Saint-Pierre (famille : 6 témoins)

Les six frères Saint-Pierre qui ont fait la guerre sont nés à Nantua (Ain) dans une famille bourgeoise propriétaire de vignes. Marin (1875-1949), médecin dans cette ville, épouse en 1908 la fille d’un général ; deux filles du couple deviendront religieuses. Clément (1877-1936), avoué à Belley, épouse une fille de médecin en 1905. Amand (1879-1932), notaire à Yenne en Savoie, se marie en mai 1914. Jean (1883-1963) est ordonné prêtre en 1908 ; incorporé en 1915 et très marqué par la Grande Guerre, il écrit jusqu’à la fin de ses jours sur des cartes postales représentant le maréchal Foch. Joseph (1885-1965) devient médecin, et la guerre lui impose de terribles travaux pratiques. La famille compte un dernier frère, Antoine (1895-1972), bachelier en juillet 14, envisageant des études de médecine qu’il achève après-guerre pour s’installer à Oyonnax. Le témoignage familial est : La Grande Guerre entre les lignes, Correspondances, journaux intimes et photographies de la famille Saint-Pierre réunis et annotés par Dominique Saint-Pierre, Tome I : 1er août 1914 – 30 septembre 1916, Tome II : 1er octobre 1916 – 31 décembre 1918, Bourg-en-Bresse, M&G éditions, 2006, 794 et 825 p. Le corpus est formé de 3 journaux et 2 491 lettres et cartes postales. Le journal d’Amand va du 2 août 1914 au 18 octobre 1918, tenu au jour le jour et non réécrit. Celui de Joseph se compose de notes quotidiennes du 31 juillet 1914 au 12 avril 1915 et d’un texte réécrit en 1940, alors qu’il est à nouveau mobilisé à Chambéry ; ce dernier couvre la période du 12 avril 1915 à sa démobilisation en 1919 et comporte des dates décalées et des confusions de situations corrigées par le présentateur. Antoine a écrit trois tomes d’une autobiographie intitulée « Journal de ma vie », dont seules 22 pages concernent la Grande Guerre. Amand écrivait chaque jour à Marguerite, son épouse, une lettre qu’il appelle (6-1-18) « la lettre de notre promesse », lien vital avec la civilisation pour le bonheur et le plaisir qu’elle procure, ainsi qu’à la famille dans le Bugey, soit 1 277 lettres. Marin a laissé 397 courriers et Jean 673 lettres et cartes postales. Enfin 144 courriers ont été échangés entre les frères. Joseph et Amand sont les deux personnages les plus représentés dans l’ouvrage.
La guerre des frères Saint-Pierre
Le parcours militaire de chacun des frères, non exposé dans l’ouvrage, est difficile à suivre et doit être recomposé avec les éléments fournis par les témoins eux-mêmes. Le 1er août 1914, Joseph est affecté au 2e bataillon du 23e RI à Bourg-en-Bresse comme médecin aide-major de 1ère classe. Le jour de l’attaque allemande qui occasionne la prise de la colline de La Fontenelle, dans les Vosges, il se dit « déprimé et à bout de forces » et se retrouve le lendemain à l’hôpital de Saint-Dié, souffrant de fièvre. Alors qu’il demande à revenir immédiatement au front, il apprend qu’il est remplacé et envoyé à l’arrière. Au Thillot, il est reçu par un officier qui lui déclare : « Ah, vous arrivez du front. Eh bien, dites-moi, c’est donc vrai que tous les officiers sont des lâches ? » Cet incident interrompt son journal jusqu’au 15 décembre 1915. Sa « faiblesse » sous le feu ne lui permettra jamais de revenir au 23e. Il sera toutefois cité 6 fois et recevra la Légion d’honneur avec palme le 5 février 1919 alors qu’il a terminé sa guerre dans le 116e BCA.
Amand, âgé de 36 ans à la déclaration de guerre, est affecté au 56e RIT de Belley. Après avoir un temps tenu le camp retranché de Belfort, son régiment, le front stabilisé, est en ligne dans le Sundgau. En octobre 1914, Amand occupe le poste de secrétaire du général commandant le secteur de Bessoncourt et nous renseigne sur ce service d’état-major en relation avec les pouvoirs civils et la population alsacienne. Le 11 octobre 1915, brigadier, il passe au 7e escadron du Train. En janvier 1918, il est sergent, secrétaire d’état-major de la 133e division et passe à la section colombophile. Il se trouve à proximité de ses frères Jean et Joseph mais, en février 1918, Amand passe maréchal des logis au 9e régiment d’artillerie à pied. Marin est médecin aide-major de 1ère classe à l’infirmerie militaire de Bosmont, Territoire de Belfort. Jean termine la guerre au 265e RAC. Antoine est nommé en juillet 1918 sous-lieutenant au 73e RI et se trouve dans le secteur de Montbéliard.
La composition du témoignage
Le présentateur des écrits des frères Saint-Pierre nous renseigne dans son préambule sur le travail réalisé pour la publication des deux volumes, qui ont représenté 15 années d’un véritable « travail de bénédictin : transcrire les textes manuscrits, retrouver leur orthographe, émonder les lettres des passages trop intimes et inintéressants, repérer les lieux de combat et tranchées sur les cartes d’état-major et les plans directeurs au 1/50 000 ; identifier les individus et les événements, rédiger des notes. Les journaux ont été conservés dans leur intégralité, les lettres ont été réduites de moitié environ. Le choix a été fait de ne pas se limiter aux faits de guerre et de conserver ce qui a trait à la vie familiale et à la société de cette époque, afin que le document garde son caractère sociologique. » Les correspondances et journaux multiples sont particulièrement riches d’enseignements (voir les notices Papillon et Verly). Dans le cas des frères Saint-Pierre, il s’agit de transmettre l’expérience de la Grande Guerre en consacrant la cohésion familiale. Tous ont conscience de vivre une expérience extraordinaire et de participer à l’écriture d’une guerre aussi complexe et foisonnante.
Connectés aux mondes littéraire (Julien Arène, Frantz Adam, les dessinateurs Hansi ou Zislin), ecclésiastique, militaire ou médical, ils sont des témoins précieux, lettrés et sensibles au monde qui les entoure. Amand surtout, introspectif, s’autocensure peu. L’analyse de ses propos dans ses lettres et dans son journal permet une opportune comparaison. À Marguerite, son épouse, il dit (4-5-17) : « Ne parle pas de tout cela à Nantua, car à toi seule je dis tout ce qu’il en est. » Dès lors, il ne cache rien de ses états d’âme, parsemés de secrets militaires qu’il jure de garder mais divulgue finalement à sa femme, de sournoiseries d’état-major et de lassitude d’une guerre interminable. Certes, il est refusé comme candidat officier, ce qui pourrait expliquer une éventuelle frustration, mais il rapporte un sentiment général si l’on en croit une lettre reçue par Amand : « J’ai été encore une fois cité à l’ordre du jour, jusqu’à ce que je sois décoré de la croix – de bois. »
Joseph aussi est réaliste, donc pessimiste. Le 1er août 1914, il déclare : « Qu’est-ce que la guerre moderne ? Je connais les récits des guerres anciennes. Je ne doute pas qu’une guerre actuelle soit exactement une boucherie. J’ai la ferme conviction que je n’en reviendrai pas et pour ne pas exagérer, j’émets l’avis que j’ai au maximum 50 % de chance d’en revenir. » Passionné de photo, Joseph utilise son appareil très tôt (septembre 14). Il est ainsi l’un des premiers à photographier la guerre dans les Vosges, aussi ses clichés sont connus en dehors du cercle familial ; il vend des images à L’Illustration et l’on en retrouve dans l’historique régimentaire du 23e. Il use pour cela des techniques particulières telle une photo « aérienne » prise de la tranchée, l’appareil placé au bout d’une perche. Joseph contribue ainsi, avec Frantz Adam et Loys Roux (voir ces noms), au fait que le 23e RI soit surnommé « le régiment des photographes ».
