Tyl, Marie (1872-1949)

Journal de guerre Cherbourg 1914 – 1919

1. La témoin

Marie Tyl, née Dupont, appartient à une famille de militaires qui vit en Normandie depuis 1893. En 1914, elle est veuve avec trois enfants, son frère Hervé, officier de marine est mort des fièvres à Alger en 1903, et son mari Thaddée, capitaine d’infanterie coloniale, est mort de maladie à Fort-Lamy en 1906. Monarchiste, patriote et traditionaliste, elle s’intéresse à la politique et réaffirme souvent dans ses écrits sa détestation de la République. Elle élève ses enfants avec d’importantes difficultés matérielles : si elle a gardé la jolie maison « La Villa lointaine », sa pension de veuve grevée par la hausse des prix ne lui permet qu’une pauvreté digne.

2. Le témoignage

Les éditions Les Indes Savantes ont publié le Journal de guerre de Marie Tyl en 2015 (403 pages). L’autrice a tenu son journal à partir de 16 ans en 1888 jusqu’à sa mort en 1949, et Patrick Magnificat a rassemblé, présenté et annoté les passages concernant la Grande Guerre, vécue à Cherbourg.

3. Analyse

Marie Tyl a reçu une éducation très complète, elle lit beaucoup et malgré la guerre a encore son « jour » de visite : son journal est alimenté par les conversations et les nouvelles apportées par ses connaissances, qui sont pour la plupart des femmes ou des veuves d’officiers (Marine et Infanterie Coloniale). Son journal raconte la guerre vécue dans un important port militaire, avec les arrivées de navires, l’analyse de la situation militaire et les soucis matériels au quotidien.

Une vie quotidienne difficile

L’autrice consacre son temps à l’éducation de ses enfants, à la pratique religieuse et aux missions de bienfaisance : elle visite souvent les hôpitaux, distribue des fruits aux blessés, participe à des quêtes de charité, reçoit et rend des visites. Ses faibles revenus de veuve ne suivent pas l’inflation du coût des denrées, surtout à partir de 1916 (p. 168, avec autorisation de citation de l’éditeur) « L’existence devient plus ardue et mes petits revenus plus que réduits. Les impôts sont affreux et la vie suit une progression effrayante. » Elle mentionne des prix vertigineux, des économies forcées sur le charbon ou le pétrole, qu’on a de toute façon du mal à trouver. L’hiver 1917 est très froid (p. 289) « Nous, dans ma chambre où nous nous tenons, nous avons en nous éveillant, 3 degrés (chambre au midi, chauffée jusqu’à 11 h. du soir) et l’après-midi, à grand peine 6 ou 7 degrés (…) le gaz, mal épuré, est si bas qu’il ne chauffe pas. » À ce souci de vie chère s’ajoute ce qu’elle considère comme une injustice, c’est-à-dire le moratoire sur les loyers ; elle a hérité de trois petites maisons ouvrières, divisées en six appartements : un est vide et les 5 autres locataires, chefs de famille, ont tous été mobilisés. Dès le 20 août, elle déplore ce moratoire qui la réduit à sa seule pension, et ces plaintes reviennent à plusieurs reprises. Ses locataires dispensées de loyer ont souvent un emploi (p. 168) : «Elles peuvent se faire 9, 10, 11 fr. et plus par jour et être dispensés de payer leur terme, tandis que moi, ayant à ma charge trois enfants, il me reste, les impôts payés, à peu près 4 fr. 50 par jour. » Elle a lu dans un journal qu’en Allemagne on avait refusé le moratoire des loyers « Mais chez nous, c’était une trop belle occasion de porter atteinte à la propriété. Voilà une injustice spoliatrice d’où résultent de réelles souffrances pour moi. » Son mari est mort « en service et pour le service » dit-elle, mais pas à cette guerre, et elle n’a donc pas de droits particuliers. Sa rancœur alimente son hostilité envers les gouvernants, avec le sentiment d’être marginalisée au profit du « peuple » (p. 343) : « flagornerie à l’électeur-roi ! ».

S’informer

À Cherbourg, dans les familles de militaires, l’inquiétude règne d’abord sur le sort des nombreux disparus dont on reste sans nouvelles après le désastre du corps Colonial à Rossignol le 22 août 1914 (1er RIC de Cherbourg, par exemple). Les rumeurs circulent, on cherche à savoir. Les bruits sont transcrits en fonction de l’espoir qu’ils donnent : ces canards sont d’autant plus acceptés qu’ils correspondent aussi à une vision a priori de la guerre (anecdotes édifiantes et patriotiques, regain de la foi, entrain des pioupious). Ces sources « sûres » sont issues du milieu des officiers, qui relaie lui-même des rumeurs venues « d’en haut-lieu ». En visite à l’hôpital, elle rapporte les descriptions du front que lui font les blessés, et les propos fanfarons lui remontent le moral : pour employer un vocabulaire de l’époque, elle gobe assez les récits « à la rigolade » des loustics hospitalisés, par exemple un soldat (p. 151) qui « emmanchait des récits si drôlement qu’en effet, la guerre présente en semblait le sport le plus passionnant qui fut. »

Marie Tyl lit beaucoup la presse locale et parisienne et son titre favori est sans surprise l’Écho de Paris. Elle n’aime pas le Journal, critiquant (janvier 1915), ses contes qui sont la plupart du temps fort déplaisants et malsains (p 81) « mélangeant l’héroïsme de la guerre à des histoires d’adultères ou de fornication rendues attendrissantes. » Les feuilletons patriotiques du Petit Journal trouvent en revanche grâce à ses yeux (p. 101) : « Le feuilleton «Présent » touche à sa fin et les enfants en soupirent. Je leur en avais permis la lecture et celle-ci les passionnait et les exaltait. (…) Les enfants me prient de proclamer avec eux l’excellence de l’œuvre et je conviens que « Présent » est une œuvre de mérite empoignante et bien menée. (…) Une seule critique : on y oublie un peu trop le Bon Dieu. Ce laïcisme m’afflige et les petits se creusent la tête pour se souvenir si Dieu est totalement oublié dans leur récit préféré… ». L’autrice critique la presse et le bourrage de crâne, mais pas pour les raisons que l’on rencontre le plus souvent (juillet 1915, p.121) « Et puis que sait-on ? Les journaux sont plus vides que jamais. Nous avons l’impression d’attraper de-ci de-là, une bribe de renseignement et, en fait, de ne rien savoir ! Raison stratégique, certes, et aussi, et beaucoup, la volonté de nos dirigeants de noyer dans la grisaille toute beauté généreuse de la guerre trop enivrante pour nos cœurs français. »

Une détestation constante de la République et de ses acteurs

Marie Tyl est très politisée, et ce qui frappe dans ce journal, c’est la rancœur constante envers le pouvoir et les institutions de la République. Cette monarchiste exalte souvent le passé glorieux de l’Ancien Régime, les valeurs religieuses traditionnelles, avec la critique de l’émancipation des femmes, de la marginalisation des mères (p.43 « Et surtout pas trop d’enfants dans la famille !), et bien-sûr elle condamne la laïcité…. Cette détestation récurrente lui apporte une réponse univoque lorsqu’elle s’interroge sur les dysfonctionnements dans la conduite de la guerre: c’est de la faute des institutions, des parlementaires corrompus, des francs-maçons… Ainsi les mentions voient se succéder opinions d’extrême-droite, mais aussi racontars ou diffamations d’adversaires politiques honnis. On peut lister quelques domaines :

– en 1914, haine du pacifisme qui explique les défaites (p. 29)

– les francs-maçons sont responsables de la défaite de Rossignol (p. 40) : « plusieurs chefs qui ne devaient leurs grades qu’au Bloc et à la Maçonnerie, mirent la France à deux doigts de sa perte. »

– anglophobie, spécifique à la Marine (p. 67) « Ces braves Anglais ! On en fait un plat mirifique. » On risque de tomber « de la vassalité des Ya à celle des Yes ! »

– religion : hostilité à la séparation, heureusement la guerre change les mentalités (p. 77) ; «Un soldat, revenu blessé et jadis socialiste convaincu, disait à l’abbé Leclère : « il ne faut pas qu’ils viennent nous raconter leurs blagues anticléricales, ça ne prendrait plus. On change quand on a été là-bas. Dans nos tranchées, le dimanche, il y a des fois où on disait le chapelet presque toute la journée. », et elle dénonce en février 1917 (p. 303) : « Les pertes des meilleurs des Français sont lourdes : au moins deux mille prêtres tués déjà, tandis que la plupart des sans Dieu reste si sagement et si prudemment à l’abri. »

– hostilité au Midi, qui est aussi politique (p. 191). En visite à l’hôpital, elle relaie des propos hostiles de blessés convalescents qui tapent sur le Midi :

« « Tout le monde fait son devoir là-bas, excepté les ceusses du midi. »

Approbation de tous, retour sur les fautes passées : le 15e corps, le 17ème. Et puis, leurs officiers ne valent pas mieux, etc. (…) Voilà le Midi politicard ! Pauvre Midi, car il y a du bon. Madame Dujarric de la Rivière me disait que le régiment de Cahors était un des meilleurs et que les Cadurciens étaient navrés d’être englobés dans le mépris que le Midi s’est attiré. »

– calomnie des individus

On retrouvera ici sans surprise Joseph Caillaux (p. 21) « Il est absolument reconnu maintenant qu’il a touché de très nombreux millions pour la Cession du Congo et qu’il était l’homme-lige de Guillaume II. » L’amiral Louis Jaurès en prend pour son grade, il est surnommé le « Bolchevick » en septembre 1918 (p. 365), et est présenté comme un esprit dérangé, ne devant son poste qu’à son frère. Sarrail le républicain n’est pas épargné (p. 276) « Salonique est le dépotoir de l’Europe et de l’Asie (…) Sarrail, une canaille intelligente, arrive encore par le fait qu’il est canaille à gouverner sa barque dans ces eaux nauséabondes. » Le Garibaldi bashing (p. 87) est plus original (février 1915) mais tout aussi haineux « Les Garibaldi, s’écria Madame Lucas-Liais, mais on en a honte. En 70, on en rougissait : pas un honnête homme ne pouvait y songer sans dégoût.»

Le journal n’est-il qu’un défouloir personnel, ou ces détestations (que l’on trouve aussi chez Anne-Marie Platel par exemple, mais à un degré bien moindre) sont-elles formulées publiquement ?  Il semble que ces propos sont partagés dans ses cercles féminins, et alimentés en nouvelles par des officiers de passage. Fort logiquement, notre diariste n’apprécie pas non plus le Feu d’Henri Barbusse (mai 1917, p. 331) : « Pourquoi te bats-tu ? » demande, paraît-il, ce mauvais livre « Le Feu » de ce Barbusse que n’a pas eu honte de couronner l’Académie Goncourt. Plus tard, il rend intéressant et pitoyable, et plus que cela, le soldat qui abandonne son poste. Madame de Pontaumont dit qu’il se lit énormément au front, étant bien écrit, bien fabriqué, mais comme sont fabriqués les portraits et les descriptions qui ne montrent que le laid, le mauvais, l’affligeant, et que l’effet est très nocif. »

Finalement, Marie Tyl produit-elle un bon témoignage ? Non, si on considère qu’elle ne reprend que les bruits et les rumeurs qui confirment ses haines préalables, et que son biais d’analyse univoque, tourné vers un passé mythifié, la France d’Ancien Régime, ne lui permet pas de comprendre la guerre de la majorité de ses contemporains. Non encore, car sa complaisance dans la détestation finit par décrédibiliser son jugement, même si par ailleurs elle mène une vie digne. Et pourtant oui, c’est un bon témoignage, si on considère que ces écrits sont représentatifs du milieu très conservateur des officiers de la Marine : ce groupe a longtemps formé la partie de l’Armée la plus hostile aux nouvelles institutions. Certes, à l’échelle du pays, cette sensibilité d’extrême droite monarchiste est très minoritaire, mais son influence sur la société, via L’Action française, est loin d’être négligeable. En outre, malgré son antiparlementarisme, quelques-uns de ses candidats furent élus à la Chambre des députés, parfois sur des listes de coalition hétéroclite du Bloc National, vainqueur des élections de 1919.

Vincent Suard février 2026

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Lemoine Armand et douze autres institutrices et instituteurs meusiens

Témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918

Pascale Verdier

1. Les témoins

Armand Lemoine, instituteur à Avioth (Meuse), a répondu comme vingt-huit autres collègues à une requête de l’Inspecteur d’Académie de la Meuse, le priant de lui adresser (février 1919) un « mémoire retraçant, avec tous les détails que vous jugerez utiles, votre existence pendant l’occupation allemande. » On trouve dans ces réponses presque autant d’hommes que de femmes, mais ces instituteurs sont en moyenne plus âgés que les institutrices, car les plus jeunes ont été mobilisés.

2. Le témoignage

Pascale Verdier a publié en 1997 « Les instituteurs meusiens, témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918 », un livre édité par les archives départementales de la Meuse (198 pages). L’ouvrage met en valeur l’article 14 de la cote 27 T conservé aux AD 55, qui contient les réponses à la demande de témoignage de l’Inspecteur d’Académie. Jacques Mourier, alors directeur des Archives, avait retenu treize rapports, avec un critère essentiellement géographique, c’est-à-dire des mémoires issus de villages représentatifs de l’ensemble de la Meuse occupée. Pascale Verdier présente dans une longue introduction (p. 7 à 51) la source, le contexte local et les éléments historiques que l’on peut extraire de l’enquête. Les treize rapports, de taille inégale, sont reproduis ensuite intégralement (p. 53 à 180).

3. Analyse

Ces enseignantes et enseignants des écoles primaires ont été amenés par leurs fonctions à bien connaître la vie de leur commune pendant l’occupation ; familiers de l’écrit, ils ont une bonne capacité à formuler des réponses structurées, et certains sont restés secrétaires de mairie pendant la guerre. Les textes évoquent les débuts de la guerre, l’arrivée des Allemands, puis le quotidien du village occupé. Le travail forcé, les réquisitions et la pénurie alimentaire, avec la souffrance physique et morale qui en découle, sont des passages obligés des récits. La source présente l’inconvénient spécifique, pas assez souligné lorsqu’on s’intéresse à ce type de documents, d’être très influencée par la nature hiérarchique des relations entre les instituteurs et leur supérieur. L’Inspecteur d’Académie est un individu lointain, puissant, et la soumission est la règle. Il faut ainsi lire entre les lignes, pour évaluer la valeur factuelle et un éventuel degré de minoration ou d’exagération. Les enseignants gardent évidemment une part de liberté, et le ton adopté dans les treize rédactions est assez variable : il va d’un style plaintif et larmoyant à une écriture stoïcienne et détachée, en passant par des rapports techniques centrés sur un bilan strictement professionnel. La souffrance est ce qui réunit tous les témoignages, mais Pascale Verdier souligne aussi que cette approche des occupés est rapportée « dans un style imagé qui en fait tout le charme … »

On peut proposer trois thèmes pour illustrer ces rapports ;

Violences à l’arrivée des Allemands

L’arrivée des uhlans dans les villages se fait dans le cadre du combat, les derniers Français viennent de partir et les mesures de terreur évoquées sont à comprendre dans ce cadre. Pour les Allemands, il faut sécuriser rapidement et brutalement les arrières : otages, regroupement de la population, jeunes gens immédiatement emprisonnés, obsession de l’espionnage…. En général, le degré de dureté dépend de la proximité du front et de la personnalité de l’officier chef de la Kommandantur du village. Le maréchal-ferrant de Butgnéville s’était rebellé lors de la confiscation des armes, il fut abattu et sa maison incendiée. À Herbeuville (p. 121), la population du village fut enfermée pendant une semaine dans l’église. Les hommes en âge de travailler ayant été conduit à Hannonville, le reste de la population fut emmenée dans un camp à en Bavière (19 octobre 1914). Ces femmes, enfants et vieillards furent ensuite rapatriés via la Suisse en février 1915. À Gouraincourt (p. 113) tous les hommes furent emmenés en novembre 1914 dans un périple qui finit par les installer à Bellefontaine en Belgique.

