Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.
Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Jean Fourquet concerne les pages 133 à 140 de l’ouvrage.
Eléments biographiques :
Jean Fourquet est né à Dole-Azans (Jura) le 23 juin 1899. Né d’un milieu d’enseignants, agnostiques, son père est professeur de philosophie au collège d’Arbois et sa mère est l’une des premières diplômées de l’Ecole normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, agrégée de science et un temps professeure au lycée de Dijon. Elle est également auteure d’une anthologie de la poésie allemande. Jean sera lui-même un universitaire renommé, titulaire de deux baccalauréats, littéraire et scientifique. Incorporé en avril 1918, il dit « Sortant de Khâgne, j’avais très peu d’entraînement ; mais, grâce à la vie rurale que j’avais menée jusque-là, à Azans, j’étais quand même dans un assez bon état physique. On nous faisait soulever des obus de cinquante-deux kilos. Il fallait se baisser et les prendre par la ceinture dont ils étaient entourés » (p. 135). Du fait de son cursus scolaire, il se voit proposer d’entrer à l’Ecole d’artillerie de Fontainebleau. Il passe le concours mais se classe assez médiocrement, ce qui lui vaut peut-être d’être versé dans l’artillerie de campagne. De fait il se sent « largué sur le front. J’ai dû tout apprendre, au milieu de gens qui avaient déjà tout appris » (p.136). Par Dunkerque, il est alors envoyé sur le front belge, sur l’Yser, le 1er novembre 1918, dans une division mixte, commandée par un général belge dans un régiment d’artillerie lourde, puis de campagne. Il ne connait donc que moins d’un mois de guerre. Son témoignage est donc sommaire mais Jean-Noël Grandhomme relève avec opportunité : « Je mesure le décalage qui a dû, en effet, marquer la vie de soldat de cet intellectuel plutôt étranger au métier des armes », prenant son court parcours de guerre comme une expérience anthropologique (p. 136). Il apprend l’armistice par le bruit que fait la nouvelle sur le front. Il traverse alors la Belgique en liesse et découvre l’Allemagne, le Pays Rhénan, entre poursuite du travail et Révolution, puis l’Alsace, qu’il découvre également. Normalien mais non encore démobilisé, il passe une année en Allemagne, en Rhénanie occupée, cultivant la culture allemande. Il décède le 18 septembre 2000 à Luvigny, dans les Vosges.
Yann Prouillet, 28 juin 2025
Finance, Lucien (1896-2000)
Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.
Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Charles Lucien Finance concerne les pages 141 à 154 de l’ouvrage.
Eléments biographiques :
Lucien Finance est né le 27 août 1896 à Sélestat, dans le Bas-Rhin. Il travaille depuis l’âge de 14 ans dans la Société alsacienne d’électricité et, l’uniforme endossé, passe de son bureau à l’écurie, occupé à ramasser le crottin. Incorporé dans un régiment de dragons allemand le 19 juillet 1915, il connait les fronts de Lituanie et de Pologne. Il subit l’attaque russe des cosaques de Broussilov le 11 juin 1916 qui le marque beaucoup. Il refuse la Croix de fer que son supérieur lui propose, tentant d’échanger cette distinction contre « faire en sorte, plutôt, que je n’aie plus besoin de remonter en ligne » (p. 144), ce qu’il obtient, se retrouvant dans un dépôt de 745 chevaux. Subissant une guerre loin d’être traumatique à l’évidence, Lucien Finance tombe même amoureux d’une polonaise employée de la banque de Vilnius, avec laquelle il s’unit en pleine guerre, sous la « bénédiction » de son unité et de ses supérieurs. Au bout de 17 mois de front, il demande une permission pour enterrer son père. Il pense plusieurs fois à déserter mais choisit finalement de « ne pas attirer l’attention » (p. 153). Le 11 novembre survenu, son problème devient celui de rentrer au pays avec son épouse, depuis Vilnius. Pour ce faire, il l’engage comme aide-infirmière en lui passant un brassard de la Croix-Rouge et arrive en gare de Sélestat le 18 novembre 1918, présentant Mania à sa mère « heureuse de me revoir et de la connaître » (p. 154). Il retrouve après-guerre son poste dans l’électricité, il meurt le 1er avril 2000 dans sa ville de naissance.
Yann Prouillet, 28 juin 2025
Evrard, Louis (1897-1994)
Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.
Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre-hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Louis Evrard concerne les pages 155 à 172 de l’ouvrage.
Eléments biographiques :
Louis Evrard est né le 15 février 1897 à Thionville-la-Malgrange (Moselle) et est domicilié à Florange. Il entre à 14 ans au laminoir de Sérémange, spécialisé dans la fabrication de la tôle. Il a 17 ans quand la guerre se déclenche et travaille maintenant sous régime militaire. Le 1er avril 1916, à cause des pertes de Verdun, il est convoqué par la direction pour apprendre qu’il ne peut rester à son poste et qu’il va être mobilisé. Il est incorporé le 4 août 1916, au 37 Feldartillerie Regiment et prend la direction de Königsberg, en Prusse orientale. Après un mois d’instruction, il se retrouve sur le front des Carpates, en septembre, au sein du 268. Feldartillerie Regiment, puis est rapidement muté au 52. Feldartillerie Regiment jusqu’à la fin de la guerre, où il occupe la fonction d’observateur-téléphoniste. Il confirme que, malgré qu’il soit lorrain, il n’a pas subi de discrimination. Il dit : « Les Prussiens étaient bons. Aucun d’eux, jamais, ne m’a manqué de respect, sauf un… » (p. 158). Par contre il convient que le régime des permissions n’était pas le même que celui des allemands, lui-même n’en n’ayant jamais obtenu une ! Sa guerre en Galicie et en Roumanie est assez peu violente. Il subit surtout le froid mais il connaît quand même son baptême du feu, en montagne. Une nuit, il songe à déserter mais, manquant d’être tué, il annule son dangereux projet. Le 24 juillet 1917, son unité franchit le Siret, rivière qui sépare la Roumanie occupée de la Moldavie. La guerre de mouvement complique sa fonction de téléphoniste, devant maintenir coûte que coûte la communication entre les unités et l’état-major. Atteint par la malaria, il connaît un peu l’hôpital puis le régiment, par Budapest, puis un bateau, rejoint la France. Alors qu’il traverse la Lorraine pour rejoindre le front de France, il passe près de son domicile. Il « s’évade » alors pour rejoindre son village. Regagnant son unité au bout d’une semaine de « fausse perme », il est emprisonné un mois à la forteresse de Montmédy, dans la Meuse. Au début du mois d’avril 1918, il débarque à Armentières et participe à l’offensive de la Lys. Il dit : « Les combats étaient nettement plus durs que sur le front Est » (page 168). « Comme il s’est bien comporté au feu, Louis Evrard obtient la Croix de fer le 9 octobre 1918 » mais il dit : « Ce qui était une récompense pour tout soldat allemand m’est apparu comme la honte suprême. Jamais mon père ne m’aurait laissé passer le seuil de la maison en arborant cette décoration. Mes grands-parents, nés français, en seraient peut-être morts de chagrin » (page 169). Il ne va donc pas chercher sa croix. Obtenant une permission, car le capitaine « m’aimait bien », il rentre chez lui alors que l’Empire s’effondre. La guerre s’arrête et il dit : « Nous étions tous très heureux d’être redevenus français » (p. 171). Il reprend alors son poste chez Wendel. Il décède le 27 décembre 1994 à Florange (Moselle) à l’âge de 98 ans.
Yann Prouillet, 28 juin 2025
Didier, Juste (1898-1997)
Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.
Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Juste Didier concerne les pages 173 à 183 de l’ouvrage.
