussi racontars ou diffamations d’adversaires politiques honnis. On peut lister quelques domaines :
– en 1914, haine du pacifisme qui explique les défaites (p. 29)
– les francs-maçons sont responsables de la défaite de Rossignol (p. 40) : « plusieurs chefs qui ne devaient leurs grades qu’au Bloc et à la Maçonnerie, mirent la France à deux doigts de sa perte. »
– anglophobie, spécifique à la Marine (p. 67) « Ces braves Anglais ! On en fait un plat mirifique. » On risque de tomber « de la vassalité des Ya à celle des Yes ! »
– religion : hostilité à la séparation, heureusement la guerre change les mentalités (p. 77) ; «Un soldat, revenu blessé et jadis socialiste convaincu, disait à l’abbé Leclère : « il ne faut pas qu’ils viennent nous raconter leurs blagues anticléricales, ça ne prendrait plus. On change quand on a été là-bas. Dans nos tranchées, le dimanche, il y a des fois où on disait le chapelet presque toute la journée. », et elle dénonce en février 1917 (p. 303) : « Les pertes des meilleurs des Français sont lourdes : au moins deux mille prêtres tués déjà, tandis que la plupart des sans Dieu reste si sagement et si prudemment à l’abri. »
– hostilité au Midi, qui est aussi politique (p. 191). En visite à l’hôpital, elle relaie des propos hostiles de blessés convalescents qui tapent sur le Midi :
« « Tout le monde fait son devoir là-bas, excepté les ceusses du midi. »
Approbation de tous, retour sur les fautes passées : le 15e corps, le 17ème. Et puis, leurs officiers ne valent pas mieux, etc. (…) Voilà le Midi politicard ! Pauvre Midi, car il y a du bon. Madame Dujarric de la Rivière me disait que le régiment de Cahors était un des meilleurs et que les Cadurciens étaient navrés d’être englobés dans le mépris que le Midi s’est attiré. »
– calomnie des individus
On retrouvera ici sans surprise Joseph Caillaux (p. 21) « Il est absolument reconnu maintenant qu’il a touché de très nombreux millions pour la Cession du Congo et qu’il était l’homme-lige de Guillaume II. » L’amiral Louis Jaurès en prend pour son grade, il est surnommé le « Bolchevick » en septembre 1918 (p. 365), et est présenté comme un esprit dérangé, ne devant son poste qu’à son frère. Sarrail le républicain n’est pas épargné (p. 276) « Salonique est le dépotoir de l’Europe et de l’Asie (…) Sarrail, une canaille intelligente, arrive encore par le fait qu’il est canaille à gouverner sa barque dans ces eaux nauséabondes. » Le Garibaldi bashing (p. 87) est plus original (février 1915) mais tout aussi haineux « Les Garibaldi, s’écria Madame Lucas-Liais, mais on en a honte. En 70, on en rougissait : pas un honnête homme ne pouvait y songer sans dégoût.»
Le journal n’est-il qu’un défouloir personnel, ou ces détestations (que l’on trouve aussi chez Anne-Marie Platel par exemple, mais à un degré bien moindre) sont-elles formulées publiquement ? Il semble que ces propos sont partagés dans ses cercles féminins, et alimentés en nouvelles par des officiers de passage. Fort logiquement, notre diariste n’apprécie pas non plus le Feu d’Henri Barbusse (mai 1917, p. 331) : « Pourquoi te bats-tu ? » demande, paraît-il, ce mauvais livre « Le Feu » de ce Barbusse que n’a pas eu honte de couronner l’Académie Goncourt. Plus tard, il rend intéressant et pitoyable, et plus que cela, le soldat qui abandonne son poste. Madame de Pontaumont dit qu’il se lit énormément au front, étant bien écrit, bien fabriqué, mais comme sont fabriqués les portraits et les descriptions qui ne montrent que le laid, le mauvais, l’affligeant, et que l’effet est très nocif. »
Finalement, Marie Tyl produit-elle un bon témoignage ? Non, si on considère qu’elle ne reprend que les bruits et les rumeurs qui confirment ses haines préalables, et que son biais d’analyse univoque, tourné vers un passé mythifié, la France d’Ancien Régime, ne lui permet pas de comprendre la guerre de la majorité de ses contemporains. Non encore, car sa complaisance dans la détestation finit par décrédibiliser son jugement, même si par ailleurs elle mène une vie digne. Et pourtant oui, c’est un bon témoignage, si on considère que ces écrits sont représentatifs du milieu très conservateur des officiers de la Marine : ce groupe a longtemps formé la partie de l’Armée la plus hostile aux nouvelles institutions. Certes, à l’échelle du pays, cette sensibilité d’extrême droite monarchiste est très minoritaire, mais son influence sur la société, via L’Action française, est loin d’être négligeable. En outre, malgré son antiparlementarisme, quelques-uns de ses candidats furent élus à la Chambre des députés, parfois sur des listes de coalition hétéroclite du Bloc National, vainqueur des élections de 1919.
Vincent Suard février 2026
Arrouy, Éloi (1895 – 1968)
Journal de guerre 1914 – 1918
Miquèl Ruquet
1. Le témoin
Éloi Arrouy est né dans une famille d’agriculteurs à Fréchède (Hautes-Pyrénées). Classe 15, il est incorporé en décembre 1914 puis versé au 401e RI. Il arrive au front en septembre 1915, et combat, essentiellement en Champagne, à Verdun, au Chemin des Dames, en Flandre avec les Anglais à l’été 1917, puis pour contrer les offensives allemandes de 1918 : Somme (mars), Flandre (avril), puis dans l’Aisne et la Marne (mai 1918) ; il participe enfin aux combats de reconquête de la fin de l’été 1918. Après la guerre, il est ajusteur aux usines Hispano-Suiza de Séméac (Tarbes).
2. Le témoignage
Miquèl Ruquet a publié le « Journal de guerre d’Éloi Arrouy 1914 – 1918 » en 2016 aux Éditions Trabucaire (201 pages). C’est lors d’une conférence en Cerdagne sur les insoumis de la Grande Guerre qu’une famille lui a fait connaître ce document. Le transcripteur n’a modifié que l’orthographe, tout en cherchant à garder le plus possible le style du témoin. Il a accompagné le texte original de têtes de chapitres pour contextualiser les combats, avec des extraits du J.M.O. du 401e RI. Éloi Arrouy a quitté l’école à douze ans, mais il a le goût de l’écriture ; au front, le jeune soldat tient un journal qu’il rédige en cachette, seuls quelques camarades sont au courant. Il a retranscrit les carnets une première fois, puis a réalisé une nouvelle version « à peu près lisible » une fois arrivé à l’âge de la retraite. Sa fille Gabrielle signale en préface qu’il évoquait très souvent sa guerre, en famille ou avec des amis.
3. Analyse
Champagne 1915, Alsace et Verdun 1916
Éloi Arrouy découvre le front au milieu de l’offensive de Champagne (29-30 septembre 1915), mais sans effectuer d’attaque. Il est ensuite positionné en Alsace, où il devient ordonnance de son lieutenant. Il l’accompagne à un cours de grenadiers, et fait à cette occasion des conquêtes féminines. Il rejoint la bataille de Verdun assez tard, et s’estime favorisé comme ordonnance: «j’ai coupé à beaucoup de travaux et de corvées, la planque sert toujours.» Il refuse de monter en renfort avec la 11e cie (p. 49) « je n’y connais personne, c’est tout des gars du nord » et rejoint la 6e, vers Vaux-Chapitre, en novembre 1916. En décembre, le 401 est à l’arrière en manœuvres de division et il évoque (p. 51) des virées à Bar le Duc dans des « maisons dites hospitalières », avec parfois des démêlés avec les gendarmes. Son unité participe à l’attaque du 15 décembre 1916, et le récit du combat est de bonne qualité (p. 53, avec autorisation de citation) : «Ils [les Allemands] font camarades, ou résistent. La plus forte résistance se trouve aux abris de Lorient, nous eûmes bien du mal à en venir à bout, celui qui était pris les armes à la main était tué sans pitié. J’ai vu là un boche tirer sans relâche malgré qu’il soit entouré des soldats français qui lui sautaient dessus ; il a été criblé de balles et de coups de baïonnettes. » Ils font à cette occasion un grand nombre de prisonniers.
Verdun, Chemin des Dames 1917
Il retourne en ligne dans le secteur de Bezonvaux, le froid est terrible, et il essaie d’avoir les pieds gelés, mais il n’y réussit pas (p. 62) « Pas de chance, le major me dit que ce n’était rien et que je l’avais fait exprès (de cela il avait raison*) – avec note : *occitanisme « d’aquo avia rason » – . Remonté en ligne, il est cette fois évacué avec 40° de fièvre; à son retour, il dit avoir gardé à son domicile ou « liquidé au cours du voyage » les effets neufs qu’on lui avait donné à l’hôpital. De même au dépôt d’isolés de Saint-Dizier (p. 67) : « Une fois habillés, à quelques-uns, nous trouvons une porte de sortie et nous voilà dans la ville. Tant que l’on a eu de l’argent, cela a marché ; nous vendions ou échangions pour faire la bringue, mais le 26 [février], plus d’argent ; il faut rentrer. On dut nous rhabiller et équiper, sans compter une belle engueulade avec de belles promesses de punition. »
Le 10 avril 1917, désigné pour un stage de fusil-mitrailleur, il évite l’offensive du 16 avril, et rejoint ses camarades le 1er mai au tunnel de Vendresse. Le secteur est malsain, et il décrit la dure attaque du 5 mai à Vauclair, « la journée fut une des plus terribles que j’ai vue durant la guerre » (p. 77). La 6e cie atteint ses objectifs mais a fondu, et l’ordre de leur capitaine les révolte: ils ont interdiction de ramener les blessés, pour tenir prioritairement la position (p. 79) « c’est une honte et nous nous en souviendrons ».
Bataille de Flandre 1917
Le 401e est transférés en Belgique, et jusqu’au début de 1918 la 133e DI alterne entraînement (plage de Coxyde) et engagements aux côté de l’offensive anglaise de Passchendaele, dans un secteur noyé, risquant l’enlisement et la noyade en tombant des passerelles (Bixchoote). En dehors des combats très durs, il décrit des blagues idiotes dont il est semble-t-il coutumier, et que l’on retrouve souvent dans les récits de jeunes soldats comme Gaston Lefebvre par exemple (p. 86, à Coxyde) : « En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, il avait le plat sur la tête et de m’échapper dans la mer, derrière moi le copain et courir dans l’eau, les gendarmes qui criaient « venez ici » et finalement je fus rejoint derrière les dunes par les copains, j’encaissai une rouste et je dus me débrouiller auprès du chef cuistot pour avoir à manger pour l’escouade. Pourquoi aussi m’a t-il dit « chiche ? » Il fait une bonne description de bringue dans un café, sans assez d’argent, avec (p. 90) « des gâteaux avalés « à la Charlot », on en payait bien quelques-uns…». Lors de l’attaque d’octobre 1917, il vient d’avoir 22 ans, il évoque les fusils qui ne sont que des blocs de boue, et la mort du capitaine qui les avait empêché de ramener des blessés au Chemin des Dames : il indique que cet officier n’est pas regretté (p. 105) « il n’a eu que ce qu’il a mérité et c’est d’ailleurs ce qui fera dire à un copain quand on lui appris la mort du capitaine : « tant mieux, il ne nous fera plus chier ». Cela prouve dans quelle estime il était tenu par ses soldats. »
En défense successive lors des 4 offensives allemandes de 1918
Son unité est transférée en urgence dans la Somme à la fin mars 1918 pour aider les Anglais enfoncés, il évoque l’absence d’artillerie et de front tangible, la pitié pour les civils qui fuient avec en même temps le pillage systématique effectué par les soldats de tous bords (p. 116) « dans les premières maisons de Mézières, plus ou moins de lumière ; dans les caves, des soldats sont couchés, ivres, le pinard coule, les chambres, les meubles, tout est pillé : on dirait que l’ennemi est passé par là. Dire que c’est des Français qui font cela, c’est une honte. » Une scène curieuse a lieu alors qu’agent de liaison, il accompagne son lieutenant chez le colonel très en colère – enjolivement lors de la reprise de la transcription ? – : « il y a un peu de discussion ; à quel sujet, je ne le sais ? Toujours est-il que le colonel Bornèque fait mine de vouloir lui brûler la cervelle ; tout doucement je glisse mon mousqueton sous le bras et attention si jamais il a le malheur de tirer. Heureusement il ne tire pas et tous les deux, nous repartons ; le lieutenant est très pâle et il me dit que nous devons contre-attaquer. » Sans munitions, ils finissent par se replier après des combats très durs. Après relève le 2 avril et un peu de repos, les voilà embarqués en urgence pour les Flandres, mais ce ne sont pas eux qui prennent le choc le plus violent au Mont Kemmel ; la description insiste sur le pillage des maisons par les Anglais et les Français (p. 133, 17 avril 1918) « On en était arrivé à n’avoir plus de cœur. » Il évoque aussi l’attitude des plus jeunes de la classe 18 lors de leur dernier engagement avant relève (p. 136) : « On leur avait enseigné la haine des Allemands et de massacrer les boches qui se rendaient en nombre. Les boches se voyant foutus pour foutus se ruèrent à nouveau sur leurs armes et réussirent même à cerner certain contingent qu’ils exterminèrent à leur tour. Depuis ce jour, les jeunes de la classe 18 furent refroidis et ne voulaient plus rien savoir, pauvres gosses, car pour nous, ils l’étaient (…) Pour ma part, je n’ai jamais tiré sur un ennemi qui a levé les bras. » Lors de l’offensive allemande sur la Marne, le 401 est à nouveau en ligne, mais est trop éprouvé pour contre attaquer. Tenant des tranchées dans l’Oise lors de la 4e attaque allemande (Montdidier), ils fournissent en juillet des patrouilles, et notre soldat évoque des préparatifs de coup de main (p. 145) : « nous buvons tant qu’il y a de l’argent. Pourquoi le garderions-nous ? Nous devons crever ce soir dans les fils de fer barbelés. Et tandis que nous buvons, il vient au village de Coivrel un pauvre homme avec sa fille assez jolie et comme nous n’avons pas soif, à quatre, on projette de prendre la fille et d’enfermer le vieux ; hélas, un sous-officier nous a plus ou moins entendus ; il avertit le pauvre homme qui tout de suite prend le large, sans finir la visite de sa maison ; (…) quant à nous, nous avons eu droit à un savon par le sous-officier, mais cela n’alla pas plus loin. » En août et en septembre, E. Arrouy produit le récit intéressant du combat de poursuite, avec une progression heurtée et coûteuse, à cause des mitrailleuses allemandes très mobiles et de l’utilisation systématique des obus à gaz. En octobre, il participe aux combats dans les faubourgs de Saint-Quentin, sa fonction d’agent de liaison lui permettant de bien saisir les enjeux tactiques du combat à l’échelle du bataillon. Il évoque les prisonniers qu’ils font à Saint-Quentin le 5 octobre (p. 173) : «On les malmène un peu avant de les envoyer en arrière mais c’est drôle, aucun ne veut être Prussien. » (…) Et encore on sort des prisonniers les mains en l’air, Alsacien, Polonais, Autrichien, il y en a même un qui sort son chapelet : « Tu peux l’implorer ton bon Dieu et attrape celui-là. » En permission à la fin octobre, E. Éloi rejoint pour vivre l’Armistice puis après un long positionnement dans le département du Nord, il est démobilisé en septembre 1919.