Une encyclopédie de la guerre
L’ouvrage nous plonge dans la guerre avec une multiplicité d’impressions ressenties et décrites. Des impressions sonores : sifflement d’une balle perdue ; son différent d’éclatement des obus selon le sol ; bruit infernal qui endort puis réveille ; éclats imitant des cris d’animaux ; « souffle immensément puissant d’un monstre endormi » quand il s’agit d’un bombardement lent et régulier ; rafales comme des « lancées de mal de dent » ; écho lointain de la bataille de Verdun à 60 km de distance et même jusqu’à Montbéliard. Dans l’air qui « mugit », les raids d’avions produisent une impression éprouvante, qu’Amand décrit à Marguerite : « Je t’assure qu’il n’y a rien d’agréable à se trouver là-dessous : les avions volant très bas, leurs moteurs font entendre un ronflement menaçant d’un lancinant sans nom ; vous sentez les appareils qui vous survolent en vous cherchant, les bombes éclatent épouvantablement, les obus explosent autour des avions, les mitrailleuses crépitent, les débris retombent de partout. » Dans cette guerre, le tonnerre naturel « perd ses droits et devient tout simplement ridicule ».
Des impressions olfactives comme l’odeur du front des Vosges : « La puanteur atroce mêlée à l’odeur résineuse des sapins hachés par les bombardements. » Des impressions physiques, comme l’accoutumance physiologique aux tranchées et aux conditions de vie. Ainsi Joseph : « Un soir, ne sachant où coucher, j’avise un tas de cailloux : lui au moins est relativement sec… Il me servira de lit. C’est un nouveau genre. J’ai déjà goûté du pré, du bois, du plancher, du sillon de labour et, ma foi, on n’y est pas trop mal : les cailloux se moulant un peu sous le poids du corps. » Il revient à plusieurs reprises sur cette « déshabitude du lit ».
C’est surtout la souffrance du soldat qui transpire de ces analyses ; les punitions imbéciles sont notées ; les affirmations cyniques, ainsi cette phrase d’un officier supérieur en août 1916 considérant que fournir des vêtements n’est pas nécessaire puisque les trois quarts des hommes vont y rester. Cette ambiance d’oppression est permanente. Elle découle du fossé qui sépare soldats et officiers. Amand se plaint également de l’ambiance morale : « Par exemple, quelles mœurs, quelle débauche, c’est effrayant, dégoûtant, écœurant… Je ne puis rien en écrire, ça dépasse l’imagination. » La condition ouvrière non plus n’est pas épargnée par Amand, surtout après les grèves du Rhône de 1917 : « Qu’on demande à ceux du front s’ils consentiraient à prendre à l’intérieur la place de ceux qui se plaignent et l’on verra le résultat ! » Même les Parisiens sont décriés (Amand, 4-2-18) : « Oui, j’ai lu le raid des aéros sur Paris et les croix de guerre que cela a fait distribuer dans la capitale. Je regrette qu’il y ait eu des victimes, mais le fait en lui-même rappellera un peu aux Parisiens que la guerre existe […]. C’est malheureux à dire, mais on est obligé de constater dans la masse des poilus, avec un sentiment sincère pour les victimes, une sorte de presque satisfaction de ce fait-là ! » Bref, le fossé entre l’avant et l’arrière est profond et universel à la lecture des frères Saint-Pierre. Et pourtant, les soldats ont conscience de devoir aller jusqu’au bout : « Le temps ne changera rien au résultat final, l’écrasement des Boches, tant pis si on paye des impôts », déclare Marin à sa mère. L’emploi de nouveaux gaz par les Allemands déchaine la volonté de vengeance d’Amand, en juillet 17 : « Il faudrait étripailler tous les Boches, mâles et femelles, petits et grands ! »
Les fraternisations sont le plus souvent représentées par les échanges les plus divers (sifflets, boules de neige, insultes au porte-voix, cigarettes), par l’entente tacite ou simplement par des attitudes d’humanité (ainsi le 24 décembre 1914 au col d’Hermanpaire, dans les Vosges, où un ténor entonne un Minuit chrétien religieusement écouté par les soldats allemands qui applaudissent.
Le bourrage de crâne n’est pas absent : pieds coupés par les Allemands pour éviter les évasions ; blessés achevés ; Boches dépeceurs ; mais aussi Allemands tuant leurs officiers pour se rendre ; officiers autrichiens qui, « pour exciter les hommes, déclarent que le pillage et le viol seront autorisés » en Italie conquise. Autres thèmes récurrents, les charges violentes contre les soldats du midi, le 15e corps, les gendarmes imbéciles, l’espionnite. Et les poncifs comme « La France aura toujours le dernier sou, l’Angleterre le dernier vaisseau, la Russie le dernier homme » ou la motivation alimentaire des désertions allemandes.
Le tout est ponctué de belles descriptions : une remise de décoration ; les bleus « nerveux du fusil » ; une attaque de nuit ; le terrible travail des brancardiers sur le Linge. La boue « comme de la crème », qui empeste le gaz et dans laquelle on peut mourir noyé ; la vue panoramique d’une attaque à Verdun. Verdun, « cette fois, c’est la vraie guerre » et le témoignage justifie sa place particulière dans l’expérience combattante avec la vision traumatique d’une mort individuelle dans la mort de masse.
La victoire
Les six frères Saint-Pierre, tous survivants, non blessés, vivent la victoire avec des sentiments nuancés. Joseph, le 11 novembre à 11 heures, déclare : « Messieurs, vous êtes joyeux, moi non ! Nous devions aller en Allemagne pour confirmer notre victoire. L’affaire n’est pas terminée, dans vingt ans il faudra recommencer. » Antoine est en permission à Nantua à cette date et revient au front, s’étonnant qu’il ne soit plus létal : « Par un clair de lune splendide, je pouvais marcher à découvert sur ce qui avait été le champ de bataille. Je ne pouvais croire au total silence qui régnait sur ces lieux dévastés. » Amand quant à lui « est tout désorienté à l’idée de la démobilisation » et « tout troublé à l’idée du retour ». Après que Joseph ait échappé au minage des caves et des routes lors de la poursuite d’octobre 18, c’est Amand qui manque encore de mourir à cause d’un « fil gros comme un crayon, solidement attaché à deux arbres et traversant la route juste à hauteur de la gorge », tendu de nuit le 14 décembre 1918 à Heimersdorf, dans le Sundgau. Il revient plus loin sur cette insécurité en Alsace. Par contre : « Réveillé par le sifflement très proche d’un obus de gros calibre, j’ai dressé l’oreille pour écouter l’éclatement et juger de la distance de la chute, mais rien. J’avais dû rêver et je m’en suis aperçu de suite, comme tu penses. » C’était le 30 novembre 1918 ! La guerre restera pour tous un traumatisme au-delà du cauchemar.
Yann Prouillet

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Puech-Milhau, Marie-Louise (1876-1966)