Eléments biographiques :
Juste Didier est né à Cornimont (Vosges) le 14 décembre 1898, troisième d’une famille de 14 enfants dont le père est un paysan très cultivé qui n’a pas pu faire d’études. Il dit de son adolescence : « Il faut avouer qu’en 1914 nous, les jeunes, étions presque contents que cette guerre vienne » (p. 175). Il est incorporé en avril 1917 au 7e régiment du Génie et arrive au front en décembre, vers Badonviller (Meurthe-et-Moselle). Accompagnant l’infanterie dans les opérations, il fait des abris et s’occupe des barbelés en cas d’attaque. Il est immédiatement confronté à l’horreur des bombardements qui tuent aveuglément. Au printemps 1918, son unité « se transforme pratiquement en infanterie » (p. 178) et subit les attaques allemandes dans le secteur de la forêt de Villers-Cotterêts, subissant une attaque au gaz, dans laquelle il est légèrement blessé. Il note à cette occasion que « ceux qui n’ont pas toussé se sont trouvés malades et durent être évacués » (page 178). Le 2 juin 1918, à Faverolles, alors qu’il est passé aspirant au 10e Génie, il est blessé par plusieurs éclats d’obus, remis comme souvenirs par une infirmière, qu’il garde pendant plusieurs années et qu’il perd à la guerre suivante. A ce sujet d’ailleurs, il constate : « J’ai été étonné du désordre qu’il y a eu lors de la dernière guerre, alors qu’en 1914-1918 tout était très, très ordonné » (p. 181). Transféré d’hôpitaux en hôpitaux, il apprend l’Armistice à l’hôpital de Béziers. A la fin de la guerre il constate enfin qu’« il s’était créé une certaine estime entre soldats français et soldats allemands. On avait l’impression qu’on se valait en somme » (p. 182). Remis sur pied au début de 1919, il rentre enfin chez lui. Il a perdu un frère à la guerre, tué à quelques kilomètres de lui-même peu de temps après sa propre blessure. Ayant exercé après-guerre le métier d’entrepreneur, il décède le 3 janvier 1997 à Remiremont (Vosges) à l’âge de 98 ans.
Yann Prouillet, 28 juin 2025
Courteaux, Charles (1898-1997)
Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.
Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIème siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre-hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Charles Courteaux concerne les pages 71 à 78 de l’ouvrage.
Eléments biographiques :
Chartes Courteaux est né à Fresnes-en-Saulnois (Moselle) le 18 février 1898 dans une famille francophone. Il a 16 ans quand la guerre éclate et, comme Léon Nonnenmacher se souvient de l’arrivée des Français, territoriaux du Midi, en août 1914. Incorporé dans l’armée allemande en novembre 1916 comme Musketier au 106e IR, il est affecté sur le front de Galicie en juillet 1917, où l’armée de Kerenski s’effondre. Il dit de cette période : « En ce qui me concerne, je n’ai jamais tué personne » (page 73), précisant même : « Sur les quatre-vingts cartouches que j’ai brûlées, je n’ai jamais visé personne. (…) J’ai tiré en l’air pour faire du bruit, car les sous-officiers nous avaient à l’œil » (p. 74). En 1918, il arrive à l’arrière du front de Verdun, où il est enterré par un obus. Pour sa convalescence, il est versé dans une cuisine roulante puis intègre le secteur de Cambrai. Le 7 octobre, il jette son fusil et se rend à un anglais qui le « fait prisonnier en douceur », « parfaitement heureux de se retrouver captif » (p. 76). À l’Armistice, qu’il apprend par le « tintamarre » du moment, il est examiné par une commission spéciale de « tri », chargée de déterminer s’il est « d’origine et de sentiments français » (p. 77). Il rentre au pays rhabillé de neuf le 1er janvier 1919. Après-guerre, il exerce le métier de cheminot. Il décède le 14 décembre 1997 à Moulins-lès-Metz (Moselle) à l’âge de 99 ans.
Yann Prouillet, 28 juin 2025
Clary, Jean (?-?)
1. Le témoin
Il n’a pas été possible de retracer la biographie de Jean Clary, dont on ne peut attester qu’il s’agit de son patronyme ou d’un pseudonyme. Les rares éléments contenus dans l’ouvrage, notamment dans la préface de Pierre Mac Orlan qui dit : « Je ne connais pas Jean Clary » (p. IX), semblent indiquer qu’il était lié à Châteauneuf-sur-Loire (Loiret), où il part en permission en 1916. Il a semble-t-il publié un ouvrage sur son château et deux autres livres ; À la chandelle (poésie) chez Grasset et Le tartuffe démasqué aux Étincelles. Il n’est pas non plus précis sur son unité d’affectation, qui semble être le 4e RAC, dont les 4e et 9e batteries ont pour siège Besançon. Son deuxième tableau mentionne le Quartier Duras en octobre 1913. Pierre Mac Orlan indiquant qu’il a reçu le manuscrit d’un jeune auteur ; Jean Clary pourrait avoir fait son service militaire à partir de 1913. Les lieux et les dates qu’il cite correspondent en tous cas à l’engagement de cette unité. Dans le court chapitre « Vous m’écrivez », il reçoit une lettre de sa mère qui évoque une blessure en novembre 1916.
2. Analyse
Jean Clary, La victoire incertaine, Nouvelles Éditions Latines, 1936, 99 p.
Dans un petit opuscule très aéré, Jean Clary aligne 19 tableaux, presque tous datés, sans respect strict de la chronologie toutefois, et localisés, principalement sur le front des Vosges, fournissant des réflexions plus ou moins profondes d’un artilleur en guerre, entre août 1914 et avril 1917. Si certaines d’entre-elles sont purement réflexives et littéraires, d’autres sont plus introspectives ou descriptives sur la pauvre condition du soldat, mais sans précision toutefois qui érigent Jean Clary en témoin de la Grande Guerre. Aussi, tenant plus de la réflexion sur « fond de front », le livre ne contient que très peu d’éléments ou de matérialité utiles, même si le parcours est cohérent et conforme au déplacement du 4e RAC. Il s’insère toutefois dans une bibliographie exhaustive vosgienne, citant des secteurs peu cités, relevés ci-dessous :
– Besançon, quartier Duras, octobre 1913 (p. 9)
– Août 1914 (p. 15)
– Le Thillot, 5 août 1914 (p. 19)
– Wesserling-Felleringen, 7 août 1914 (p. 23)
– Somme, tranchée de la Pestilence, juillet à septembre 1916 (p. 27)
– Vosges 1915 (p. 33)
– Marzelay, hiver 1914 (p. 37)
– Châteauneuf-sur-Loire, en permission, 1916 (p. 41)
– Crête de « Pierre à Cheval », secteur de la Vallée de Celles, Observatoire 02, juin 1916 (p. 45)
– La Chapelotte, janvier 1916 (p. 51)
– Somme, septembre 1916 (p.57)
– La Chalade, novembre 1916 (p. 61)
– Ferme Montabé, La Schlucht, printemps 1915 (p.71 à 81)
– Devant Reims, Route 44, avril 1917 (p.83)
Si l’ouvrage s’ouvre par une erreur toponymique, l’ouvrage comporte quelques belles citations.
Renseignements tirés de l’ouvrage
Page X : Selon Pierre Mac Orlan : « On peut dire qu’il pourrait exister autant de livres de guerre qu’il y eut de soldats sur le front. L’uniformité collective développait la personnalité de chacun. Tout a été dit sur les hommes qui furent pris dans cet engrenage, inexorable comme une machine ».