Il y a donc plusieurs domaines d’intérêt dans ce témoignage de qualité, on peut évoquer par exemple :
– un soldat du rang qui dit sa vérité et son ressenti de la guerre, en cachant ses notes, et en prenant des précautions lorsqu’il les ramène chez lui ;
– mais aussi un texte retranscrit deux fois, dans lequel on sent apparaître des préoccupations mémorielles contemporaines ;
– les opérations d’un régiment « 400 » peu épargné, formé surtout de jeunes, une unité de choc ressemblant en ce sens à un BCP d’active ou à un régiment colonial ;
– l’habitus d’un soldat classe 15, avec une Grande Guerre vécue plutôt de 1916 à 1918, avec le comportement bien spécifique d’un « jeune », c’est-à-dire ici bon soldat en ligne, mais turbulent et farceur, voleur à l’occasion, pouvant être violent avec l’ennemi, etc…, mais qui acquiert une telle expérience du front qu’il devient à son tour en 1918 un véritable ancien pour ceux de la classe 18.
Vincent Suard, février 2026
Martin, Henri (1892-1983)
Martin, Henri, Journal de guerre. Metzeral 1915, Munster, Société d’Histoire du Val et de la Ville de Munster, 2014, 168 p.
Résumé de l’ouvrage
Aspirant, Henri Martin relate, du 2 avril au 22 juin 1915, son action comme observateur et responsable d’une batterie de deux canons de 155 courts, Manon et Mignon, placés à proximité de la ferme Huss, sur la ligne de crête des Hautes-Vosges, entre Wildenstein et Mittlach (Haut-Rhin). Son témoignage renseigne sur « l’apprentissage » de la guerre d’artillerie lourde de montagne, tant sur le plan technique que sur sa mise en place stratégique lors des combats des crêtes jusqu’à la conquête de la Cote 830, au-dessus de Metzeral.
Le témoin
Henri Martin est né le 16 avril 1892 à Xertigny, dans les Vosges, d’un père instituteur. Pourtant « né sauvage et méditatif » (p. 87), il apprend en autodidacte le grec, le latin ainsi que la sténographie, avec laquelle il rédige son journal, puis obtient son brevet supérieur qui lui permettra de consacrer sa vie professionnelle entièrement à l’enseignement. D’abord instituteur à Bains-les-Bains, il devient directeur d’école à La Forêt (comme de La Chapelle-aux-Bois), où il termine sa carrière et prend sa retraite. Il se marie en 1919, union qui lui donnera deux fils. Vosgien, il connaît le massif (il confie être venu en touriste « sur les lieux » en 1911) sur lequel il va revenir pour y faire la guerre. Il y retourne d’ailleurs, en « pèlerinage » le 20 août 1960, retrouvant les endroits qu’il a occupés, et même les entonnoirs des obus qu’il a reçus ! Sa Première Guerre mondiale le voit ainsi à l’Hartmannswillerkopf, où il était déjà observateur, sur les sommets des Hautes-Vosges et à Verdun en 1916. En juin 1940, il commande l’ensemble des forts d’Epinal et les honneurs militaires lui sont rendus par les Allemands le 22 juin, au fort de Longchamp, lors de la reddition, la dernière, de la place. Il est ensuite fait prisonnier, envoyé en Silésie et renvoyé à ses foyers au bout de 14 mois au titre d’officier de réserve. Il publie de nombreux ouvrages de différents genres ; Histoire, dont trois sur la Grande Guerre, poésie, philosophie, etc. Il aura une abondante activité associative et sera lauréat du prix José Maria de Hérédia. Il décède à Epinal le 9 janvier 1983.
Le témoignage
Bien que court, le témoignage de l’artilleur Henri Martin, après celui qu’il a produit sur le Hartmannswillerkopf, est précis, diversifié et très descriptif de ses trois mois de présence sur les sommets des Vosges et dans différents postes d‘observations des hauteurs, éclairant ainsi la guerre des observatoires, indissociable de la guerre des artilleurs, et l’organisation militaire et guerrière des crêtes vosgiennes. Poète (il a envie d’envoyer ses œuvres aux Annales politiques et littéraires (p. 49), connaissant la botanique et technicien, son récit est l’un des tout meilleurs témoignages d’artilleurs dans les Vosges, ce sur tous les secteurs dans lesquels il officie. L’ouvrage rappelle d’abord la spécificité discontinue du front des Vosges : « Dans cette région, nos lignes, protégées par des réseaux, consistent surtout en petits postes tenus par le 5e BCT et par les skieurs, assez éloignés de ceux de l’ennemi, beaucoup moins agressif ici que vers l’Anlass » (p. 115).
Le corpus contenant le récit du témoin est composé de 13 cahiers comportant ses notes prises en sténo puis transcrites en français, repris dans un livre spécifique qui fait suite à Le Vieil Armand, 1915, édité à la librairie Payot en 1936 dans la prestigieuse collection des Mémoires, études et documents pour servir à l’Histoire de la Guerre Mondiale. Sur l’ensemble de la durée du témoignage, on découvre la mise en place d’un front d’artillerie en secteur de montagne qui ne dispose ni de la météo, dont la prédominance est évidente, ni des voies de communication adéquates ce, dans la première moitié de 1915. Outre l’ambiance et la description d’un poste de tir d’artillerie lourde, dont il nous avoue son propre apprentissage, il témoigne de l’affinage des techniques, intéressant sur les « astuces » pour les améliorer au fil du temps. En effet, avec l’accroissement de l’implantation de l’artillerie, notamment lourde, et ce avant la construction de la Route des Crêtes (qu’il voit d’ailleurs commencer à construire), naît un problème crucial de liaison avec l’infanterie pour la seconder au mieux dans les attaques. Il dit : « En cas d’attaque, la liaison immédiate entre l’artillerie et l’infanterie me parait très difficile à réaliser, surtout dans un terrain aussi accidenté et boisé que celui de cette région » (p. 69). Ainsi, pour pallier à l’absence du téléphone, qui deviendra systématique en juin, il dit, le 16 avril : « Le signal du tir d’efficacité sera donné par un feu de paille allumé sur le Schweisel, à 200 ou 300 mètres de notre observatoire. Les alpins du 5ème BCT ont entassé autour d’une perche quelques balles de paille comprimée qui ne brûleront pas facilement si on ne les délie. Ce tas intrigue l’ennemi qui, du Schnep, lui envoie quelques petits obus, sans résultat » (p. 40). Honnête, Martin évoque ses relations avec la hiérarchie, qui, alors qu’il n’est qu’aspirant au 8e régiment d’artillerie à pied, lui confie, le 10 avril, le commandement et la responsabilité du pointage de cette batterie de canons, révélant par là-même d’un côté la pression, l’impatience, qu’il subit de la part de ses supérieurs, et de l’autre côté le fait qu’il apprend et perfectionne son métier au fur et à mesure de son exercice. Il ne cache pas ses sentiments, et son manque d’assurance, devant une telle responsabilité. Il dit : « Le lieutenant Renaud, remonté de la vallée, m’apprend qu’on l’appelle à d’autres fonctions, et me remet le commandement du détachement et des deux pièces. Me voilà dans de beaux draps ! Moi qui suis encore un novice, comment m’en tirerai-je d’épaisseur ? Heureusement les hommes sont de braves types et les sous-officiers sont actifs et dévoués » (p. 29). Son premier tir intervient une semaine plus tard. L’affaire d’un coup court, tir ami dont il est accusé (p. 93), finalement à tort (p. 95), est intéressante sur ce point de la responsabilité d’action au front. Il s’étonnera d’ailleurs un peu plus tard (p. 66) de ne pas monter plus tôt dans les grades par ailleurs. Aussi, Henri Martin témoigne de l’adaptation nécessaire, en un grand nombre de sujets, afin de pratiquer cette lutte des sommets. Il donne de nombreux détails techniques propres à son arme (description, calibres, poids, caractéristiques des obus comme de ses canons, comment il pointe, les contraintes auxquelles il fait face, etc.). Il décrit même un crapouillot, arme nouvelle pour lui, et se fait expliquer le fonctionnement du canon de 65 (p. 87). Certains tableaux sont impressionnants de réalisme. Par exemple ce 7 mai 1915 : « Nous en sommes encore abrutis, les oreilles brisées et bourdonnantes, un peu enivrés par la fumée de la poudre. C’est un jeu brutal. La terre tremblait, les arbres remuaient en avant, comme secoués par la tempête. On voyait très bien les énormes projectiles sortir des tubes courts en ronflant et filer dans les nuages comme des oiseaux rapides. L’œil les suivant facilement pendant plusieurs kilomètres. Leurs formidables explosions soulevaient au loin, plus haut que les sapins, des colonnes de terre et de fumée grise et rousse » (p. 71).
Assez réflexif et direct, Henri Martin avoue à plusieurs reprises que, malgré l’intensité du lieu et la charge de son travail, il s’ennuie. Une impression de désert survient parfois, dans lequel Martin paraît tout petit dans l’immensité du front comme de la nature. « Il est curieux de remarquer que nous qui sommes presque sur les lieux ignorons une grande partie de ce qui s’y passe » (p. 73). Parfois, le cafard est plus profond. Le 27 mai, il s’épanche : « Je suis dégoûté de la guerre. Il n’est pas possible qu’on se détruise de la sorte ! Nous sommes tous des barbares ! » (p. 100).
Il ne manque cependant pas également d’un certain humour, et dit par exemple : « Il ne pleut pas dans notre cagna, recouverte de fortes tôles ondulées, apportées péniblement par les Boches du fond de la vallée jusque dans leurs tranchées de la crête ; ils n’ont jamais si bien travaillé » (p. 72).
L’ouvrage est également un hymne à la nature, qu’il dépeint grandiose (voir page 75), et dont il partage l’émerveillement. Il dit « Quel beau pays que l’Alsace » (p. 52) ou « Tristesse de se tuer dans un pareil décor » (page 60). Il magnifie ses écrits par la poésie. Il dit, le 23 avril : « Il a beaucoup neigé cette nuit et la montagne est de nouveau revêtue d’hermine » p. 51 ou « quelques 105 arrivent par paires, comme des colombes » (p. 92). Ses nombreuses observations botaniques (il connait Flore d’Alsace de Kirschleger, botaniste né à Munster (p. 61), et météorologiques témoignent du milieu somptueux et extrême dans lequel il évolue. Le 14 avril 1915, il dit : « À la nuit tombante, en rentrant à Schaffert, seul par les cimes, j’ai failli m’égarer dans la haute neige, quelque part au Sud du Schweisel. Fatigué je commençais à m’inquiéter, lorsque j’ai trouvé un câble téléphonique qui, nouveau fil d’Ariane, m’a conduit jusqu’à la ferme » (p. 34). Car le sujet ici est avant tout la nature, la géographie, la topographie et la météorologie de la montagne. La neige et le froid bien entendu, mais également, par exemple, la fragilité relative de la batterie par rapport à l’orage. Il dit, le 8 mai : « L’après-midi, violent orage et pluie sur nos cimes. Parfois le tonnerre est encore plus bruyant que le canon. Détonations épouvantables, pluie torrentielle. Nous avions débranchés les fils du téléphone, d’où jaillissaient, à chaque éclair, de grandes étincelles. Je dormais à moitié dans la nouvelle cagna quand un craquement terrible survint. La foudre venait de tomber sur un petit sapin, entre notre 2ème pièce et la 1re pièce d’Alliot, à quelques mètres d’un énorme tas d’obus de 220. Chance inouïe ! Nous aurions été pulvérisés par l’explosion à cinquante mètres à la ronde » (p. 73). Cette même scène se reproduit le 27 mai : « Vers midi, orage violent, pluie torrentielle qui nous trempe dans l’abri, sous les buissons. Des fils téléphoniques débranchés jaillissent en craquant des étincelles bleues. La plus longue, me passant entre les jambes, atteint à la cheville Alliot qui depuis marche en boîtant » (p. 99).
Il n’oublie pas non plus qu’il combat et occupe un pays reconquis, une Alsace qui comporte ses complications. Il dit : « Dîné avec mes sous-officiers chez une vieille dame de 71 ans qui n’a pas de nouvelles de son fils depuis le début de la guerre, pour l’excellente raison qu’il appartient au 11e d’infanterie prussienne. La pauvre vieille nous fait pitié. Nous lui avons donné à manger, fait boire du café et même du champagne » (p. 52). Il n’est parfois pas tendre sur les hommes qu’il rencontre, tels ces lieutenants désagréables ou ce colonel Boussat, manifestement craint (voir p. 95), qu’il met en opposition avec des officiers de chasseurs aimés de leurs hommes (p. 108). Dès lors, des informations utiles à l’historien, comme parfois à l’ethnologue, peuvent être relevées à chaque page. Il est enfin descriptif, y compris des grands officiers qu’il côtoie épisodiquement, tels d’Armaud de Pouydraguin, Serret ou Boussat.