Les relations entre l’occupant et les civils semblent s’apaiser dans un second temps (Butgnéville, Emile Dion, p. 92) : «Après la période de terreur qui dura plusieurs mois au début de la guerre, les soldats étaient assez convenables. (…) Il souligne que les Allemands sont choqués d’être présentés comme des barbares (toujours à Butgnéville) : « Lorsqu’ils étaient convenablement ravitaillés, dans les premières années d’invasion, ils donnaient volontiers du pain, du tabac, des cigares aux civils ; j’en ai vu offrir aux enfants des friandises qui venaient d’Allemagne, aussi disaient-ils : « Soldats allemands, pas barbares ! » Combien de fois se sont-ils défendus d’être barbares ». Mademoiselle Magny, de Mouzay, évoque aussi ce thème (elle maîtrise l’allemand, p. 163) « Lorsque des officiers rendaient un service à l’école, et qu’elle les en remerciait,  ils répondaient invariablement : « Voilà, Mademoiselle, ce que savent faire les Boches » ou bien « Vous voyez que nous ne sommes pas tout à fait des barbares. » »

Le difficile quotidien de l’occupation

On peut citer :

* la faim, le froid, la hausse des prix, les pénuries, la paupérisation (absence de traitement)

* les réquisitions constantes, les perquisitions

* l’arbitraire : la plupart des plaintes devant des injustices manifestes se heurtent au « C’est la guerre » de l’interlocuteur allemand.

* les otages, le travail forcé, la déportation du travail

* la privation de liberté, l’interdiction de circuler, de rendre visite au village voisin.

* les bombes et obus français, puis américains, suivant la période et la distance du front.

* le manque de nouvelles des proches de l’autre côté du front, ou déportés à l’intérieur.

* enfin globalement le tourment moral que constitue l’ensemble de toutes ces épreuves sans qu’on puisse en envisager la fin.

On peut exemplifier avec le thème de la promiscuité avec les soldats hébergés et du danger des rôdeurs la nuit (Denise Valentin, Baâlon, p. 68) : « Les soldats reviennent des tranchées, on les aiguillonne à chaque retour, avec un tonneau de bière qu’ils vident en mangeant des tartines, au son d’une musique discordante (un vrai tam-tam des nègres) et des chants et des hourras prolongés. (…) Quand ils sont endormis, les ivrognes, notre journée n’est pas encore finie à nous [elle vit avec sa sœur]. Il faut maintenant compter avec les rôdeurs de nuit qui attendent l’heure favorable pour faire leur tour. Les voilà qui arrivent à la porte, à la fenêtre, leur lampe électrique éclaire notre chambre de leurs projections. Je tremble comme une feuille. Dans la nuit noire résonnent les sourds coups de marteau qui cherchent à démastiquer nos carreaux, vite je donne l’alarme dans la maison. Il y en a heureusement dans la quantité qui sont prêts à nous protéger. »

Dans le domaine des violences sexuelles, seule une tentative de viol est signalée par Armand Lemoine, elle est commise sur sa femme par un territorial alcoolique, un trésorier-comptable hébergé qui essaie aussi de l’étrangler lorsqu’il la défend (p. 57). Le commandant de place réveillé envoie deux sentinelles qui s’installent dans la maison, devant la porte et la fenêtre du fautif, dont on ignore le sort ultérieur. Mais on peut aussi se demander si les institutrices aborderaient librement ce thème avec leur supérieur.

En fait le seul élément réellement positif cité est la qualité des soins apportés par les médecins militaires allemands aux malades civils, mais ces mentions ne concernent pas le début de la guerre. Lors de la déportation à Amberg en Bavière, l’élève-maîtresse Jeanne Paquel déplore qu’au camp, malgré les hospitalisations possibles (p. 127), « Beaucoup de personnes moururent faute de soins. Les enfants, par le froid rigoureux de l’hiver, contractèrent des pneumonies qui les emportaient en quelques jours. » Lors d’évacuations de villageois trop proches du front (1915), ou des civils lors de l’avancée des Américains et des Français (1918), les différents témoignages soulignent le bon accueil des Belges.

Le fonctionnement de l’école

Les situations sont très variées : si presque toutes les écoles ont été pillées au début de la guerre, c’est avec des dégâts variables ; les locaux ont souvent été réquisitionnés, il n’y a plus de matériel, et l’autorité militaire s’oppose à la réouverture ; dans d’autres au contraire le commandant de place encourage la reprise rapide des cours, quitte à trouver des locaux improvisés. Les blocages allemands semblent liés à la volonté d’éviter que trop d’enfants, notamment ceux qui n’habitent pas le bourg, se déplacent librement dans la campagne.

Armand Lemoine résume bien la situation générale en évoquant la réquisition définitive de l’école en octobre 1916 (p. 59) « Pour ne pas laisser les enfants sans instruction, je fis classe dans la salle qui servait à distribuer le ravitaillement américain. (…) Continuellement dérangés dans leurs études pour aller travailler aux champs [glanage, cueillette], ces enfants ont beaucoup perdu comme instruction et éducation. En compagnie de tous les ouvriers du village, ils entendaient journellement et voyaient ce qu’ils ne devaient pas voir ni entendre, et ils ont rapporté en classe des habitudes d’indiscipline, de paresse et d’impolitesse. ». Mademoiselle Lepezel, de Bouligny, signale en hiver des fermetures de l’école en raison du froid, et précise qu’à l’été 1918, avec la faim, « mes élèves et moi sommes incapables de tout travail sérieux. Notre cerveau est vide. Je ne puis former de cercles pour les leçons car ces pauvres enfants ne tiennent pas debout. » Ces enseignants font donc des constats de carence pédagogique, ce qui n’est pas le cas d’Eugène Gœuriot, instituteur à Lachaussée (p. 150) : « Les enfants ont fait preuve d’assiduité et d’application. Le travail en classe a laissé rarement à désirer et a produit des résultats satisfaisants. Les grands élèves surtout se sont montrés laborieux, très laborieux même. » Madame Macquart, de Dun-sur-Meuse, évoque l’enseignement de l’allemand (p. 103) « Sur la demande des parents, je l’appris un peu. Je considérais cet enseignement nécessaire pour le moment : les enfants pourraient ainsi aider leurs parents à comprendre les soldats qui venaient chez eux, soit pour faire laver leur linge ou pour le faire raccommoder. (…) Les enfants, sortis de l’école, constamment avec les soldats, parlaient la plupart en 1918 très couramment l’allemand, leur prononciation était meilleure que celle des grandes personnes.» Cette institutrice signale avoir été en conflit avec le maire de Dun et son adjoint qui souhaitaient qu’elle enseigne en plus le catéchisme, et qu’elle fasse dire les prières : « Tous deux voulaient profiter que je n’étais qu’une femme sans appui, sans défense ; je sus leur montrer en maintes circonstances que je savais être ferme. » (…) (p. 105) « C’était la guerre, il est vrai, mais ce n’était pas une raison pour retourner ½ siècle en arrière. »

Souvent, les personnels restent sans traitement. On connait l’arrangement trouvé pour Mademoiselle Magny, qui se fait aider par sa sœur à Mouzay en juin 1916 (p. 161) « C’est alors que le commandant nous offrit de nous payer comme employées de la Commandature, à raison de 0,75 fr par jour. » J’acceptai pour ma sœur mais refusai pour moi. Le Commandant, vexé, me força à accepter. » À Dun le maire refuse d’aider financièrement l’institutrice (p. 106) « Les parents d’eux-mêmes vinrent me trouver et insistèrent pour me payer (…) [puis après résistance] je me décidai à demander 1 sou par jour par élève, de manière à ne pas gagner plus que les personnes qui étaient obligées de travailler. [de 1 à 2 fr.] Je n’obligeai personne, neuf ne payèrent jamais. ».

Des soldats allemands, enseignants dans le civil, passaient souvent dans la classe de Mademoiselle Magny, et celle-ci signale avoir eu avec eux des discussions intéressantes (p. 162). Ils reconnurent en général, dit-elle, la supériorité de « nos livres sur les leurs, surtout en ce qui concerne les illustrations. » Leur critique récurrente était l’omniprésence de l’idée de guerre dans les manuels français, « Un jour un Commandant d’active prit dans une Histoire une gravure représentant une bataille et me dit sans autre commentaire : « Voilà ce que vous ne trouverez pas chez nous. »

Vincent Suard, février 2026

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Martin, Henri (1892-1983)

Martin, Henri, Journal de guerre. Metzeral 1915, Munster, Société d’Histoire du Val et de la Ville de Munster, 2014, 168 p.

Résumé de l’ouvrage
Aspirant, Henri Martin relate, du 2 avril au 22 juin 1915, son action comme observateur et responsable d’une batterie de deux canons de 155 courts, Manon et Mignon, placés à proximité de la ferme Huss, sur la ligne de crête des Hautes-Vosges, entre Wildenstein et Mittlach (Haut-Rhin). Son témoignage renseigne sur « l’apprentissage » de la guerre d’artillerie lourde de montagne, tant sur le plan technique que sur sa mise en place stratégique lors des combats des crêtes jusqu’à la conquête de la Cote 830, au-dessus de Metzeral.

Le témoin
Henri Martin est né le 16 avril 1892 à Xertigny, dans les Vosges, d’un père instituteur. Pourtant « né sauvage et méditatif » (p. 87), il apprend en autodidacte le grec, le latin ainsi que la sténographie, avec laquelle il rédige son journal, puis obtient son brevet supérieur qui lui permettra de consacrer sa vie professionnelle entièrement à l’enseignement. D’abord instituteur à Bains-les-Bains, il devient directeur d’école à La Forêt (comme de La Chapelle-aux-Bois), où il termine sa carrière et prend sa retraite. Il se marie en 1919, union qui lui donnera deux fils. Vosgien, il connaît le massif (il confie être venu en touriste « sur les lieux » en 1911) sur lequel il va revenir pour y faire la guerre. Il y retourne d’ailleurs, en « pèlerinage » le 20 août 1960, retrouvant les endroits qu’il a occupés, et même les entonnoirs des obus qu’il a reçus ! Sa Première Guerre mondiale le voit ainsi à l’Hartmannswillerkopf, où il était déjà observateur, sur les sommets des Hautes-Vosges et à Verdun en 1916. En juin 1940, il commande l’ensemble des forts d’Epinal et les honneurs militaires lui sont rendus par les Allemands le 22 juin, au fort de Longchamp, lors de la reddition, la dernière, de la place. Il est ensuite fait prisonnier, envoyé en Silésie et renvoyé à ses foyers au bout de 14 mois au titre d’officier de réserve. Il publie de nombreux ouvrages de différents genres ; Histoire, dont trois sur la Grande Guerre, poésie, philosophie, etc. Il aura une abondante activité associative et sera lauréat du prix José Maria de Hérédia. Il décède à Epinal le 9 janvier 1983.

Le témoignage
Bien que court, le témoignage de l’artilleur Henri Martin, après celui qu’il a produit sur le Hartmannswillerkopf, est précis, diversifié et très descriptif de ses trois mois de présence sur les sommets des Vosges et dans différents postes d‘observations des hauteurs, éclairant ainsi la guerre des observatoires, indissociable de la guerre des artilleurs, et l’organisation militaire et guerrière des crêtes vosgiennes. Poète (il a envie d’envoyer ses œuvres aux Annales politiques et littéraires (p. 49), connaissant la botanique et technicien, son récit est l’un des tout meilleurs témoignages d’artilleurs dans les Vosges, ce sur tous les secteurs dans lesquels il officie. L’ouvrage rappelle d’abord la spécificité discontinue du front des Vosges : « Dans cette région, nos lignes, protégées par des réseaux, consistent surtout en petits postes tenus par le 5e BCT et par les skieurs, assez éloignés de ceux de l’ennemi, beaucoup moins agressif ici que vers l’Anlass » (p. 115).

Le corpus contenant le récit du témoin est composé de 13 cahiers comportant ses notes prises en sténo puis transcrites en français, repris dans un livre spécifique qui fait suite à Le Vieil Armand, 1915, édité à la librairie Payot en 1936 dans la prestigieuse collection des Mémoires, études et documents pour servir à l’Histoire de la Guerre Mondiale. Sur l’ensemble de la durée du témoignage, on découvre la mise en place d’un front d’artillerie en secteur de montagne qui ne dispose ni de la météo, dont la prédominance est évidente, ni des voies de communication adéquates ce, dans la première moitié de 1915. Outre l’ambiance et la description d’un poste de tir d’artillerie lourde, dont il nous avoue son propre apprentissage, il témoigne de l’affinage des techniques, intéressant sur les « astuces » pour les améliorer au fil du temps. En effet, avec l’accroissement de l’implantation de l’artillerie, notamment lourde, et ce avant la construction de la Route des Crêtes (qu’il voit d’ailleurs commencer à construire), naît un problème crucial de liaison avec l’infanterie pour la seconder au mieux dans les attaques. Il dit : « En cas d’attaque, la liaison immédiate entre l’artillerie et l’infanterie me parait très difficile à réaliser, surtout dans un terrain aussi accidenté et boisé que celui de cette région » (p. 69). Ainsi, pour pallier à l’absence du téléphone, qui deviendra systématique en juin, il dit, le 16 avril : « Le signal du tir d’efficacité sera donné par un feu de paille allumé sur le Schweisel, à 200 ou 300 mètres de notre observatoire. Les alpins du 5ème BCT ont entassé autour d’une perche quelques balles de paille comprimée qui ne brûleront pas facilement si on ne les délie. Ce tas intrigue l’ennemi qui, du Schnep, lui envoie quelques petits obus, sans résultat » (p. 40). Honnête, Martin évoque ses relations avec la hiérarchie, qui, alors qu’il n’est qu’aspirant au 8e régiment d’artillerie à pied, lui confie, le 10 avril, le commandement et la responsabilité du pointage de cette batterie de canons, révélant par là-même d’un côté la pression, l’impatience, qu’il subit de la part de ses supérieurs, et de l’autre côté le fait qu’il apprend et perfectionne son métier au fur et à mesure de son exercice. Il ne cache pas ses sentiments, et son manque d’assurance, devant une telle responsabilité. Il dit : « Le lieutenant Renaud, remonté de la vallée, m’apprend qu’on l’appelle à d’autres fonctions, et me remet le commandement du détachement et des deux pièces. Me voilà dans de beaux draps ! Moi qui suis encore un novice, comment m’en tirerai-je d’épaisseur ? Heureusement les hommes sont de braves types et les sous-officiers sont actifs et dévoués » (p. 29). Son premier tir intervient une semaine plus tard. L’affaire d’un coup court, tir ami dont il est accusé (p. 93), finalement à tort (p. 95), est intéressante sur ce point de la responsabilité d’action au front. Il s’étonnera d’ailleurs un peu plus tard (p. 66) de ne pas monter plus tôt dans les grades par ailleurs. Aussi, Henri Martin témoigne de l’adaptation nécessaire, en un grand nombre de sujets, afin de pratiquer cette lutte des sommets. Il donne de nombreux détails techniques propres à son arme (description, calibres, poids, caractéristiques des obus comme de ses canons, comment il pointe, les contraintes auxquelles il fait face, etc.). Il décrit même un crapouillot, arme nouvelle pour lui, et se fait expliquer le fonctionnement du canon de 65 (p. 87). Certains tableaux sont impressionnants de réalisme. Par exemple ce 7 mai 1915 : « Nous en sommes encore abrutis, les oreilles brisées et bourdonnantes, un peu enivrés par la fumée de la poudre. C’est un jeu brutal. La terre tremblait, les arbres remuaient en avant, comme secoués par la tempête. On voyait très bien les énormes projectiles sortir des tubes courts en ronflant et filer dans les nuages comme des oiseaux rapides. L’œil les suivant facilement pendant plusieurs kilomètres. Leurs formidables explosions soulevaient au loin, plus haut que les sapins, des colonnes de terre et de fumée grise et rousse » (p. 71).

Assez réflexif et direct, Henri Martin avoue à plusieurs reprises que, malgré l’intensité du lieu et la charge de son travail, il s’ennuie. Une impression de désert survient parfois, dans lequel Martin paraît tout petit dans l’immensité du front comme de la nature. « Il est curieux de remarquer que nous qui sommes presque sur les lieux ignorons une grande partie de ce qui s’y passe » (p. 73). Parfois, le cafard est plus profond. Le 27 mai, il s’épanche : « Je suis dégoûté de la guerre. Il n’est pas possible qu’on se détruise de la sorte ! Nous sommes tous des barbares ! » (p. 100).

Il ne manque cependant pas également d’un certain humour, et dit par exemple : « Il ne pleut pas dans notre cagna, recouverte de fortes tôles ondulées, apportées péniblement par les Boches du fond de la vallée jusque dans leurs tranchées de la crête ; ils n’ont jamais si bien travaillé » (p. 72).