37 : Chevaux frictionnés de crésyl contre les poux
42 : Sur le jugements des soldats par les civiles aux langues méchantes pendant les permissions : « Le plaisir de nos permissions est gâté dès la gare par le l’œil mauvais des voisines. Elles trouvent que nous sommes venus il n’y a pas bien longtemps. La vue de notre martyr excite leur férocité. Elles nous trouvent beaucoup trop bonne mine. Elles nous suspectent toujours d’une insuffisance de souffrance. Elles réclament pour nous toujours plus de péril, plus de blessures, plus de sang. Celui qui rentre mutilé, on ne plaint pas sa blessure, on jalouse sa pension. Il n’y a que les morts dont on ne dit plus rien. »
58 : « En dépit du martyr quotidien des corps, ce temps de guerre n’admet donc pas une minute de relâche, de passagère négligence, d’accomplissement hâtif où nous ne nous donnions en entier, puisque nous n’arrivons à y tenir que dans la tension illimitée de nous-même et ainsi… jusqu’à en évidemment mourir… »
62 : « À creuser quotidiennement nos tombes, nous avons aboli les dédains… Nous sommes les familiers de la terre… »
72 : Sur sa haine des rats « outrecuidants »
Yann Prouillet, 18 juin 2025
Watkins, Owen Spencer (1873-1957)
Avec les français en France et en Flandre, Owen Spencer Watkins, Berger-Levrault, collection La guerre – les Récits des Témoins, 1915, 114 p.
Résumé de l’ouvrage :
Owen Spencer Watkins, révérend et aumônier du corps expéditionnaire britannique est versé, à Dublin, le 16 août 1914, à la 14e ambulance de 14e brigade de la 5e division. Il débarque en France, au Havre, et le 22 août est embarqué en train pour la région de Valenciennes. Par 9 lettres-tableaux qui se succèdent depuis cette date jusqu’au 31 décembre 1914, l’auteur nous fait vivre successivement la retraite de Mons et la bataille du Cateau (jusqu’au 6 septembre), la bataille de La Marne, celle de l’Aisne, la poursuite vers le nord, la résistance sur la ligne Béthune – Arras – La Bassée, la route de Calais barrée, la bataille d’Ypres – Armentières et la fixation du front préliminaire au premier hiver de guerre. Un appendice, en forme de post-scriptum, révèle, avant l’impression de l’ouvrage (déposé en octobre 1915), le destin de quelques hommes cités, le plus souvent tués dans l’exercice de leur mission.
Eléments biographiques :
L’ouvrage s’ouvre sur une notice biographique des éditeurs qui indique que le révérend Owen Spencer Watkins est né le 28 février 1873 à Southsea, un quartier du sud de Portsmouth (Angleterre). Son père, Owen Watkins, est lui-même révérend, pionnier du champ missionnaire de l’Afrique centrale. Il fait ses études à l’école de Kingswood et au Richmond college. En 1896, à l’âge de 23 ans, il est aumônier wesleyen auprès de la garnison militaire de Londres. Il sert également ailleurs qu’en Angleterre, dans le corps d’occupation en Crète (1897-1899), fait partie de l’expédition du Nil et prend part à la bataille d’Omdurman, qui se déroule le 2 septembre 1898 au Soudan, pendant la guerre des mahdistes. Il fut un des quatre aumôniers qui célébrèrent le service commémoratif du général Gordon, mort le 26 janvier 1885 à Khartoum. En 1899-1900, il se rend dans le sud africain et prend part aux batailles de Lombard’s Kop, de Nicholson’s Neck, au siège de Ladysmith, de Majuba, etc. Ces quatre années de campagnes lui apportent plusieurs citations à l’ordre du jour de l’Armée, la médaille de la Reine et la médaille de l’Egypte, avec plusieurs agrafes. Il attrape manifestement en Afrique une malaria qui le rattrape sur le front. Il parvient toutefois, par ses relations, à éviter l’hôpital de la Base, disant : « Une ambulance n’est pas faite pour s’encombrer de malades » ! Nommé honorary chaplain de 3ème classe le 19 août 1910, il est délégué à la conférence œcuménique de Toronto et aumônier du corps expéditionnaire britannique en 1914, promu à la second classe, ayant rang de lieutenant-colonel. Bien qu’il n’en parle pas dans sa lettre du chapitre V, de l’Aisne au nord de la France, correspondant à la période du 1er au 17 octobre 1914, il est cité à l’ordre du jour par le maréchal sir John French lui-même le 8 octobre. Grand amateur de golf, il a publié avant la guerre plusieurs ouvrages sur son expérience et sa mission africaines. Il réside à la publication du livre, qu’il dédie à sa femme, à Londres, dans le quartier de West Ealing. O.-S. Watkins sera une figure importante dans le développement de l’aumônerie méthodiste et poursuivra sa carrière d’aumônier général. Il quitte l’armée en 1928 et décède en 1957.
Commentaires sur l’ouvrage :
Cet ouvrage est de définition composite, ayant l’apparence d’un carnet de guerre, dument daté, aux noms restitués et au suivi géographique précis, facile à suivre, mais qui indique une suite de tableaux de guerre formés de 9 lettres écrites du 16 août au 31 décembre 1914. L’auteur rejoint l’ambulance de campagne n°14, formée à Dublin, le 16 août 1914, formation sanitaire du Corps Expéditionnaire Britannique (CEB). Embarqué sur le City of Benares, le navire transporte les éléments sanitaires de la Division (entre autres l’hôpital de la Base et son ambulance), il côtoie quatre aumôniers de l’Eglise anglicane et un catholique. Le 22, l’ambulance embarque dans un train à destination de Valenciennes alors que la bataille de Mons est déjà commencée. Mais les marches épuisantes successives vers le nord se heurtent au gros des troupes allemandes qui foncent vers le sud ; c’est la retraite, les premiers secours de l’ambulance à peine déclenchés. La marche vers le sud, par Cambrai, à partir du 26 août, lui fait côtoyer des hommes de toutes armes, agissant au secours des blessés en retraite de Mons ou du Cateau, ce jusqu’au revirement de La Marne, qu’il vit, le 6 septembre, au sud de la rivière, à Saacy. La retraite changeant de camp, la bataille de l’Aisne s’engage suivie d’une remontée effrénée en direction du nord, jusqu’à la Belgique, engagé dans la terrible bataille d’Ypres où le front va finir par se cristalliser à l’entrée de l’hiver. L’ouvrage permet d’entrer dans l’organisation du C.E.B., des différents régiments qui le composent, issu des villes ou des comtés, et des grandes unités qui prennent le nom de leur commandant. Il permet également de toucher du doigt l’action du témoin, sanitaire, médicale mais aussi sacerdotale, même si la diversité des obédiences religieuses anglaises apparaît clairement en filigrane. Mais paradoxalement il exerce peu son ministère, avouant même que la première messe qu’il peut donner au front survient seulement un dimanche de la fin de septembre (p. 47), un mois environ après son départ d’Angleterre. Il s’en ouvre (p. 74) disant : « Quant à l’œuvre d’aumônier, qu’importe ? (…) Peu d’occasions de réunir les hommes en un office solennel ». Peu d’erreurs sont décelées et les épisodes d’espionnite, réelle ou supposée, sont le reflet de la période d’écriture. Il ne sont pas totalement absents toutefois, avec une concentration de multiples cas rapportés (allemands déguisés, signaux lumineux, nuages de fumée ; ailes de moulins, trahison des habitants) (page 81). Existent aussi de rares exagérations (comme ce soldat blessé d’une balle « pénétrant dans la nuque (..) (et) ressorti[e] par la bouche » qui s’exprime aussi héroïquement que sans séquelle !) (page 69) ou ces tireurs allemands embusqués dans les lignes anglaises (p. 86), ne gêne pas fondamentalement le témoignage globalement crédible et opportun. L’ouvrage est titré « avec les français » mais ceux-ci sont relativement peu présents dans le récit qui n’est pas non plus teinté de francophobie exacerbée. Il n’aligne pas non plus les outrances de la « bochophobie », également courante dans les ouvrages ayant cette date d’écriture (1914) ou de publication (1915). Certes le livre met en avant sa « communauté », il dit : « Il n’y a vraiment pas dans l’armée anglaise d’hommes plus braves et plus remplis d’abnégation que les infirmiers et les brancardiers du corps médical » (p. 42). Pendant la bataille de l’Aisne, Owen Spencer Watkins aligne le chiffre des pertes des quatre premières journées de la bataille de l’Aisne : « 13 officiers et 450 blessés passèrent par l’ambulance n°14 ; les aumôniers enterrèrent 2 officiers et 230 hommes. Combien furent accueilli par d’autres ambulances ou inhumés par d’autres aumôniers, il est impossible de le savoir » (p. 46), y revenant quelques jours plus tard, disant, dans le chapitre Béthune – Arras – La Bassée : « Pendant les trois jours de notre présence au front, il ne passa pas moins de 100 officiers et de 3 000 soldats par la 14ème ambulance de campagne, à destination de l’Angleterre ou des hôpitaux de la Base » (page 74 ». Précis sur les lieux cités, le parcours de l’ambulance d’O.S. Watkins (p. 42) est aisé à suivre. Il contient aussi, par son long périple entre Paris et la Belgique, des éléments anthropologiques à noter. Par exemple, il décrit, dans les environs de Villers-Cotterêts : « En beaucoup d’endroits, les villageois veillèrent toute la nuit ; devant leurs maisonnettes, ils dressèrent des tables couvertes de rafraîchissements qu’ils distribuèrent aux troupes qui passaient d’heure en heure – café, thé, pain et beurre, tablettes de chocolat, fruits, cigarettes, gâteaux ; il est probable que tout ce qui pouvait se manger, se boire et se fumer fut consommé longtemps avant le passage de la queue de la colonne » (page 55). L’ouvrage est également intéressant sur le contraste entre l’armée anglaise, non basée sur la conscription universelle, et qui révèle, après la bataille de la Marne, l’absence de renforts due à une armée régulière exsangue dès les premières semaines de guerre (voir pages 89 et 90). Owen Spencer Watkins rend hommage à cette armée et aux sacrifices des soldats du CEB Il dit : « Point de renforts, pas de réserves, rien qu’une mince ligne khaki tenant opiniâtrement en respect des armées allemandes écrasantes » (p. 90) en plein cœur de la bataille d’Ypres en octobre.
L’ouvrage est enrichi d’une carte, d’un portrait de l’auteur et de 6 intéressantes illustrations montrant officiers et personnels de l’ambulance, malades et blessés dans l’église de Dranoutre ou l’ambulance dans un hameau proche du village.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 14 : Respect du drapeau de la Croix Rouge planté sur un tertre près de la gare d’Honnechy (Belgique). Horreur de l’ambulance
15 : Evoque des tranchées dès le 26 août
: Français en retard ou ayant battu en retraite
19 : Voiture hippomobile filtre pour la potabilité de l’eau
25 : Voitures anglaises portant des inscriptions des maisons de commerce
26 : Inscription sur les maisons pour éviter le pillage, parfois respectées par l’ennemi
27 : Bravoure des éclaireurs à moto, étudiants d’Oxford ou de Cambridge
28 : Vision émouvante d’un enterrement et de la participation de la population au traitement du corps en amont (vap 45)
34 : Assainissement du champ de bataille et enterrement des « braves allemands »
37 : Explication du surnom de Tommy : « À une certaine époque, les soldats anglais reçurent un calepin sur lequel ils devaient inscrire leur nom, le numéro de leur régiment et certains détails les concernant personnellement. Une formule imprimée fut jointe au calepin comme modèle à suivre. Thomas Atkins fut le nom hypothétique choisi par l’autorité militaire. Ce nom s’étendit au calepin, puis au soldat lui-même ».
59 : Sur la couleur de l’uniforme anglais : « Notre khaki est sans doute plus pratique, mais paraissait bien terne et bien sale à côté » de celui des cuirassiers
61 : Sur les apports inestimables des véhicules transformés en ambulances par des particuliers
63 : Saccages allemands, consommation des bouteilles et corvée de nettoyage (fin 64)
66 : Croix de Victoria, décoration instituée en 1856, décernée pour haut fait de guerre, avec rente annuelle de 250 francs
80 : Note sur la ceinture Sam Browne, large ceinture de cuir portée par les officiers anglais et imaginée par le général Sam Browne, qui se fit connaître particulièrement à l’époque de la révolte des Cipayes en 1857
80 : Espionnite multiple : allemand déguisé, signaux lumineux, nuage de fumée ; ailes de moulin, trahison des habitants
83 : Autobus londoniens transportant les troupes
86 : Tireurs embusqués dans les lignages anglaises, débusqué pas des gendarmes
88 : Note sur la chanson, sur la route de Tipperary, composée dans les premiers mois de la guerre par Harry Williams et Jack Judge
: Général von Kluck surnommé « Vieux five o’clock », vap 103 « Têtes carrées »
89 : Plaisanterie : « Il y a probablement une armée de Kitchener, mais pas un des pauvres diables qui sont ici ne vivra assez longtemps pour la voir arriver ! »
90 : Premiers froids dans la bataille d’Ypres
92 : Eloignement de l’ambulance (16 kilomètres aller-retour), trajet
96 : On entend le son du canon depuis Folkestone (première permission, 7 jours, du 23 novembre au 1er décembre)
: Visite du roi et du Prince de Galles, remise de décorations
101 : Être « fricassé », être cuit, avoir « du chien », du courage
106 : Foot au front et note sur la différence entre foot-ball Rugby et foot-ball Association
107 : Docteurs soignant gratuitement les nécessiteux, réfugiés et paysans ruinés par la guerre, état sanitaire des hommes
109 : Vue de Noël 1914 anglais
Yann Prouillet, 12 mai 2025
Lebesgue, René (1893 – 1973)
Classe 13, journal d’un sapeur du génie
1. Le témoin
René Lebesgue, né à Valdampierre (Oise), est mécanicien lorsqu’il est incorporé à Versailles au 1er régiment du génie. Sa classe est appelée en novembre 1913, un mois après la classe 12, c’est la première à devoir effectuer trois ans de service militaire. Affecté successivement dans différentes unités du génie, il combat à Massiges en 1914 et 1915, y est blessé, et après sa convalescence part pour l’armée d’Orient (Dardanelles puis Salonique). Rapatrié malade à Toulon, il revient en ligne en mai 1917 (Aisne) jusqu’à la fin du conflit.
2. Le témoignage
Classe 13, journal d’un sapeur du génie, a été publié à compte d’auteur à La Pensée Universelle (1988, 217 pages). Le livre n’a ni préface ni présentation, on sait seulement par la 4e de couverture que « C’est par hasard que Robert Lebesgue a retrouvé le journal de guerre de son père, René. » Il s’agit de carnets journaliers qui mentionnent jour après jour les différentes activités et missions du soldat. Ces carnets ont probablement été recopiés, car on a une mention des « boches » dès le 3 septembre 1914.