L’ouvrage est très bien publié, comporte de rares erreurs (dont une seulement, traditionnelle et déjà maintes fois signalée chez les témoins, à cote). Il est agrémenté en annexes une courte biographie des officiers supérieurs évoqués dans le livre (général Marcel Serret, général Louis Marie Gaston d’Armau de Pouydraguin (décrit p. 60) et son fils Jean, ainsi que le colonel Joseph François Denis Boussat), un glossaire des abréviations et cotes altimétriques, précisant leur localisation sur le terrain, un lexique, une table des matières et une table du théâtre des opérations adossée à une opportune carte numérotée en couleurs.
Lieux évoqués dans l’ouvrage :
Ferme de Schaffert – Observatoire du Schweiselwasen – Schnepfenriethkopf – Kruth – Cote 1201 – Cote 1025 – Anlass-Wasen – Mittlach – Hohneck – 830
Renseignements utiles tirés de l’ouvrage :
Page 6 : Chiffres sur la vallée de Munster dans la guerre : Entre 30 000 et 40 000 soldats et 10 000 civils évacués
17 : Apprend à monter à cheval
18 : Sitomètre (calculateur d’angles)
21 : « La chaleur du poêle est le meilleur agent de liaison qu’on puisse rêver »
22 : Hôtel du Hohneck
: Le 65 de montagne envoie de « charmants obus rouges, coiffés de belles fusées de cuivre verni ».
: Leur bruit : « Ces petits obus éclataient en l’air comme des coups de pistolet »
25 : Organisation de la position et matériel de camp
26 : Vue, description et avis sur les méridionaux (vap 31, 33)
27 : Sur les lettres, il précise : « Dorénavant je ne leur dirai plus où je suis, même approximativement, afin qu’ils ne se tracassent plus quand ils entendront parler de batailles. Il peut arriver que je sois trop occupé ou fatigué pour avoir le temps de leur écrire, même brièvement »
28 : Utilise une carte allemande au 1/20 000e, considérée comme « très précise » (vap 83)
30 : Gibier, il donne une prime de 40 sous pour un chevreuil tué (vap 78, 85 sur le pillage des truites par détournement du ruisseau et la destruction des chevreuils)
32 : Décembre 1916, premier combat de skieurs entre une section d’éclaireurs français et des éléments du 1er bataillon alpin bavarois
33 : Tirs inopérants au fusil contre des avions
34 : Prix d’une baraque d’Épinal : 4 000 francs pièce
35 : Bataille… de boules de neige (vap 47, 48, 115)
: Lycopode appelée jalousie utilisé par les marquaires pour filtrer le lait (vap 50)
: Ennui
42 : Problèmes de réglage, impatience du commandement
44 : Obus passant au-dessus des avions !
45 : Voiture de Serret portée à bras pour la retourner dans la neige boueuse
: Tir vertical dit « Tir dans la lune »
: Bruit de l’obus « avec des froissements de soie »
47 : Différence entre la réalité et le communiqué
49 : Bêtise des journaux
: Poésie des noms allemands des lieux : Schnepfenriethkopf signifiant Tête de la prairie aux bécasses
52 : Allemand fusillé car « il portait des balles retournées dans ses cartouchières »
55 : Canons disparus sous la neige
56 : Mange sans peur des denrées (biscuits et potage) trouvées dans une cagna boche après conquête de la position : « S’il avait quitté moins précipitamment ces lieux nous n’aurions pas osé, de peur d’empoisonnement, utiliser ce qu’il a laissé ». Visite les tranchées ennemies faites dans la neige
57 : « Les Boches ont de l’excellent fil téléphonique, solide et souple »
61 : Voit la nuit les projecteurs des places fortes d’Épinal et de Belfort
66 : Fanions blancs pour signaler les tranchées
: Actes de sabotage témoignant d’une certaine résistance alsacienne ?
67 : Bruit de l’obus (froufrous)
: Comment il détruit l’usine de Steinabrück, avec combien d’obus
68 : La fonte des neiges révèle un corps enseveli
63 : Canon renversé
69 : Renversement du charriot transportant les obus : « Et dire qu’on nous recommandait de manipuler ces obus avec précaution ! »
70 : Ridicule de la peur des conducteurs
71 : Bruit assourdissant, l’artillerie, « c’est un jeu brutal », arbres secoués
72 : Accident de feu de cuisine, dû à une cartouche oubliée dans la paille
76 : Fosse commune de 12 soldats allemands
77 : Description des 74 allemands : « Ce sont des explosifs, bien peints, bien rangés dans des boîtes de tôle emboutie, il traîne aussi des outils servant à je ne sais quoi, car je ne connais pas bien le matériel allemand »
79 : Planchettes de tir au 1/20 000 et grosse monoculaire grossissant 25 fois
80 : Canons amarrés à des souches avec des piquets et des câbles
: Bruit et séquençage en secondes des tirs
82 : Soldat dormant avec un calot de chasseur à pied allemand enfoncé jusqu’aux oreilles
85 : Culot allemand : « Les Boches ont un culot phénoménal : ils font paître sur la montagne de l’Ilienkopf, à l’Est de Sondernach, un grand troupeau de vaches blanches et noires, peut-être pour nous montrer qu’ils n’ont point encore faim, comme on le prétend (…) Ils nous narguent aussi avec des drapeaux flottant sur une espèce de kiosque à l’Est de Metzeral sur une colline dénudée »
: Trophées : trouvé un sac tyrolien de solide toile bistre à plusieurs poches très commode et une patte d’épaule
86 : Grenades à tige dites « épis de maïs »
87 : Décrit un petit moulin hydraulique musical, jouet d’enfant posé sur un ruisseau
88 : Retombées aériennes de shrapnells
: Papier calque récupéré dans les caisses d’obus allemandes
: Sa barbe est censée le protéger des mouches
91 : Description d’un abri fait avec du matériel allemand
93 : Ambiance en ligne à la déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne
99 : Civile toujours présente dans une ferme sous les obus, blessée
: Electrisation d’un soldat par l’orage
: Rumeur de train blindé
100 : Crise de cartouches de fusil, raclage de fonds de tiroirs
101 : Récupération de justaucorps de caoutchouc blanc allemands, imperméables à doublure rose avec des élastiques aux poignets et à la ceinture et la lettre S brodée en vert sur une manche
: Réutilisation de rondins allemands
: Odeur de cadavres mal enterrés
: Légende des mitrailleurs allemands enchaînés à leur pièce
102 : Tir ami dû à un problème de réglage de montre
: Chronomètre Lipp
103 : 13 attaques allemandes sur 955
105 : Odeur mélangée de résine, de terre remuée, de phosphore et de cadavre
: Téléphone modèle 1909 particulièrement solide
106 : Soldats morts embrochés
108 : Trouve que les artilleurs allemands « sont moins audacieux que nous dans leurs réglages en première ligne »
: Odeur des allemands
109 : Dissuadé par des soldats de tuer des allemands en corvée par peur de représailles par bombardements : « Ayant aperçu en lisière du bois, à cent mètres, trois Boches à calot rouge qui portent des rondins, je me dispose à en descendre au moins un ; mais les chasseurs m’en dissuadent, de peur de représailles par « épis de maïs » et torpilles, durant la relève prochaine »
115 : En promenade, découvre une jambe !
119 : Barres fixes et balançoires accrochées dans des hêtres pour amuser les poilus
120 : Eau phéniquée appliquée sur un tampon pour procéder à des exhumations
126 : Vue de Beaudrand, du 133e RI
132 : Usure de Manon
134 : Résonance sonore
: Couleur des fumées et signification
139 : Horreur de coups directs
: Bruit des obus : « Leurs obus miaulent comme des cordes de violon »
140 : Bombarde Metzeral
: Barberot
148 : Plaquette Malandrin et bruit qu’elle génère
150 : Lit en fougère pour les enfants qui font pipi au lit
: Appareil optique
156 : Suicide d’un lieutenant, flétri pour sa lâcheté par un général
161 : « Bancal » : son sabre
Yann Prouillet, février 2026
Taboureux, Charles (1889 – 1916)
Charles T. héros ordinaire
Olivier Taboureux
1. Le témoin
À la mobilisation, Charles Taboureux se prépare à devenir notaire. Scolarisé au Collège Stanislas, puis licencié en droit, il a terminé son service militaire en 1913 et vit à Froissy (Oise). Mobilisé au 72e RI comme brancardier, il devient infirmier en décembre 1914. Participant aux durs engagements de la Marne (Maurupt), de l’Argonne (La Grurie), et du Mesnil-les-Hurlus, il est tué par un obus à Bouchavesnes en octobre 1916.
2. Le témoignage
Olivier Taboureux, petit-neveu de Charles, a publié en 2020 « Charles T. héros ordinaire » aux éditions Sydney Laurent. L’ouvrage, enrichi, a été réédité en 2023 (Nombre 7 éditions, 306 pages). Ce travail méticuleux de retranscription, assisté par les conseils éclairés de Laurent Soyer, spécialiste du 72e RI, fait se succéder des extraits des carnets de l’auteur, de lettres adressées à sa famille, ainsi que des passages des lettres reçues de sa marraine de guerre. Des croquis et des photographies personnelles illustrent les textes, directement en lien avec le propos.
3. Analyse
Ce témoignage est un récit évocateur, à la fois vivant et documenté, des nombreux engagements, vécus depuis la ligne ou le poste de secours, auxquels le 72ème a participé. De par sa position intermédiaire (brancardier puis infirmier), C. Taboureux est bien renseigné. C’est un jeune homme lettré, qui sait écrire et manier l’ironie.
Guerre de mouvement, guerre de tranchée
Le 72e RI d’Amiens plonge rapidement dans les combats de Virton, Cesse, puis surtout Maurupt, à la fin de la Marne ; l’unité est durement éprouvée, et on peut comparer les extraits des carnets personnels aux lettres envoyées (typographie différente dans le livre). Ainsi [avec autorisation de citation] du 21 août 1914, p.20, carnets : « Marche très dure. Pluie torrentielle. (…) » et carte envoyée : « Je vais bien. Ne vous inquiétez pas. (…) » ou du 26 août (p. 25), carnets : « Tout le monde est vanné et démoralisé. Le commandant du 2e bataillon dit qu’il tuera à coup de revolver les hommes qui resteront à l’arrière. » et aux siens, le 27 : « je vais bien et vous supplie de ne pas vous inquiéter. » Les mentions sont interrompues le 6 septembre à Etrepy, les brancardiers ont dû se retirer sous un déluge de balles ; les carnets ne reprennent que le 13 septembre, après cette période de combats violents, C. Taboureux ayant été submergé par ses tâches sanitaires. Ces combats de Maurupt sont bien décrits par André Delattre (cf notice CRID), qui connait bien C. Taboureux, et que l’on voit sur des photographies en compagnie de l’auteur.
A la Harazée, il décrit de manière intéressante les débuts de la guerre de position. L’espoir provoqué par le recul allemand s’éteint peu à peu avec la fixation de la ligne dans les bois escarpés et touffus d’Argonne. Le ton envers les parents devient plus réaliste, comme par exemple quand il décrit les combats passés (25.10.14, p. 48) « Je risque le coup de vous adresser une lettre un peu plus longue, vous donnant quelques détails. Qu’a été pour nous la campagne ? Très dure. La retraite a été terrible. On s’est battu du 6 au 11 septembre à Blesmes, Étrepy, Saint-Lumier, Maurupt, d’une façon épouvantable. Les Allemands y ont reçu une leçon. (…) La marche en avant nous a montré ce spectacle. Des cadavres étaient partout. On pleurait, tellement c’était terrible. (…) de ma section nous sommes 8. » Il ne redoute pas la censure postale lorsqu’il évoque, par exemple, les pertes en officiers (p. 50) «À la 12e cie, le capitaine a été tué le 6 septembre, le lieutenant le remplaçant le 7, le nouveau commandant de compagnie le 9, et le nouveau lieutenant le remplaçant blessé le 15. » Cette franchise factuelle envers les proches est encore plus nette pour les combats de l’Argonne, à la fin de novembre 1914 (p. 67) « Que de blessés ! Que de tués surtout ! On est à une distance moyenne de 50 mètres de l’ennemi. Toutes les balles portent. Beaucoup sont fous. Je vous écris les nerfs encore secoués et les larmes aux yeux, au seul souvenir de ces heures. »
Un 72e RI très exposé
Encore éprouvé par les combats de décembre-janvier (La Gruerie), le régiment vient participer à la première offensive de Champagne au Mesnil-les-Hurlus. C. Taboureux décrit les opérations depuis le village en ruines, mentionnant par exemple le fait qu’un grand nombre de soldats (p. 103) « appartenant à différents corps restent dans les gourbis du Mesnil, au lieu d’être dans leurs tranchées. » Après un repos, nouvelles attaques le 5 mars, et il mentionne nominalement des officiers tués, sans illusions préalables sur leur destin (« il se savait condamné par les ordres reçus ».) Le 8 mars, nouveau courrier aux siens qui ne censure rien de ce qu’il voit (p.109) : (…) « La plaine est couverte de cadavres. C’est un charnier épouvantable. Les boyaux et tranchées sont pavés de morts sur lesquels on passe et (p. 111) « Je me fais à voir des blessures. Je regarde très bien une tête ouverte, et me promène deux jours au Mesnil avec les mains rouges de sang humain.»