L’ouvrage est également un hymne à la nature, qu’il dépeint grandiose (voir page 75), et dont il partage l’émerveillement. Il dit « Quel beau pays que l’Alsace » (p. 52) ou « Tristesse de se tuer dans un pareil décor » (page 60). Il magnifie ses écrits par la poésie. Il dit, le 23 avril : « Il a beaucoup neigé cette nuit et la montagne est de nouveau revêtue d’hermine » p. 51 ou « quelques 105 arrivent par paires, comme des colombes » (p. 92). Ses nombreuses observations botaniques (il connait Flore d’Alsace de Kirschleger, botaniste né à Munster (p. 61), et météorologiques témoignent du milieu somptueux et extrême dans lequel il évolue. Le 14 avril 1915, il dit : « À la nuit tombante, en rentrant à Schaffert, seul par les cimes, j’ai failli m’égarer dans la haute neige, quelque part au Sud du Schweisel. Fatigué je commençais à m’inquiéter, lorsque j’ai trouvé un câble téléphonique qui, nouveau fil d’Ariane, m’a conduit jusqu’à la ferme » (p. 34). Car le sujet ici est avant tout la nature, la géographie, la topographie et la météorologie de la montagne. La neige et le froid bien entendu, mais également, par exemple, la fragilité relative de la batterie par rapport à l’orage. Il dit, le 8 mai : « L’après-midi, violent orage et pluie sur nos cimes. Parfois le tonnerre est encore plus bruyant que le canon. Détonations épouvantables, pluie torrentielle. Nous avions débranchés les fils du téléphone, d’où jaillissaient, à chaque éclair, de grandes étincelles. Je dormais à moitié dans la nouvelle cagna quand un craquement terrible survint. La foudre venait de tomber sur un petit sapin, entre notre 2ème pièce et la 1re pièce d’Alliot, à quelques mètres d’un énorme tas d’obus de 220. Chance inouïe ! Nous aurions été pulvérisés par l’explosion à cinquante mètres à la ronde » (p. 73). Cette même scène se reproduit le 27 mai : « Vers midi, orage violent, pluie torrentielle qui nous trempe dans l’abri, sous les buissons. Des fils téléphoniques débranchés jaillissent en craquant des étincelles bleues. La plus longue, me passant entre les jambes, atteint à la cheville Alliot qui depuis marche en boîtant » (p. 99).

Il n’oublie pas non plus qu’il combat et occupe un pays reconquis, une Alsace qui comporte ses complications. Il dit : « Dîné avec mes sous-officiers chez une vieille dame de 71 ans qui n’a pas de nouvelles de son fils depuis le début de la guerre, pour l’excellente raison qu’il appartient au 11e d’infanterie prussienne. La pauvre vieille nous fait pitié. Nous lui avons donné à manger, fait boire du café et même du champagne » (p. 52). Il n’est parfois pas tendre sur les hommes qu’il rencontre, tels ces lieutenants désagréables ou ce colonel Boussat, manifestement craint (voir p. 95), qu’il met en opposition avec des officiers de chasseurs aimés de leurs hommes (p. 108). Dès lors, des informations utiles à l’historien, comme parfois à l’ethnologue, peuvent être relevées à chaque page. Il est enfin descriptif, y compris des grands officiers qu’il côtoie épisodiquement, tels d’Armaud de Pouydraguin, Serret ou Boussat.

L’ouvrage est très bien publié, comporte de rares erreurs (dont une seulement, traditionnelle et déjà maintes fois signalée chez les témoins, à cote). Il est agrémenté en annexes une courte biographie des officiers supérieurs évoqués dans le livre (général Marcel Serret, général Louis Marie Gaston d’Armau de Pouydraguin (décrit p. 60) et son fils Jean, ainsi que le colonel Joseph François Denis Boussat), un glossaire des abréviations et cotes altimétriques, précisant leur localisation sur le terrain, un lexique, une table des matières et une table du théâtre des opérations adossée à une opportune carte numérotée en couleurs.

Lieux évoqués dans l’ouvrage :
Ferme de Schaffert – Observatoire du Schweiselwasen – Schnepfenriethkopf – Kruth – Cote 1201 – Cote 1025 – Anlass-Wasen – Mittlach – Hohneck – 830

Renseignements utiles tirés de l’ouvrage :
Page 6 : Chiffres sur la vallée de Munster dans la guerre : Entre 30 000 et 40 000 soldats et 10 000 civils évacués
17 : Apprend à monter à cheval
18 : Sitomètre (calculateur d’angles)
21 : « La chaleur du poêle est le meilleur agent de liaison qu’on puisse rêver »
22 : Hôtel du Hohneck
: Le 65 de montagne envoie de « charmants obus rouges, coiffés de belles fusées de cuivre verni ».
: Leur bruit : « Ces petits obus éclataient en l’air comme des coups de pistolet »
25 : Organisation de la position et matériel de camp
26 : Vue, description et avis sur les méridionaux (vap 31, 33)
27 : Sur les lettres, il précise : « Dorénavant je ne leur dirai plus où je suis, même approximativement, afin qu’ils ne se tracassent plus quand ils entendront parler de batailles. Il peut arriver que je sois trop occupé ou fatigué pour avoir le temps de leur écrire, même brièvement »
28 : Utilise une carte allemande au 1/20 000e, considérée comme « très précise » (vap 83)
30 : Gibier, il donne une prime de 40 sous pour un chevreuil tué (vap 78, 85 sur le pillage des truites par détournement du ruisseau et la destruction des chevreuils)
32 : Décembre 1916, premier combat de skieurs entre une section d’éclaireurs français et des éléments du 1er bataillon alpin bavarois
33 : Tirs inopérants au fusil contre des avions
34 : Prix d’une baraque d’Épinal : 4 000 francs pièce
35 : Bataille… de boules de neige (vap 47, 48, 115)
: Lycopode appelée jalousie utilisé par les marquaires pour filtrer le lait (vap 50)
: Ennui
42 : Problèmes de réglage, impatience du commandement
44 : Obus passant au-dessus des avions !
45 : Voiture de Serret portée à bras pour la retourner dans la neige boueuse
: Tir vertical dit « Tir dans la lune »
: Bruit de l’obus « avec des froissements de soie »
47 : Différence entre la réalité et le communiqué
49 : Bêtise des journaux
: Poésie des noms allemands des lieux : Schnepfenriethkopf signifiant Tête de la prairie aux bécasses
52 : Allemand fusillé car « il portait des balles retournées dans ses cartouchières »
55 : Canons disparus sous la neige
56 : Mange sans peur des denrées (biscuits et potage) trouvées dans une cagna boche après conquête de la position : « S’il avait quitté moins précipitamment ces lieux nous n’aurions pas osé, de peur d’empoisonnement, utiliser ce qu’il a laissé ». Visite les tranchées ennemies faites dans la neige
57 : « Les Boches ont de l’excellent fil téléphonique, solide et souple »
61 : Voit la nuit les projecteurs des places fortes d’Épinal et de Belfort
66 : Fanions blancs pour signaler les tranchées
: Actes de sabotage témoignant d’une certaine résistance alsacienne ?
67 : Bruit de l’obus (froufrous)
: Comment il détruit l’usine de Steinabrück, avec combien d’obus
68 : La fonte des neiges révèle un corps enseveli
63 : Canon renversé
69 : Renversement du charriot transportant les obus : « Et dire qu’on nous recommandait de manipuler ces obus avec précaution ! »
70 : Ridicule de la peur des conducteurs
71 : Bruit assourdissant, l’artillerie, « c’est un jeu brutal », arbres secoués
72 : Accident de feu de cuisine, dû à une cartouche oubliée dans la paille
76 : Fosse commune de 12 soldats allemands
77 : Description des 74 allemands : « Ce sont des explosifs, bien peints, bien rangés dans des boîtes de tôle emboutie, il traîne aussi des outils servant à je ne sais quoi, car je ne connais pas bien le matériel allemand »
79 : Planchettes de tir au 1/20 000 et grosse monoculaire grossissant 25 fois
80 : Canons amarrés à des souches avec des piquets et des câbles
: Bruit et séquençage en secondes des tirs
82 : Soldat dormant avec un calot de chasseur à pied allemand enfoncé jusqu’aux oreilles
85 : Culot allemand : « Les Boches ont un culot phénoménal : ils font paître sur la montagne de l’Ilienkopf, à l’Est de Sondernach, un grand troupeau de vaches blanches et noires, peut-être pour nous montrer qu’ils n’ont point encore faim, comme on le prétend (…) Ils nous narguent aussi avec des drapeaux flottant sur une espèce de kiosque à l’Est de Metzeral sur une colline dénudée »
: Trophées : trouvé un sac tyrolien de solide toile bistre à plusieurs poches très commode et une patte d’épaule
86 : Grenades à tige dites « épis de maïs »
87 : Décrit un petit moulin hydraulique musical, jouet d’enfant posé sur un ruisseau
88 : Retombées aériennes de shrapnells
: Papier calque récupéré dans les caisses d’obus allemandes
: Sa barbe est censée le protéger des mouches
91 : Description d’un abri fait avec du matériel allemand
93 : Ambiance en ligne à la déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne
99 : Civile toujours présente dans une ferme sous les obus, blessée
: Electrisation d’un soldat par l’orage
: Rumeur de train blindé
100 : Crise de cartouches de fusil, raclage de fonds de tiroirs
101 : Récupération de justaucorps de caoutchouc blanc allemands, imperméables à doublure rose avec des élastiques aux poignets et à la ceinture et la lettre S brodée en vert sur une manche
: Réutilisation de rondins allemands
: Odeur de cadavres mal enterrés
: Légende des mitrailleurs allemands enchaînés à leur pièce
102 : Tir ami dû à un problème de réglage de montre
: Chronomètre Lipp
103 : 13 attaques allemandes sur 955
105 : Odeur mélangée de résine, de terre remuée, de phosphore et de cadavre
: Téléphone modèle 1909 particulièrement solide
106 : Soldats morts embrochés
108 : Trouve que les artilleurs allemands « sont moins audacieux que nous dans leurs réglages en première ligne »
: Odeur des allemands
109 : Dissuadé par des soldats de tuer des allemands en corvée par peur de représailles par bombardements : « Ayant aperçu en lisière du bois, à cent mètres, trois Boches à calot rouge qui portent des rondins, je me dispose à en descendre au moins un ; mais les chasseurs m’en dissuadent, de peur de représailles par « épis de maïs » et torpilles, durant la relève prochaine »
115 : En promenade, découvre une jambe !
119 : Barres fixes et balançoires accrochées dans des hêtres pour amuser les poilus
120 : Eau phéniquée appliquée sur un tampon pour procéder à des exhumations
126 : Vue de Beaudrand, du 133e RI
132 : Usure de Manon
134 : Résonance sonore
: Couleur des fumées et signification
139 : Horreur de coups directs
: Bruit des obus : « Leurs obus miaulent comme des cordes de violon »
140 : Bombarde Metzeral
: Barberot
148 : Plaquette Malandrin et bruit qu’elle génère
150 : Lit en fougère pour les enfants qui font pipi au lit
: Appareil optique
156 : Suicide d’un lieutenant, flétri pour sa lâcheté par un général
161 : « Bancal » : son sabre

Yann Prouillet, février 2026

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Maillet, André (1889-1968)

Maillet, André, Sous le fouet du destin. 1915-1916, Paris, Bernard Giovanangeli, 2008, 157 p.

Résumé de l’ouvrage :
Le jurassien et intellectuel André Maillet est soldat au 23e RI de Bourg-en-Bresse, qui tient La Fontenelle, dans les Vosges, à la mi-décembre 1915. Son régiment est alors appelé à renforcer le 15-2 qui doit attaquer sur le Hartmannswillerkopf le 21. Racontant par étapes ce qu’il considère comme une montée au Golgotha, il relate cinq jours épiques et sanglants dans les « Régions infernales » dont il échappe, blessé, les pieds gelés, sauvé par miracle par des brancardiers.

Eléments biographiques :
André Maillet est né le 30 novembre 1889 à Le Vaudioux, canton de Champagnolle, dans le Jura, d’un père scieur. Volontiers poète, il est instituteur à son recrutement et professeur au collège de Nantua à la déclaration de guerre. Il dit : « Je voulais former des jeunes gens, mes élèves, pour la lutte qui les attendaient… » (p. 46). Bernard Giovanangeli, qui introduit cette réédition, évoque le cercle intellectuel dans lequel, jeune, il évolue avant la guerre, écrivant poèmes et « pièces de sa composition ». Il publie chez Jouve en 1918 un premier livre de poèmes, écrits avant la guerre (1909-1912), sous le titre L’Angoisse éternelle, puis chez Perrin en 1919 Sous le fouet du destin. D’autres livres suivent, dont le dernier paraît en 1965. Son parcours militaire est ténu, très vraisemblablement du fait de sa faible constitution. Il est d’abord réformé pour « faiblesse générale et imminence » le 26 octobre 1911, puis reconnu apte au service armé par le Conseil de Révision de Nantua le 26 novembre 1914. Il est d’abord incorporé au 60e RI à compter du 16 février 1915, puis passe au 23e RI le 14 août suivant. [Il n’a donc pas participé aux combats sur La Fontenelle de juin et juillet, particulièrement âpres pour son régiment]. La gelure de ses pieds à la fin de la bataille du HWK entraîne une inaptitude temporaire d’un mois, avant qu’il soit classé au service auxiliaire le 27 novembre 1916 pour « amaigrissement et dyspepsie ». Il est finalement reconnu définitivement inapte à faire campagne pour faiblesse générale, gastro-entérite, anémie et amaigrissement par la commission de réforme de Dôle du 26 novembre 1917. Il ne retournera finalement jamais au front et sera démobilisé le 10 mai 1919. Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue notice analytique dans Témoins (p. 363 à 366), indique qu’il bénéficie d’une pension d’invalidité en 1919 et qu’il exerce les métiers de professeur au lycée d’Alais (aujourd’hui Alès) puis inspecteur primaire à Montceau-les-Mines. Il est également recensé à Aurillac et Nîmes (1921) ou Villefranche (1933). André Maillet meurt le 16 avril 1968 à Lyon.

Commentaires sur l’ouvrage :
Licencié en philosophie, sa formation littéraire transpire à chaque ligne de son impressionnant témoignage uniquement vosgien, sombre et très intellectualisé, qu’il circonscrit à l’attaque du HWK le 21 décembre 1915. Lancinant d’abord, à partir du moment où il apprend que le régiment doit quitter La Fontenelle pour aider à l’attaque de la « Mangeuse d’hommes » avec le 15-2, régiment vosgien qui l’occupe, Maillet multiplie les références bibliques, évoquant alors une longue montée au Calvaire. Puis l’ouvrage tourne au terrible et horrifique l’apocalypse déclenché. On sent la formation classique rien qu’à l’énoncé de son chapitrage, en forme de d’une pièce de théâtre en 15 tableaux empruntant au registre dramatique :
Premier tableau – Le sort en est jeté : La méditation du factionnaire – Dans la grange du corps de garde – La proclamation aux guerriers
Deuxième tableau – Sous le fouet du festin : La traversée de l’oasis – Le rêve des guerriers – Vers l’Alsace – L’étape – L’ascension du Golgotha
Troisième tableau – Les régions infernales : L’assaut – Le tir de barrage – En patrouille – En contre-attaque – En attendant la mort – La fête des damnés – Des profondeurs de l’abîme.