3. Analyse
Presque aucune mention intime dans ces carnets de René Lebesgue, c’est un document un peu austère, mais précis pour l’indication les missions et occupations, pour tous les jours du conflit. L’auteur est souvent à l’arrière à faire des travaux d’aménagement, de réparation ou de d’entretien, mais il est aussi parfois très exposé. Ainsi à Massiges en décembre 1914, il aménage des abris, fait de l’instruction aux marsouins pour le creusement de tranchée (« école de sape »), confectionne des réseaux, mais il fait aussi une attaque avec son peloton : (p.31) « c’est affreux, la bataille : morts, blessés, les balles sifflent de tous côtés. Vingt-deux de chez nous sont disparus, morts, blessés ou prisonniers. » Il est ensuite occupé au percement d’une mine, et il signale l’avoir échappé belle (9 janvier 1915, p. 32) « Vers 6h30 ce matin, les boches font sauter notre mine. C’est une chance pour nous que nous n’avons plus de bougie pour nous éclairer dans la mine, nous étions retournés aux abris, sans ce manque d’éclairage nous aurions été dans la mine et sautions avec. ». En mars 1915, il monte avec son peloton au fortin de Beauséjour (p. 39) : « Spectacle affreux : boyaux remplis de morts, boches et français ; nous marchons sur les morts étendus au fond des boyaux à moitié recouverts de terre. Plus loin dans la tranchée, ici un bras qui dépasse, plus loin une main, plus loin un pied. Les cadavres ayant été recouvert, nous rapprofondissons les boyaux démolis par les obus. » Il est blessé légèrement par éclats aux bras et à la tête le 9 avril 1915 dans sa deuxième attaque à Beauséjour.
Après soins et convalescence, il revient à Versailles (Satory) en juillet 1915, où il est versé dans une unité de projecteurs. Parti pour l’Orient en septembre 1915, il est responsable du fonctionnement d’un projecteur oxyacétylénique : il éclaire la tranchée turque (Dardanelles) sur demande de l’infanterie. Il passe ensuite à Salonique en janvier 1916, fait des travaux d’aménagement de camps, construction de cabanes, terrassement… Un temps convoyeur de chemin de fer, il se spécialise ensuite dans la mécanique automobile. Au camp de Karassouli en juin 1916, il devient chauffeur pour son lieutenant, tout en réparant les moteurs des automobiles du secteur.
Malade du paludisme, il est hospitalisé trois mois puis est rapatrié en janvier 1917, il ne réintègre une compagnie du génie au front qu’en mai 1917 à Pontavert. Il se partage alors entre l’entretien des projecteurs, une permanence d’observatoire (système optique de nature non précisée) et divers travaux de camps (terrassement). Il mentionne aussi ses travaux personnels d’artisanat: un briquet en forme de bidon de soldat, un autre en forme de livre, confection d’un avion puis d’un sous-marin. Après son 24e anniversaire (11 novembre 1917, « quelle triste fête ») il est versé à la compagnie télégraphique de l’Armée (Aisne). Il y apprend le morse, dresse des poteaux, tire des lignes… Il participe à la construction et à l’entretien de centraux téléphoniques, puis passe à l’entretien des groupes électrogènes. Il insiste depuis 1917 jusqu’à l’Armistice sur la fréquence et la dangerosité des bombardements aériens allemands. Le 24 décembre 1918, « Le soir à minuit je vais assister à la messe de minuit à l’église du pays pour la première fois de ma vie. », puis il « traîne son ennui » jusqu’à l’été 1919 : quelques corvées, beaucoup de « rien à signaler », et après avoir avec son groupe électrogène éclairé le bal de 14 juillet à Villers-Cotterêts, il est démobilisé en août 1919.
Donc ici un homme débrouillard, habile de ses mains, qui se forme en permanence à de nouvelles missions, et que nous pouvons suivre dans ses activités multiples. Il est peu bavard sur ce qu’il pense du conflit, mais ses écrits illustrent bien, de manière factuelle, ce qu’a pu être une guerre vécue dans l’arme du génie à l’échelle du simple soldat.
Vincent Suard, mai 2025
Cubaynes, Jules (1894 – 1975)
Camins de guèrra 1914 – 1919
1. Le témoin
Jules Cubaynes est en 1914 un jeune séminariste originaire de la région de Lalbenque (Lot). Classe 14, versé dans l’auxiliaire pour des problèmes de vue, il est d’abord affecté à diverses missions dans l’Aveyron et le Lot, puis il finit par se porter volontaire pour la zone des armées. Devenu secrétaire de bataillon avec le 124e RIT, il y fait toute la guerre, essentiellement en Lorraine, jusqu’en 1919. Sans reprendre le séminaire, il est ordonné prêtre en 1923 et dessert la commune de Concot de 1938 à sa mort en 1975.
2. Le témoignage
Roger Lassaque a publié le journal de guerre écrit en occitan de Jules Cubaynes « Camins de guèrra » aux éditions de l’IEO d’Ôlt (2017 et 2020, 365 pages). Il s’agit d’une édition bilingue qu’il a traduite et préfacée. R. Lassaque précise qu’il a normalisé la graphie de l’occitan de J. Cubaynes, mais pas le vocabulaire car « sa richesse procède de sa diversité ». Le but de sa traduction est double : livrer l’œuvre aux non-occitanistes (et donc pour nous, aux amateurs de témoignages « Grande Guerre »), mais aussi permettre à ceux qui étudient la langue d’enrichir leur vocabulaire.
3. Analyse
Auxiliaire multi-missions
Le jeune séminariste est incorporé à Bédarieux en décembre 1914 ; il y effectue sa formation militaire initiale, mais en mars 1915, avec un œil est presque complètement défaillant, il est classé dans l’auxiliaire. Il remplit alors diverses tâches : surveillance de prisonniers civils à Millau (camp de concentration) ou travail dans un bureau de la Sous-Préfecture de Saint-Affrique. Il apprécie beaucoup la région (p. 18) : [avec autorisation de citation] « Mon premier séjour à Saint-Affrique fut comme un éblouissement : petite ville tout à fait méridionale, campagnes attrayantes, promenades délicieuses, en rivière (la Sorgue) et parfois par les collines et les talus (…) », on est ici loin de la sombre Argonne ou de l’humide Artois. Il part ensuite à Decazeville surveiller des P.G. allemands, trimardeurs à la gare pour les usines métallurgiques ; se disant usé par le bruit et le manque de repos (les usines ne s’arrêtent jamais), il demande et obtient son affectation pour la zone des armées.
Affecté au 124e RIT, il part en Lorraine en juillet 1916 pour occuper un poste de secrétaire. À Noviant, derrière Flirey, il reçoit le baptême du feu, mais les obus restent rares, et ces postes de l’arrière ne commencent à être réellement exposés qu’à la fin de 1917 avec le développement du bombardement aérien.
Bénaménil (Meurthe-et-Moselle)
Le centre du récit de Jules Cubaynes se situe autour de ce petit village-rue lorrain, où sa compagnie territoriale arrive le 9 septembre 1916, pour former, avec son commandant, un bureau de cantonnement. Il va y rester plus d’un an.