Le 72e donne décidément, et après la dure offensive de Champagne, où il perd beaucoup de monde, les hommes vont aux Éparges dans un secteur très actif : on comprend alors leur désir – assez incompréhensible vu d’aujourd’hui – d’être transportés aux Dardanelles. Il s’en explique (p. 148) : « Ce serait un voyage superbe, sans risque comparables à ceux de notre front. » Mais après un repos en mai 1915, leur train arrive de nouveau aux Islettes : « Quelle désillusion ! À 3 heures du matin (…) Nous voici donc encore dans cette Argonne maudite. Colère de tous. » En février 1916, ce jeune juriste refuse de se porter volontaire pour plaider en conseil de guerre (p. 213) « j’ai formellement refusé de me prêter à une comédie qui a coûté la vie à tant (2 fusillés au 72e par nous en mars 1915). » Il avait toutefois noté en mars 1915 à l’occasion de cette exécution (soldat Rio, p. 114) : « C’est pénible, mais c’est nécessaire. »
Un jeune homme curieux
Charles Taboureux demande aux siens de lui envoyer des cartes d’état-major et un guide Joanne, il est curieux des endroits où il se trouve (nov. 1914, p. 59) « Mes cartes me rendent service. Je sais enfin où nous sommes et comprends quelque chose au pays. » Il lit beaucoup et signale par exemple en avril 1916 « Je suis en train de lire Le Livre de la Jungle, de Rudyard Kipling, c’est épatant. » ou en octobre, lettre à son frère, p. 269) : « Lis-tu Le Feu de Barbusse ? C’est extraordinaire de vérité : l’attaque, le retour du blessé, le poste, la promenade dans la sous-préfecture, c’est épatant ! Plusieurs le lisent ici. Les réflexions sont celles que nous faisons. » Il s’agit ici de la première parution en feuilleton dans le périodique l’Œuvre.
Notre infirmier a une écriture aisée et utilise souvent l’humour ; ainsi par exemple, pour remercier d’une nouvelle vareuse envoyée par la famille (p. 169) : « la vareuse est très bien. Les biches s’arrêtent avec émotion dans la forêt et les laies en oublient de nourrir les marcassins. » Même humour avec le procédé classique de l’acrostiche qui brave la censure pour dire, malgré l’interdiction, où il est positionné (p. 249):
« Comme il est formellement interdit d’
avertir de l’endroit où l’on est, je ne puis que
me répéter : nous ne sommes pas en danger donc
pas de mauvais sang à vous faire (etc…) : acrostiche « Camp de Mailly »
Une marraine de Lyon
Un des intérêts de ce témoignage réside dans les extraits significatifs de lettres de Thérèse, sa marraine de guerre. Cette jeune Lyonnaise de 20 ans écrira 29 lettres entre juillet 1916 et la mort de Charles en novembre. Nous n’avons pas ses lettres à lui, mais on peut déduire des réponses de sa correspondante les sujets abordés, et le soin qu’il a apporté à cet échange. La jeune femme s’était adressée à un inconnu, « qu’une annonce peu prétentieuse m’avait désigné » (p. 234). Il s’agit d’un sous-lieutenant, qui a donné à Charles la réponse de Thérèse. Celle-ci écrit – au moins au début – en cachette de ses parents : (p. 241) « Personne ne sait que j’ai l’audace de bavarder avec un inconnu et la permission m’aurait été refusée si j’avais eu la maladresse de la demander. » Le livre adopte une typographie de type « cursive anglaise » pour reproduire les extraits de Thérèse : c’est une bonne idée, cela produit un effet d’authenticité et de familiarité. La conversation est enjouée et confiante, on aborde de nombreux sujets, vie quotidienne, moral, goûts de lectures… Elle dit par exemple (p. 253) apprécier Cami et « mon Dieu, vous qui lisez Virgile, allez être bien effrayé ! Hélas je ne connais pas le latin et ne demanderais pas mieux que de savoir un tout petit peu ce qu’est Virgile dont la postérité a bien voulu entretenir les générations jusqu’à vous.»
Deuil et mort
Charles Taboureux se réjouissait, à la fin de l’été 1916, d’être transporté dans la Somme, car cela le rapprocherait des siens : la situation découverte sur place le fait rapidement déchanter (Bouchavesnes). Les bombardements sont intenses, et Alexandre Scellier, son meilleur ami au poste de secours, est blessé puis meurt quelques jours après à l’ambulance. L’ambiance est sinistre (lettre à la famille, 16 octobre 1916, p. 263) « Scellier est mort. Enterré à 2 km d’ici. Suis excessivement peiné. N’ai jamais eu un tel chagrin. C’était mon compagnon de tous les instants depuis si longtemps ! Son unique frère avait été tué déjà. (…) nous sommes 3 rescapés. » Il écrit le lendemain à son frère : « Ce n’est pas la bataille, c’est la tuerie, le suicide collectif. » Sa jeune marraine essaie de le consoler (p. 272) « On ne peut se consoler de la perte d’un tel ami, et je sais bien qu’on soulage son cœur en parlant de l’être aimé, je suis aussi votre amie et pour cela je vous prie de ne pas craindre de pleurer près de moi. » C’est peu de temps après cette perte que Charles est tué à son tour le 5 novembre. Frappé par un éclatement d’obus relativement loin de la ligne allemande, il était sorti de l’abri pour regarder la progression du barrage avec un camarade. C’est celui-ci, infirmier au 72e, qui nous donne la classique lettre à la famille décrivant les circonstances du décès (14.11.16, p. 278). Ce type de courrier, d’abord destiné à apaiser la douleur des proches, ne doit pas forcément être pris littéralement ; la mort est décrite comme immédiate, et après avoir enveloppé le corps « sous les obus qui tombaient avec rage tout autour de nous, nous nous sommes agenouillés nous trois, seuls autour du brancard et nous avons dit une longue prière. »Et ce même camarade continue (p. 280) : « Alors mes nerfs m’ont abandonné et moi qui n’avait pas versé une larme lorsque Hurrier et Scellier sont morts, j’ai éclaté en sanglots sur le corps de Charles. Ce fut une crise qui dura je ne saurais dire combien, peut-être une heure, peut-être deux, je ne sais pas. » Plus loin à la fin du livre, on a aussi reproduit la lettre de Thérèse à la mère de Charles – on sait que cette dernière fera le voyage à Lyon pour faire sa connaissance – (15.09.17, p. 295) « Je n’étais qu’une marraine de guerre, mais je l’ai pleuré de tout mon cœur comme si ce lien de parenté eut été vérifiable, et j’ai pleuré avec vous, de votre chagrin de maman. »
Donc une restitution de qualité, pour un ensemble d’un grand intérêt historique et humain.
Vincent Suard, septembre 2025
Limbour, Jules (1851 – 1933)
Un Douaisien très occupé 1914 – 1918
Allender Roland
1. Le témoin
Originaire des Ardennes, Jules Limbourg, agrégé d’allemand en 1887, enseigne longtemps au lycée de Douai. Il est conseiller municipal de Douai de 1892 à 1900 avec une étiquette radical-socialiste. Retraité en 1912, il assure ensuite la lourde responsabilité d’administrateur bénévole de l’Hôtel-Dieu. Il réintègre le conseil municipal de 1919 à 1925.
2. Le témoignage
Le journal d’occupation de Jules Limbour, constitué de 1200 feuillets manuscrits oubliés dans une boîte à la bibliothèque de Douai, a été découvert par Roland Allender ; celui-ci a, non sans difficultés, retranscrit ce texte (mauvais état, feuillets manquants, lisibilité, passages en allemand…) ; le résultat de ce long travail a été publié en 2014 par la SASA (Mémoires de la Société Nationale d’Agriculture, Sciences et Arts de Douai, 5e série, tome XVII, 429 p.).
3. Analyse
Ce texte est d’un grand intérêt : Jules Limbour, administrateur bénévole de l’Hôtel-Dieu, a une position qui lui fait connaître l’état sanitaire de la population douaisienne, ainsi que celui des blessés hébergés, ceux-ci devenant bientôt uniquement des soldats allemands. Ancien élu municipal, c’est un notable qui connaît bien les rouages de la cité, ainsi que l’état social de l’agglomération. Agrégé d’allemand, il peut négocier avec les autorités (défense de « son » matériel et de « son » personnel), mais aussi échanger sur le fond (situation de la guerre, politique ou philosophie) avec certains officiers qu’il est tenu de loger. Grand connaisseur de l’Allemagne, il produit des remarques sur l’organisation de l’armée, de l’occupation, ou sur la mentalité allemande et ses points forts, sans jamais quitter le parti de la France ni douter de la victoire finale.
Douai dans la guerre
L’auteur donne au fil de son journal de précieuses informations sur l’occupation. Son ton est souvent critique et ironique, c’est un homme autoritaire et sûr de ses jugements, volontiers acerbe, ainsi par exemples à propos des étudiants en médecine français restés à l’Hôtel-Dieu en septembre 1914 : (p 30, avec autorisation de citation) « Les jeunes Tersen et Beaumont, embusqués qui distinguent à peine une veine d’un os, se croient des princes de la science et se font donner du Monsieur le major. » Il défend son institution, critique l’établissement religieux rival Sainte-Clotilde (p.31), tenu par des sœurs « où l’on passe son temps à déblatérer sur la Gueuse, où une trentaine de charmantes jeunes filles porte un joli costume de la croix rouge bien orné d’étoffe fine, et joue (…) la comédie de la charité mondaine. » Il a toutefois aussi dans son établissement des sœurs dont il reconnaît la qualité du travail. Ses relations avec la hiérarchie allemande sont correctes, et sa connaissance de l’allemand et quelques facilités qui lui sont propres permettent d’apaiser les tensions (9 février 1915, p.84) : [un conflit à l’hôpital] «Quelque chose me dit que la solution est chez Schroeder si dur et si emporté. J’y vais. Il me reçoit d’abord durement. Je fais un signe maçonnique. Il s’adoucit et nous voilà bons camarades. C’est entendu. Mesures raisonnables, etc… » .
Un hygiéniste
On citera ici un long extrait qui montre les conceptions de J. Limbourg, à la fois fervent républicain, moraliste et hygiéniste [on amène à l’Hôtel-Dieu une quarantaine de femmes malades et capables de contaminer les soldats allemands] (p. 81) « Ces femmes de 14 à 30 ans, quelques-unes avec des enfants ont pour la plupart été ramassées dans les cabarets de Hanay [Hantay ?], Harnes, dans Billy-Montigny, Hénin-Liétard. Beaucoup sont saines, un tiers a la gale. Quelques jolies filles admirablement faites, beaucoup de traîneuses, des filles de cabaret, des femmes de mineurs habituées aux logeurs, des mères de famille fainéantes, toute une génération d’alcoolisme, végétation d’estaminets, de terrils et de bals borgnes, filles d’une ignorance crasse, paresseuses, cruelles à l’occasion, dangereuses, produits redoutables de notre démocratie elle–même paresseuse, veule, incapable de vouloir et de réaliser la moindre réforme, d’organiser l’instruction, l’éducation, de veiller à la salubrité physique et morale de la population (…) L’industrie du cabaret est une monstruosité sociale. La prospérité du commerce de l’eau-de-vie est la pire des prospérités Elle équivaut à la ruine physique et morale. La République a un rude mea culpa à faire. »
Il est impressionné par la propreté physique des Allemands, leur fréquentation assidue des Bains Douaisiens, les hommes y allant par ordre, par unité ; il insiste à plusieurs reprises sur cette propreté, qui s’accorde avec ses conceptions, lui qui « à 64 ans est tous les jours savonné des pieds à la tête (p. 159) ». Il évoque aussi l’hygiène publique, ainsi du village de Raimbeaucourt (p. 203) : « Les Allemands ont pris 32 jeunes gens pour nettoyer le village (…) Jamais on n’avait pensé qu’un village pût être propre, leur caractéristique jusqu’ici était la boue, le fumier, les maladies contagieuses qui vont de pair avec la saleté. » Ceci fait aussi penser aux villages de la Meuse, où les autorités françaises comme allemandes font enlever le fumier entassé entre les maisons et la rue.
Un syndrome de Stockholm?
Jules Limbour est impressionné par ce qu’il estime être la supériorité de l’organisation allemande, qui confirme la connaissance qu’il en avait avant-guerre, ainsi p. 47 « Gracy me disait hier : « Vous avez des sentiments allemands. » À quoi j’ai répondu : « je connais l’Allemagne et il ne m’est pas possible de dire le contraire de ce que j’ai vu » L’auteur souligne la correction de certaines troupes, et contrairement aux autres diaristes, salue la correction des Prussiens, comparés à des Bavarois plus douteux (déc. 1914). Il évoque les qualités humaines d’officiers qu’il doit loger, ainsi par exemple (oct. 1914, p. 42) « Le capitaine Lutz est parti, me laissant une bouteille de vin et une boîte de cigares. Nous le regrettons tous. C’était la crème des hommes. » C’est plus loin un aviateur (juin 1916, p. 268) « Presque tous les aviateurs de la Brayelle s’en vont (…). Monsieur Mickler nous a donné sa photographie avec une affectueuse dédicace, c’est un bon garçon qui paraît regretter beaucoup de s’en aller. (…) il était serviable et affectueux … » Il refait son éloge lorsqu’il apprend sa mort en octobre (p. 289) « Je lui avais donné un mot de recommandation dans le cas où il serait prisonnier, si j’avais pu lui donner un contre la mort, je l’aurais fait. » Jules Limbourg est ainsi un témoin très atypique par sa proximité culturelle avec l’occupant : au tout début de l’occupation, un sous-officier allemand lui avait par exemple raconté le sac de Louvain, en le lui présentant comme amplement justifié (p. 29).