Peu des camarades qu’il cite et côtoie survivent à la boucherie dans un style dramatique impressionnant dont il ne se fait aucune illusion sur l’issue, s’abandonnant à l’idée de la mort : « C’est vrai… je me résigne. La mort n’est pour moi ni un châtiment, ni une promesse » (p. 119). Très tôt dans l’ouvrage, il évoque en effet la certitude de sa mort prochaine, comme de celle des autres d’ailleurs ! Il dit « Celui-là ne reviendra pas » ! » (p. 43) et plus loin « Lesquels laisseront sur la terre encore inconnue leur dépouille aujourd’hui frémissante ? » (p. 44). Il se révolte à l’idée de sa propre mort sacrificielle mais dit qu’elle ne l’effraie pas : « J’ai passé de trop longues nuits de méditation avec les sages et les poètes, mes amis, pour craindre son coup définitif et brutal » (p. 44). Et plus loin : « … je regarde ce sang, et je cherche les âmes de ceux qui ne sont plus » (page 80). Oscillant entre mythologie et christianisme, il avance un parallèle christique : « Et je comprends le bonheur divin du Christ, agonisant sur le promontoire tragique du Golgotha, pour délivrer le monde » (p. 74).
Il incarne quelque peu aussi le Hartmannswillerkopf, parlant du « râle immense de la montagne » (p. 90).
Patriote, le passage de la frontière (au col de Bussang) révèle sa souffrance traumatique de 1871 : « Voici enfin la réalisation du rêve de mon enfance » (page 51) alors qu’il participe à récupérer la province perdue. Ayant pourtant une vision très poétique des allemands, il en affirme aussi une haine certaine, marquant l’opposition irréconciliable des deux races. Il affirme que « la vie nationale est supérieure à la vie individuelle » (p. 117).
Comme Eugène Lemercier, dont le statut intellectuel et la psychologie sont similaires, André Maillet a une haute opinion de sa classe, tendant parfois à la condescendance. Il dit, à la vue de territoriaux transformés en cantonniers : « Ils se relèvent, lourdement, brisés, à notre passage, et, de l’air placide et calme des ruminants, nous regardent défiler » (p. 56). Plus, il avance : « Le penseur a même ici moins de valeur que le rustique, car il réfléchit trop, il raisonne trop, et une machine à tuer ne doit pas penser » (p. 76).
Il intériorise en permanence son « expérience » de combattant et cherche à analyser, dans un mélange d’utopie et de pacifisme, les sentiments et les rouages qui le poussent à agir contre sa volonté. Il dit : « Quelle est donc la force qui nous pousse à la mort ? Quelle est donc la force qui nous attire aux enfers ? Quel nom donner à la mystérieuse puissance des Ténèbres qui nous conduit au sacrifice ? », l’expliquant, réaliste, par le simple consentement (p. 70), ajoutant plus loin : « L’aiguillon de la nécessité fait des prodiges » (p. 87). Aussi, il se révolte en vain contre l’obligation d’ôter la vie : « Tuer des hommes ! quelle horreur ! Est-ce possible ? Tout ce que j’ai d’humain se dresse contre ces crimes » (p. 93). Et il appréhende ce moment : « … Je redoute l’instant où je devrai tuer. Et pourtant, je sens, je sais que, au premier signal je lâcherai mon coup de feu, et que ma balle portera juste, terriblement meurtrière… Je le sais. Je sais que je tuerai parce qu’il y va de la sécurité de mes camarades qui comptent sur moi, parce qu’il y va de leur vie…. Je tuerai parce que j’y suis obligé, parce que c’est le devoir ! » (p.111). Pour la liberté, il accepte et justifie alors la notion de meurtre : « C’est pour la défendre et la conserver que nous avons accepté ces meurtres et ces tueries que nous n’avons, en particulier, pas voulus » (p. 118). Il revient plus loin sur ce terme : « Notre tuerie se passe en champ clos. Nous sommes seuls admis à franchir le seuil des régions infernales ». Et il se confie alors sur l’indicible horreur, comme celle, la guerre suivante, des camps de la Shoah, que l’on ne croira pas : « Quand tu narreras tes aventures, on ne te croira pas. On sourira avec une légère pointe de pitié condescendante en pensant : « Il chevauche son dada » (p. 141), s’interrogeant page suivante sur la difficulté de trouver les mots, voire d’autres vecteurs, convoquant ainsi musiciens, peintres ou poètes du futur, pour évoquer la réalité de la sauvagerie à laquelle les poilus ont survécu. Ainsi « Seuls devraient avoir le droit d’en causer ceux qui l’ont vécue, ceux qui ont souffert » (p. 143). Et sa conclusion est formelle : « Si les hommes connaissaient toutes ces tortures, s’ils pouvaient souffrir tous, par la pensée, ce que nous avons réellement souffert, c’en serait à jamais fait des guerres » (p. 142). Hélas, il n’est pas optimiste sur l’oubli prévisible des générations futures et sur la certitude formelle et désabusée que « La guerre ne disparaîtra qu’avec le dernier soupir du dernier des mourants » (p. 144).
Le témoignage de Maillet, soldat du 23e RI, qui n’est sur le Hartmannswillerkopf qu’en renfort temporaire pour l’attaque du 21 décembre 1915, est à rapprocher de celui d’Auguste Chapatte (Souvenirs d’un poilu du 15-2), qu’il pourrait même avoir vu lors de sa blessure de ce dernier, voyant, p.86, « les bombardiers se glissent vers les fortins, en les attaquant à la grenade ; font sauter les derniers centres de résistance et les derniers repaires de mitrailleuses » ; même lieu, même temporalité mais unités différentes, sans que l’un cite l’autre et réciproquement le régiment frère de circonstance d’ailleurs !
Au sortir de la bataille, après son récit épique et impressionnant, André Maillet dresse un bilan surréaliste et très lucide : « Je n’ai plus que mon fusil… J’ai perdu mes musettes, mon masque à gaz, ma couverture, ma toile de tente, ma pelle-bêche, mes guêtres, mon masque et ma cravate… Je n’ai plus rien. J’ai perdu toutes mes forces et ma santé. Je ne suis plus qu’une loque, qu’une épave exsangue, qu’un squelette, qui se traine mû par ce qui me reste de puissance de volonté. J’ai laissé là-bas tout ce que j’avais encore de possibilités de bonheur, tout ce que nourrissaient d’espoirs mon cœur et mon cerveau. (…) Je ne suis plus un homme » (p. 136). Et quand même les survivants retrouvent leur sac, celui-ci a été pillé pendant leur absence au cœur de la bataille ! (p. 137).

Au final, l’ensemble de l’ouvrage est ainsi celui d’un intellectuel idéaliste et fataliste mais résigné à donner sa vie à la France. L’ouvrage est très riche psychologiquement et assez pauvre quant à certaines précisions (toponymes, souvent oubliés, dates ou unités ; il ne cite par exemple jamais le 15-2 alors que son régiment, prélevé de La Fontenelle, à 80 kilomètres au nord, soutient l’attaque principale par cette unité), circonscrivant le témoignage à une seule période comprise entre la mi-décembre 1915 et le 1er janvier 1916. Maillet apporte ainsi à la littérature de guerre un récit intellectualisé plus qu’un témoignage « technique », voire journalistique, de soldat.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 48 : Vue de Bussang
56 : Surnomme le front « le toboggan »
57 : Sentiments anti-alsaciens, pris pour des espions
60 : Défilé du régiment à Saint-Amarin, « pour l’image », puis effondrement dans l’épuisement !
64 : Achète une carte d’état-major pour suivre ses déplacements
66 : Homme faisant son testament avant l’attaque, et toilette de condamnés à mort
83 : Pancarte allemande demandant quand aura lieu l’attaque française !
89 : Perçoit un couteau de tranchée (qui lui servira à creuser son trou sur le champ de bataille, qu’il appellera sa tombe)
90 : Prisonniers allemands enviés car ils quittent le champ de mort
99 : « … le principal effet du bombardement est de nous endormir »
110 : Décide de ne plus faire de prisonniers
126 : Bruit des éclats d’obus : « grand bruit d’étoffes froissées et de râles désespérés »
131 : Veut bombarder Mulhouse insolemment éclairée
132 : Aide des brancardiers allemands à franchir une tranchée, tués juste après
136 : Ferme les yeux pour ne pas voir la montagne devenue cimetière à ciel ouvert
141 : Sur les lettres : « Les lettres sont douces. On nous parle comme si nous étions encore du monde des humains… »

Yann Prouillet, février 2026

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Schuhler, Julien (1881-1955)

Schuhler, Julien (abbé). Ceux du 1er Corps. Souvenirs, impressions, récits de la guerre par un aumônier militaire, Colmar, Les éditions d’Alsace, 1933, 432 p.

Résumé de l’ouvrage :
Le 30 juin 1931, à Colmar, l’abbé Julien Schuhler, aumônier de la 51e division du 1er aorps d’armée, met un point final à ses souvenirs, impressions et récits de sa Grande Guerre, ce à partir du 13 juillet 1915, date à laquelle il est rapatrié d’Allemagne, du camp d’Heidelberg, alors qu’il était en captivité, et aumônier des officiers français prisonniers. Démarre alors une petite encyclopédie composite d’un aumônier divisionnaire en forme de journal de guerre, largement enrichi de tableaux et de réflexions, particulièrement précis sur les dates, les lieux et les personnages cités, ce sur toute la durée de « sa » guerre.

Eléments biographiques :

Julien Charles Alphonse Schuhler est né le 9 janvier 1881 à Fontaine, dans le Territoire de Belfort. Il est le fils d’Aloïse et de Célestine Charpiot. Il passe son enfance à Petit-Croix, petit village situé à quelques kilomètres au sud de Fontaine. Décoré de la Croix de guerre, il est fait chevalier de Légion d’Honneur le 1er septembre 1920, date à laquelle il est toujours aumônier militaire attaché à la 3e division de l’amée du Rhin à Mayence. A la date de rédaction de son ouvrage, en 1932, il demeure 4 rue Aristide Briand à Colmar et c’est au 2 boulevard du Champ qu’il habite lorsqu’il meurt, dans sa ville, le 25 février 1955.

Commentaires sur l’ouvrage :
Un ouvrage dense, complet, précis et documenté sur la Grande Guerre d’un aumônier divisionnaire, récit mêlant souvenirs, impressions, fourmille d’informations, de données et de tableaux, parfois terribles, d’un religieux qui, certes place son ministère et sa foi au centre d’un apostolat quasi missionnaire, mais dans un style précis et bien écrit. L’ensemble tient ainsi de l’historique divisionnaire, souvent régimentaire (des 33e, 233e, 73e et 273e RI plus particulièrement), enrichis de tableaux descriptifs ; l’érigeant en référence testimoniale du genre. Les noms sont cités et la table des matières, qui ne reprend même pas tous les sous chapitrages internes de l’ouvrage, permet de suivre les différentes affectations de Schuhler, comme ses déplacements, dans une longue campagne haletante, parfois sous la menace de la balle et au milieu des rafales d’obus.

L’ouvrage débute le 13 juillet 1915 alors que l’abbé Schuhler se trouve dans un train qui rapatrie en France, à Lyon, un convoi de prisonniers, grands blessés, médecins et infirmiers. Cette entrée en matière rappelle par ailleurs la restitution des formations sanitaires à l’issue de la bataille des frontières (cf. les témoignages de François Perrin, de François Leleu, d’Édouard Laval ou de Georges Faleur). Le prêtre indique avoir été capturé, avec son ambulance, à l’issue des combats de Burnhaupt, le 8 janvier 1915 (p. 31), dont il fustige la conduite défaillante du commandement. Il était, pendant les six mois précédents aumônier des officiers français prisonniers au camp de Heidelberg. Dès son arrivée, il établit une demande officielle pour être agrégé à l’Aumônerie militaire, puis passe au Ministère de la Guerre « pour y verser des documents intéressants et des photographies rapportés de captivité ». Il éclaire également ses interlocuteurs sur la réalité de l’Allemagne intérieure, un an après la guerre, éclairant sur une réalité loin de la propagande journalistique. Il ajoute également passer à l’ambassade de Russie où il dit remettre « le document « Adamowitsch » où se trouvent condensé, en un rapport saisissant, le récit des atrocités, mauvais traitements, sévices et privations infligés en représailles aux officiers russes prisonniers » (p. 13). À La Belle Jardinière, il achète des effets militaires : calot, imperméable, guêtres, cantine, chaussures robustes, musette et bidon en prévision de sa campagne. Il monte au front dans la Somme le 5 août suivant, où il intègre en tant qu’aumônier le GBD de la Division, dont il expose la composition nominative (p. 18). Il récupère un cheval belge « qui ne figurait pas sur les contrôles officiels » (p. 22) mais se dit cavalier novice au début de sa campagne. Attaché à la 51e DI, il précise: « fut scellé le pacte qui me liait pour un an au 33e [RI] » (p. 193). Suit le parcours facilement retraçable de sa campagne : La Somme, Verdun, repos en Alsace, la Somme encore, la Champagne, l’Aisne, l’Yser, le Chemin des Dames, Soissons, la Deuxième Marne, repos en Haute-Alsace puis la poursuite dans le Nord, jusqu’à l’Armistice en Belgique.

Le style d’écriture s’emporte parfois profondément dans une religiosité bien compréhensible, l’héroïsme sacrificiel ou la littérature ampoulée, voire des envolées patriotiques. Mais l’auteur multiplie également les belles phrases plus profondes telles « Minutes inoubliables qui font époque dans une vie qui ne fut jamais si près de son éternité ! » (p. 108) ou « Dans l’armée française, le respect de l’ennemi vaincu et désarmé » a toujours été un honneur ; les blessés sont sacrés » (p. 153). Plus loin, ce paragraphe teinte quelque peu tout l’ouvrage, en forme de tableau qui rappelle le carré de Sidi-Brahim : « Épuisé de fatigue, tenaillés par la faim, torturés par la soif sous ce soleil implacable, fauchés par la mitraille, décimés, haletants, éclaboussés de sang, couverts de débris d’arbres et de terre, entourés de morts, de blessés gémissants, les braves combattants résistent à tous les assauts dans le carré héroïque qui flotte sous les remous de la bataille et les obus qui ébranlent l’atmosphère » (p. 327-328). Celui de la défense, à Cutry, le 12 juin 1918, du PC du colonel Coudin, ressemble quant à lui à un tableau de Neuville représentant la Maison des dernières cartouches (p. 347). Tout l’ouvrage est bien entendu aussi un vibrant hommage, légitime, à son ordre : « Rien ne fécondera mieux les sillons labourés par la guerre que le sang des 3 000 prêtres martyrs et de nos héros chrétiens » (page 168). Il affirme même « le côté spirituel et divin de la guerre » (p. 334). Il se fait parfois allégorique, voire même poète. Il dit, le 11 novembre 1918 : « Les feuilles de la forêt de Trélon tombent des arbres dans tout l’éclat de leur suprême beauté comme sont tombés nos morts » (p. 417). Pour lui, le rôle de l’aumônier est bien entendu central ; il analyse cette place dans son chapitre « L’aumônier militaire » (p. 231 et 232) en alléguant être un acteur majeur, véritable thermomètre moral pour le commandement, capable de remettre une attaque si ce facteur manquait. Il allègue avoir administré 5 000 soldats et 200 officiers (p. 273). Il met aussi bien entendu la foi au centre de son témoignage et affirme à maintes reprises sa centralité au front de la guerre : « Les âmes se retrempaient aux sources religieuses » (p. 210) ou : « Les messes militaires furent sans contredit l’un des spectacles les plus grandioses et les plus impressionnants de la guerre » (p. 395). Il avance même : « Le maréchal Foch lui-même reconnaît l’intervention de Dieu dans la victoire de la Marne » (page 398), y revenant quelques lignes plus loin en synthétisant ladite victoire par le quadriptyque « grands chefs », héroïsme des soldats, qualité de la race et Allié du Ciel (p. 399). Enfin, il évoque les « 14 points de l’Evangile du 8 janvier » évoquant la proposition de paix du président Wilson (p. 400).

Plusieurs chapitres sont consacrés aux hommes du front, soldats et officiers bien entendu, mais également infirmières, vantant chez elles leur bénéfice moral (p. 313). Il rend aussi à plusieurs reprises hommage au courage de l’ennemi (p. 328). Il se fait également parfois pédagogue de la guerre ; en témoigne par exemple sa longue définition du No man’s land (p. 386 et 387). Les pages d’héroïsme sacrificiel de juin 1918 sont également impressionnantes. Lui-même décide, devant l’imminence de la submersion ennemie, de se laisser capturer avec ses blessés, avant l’arrivée miraculeuse d’un camion qui les sauve de la captivité (p. 364, secteur de Nesle-le-Repons, dans la Marne). Enfin, sa narration, à partir de Lassigny, de la poursuite d’une Allemagne en déroute le 22 octobre, est très éclairante, tant sur les paysages qu’il découvre que sur l’état des régions libérées et de leur population, le plus souvent affamée, jusqu’à la Victoire, vécue en Belgique, dans la région de Chimay (p. 415). Au final, l’abbé Julien Schuhler n’a pas témoigné d’une « guerre de général » ; il a failli maintes fois mourir, sous les bombardements ou atteint par les balles, ou être capturé, ce jusqu’au bout de sa guerre, donnant à son récit la longue litanie d’une guerre dense et combattante même sans qu’il n’ait jamais porté le fusil ou fait le coup de feu.

