Langsdorff, Alexander (1898-1946)

1. L’auteur
Né le 14 décembre 1898 à Alsfeld (Hesse). Père banquier. Famille cultivée proche des milieux militaires. Alexander parle français, ce qui lui sera bien utile lors de sa captivité et de ses évasions. Dans sa jeunesse, il appartient au mouvement Wandervögel (oiseaux migrateurs) qui dénonce la société moderne industrialisée et le matérialisme. Dans sa situation de prisonnier, il évoque le faucon sauvage, prêt à s’élancer (Hans Rodewald, voir ce nom, PG en France, exprime une idée proche : « Ô Dieu, transforme-moi en une mouette », mais il s’agit d’une mouette et non d’un faucon sauvage, et d’aller retrouver son Erna et non de retourner sur le front). Ses descriptions des paysages, créations divines, sont très romantiques.
Il s’engage le 21 mars 1916 au 35e régiment de fusiliers brandebourgeois. Après cinq mois de formation, il est aspirant dans la Somme et en Champagne. Croix de fer de 2e et de 1ère classe. Il est capturé par les Français le 17 octobre 1916 ; son expérience directe de la guerre est donc assez courte.
Dès le 23 octobre, il essaie de s’évader du camp d’Irval, près de Reims, revêtu d’un uniforme français. Repris, il craint d’être fusillé, mais il est seulement condamné à trois ans de prison. Il commence sa peine à Avignon dans les dures conditions qui seront présentées plus loin. Cependant, dès le mois de mai 1917, il peut partir en commando agricole près d’Orange, d’où il lui est facile de s’enfuir pour sa deuxième évasion, le 10 juillet. Il est repris à Voiron et ramené à la prison d’Avignon. En mai 1918, il est transféré à Marseille sur le bateau Dock Pinède d’où il s’évade le 18 juin. Nouvel échec. Nouveau transfert en commando agricole fin septembre et quatrième évasion en octobre avec un camarade qui a plus de chance que lui car, arrivés à Bellegarde dans un wagon à destination de la Suisse, il peut passer la frontière tandis qu’Alexander est intercepté au dernier moment. En janvier 1919, il est transféré dans la région de Saint-Mihiel pour participer à la reconstruction, et il réussit enfin en avril à fouler « le sol de la patrie allemande » revêtu d’un uniforme américain.
Après la guerre, sa biographie alterne engagement politique et travaux archéologiques. Ainsi il participe au putsch d’Hitler en novembre 1923 et soutient en juin 1929 une thèse sur les œnochoés en bronze en contexte funéraire. Il participe à des missions en Egypte et à Persépolis comme archéologue, et à la Nuit des longs couteaux comme membre de la SS. En 1940, il est engagé dans la campagne de Norvège. En décembre 1943, il expédie vers l’Allemagne les trésors des musées de Florence. Il est fait prisonnier en Italie en mai 1945 et réussit sa sixième évasion à travers les Alpes pour rejoindre son épouse. Mais il contracte une grave infection et meurt le 15 mars 1946.

2. Le témoignage
Alexander Langsdorff dit (p. 92) qu’il a écrit son livre en août 1919. Il est publié en 1920 (titre allemand : Fluchtnächte in Frankreich) sous le pseudonyme de Sandro, peut-être pour ne pas avoir d’ennuis avec les troupes françaises d’occupation. Comme on va le voir, il est très critique envers la France et les Français, et il appartient à une littérature nationaliste avide de revanche. Le livre a eu trois nouvelles éditions dans la période nazie, en 1934, 1937 et 1942. La traduction en français vient de paraître : Nuits d’évasion en France, Villers-sur-Mer, Editions Pierre de Taillac, 2014, 208 p. L’avant-propos et l’appareil critique sont de François de Lannoy qui a retrouvé dans les Archives départementales du Vaucluse les télégrammes officiels signalant les évasions de Langsdorff. Biographie de l’auteur (d’où sont tirés les renseignements ci-dessus), chronologie de sa captivité et de ses évasions, index des noms de lieux. Un point de désaccord avec le présentateur lorsqu’il dit (p. 5) que le volontaire Langsdorff était « animé, comme la plupart des jeunes Européens de son époque, de la volonté de se battre pour sa patrie ». Il me semble que les choses n’étaient pas aussi simples.