En même temps, notre témoin est lucide, soulignant la différence d’attitude entre les troupes de l’arrière (Douai) et celle des zones de combat (déc. 1914, p.62) « L’institutrice d’Athies me raconte à l’Hôtel-Dieu l’épouvantable existence des habitants d’Athies et de Feuchy et de Tilloy [sur la ligne de front]. Ces deux derniers mois la barbarie des Bavarois n’a pas eu de limites. Ils ont détruit et sali par plaisir, tailladé des robes, des draps, sans utilité. » Il sait aussi se faire respecter chez lui et n’hésite pas à « raisonner » les officiers qu’il loge si c’est nécessaire (nov. 1915, p. 171) « Mon officier est revenu à minuit saoul comme une grive, il a dû vomir. Je l’ai traité durement, le lendemain, il s’est excusé. »
Un patriotisme lucide
Cette volonté constante de reconnaître les qualités des Allemands rend d’autant plus intéressantes ses critiques à leur égard (p. 88) « Quiconque a fréquenté un Allemand a été frappé et repoussé par son manque de tact, d’aménité, son affectation de supériorité. » Il n’a aucun doute sur les risques collectifs courus, évoquant Louvain et le Lusitania (p. 112) : « Nous le sentons ici, nous sommes à la merci des fantaisies d’un chef qui pourrait faire brûler la ville sous le prétexte créé de toutes pièces qu’on a tiré sur les soldats ou communiqué avec l’ennemi. » En mai 1915 : « Je crois que l’Empire expiera, que ses violences inutiles, son attitude blessante seront châtiées (…) » Avec Verdun en 1916, il souligne que cette guerre «n’est qu’une épouvantable folie et il n’est presque plus d’Allemands qui n’en soient convaincus, il suffit de les entendre pour s’en assurer ». Dès avril 1916 (p. 243) il remarque « un violent mouvement anti-officier, un accroissement de la haine contre l’aristocratie, un esprit révolutionnaire intense et cela chez les sous-officiers comme chez les soldats. » J. Limbour n’abandonne jamais son soutien à la France et aux alliés, ainsi que sa certitude de la victoire (25 juin 1916, p. 275) « Autour de moi je sens une vague de pessimisme, je finirai par être un des rares qui croient au succès final, moi qui fus le seul à soutenir la supériorité allemande dans tous les domaines. Ils succomberont sous le nombre à la longue. »
Un homme de gauche
Ancien élu radical, anticlérical et franc-maçon, Jules Limbour critique violemment à plusieurs reprises la bourgeoisie locale, ainsi p. 155 : « Pourquoi ne pas conclure comme je l’ai fait souvent : c’est uniquement dans la petite bourgeoisie et dans l’ouvrier qu’il y a du dévouement réel et des sentiments nobles, le jour où l’éducation populaire sera ce qu’elle doit être, le vide de la bourgeoisie riche et fainéante apparaîtra dans toute sa laideur. » Fervent républicain, décrit lors de son oraison funèbre (1933, p. 11)) comme un « républicain des temps héroïques, alors qu’il était dangereux pour un fonctionnaire de l’être » notre diariste est solidement établi dans le camp laïc. Perdant sa femme en 1918, il témoigne de sa tristesse en même temps que de tendresse, puis conclut ce triste événement (p. 394) : « Je la quitte, l’embrassant mille fois. J’ai 68 ans, le cœur malade, les poumons usés. Je croyais et espérais mourir avant elle. Je lui aurais fait de la peine par mon enterrement civil (…). » Au plan politique, il est peu intéressé par les maximalistes et soutient la manière forte de Clémenceau (décembre 1917, p. 340) : « Les pacifistes sont mis sur le même pied que les traîtres. Ma foi, il n’a peut-être pas tort. Le vin est tiré, il faut le boire. On ne peut du reste très logiquement faire la guerre et la paix en même temps. Imiter les Russes, c’est vraiment trop dégoûtant. » À la fin de l’occupation, il insiste sur les problèmes de ravitaillement et sur la faim à Douai, sous les obus anglais qui se rapprochent. Le récit s’arrête brutalement le 2 septembre, avec l’évacuation des civils de la ville par les Allemands ; le journal est repris le 13 janvier 1919 : « Je vais essayer à mon retour d’exil de résumer les événements des 4 derniers mois. » Les Douaisiens ont été pendant cette période chaleureusement accueillis par la population de Mons.
Ce texte est donc d’une grande valeur, à la fois documentaire et humaine ; son caractère personnel, au ton d’une grande franchise, souvent acerbe, en fait une source historique très riche. Cette liberté de ton est tellement poussée que R. Allender – qu’il faut ici remercier pour cette restitution – dit en préface avoir gommé deux noms, car les notations relevaient de la diffamation manifeste…. Une fois de plus, c’est un texte tardif, inédit et personnel, non destiné à la publication, qui se révèle être un excellent témoignage, car débarrassé de l’autocensure habituelle : c’est une source riche pour la description de l’occupation, des Allemands rencontrés, et de la société ouvrière et bourgeoise de la cité. Le paradoxe, c’est que ce notable fait un peu figure de marginal parmi les siens, justement à cause de sa bonne connaissance des Allemands (p. 301) « On peut être patriote dévoué, on peut être ennemi de l’Allemagne sans être pour autant aveugle sur nos défauts et reconnaître que l’ennemi a des qualités. »
Vincent Suard, septembre 2025
Tatin, Louis (1863-1916)
TATIN, Louis, Edmond, Adhémar (1863-1916)
1. Le témoin.
TATIN, Louis Edmond, Adhémar, est né le 25 novembre 1863 à Saint Michel-l’Écluse-et-Léparon en Dordogne, canton de Saint-Aulaye. Dès 1884, il s’engage volontairement dans l’armée pour une durée de cinq ans au 57ème régiment d’infanterie en garnison à Bordeaux. La carrière militaire semble lui convenir puisqu’ il entre le 17 avril 1888 à l’École militaire d’infanterie, devient élève sous-officier, puis sous-lieutenant en sortant 32e sur 450 élèves et est affecté le 18 mars 1889 au 63ème RI. en garnison à Limoges-Bénédictins. Là, il gravit les différents grades, lieutenant (15 octobre 1889) lieutenant porte-drapeau (28 août 1894). Sa carrière se poursuit très brièvement à Caen au 36ème R.I. en qualité de capitaine, il y arrive le 3 novembre 1900 et dès le 26 novembre 1900 il est de retour à Limoges au 78ème RI. Cette carrière militaire est couronnée assez rapidement par la Légion d’honneur, le capitaine Louis Tatin est fait chevalier le 30 décembre 1900, à 37 ans. En août 1914, Louis Tatin est capitaine-adjoint, il apparaît au troisième rang dans l’ordre hiérarchique après le colonel Arlabosse, le lieutenant-colonel de Montluisant dans l’encadrement du 78e régiment d’infanterie. Au cours de la guerre, il gagne ses galons de commandant. Chef de bataillon à titre temporaire, un décret du 28 décembre 1914 le nomme à titre définitif à compter du 25 décembre 1914. Le capitaine puis chef de bataillon Tatin, occupant la troisième place dans le commandement du régiment du 2 août 1914 au début avril 1916, prend le 7 avril 1916 le commandement du 2ème bataillon. Devenant ainsi le bataillon Tatin très durement éprouvé deux jours plus tard. Le chef de bataillon Tatin est tué le 9 avril 1916, à la Côte du Poivre. Il repose à Verdun, dans la nécropole nationale du Faubourg Pavé, dans le carré des officiers.
2. Le témoignage.
Le cahier du Chef de Bataillon Tatin a été conservé dans la bibliothèque du presbytère de Guéret (Creuse) sans que l’on ait pu déterminer de quelle façon il y était parvenu après la guerre de 1914-1918. Sa veuve, décédée en 1947, sans enfant, avait peut-être confié le cahier à un prêtre de Limoges, nommé à Guéret. Le cahier a été conservé à partir de 1971 par un adolescent devenu professeur d’histoire et de géographie. « Notes et souvenirs, 1914, 1915, 1916 », tel est le titre que l’auteur a donné à son récit présenté dans un cahier de moleskine noir, de format 17 cm x 22 cm. Sur les 136 pages que contient le cahier, seules 119 sont noircies d’une écriture très régulière qui dénote une aisance du scripteur. La mise en page du texte est très simple sur l’ensemble du cahier : les dates sont indiquées dans la marge, à chaque date ou ensemble de dates correspond un développement. Le 2 août 1914 et le 2 avril 1916 définissent les bornes du témoignage du soldat. Ce cahier n’a fait l’objet d’aucun repentir, d’aucune rature et surtout n’a pas été remanié par son auteur ; c’est un témoignage brut qui nous est ainsi proposé. Ce document est à classer dans l’ensemble des carnets et mémoires des soldats qui se sont exprimés sur la guerre telle qu’ils l’ont vécue.
3. Principaux thèmes du contenu du témoignage.
Le soldat a certainement voulu conserver le souvenir de cette guerre en fixant par écrit les différents mouvements de son régiment. Il y a bien sûr une grande concordance entre le récit de Louis Tatin et les indications contenues dans le Journal de Marche et d’Opérations du 78ème RI.
Le thème le plus intéressant réside dans la réflexion personnelle de l’officier sur la conduite de la guerre. Le capitaine, puis commandant Tatin passe rapidement de l’optimisme aux doutes. Si dans un premier temps il pense que la guerre va se dérouler comme l’Etat-major l’a prévu et que la victoire sera vite acquise, Tatin doit se rendre à l’évidence. Il comprend la dureté des engagements, le mauvais entraînement des hommes, le manque de méthode, le manque de matériel, les mauvaises décisions de l’État-major. Et, il expose ouvertement ces critiques dans son cahier.
L’autre intérêt de ce cahier est l’approche de la sensibilité de cet officier, issu de la petite bourgeoisie catholique, rurale du Sud-Ouest de la France, qui découvre la France de l’Est et du Nord et exprime beaucoup d’empathie vis-à-vis de ses concitoyens civils, victimes des bombardements, et des exactions des deux belligérants.
Son regard porté sur les hommes est émouvant car dépourvu de jugement, sauf sur des aspects qui heurtent la morale de son milieu, l’alcoolisme et la prostitution.
Malgré les critiques exprimées à l’égard des officiers supérieurs qui conduisent la guerre au niveau de la division ou au plus haut niveau de l’État-major, rien n’affecte sa loyauté et son patriotisme vis-à-vis de sa hiérarchie et de son engagement de soldat faisant son devoir jusqu’au bout.
Paul Busuttil, 03 septembre 2025
Roujon, Jacques (1884-1971)
Jacques Roujon, Carnet de route (août 1914 – janvier 1915), Paris, librairie Plon, 1916, 319 pages
Résumé de l’ouvrage :
Jacques Roujon, journaliste au Figaro, débute son carnet de guerre alors qu’il rejoint les réservistes de son régiment, le 152ème R.I., à Humes, au nord de Langres. Il y attend, jusqu’au 24 août, d’être affecté, soit dans le régiment d’active, soit dans celui de réserve, le 352ème. Soldat de 2ème classe, il fait partie finalement d’un contingent de renfort qui doit à priori rejoindre l’Alsace, où se trouvent les deux régiments, mais il débarque finalement à Raon-l’Etape, en pleine bataille des frontières, au moment où s’engage la bataille de La Chipotte. Il y participe, manque d’y être capturé et, soufflé par un obus, il est évacué dès le lendemain, montant à Rambervillers dans un train qui évacue les blessés, alors que « seulement » commotionné, il ne l’est finalement pas. Retapé, il revient à Humes avant d’être à nouveau réaffecté, cette fois-ci pour le 352ème (27ème puis 24ème compagnie), stationné au bord de l’Aisne. Il va dès lors occuper, d’après la bataille de La Marne jusqu’au 17 janvier, date de son évacuation pour maladie (hémoptysie), le secteur de Soissons. Il voit alors construire le front à l’ouest du Chemin des Dames, qu’il quitte au plus fort de la bataille de Crouy.
Eléments biographiques :
Jacques François Joseph Roujon est né le 30 octobre 1884 à Paris. Il est le fils de Henry, directeur des Beaux-Arts et membre de l’Académie française (1911), et de Marie Adeline Caroline Louise Reichel. Il fait de brillantes études à Paris, au lycée Janson de Sailly, et obtient deux licences, en droit et en lettres. Il fait son service militaire en 1905 et 1906 et exercera un temps comme avocat, de 1908 à 1910. Il demeure alors 1 rue Armand Gautier. Quand la guerre se déclenche, il est rédacteur au Sénat (depuis 1912 et jusqu’en 1919) et à la rubrique Affaires Etrangères (1920-1922) pour le Figaro, journal dans lequel il publie, en feuilleton, Carnet de route chez Plon en 1916, date à laquelle il revient au journal, manifestement réformé pour problème pulmonaire. Après 15 mois d’hôpital, il est réformé temporaire à partir du 15 janvier 1915 et jusqu’en 1916, il est versé dans le service auxiliaire en août 1916 et ne retournera jamais au front. Après la guerre, il occupe un temps un poste de secrétaire à la commission des chemins de fer de l’Etat, et est chargé de la rubrique Politique étrangère et participe à d’autres périodiques. Il rejoint ensuite plusieurs autres journaux (collaborateur au Temps, rédacteur en chef de l’Ami du Peuple puis au Matin (chef du service Etrangers 1935) – voir sa notice sur Wikipédia et son dossier de Légion d’Honneur sur la base Léonore). Une note de 1923 (dossier de Légion d’Honneur -chevalier 1927) atteste : « Spécialiste des plus avertis en matière de politique extérieure, s’est particulièrement distingué par le patriotisme ardent et la manière brillante avec lesquels il défend la thèse française depuis l’armistice ». Il verse dans le nationalisme puis le régime de Vichy pendant la Deuxième Guerre mondiale. La Libération lui fait quitter un temps la France. Il est alors condamné par contumace à 5 ans d’emprisonnement pour « acte de nature à nuire à la Défense Nationale », c’est-à-dire trahison, mais immédiatement amnistié en application de la loi d’Amnistie du 6 août 1953 (jugement sur la base Léonore). Il publie encore un ouvrage sur Le Duc de Saint-Simon en 1958. Il meurt à Randan (Puy-de-Dôme) le 22 septembre 1971.