Schuhler, photographe, agrémente son ouvrage de 68 clichés (l’édition étudiée comprend la mention en 1ère de couverture : « 2e édition – 5e mille»), y compris d’après-guerre. Le livre aurait mérité une table de ces illustrations ainsi qu’un glossaire des noms tant il en fourmille (voir par exemple la liste des « modernes chevaliers » qu’il donne p. 267), même s’il pratique parfois l’autocensure (cas du député qu’il considère antipatriote Charles Maurras, p. 285). L’ouvrage comporte peu d’erreurs (quelques-unes typographiques) et comme beaucoup de soldats, Schuhler se trompe sur le mot « cote », qu’il orthographie côte. Il utilise par ailleurs le mot mitraillette (p. 322), rarement usité pendant la guerre, confirmant une écriture tardive (1931). En effet, à la fin de l’ouvrage, il annonce clôturer son livre à Colmar le 30 juin 1931 ; toutefois, sa note n°1 p. 383 rapporte la mort de Georges Xavier Laibe, 1er blessé de la Grande Guerre (à Suarce le 2 août 1914), le 20 novembre 1932. [Même si cette annonce est fausse puisque que Georges Laibe meurt en fait en 1958 à l’âge de 77 ans].

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 26 : Aspect du camp des GBD de la Tour Carrée
28 : Durée de la guerre « La guerre sera finie en juin [1915], par l’usure totale des Allemands »
30 : Fantôme-As
33 : Crâne attitude de la blessure du Gal Marchand
40 : Sur la mort des chevaux
43 : Bar-sur-Aube reçoit 590 obus pour 300 victimes
44 : « 3 000 hommes sont entassés dans un village de 150 habitants. Il semble que durant la guerre, les êtres humains soient devenus plus compressibles, et l’on reste stupéfait à la pensée du peu de place tenu par le poilu dans un logis, comme aussi de la simplicité spartiate de ses goûts »
50 : Sur la Loi des curés sac au dos
53 : Accident d’un fusil non déchargé
55 : Son musée de guerre et artisanat de tranchée
73 : 32 000 prêtres ou religieux mobilisés pendant la guerre, dont 300 aumôniers militaires officiels en soutane
94 : Il se fait capturer sa chapelle
103 : Fusée blanche pour faire allonger les tirs
106 : Tirs amis
107 : Jet du brassard de la Croix-Rouge par des hommes pour prendre le fusil
112 : Rend hommage à l’audace du lieutenant allemand Brandis
117 : Ordre d’évacuation de Verdun ; Ginisty doit partir, et vision d’exode
118 : Voie Sacrée, système de la poulie sans fin
124 : Exécution d’un fantassin du 327e et d’un cavalier du 11ehussard ; évoque les fusillés de Vingré
126 : Sur le mariage : « On ne se mariait pas pendant la guerre, sinon avec la mort »
: « Aussi le déficit des naissances nous fit perdre 1 200 000 existences humaines et le feu nous en coûta 1 350 000 »
131 : Vue des Vosges, en instruction au camp d’Arches (fin 135)
142 : « Faire la guerre c’est attendre »
148 : Tir ami (grenade)
152 : « Il n’y a plus de sécurité nulle part, pas même pour les gendarmes qui ne dorment que d’un œil »
172 : Rats ayant dévoré ses hosties et ses cires pour les offices
183 : Décoration intérieure de cagna : « Aux parois de la sape sont collés ou suspendus des chromos, des gravures découpées dans des illustrés ou des magazines : alpin encadré de drapeaux, les grands chefs : Joffre, Pétain, Foch, que les gravures ou le dessin ont popularisés »
187 : Choral de Luther, exécuté par de belles voix d’en face
191 : Joffre le « temporisateur »
193 : Chiffres sur le Camp de Châlons, créé par Napoléon III en 1857 qui achète 11 000 hectares de pouilleuse et dépense 4 millions. Camp tracé par le capitaine du Génie Weynant. On peut y placer 25 000 hommes
195 : Chiffres sur le vignoble de champagne : 20 millions de bouteilles produites dont la moitié à l’étranger pour 450 000 hectolitres de récolte annuelle
196 : Carrières de Romain (Aisne), odeur, aménagements
219 : Régiment du Sacré-Cœur, constitution
231 : L’aumônier militaire, rôle et aspect, thermomètre moral pour le commandement, capable de remettre une attaque si le facteur moral manquait
: II qualifie l’infanterie « d’arme souffrante »
244 : Mort par éclatement de pièce
258 : Trophées allemands trouvés dans les tranchées ennemies (liste), achète des objets, goût des poilus pour les objets « de prise »
259 : Chevaux non enterrés
: Horreur d’un coup direct sur des artilleurs
: Bruit de trolley de l’obus
260 : « Des essaims d’allemands sont restés au fond des abris et des tranchées comme les poissons au fond d’un lac desséché »
: Tableau de soldat passant une rivière à gué
270 : Sur le creuset de la guerre : « Le poilu, c’est le paysan, l’ouvrier, toutes les classes sociales, toutes les professions fondues au même creuset »
: « Attendre est la grande affaire de la guerre et de la vie aux tranchées »
271 : 25 000 officiers tués, dont 11 632 de l’active et 13 965 de complément
272 : Esprit religieux des combattants : Barrès dit : « Les Français se battent en état religieux »
273 : Allègue que le Montgolfier est un ancien sous-marin allemand transformé (non confirmé)
274 : Couleur des bâches des fourgons
: Feuilles à tabac Job ou Riz la Croix
275 : « Le tabac, « passe-temps des paresseux » au dire de napoléon, a rendu les plus grands services pendant la guerre. Avec le pinard, il fut l’un des facteurs de la Victoire » (vap 367)
: Tringlots donnant des mégots aux mioches
277 : Perte des instruments de musique du 233e RI dans un incendie à Saint-Just
: « J’accuse » écrit sur les murailles de Senlis, incendiée par les Allemands
278 : 1 200 bouteilles de champagne bues par un état-major allemand dans le château de Chamant
286 : Mise à pied par circulaire qui supprime les chevaux des aumôniers
287 : Sur la chapelle règlementaire, « très encombrante et peu utilisée »
288 : Éclatement de pièce d’artillerie
: Voit Thellier de Poncheville (aumônier du 14e corps) en Alsace avant la guerre,
293 : Italien disant « Nous avons déconcerté l’ennemi par la rapidité de notre retraite » de la Piave
296 : Sur la paperassite : « toute cette floraison dactylographiée que la guerre a fait surgir comme champignons après la pluie »
300 : Hurlement d’enfer du bombardement
302 : « Les mets se ressentent des gaz qui leur donnent une âcre saveur guerrière ; ils sont même saupoudrés de petits éclats qui crissent sous la dent comme des plombs dans le gibier »
313 : À Guyencourt, baraques ambulances dénommées des noms des héros.
: Aspect des infirmières, bénéfice moral et hommage
314 : Sur les cimetières, tombes, aspects et entretien
328 : Rend hommage à un officier allemand courageux : « Belle vaillance qu’il faut admirer des deux côtés… »
329 : Avion allemand abattu au FM
332 : Ordre d’abattre les fuyards, conscience de la gravité d’un tel ordre
333 : Défense d’une batterie à l’arme blanche et au débouchoir zéro
: Un section brûle 30 000 cartouches
335 : Critique de Le Feu de Barbusse
339 : Ambulance FIAT
340 : Canonnade déterrant les morts : « Quel spectacle que cette canonnade impie qui, sur les champs de bataille ou dans nos petits cimetières du front, déterre, déchire, tue à nouveau les cadavres »
: Fils téléphoniques entravant les roues des voitures sur les routes
341 : Mort du général des Vallières
: Les obus ne respectent plus la Croix Rouge (mai 1918)
347 : Défense du PC de Cutry
356 : Cordons explosifs entre les lignes pour arrêter les chars
358 : Il sauve des objets de culte, qu’il envoie en camion à l’évêché à Châlons-sur-Marne
: Vue des caves du château du sénateur Vallé
360 : Conditions du passage de La Marne par pontons actionnés par des câbles d’acier dans la boucle de Tréloup
366 : Pertes au 273ème R.I.
: Colonel exhumé
368 : Ce qu’il pense du Pays de Montbéliard
372 : Revue tchéco-slovaque à Masevaux (vap 374)
373 : Vue des défenses devant Belfort
371 : Colchiques appelées « veilleuses »
374 : Masevaux siège du gouvernement français en Alsace
: Vue d’enfants alsaciens habillés en soldats français, et vieux de 1870 bardés de décorations
375 : Tranchées construites le jour dans le bois d’Hirzbach, trouvées pleines d’allemands au retour au matin, conquises sans combat pendant la nuit
381 : Vue de groupes francs, aspect, composition (par des volontaires, « gaillards décidés, amoureux du risque, fortes têtes parfois, guettant l’occasion de se réhabiliter »
383 : Grippe espagnole
: Couscous préparé par Mohammed
: M. Laibe, douanier, premier blessé de 1914, à Faverois (Haut-Rhin), annoncé mort le 20 novembre 1932 (mais en fait mort en 1958)
386 : Gourbis, guitounes et cagnas d’Hirzbach
: Longue définition intéressante du No man’s land (fin 387)
388 : L’Alsace, considérée en 1918 comme une « cale de radoub »
390 : Chevrières, pays de l’oignon
392 : Vision des régions libérées, ligne Hindenbourg, Noyon, Saint-Quentin
400 : Ligne Hunding
406 : Mines, destructions allemandes de novembre et vision des populations délivrées
407 : Le bombardement, c’est la « musique de la guerre »
408 : Abandon du matériel allemand, débâcle (vap 417 : « Des mitrailleuses, des canons, des voitures, des armes, des obus jonchent le sol piétinés par la troupe en retraite, marquant ainsi comme une trainée lamentable et sinistre les étapes et l’agonie d’une armée »
364 : Fabrique un drapeau de la Croix-Rouge en vue de sa capture
369 : Dissolution le 7 août 1918 du 273e RI, versé dans les 33ème et 73ème
371 : Photographie de la borne TCF de Largitzen
409 : Tir ami par avion
412 : Sur le parcours des plénipotentiaires allemands
413 : Ce qui se passe entre le 7 et le 11 novembre, problème du capitaine plénipotentiaire von Heldorf, qui ne peut repasser les lignes pour ramener les conditions de paix, finalement acheminées par avion à Spa, siège du G.Q.G. allemand
: Pierre d’Haudroy le 7 novembre
416 : 11 novembre, comportement des soldats, « présentez armes » face à l’est, feux de joie

Yann Prouillet, janvier 2026

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Viallet, Elie (1885-1915)

Gasqui, Jacques, Élie Viallet, capitaine de chasseurs alpins. Août 1914 – juin 1915, Paris, Bernard Giovanangeli éditions, 2014, 159 p.

Résumé de l’ouvrage
:
Élie Joseph Viallet, né en 1885 dans l’Isère, fait avant-guerre une carrière militaire qui, en août 1914 le trouve lieutenant (depuis 1911) au 13e BCA de Chambéry. Après une courte période de garde à la frontière italienne, le 12 août, le bataillon arrive à Gérardmer, entre en Alsace et reçoit son baptême du feu à Soultzeren. Après la bataille des frontières, et une première blessure, il combat au terrible Hartmannswillerkopf puis est appelé en renfort lors de « l’affaire » de l’Hilsenfirst. C’est là qu’il trouve la mort sous les shrapnells allemands.

Éléments biographiques :
Élie Joseph Viallet naît le 8 juillet 1885 au Gua, dans le département de l’Isère. Son père, également prénommé Élie, est employé au Chemin de Fer Saint-Georges de La Mure (SGLM) qui achemine le charbon extrait des mines du secteur. Sa mère, Mélanie Euphrosine Samuel est lingère. La famille demeure au hameau de Saint-Pierre, dans le village de Saint-Georges-de-Commiers. Une sœur, Marie, rejoint le foyer en avril 1888 ; elle deviendra institutrice et il entretiendra toujours une correspondance avec elle, lui reprochant parfois la rareté de ses lettres (p. 87). Elle vivra dans le souvenir de son frère défunt. Il fait des études à l’école supérieure de Vizille, puis de La Mure à partir de 1901. Il s’engage pour trois ans au 52ème R.I. de Montélimar en octobre 1903 et est promu caporal l’année suivante, en octobre. Il passe sous-officier en juillet 1905, sergent-fourrier puis sergent en septembre 1906. Il est bien noté et désire alors embrasser la carrière d’officier. En 1908, il réussit simultanément les examens d’entrée à l’École d’administration de Vincennes et de l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent, intégrant cette dernière en octobre. Le 1er janvier 1909, il est incorporé élève officier et sort sous-lieutenant, 49e sur 163, le 1er octobre. Il est alors affecté au 13e BACP à Chambéry. Il passe lieutenant un an plus tard. On le retrouve chargé du casernement et des équipages, et remplit les fonctions d’officier d’approvisionnement pendant les manœuvres alpines et d’armée. Il quitte ces fonctions en juin 1913 pour reprendre le service de compagnie puis suit au premier semestre de 1914 les cours de l’École normale de gymnastique et d’escrime de Joinville. Son unité est en Haute-Maurienne pour les traditionnelles manœuvres d’été, en juillet 1914. Le premier courrier publié date du 27 juillet 1914 mais il tient également un journal de marche.

La guerre déclarée et après une courte garde à la frontière italienne, il connaît son baptême du feu le 15 août, participe aux combats de Mandray et de la Tête de la Behouille, dans les Vosges, avant d’être blessé légèrement à la jambe le 3 septembre. Il écrit à sa sœur le 11 qu’il a fait 7 jours d’hôpital et qu’il se remet très bien. Positionné ensuite en Alsace, il participe aux combats du Hartmannswillerkopf au premier trimestre de 1915, date à laquelle il est promu capitaine. Il sera à cette occasion cité deux fois à l’ordre de l’armée, étant l’un des premiers récipiendaires de la Croix de Guerre dans son bataillon (9 juin 1915). Élie Viallet meurt le 15 juin sur l’Hilsenfirst, dans les Hautes-Vosges (Haut-Rhin). Il sera cité une troisième fois et reçoit la Légion d’Honneur à titre posthume (dossier non découvert sur la base Léonore toutefois).

Commentaires sur l’ouvrage :
En page intérieure, l’ouvrage reçoit le sous-titre Élie Viallet, capitaine au 13e bataillon de chasseurs alpins : itinéraire d’un diable bleu.

Très représentative de la correspondance auto-censurée, destinée à rassurer en permanence les siens, les lettres de l’officier Viallet apprennent peu à l’Historien. Mais l’ouvrage trouve toutefois un intérêt dans la qualité de la contextualisation par Jacques Gasqui, présentateur du corpus du capitaine Vialle, qui précise avoir hérité des archives de l’officier, dans son bataillon, donnant à l’ouvrage l’aspect d’une biographie illustrée de correspondances. L’ouvrage est bien présenté et cite nombre d’autres personnages importants cités par le témoin (dont le docteur Boutle par exemple, qui a également témoigné dans l’ouvrage de Jean-Daniel Destemberg, Les Chemins de l’Histoire. L’Alsace, Verdun, La somme (Moulins, Desmars, 1999, 327 p.).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 23 : Durée de la guerre « bien vite réglée et que ce ne serait qu’une affaire de quelques semaines »
24 : Demande à sa sœur de conserver les journaux, « documents intéressants et que je reverrai avec plaisir »
48 : « À côté des amis qui assistaient à notre départ, on voyait des mamans et des sœurs qui pleuraient (elles ne sont pas plus raisonnables à Chambéry qu’ailleurs) ».
59 : Gants de pied supérieurs à la bande molletière pour les chasseurs
83 : Sur l’action de tireurs d’élite : « J’ai organisé depuis mes tranchées plusieurs stands et les bons tireurs les tirent au passage »
96 : Garde un fusil boche
107 : Demande à remplacer son fanion de compagnie, envoie le plan (description p. 108)
113 : Description du chasseur, « uniforme d’homme des bois » : « Béret bleu, peau de mouton, pantalon bleu de mécanicien en culotte de velours, gants de pieds, passe-montagne, cache-nez ; etc., et beaucoup de boue par-dessus tout ça »
114 : Sur l’enrichissement à la guerre : « Je vous envoie un mandat-poste de 300 francs. Je n’avais jamais trouvé autant d’argent dans ma poche en fin de mois. La guerre enrichit, le fait est concluant »
115 : « L’arrivée d’un nouveau galon est une chose dont on se réjouit en temps de paix ; à l’heure actuelle, malheureusement, elle est la conséquence de la disparition d’un camarade »
132 : Stylo Gold Starry
145 : Non-restitution des corps

Yann Prouillet, janvier 2026

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Lemercier, Eugène-Emmanuel (1886-1915)

Lettres d’un soldat. Août 1914 – avril 1915, Paris, Bernard Giovanangeli, 2005, 191 p.