L’âme du réseau de Borieblanque, de 1940 à 1945, était Marie-Louise Milhau, épouse de Jules Puech (voir notice précédente), désignée souvent comme « la bonne fée » aussi bien par des correspondants de la Deuxième Guerre mondiale que de la Première. Elle est née à Castres (Tarn), dans une famille bourgeoise protestante qui a eu des revers de fortune ; c’est pourquoi, titulaire d’une licence, elle accepte en 1900 un poste d’enseignement à l’université McGill à Montréal (Canada), ce qui la met en contact avec le mouvement féministe américain. Revenue en France pour se marier en 1908 avec Jules Puech, un ami d’enfance, son travail intellectuel devient inséparable de celui de son mari dans les organisations en faveur de la paix. Sa connaissance de l’anglais et de l’allemand lui permet d’assurer, dans La Paix par le Droit, les comptes rendus de livres et la « revue des revues » en langue étrangère. De 1915 à 1918, son mari étant dans l’armée, elle le remplace dans ses diverses tâches et abat un travail de secrétariat considérable. Ses archives contiennent la copie de centaines de lettres adressées à diverses personnalités, à quoi il faut ajouter la correspondance quotidienne avec Jules.
D’un autre côté, elle a reçu et conservé dans trois boîtes marquées « Soldats 14-18 » environ 700 lettres à elle adressées par 75 correspondants : des membres de sa famille mobilisés ; des anciens élèves canadiens de McGill, eux aussi sur le front (l’un d’eux lui écrit : « You belonged to the days before things have got so topsy-turvy and unreal ») ; des prisonniers en Allemagne ; des poilus ayant toute leur famille en pays envahi ; et jusqu’à un Alsacien, passé en France à la fin de juillet 1914, engagé dans l’armée française, mais qui ne sait écrire qu’en allemand (voir la notice Auguste Bernard). Tous décrivent leurs conditions de vie et la remercient de toute sorte de bienfaits. Elle leur envoie des colis de nourriture et de vêtements, des livres, des mandats, avec toujours une lettre personnelle, appréciée de ses correspondants. « J’ai vu des camarades tout déçus de recevoir des colis sans la moindre pensée, ni un mot de sympathie, tandis que vous n’oubliez ni le corps ni l’âme », lui écrit Maurice Lévêque, PG à Giessen (30 avril 1918). Elle sait s’adresser aux œuvres pour venir en aide aux soldats, et elle participe aussi directement à la Sauvegarde des Enfants. Le mélange de bonté et d’efficacité quelle que soit la situation qu’on lui expose, qui caractérisera son action sous l’Occupation de 1940-44, est déjà sensible en 1914-18. Ainsi, elle réussit à réunir les membres de familles déplacées. Cherchant des nouvelles sur le sort d’un camarade, le maréchal des logis Charles Kuentz lui écrit (19 mai 1917) : « J’avais pensé à m’adresser au général Hébert, mais j’ai préféré m’en remettre à vous qui approchez tant de personnalités influentes et qui incarnez cet esprit de charité attentive grâce à quoi les déshérités de cette guerre ne se sentent pas absolument abandonnés. » Un autre la prie d’écrire à son officier une lettre de recommandation et s’en trouve bien (26 mai 1918) : « Vous pouvez penser avec quelle joie je constate être remonté dans l’estime du lieutenant. Je vous remercie donc de la lettre que vous lui avez adressée… » Elle réussit à faire affecter dans une usine en mai 1917 un ouvrier métallurgiste de 37 ans, Émile Baudens, père de quatre enfants, sur le front depuis le début : « Sa me semble au Paradis cher Madame, au si longtemps que je vivrée je penserait à vous », lui écrit-il. Le même a besoin de son soutien moral après la guerre. Le 4 mai 1919, il avoue : « Ma petite fille n’est plus la même, elle me dit de retourner [d’]ou je vient, ici ce n’est pas ta maison, elle a 8 ans. » Il conclut : « Il nous faudra 10 ans pour revoir la vie comme en temps de paix. »
Après la guerre, Marie-Louise Puech-Milhau est secrétaire de l’Union pour le Suffrage des Femmes et préside l’Union féminine pour la SDN ; elle est membre du Conseil international des Femmes et une personnalité marquante de l’AFDU (Association des Femmes Diplômées des Universités) section française de l’International Federation of University Women. Dans le cadre de ces diverses associations, elle voyage beaucoup à travers le monde et elle pourra faire jouer tous ses réseaux de relations en faveur des intellectuelles polonaises, tchèques, juives d’Allemagne et d’Autriche réfugiées en France en 1940 et menacées par la victoire des nazis. Son action est très bien documentée grâce à la conservation de milliers de pièces d’archives personnelles. Une école de l’agglomération albigeoise porte son nom.
Rémy Cazals, juin 2015

*Les archives de Marie-Louise sont déposées aux Archives départementales du Tarn. Voir Magalie Amiel, Paroles de poilus, Lettres reçues par Marie-Louise Puech-Milhau pendant la Grande Guerre, mémoire de maîtrise, Université de Toulouse-Le Mirail, 2001, 182 p. Et Rémy Cazals, Lettres de réfugiées, Le réseau de Borieblanque, Des étrangères dans la France de Vichy, Paris, Tallandier, 2003, 471 p. [réédition limitée pour l’association Les Audois en 2016, disponible à cette adresse : Les Audois, BP 24, 11020 Carcassonne Cedex]. Voir aussi Marie-Louise et Jules Puech, Saleté de guerre ! Correspondance 1915-1916 présentée par Rémy Cazals, éditions Ampelos, 2015, 572 p. Voir l’article » Paris 1916″ sur le site de la Mission du Centenaire de la Grande Guerre. Il a été question de Marie-Louise Puech dans des colloques tenus à Paris en 2014 et à Gênes en 2015 dont les actes sont en cours de publication.

* Voir dans Cahiers d’études germaniques n° 71 (2016) les articles de Rémy Cazals, « Comment tromper la censure. Correspondance 1915-1916 de Jules et Marie-Louise Puech », p. 151-157, et de Françoise Knopper, « Un épistolier alsacien dans la Grande Guerre », p. 159-169.

* Il est également question de Marie-Louise dans les conclusions de Rémy Cazals au colloque franco-canadien de 2014 à Ottawa et 2015 à Paris : Le Canada et la France dans la Grande Guerre 1914-1918, sous la direction de Serge Joyal et de Serge Bernier, Montréal, Art Global, 2016, 650 p. [p. 633-644].