Commentaire sur l’ouvrage :
L’ouvrage s’ouvre sur une préface de Robert de Flers, collègue au Figaro, qui érige le poilu en héros non déique ou mythologique. En effet, par sa qualité de journaliste, Jacques Roujon allie dans cet ouvrage la culture littéraire, le vocabulaire et le sens de l’observation qui font de son carnet de guerre une œuvre qui semble de prime abord avoir l’aspect du roman mais qui fait état de son parcours pendant les 5 mois de guerre, denses, qu’il subit, participant à deux phases différentes du conflit : la bataille des frontières à l’Est (combats de la Trouée de Charmes), en août, même s’il n’en voit que deux jours des plus intenses, et la bataille de l’Aisne, entre la bataille de La Marne et les combats de 1915. Dès lors, il manie dans son récit précision des circonstances, des lieux et de la datation. Toutefois, les 15 pages qu’il consacre à la journée du 25, après son débarquement à Raon-l’Etape, dans les Vosges, sont floues ; il est à Rambervillers le 24 et au matin du 25, il repars vers l’est, voit des crêtes et des collines, un clocher qui s’effondre, un village (non dénommé), des routes, des ponts (pages 31 à 46), mais un suivi plus prévis des tableaux qu’il dépeint avant sa commotion n’est pas possible, Roujon alignant des tableaux certainement vécus mais imprécis, quelque part au nord-est de Rambervillers, dans le secteur de Doncières. Il devient bien plus précis lors de sa deuxième affectation qui l’échoue principalement à Bucy-le-Long, au bord de l’Aisne. Ses tableaux sont toutefois vivants, bien décrits, parfois dantesques (comme son évacuation en train sanitaire, pages 47 à 50) et nombre des camarades de son environnement sont décrits de manière précise et dynamique. Si certains tableaux semblent frappants, comme ce soldat mourant debout (page 44), et quelques phrases du style « Il faut se dépêcher d’aller au feu, si l’on veut arriver avant les grands coups » (page 11) ou « Vivement qu’on nous envoie faire la guerre » (page 12), l’ouvrage n’est pas teinté de bourrage de crâne. Dès lors une foultitude d’éléments, de données, de tableaux ou de belles phrases sont à relever de l’analyse. Sa « période » axonaise est référentielle pour la description de la construction du front de l’Aisne, dans le secteur de Soissons, prolongement occidental du Chemin des Dames. Il y dépeint parfois un ennui profond : « Mais on s’ennuie, parce que la guerre d’aujourd’hui est terne, comme la couleur des uniformes » (page 139) ou « Au fond, rien ne ressemble plus à l’armée en temps de paix qu’en temps de guerre » (page 138), qui alterne avec des phases d’hyperviolence. Il est même un temps téléphoniste d’artillerie (page 156). À noter que Roujon, dans son récit, insère 10 pages du carnet de son ami Verrier, qui témoigne de la période du 1er au 17 septembre, complétant ce qu’a manqué Roujon (pages 92 à 101). Jean Norton Cru nous indique qu’en fait, Verrier est en fait Paul Verdier, chef de bureau au sous-secrétariat aux Beaux-Arts. Le doute introduit, il serait donc opportun de vérifier chacun des patronymes cités, y compris sur les morts annoncés. La notice de Roujon par Cru est lisible pages 237 à 239 de Témoins. Au final, malgré seulement cinq mois de guerre, Carnet de route de Jacques Roujon est bien un ouvrage référentiel.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Mise à part pour le combat devant Rambervillers le 24 août, le suivi du parcours de l’auteur est aisé à la lecture ; il n’est donc pas repris dans la présente analyse.
Page 1 : Vue de la gare de l’Est le 11 août 1914
3 : Durée de la guerre (vap 24, 89, 116 et 260)
8 : Fumier et purin (vap 9, 10, 18, 58 et 107)
11 : « Il faut se dépêcher d’aller au feu, si l’on veut arriver avant les grands coups »
: Nom des journaux locaux haut-marnais : Le Petit Haut-Marnais et Le Spectateur
15 : Sachet de petits vivres : café, sucre, potages concentrés (vap 196 la revue, 8 jours par biscuit manquant dans la Légion)
19 : Vérification scrupuleuse du contenu du sac
26 : Fleurs au fusil et vue du départ de la colonne de Humes
29 : Exode des Vosgiens
31 : Vue d’une distribution « de café, de graisse, de pommes de terre et de haricots. Il faut démonter la gamelle, la remplir et la remonter sur le sac »
33 : Spectacle du bombardement : « Nous sommes très excités ; chacun voudrait regarder de tous les côtés à la fois, ravi de prendre part à une vraie bataille à si peu de frais. Personne n’a peur, personne ne prononce de mots héroïques. Rien que des interjections rapides » (vap 288)
34 : « Le clocher dégringole ; j’ai une impression de « chiqué » ; ce clocher devait être en carton pour s’être affaissé si vite »
: Met des fleurs dans son carnet de guerre
: Voit son premier blessé
: Bruit de la bataille : « Il semble que des mains invisibles tapent à grands coups de bâton une quantité considérable de tapis »
36 : Artilleur à cheval : « Il nous jette un regard doux et méprisant des cavaliers pour les fantassins » puis il dit, sur l’infériorité des canons français : « Les Allemands nous canardent à douze kilomètres. Ils tirent avec des 210. C’est très joli de faire la guerre, mais il faudrait avoir des joujoux pour ça »
43 : Balle dans sa musette
44 : Homme mourant debout
45 : Boîte de tisons
: « Un myope sans lunette a une psychologie de noyé »
56 : Le 3 août : « Je prends un vrai bain, dans une vraie baignoire. Sensation inouïe ! J’ai pris beaucoup de bains jadis, mais machinalement, sans y penser. Aujourd’hui, je savoure cette jouissance »
65 : Boîtes de conserve : langues, foies gras, jambonneaux, corned-beef appelées des Rimailhos à cause de leur calibre
67 : Garde de police de convoi, pour empêcher les soldats de sortir de la gare
69 : Vue de prisonnier allemand
74 : Nanteuil-le-Haudouin pillé par les Allemands
78 : Blessés allemands et français : « Pas de disputes, vainqueurs et vaincus son également las »
97 : Lanterne sourde
99 : Chevaux brûlés au pétrole
: Route jonchée de bouteilles cassées
104 : 19 septembre, première fois qu’il creuse une tranchée. Il dit « Il paraît que les Allemands en font et que c’est utile »
: Tableau épique du vaguemestre (vap 112 sur le courrier et 120 sur les colis)
108 : Traversée casse-gueule d’une champ de betterave
110 : Sculpte des animaux fantastiques dans des betteraves
118 : Fait des capuchons avec des sacs de pommes de terre
120 : Vue de Maxime Girard, du Figaro
125 : Sur le petit poste : « Prendre le petit poste, la nuit, dans un secteur inconnu, c’est une sensation neuve. Pour la première fois, on a l’impression de faire la guerre, la guerre telle qu’on l’imaginait, la guerre « des histoires »
128 : Fils de fer garnis avec des boîtes de conserve
132 : Soldat mort par accident de tir, vue de son enterrement
137 : Revue de cheveux
138 : Utilise « grande guerre ». Bulletin des Armées n’arrivant pas au front
149 : Fusil rendu inopérant par la boue
151 : Bruit du 155 allemand « qui semble le frou-frou d’une gigantesque robe de soie » (vap 214 : « Le sifflement des obus qui sont presque à bout de course rappelle le cri d’un chien hurlant à la lune ») et (vap 175, bruit de la fusillade : « bruit d’étoffe qu’on déchire, et n’arrête plus » ou 274 : « La fusillade, entendue à distance, ressemble au bruit que fait un chariot en roulant sur des pavés »)
152 : Tir organisé depuis le sol sur un avion
: Tombes d’anglais, mesures qu’il prend pour les orner
168 : Tayon et Ratayon, ancêtre dans le Soissonnais
187 : Balle arrêtée par un portefeuille
190 : Prix d’un paquet de tabac de cantine : 7,5 centimes
192 : Trantran pour traintrain
200 : Reçoit un « sac de couchage en toile cirée doublée de flanelle. C’est un événement qui compte dans la vie d’un soldat »
: « Tout le revers de la colline est envahi par des feuillées »
201 : Superstition d’un soldat qui dit : « Je sais bien que je serai tué »
204 : Aspect bigarré des soldats le 21 novembre 1914, air de romanichels (vap 205 et 225)
205 : Sur l’adaptation comme soldat : « Sous la fantaisie des accoutrements, nous restons des soldats. Nous le sommes tous devenus sans effort de volonté. L’adaptation aux misères du métier s’est faite insensiblement… »
211 : Soldat braconnier
212 : Description d’un contenu de sac et poids
216 : Grotte bergerie
217 : Poule tuée par un shrapnell
224 : « Une troupe qui ne sait pas faire du maniement d’armes, c’est un troupeau »
236 : Pose de Ribard
238 : « Pour s’abriter, on creuse de petites cases assez semblables à celles où l’on déposait les morts dans les catacombes »
: Sur le tirs inutiles : « Pendant la nuit, sur un secteur d’un kilomètre, il se tire en moyenne un millier de coups de fusil qui ne tuent ni ne blessent personne. Cette fusillade a simplement pour but d’empêcher des patrouilles de circuler entre les lignes » (vap 255 « La compagnie a brûlé trente mille cartouches environ et peut-être n’a-t-elle pas tué un seul Boche »)
240 : Tableau intéressant d’une visite médicale
244 : « Les heures de sommeil, c’est autant de pris sur la guerre »
246 : « Depuis quelques jours, nous reprenons goût aux caractères d’imprimerie. Qu’on nous envoie des livres, n’importe lesquels, pourvu qu’ils soient bons à tuer le temps. Tout ce qui sort un peu le pauvre soldat de la vie purement animale est le bienvenu »
247 : Rue bombardée jonchée de soufre
249 : Vue de soldats du train de combat
253 : Phare de tranchée
: Homme blessé criblé de balles des deux camps
Yann Prouillet, 30 août 2025
Le Roux, Hugues (1860-1925) – Le Roux, Robert (1887-1914)
Hugues Le Roux, Au champ d’honneur et Te souviens-tu…, Paris, Plon, 1916 et 1920, 297 et 289 pages
Résumé de l’ouvrage :
Hugues Le Roux, journaliste parisien ayant ses entrées dans les ministères, évoque l’entrée en guerre de son fils, Robert, sous-lieutenant au 356ème R.I. de Toul, dès le 1er août 1914, la mobilisation décidée. Par de courtes descriptions et l’appui de quelques lettres échangées entre son fils et sa fiancée, Hélène, il suit son parcourt et les premiers combats que le fils connaît dans la bataille des frontières et du Grand Couronné qui défend la ville de Nancy. Le 26 septembre, il reçoit un avis de blessure qui semble peu grave mais qui contient la mention d’une paralysie des jambes. Le père obtient l’autorisation de rejoindre son fils à l’hôpital Gama de Toul où, très gravement blessé, il est sur son lit de souffrance. Dès lors, l’ayant rejoint, il recueille les circonstances de sa blessure héroïque puis assiste à son agonie et à sa mort, qui survient le 18 octobre à 3 heures du matin. Il l’enterre alors dans un cimetière de la ville. Son second ouvrage, placé à la suite dans l’édition présentement étudié, est un hommage, Robert Le Roux étant le fil dans ses voyages divers, sur le front comme autour de la terre, entre novembre 1914 et juin 1919.
Eléments biographiques :
Robert Charles Henri Le Roux, est un journaliste parisien connu sous le pseudonyme d’Hugues Le Roux. Il est né le 23 novembre 1860 au Havre (Seine-Maritime), de Charles Clovis et de Henriette Gourgaud. Il collabore avec plusieurs grand journaux parisiens (Le Matin, Le Journal, Le Figaro ou Le Temps mais aussi la Revue politique et littéraire) et est également auteur de près d’une quarantaine d’ouvrages entre 1885 et 1920. Dans son dernier livre, Te souviens-tu…, il raconte d’ailleurs comment il trouve l’un de ceux-ci, Ô mon passé…, sur une étagère dans un local de la gare à Haparanda, en Suède. Grand voyageur, il dit, page 91 de Tu te souviens… « …le Celte que je suis ne se sent tout à fait chez lui qu’en mer ». Il a deux fils, Guy et Robert, et une fille, Marie-Rose, qui a 18 ans en 1914. Ceux-ci semblent avoir été miraculés lors d’une attaque de croup lorsqu’ils étaient jeunes. Avant la guerre, il a la douleur de perdre son épouse, puis son premier fils. Un paragraphe nous renseigne aussi sur le « poids » de la guerre sur toute la famille : « Dans le Midi, mon beau-frère, le professeur à la Faculté de chirurgie, est placé d’office à la tête d’un hôpital de la Croix-Rouge. Mon second beau-frère, le père de Charles, reprend son uniforme de médecin-major. Mes deux sœurs ont revêtu l’une et l’autre la robe de l’infirmière. Ma chère fille, Marie-Rose, ma nièce Alice, entrent comme assistantes dans des hôpitaux normands que leur tante administre en qualité de Présidente de l’Union des Femmes de France. Moi je suis accrédité auprès du Ministre de la Guerre. J’ai charge de recueillir à son cabinet et puis de commenter, ces nouvelles que, chaque jour, le Grand Quartier Général, assisté du Gouvernement, met au point vers minuit. À l’heure tardive où je viens chercher cette manne qui, demain, nourrira les cœurs d’espoir ou d’inquiétude, la porte du ministère est gardée comme un accès de forteresse » (pages 25 et 26). Il fait après-guerre une carrière politique, conseiller général puis sénateur (1920). Il meurt à son domicile, 58 rue de Vaugirard à Paris, le 14 novembre 1925. Au Champ d’honneur évoque la vie et la mort du dernier fils qui lui reste, Robert Charles Henri, né le 15 août 1887 à Sèvres, en Seine-et-Oise. Licencié es-sciences, il a fait des études d’ingénieur-chimiste dans une école du Luxembourg. Il parle plusieurs langues, ayant voyagé en Allemagne, où il passe une année, et en Angleterre. Peu avant la déclaration de guerre, il se fiance avec Hélène Aigner, jeune artiste-peintre, née en 1891, membre du Salon des artistes français depuis 1912, puis rejoint son corps à la mobilisation. Il dirige une section de la 19ème compagnie du 356ème R.I. de Toul, partie de la 145ème Brigade de la 73ème division du XXème Corps. L’ouvrage ne mentionne aucun toponyme précis mais le JMO précise les conditions des combats de Lironville, dans lesquels il est gravement blessé et un temps laissé paralysé sur le terrain avant d’être enfin relevé et envoyé à l’hôpital de Toul. Il meurt finalement le 18 octobre 1914.