Résumé de l’ouvrage :
Eugène-Emmanuel Lemercier, né le 7 novembre 1886 à Paris, est d’abord engagé volontaire en 1905 avant d’être rappelé au 106e RI de Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne aujourd’hui), qu’il rejoint dès le 3 août 1914. Il arrive au front dans la Meuse après la bataille de La Marne. Promu caporal le 1er janvier 1915 (page 89, qui lui donne un « devoir social » (p. 108 et 189) puis sergent le 13 mars suivant (p. 146, qui faillit être cité (p. 187 et 189), il disparaît aux Eparges le 6 avril 1915. L’ouvrage publie 140 lettres écrites du front du 6 août 1914 au 21 mars 1915, principalement à sa mère et à sa grand-mère.

Eléments biographiques :
L’auteur naît à Paris le 7 novembre 1886, de Louis-Eugène et de Marguerite Harriet O’Hagan, une famille protestante, dont la branche féminine est d’origine irlandaise. Après la mort de son père alors qu’il n’a pas un an, il est élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle, qui créent un lien profond, qui transpire dans la correspondance avec le jeune homme lorsqu’il est au front. Initié au dessin et à la peinture par ces dernières, il a pour mentor le peintre Fernand Cormon (1845-1924) qui lui présente dès ses 11 ans ½ Jacques Humbert (1842-1934). Ce dernier va lui prodiguer une formation artistique qui aboutira à son entrée aux Beaux-Arts dans sa 15e année. Malgré une faiblesse de constitution, il devance l’appel et rejoint le 106e RI de Châlons-sur-Marne en 1905, qu’il quitte l’année suivante, revenant à ses études artistiques. Nombre de ses toiles sont primées mais sa santé s’épuise et il est contraint d’aller se soigner en Suisse. À la déclaration de guerre, il rejoint tout naturellement son régiment, dès le 3 août, et sa première lettre, dès le 6, témoigne de la vie mouvementée et fatigante des premiers jours sous l’uniforme d’un intellectuel plongé dans la guerre. Il arrive en ligne le 12 septembre et est porté disparu, sans que son corps ne soit jamais retrouvé, au combat du 6 avril 1915 aux Eparges, dans la Meuse.

Commentaires sur l’ouvrage :
Artiste et intellectuel, Eugène-Emmanuel Lemercier tient un carnet de guerre et échange surtout une correspondance avec sa mère, adulée, et sa grand-mère. Il dit très peu de la guerre mais intériorise ou philosophe abondamment, ayant conscience de sa classe et de son intellectualisme (volontiers supérieur). Quelques apports toutefois, mais assez peu sur le 106e RI, celui du panthéonisé Genevoix, avec lequel il partage parfois la contemplation de la nature, et des autres témoins que sont André Fribourg, Robert Porchon et Joseph Vincent. Bernard Giovanangeli rappelle dans un avertissement que Lettres d’un soldat est paru sans nom d’auteur chez Chapelot en 1916 puis chez Berger-Levrault en 1924, et Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue analyse critique pages 530 à 535 dans Témoins, ajoute à ces références éditoriales une publication partielle préliminaire dans la Revue de Paris les 1er et 15 août 1915.

Il n’est pas étonnant que Jean Norton Cru classe Eugène-Emmanuel Lemercier dans les 27 témoins qu’il place dans la 1re catégorie de son classement tant Lettres d’un soldat est résolument un témoignage intellectualisant son parcours de guerre, même si ténu puisqu’il concerne seulement les 8 premiers mois de guerre. Il s’épanche souvent sur sa condition et, le 1er décembre 1914, il dit : « Et voici qu’à vingt-huit ans, je suis replongé en pleine armée, loin de mes travaux, de mes soucis, de mes ambitions, et jamais la vie ne m’apporta une telle abondance d’émotions nobles ; jamais, peut-être, je n’eus, à les enregistrer, une telle fraîcheur de sensibilité, une telle sécurité de conscience », et il semble jouer quelque peu de ce statut comme il l’avance un peu plus loin : « Mon petit emploi me dispense de la pioche » (p. 83), lui que la guerre ne lui fait pas « renoncer à être artiste » (page 84). Il dit d’ailleurs à ce sujet : « Sans doute, après cette guerre, un art fleurira-t-il de nouveau, mais nous aurons à l’apprendre entièrement » (p. 110). Sa haute condition, qui lui fait se différencier de la plèbe qui l’entoure, lui fait dire de ses camarades : « Leur courage, pour être infiniment moins littéraire que le mien, n’en est que plus pratique, adapté à tout… » (p. 87). Plus loin, il avance même : « … je mène une existence d’enfant au milieu de gens si simples que, même très rudimentaire, mon existence est encore bien compliquée pour mon entourage » (p. 102). Il est de temps en temps descriptif et volontiers poète ; « Tu ne saurais croire ce que les forêts ont souffert par ici : ce n’est pas tant la mitraille que les effroyables coupes nécessaires à nos constructions d’abris et à notre chauffage. En bien ! parmi cette dévastation, il me disait qu’il y aurait toujours de la beauté pour l’arbre et pour l’homme » (page 93). Plus loin, il dit : « Il est de heures de telle beauté où celui qui les embrasse ne saurait mourir alors. J’étais bien en avant des premières lignes, et jamais je ne me sentis plus protégé », vantant les beautés de la nature meusienne (p. 130 et 131). S’il dit qu’il a parfois conscience de se répéter, il ajoute : « Il faut s’adapter à cette existence particulière, à la fois indigente en activités intellectuelles et merveilleusement opulente en émotions spontanées », comparant son métier au moine-soldat (p. 94). Il a peur page suivante de perdre « sa main » de dessinateur. Toujours observateur de son environnement, il a quelques phrases analytiques plus profondes : « Ils blaguent, mais leur blague est l’épiderme d’un magnifique courage profond » (p. 100). Il s’étonne que la vie continue : « Ce qui nous dépasse (mais qui pourtant est bien naturel) c’est que les civils puissent continuer une existence normale alors que nous sommes dans la tourmente » (p. 117). Philosophe, convoquant parfois Spinoza ou Saint-Augustin, il s’interroge sur l’ordre et la violence ; il dit : « L’ordre conduit au repos éternel. La violence fait circuler la vie. Nous avons comme objectifs l’ordre et le repos éternel, mais, sans la violence qui déchaîne les réserves d’énergie utilisable, nous serions trop enclins à considérer l’ordre comme obtenu : un ordre anticipé qui ne serai qu’une léthargie retardant l’avènement de l’ordre définitif » (p. 118). Il teinte le plus souvent ses réflexions de la présence de Dieu. Il se révolte à l’idée de sa mort (la pressent-il ?) ; il dit : « Pourquoi suis-je ainsi sacrifié, quand tant d’autres qui ne me valent pas sont conservés ? (p. 146). Ses analyses sont parfois plus singulières. N’avoue-t-il pas à sa mère : « …pour revenir à ces moments extraordinaires de fin février, je te redirai encore que j’en conserve le souvenir comme d’une expérience scientifique » (p.152). Dès lors, le sous-titre d’une telle œuvre testimoniale aurait pu être « introspection d’un intellectuel à la guerre ».
Car la guerre il la décrit finalement assez peu. Des fois, il dit quand même, sans s’étaler : « Nous sommes en cantonnement après la grande bataille. Cette fois-ci, j’ai tout vu. J’ai fait mon devoir, et la sympathie de tous me l’a prouvé. Mais les meilleurs sont morts. Pertes cruelles. Régiment héroïque. But atteint. Ecrirai mieux » (p. 142). La description plus diserte qui suit fait état d’un tableau épique d’horreur. Il dit : « Voici cinq jours que mes souliers sont gras de cervelles humaines, que j’écrase des thorax, que je rencontre des entrailles » (p.143) et c’est après un temps plus ou moins long qu’il donne ses impressions au spectacle réel de la bataille (voir p. 185 le 14 mars, peu avant sa mort). L’édition de 2005 permet de rétablir les passages censurés dans l’édition de 1916 et notamment celui-ci : « Car on a l’impression que tout le monde y passera. Chaque mètre de terrain coûte trois cadavres » (p. 158). Il a en effet la certitude de sa mort ; quelques jours avant celle-ci, il dit : « Ils m’ont raté, mais malheureusement ce n’est que partie remise, car il ne doit rien rester de notre régiment » (p. 186). Dès lors il ne faut pas rechercher dans le témoignage de Lemercier un réel ouvrage testimonial, bien qu’épistolaire, mais un livre de réflexion. Au final, c’est plus une correspondance dans la guerre qu’une correspondance de guerre. En fait il donne le plus souvent l’impression de n’avoir jamais avoir été soldat ; il semble confondre cagna et casemate (p.165) et avoue même : le « plaisir que j’éprouve de n’avoir pas tiré un coup de fusil » (page 186). Il avance même étonnamment « … avoir rencontré des Allemands nez à nez, mais (…), ces gens-là ont dû pressentir en moi quelque chose de mieux et en tous cas très différent d’un soldat, car ils se sont constitués prisonniers de façon courtoise, ce qui, d’ailleurs leur était dictée par ma façon polie de les aborder » (p.186). Il a pourtant, à la veille de sa mort, été envoyé suivre un cours d’élèves sous-officiers, ce dont il se faisait un certain orgueil. Las, ses derniers morts, qu’il écrit à un ami, sont prémonitoires : « Pense à moi et aie de l’espoir pour moi qui n’ose pas en avoir » (. 187).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 100 : Douille de 75 utilisée comme pot à eau
: « 115 obus pour blesser un homme au poignet »
101 : Noël 1915, ténor allemand dans sa tranchée (rappelle Joyeux Noël de Carion), français répondant par La Marseillaise
108 : Garde sape pour protéger les sapeurs
114 : Nous n’avons plu aucune vision d’une issue quelconque
117 : Apprend le 17 janvier 1915 la mort de Péguy
146 : Proposé sergent et pour une citation (p. 187), non obtenue à cause de la mort de son capitaine
155 : Retour des grues

Yann Prouillet, janvier 2026


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Lasbleis, Eugène (1896-1982)

Les lettres de guerre d’Eugène Lasbleis (1915-1918), Senones, Edhisto, 2015, 386 p.

Résumé de l’ouvrage :
Eugène Lasbleis, jeune breton de Lamballe, à 19 ans lorsqu’il intègre, en avril 1915, le 6e régiment du génie d’Angers. Sa période d’instruction achevée, il rejoint le front, où il arrive en décembre, dans le Pas-de-Calais, puis dans l’Oise. Il bouge peu d’abord, occupé à l’organisation du front (défenses accessoires, bétonisation, génie infrastructurel, etc.). En mars 1917, il passe télégraphiste au 8e génie et stationne au terrible Chemin des Dames. Dès lors, les faits militaires s’accélèrent ; il manque d’être fait prisonnier lors des attaques allemandes du printemps 1918 et termine la guerre dans l’Aisne, avant sa démobilisation en 1919.

Eléments biographiques :
Eugène Lasbleis naît le 18 avril 1896 à Lamballe (Côte-du-Nord puis Côte d’Armor) de Florentin, professeur de mathématique et de sciences à l’Ecole Primaire Supérieure de la ville, et de Irma André, fille d’un Alsacien de Mulhouse, optant, mécanicien à la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, son épouse. Eugène est le cinquième enfant d’une famille de six. La famille est d’une tradition de marins hauturiers de l’île de Bréhat [son grand-père était capitaine cap-hornier] qui ont payés un lourd tribut à la mer. André Lasbleis, son fils, qui présente le témoignage, dit que son père a été élevé dans une famille très unie et d’éducation très positive, constructive et libre. Il obtient son brevet élémentaire en 1914 et entre au bureau de dessin de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest à Lamballe. La guerre se déclenche donc alors qu’Eugène a 18 ans. Le 10 février 1915, la classe 1916 passe au Conseil de Révision. Déclaré apte, il rejoint avec deux amis lamballais le 6e RG à Angers. Il décède le 16 décembre 1982 dans la commune qui l’a vu naître.