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Roumiguières, Alfred (1887-1973)

1. Le témoin
Il est né à Saint-Martin-Laguépie (Tarn), le 15 avril 1887 dans une famille de cultivateurs. Après le certificat d’études primaires, de 12 à 16 ans, il travaille la terre avec son père tout en préparant avec son ancien instituteur le concours d’entrée à l’école normale d’Albi. Du service militaire d’un an, il sort avec le grade de sergent. Il est nommé instituteur à Sorèze en 1907. Il se marie avec une institutrice en 1910. En 1914, le couple a deux enfants. Alfred milite à la SFIO et dans le syndicalisme enseignant en gestation.
En août 1914, il part comme sergent au 343e RI en Alsace, puis dans les Vosges. Lorsque les soldats sont autorisés à aider les civils à faire les foins près du front, il y participe avec plaisir, écrivant (5 juin 1915) : « J’ai constaté que je n’avais pas oublié mon premier métier. » Son frère Irénée est tué le 9 juillet 1915 (« Comment prévenir ma mère ? »). Adjudant le 14 octobre 1915, Alfred est blessé quelques jours après par l’éclatement accidentel d’une grenade française. En janvier 1916, le voici instructeur à Carcassonne. Il se rapproche du front en octobre, tout en restant instructeur au 15e RI. Il apporte une confirmation à la thèse d’Alexandre Lafon sur la camaraderie : « Depuis que j’ai quitté le 343e, j’ai trouvé beaucoup de camarades, mais je n’ai pas trouvé d’amis. » Il revient en ligne au 26e RI en mars 1918 et il est à nouveau blessé par des éclats de grenade en juillet. Il est libéré le 19 février 1919.
Dès la rentrée suivante, le couple Roumiguières est nommé à Castres ; il y reste jusqu’à la retraite en 1942. Alfred continue à militer à la SFIO et au syndicat des instituteurs. Il est élu au conseil municipal sur la liste socialiste en 1947. Il meurt le 3 juillet 1973.

2. Le témoignage
Alfred Roumiguières dit qu’il écrit au moins deux lettres par jour, dont une à sa femme Rosa. 1600 lettres à son épouse ont été retrouvées, et autant venant d’elle, qu’il lui renvoyait en exigeant qu’elles soient conservées pour les relire plus tard. Le présentateur, François Pioche, a effectué deux choix : ne pas retenir les lettres de Rosa ; reproduire seulement les passages les plus marquants de celles d’Alfred. D’autant qu’il fallait aussi prendre en compte 4 carnets, tenus d’août 1914 à juin 1915. F. Pioche ne sait pas si Alfred a cessé de les remplir à ce moment-là ou s’ils ont été perdus. La deuxième hypothèse paraît la bonne quand on sait que les auteurs de La Plume au Fusil (Toulouse, Privat, 1985) ont donné des extraits de carnets de Roumiguières postérieurs à juin 1915.
Le livre d’Alfred Roumiguières, Un instituteur tarnais dans la guerre 1914-1918, Castres, Société culturelle du pays castrais, 2013, 211 p., contient quelques photos, des cartes et des reproductions de lettres et de pages de carnets (notamment, p. 148, une lettre très maladroitement écrite de la main gauche après sa première blessure). Comme tant d’autres, Alfred a remarqué très vite (11 septembre 1914) l’importance du courrier familial : « Songe que ce n’est que par les lettres que je peux encore vivre un peu votre vie. » On retrouve chez lui l’expression des sentiments d’affection exprimés par tant de poilus, par exemple le 20 janvier 1918 : « J’aime bien que tu me racontes les petites scènes dont nos enfants sont les héros. Un de mes plus grands regrets que me donne la guerre, c’est celui que j’ai de ne pouvoir profiter de nos enfants tant qu’ils sont petits. »

3 Analyse
Le départ
Le 3 août 1914 à Carcassonne, c’est l’enthousiasme. On crie « À Berlin ». On menace Guillaume et son fils de divers sévices. Les différences politiques sont oubliées entre Français. Le sergent Roumiguières fera tout son devoir, en espérant que la guerre soit finie avant le départ de son régiment de réservistes. Il pense que cette guerre sera la dernière et que l’écrasement de l’Allemagne permettra de vivre en paix pendant de longues années : « Je crois qu’en ce moment je travaille pour mes enfants, parce qu’après cette guerre va s’ouvrir une longue période de paix et de tranquillité. » Il n’apprécie pas que la foule injurie une femme allemande tenant son enfant dans les bras et il remet à sa place un lieutenant qui ricane.
L’instituteur reparaît
Le 13 octobre 1914, il écrit : « Sous le soldat, l’instituteur réapparaît très souvent. Le moindre sujet de conversation m’entraîne à faire une leçon. Je me mets à fournir des explications si bien que, par moment, je me trouve tout étonné de parler à des hommes à barbe. Je croyais être au milieu de mes élèves. Tantôt c’est une leçon de choses, tantôt une leçon d’histoire, mais le plus souvent c’est de la morale ou de la géographie. Lorsque j’étais à la 3e section, je prenais souvent la carte de l’adjudant Pomarède et j’expliquais là où nous étions pour le moment, d’où nous venions, ce que nous avions à droite, à gauche, etc. J’avais toujours un grand nombre d’auditeurs attentifs. » Certes, il reconnaît les lacunes dans ses études, et pour les combler il achète un exemplaire de L’Iliade pour 12 sous (14 août 1917). Un peu auparavant, retour de permission, il peut enfin voir Paris, « Paris où se sont déroulés la plupart des événements historiques qu’on étudie, où ont eu lieu la plupart des intrigues qu’on lit dans les romans ! » La révolution russe de mars 1917 lui rappelle les délibérations des États Généraux et la nuit du 4 août, « telles que nous les présentent Aulard et Jaurès ».
Cet instituteur est socialiste
Il ne cache pas ses idées ; il reste abonné à L’Humanité ; à Paris, il tient à voir le mur des Fédérés. Les socialistes ont fait tout leur possible pour empêcher la guerre, mais « ils font leur devoir de Français comme les autres et souvent mieux que les autres » (6 juillet 1915). « Jaurès avait raison », précise-t-il le 6 août 1915. Il avait raison de penser que la décision ne serait pas obtenue dès le premier choc. « Il parlait des réserves sur lesquelles il fallait compter. N’est-ce pas les réserves qui composent aujourd’hui presque exclusivement l’armée française ? » Le 4 novembre 1918, l’instit socialiste se réjouit : « Les trônes croulent comme des feuilles mortes et partout la république s’apprête à remplacer les empereurs ou les rois impérialistes. […] Comme Jaurès avait raison lorsqu’il nous démontrait que l’idée démocratique était en progrès en Europe. Le jour n’est pas loin où nous allons avoir la république en Allemagne. »
Embusqués et réactionnaires
Le 18 février 1916, il constate : « Un instituteur ne peut pas se faufiler dans les hôpitaux comme les prêtres ; il ne peut pas se faire embaucher dans les usines comme les ouvriers et il n’a pas le droit aux permissions agricoles comme les paysans et assimilés (cette dernière catégorie est nombreuse). Il n’a d’autre bénéfice que de se faire casser la gu… » Il critique vertement les embusqués, curés et bourgeois, les « professionnels du patriotisme » bien installés à l’arrière. À un patriote resté à Durfort (près de Sorèze), qui s’énerve parce que la victoire ne vient pas vite, il fait dire par sa femme « que dans tous les bureaux de recrutement on accepte volontiers des engagements pour la durée de la guerre ». Les réactionnaires profitent de la guerre pour s’implanter dans les œuvres comme la Croix Rouge ; les cléricaux exploitent la peur du danger pour gagner des soldats à leurs dévotions. Et après la guerre ce sont ceux qui seront restés à l’abri « qui auront sauvé la France. Evidemment, ils pourront parler ; les vrais sauveurs de la patrie ne seront pas là pour les contredire puisqu’ils seront morts. »
L’ennemi
Alfred Roumiguières verse son or pour la Défense nationale (à la différence de l’instituteur Mauny, voir ce nom). Du début à la fin, l’ennemi reste l’Allemand. Malgré la grande proximité des tranchées (« on les entend tousser »), il refuse de fraterniser. Il rapporte des échanges d’insultes d’une tranchée à l’autre (24 mai 1915), mais aussi (3 septembre) l’envoi d’une carte par les Allemands qui demandent : « Que pensez-vous de la paix ? » Lors des combats de Lesseux, le 25 septembre 1914, dans l’abordage d’une tranchée allemande, il a vraisemblablement tué un Allemand, ce qu’il note dans son carnet le jour même, qu’il redit dans une lettre du 11 novembre, et encore le 8 août 1915 en élargissant le propos : à la guerre, il faut parfois tuer pour ne pas être tué. En juin 1918, il décrit les prisonniers allemands, jeunes et loqueteux : « Tu ne te fais pas une idée de la joie qu’ils éprouvent à être prisonniers. […] Ils s’interpellent entre eux avec des cris de triomphe. Ils disent plaisamment qu’ils ont pris le meilleur chemin pour aller à Paris. […] Ils n’ont pas trop à se plaindre de nous. On leur a donné à boire, on les a fait manger et leurs blessés ont été soignés par nos majors comme les nôtres propres. »
Quelques remarques ponctuelles
– 18 octobre 1914. « La guerre que nous faisons est une guerre de taupes. » Detaille ne pourrait pas peindre ses tableaux magnifiques.
– 21 octobre. Un déserteur allemand venu à la tranchée française s’adresse à la sentinelle du 343e en occitan pour l’empêcher de lui tirer dessus.
– 16 novembre. « La frousse ? Je voudrais bien savoir qui ne l’a pas. »
– 22 novembre. « C’est très beau une charge à la baïonnette, mais avant d’arriver sur l’ennemi, les ¾ de l’effectif sont par terre ! C’est ce qui est arrivé trop fréquemment au début de la guerre. »
– 30 mars 1915. « En ce moment, beaucoup d’hommes réclament la paix. »
– 3 novembre 1916. « Le fusil devient arme de second plan ; il est remplacé par la grenade à main, la grenade à fusil et le fusil mitrailleur. »
– 19 octobre 1918. « L’Allemagne est vaincue, cela ne fait de doute pour personne. Elle est vaincue parce que ses alliés l’abandonnent, elle est vaincue parce que ses armées sont refoulées et elle est enfin vaincue parce que son peuple n’en veut plus. »
– 27 novembre. « J’ai été frappé par le duel entre l’homme protégé par le fer et l’homme protégé par le ciment : le tank contre le blockhaus. La victoire est restée à celui qui a pu bouger, prendre l’offensive et exploiter un premier succès. »
Deux regrets
– Une note (p. 184) présentant Bolo Pacha comme un « ancien khédive d’Egypte ».
– Le fait que le présentateur n’ait pas mentionné d’autres combattants du 343e comme le sergent Giboulet et le soldat Tailhades (voir ces noms), alors qu’on les trouve dans les extraits donnés par les auteurs de La Plume au Fusil. Blayac (voir ce nom) parle aussi du 343e.