Le bureau du commandant, avec ses six employés (3 RAT et 3 auxiliaires), est d’abord abrité dans une tente Adrian. Après travaux, tout le personnel déménage dans une maison plus pratique (p. 94) : « Nous traversâmes comme des gens expropriés ou des métayers changeant de ferme, tout le village. » L’auteur a une activité composée de beaucoup d’écritures (p. 82) « fastidieuses, étant donné qu’elles étaient la plupart du temps difficiles. J’avais, heureusement, pour raison de service, à faire de longues et fréquentes sorties ; et l’un faisait passer l’autre. » Ses fonctions l’obligent à de fréquents déplacements, aller au courrier, transmettre des messages, missions répétées aux extrémités de ce village tout en longueur. Il raconte que les officiers (p. 152) « se faisaient de fausses permissions exceptionnelles et venaient fureter dans les tiroirs du commandant, à la recherche de sa « griffe », dont je me gardais d’indiquer la cachette ». Il occupe ses loisirs en fréquentant les offices à l’église, et en promenades et travaux littéraires : il traduit en occitan une partie des Géorgiques, ainsi que le Quatrième Évangile (p. 168) « ce travail m’avait permis de vivre quelques bonnes heures de plaisir. » Séminariste, il apprécie la Lorraine catholique, et la proximité d’esprit qu’il retrouve avec les inconnus rassemblés dans la petite église. Il rencontre l’hostilité d’un lieutenant qui veut débarrasser le bureau de la « curetaille », mais le conflit est aplani, et s’il n’est pas prosélyte, notre auteur se réjouit avec malice de voir son bon copain protestant aller à la messe avec lui, faute de service évangélique. Un des hommes du secrétariat est désigné comme mécréant et blasphémateur, mais c’est d’abord comme alcoolique sans limites qu’il est détesté par toute l’équipe. Du reste, l’auteur n’est pas bégueule, puisqu’il pratique la traditionnelle fraude à la permission (décalage d’un jour au départ et à l’arrivée) et qu’il lève le coude avec les autres : par exemple, le 14 juillet 1917 : champagne pour tout le monde, et après cela (p. 138) : «un fotral de cigare, que fumèri, ieu que fumi pas, « a la santat de la Marianna » (un foutu cigare, que je fumai, moi qui ne fume pas, « à la santé de la Marianne. »)
Une famille d’adoption
Les six hommes du secrétariat doivent aller manger la soupe debout, dans un préau, à l’autre bout du village, et avec le vent glacial, la maîtresse de maison de la ferme adjacente au bureau, choquée par cet inconfort, invite d’elle-même l’équipe à prendre ses repas dans sa cuisine. On leur désigne dans la grande pièce « pavée comme une église », une petite armoire pour y ranger leurs ustensiles, et on agrandit la table avec des tréteaux. L’auteur décrit alors la bienfaisante chaleur du foyer, en cet hiver 1917, qui réunit tous les soirs la famille Antoine (Prosper le patron, Maman Céline, la fillette Mathilde et le petit Charles) et l’équipe du secrétariat. La complicité s’établit, et l’ambiance est enjouée (p. 110) « nous retrouver dans cette douce intimité, en sortant de notre vie militaire pesante, était pour tous une chose précieuse et de grand prix. » Comme il est le plus jeune, les enfants ont tôt fait de fraterniser, et il bavarde et se promène avec eux, avec une grande complicité.
Le départ de Bénaménil est difficile, au bout de quatorze mois, comme en témoigne cet extrait assez long mais significatif (p.190) « je passe un accord spécial avec Mathilde : je lui écrirai comme j’écris à son amie lointaine, Odette, ma nièce ; nous nous serrons les mains avec ces braves gens, en donnant à nos voix un ton ferme et assuré et, dans nos paroles, un semblant d’indifférence à tout ce qui arrive. « Il fallait bien s’y attendre ! ». Les enfants, eux, nous les embrassons tous les deux et il y a de grosses larmes dans le bleu de ces petits yeux. Nous, nous faisons le nécessaire pour cacher les nôtres parce qu’il ne convient pas que pleurent les soldats… Mais c’est comme amis qu’en ce matin froid et nimbé de brouillard, nous passons le seuil de cette maison bénie qui, un si long moment, nous avait recueillis et qui nous avait été si douce, un peu comme si elle avait été notre maison. » Certes sa situation d’auxiliaire est atypique, et notre auteur ne dit presque rien de la première ligne ou des combats, mais non, décidément, on chercherait vainement ici des traces d’une « brutalisation », un temps à la mode dans les analyses historiques.
Mouvements en 1918
J. Cubaynes est plus mobile ensuite, passant par Lunéville et Nancy, jusqu’aux offensives allemandes du printemps 1918. Il fait à cette époque connaissance avec les bombardements aériens (Étrée, Francière) qui font souvent des victimes, mais le danger est aussi ailleurs (juin 1918, p. 262), quand toute sa compagnie est logée dans une unique grange à Chevrière (Oise) ; il y a 30 vaches en dessous, et on ne peut y monter à l’échelle que par deux ou trois ouvertures étroites : « Et nous voilà, deux cents hommes, dont beaucoup étaient à moitié soûls, et tout cela dans la paille avec leurs briquets, allumettes, pipes, cigarettes et chandelles pendus aux voliges de la toiture, de quoi nous brûler tous, tout vifs. Notre Seigneur, pour sûr, nous protégeait… ». Il reste à Meaux jusqu’à l’Armistice, puis arrive à Dieuze. Il décrit de nouvelles activités de secrétariat, non sans mentionner une visite éclair entre deux trains à Bénaménil chez les Antoine (p. 344), rencontre surprise pleine de chaleur et d’évocation de bons souvenirs.
Durant l’été 1919, il parcourt les fermes de la région de Castel-Salins, pour inventorier et régulariser les saisies paysannes de matériel militaire allemand (génie), en attendant sa démobilisation en septembre.
Donc un témoignage en occitan édité et traduit pour son intérêt linguistique, mais aussi un bon éclairage sur la vie à l’arrière du front, au service des étapes, avec un jeune homme aimant les gens, les enfants et la nature. Lorsque je l’ai contacté (mai 2024), le traducteur Roger Lassaque m’a précisé avoir rencontré plusieurs des neveux et nièces de Jules Cubaynes, lesquels avaient tous évoqué «sa gentillesse et son humanité ».
Vincent Suard, mai 2025
Vonderheyden, Auguste (1849-1927)
Auguste Vonderheyden, Cahiers de guerre (1914-1918), l’Harmattan, 2016, 411 p .
Résumé de l’ouvrage :
Auguste Vonderheyden, alsacien de 65 ans, marié, est professeur d’allemand dans un lycée de Troyes (Aube), où il habite rue Vanderbach. Père de quatre filles (Suzanne, née en 1886, Charlotte, née en 1888, Madeleine, née en 1891, et Lucie, née en 1895), et deux garçons, Henri, surnommé Bé, né le 9 octobre 1885, et Maurice, surnommé Bouit, né en 1898, encore adolescent quand la guerre se déclenche. Le 22 août 1914, le jour du décès de son ainé, lieutenant au 62e RI à Maissain, en Belgique, et sans être informé de cette tragédie, il débute le premier de 45 cahiers qu’il va rédiger jusqu’en novembre 1920. Quasi journellement, sauf pour certaines périodes exclues soit par l’auteur lui-même, qui n’écrit rien entre janvier et juin 1915, soit par choix des présentateurs (pendant la bataille de Verdun), l’auteur commente, disserte, analyse, critique et donne son avis dans tous les domaines de l’actualité, qu’elle soit politique ou militaire, en se basant sur les journaux et les communiqués. Il y glisse quelquef. (p. 80). Il décrit aussi celle de son lycée de garçon, « qui était à l’époque un des plus grands lycées de France » (p. 139), glosant sur son proviseur et ses collègues, qu’il ne ménage pas (page 104). Il a conscience du milieu bourgeois, cossu et riche (page 139) dans lequel il évolue, et qu’il jalouse quelque peu. Il dit constater, le 1er mars 1917 : « Il n’y a plus en ce moment un seul fils de bourgeois de Troyes au feu » (p. 251). Il fustige tout, principalement les embusqués, les bureaucrates, les fonctionnaires, les politiques et les militaire, mettant constamment en avant son statut d’ancien combattant de la guerre de 1870. Il est membre du bureau de l’association des Alsaciens-Lorrains de sa ville. Pendant toute la guerre, et jusqu’au pèlerinage à Maissain, qu’il parvient à faire enfin après l’Armistice, il cherche, le plus souvent suspicieux (voir p. 49), à comprendre les circonstances de la mort d’Henri, son fils, parfois fustigeant les responsables, militaires comme millionnaires. Il parvient à « désigner la place où est tombé [s]on fils », lequel est enterré à la nécropole de Maissain, tombe n°52.