Commentaires sur l’ouvrage :
Entre avril 1915 et sa démobilisation, Eugène Lasbleis écrira près de 1 000 lettres à ses parents, conservées « avec une piété exceptionnelle » (p. 10) par la famille. C’est André, l’un de ses fils qui étudie et reporte ce corpus, dont il publie 526 lettres. Il est très précis sur le lien filial et le parcours de son père. Son introduction donne nombre d’éléments périphériques utiles à la compréhension de l’épistolier et à son parcours dans le siècle comme dans la guerre.
Eugène Lasbleis prend ainsi le train vers le front le 28 décembre 1915 et débarque à Montreuil-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais. Il fait une période d’instruction au camp de Wailly-Beaucamps, à quelques kilomètres au sud de la ville, qu’il quitte le 8 mars 1916 pour l’Oise. Il arrive au hameau de Dizocourt, dans la commune de Jaux, sur la rive droite de l’Oise. Il quitte ce hameau le 6 mai 1916 et sa compagnie arrive au front dans le secteur Berneuil-sur-Aisne / Tracy-le-Mont le 15 juin suivant. Le 16 août, le 6ème Génie revient à Jaux et repars le 12 septembre pour Canny-sur-Matz, à 3 kilomètres à l’ouest de Lassigny, puis se déplace à Gury le 30 octobre. Le 13 mars 1917, Eugène quitte le 6e génie pour le 8e (Nogent-sur-Seine, dans l’Aube), affecté dès le 16 à la 10e armée du général Mangin. Il rejoint Fismes, dans la Marne le 31 suivant et change ainsi de fonction, passant téléphoniste-télégraphiste. Il participe à l’attaque du 16 avril 1917 sur le Chemin-des-Dames, dans le secteur de Craonnelle, en direction de Craonne, heures apocalyptiques dont il ne communique pas toute la réalité dans ses lettres. Le 23 juin, la compagnie télégraphiste du 8e génie dans laquelle se trouve Eugène est mutée dans les Flandres, à Woësten, au bord de l’Yser, en Belgique. Méritant par son comportement au feu, il reçoit la Croix de Guerre le 30 août avec cette citation : « … Sapeur au 8e régiment du génie. Plein de courage et d’entrain, du 29 juillet au 15 août il a assuré la réparation d’un réseau téléphonique constamment coupé par les obus. Est pour ses camarades, un exemple d’énergie et de dévouement » (page 26). En septembre et octobre, il est affecté un temps au front-arrière à un central téléphonique franco-anglais. Sa pratique de l’anglais n’est pas fameuse (il en parle p. 53 et 322) mais, comme la situation linguistique est similaire « en face », chacun parvient toutefois à se faire comprendre. Il est muté comme chef de poste téléphonique à Fismes et manque de se faire capturer lors de l‘attaque allemande sur l’Ailette, le 27 mai 1918. Parvenu a rejoindre son commandement, il est alors menacé de conseil de guerre pour panique devant l’ennemi. Il s’en sort car la retraite de son unité s’est faite dans l’ordre. Son unité se reconstitue vers Trilport puis, à l’été 1918, les armes se retournent. Fère-en-Tardenois le 11 septembre, puis Rethel, et Bergnicourt (Ardennes). Eugène apprend l’Armistice en permission dans une Lamballe où les cloches sonnent à toute volée. De retour dans les Ardennes, le soldat entre en Belgique par la vallée de la Semois et assiste aux cérémonies à Libramont, émaillées par la tonte de femmes « trop accueillantes » avec les Allemands. Le 19 novembre, il assiste à la débâcle d’une armée allemande abandonnant tout son matériel, « en pleine détresse par la faim. Hommes et chevaux tombent de faiblesse ! » (p. 367). Mi-décembre, il est de retour en France et cantonne à Verdun. Il attrape la grippe espagnole en permission, revient dans son régiment en Lorraine (Lunéville et Blainville), est nommé caporal (6 avril 1919) puis sergent (15 août). Le 19 septembre, il est rendu à la vie civile le 19 septembre. Mais, ne s’étant pas « démobilisé de la guerre » : « c’est parmi les ruines qu’il chercha et trouva vite du travail » (p. 34), engagé par l’administration des Régions Libérées au centre de Saint-Quentin dans l’Aisne. C’est là qu’il rencontre celle qui va devenir sa femme, institutrice à l’école du lieu, qu’il épouse à Pâques 1921. Il travaille ensuite au Service de la Navigation de Saint-Quentin. Le couple aura trois garçons (Jean en 1922, André en 1928 et Yves en 1930). Eugène Lableis prend sa retraite en 1957 et meurt le 16 décembre 1982 .
Jeune homme « brutalement » plongé dans la guerre, il bénéficie de toute l’affection et de l’aide matérielle (colis et argent, jusqu’à demander d’en recevoir moins !) de sa famille, très proche, composée de ses parents et de ses trois sœurs. Itératives ces lettres témoignent d’un quotidien parfois trop long et dont il se sort finalement sans trop de casse. Par sa jeunesse et son « apprentissage au feu de la guerre », l’ouvrage est à rapprocher de celui de Pierre Suberviolle ou celui d’Emmanuel Geisler.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 44 : Punition aux manquants à la mobilisation, faites au front (vap 98)
45 : Est confiant en « son étoile » (superstition)
46 : Ovations pendant le trajet en train
51 : Poux appelés « grenadiers »
53 : Anglophone (vap 322)
56 : Touche des épaulettes d’acier et le casque (vap 66, 76 mais d’« infanterie au lieu du Génie », 78, 79, 87)
59 : Changement d’écriture (pour tromper le contrôle ?)
61 : Salycilate contre les rhumatismes
63 : Touche des cas (ou poches) à grenades non cousus, il les fait coudre
Hameau de Dizocourt où « on ne voit que des vieillards »
70 : Reçoit des bêtises le 1er avril
71 : Permission accordée au numéro de matricule (vap 72 sur l’âge)
78 : Attrape des écureuils
80 : « Un sapeur a toujours la gorge en pente »
81 : Fait de la photo (vap 285)
82 : Pluie = « artillerie de Saint-Pierre » (vap 170 utilise « plume d’oie » pour l’orage)
: Cuistots tournants au régiment
85 : Punis expédiés aux « bat d’Af »
86 : Sénégalais « beaux vilains noirs ! » (vap 110)
94 : « Mocos », soldats du Midi
99 : Artilleurs ivres
: Animaux mascottes (151, adopte un chat errant, tué p. 156 par un ami, 268 une chèvre)
: « Monoplans » = paillasses
100 : « Forte ration » = 1 quart ½ de vin par jour, 5 cl d’eau de vie tous les soirs
104 : Espoir de victoire sur la Somme
109 : Menu
111 : Paye
114 : Se moque d’un prisonnier boche mais dit « C’était pourtant un type qui avait l’air très doux et qui n’avait pas l’ai d’un c… » (vap 209)
115 : « … nous couchons à côté des vaches. (…) Il paraît qu’il n’y a rien de plus sain que de coucher près de ces bêtes ! »
125 : Coupe militaire
126 : Mauvais résultat des zouaves
130 : Ce qu’il pense d’une séance de cinéma aux armées
132 : Apprécie une séance de « vrai » théâtre
141 : Prix du papier à l’auto-bazar (vap 204)
167 : Spectacle d’un duel aérien, avion allemand abattu, description
156 : Explosion d’une lampe à acétylène, 2 blessés
: Etat sanitaire médiocre de la compagnie
157 : Ce qu’il mange en « extra »
158 : Fabrique un piège à rat (vap 274, 275, 278 (il en brûle un vif), 279
162 : Sur le pinard (vap 185 « quand le pinard est signalé dans les environs » !, 187 (abus), 206, 222 « nerf de la guerre », 227
163 : Cafard après la permission (vap 168)
168 : Touche des équipements d’hiver (vap 222, 263, 366)
169 : Utilise des sabots « sans ordre »
170 : Indemnités de voyage, 2,50 f.
171 : « Les boches sont comme nous, ils en ont marre ! », prévoit la fin de la guerre en 1917
172 : Se moque de Mme de Thèbes
174 : Tout gèle. « De ce temps, le moral du poilu baisse avec la température ! » (vap 179)
185 : Espère apprendre les raisons d’un coup de main allemand en lisant le journal !
186 : Vue de civils délivrés, « tels des cadavres »
210 : Après l’espoir du 16 avril,1ères impressions de la « boucherie », moral, il parle de « confirmation du feu »
212 : Alcool de menthe, usage potabilisant (vap 215)
: Mange du cheval
213 : L’escouade prend le nom d’atelier du génie
214 : Pinard manquant, eau potable rare
215 : Durée de la guerre (+ 3 ans) après la publication des buts de guerre français
219 : Motif de retenue de permission (vap 242, différents régimes, 237, 2 jours de plus pour citation)
232 : Espions belges !
233 : Belges curieux
: Chemin des Dames, « zone d’extermination »
241 : Supplément du 14 juillet
247 : Punitions pour les indiscrétions contenues dans les lettres
248 : Vue de prisonniers : « loustics heureux de se sauver de là-dedans ! » (vap 264, 267 et 268)
258 : Fier de porter sa croix de guerre
263 : Ce qu’on trouve pour 3 francs par jour
273 : « Le Russe et le Macaroni valent le même prix ! »
280 : Punition et sentiment d’être « traités comme des chiens », lieutenant forcé de punir
295 : Sur le changement de position du port du calot, ce qu’il en pense !
296 : Fin du tabac gratuit le 16 février 1918
297 : Sur le pommes de terre germées à garder pour les potages militaires
300 : Italien « pas sympathique » ?
302 : Sa famille écrit en morse, clin d’œil à son apprentissage de la discipline au Génie
307 : Repas du Vendredi Saint
312 : Recommande des réfugiés possibles à ses parents
319 : Eau de Vals
325 : Fin de guerre appelée « grande permission »
327 : Abandon d’affaires personnelles dans la fuite, mais en y mettant le feu sur consigne
333 : Américains buveurs « de tout », cuites et bagarres
336 : Sur les risques encourus par les soldats de la classe 1920, dont son petit frère, qu’il conseille en vue de son incorporation (vap 338)
337 : Vision d’un terrain libéré, odeur, utilise sa pipe (vap 339, mouches, 341, 344)
341 : Sur l’absence de respect aux morts
345 : Disparition de la pomme de terre
347 : Les armes tranquilles selon Lasbleis : Génie, RAL, RAC
357 : Vue de prisonniers d’octobre, « jeunes et contents de leur sort »
: Quinquina complet contre la grippe espagnole (vap 363 autres remèdes)
360 : Durée et fin de la guerre, « bout de l’histoire » pour cette année (le 11 octobre !)
361 : « Grand Goastel », utilisé pour l’Armistice, gâteau breton en forme de récompense
: Ravage du Chemin des Dames
366 : Ambiance au 18 novembre 1918
367 : « Les copains n’ont rien eu pour l’Armistice, ni congé, ni pinard …»
: Vue du Luxembourg, débâcle allemande, ambiance, faim des allemands

Yann Prouillet, 21 janvier 2026

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Javal, Adolphe (1873-1944)

Javal, Adolphe, La grande pagaïe, Denoël, 1937, 329 p.

Résumé de l’ouvrage :
La feuille de route de sa mobilisation affecte le docteur Adolphe Javal à l’ambulance n°5 du 5e corps d’armée, qu’il rejoint à Fontainebleau avec 24 heures d’avance, avant même la déclaration de guerre. Se considérant plus comme un administrateur de formations sanitaires que comme un « urgentiste », la narration de sa guerre est dès lors une impressionnante suite d’anecdotes, émaillant ses nombreuses mutations, dans un monde médical du front et de l’arrière-front qui évolue lui-même au fil de la guerre. Il « collectionne » ainsi un nombre impressionnant d’affectations jusqu’à sa démobilisation en 1919, offrant un nombre tout aussi conséquent d’analyses de ces milieux divers et variés.

Eléments biographiques :
Louis Adolphe Javal est né le 11 juin 1873 à Paris (16e arrondissement). Il est le fils du célèbre docteur Emile Javal, membre de l’Académie de médecine et homme politique, et de Maria-Anna Elissen, demeurant un hôtel particulier 5 boulevard de la Tour-Maubourg. Il a deux sœurs, Alice et Jeanne et aura deux enfants (Mathilde et Sabine). Ses travaux en médecine lui font obtenir en 1904 le prix Desportes (thérapeutique médicale). Il écrit dans la presse spécialisée, teintant ses écrits de militance. Il dit : « J’étais tellement écœuré de voir pratiquer ce système, que je fis paraître dans la « Tribune Médicale » du mois de septembre 1915… » (p. 75). Passionné d’agriculture, il possède un château dans l’Yonne, à Vauluisant, ferme de 250 hectares dans laquelle il se rend fréquemment pendant la Grande Guerre, parvenant même à se faire un temps affecter dans des formations proches pour « gérer » le domaine. Son parcours pendant le conflit est particulièrement divers, avant d’être démobilisé le 24 avril 1919. Après-guerre, à plusieurs reprises, il tente une carrière politique, notamment sénatoriale, et écrit de nombreux articles médicaux et au moins deux ouvrages, le plus souvent anecdotiques, notamment sur ses relations ubuesques avec l’administration (26 références à la BNF). Juive, toute la famille (sa fille Mathilde et ses deux filles) est déportée à Auschwitz, en 1943 et 1944. Son nom est inscrit sur un cénotaphe dans le Panthéon parmi les 197 écrivains morts pour la France dans la Deuxième Guerre mondiale.

Commentaire sur l’ouvrage :
La guerre médicale d’un docteur Javal plongé dans le monde sanitaire kafkaïen à la guerre mêle empêcheur d’embusquer en rond et journal de route d’un médecin qui tient parfois plus de l’adjudant de compagnie (même si on doit lui reconnaître en ce domaine une évidente compétence). Il dit d’ailleurs lui-même préférer le rôle d’administrateur (p. 168) que du praticien d’ambulance de front. Aussi, son témoignage est une œuvre finalement très surréaliste mais de référence quant au parcours d’un médecin au sein de différences formations (hôpitaux, ambulances, fixes ou mobiles, centres sanitaires, etc.) dans les différentes phases de la Grande Guerre. Comme d’autres témoins des ambulances hippomobiles de 1914, Javal évoque un certain inemploi, voire un abandon de blessés autour de la bataille de la Marne, notamment pendant ce qu’il appelle le « circuit de la Meuse ». Il synthétise ce sentiment : « Nous parcourûmes environ 500 kilomètres pour fonctionner exactement quatre fois : c’était extrêmement peu pour s’initier à l’art de faire la guerre » (page 45). Son ouvrage, dense et très militant, fourmille, toutefois d’indications sur le milieu médical subordonné au monde militaire, récit souvent teinté de surréalisme voire de truculence.

Particulièrement critique, mais tout aussi lucide, il analyse en permanence et dénonce à chaque fois qu’il le faut, et il ne s’en prive jamais, les situations qu’il vit, dans le détail comme dans le fonctionnement général des services qu’il côtoie ou subit le plus souvent. Resté civil même sous l’uniforme, il ne se conformera finalement jamais à l’omnipotence parfois surréaliste du militaire. Par-delà son caractère polémique (et procédurier), l’ouvrage fourmille d’informations. Il dit : « J’estime le rendement de la main d’œuvre militaire à 25 % au maximum de celui de la main d’œuvre civile à l’heure, et à 10 % de celui de la main d’œuvre civile à la tâche » (p. 35). Il applique d’ailleurs cette sentence peu amène plus loin : « Le rendement du travail d’un militaire, se chiffre, chacun le sait, par un coefficient extrêmement bas. Le chef est désarmé pour améliorer ce rendement, puisque le travail du militaire est, en général, sans sanctions. Il faut truquer pour obtenir quelque chose » (page 245). Il n’est parfois pas moins tendre à l’endroit des fonctionnaires : « Ce petit jeune homme de dix-huit ans avait du sang de fonctionnaire dans les veines » (p. 66). Souvent, il mâtine son récit d’axiomes, de réflexions psychologiques, voire philosophiques, luttant sans cesse contre la démagogie également. Sur l’égalitarisme, il dit : « L’égalité, appliquée à l’espèce humaine, produirait ce que les critiques appellent le nivellement par le bas. Au point de vue de la guerre actuelle, ce principe a causé des désastres irréparables » (p. 94). Plus loin, il avance : « Rien ne ressemble moins en effet à la médecine militaire du temps de paix que la médecine militaire du temps de guerre et, au risque de passer pour paradoxal, j’ose dire que les médecins civils de réserve qui ne connaissent ni l’une ni l’autre et encore moins les règlements, étant exempts de tous préjugés et de toute idée préconçue, faisaient beaucoup meilleure besogne que certains médecins de l’active » (p. 96-97). Aussi, il n’hésite pas cette sentence : « … l’infirmerie est mon domaine : c’est même mon royaume » (p. 189) et en effet, il y fait régner une manière de despotisme éclairé, bien à sa main, avec parfois des luttes pied à pied contre une hiérarchie qu’il épargne rarement. Aussi il fait de son temps militaire un combat incessant contre la hiérarchie, les normes, le fonctionnarisme et l’impéritie. Analyste du quotidien et des mœurs, il explique la haine du gendarme : « C’est par l’intermédiaire de la prévôté que se faisait souvent la liaison entre l’état-major du C. A. et la troupe chargée des travaux de cantonnement, ce qui explique facilement la haine farouche du gendarme qui s’encra rapidement dans le cœur du poilu » (p. 135). L’étude de son récit permet également d’alimenter l’étude de nombreux symptômes de guerre tels la simulation, le gestion de la syphilis (autre stratégie d’évitement parfois), les contagieux, les embusqués, etc. Il aime à dire « je guéris les simulateurs et je débusque les embusqués » (page 243), sport dont il se fait le champion, notamment lors de son séjour à Fontainebleau. De même quelques épisodes cocasses, comme cet accouchement qu’il gère dans son ambulance, générant des débats tout militaires, sont représentatifs de la dichotomie militaire/civil. Il fustige souvent l’administration idiote, par exemple appliquée à la gestion des réfugiés, cas qu’il étudie de près puisqu’il en recueille, et emploie, comme des prisonniers d’ailleurs, dans son château bourguignon (cf. son chapitre sur les réfugiés p. 150 à 158). Il évoque ce qu’on peut appeler des « affaires » comme le pillage de Louppy-le-Petit, la débandade de Vauquois, les typhiques de Bar-le-Duc, estimés à 3 000, l’affaire de Joinville, l’affaire Rabier, etc. Il reporte également parfois intégralement plusieurs rapports, parfois techniques, qu’il rédige soit dans le cadre de ce qu’il pense être de bonne gestion, soit médicaux, soit comme comptes-rendus hiérarchiques, dont certains sont « gratinés » et d’une spiritualité peu militaire. Il participe ainsi à la statistique, y compris rétrospective (comme à Verdun, voir p. 232), et la paperassite qu’il dénonce à longueur d’ouvrage. Il dit : « … la capacité du chef se mesurait au volume de paperasse envoyé à ses supérieurs » (p. 237). Il résume souvent sa pensée, en forme de leitmotiv du livre : « Au début, en août 1914, c’était la pagaïe : mais en janvier 1916, c’était encore la pagaïe avec une différence cependant : le gaspillage d’argent en plus » (p. 177). Il n’est pas tendre non plus sur la classe 17, « élevés dans du coton », considérant leur « gestion » par des auxiliaires ou des territoriaux comme grotesque ! (page 182). Bien entendu, son caractère entier lui vaut jalousies (notamment quand il rentre hebdomadairement dans sa ferme de Vauluisant), inimitiés, y compris politiques (voir page 93) et plaintes, qu’il traite sérieusement sans s’en faire, et avec une certaine routine (voir p. 185). Il rapporte une punition elle-même surréaliste, à la suite de son long chapitre sur sa « question noire », celle de la « température anale » constituant « une grossière inconvenance » (p. 288). Mais en grande partie, l’ouvrage, qui se veut caustique, ne manque pas de finesse d’analyse et est écrit avec un savoureux second degré. Par exemple, pages 189-190, il dresse une liste des maladies qu’il considère comme « contagieuses » : pigritia (paresse), claudication, colique, réformite, auxiliarite (vap 319) ! Il reporte quelques « méthodes », parfois « fermes », pour lutter contre les simulateurs et les maladies arrangeantes pour les tire-au-flanc, ce qu’il appelle les « attitudes vicieuses » (il cite les coxalgies, les ankyloses ou les adhérences par exemple (p.197)). Son livre abonde ainsi en personnages cocasses, surréalistes, qui témoignent d’une réalité entre évitement du front et déviance comportementale qui touchent souvent à la psychiatrie, formant un tableau général de soldats bien loin de l’héroïsme patriotard lisible par ailleurs. Il en débusque souvent et partout, parfois dans l’auxiliaire même, osant cette sentence : « tous ces déchets humains qui ont encombré les dépôts et les formations sanitaires, n’ont produit aucun travail utile et ont coûté très cher » (p. 204-205). Plus loin, il dit même : « Le dépôt fut l’école de la paresse » (p. 226). Pourtant il doit souvent faire des choix qui lui posent cas de conscience. Il dit : « Peut-on concevoir au monde quelque chose de plus injuste que la sélection qu’un médecin doit faire entre les hommes qui auront le devoir de faire la guerre et ceux qui auront le droit de ne pas la faire ? » (p. 205). Plus loin, il dit : « Que les chiffres soient exacts ou faux, utilisables ou non, peu importe ; il y en aura des millions. La médecine militaire est bien plus occupée à compter les malades qu’à les soigner. Personne ne s’occupe d’ailleurs de savoir si la circulaire est exécutable, si les infirmiers ou les thermomètres sont en nombre suffisant. L’ordre est formel : il faut des chiffres » (p. 221 et aussi 316). De forte personnalité, il goûte peu les gens du midi… et les curés et les religieuses, qui transforment son ambulance en « séminaire » et pratiquant des conversions plus ou moins forcées (p. 241 et suivantes) ! Il n’aime pas beaucoup plus la hiérarchie, et assène : « … la pléthore des chefs superposés ne sert qu’à défaire par l’un ce que l’autre à fait » (p. 245). Il a également une analyse singulière de la question noire, qu’il expose dans le chapitre « le tutu des nègres » (page 284). L’armistice signé, qu’il vit à Coulommiers, l’ambiance est particulière. Javal fait une analyse également singulière de son environnement ; il dit par exemple, sur le traitement féminin des rapatriés : « Les dames infirmières n’étaient pas contentes de le nouvelle orientation que prenait mon établissements. Elles voulaient des blessés : elles avaient soif de sang. A la rigueur, elles auraient accepté des malades, mais laver, épouiller et nourrir ces rapatriés ne leur allait pas… » (p. 300). Ses analyses, permanentes, classent cet ouvrage tant dans le domaine du témoignage que dans celui de la réflexion analytique détaillée sur la Grande Guerre sanitaire.