Rémy Cazals, juillet 2014

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Carlier, Emile (1882-1947)

1. Le témoin
Né à Valenciennes (Nord), marié en 1910, il a deux enfants en 1914 et exerce la profession d’agent d’assurance ; mobilisé à Douai, il réussit à quitter la ville avec le dernier train le 1er octobre 1914. Il rejoint ensuite Guéret, où il est mis en disponibilité par l’autorité militaire. Le réserviste est rappelé en mai 1915 et incorporé au 127e Régiment d’infanterie (1ère DI).
Il est en secteur devant Reims jusqu’en février 1916, à Verdun (février-mars 1916), puis dans l’Aisne, participe aux attaques de septembre 1916 dans la Somme, retourne en Champagne fin 1916, participe à l’offensive d’avril 1917 à Vauclerc, est dans les Flandres de juillet à décembre 1917. Le 127e participe ensuite à la bataille de Picardie (défense d’Amiens en avril 1918) puis à la défense de l’Aisne (offensive allemande du 27 mai 1918, percée au Chemin des Dames). Il est transféré dans les Vosges puis participe à l’occupation de Mayence ; Carlier est démobilisé en février 1919.
Après le conflit, il se consacra à des activités culturelles, fut conservateur adjoint du musée de Valenciennes, spécialiste de la peinture hollandaise et journaliste au Petit Valenciennois. Il s’occupa aussi de l’Association des Anciens Combattants du 127e dont il fut un des principaux animateurs. Il eut six enfants dont un fils tué lors des combats de la Libération en Alsace en janvier 1945 (19e BCP). « Emile Carlier atteint au plus profond de son être par la mort de Daniel, mourut le 17.09.1947 pensant souvent à ces deux guerres, à ses morts et à son fils. » (p.7, présentation de l’auteur).