Commentaire sur l’ouvrage :
L’ouvrage, composite, d’Hugues Le Roux, débute par une série de tableaux dont le premier se situe le 1er août 1914 à Paris. Le père indique la mobilisation de Robert, comme sous-lieutenant, en partance pour l’Est (Toul), puis son départ, dès le 2. Il s’adresse alors à lui, narre ses activités liées à l’écriture des communiqués pour son journal, avant de recevoir l’annonce des premiers morts de son entourage, qu’il cache à son fils, déjà au combat. A partir du 21 septembre (page 49) ; il publie des « fragments » de lettres échangés entre les deux promis, entre le 2 août et le 20 septembre 1914 (page 79). C’est dans cette partie de l’ouvrage que se trouvent des éléments utiles à l’étude du témoignage de Charles Le Roux. Sur sa mobilisation, et avant même son premier engagement, il fait ré-aiguiser son sabre mais dit « mes bonshommes sont ma meilleure arme » (page 57). Mobilisé dans un régiment de réserve, il dit : « Ne croyez pas qu’on nous juge inutilisables. Nous sommes prêts. On nous garde pour nous porter au point où nous serons le plus utiles quand aura lieu ce choc dans lequel nous vaincrons… » (page 58). Il tient au comportement irréprochable de ses hommes, réprime le pillage ou le simple vol, et dit : « Je suis très sévère sur ce point-là. Je veux qu’ils se comportent poliment » (page 62), (il y revient page 74, au grand étonnement même de propriétaires lorrains de fruits). Volontaire et patriote, il puise sa force dans l’amour de la Patrie et de sa fiancée ; le 30 août, il déclare : « Je me donnerai corps et âme pour mon pays et pour vous ; vous ne faites qu’un dans mon cœur. Mais lorsque j’aurai fait tout ce que je dois, je tâcherai de revenir » (page 67). Il avance même le 17 septembre, à l’endroit de l’ennemi : « Mais pour les rosser il va falloir les rattraper chez eux » (77). Ce avant qu’Hugues Le Roux reçoive lui-même la lettre terrible dans laquelle son fils annonce sa blessure. Il dit « Mon cher papa, j’ai : 1° le bras traversé, et ce n’est rien, 2° la poitrine traversée de droite à gauche, avec plaie à la moelle : c’est plus ennuyeux, car cela paralyse mes jambes… » (page 81). Dès lors, Hugues Le Roux, grâce à ses contacts avec les ministères, parvient à obtenir rapidement du Gouverneur de Paris, Joseph Galliéni en personne, l’autorisation de se rendre à Toul au chevet de son fils. Il le trouve gravement blessé mais ayant pleine conscience. Il recueille alors les circonstances dans lesquelles il a été blessé (sans toutefois en donner les précisions toponymiques). Hélène et sa mère le rejoignent pour voir une dernière fois le mourant, que le père assiste jusqu’à son dernier souffle, le 18 octobre, à 3 heures du matin. Ayant acheté un cercueil, il inhume son fils dans le cimetière de la ville puis rentre à Paris, dès le 20 octobre, devant une ultime réflexion sur la belle terre de France qui défile devant lui sur le chemin de son retour. Ayant perdu le dernier de ses fils, et donc sans descendance, l’ouvrage s’achève sur un éditorial et un projet de Loi, en juillet 1916, visant à faire perdurer le nom des morts dont la lignée s’éteint avec le dernier fils. Robert Le Roux fera, sur son lit de mort, ce constat désabusé : « Ma guerre, çà été une demi-heure et trois cents mètres » (page 158). Au final, l’ouvrage apparaît globalement double, ayant l’apparence d’un témoignage, composite car contenant des lettres échangées ou reçues, s’étalant du 1er août au 20 octobre 1914, mais qui en fait forme une biographie militaire sommaire et un recueil daté de réflexions, souvent poignantes, d’un père orphelin de ses fils. L’ouvrage rappelle, dans la démarche mémorielle, celui de Roger Allier, enquêtant sur la mort de son fils dans les Vosges, à Saint-Dié, à l’été 1914. Au Champ d’honneur, publié en 1916, est en fait le premier volet d’un diptyque à croiser avec le livre Te souviens-tu…, publié aux mêmes éditions quatre ans plus tard, deux ans plus tôt (1920). Ce second volume, prolongeant l’hommage à son fils, est quant à lui un livre de réflexion psychologique faisant état de ses voyages, multiples, autour du monde, entre novembre 1914 et la signature du traité de Versailles en juin 1919. Leur relation, localisée et datée, est prétexte à se souvenir de son fils et à penser qu’il l’accompagne dans chacune de ses stations. Il est en effet mandé, tout au long de la guerre, de parcourir les pays soit pour exercer une mission péri-diplomatique, soit pour faire acte de propagandisme, soit pour recueillir des fonds ; notamment pour la Croix Rouge, aux Etats-Unis. Il annonce avoir recueilli 10 millions de dollars dans cette action. Il dit, au Japon, en septembre 1915 : « On m’envoie ici, mon Enfant, pour que je m’efforce à lire dans l’âme indéchiffrable de nos Alliés, à deviner jusqu’où il leur plaira de collaborer avec nous » (page 100). C’est parfois l’occasion d’en décrire, par des tableaux simples, ambiance et caractéristiques, parfois anthropologiques. Il revient sur la mort de son fils et sur ce qui survient dans les 5 années qui suivent. Par exemple il dit recevoir, en mars 1916, un diplôme de chancellerie attestant de la blessure à mort de son fils dans les combats de Lironville (page 142) puis un autre, en 1918 ; en hommage de la Nation, dont il fait une poignante et sobre description (pages 237 à 242). Après son tour du monde, il effectue un court pèlerinage sur les terres lorraines, en 1916, parcourant les « Pays-de-Sans-Femmes » (page 150). Il visite un fort, monte en avion avec « Pivolo », surnom de l’as Georges Pelletier-Doisy (page 215), espérant avoir tué à la mitrailleuse des boches pris pour cible depuis le ciel. Aussi, la fin de son récit itinérant bascule parfois dans le bourrage de crâne et l’invraisemblance des témoignages par procuration. Mais de belles lignes psychologiques d’un père qui ne se remet pas de la mort de son fils peuvent être toutefois relevées.
Renseignements tirés de l’ouvrage Au Champ d’honneur :
Page 15 : Vue de la mobilisation à Paris
45 : « À cette heure, toutes lumières éteintes ou voilées, la lune triomphante fait de Paris un grand mausolée »
65 : Description de la chambre d’une enfant lorraine, concluant « … ce qui fait l’âme de Jeanne d’Arc… »
68 : Comment il fait matriculer ses effets et complète (p. 75) « …le propre de la guerre est de modifier les uniformes »
77 : Wigwam = tipi
: Pain grillé à la pointe de la baïonnette
103 : Sur les blessés graves : « Ils savent encore qu’ils vivent, parce qu’ils souffrent »
153 : Vue poignante de l’intérieur d’un ambulance
204 : L’autorité militaire de Toul autorise l’ouverture de magasins pendant quelques heures
205 : Fait un oreiller mortuaire en cousant deux mouchoirs bourrés de coton
212 : Cité à l’ordre de l’armée
254 : Colonel Dehay, commandant le 356ème R.I., décousant les rubans de ses croix pour les donner à Hugues Le Roux
272 : « On voit sur le pommeau [de son épée] de petites éraflures en cercle. C’est la marque des dents de sa fiancée. À Paris, au moment du départ, il lui a demandé de mordre dans cet acier. Elle y a laissé une trace que ses lèvres à lui ont effleurée bien des fois »
Renseignements tirés de l’ouvrage Te souviens-tu :
Parcours suivi dans l’ouvrage :
1915 : Dans l’Atlantique – New-York, mars – Harvard, avril – Potomac, mai – Washington, Far West, San Francisco, Océan Pacifique, août – Polynésie, septembre – Yokohama, septembre – Tokyo, octobre – Miyajima, Pékin, novembre – De Pékin à Petrograd, décembre 1915 – janvier 1916.
1916 : Haparanda, février – Paris, mars – Lorraine, Verdun, Montreuil-sur-Mer, avril – Paris, juin
1917 : Somme (à la N69), été – Camp de Mailly, octobre
1918 : A bord de La Lorraine, avril – Washington, West Virginia, mai – Paris, juin à novembre
1919 : Saint-Germain-en-Laye, 23 juin
Page 46 : Evoque en mars 1915 le torpillage du Lusitania (qui aura lieu le 7 mai suivant)
59 : « Et les morts sont bien morts quand nul ne parle d’eux » (Victor Hugo)
105 : Fait dire une messe à Tokyo le 18 octobre 1915
108 : « Si aujourd’hui, je suis venu dans ce temple rendre visite à ta mémoire, c’est que je souffre trop de ne plus te rencontrer nulle part »
128 : Soldat russe crachant par terre sur le passage de l’Impératrice en janvier 1916
132 : Perd des cadeaux dans le naufrage du paquebot Ville-de-la-Ciotat (le 24 décembre 1915)
138 : Il se questionne sur sa foi
142 : Mur-mausolée pour son fils dans son appartement parisien
218 : Nommé « Oncle de la 69 », N69 à l’été 1917
246 : Récolte d’argent jeté dans un drap aux Etats-Unis
277 : Comment il apprend l’Armistice à Paris
284 : Coup de canon Place du Carrousel à Paris pour la signature du 23 juin 1919
Yann Prouillet, 24 août 2025
Loevenbruck, Pierre (1891-1972)
Pierre Lœvenbruck, Ceux de la réserve, Paris, Tallandier, 1931, 223 pages
Résumé de l’ouvrage :
Pierre Lœvenbruck, lorrain de Pont-à-Mousson, est sergent à la 7ème compagnie du 69ème R.I. de Nancy et de Toul depuis deux ans déjà quand il commence son journal le 30 juillet 1914, alors qu’il rentre de manœuvres sur le Mont d’Amance, au nord de Nancy. Il y apprend la mobilisation prochaine de l’armée française et se demande s’il va l’être lui-même dans le régiment d’active (69ème). Affecté finalement à la 1ère section (puis à la 4ème) de la 23ème compagnie du 269ème RI, il décrit dès lors, à 23 heures le jour-même, la mise sur le pied de guerre de son unité, formée des réservistes meurthe-et-mosellans de toutes origines sociales. Il doit alors les habiller et les transformer en soldats avant que l’unité ne quitte les casernes pour les premiers combats. Suit une description, débutant dès la nuit, à la limite du surréalisme, d’une mise en état effective de guerre jusqu’à la marche à la frontière, vers le nord, le samedi 8 août. Rêvant d’entrer rapidement victorieux dans Metz, en Lorraine allemande, Lœvenbruck passe la frontière, le 19 août, à Ajoncourt, dont les poteaux ont été mis à terre et fait une courte incursion en territoire du Reich. La Seille est en effet bien vite repassée sans combats dès le 22, après un baptême du feu qui le met en face de la réalité de la guerre. Son premier mort, les visions d’exode des paysans lorrains, la canonnade, tout cela n’altère pas encore l’ « âme de conquérant » des réservistes. Pourtant, la défaite qui se joue en Moselle ramène la guerre devant Nancy. Débute alors la bataille du Grand Couronné qui va hacher le régiment au nord de la ville pour la protéger de l’invasion. Dès lors, le sergent évoque, dans le détail, les journées épiques autant que mortifères, jusqu’à la victoire, très temporaire, qui s’est jouée sur La Marne, le 17 septembre. Le 29, le régiment doit participer à la phase suivante de la guerre, qui l’amène devant Douai, dans le Nord, où se joue la Course à la mer. Les combats n’y sont pas moins violents, et le 3 octobre, peinant à réaliser la surprise de la situation, il est fait prisonnier à Billy-Montigny par un houzard du 7ème Kavallerie Korps. Son épopée s’arrête alors qu’il découvre l’inscription « Kriegsgefangenen Lager Parchim » sur la porte d’entrée du camp de prisonnier, qu’il franchit le 8 octobre 1914.
Eléments biographiques :
Marie, Joseph, Pierre Lœvenbruck, (parfois orthographié Lœwenbruck) est né le 2 avril 1891 à Pont-à-Mousson, en Meurthe-et-Moselle. Son père, Louis Henri, né à Thionville, est négociant et sa mère, Marie, Joseph, Claudine Noël est sans profession. Il a une sœur et un jeune frère, âgé de 13 ans quand il entre en guerre. Il obtient son baccalauréat général et débute son service militaire dans la foulée, en 1912. Fait rapidement prisonnier, il cumulera 7 années de services militaires et 9 années de services civils, dont trois ans et demi à l’étranger. Il racontera chez le même éditeur, également en 1931, son « expérience » de captivé dans un ouvrage intitulé Bouches inutiles, Quarante mois de captivité en Allemagne. Il épouse à Berne, en Suisse, Marie Antonia Kressig, le 6 février 1920. Outre une petite carrière littéraire, il exercera la fonction de Consul de France (de 2ème classe) en 1934, attaché à l’administration centrale, puis sera promu à la veille de la 2ème Guerre mondiale, en août 1939. Convaincu de « participer en France à une résistance active en dehors de ses tâches professionnelles » (cf. son dossier de Légion d’Honneur, Base Léonore), il est alors mis en sursis par le Gouvernement de Vichy (en mars 1942). La Libération intervenue, il est rétabli dans ses fonctions en mai 1944 et confirmé en décembre suivant puis nommé Consul Général (de 2ème classe) en avril 1945, « en reconnaissance des services rendus ». Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur le 9 avril 1930 et officier le 14 août 1946. Il décède le 4 décembre 1972 à son domicile, 116 rue de la Convention, dans le 15ème arrondissement à Paris.