Son parcours est très diversifié ; le 24 avril 1918, il écrit : « né en 1873 et ramené à la classe 1891 par mes deux enfants, j’ai fait deux ans et demi de front ». Le reprendre en totalité est fastidieux ; il est ballotté d’abord dans l’ambulance 5 puis se trouve à Bar-le-Duc le 16 juillet 1916. Le 18 mars 1917, il est nommé médecin-chef de l’ambulance 4/37. Le 1er janvier 1918, il est nommé (par le ministre) médecin-chef de service de groupement des centres (centre de réentraînement d’Estissac et de Cravant), centre de rééducation physique de Pithiviers) de la 5e région. Il monte une station-magasin à Montereau le 23 avril 1918 (« avec 600 hommes à soigner : 200 vieux territoriaux et 400 nègres qu’on avait fait venir du Maroc et qu’on payait 7 fr. 50 par jour ») (il y revient p. 238 et 289 zone d’étape), puis c’est l’hôpital d’évacuation de Vasseny, entre Reims et Soissons (2 août 1917), au camp d’Estissac (2 octobre 1917), à l’hôpital de Sens (11 février 1918), à l’hôpital mixte d’Orléans (29 août 1918), à l’hôpital 92 de Coulommiers, le 5 novembre 1918 par exemple. Après l’Armistice, arrivé à Paris (7 décembre 1918), à la direction du service de santé du gouvernement militaire qui siégeait au lycée Buffon, et avant sa démobilisation le 24 avril 1919, il est un temps affecté au Val-de-Grâce (mais dans les affres de la guerre tout juste finie, ne semble pas y avoir exercé). Le fourmillement de ses affectations a certainement à voir avec son comportement personnel comme ses pratiques professionnelles. Il conviendrait de rependre précisément le déroulé de l’ouvrage pour en retracer le parcours complet daté et localisé.

Les annexes reportées sont intéressantes, surtout la 2ème, intitulée « La Paperassite », sous-titrée (étude bactériologique, clinique et expérimentale), avec comme chapitrage I. Etude bactériologique, II. Formes cliniques, III. Marche – Durée – Terminaison. IV. Complications. V. Traitement (p. 309 à 318). L’ouvrage est enrichi d’un index des noms cités.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 16 : 16 ambulances de Corps d’Armée, 96 médecins
24 : Composition de la colonne
62 : Général Micheler assassinant un soldat car il avait perdu son fusil
64 : Autobus touristique Cook pour visiter Paris
: Chiffres des malades (dysentériques, typhiques, gelures) et blessés fin septembre 1914
66 : Comment il crée la gare sanitaire de Clermont-en-Argonne
70 : Sur la vaccination antityphoïdique
77 : Chambre de sulfuration pour l’épouillage
79 : Notice d’utilisation des douches
85 : Crée un magasin d’occasion distribuant des effets donnés après désarmement des hommes abandonnant leurs vêtements et par les apports des gendarmes (vap 87 les 1 500 fusils qu’il « recycle »)
100 : « Débandade de Vauquois », négociation avec les docteurs, menaces du commandement
103 : Cas de conseils de guerre
106 : Pieds gelés : « malades ou blessés » ? (vap 227, statistiques, 235, nombre)
109 : Vue des Garibaldiens, qui ils sont, but
123 : Douche froide contre les simulations (vap 128 sur ce sujet)
129 : Gère un accouchement, polémique tout militaire
136 : Sur les gendarmes pendus à Verdun
142 : Salvarsan contre la syphilis
154 : Gabegie de l’allocation aux chevaux de réfugiés
164 : Sur les typhiques de Bar-le-Duc
170 : Il couche dans la maison de Poincaré à Sampigny
172 : Chiffres sur la consommation de liquide (café, thé, vin) des troupiers du centre de Condé
173 : Chiffres de l’argent touché par hommes par mandats et bons de poste
178 : Rédige un billet d’hôpital qu’il considère comme efficace, aucun succès
180 : Sur la permission de 24 heures
182 : Comment il traite la classe 17 « élevés dans du coton » ! (vap 189 sur les visites médicales, 220, 222 : « Les bleus de la classe 17 ont acquis, pendant leur séjour au dépôt, un entraînement magnifique à défiler tout nus devant leur médecin : ils me paraissent aptes à partir maintenant pour les camps d’instruction militaire »)
182 : Chasse aux embusqués
195 : Février 1916, entrée des femmes de service embauchées dans les casernes
199 : Scandale de l’avancement des embusqués
200 : Repère sur les pansements pour éviter qu’ils ne soient défaits
206 : Hôpital du Tibre à Fontainebleau pour les malades mentaux
207 : « Ne jamais résoudre une difficulté, mais la repasser au voisin »
208 : Sur l’héroïsme : « Des centaines de mille hommes n’ont pas fait autre chose, pendant la guerre, que le circuit des formations sanitaires, parce que l’administration du service de santé, c’était la pagaïe, du commencement jusqu’à la fin. Et ce sont ceux-là qui crieront le plus fort après la guerre, qui porteront les chevrons, débanderont des décorations et des pensions. Les costauds sont morts et seront vite oubliés »
214 : Pansement Leclerc
215 : Registres et paperasserie (vap 237, 238, 305, 313, qualifié de « torchecul »)
216 : Orléans, hôpital Chataux pour les contagieux
: Problème administratif d’un homme ayant deux maladies contagieuses !
217 : Manques de médicaments, différences entre deux établissements (« affaire » des médecins du fort Saint-Bris)
226 : « Le règlement, c’est comme l’argent, il y en a de deux espèces : le sien et celui des autres »
: Sur l’après-guerre : « Avoir fait la guerre, la vraie guerre, avoir eu l’indépendance, la camaraderie et les initiatives du front, puis, tout à coup, retrouver les brimades de l’intérieur, les règlements de la vie de caserne, non, ce n’était pas supportable »
232 : Ecrit cagnia pour cagna
242 : Antimidi, car « l’ambulance 4/37 était une ambulance de méridionaux. On y parlait beaucoup mais on agissait peu »
: Curés syndiqués
251 : 65 médecins sans malades ni blessés à l’hôpital d’évacuation de Vasseny
257 : Description du camp d’Estissac
258 : Différence entre infirmerie (maladies légères) et hôpital
261 : 100 litres d’essence par mois pour son infirmier-chauffeur d’ambulance (vap 283, crise)
263 : Moniteurs pompiers
277 : Voit des nègres du Maroc, fainéants, nés paresseux
280 : Permission agricole
284 : Grippe espagnole
: Noirs refusant la température rectale (vap 285 polémique, et 292, conférence) et ramadan
: Soviet des nègres
285 : Rôle de l’inspecteur de la main d’œuvre
291 : Il dit, après une sanction : « il est sans exemple que, dans un rapport militaire, un chat soit appelé un chat » !
297 : Désordre gai, dû à la victoire proche, à Coulommiers le 5 novembre 1918
: Hôpital de Coulommiers
298 : Traitement des prisonniers allemands et utilisation civile de la troupe
: Paye des permissionnaires
: 7 signatures pour un sortant
299 : Armistice et ambiance : « Ces hommes avaient fait la guerre pendant si longtemps ! La guerre finie, on ne pouvait plus les tenir dans une caserne »
300 : « Ce n’était plus l’hôpital, ce fut l’auberge » et retour des prisonniers
302 : Perte de clientèle par les médecins
: 17 00 médecins mobilisés
320 : Centres de réentrainement et de rééducation et méthode de Joinville (circulaire ministérielle du 12 décembre 1917) et chiffres

Yann Prouillet, janvier 2026

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Catusseau, Fernand (1895-1987)

Le témoin

Pierre Fernand Catusseau est né le 10 mai 1895 à Saint-Émilion, canton de Libourne (Gironde) dans une famille de viticulteurs au lieu-dit Pindefleurs, un cru Saint-Émilion réputé. On connait mal ses études, interrompues par la mort de son père en 1912, moment où il a dû prendre en main l’exploitation. Il écrit un français correct. En décembre 1914, il est incorporé au 100e RI, puis au 109e. Caporal en juin 1915 ; sergent en octobre (les galons sont arrosés au Saint-Émilion). La famille est aisée : il demande et reçoit de très nombreux mandats. Blessé et évacué le 25 octobre 1917 dans l’attaque de la Malmaison. Mort le 8 mai 1987.

Le témoignage

La famille a conservé les lettres envoyées à sa mère entre le 3 janvier 1915 et le 3 décembre 1917. Son petit-fils Jean-Luc Michelet les a transcrites et réunies avec reproduction de nombreux documents dans un petit livre hors commerce tiré à 50 exemplaires pour la famille et les amis. Les originaux seront déposés aux Archives départementales de la Gironde.

Deux aspects originaux par rapport à la plupart des témoignages

Une première originalité des lettres, c’est qu’on n’y découvre pas d’autocensure pour rassurer sa mère. Dès juillet 1915, à Lorette, il décrit une situation terrible, des morts à chaque pas ; à Souchez, c’est intenable. Il décrit la boue, la faim, la soif, le froid (en particulier en janvier 1917), « les mauvaises odeurs des macchabées », les bombardements. La lettre du 9 décembre 1915 décrit précisément les torpilles allemandes : « Ils nous ont envoyé des torpilles de 50 kg ce qui est je crois plus terrible qu’un obus, car tu la vois arriver en l’air à 200 mètres de hauteur et tu ne sais exactement où elle va tomber ; c’est impressionnant je t’assure, elle éclate avec un fracas épouvantable. »  La guerre est un « terrible fléau » qu’il faut souhaiter voir finir au plus tôt. Fernand est conscient de sa décision de tout raconter : il demande pardon à sa mère en expliquant que c’est pour lui un soulagement.

Deuxième originalité : il ne craint pas de dire où il se trouve à telle date. Le 8 novembre 1915, par exemple : « Nous prenons les tranchées à gauche de la route d’Arras, au Bois en Hache à gauche de Souchez. »

Analyse

Pour sa Patrie et la défense de ses intérêts

Le 5 juillet 1915, depuis Souchez, Fernand Catusseau termine une lettre par la phrase : « Ton fils pour la vie, qui combat glorieusement pour sa Patrie et la défense de ses intérêts. » Sans doute est-ce une allusion au risque d’une défaite pour la prospérité des activités économiques de la France, donc de la vente du vin. Mais le thème de la Patrie revient souvent, de même que la forte critique de l’ennemi. Le 4 septembre 1915, il souhaite « anéantir au plus tôt cette insolente nation ». Le 2 octobre, il se dit heureux d’avoir « massacré pas mal de boches ». Il aime le spectacle magnifique des revues, les émouvantes remises de décorations.

On peut cependant noter quelques nuances. Le 23 septembre 1916, dix-septième jour de tranchées, il écrit : « On parle même de nous faire attaquer de nouveau, mais je crois qu’ils ne feront pas grand-chose de nous. C’est vraiment trop pour une fois. » Le 18 octobre, il souhaite obtenir une permission extraordinaire pour les vendanges, tout en admettant qu’elles « sont terminées et dans de bonnes conditions ». Soigné à l’arrière pour sa blessure, il écrit à sa mère : « Je suis heureux d’être enfin à l’abri et je t’assure que j’y resterai le plus possible. »

Il ne dit rien des grandes fraternisations de décembre 1915 mais, le 18 novembre, il décrit une période calme au cours de laquelle « les boches causaient avec nous ». En juin 1916, les paroles échangées sont plutôt des moqueries, mais restent un dialogue.

Le lien avec « le pays »

Dans sa correspondance avec sa mère chargée de l’exploitation familiale en son absence, reviennent très souvent les demandes de nouvelles de Saint-Émilion. Fernand souhaite connaitre l’état de la récolte et l’évolution du prix du vin. Le 28 août 1917, jour de pluie et de grand vent, il souhaite qu’il n’en soit pas de même chez lui « car pour la maturité cela pourrait bien nuire et amener la pourriture ». Le 30 septembre, il attend avec impatience le résultat des vendanges et il rappelle à sa mère qu’il faut bien mécher les fûts destinés à la nouvelle récolte.

Un lien avec sa région est également constitué par le « journal de tranchées » (imprimé à Bordeaux), Le Poilu St Émilionnais de l’abbé Bergey, qu’il mentionne à plusieurs reprises. Le journal dont une édition en facsimilé a été publiée récemment signale la blessure et la citation de Fernand Catusseau  dans deux numéros d’octobre-novembre 1917 et avril 1918. L’abbé Bergey et son journal ont une notice dans le présent dictionnaire des témoins ; leur existence est rappelée dans le récent livre de Rémy Cazals, Écrire… Publier… Réflexions sur les témoignages de 1914-1918, Edhisto, 2025.

Des informations sur la vie des poilus

Les poilus fabriquent des bagues et autres objets. La rubrique « poux » est traitée comme souvent avec humour : « Les poux continuent toujours à se déployer en tirailleurs sur mon dos. » Il y a des repas juste bons pour être balancés sur le parapet. Les conserves venant de la maison sont les bienvenues.

La chasse permet aussi d’améliorer l’ordinaire. Au repos, le 6 janvier 1916, il écrit : « Nous sommes dans un pays très giboyeux, il y a des faisans, du lièvre et du lapin à foison, nous en mangeons tous les jours. Mais il a paru une circulaire interdisant la chasse car vraiment c’était pire que dans les tranchées la fusillade ! » La suite est du 18 janvier : « C’est couvert de gibier, nous les attrapons au lacet maintenant puisqu’il est interdit de tirer des coups de fusil. »

Le 6 février 1917, Fernand Catusseau évoque « une bien triste cérémonie ». « J’étais désigné avec 8 Sergents de mes camarades pour servir de peloton d’exécution à un misérable poilu condamné à mort, c’est une bien mauvaise besogne. Enfin lorsque l’on est commandé, l’on ne peut pas reculer. Je ne te développe pas plus ceci car ce n’est rien de beau, tu en sais suffisamment. »

Le 30 septembre, une note originale : « Nous sommes à l’instruction des tanks depuis 2 jours, nous ne sommes pas trop mal, notre travail consiste à manœuvrer pour les mettre un peu sur la voie de la réalité afin qu’ils puissent connaitre toutes les embûches que peuvent leur faire les Allemands. Ils font du magnifique travail, tout le monde en est émerveillé, aussi j’espère que les boches seront bien servis. »

Rémy Cazals, décembre 2025

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