2. Analyse du témoignage
Le récit d’E. Carlier est d’abord paru anonymement par épisodes sous l’intitulé « Souvenirs d’un Ancien soldat du 127e » dans la feuille locale le Petit Valenciennois. Il a fait l’objet d’un manuscrit global en 1937 sous la signature de l’auteur : p. 141 « C’est aujourd’hui que se termine la publication de « Mes Souvenirs de Guerre ». Ai-je été sincère ? Ai-je dit la vérité ? Ai-je fait un récit exact des faits dont j’ai été le témoin ? J’ai, entre les mains pour l’affirmer, de nombreuses lettres de mes anciens compagnons d’armes dont plus de 20 lettres d’officiers. » L’édition définitive date de 1993 : Carlier Emile, Mort ? Pas encore ! Mes souvenirs 1914 – 1918, par un ancien soldat du 127e RI, Editions Société Archéologique de Douai, 1993.
Le récit se présente comme le journal de son passage au front comme téléphoniste ; cette fonction est un « filon » en secteur calme, mais le poste se révèle très exposé lors des coups durs. Cet emploi donne à Carlier, au PC du 3e Bataillon, un point de vue qui le tient bien informé de la vie de sa division (1ère DI puis ID162).
Le témoignage est un récit classique de combattant, des carnets avec les mouvements, événements, lieux et dates ; son souci est l’exactitude, la vérité des faits vécus. C’est un Valenciennois qui parle sous le contrôle de ses lecteurs compagnons d’armes (publication en feuilleton dans la presse locale). Cet aspect original induit un auto-contrôle particulier de l’écriture, car Carlier cite des individus nommément, vivants ou morts, des voisins, des collègues voire des membres de sa famille encore actifs dans l’entre-deux guerres. Il s’occupe d’autre part de l’amicale des Anciens du 127e. On sent que Carlier pense à ses lecteurs, témoins comme lui, et en même-temps aux morts du régiment dont il se sent le légataire, lorsqu’il rédige son témoignage : p. 49 « Si ces heures furent glorieuses pour notre cher régiment, il ne convient pas de laisser dans l’ombre leur côté tragique et de taire les souffrances physiques et morales des combattants. »
C’est d’abord un récit patriotique, qui glorifie le sacrifice : p. 42, capitaine R. Billiet (apparenté à E. Carlier) : « ce qui devait fatalement arriver arriva. Frappé en plein cœur par un éclat d’obus, Roger Billiet meurt bravement comme il avait vécu, fidèle aux principes et aux enseignements qu’il avait reçus dès l’enfance et qui se résument en un mot : le Devoir ! » Le témoin n’évoque pas de considérations politiques ou de questionnement sur la guerre, ses justifications ou ses buts. Sa perception des mutineries est classique (mauvaise perception de l’esprit du troupier, tout rentre dans l’ordre grâce à Pétain) : p. 50 « je me hâte de dire que dès la nomination de ce dernier, les intolérables abus et les pratiques dont nous eûmes à souffrir précédemment disparurent. »
C’est aussi un récit de l’infanterie, qui veut montrer la spécificité de la souffrance du troupier (p. 49 « Le fantassin a bu le calice jusqu’à la lie »). Son sort est considéré par l’auteur comme largement inconnu de l’opinion commune : p. 49 « Beaucoup de personnes ignorent la vie de martyr que mena le simple soldat dans l’infanterie pendant la guerre. Il convient de la faire connaître à tous. C’est rendre hommage à nos morts et à ceux qui ont souffert pour que la France vive. » C’est un propos « d’en bas », de ceux qui n’ont pas la parole, d’une certaine manière, c’est une position « politique » (au sens de L. Smith), c’est-à-dire qui conteste à l’intérieur d’une structure d’autorité, mais qui ne la remet pas en cause et ne réfléchit pas à la guerre dans sa globalité. Curieusement pour le lecteur du XXIe siècle, le scandale à dénoncer n’est pas la stupidité d’offensives meurtrières et vouées à l’échec, mais celle des « chiens de quartier », celle des brimades inutiles et évitables d’officiers, surtout à l’arrière et au repos : p. 28 « Il n’admettait pas (lieutenant Davaine) les brimades et les vexations dont certains officiers de métier étaient vraiment prodigues à l’égard de leurs soldats, à tel point que le repos faisait regretter les tranchées. Pour ceux d’entre eux qui considèrent le galon seul comme critérium de l’intelligence, du savoir-vivre et de la distinction, un soldat est un soldat, c’est-à-dire une brute à laquelle on n’a pas de comptes à rendre, attendu que dans le métier militaire, il ne faut pas chercher à comprendre. » Carlier insiste plusieurs fois sur ce fait p. 13 «La perspective de partir à l’arrière, où tout est prétexte à exercices et brimades, nous donne le cafard » ou p. 55 « Mon bataillon part au repos à l’arrière et je dois suivre sa fortune, bien que je préférerais de beaucoup rester aux tranchées. »
Nous sommes ici dans un « moment historiographique », le récit dominant de la guerre à ce moment (A. Prost/J. Winter) restant celui de l’encadrement (officiers supérieurs) p. 49 « Certes la publication d’un récit de ce genre n’ira pas sans soulever les susceptibilités de ceux qui n’ont connu la guerre que par les histoires des « bourreurs de crâne » ou qui, de bonne foi, ne peuvent admettre que certaines erreurs aient pu être commises, que des souffrances inutiles aient été imposées à la troupe.» Notable plutôt conservateur après-guerre, Carlier est insensible dans son propos à l’environnement pacifiste, mais il insiste sur la vérité du témoin, et en cela il est représentatif de la démarche de J. N. Cru. Des réactions d’officiers à la lecture de son manuscrit sont à cet égard intéressantes, et on a presque l’impression d’une gradation des opinions qui suivrait les grades militaires:
Général de Fonclare (1937) « j’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article et à ce sujet je vous remémore la suggestion que je vous ai déjà faite de publier en un volume les « Souvenirs » concernant le 127e RI. Les écrits des grands chefs abondent à ce sujet… Ils ont valeur d’ensemble, mais ceux des « petits » qui mirent plus ou moins obscurément la main à la pâte, ceux-là ne sont pas moins précieux (…) ce « plus ou moins obscurément la main à la pâte » est à mettre en relation avec les « visions d’Apocalypse » (p. 35) de la Somme… une autre lettre du paternaliste général, ancien commandant de la 1ère DI : « En ce qui concerne les appréciations un peu vives qui sont les échos de vos souffrances physiques et morales et de celles de vos camarades, je sais l’indulgence qui leur est due… »
p. 142 colonel Carrot « J’ai reçu avec plaisir votre magnifique journal de campagne (…) C’est une belle période de ma vie que je retrouve en lisant vos pages de guerre. »
capitaine Pendaries « Ces souvenirs dépeignent d’une façon aussi juste que touchante les souffrances que nous avons eu à supporter pendant la guerre. »
capitaine Guérin-Séguier « Je ne puis que vous féliciter de fixer ainsi les détails de cette guerre que l’on oublie trop, hélas ! »

3. Thèmes

Relation des nordistes avec les méridionaux
p. 23 « Le régiment reçoit, pour combler les vides de Verdun, un important renfort de méridionaux. Le Colonel les harangue. Il fait l’éloge des gens du Nord dont a été formé jusqu’à présent le 127e. Il espère que les gens du Midi sauront imiter leur vaillance. Intérieurement, nous approuvons. Ce n’est pas sans une certaine méfiance que nous recevons les nouveaux arrivés. Méfiance parfaitement injustifiée et qui ne tarda pas à se dissiper au chaud contact de nos exubérants camarades. Nous n’eûmes jamais de plus gais compagnons et quand arriveront les sombres jours de la Somme et de Craonne, ils sauront, eux aussi, donner l’exemple du patriotisme et du devoir. »

Perception critique de l’arrière, ambiance à Paris, permission 23 mai 1916
p . 25 « Je reste dans la capitale et pour la première fois depuis mon incorporation, je peux juger de visu de la mentalité de l’arrière. La vie est bien différente de celle que j’ai vécue moi-même à Paris, dans les premiers mois de la guerre alors que j’attendais mon ordre de mobilisation. On sentait alors qu’il y avait quelque chose de changé dans les mœurs de la capitale. La population fiévreuse et surexcitée, attendait dans une angoissante inquiétude la marche des événements. L’âme du peuple vibrait en songeant aux souffrances et aux dangers de ses défenseurs. Les Zeppelins venaient survoler la ville. C’était la guerre !
En juin 1916, ce n’est plus la guerre. On ne connaît pas encore les restrictions. Le naturel a repris le dessus. Les théâtres, les cinémas regorgent de spectateurs, la mode donne libre cours à tous les caprices. Luna Park a rouvert ses attractions. On s’est organisé dans la guerre. Paris s’amuse pendant qu’à Verdun toute une génération souffre et meurt. Je me sens tout dépaysé. J’ai presque hâte de retrouver mes camarades et ma solitude et je repars sans le moindre cafard. »

Après Verdun, considérations sur la guerre et le devoir
2 avril 1916 p. 21 « Certes, nous sommes sortis indemnes de la sanglante tragédie et nous voici maintenant au repos, mais tous, nous savons que ce repos une fois terminé, nous sommes destinés à être jetés dans de nouvelles fournaises et, comme le dit le fabuliste, « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ». Ces considérations ne nous empêcheront pas de faire notre devoir, mais nous songeons, avec mélancolie, que la patrie exige de nous de bien durs sacrifices. Elle est comme Saturne. Elle dévore ses enfants ! »

Evocation des attaques dans la Somme Marche vers le front, août 1916, chaleur
p.29 « Après toutes ces marches plus éreintantes les unes que les autres, le moral est assez bas. La fatigue physique, portée au-delà de son extrême limite, abat les âmes les mieux trempées. Nous essayons de nous remonter mutuellement. Nous sommes bien sortis vivants de Verdun, la Somme ne peut pas être plus terrible. Hélas ! ce qui nous attendait là-bas dépassa de beaucoup tout ce que notre imagination aurait pu supposer. Jamais nous n’aurions pu concevoir que de pareilles souffrances, de tels spectacles , de tels dangers nous étaient réservés.»