Eléments biographiques
Auguste Vonderheyden est né le 4 septembre 1849 à Weyer, dans le Bas-Rhin, de Chrétien Auguste, garde forestier, et de Caroline, née Juncker, sans profession. Après avoir obtenu deux baccalauréats, il fait Saint-Cyr, promotion « La Tour d’Auvergne », de 1903 à 1905, et rêve d’une carrière militaire. Il s’engage à 21 ans dans la guerre franco-prussienne et intègre comme volontaire le 13e bataillon de chasseurs à pied, le 28 juillet 1870, à Strasbourg. Fait prisonnier, il parvient à s’échapper par la Suisse puis, blessé, est localisé en avril 1871 à Versailles. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur le 3 mars 1906 à l’âge de 57 ans. Il fait état de son parcours dans une guerre perdue, à plusieurs reprises tant dans son témoignage que comme analyste militaire d’une guerre qui n’a pas voulu de lui, malgré 7 demandes d’être remobilisé. Bien que d’un âge avancé, il essaye de trouver une place, au moins comme interprète de 2e classe de réserve. Il fait ainsi partie, à Troyes, d’une commission d’acceptation de candidats interprètes pour l’armée et prépare même à l’Ecole de guerre les officiers de la garnison de la ville, en allemand, en tactique militaire et en géographie (p. 238). Il dit, le 4 décembre 1915 : « Le plus grand nombre des élèves de mon ancienne section de préparation militaire sont heureusement décidés à suivre tranquillement leur voie » (p. 126), par opposition aux embusqués, qu’il fustige tout au long de l’ouvrage, tout en étant fort imprécis quand il dit avoir écrit au général Crespy lors de l’engagement de son second fils. En effet, dès qu’il le peut, Maurice, ne souhaite pas être embusqué, choisissant les chasseurs à pied contre l’avis même de son père, alors que celui-ci est prêt quant à lui à faire ce qu’il dénonce à toutes les pages (voir p. 251, 291, 315, 333, 348, 354 et 382 les parcours et affectations successives de Maurice). Toujours traumatisé par la mort de son aîné et superstitieux (voir le 27 octobre 1918, p. 360), Auguste Vonderheyden craint pour lui et dit : « Quand on a donné un fils pour la défense de la Belgique, qu’un autre aide à délivrer la Serbie, on enrage… » (p. 360). Il fait d’ailleurs un lien direct entre son établissement et le recrutement dans l’artillerie lourde, objectif d’embusquage pour les jeunes bourgeois troyens. Il rédige 45 cahiers dont 38 concernent la Grande Guerre, entre le 22 août 1914 et novembre 1920. Il remplit ainsi 10 cahiers d’écolier de 60 à 100 pages par années de guerre et 10 rien que pendant la bataille de Verdun (du 18 février 1916 au 1er janvier 1917, qui n’ont pas été retranscrits dans cet ouvrage, les présentateurs mentionnant une publication ultérieure, p. 219). Se livrant quelques fois, il reconnaît ne pas bénéficier d’un niveau de vie suffisant et évoque ses problèmes de santé, rhumatismes et insomnies au fil de ses pages et dit avoir même attrapé la grippe espagnole (le 24 octobre 1918). Il est admis à la retraite le 31 décembre 1918 à l’âge de 69 ans et décède le 23 octobre 1927 à l’âge de 78 ans.
Commentaires sur l’ouvrage :
Le témoignage d’Auguste Vonderheyden est majoritairement constitué d’une analyse continue de la presse et de ses communiqués, délayés par la mise en contexte de ses propres souvenirs de l’autre guerre, et de ses idées de ce que devrait être la conduite politique et militaire de la Grande Guerre. Ses motivations sont prolongatives de celle, autobiographique, de son parcours dans la guerre précédente. Il est singulier que le début de ses cahiers soit concomitants avec la mort de son fils, Henri, qu’il n’apprendra que bien plus tard. Les présentateurs indiquent alors (note 54 page 44) qu’Auguste Vonderheyden « a des pressentiments qui s’avèrent parfois justes ». Le passage par lequel il relate vider l’appartement parisien de son fils, début novembre 1914, est émouvant, rendant sensible la douleur d’un père. Il dit plus loin : « … si la mort de mon fils devait être inutile, la douleur en serait terriblement aggravée… » (p. 250). Mais sa relation, par procuration des journaux, des livres (de témoignages comme militaires) et des communiqués qu’il rapporte, lui permet surtout de critiquer universellement ce qu’il pense de la guerre, de ceux qui la font comme de ses contemporains. Il a conscience d’être un « grognard » ; « Tu grognes toujours » dit-il (p. 172 ou p. 205) et est lucide sur ce comportement. Le 22 août 1915, il avoue : « Je ne sais pas, je ne suis pas compétent dans ces matières mais je sens vaguement qu’il y des choses qui ne sont pas normales » (p. 66) ou « je ne suis pas dans le secret des dieux » (p.124). Il y revient après-guerre (18 décembre 1918) en disant : « Quand je relirai plus tard ces deux pages, je serai bien ahuri de voir qu’un jour, j’ai défendu le bolchévisme comme un simple Longuet ou un râleur » (p. 371). Aussi, il aligne une impressionnante infinité de questions auxquelles il ne peut répondre, faute d’information ou de savoir. Indulgents, les présentateurs, qui ont quelque peu décelé les limites du personnage, complètent en disant : « L’auteur se passionne pour la stratégie et la tactique militaire. Il imagine, à partir de données réelles, ce qui pourrait se passer sur les différents fronts et a l’habitude, visiblement, de faire des exercices de simulation concernant la possibilité de défendre certaines positions ». Décidément laudateurs, ils avancent plus loin : « Auguste Vonderheyden a une vision très précise de la situation en Europe et nous pouvons affirmer qu’il anticipe très largement ce que seront les prochains points litigieux entre les alliés à la fin de la guerre » (p. 176). Mais il se trompe toutefois souvent, par exemple, quand il dit, péremptoire, le 8 mars 1917 : « … jamais les Etats-Unis ne feront la guerre à l’Allemagne » ! (p. 262), insistant même le 3 avril : « Les gens qui croient que les Etats-Unis vont se mettre immédiatement en guerre sont des naïfs » ! (. 285). En fait, ses pseudo dissections ressortent plus du stratège de salon que de l’analyste militaire tant, ne sachant rien, il multiplie les conjectures ou aligne les suppositions, quand ce ne sont pas plus simplement de pures inepties. Il imagine par exemple des brigades cuirassées munies de boucliers matelassés perçant le front comme à la parade (p. 208). Il dit aussi : « On a trop attaqué en 1914, août, et on n’attaque pas assez en 1915-1916 » (p. 172). Certes, parfois, il fait état de réflexions plus profondes, s’interrogeant sur « Qu’est-ce que la gloire militaire ? » (p. 124) ou, plus loin, sur la perdurance de la mémoire des vrais héros : « Mais qui saura dans dix ans les noms des officiers et des soldats qui ont donné héroïquement leur vie, tout ce qu’ils pouvaient donner ? Les uns ont donné à la patrie leur jeunesse, leurs espérances, leur avenir entier ; les autres ont sacrifié sur l’autel du patriotisme leur famille, leurs enfants qui, par leur mort, sont restés sans soutien et souvent sans ressources. De ceux-ci, personne ne parlera jamais » (p. 125). Il pense plus loin à l’après-guerre et augure : « De tout cela, il résultera de la mauvaise humeur, des rancunes, de nouvelles convoitises et de nouveaux germes de guerre » (p. 176, le 10 janvier 1916). Mais le plus souvent, sa violence verbale est acerbe, (cf. les « avocats émasculés » p. 249), continuant tout au long de son commentaire de fustiger les embusqués : « Pas un embusqué renommé et les pères de famille de 42 ans continuent à