3. Analyse du contenu
Le récit donne d’abord de nombreux détails qu’on retrouve dans les textes de ce genre, les éléments de méthode de l’évasion : cacher son identité de PG sous des vêtements civils ou même des uniformes dérobés aux gardiens ; marcher la nuit et se cacher le jour pour dormir, avec le problème des villes à traverser, Valence (p. 75), Romans (p. 81), etc. ; emporter du poivre et le semer pour dérouter les chiens (p. 70). La quatrième tentative d’évasion est originale puisque, au lieu de remonter la vallée du Rhône comme précédemment, Langsdorff et son camarade gagnent Sète pour s’installer clandestinement dans un wagon de blé à destination de la Suisse.
Comme les prisonniers de guerre de toutes les nationalités, Langsdorff présente les cas les plus divers d’attitudes des gardiens et des nationaux ennemis. Certains ont un comportement correct, par exemple lors de la capture : « globalement, sur les premières lignes, on restait convenables avec l’ennemi ». Il a affaire à quelques bons officiers français ; les relations sont bonnes avec les détenus français qui disent aux Allemands : « Dans le malheur, nous sommes tous pareils. » Il confie le plan de sa deuxième évasion à une vieille domestique du domaine sur lequel il travaille, et celle-ci lui fournit des vivres et même de l’argent (par contre il y a un traître chez les prisonniers allemands). Le fait que les PG donnent à leurs gardiens des surnoms dépréciatifs est parfaitement généralisable ; il en est de même pour les visites que les civils viennent leur rendre à distance et à travers les clôtures, comme s’il s’agissait d’animaux (voir la couverture du livre de Charles Gueugnier, voir ce nom). De l’autre côté, Langsdorff insiste sur les brimades et mauvais traitements qu’il a subis, en particulier à la prison d’Avignon, sur la privation d’air et de soleil, l’insuffisance de la nourriture. Il évoque un prisonnier qui aurait été fouetté (p. 90). Et, à partir de là, il monte en généralité en opposant les Allemands civilisés et les Français indignes : « Le plaisir sadique de tourmenter est profondément ancré dans le sang du Français » (p. 58). A de nombreuses reprises, la France est qualifiée avec dérision de « la Grande Nation », expression en français dans le texte original.
On retrouve souvent cette généralisation dans les récits de prisonniers français qui évoquent la barbarie de la « Kultur » allemande. Ici, cela va jusqu’à affirmer que l’humour fin de la littérature allemande ne peut être compris par les Français « car eux ne saisissent que la plaisanterie obscène » (p. 93). Et, si le camp de Carpentras marche bien (distribution du courrier, bibliothèque, orchestre, théâtre), c’est parce qu’il est pris en main par l’organisation allemande des prisonniers eux-mêmes. On peut rappeler ici l’opinion des Allemandes juives du pays de Bade, expulsées vers la France par les nazis en octobre 1940, sans prévenir le gouvernement de Vichy, parquées en catastrophe au camp de Gurs et critiquant sa vétusté en invoquant l’excellente organisation qu’il y aurait « chez nous en Allemagne » (Hanna Schramm et Barbara Vormeier, Vivre à Gurs, Paris, Maspero, 1979, p. 90).
Langsdorff ne manque pas de parler de races. D’abord avec les Corses (p. 57) : « Pour la garde des bagnards français, c’était le plus souvent des sergents corses qui étaient de service ; on jouait là deux races l’une contre l’autre, car le Corse est généralement haï de la plupart des Français pour sa présomption et son esprit de domination. La grossièreté de ces gardes-chiourme envers les individus était souvent vraiment diabolique. » Un autre tortionnaire corse est mentionné p. 125. Quant aux Noirs, on s’attendrait à une dure critique après la mention d’une fouille suivie avec attention par des Sénégalais, « l’humiliation d’un Blanc leur causant une joie toute particulière » (p. 45). Mais on ne va pas au-delà et, dans les troupes américaines, les Noirs sont les plus amicaux et les plus secourables.
Les conditions de vie des prisonniers dépendent aussi du système des représailles décidées par les gouvernements. « La patrie » intervient quand les PG allemands sont privés de colis de nourriture. En mai 1918, il faut cependant une véritable émeute des prisonniers d’Avignon pour que les conventions internationales soient respectées.
Un dernier point concerne l’allusion aux journaux. Prisonniers en Allemagne, les Français doivent apprendre à décrypter la presse locale. Il en est exactement de même pour les PG allemands en France, lisant « des journaux français totalement revus à la française et où le tableau de la situation mondiale était présenté entièrement à l’avantage de la France ». En 1917, les PG allemands peuvent cependant se réjouir des « événements à l’Est et sur mer », c’est-à-dire des révolutions en Russie et de l’apogée de la guerre sous-marine. Au printemps de 1918, ils considèrent comme des succès les offensives Ludendorff et les tirs de canons à très longue portée sur Paris. Mais il n’y a rien ensuite concernant la contre-offensive terminale des Alliés, et on se retrouve le 11 novembre 1918 avec un Langsdorff comme assommé, désespéré par la défaite et la fuite du Kaiser : « Le combat des Nibelungen était perdu », écrit-il (p. 153). Le nouveau gouvernement est accusé de laisser tomber les prisonniers ; en Allemagne, « le sentiment d’honneur national et de virilité y était mort » (p. 167). Les « temps honteux » de 1806-1807 sont revenus. Pourtant, le retour dans « l’indescriptible magie de la patrie allemande » lui fait écrire : « Ô Dieu, Allemagne que tu es belle », lui fait contempler le Rhin « avec son caractère foncièrement allemand », et lui fait dire aux Français fiers et présomptueux : « Oui, vainqueurs, mais pour combien de temps ? »

Rémy Cazals, août 2014

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