La Somme Préparation de l’offensive
20 août 1916 Camp des Célestins
p. 33 « Nous ne savons pas grand-chose des événements militaires qui se déroulent devant nous et auxquels nous sommes destinés à prendre part. Par des évacués du front rencontrés dans les villages voisins, de vagues rumeurs circulent. Il paraît que les combattants n’ont pas d’autres abris que les trous d’obus . Les Allemands massacreraient tous les prisonniers. On nous raconte de terrifiantes histoires à ce sujet. Les journaux qui nous parviennent s’étendent, d’autre part, avec complaisance sur les ravages effrayants occasionnés de part et d’autre par l’artillerie : les mots de marmitage, de pilonnage reviennent fréquemment. Si le moral de l’arrière est toujours aussi élevé, les perspectives qui s’ouvrent devant nous sont des moins réjouissantes. »

La Somme des cadavres partout
24 août 1916 p. 35 « ce sont des visions d’Apocalypse qui se dressent devant nous quand nous nous avisons de passer la tête au-dessus de la tranchée. »

Des prisonniers allemands pendant l’attaque
Midi, 2 septembre 1916, Maurepas, lisière du bois Louage
p. 38 « Trois soldats passent conduisant un capitaine, un feldwebel et deux autres prisonniers de moindre importance. Le capitaine Rouhier, à la porte de son P.C., regarde philosophiquement défiler les prisonniers ; l’officier boche le toise avec insolence, s’arrête et l’invective, se plaignant avec aigreur que les Français ne respectent pas les lois de la guerre. Comme le Boche, ne recevant pas de réponse, revient à la charge de plus en plus arrogant, notre brave capitaine le repousse et lui décoche dans… la banlieue de son dos un énergique coup de pied qui l’envoie valser dix pas plus loin. La liaison s’empresse de suivre l’exemple et passe à tabac les trois autres prisonniers. »

Relève 5 septembre
p. 41 « Depuis dix-neuf jours, nous n’avons pu nous laver, nous raser, nous déshabiller, enlever nos chaussures. Nous avons passé toutes nos nuits à la belle étoile. Nous avons été successivement rôtis par le soleil, noyés et glacés par la pluie. Nous avons connu la faim, la soif. Nous sommes dévorés par la vermine. Plusieurs fois, nous avons senti passer les affres de la mort. Nous avons vécu des heures entières d’agonie. »

Description d’un « état de choc», qui nous choque aujourd’hui pour d’autres raisons 8 septembre, retour en arrière, camp des Célestins
p. 43 « Les visages pâlis et maigris de ceux qui m’entourent témoignent assez les fatigues des survivants et dans les baraquements hier trop étroits et aujourd’hui trop larges, la place des morts est restée vide. Dans le camp, des nègres passent. On se détourne d’eux avec horreur. Ils évoquent trop de souvenirs des cadavres en pourriture qui nous entouraient sur le champ de bataille. »

Messe vengeresse 9 septembre 1916, camp des Célestins
p. 44 « Après l’évangile, l’aumônier, M. l’abbé Branquet, prend la parole. Il adresse un souvenir ému et reconnaissant à la mémoire de tous ceux qui sont tombés pour la défense de la Justice et du Droit : « Et maintenant, dit-il en terminant, vengeons-les ! ».
Cette messe, en plein air au milieu du camp, cette foule de soldats massés au pied de l’autel, ce prêtre aux accents belliqueux prêchant une nouvelle croisade, tout cela ne manque pas de grandeur. L’âme s’exalte à l’idée du Devoir et du sacrifice. »

Distraction au repos 21 novembre 1916
p. 56 « Le programme comportait une « Revue ». Le régiment avait à son actif assez de faits glorieux pour que l’on profitât de l’occasion pour relever le moral des hommes, faire vibrer chez eux la corde patriotique et rappeler la mémoire des chers disparus. On préféra tomber dans le trivial et l’obscène, flatter les basses passions de l’individu. Bien souvent, j’ai fait cette triste constatation en assistant aux séances de cinématographe et aux représentations du Théâtre aux armées, offertes aux soldats du front. Se croyait-on revenu aux tristes temps de la décadence romaine, où l’on jetait en pâture à la plèbe « du pain et des jeux ? ». Le soldat français – mais il faut savoir le prendre – a d’autre idéal, grâce à Dieu, que l’ivrognerie et la débauche ! »

Opinion sur les troupes coloniales Champagne, 6 octobre 1916
p. 54 « Le poste est occupé par des coloniaux qui n’ont pas l’air de s’en faire et desquels nous nous efforçons de tirer les renseignements pratiques et techniques qui nous sont nécessaires. C’est en vain que nous leur demandons leurs consignes, le relevé des lignes téléphoniques et le schéma du réseau. Nos prédécesseurs ne connaissent rien de tout cela. Une seule question les intéresse, « le pinard », et les seules consignes qu’ils peuvent nous passer sont des indications très nettes et très précises sur les moyens de faire parvenir le précieux liquide jusqu’à nous. »

Offensive d’avril 1917 Attaque du plateau Vauclerc
16 avril 1917 18 heures
p. 69 « Aucune progression n’a pu être réalisée depuis le matin par le 327e et le 43e. Ces deux régiments sont toujours arrêtés par les mitrailleuses du bois B.1 que notre artillerie n’est pas parvenue à détruire. Plus impitoyables encore que les barrages d’artillerie, les nappes de balles fauchent au passage tous ceux qui s’aventurent sur le bled. (…) Le 201e est relevé après être resté seulement quelques heures en ligne. L’emplacement occupé par ce régiment est marqué au loin par la grande tâche bleu horizon de centaines de cadavres amoncelés au même endroit. (…) « C’est pire que dans la Somme ! » me disent ceux de mes camarades qui viennent des premières lignes. »

Offensive allemande, bataille de l’Aisne 1er juin 1918 midi
p. 106 « Le général Messimy (ancien Ministre, commandant l’ID 162) arrive en auto. Il déclare que maintenant, il ne faut plus céder aucun terrain à l’ennemi. Il faut résister coûte que coûte. « Dites bien à tout le monde, déclare-t-il à haute voix, que je viens d’abattre à coup de révolver un homme qui voulait se sauver ! ». « Ce n’est pas vrai, ajoute-t-il plus bas en s’adressant aux officiers qui l’entourent, mais qu’on le dise et qu’on le répète aux soldats. »

Spécificité du soldat des régions envahies
p. 59 « Le mois de décembre 1916 nous amène également de nombreux rapatriements du Nord envahi. J’ai la joie de voir revenir les miens. Je demande aussitôt la permission à titre exceptionnel à laquelle j’ai droit, mais comme ma famille est restée en Suisse, il me faut un certain temps pour obtenir les papiers nécessaires ( …) je trouve un train qui m’emmène à Paris où je prendrai la correspondance pour Genève. »

En secteur en Flandre après juillet 1917
p. 83 « Depuis le jour où la guerre nous a si brusquement arrachés à nos familles et au pays natal, nous nous sommes sentis partout déracinés. Pour la première fois depuis trois ans, en Belgique et en Flandre française, nous nous sommes retrouvés chez nous et le sympathique et chaleureux accueil que nous avons rencontré chez nos braves et honnêtes populations du Nord a contrasté étrangement avec l’indifférence, voire même l’hostilité qui nous a accueillis partout ailleurs. »