Commentaire sur l’ouvrage :
Désiré Ferry, président de l’Union nationale des Officiers de Réserve de France, introduit l’ouvrage en vantant les mérites d’un journal de guerre, genre loin d’avoir épuisé la curiosité des lecteurs, celui-ci issu de « ceux de la réserve », nous renseignant sur l’origine de ce carnet. Il dit : « Le réserviste prenait des notes selon sa fantaisie, au hasard des cantonnements. C’était tantôt un journal de route, tantôt un recueil d’impression. C’était pour lui-même, « quand il serait vieux », qu’il consignait ses souvenirs » (page IV). En effet, sous l’apparence d’un carnet de route qui couvre, quasi jour par jour, la période du 30 juillet au 8 octobre 1914, Ceux de la réserve est bien un livre de souvenirs. Mais ceux-ci, relatés simplement, et rapportant la vision exacte et bien décrite des grandes phases qui ont marqué sa courte expérience de guerre : La mobilisation et l’entrée en guerre d’un régiment de Réserve, la marche à la frontière (mosellane), la bataille du Grande Couronné, et la Course à la Mer. Pierre Lœvenbruck confirme cette architecture en la précisant : La mobilisation – La victoire en chantant – Le Grand-Couronné – Un secteur de tout repos – La course à la mer et À travers l’Allemagne. A l’échelle d’un régiment (le 69ème et son régiment de réserve, le 269ème), l’ouvrage revêt donc un indéniable intérêt local, montrant la mise en état de guerre des classes d’âge meurthe-et-mosellanes autour de Nancy et de Toul, Lœvenbruck étant né à Pont-à-Mousson et terminant son service militaire puisque depuis deux ans déjà sous l’uniforme. Il est sergent lorsque la guerre le surprend en pleine manœuvre autour de Nancy. Pour ses camarades et certainement pour lui également, le 30 juillet 1914, la guerre, d’abord, n’est pas possible. L’habillement en cours des civils transformés en militaires, le fourrier dit encore, le lendemain : « Je m’en fous. Je suis peinard, ici, où je dois assurer l’habillement des réservoirs pendant vingt-cinq jours. Aussi, la fête sera finie quand je serai en état de rejoindre » (page 18). Plus loin encore, le 4 août, il rapporte même : « … nous ne devons pas combattre mais simplement suivre – et de loin – les troupes de l’active dans leur avance en pays ennemi. D’ailleurs, attaqués par les Français d’un côté, par les Russes et les Serbes de l’autre, les Allemands ne tiendront pas longtemps ; c’est l’évidence même ! et dans six semaines, deux mois, nous reviendront à Nancy en vainqueurs » (pages 42 et 43). Le mythe de la guerre courte est tenace ; il tient encore, le 18 août, quand Lœvenbruck avance, alors qu’il découvre un numéro de l’Est Républicain, daté du 16 : « On y raconte des histoires admirables sur la famine qui menace l’Allemagne, sur le « mordant » de notre cavalerie (2ème édition) et le « cran » de nos chasseurs. Chacun sait que les autres troupes n’existent pas. Tout ce bourrage de crâne qui nous enchante, nous paraît naturel et il n’est pas un de nous qui ne soit persuadé que dans quinze jours, mettons trois semaines pour les plus exigeants, la guerre ne soit terminée » (page 74). Mythe qui existe d’ailleurs également chez les Allemands, qui le déclarent eux-aussi au prisonnier Lœvenbruck début octobre (page 208). Sur la famine allemande, il y reviendra après sa capture et sa « traversée de l’Allemagne » comme prisonnier, en glosant, le 3 octobre : « … quant à la famine qui, d’après nos journaux règne dans leurs rangs… je souhaiterais aux rédacteurs de ces articles de manger aussi bien qu’eux ! » (page 211). Lœvenbruck livre donc une particulière intéressante « vue de l’intérieur » de la réception de la mobilisation, de l’engagement en masse des réserves qu’il faut équiper de pied en cap et mettre en état de guerre, tant psychologique que, 22 jours plus tard, confronté à la violence d’une guerre qui révèle son vrai visage, abattant les fantasmes d’une victoire facile et rapide. Il en dresse un tableau impressionnant : « Près de la caserne A. R. [de Toul], les terrains de manœuvres, qui servaient naguère à l’artillerie, sont littéralement couverts de civils endormis : on y voit toutes les classes de la société, des bourgeois, des jeunes gens, des vieux, des ouvriers, des paysans en blouse, quelques prêtres en soutane, combien sont-ils qui attendent qu’on veuille les recevoir dans les casernes où il doivent être habillés ? Deux mille, trois mille peut-être, arrivés dans la nuit et que les postes de garde ont eu la cruauté de laisser dehors » (pages 34 et 35). L’ouvrage, qui n’est pas teinté de bourrage de crâne, – page 110, il dit à propos de l’espionnite : « je ne crois guère à ces histoire de roman-feuilleton » – rapporte ce qui fut une certaine réalité voulant que certains, affectés dans la réserve, virent dans cette affection un éloignement de la gloire. Il dit, lorsqu’il apprend, manifestement déçu et inquiet, son affectation effective : « Que sera le 269ème de réserve ? Un tas d’inconnus, de nouveau chefs, de nouveaux collègues et, pendant que nous ferons l’exercice dans un fort de Toul, le 69ème entrera dans Metz ou dans Strasbourg » (page 17) ! Dès les premières marches vers la frontière, Lœvenbruck s’épanche sur les difficultés que ses 22 ans éprouvent à se faire obéir d’une telle diversité sociale. Il dit : « Les débuts furent durs, très durs, pénibles pour tous, pour nos officiers comme pour nous, gradés de l’active ; pour ces hommes arrachés à leur famille, à leurs travaux, à leurs douces habitudes, le changement était trop brutal, la discipline depuis trop longtemps oubliée ; partis de chez eux en chantant, ils s’apercevaient soudain que la rigolade était finie ; que le sac était lourd, que la route était longue, que les godillots mal graissés les blessaient, tandis que l’équipement leur sciait les épaules, et, naturellement c’est nous qu’ils en rendaient responsables, et parmi nous ceux qui étaient le plus près d’eux, ces « sous-officiers » abhorrés et détestés… jusqu’au jour où, petit à petit, ils s’aperçurent qu’au lieu d’être des ennemis, des tortionnaires, nous étions leurs amis, que notre souci était toujours de chercher pour eux le meilleur abri contre les rafales d’artillerie ou le cantonnement le plus confortable à l’étape, et alors, peu à peu, mais très vite, leur attitude à tous, et je dis tous sans exception, même et surtout Monier et Grégori, changea radicalement » (page 51). Mais cette « découverte » du feu qui tue n’est pas immédiate. D’abord après une rapide marche à la frontière au nord de Nancy, il franchit sans combat ni résistance la Seille, rivière formant la frontière entre la Moselle et la Meurthe-et-Moselle, à proximité de Delme, et n’entend le son que loin derrière les collines qui lui font face, en direction de Morhange. Il se sait pas encore que depuis plusieurs jours, les français sont déjà morts en masse en Belgique et en Moselle et que cette journée du 22 août sera la plus meurtrière de toute la Grande Guerre. Il découvre petit à petit lui-aussi les « caractéristiques » de la « vraie » guerre. Apprenant par l’épreuve les « vertus » de s’enterrer, il confie, le 10 août : «… nous tous qui allions devenir les remueurs de terre que l’on sait, on ne nous avait fait exécuter qu’une seule fois, pendant mes deux années de service militaire, des travaux de campagne avec les outils de parc, c’est-à-dire de vraies pelles et de vraies pioches » (page 62). Sa « découverte » des premiers morts l’impressionne. Le 12 août, il décrit : « Dans une petite prairie, bien verte, gisent des cadavres de chevaux, ceux que montaient les propriétaires des lances, sans doute. C’est la première image de mort qui se présente à nous depuis notre entrée en campagne et soudain, nos rangs si bruyants tout à l’heure, deviennent totalement silencieux » (page 67). Mais le premier mort qu’il découvre n’intervient que le 20 août ; il ajoute « mais nous ne pouvons pas encore nous figurer que pareil sort nous menace » (page 79). Hélas, devant l’exode des populations les villages qui brûlent et les salves d’artillerie qui s’abattent à ses alentours ; la guerre finit par rejoindre le régiment et le baptême du feu est terrible. Le 23, devant la seille, à Moivrons, il décrit le « tintamarre » et le commandant Wurster qui dit : « Arrêtez ! lâches ! Le premier qui recule, je lui brûle la gueule ! » (…) « sa crânerie arrêt[ant] les fuyards » (page 90). La suite est alors, dans les combats du Grand Couronné ou dans ceux de la Course à la Mer, une longue suite de miracles pour le sergent, bousculé à plusieurs reprises par des obus éclatant à proximité (pages 98, 118 ou 189) ou recevant, à au moins cinq reprises (pages 105, 125, 135, 136 ou 182), balles et éclats d’obus qui dans la capote, qui dans la musette et ce qu’elle contient. Certains jours sont terribles de bombardements, comme le 25 août, heureux d’en être sorti entier. Prisonnier, les circonstances et le traitement que Pierre Lœvenbruck décrit sont intéressants. Exhibé à plusieurs reprises à la vindicte allemande (pages 203 et 218), honnête, il dit n’avoir pourtant pas subi de réels mauvais traitements.
Au final, tout l’ouvrage, par sa simplicité, la sobriété de ses tableaux et surtout leur véracité, est résolument l’un des tout meilleurs témoignages rapportant l’entrée en guerre et les premiers combats des civils, réservistes, devenus du jour au lendemain ceux que l’on appellera quelques semaines plus tard les poilus.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Parcours suivi par l’auteur (date) :
Essey-lès-Nancy (caserne Kléber) : 30 juillet 1914
Nancy : 31 juillet
Toul (caserne A.R.) – Domgermain : 1er août
Velaine-en-Haye : 7 août
Pont de Malzéville – Boudonville : 8 août
Malzéville – Pixerécourt – Bouxières-aux-Dames – Custines – Malleloy : 8 août
Col de Lixières : 10 août
Morey : 11 août
Arraye-et-Han – Ajoncourt – Moivrons – Col de Bratte – Bois de Grémecey : 12-24 août
Villers-les-Moivrons – Faulx – Lay-Saint-Christophe – Agincourt – Lenoncourt – Buissoncourt – Gellenoncourt – Haraucourt – Drouville – Col de la Fenêtre – Réméréville : 25 août – 16 septembre
Valhey – Bathelémont-lès-Beauzémont : 17-27 septembre
Laneuveville-devant-Nancy – Einville – Maixe – Crévic – Dombasle : 28-29 septembre
En train : Nancy (gare de Mon-Désert) – Frouard – Toul – Montereau – Palaiseau – Versailles – Mantes – Vernon – Eu – Montreuil – Berck – Etaples – Saint-Pol-sur-Ternoise – Drocourt : 29 septembre – 1er octobre
Drocourt – Rouvroy – Billy-Montigny : 1er – 3 octobre
Prisonnier : Billy-Montigny – Château de Beaumont – Douai – En train : Valenciennes – Charleroi – Namur – Liège – Verviers – Aix-la-Chapelle – Dusseldorf – Elberfeld – Hanovre – Wittenberge – Parchim : 3-4 octobre.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 18 : Garde-poux, garde magasin
29 : Colonel Granges, commandant du 269ème, « adoré du régiment »
30 : Fusil et drapeau oublié lors d’une marche
35 : Magasin bric-à-brac pour habiller les 250 hommes de la compagnie
38 : Perception des armes
39 : Seulement 3 tailles d’effets
40 : Matriculage personnel des effets
42 : Vue de Toul en état de siège
48 : Couvres képis faits avec des cravates bleues pour masquer la couleur rouge
53 : Gautherot, maire de Pont-à-Mousson
57 : Espionnite (vap 109)
61 : Carapace, « toute la compagnie s’accroupit la tête des uns dans le derrière des autres, de façon à ne plus présenter qu’une croûte de sacs »
68 : Ivrognerie généralisée
70 : Sur la reconnaissance des avions : « La veille [13 août], une note du général a fait savoir à toutes les troupes que lorsque, par erreur, elles tireraient sur un aéroplane français, celui-ci exécuterait en l’air un 8 »
71 : Moustiques
77 : Frontière allemande et poteaux arrachés
: Habitante cachée dans son armoire
78 : Changement de la boîte aux lettres Kaiserliche Briefkaste en fonte d’Ajoncourt par une française
80 : Exode lorrain
81 : Bruit du 75 « semblable à celui d’une cloche de bronze heurtée violemment »
82 : Retraite en pagaïe, impression de débâcle (vap 90, arrêtée par menace par un officier)
88 : Maison pillée dont le propriétaire est soupçonné d’être un espion
94 : Gendarmes serre-file
95 : Mâche de l’herbe pour tromper sa soif
98 : Obus de 77 tombant « comme des gros cailloux »
102 : Vision de charnier, collecte les plaques et les papiers des morts
103 : Allemand blessé
105 : Soldat nommé sergent car il a ramené une mitrailleuse
107 : Obus non éclaté qui « est venu se terrer dans le parapet comme un lapin »
108 : 3 septembre, Sedantag et rituel allemand inutile
120 : Enterrement sur le front, description et croix
121 : Premiers abris (6 septembre)
150 : Annonce au poste de police de Buissoncourt de la Victoire de La Marne
163 : Sacs à grains vides servant de capuchons sous la pluie
169 : Supériorité de la tranchée allemande
170 : Milliers de bouteilles vides dans les abris et les tranchées allemandes abandonnées
171 : Arbre observatoire, doté d’un téléphone
: Première messe (22 septembre)
173 : Vue de tombes, constituées en remplissant les fossés de la route
180 : Vente de souvenirs du front et prix (exorbitants)
188 : Horreur d’un cavalier mort traîné par son cheval
189 : Horreur d’un obus touchant au but sur un homme
193 : Fracture une porte puis une fenêtre d’une maison abandonnée
203 : Intervention d’un officier allemand qui lui empêche d’être maltraité (vap 210)
: Photographié par des soldats allemands avec des kodaks
216 : Inscriptions allemandes sur les trains
220 : Prisonniers servis à la gare de Wittenberge servis par des maîtres d’hôtel en habits !
Yann Prouillet, août 2023