se faire tuer pour défendre le repos de ces centaines de mille de jeunes porcs qui paradent sans vergogne très loin en arrière du danger dans de beaux costumes de fantassins quand les veuves des pauvres soldats tués là-bas en laissant des nichées d’enfants arracheront-elles les yeux à ces lâches immondes » (p. 67). Pour ceux de la classe 17, il en établit même une typologie : « Il y a les embusqués sans vergogne et les embusqués honteux. Les premiers se subdivisent à leur tour en deux classes suivant la puissance de leurs embusqueurs. Les privilégiés se font ajourner ou réformer carrément. Les autres se font verser dans les infirmeries, les secrétariats d’état-major, l’intendance et autre dépotoir de tâches. Les plus malins se font d’abord verser dans un corps combattant au dépôt puis, au bout de quelques semaines, ils attrapent miraculeusement quelque bonne maladie bien cachée, bien mystérieuse et repassent dans non-combattants » (p. 125). Plus loin (p. 150), il évoque bien entendu les certificats médicaux de complaisance et, dans un courrier sans retenue à son député, multiplie les dénonciations des embusqués, terminant sa lettre incendiaire sur ces mots : « Veuillez, citoyen député, recevoir l’expression de mon profond mépris » (p.185). À la veille de Verdun, il catégorise la population de la France et définit : les soldats du front, que l’on doit aimer et admirer, les civils de l’arrière que l’on doit respecter, les hommes de l’arrière habillés en soldats (et les bureaucrates), que l’on doit honnir et mépriser, et enfin, les gouvernants, qu’il faut supporter puisqu’on ne peut pas les remplacer (p. 210). Au fil des pages il parle très peu de son épouse, et pas beaucoup plus de ses filles. Cette constatation effectuée, dès lors, les parties intéressantes de l’ouvrage peuvent toutefois être dégagées concernant la ville de Troyes pendant la Grande Guerre et la psychologie d’un témoin âgé de 65 à 70 ans. Si Troyes fut un temps menacée pendant la bataille de la Marne, la ville n’a jamais été vraiment en risque si loin du front, même si il en entend le canon. Il dit, le 6 septembre : « Les trois chats ne nous quittent plus d’un pas, on dirait qu’ils comprennent qu’il se passe quelque chose » (p.27). Le 21 octobre 1918, il revient même sur des inquiétudes infondées, avouant : « Il y a trois mois, les ennemis étaient près de Troyes, on craignait l’arrivée de leur cavalerie, toutes les nuits, des alertes d’avions ennemis » alors que la ville se révèle bien exempte de toute menace terrestre à cette date. Dès lors, au début, sa femme et ses enfants se réfugient à Angers, ou à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, alors que lui reste à son poste d’enseignant, son lycée accueillant même un temps une ambulance (la salle de physique étant transformée en salle de radiographie, p. 80). Certes Auguste Vonderheyden est cultivé, a eu une carrière dans l’autre guerre, mais a une omniscience par procuration qui se matérialise principalement en critique dans tous les domaines dont il s’empare dans ses analyses, faisant le plus souvent la guerre avec des si. Le premier janvier 1917, ne dit-il pas, pour débuter l’année : « Il serait temps cependant, après deux ans et demi de guerre ; d’être prêts et d’entrer avec armes et bagages complets dans le sanctuaire, sans cela comment obtenir la victoire décisive ? » (p. 244). S’il fustige principalement les embusqués, c’est un contempteur général et systématique des fonctionnaires, des politiques, des militaires, voire même de ses propres collègues, qu’il n’épargne pas non plus, parfois nommément. Il démontre même des germes complotistes quand il se demande : « tout l’or que l’on a versé est-il bien dans les caves de la Banque de Paris ? » (p. 217). Il n’aime pas les italiens, qu’il appelle macaronis, (il dit le 1er avril 1917 (p. 284) : « La sœur latine est une fameuse rosse ! ») ou les anglais, hâbleurs, (qu’il accuse par exemple de ravager les forêts françaises pour protéger les leur, p. 248). Jamais lassé, il s’abandonne toutefois, la maladie s’aggravant, a quelque langueur et convient, le 14 mai 1917 : « Autrefois, je me distinguais un peu en écrivant des notes mais cela me manque aussi maintenant » (p. 319). Il est admis à la retraite le 31 décembre 1918 mais là encore, c’est un objet de son mécontentement, n’estimant pas toucher assez (voir aussi p. 374, disant qu’il reçoit seulement 290 francs de retraite mensuel). Mais en dehors de la vision critique universelle et réactionnaire de l’auteur, l’ouvrage, par son caractère de commentaire par procuration de la presse vue à l’arrière n’est pas sans rappeler le journal de guerre de l’adolescente Marcelle Lerouge. Il est en ce sens une excellente et délayée exemplification de ce qu’était tout l’arrière, des salons bourgeois aux estaminets pendant la Grande Guerre. Au final, nombre d’informations utiles sont délayées, comme la présentation de l’auteur-même par les présentateurs. À ce sujet enfin, la publication est entachée de centaines d’erreurs typographiques, rendant la lecture pénible, doublées de très nombreuses fautes patronymiques, toponymiques, d’erreurs de retranscription du ces carnets originaux ou pire encore de paratextes erronés. Certains, noms sont caviardés, puis mentionnés (cas des collègues du lycée), y compris jusqu’au nom de poètes. Les erreurs relevées sont innombrables, obligeant l’analyste à effectuer des recherches restitutives, faisant douter de l’exactitude de la transcription des carnets originaux. Par exemple, est-ce une erreur de ce type quand l’auteur dit le 2 février 1916, que des « tanks lançaient des bombes sur Troyes » pendant la bataille de La Marne en 1914 (page 203) ou quand il situe Craonne en Argonne (p. 298) ? Ces réserves formulées, ce fort volume conserve un intérêt typologique certain.
Renseignements utiles sur l’ouvrage :
Page 17 : Sur « l’affaire » du XVe corps : « Tout le monde sait que les Provençaux ne sont pas des soldats », vap 21 où il dit l’inverse
22 : Constate que les militaires ne saluent pas un général (Fournery)
23 : Vue du 1er BCP défilant, bourrage de crâne
30 : Sur le courrier
34 : Description touchante d’un enterrement
50 : Fustige la bureaucratie (vap 50)
178 : Vue de bluets de la classe 17, apparence et contraste avec les embusqués (vap 250)
184 : Sur la mort de Serret
178 : Cite un courageux soldat de Saint-Dié, Olivier
204 : Ce qu’il faut faire à Troyes en cas de raid de zeppelin (vap 218, il se plaint d’une absence de DCA)
215 : Sur une assemblée de professeurs surréaliste pour former une Œuvre des Pupilles de guerre (vap 234 sur son rôle pour collecter l’argent après des élèves)
217 : Sur les fils à papa impropres à combattre mais qui peuvent postuler pour Saint-Cyr (vap 220)
222 : Charge contre le lieutenant-colonel Bédaton ; squelette macabre gris et titubant
223 : Sa déception de n’avoir pas été rengagé
: Sur Gaspard, de René Benjamin
359 : Sur la grippe espagnole, cette maladie « très étrange »
364 : Vue de l’Armistice à Troyes
: Il met un drapeau sur le portait de son fils décédé
366 : Sur la paix revenue, il dit : « Maintenant nous allons assister, de loin, à une nouvelle guerre, aussi âpre et aussi acharnée que l’autre, la guerre du tapis vert » (vap 370)
368 : Troyes, ville sale
369 : « Il n’y aura plus jamais de Noël joyeux, c’est fini »
373 : Restrictions au 20 décembre 1918 (vin, tabac, œuf, fromage)
374 : Sur des avorteuses acquittées
Yann Prouillet, avril 2025