Grande offensive 18 juillet 1918
p. 111 « On pousse vers la grotte des flots de prisonniers. Il y a parmi eux des gamins complètement imberbes, de véritables enfants dont l’arrivée soulève une hilarité générale. Je constate une fois de plus le bon cœur du soldat français. Pour celui qui a vécu la vie du front avec ses peines, ses dangers et ses souffrances, un prisonnier est un frère de misère, et il ne viendrait à personne l’idée de le maltraiter. On oublie que l’on a devant soi un Boche bien souvent bourreau des nôtres dans les régions envahies. On aime mieux passer pour naïf que cruel. »

Découverte des Américains
mars 1918, la bataille de Picardie secteur Montdidier
p. 95 « Les troupes américaines sont au bivouac dans le parc et une cuisine roulante s’est installée dans les dépendances du château. Nous remarquons que les officiers ont le même ordinaire que leurs hommes. »

Volonté de témoigner après la Somme
p. 50 « Je suis sûr, dans la circonstance, d’être l’interprète de tous mes camarades, de tous ceux qui ont vécu ces souvenirs et de traduire fidèlement leurs impressions. »

Vincent Suard 10/05/2012

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Jeanneret, Charles-Edouard (dit Le Corbusier) (1887-1965)

1. Le témoin

Charles-Edouard Jeanneret est né le 6 octobre 1887 à La Chaux-de-Fonds en Suisse. Son père, Georges-Edouard, est graveur et émailleur de montres et sa mère Marie-Charlotte-Amélie Perret, est musicienne. Il est donc issu d’une famille d’artisans protestants émigrés du Sud-Ouest de la France par son père et d’industriels horlogers suisses par sa mère. D’éducation bourgeoise, il a 14 ans et demi lorsqu’il entre à l’école d’art de La Chaux-de-Fonds pour y suivre d’abord un apprentissage de graveur-ciseleur. Mais, sous l’impulsion de son maître Charles L’Eplattenier, il s’oriente vers l’architecture et réalise, à 18 ans, les plans de sa première construction, la villa Fallet. A partir de 1907, il entreprend des voyages d’études en Italie, en Autriche, Grèce, Turquie, et en Allemagne mais ne parvient pas à s’introduire dans le milieu des architectes de ces pays. Il poursuit son apprentissage entre La Chaux-de-Fonds et Paris, ville dans laquelle il souhaite s’installer et investir pour assouvir sa passion de l’architecture. En 1913, il enseigne à l’Ecole d’Art de la Chaux et s’installe comme architecte. La guerre déclarée le pousse à se rapprocher de la cause française et des milieux culturels parisiens. Le 14 février 1917, il fustige la position suisse en ces termes : « Nous sommes de sales neutres uniquement occupés à des affaires. Nous sommes les eunuques de la situation » (page 410). Pour les présentateurs, n’a-t-il pas écrit dans une correspondance à Auguste Perret, non reproduite, le 20 novembre 1914 : « Je pense que si j’avais été à Paris, je serais parti au feu » (page 409) ? Il s’installe durablement dans la capitale en février 1917. Il y vit les affres de la vie parisienne pendant la Grande Guerre en entamant une carrière d’architecte et d’industriel dans la Société d’Entreprises Industrielles et d’Etudes et la Société d’Applications du Béton Armé. Il estime y parvenir malgré la guerre en écrivant, le 14 mars 1918 : « Si vous saviez comme, objectivement, je suis heureux, comme je réalise au mieux, au cent fois mieux de mes espérances. Est-ce que j’aurais rêvé me faire en pleine guerre, à Paris, une situation financière, morale et sociale ; exister ? C’est fait » (page 443). Parallèlement, il participe ardemment à la vie artistique et s’engage dans les milieux littéraires (il fonde l’Esprit Nouveau mais publie également plusieurs ouvrages d’architecture), esthétiques et picturaux (il fonde le purisme avec Amédée Ozenfant). Touche à tout, il multiplie les expériences dans tous les domaines : ainsi, le 9 janvier 1919, « on [l]e consulte ces jours pour une grosse affaire d’eaux minérales dans les Vosges (boutique avenue de l’Opéra, usine d’embouteillage là-bas, programme de ville d’eau, hôtels, casino, jeux etc.). Il faut faire face à tout ». Le 25 janvier 1919, Jeanneret indique que, par le biais de l’Association Renaissance des Cités, il a été « prié de faire une communication sur le dégagement de la cathédrale de Reims » (page 516). Le 9 mai 1919, il indique dans une lettre à ses parents : « J’ai fondé dans ma société une section des Industries de l’Alimentation et j’ai comme collaborateur l’ingénieur frigoriste peut-être le plus capable de France, celui qui a fait les gaz asphyxiants, l’assèchement de la poudre B et d’autres travaux considérables. C’est un Danois (…) » (page 536). La suite de ses correspondances ne dira rien toutefois sur ce projet et cette collaboration. De fait, il n’est pas à proprement parler un reconstructeur de la Grande Guerre. Début 1921, son entreprise de briqueterie d’Alfortville fait faillite mais il poursuit en architecture et il va dès lors multiplier les projets et les réalisations qui vont faire de lui Le Corbusier, pseudonyme choisi en 1920 en référence au père Le Corbusier, un aïeul cité dans une lettre de décembre 1908. C’est ainsi le 13 février 1921 qu’il l’utilise dans ses correspondances. Le 8 novembre 1925, il apprend de sa mère le cancer incurable de son père, qui mourra le 11 avril 1926, alors que sa mère mourra le 15 février 1960 à l’âge de 101 ans. Lui-même décède le 27 août 1965 à Cap Martin.

Nous avons volontairement limité la biographie de Charles-Edouard Jeanneret à la période considérée. Pour toute information complémentaire, il convient de consulter sa fondation http://www.fondationlecorbusier.fr/ .

2. Le témoignage

Baudouï, Rémi – Dercelles, Arnaud (prés.), Le Corbusier. Correspondances. Lettres à la famille, 1900-1925. Tome I. Gollion (Suisse), Infolio, 2011, 765 pages.

L’ouvrage publie dans un premier volume les correspondances échangées avec sa famille par Charles-Edouard Jeanneret entre le 6 mars 1900, alors qu’il a 13 ans et demi, et le 31 décembre 1925. Nous n’avons pour la présenté étude pris en compte que les courriers reproduits pour la période allant de 1913 à 1925. En effet, Charles-Edouard Jeanneret étant revenu au domicile familial de la Chaux-de-Fonds, l’ouvrage ne reproduit que deux lettres pour 1913, deux pour 1914, quatre pour 1915 et aucune pour 1916. Par contre, son installation à Paris en février 1917 initie une abondante correspondance avec la Suisse, présentant des éléments susceptibles d’être utiles à l’étude de son positionnement en tant que citoyen suisse et de son témoignage pendant la Grande Guerre. Toutefois, ses écrits, publiés semble-t-il exhaustivement, sont la reproduction d’une correspondances épistolière presque uniquement familiale, donc le plus souvent intime voire domestique. De fait, l’étude de cette volumineuse correspondance apporte peu à l’analyse du parcours ou d’un éventuel témoignage de Charles-Edouard Jeanneret en lien avec la Grande Guerre. A peine donne-t-elle quelques éléments sur la psychologie de ce personnage complexe qui fut indéniablement l’un des génies de son temps.

3. Résumé et analyse

Sa première mention de la guerre est assez tardive. L’année 1917 n’est concernée que par 6 lettres, certes assez longues, et c’est seulement le 17 février 1918 que Charles-Edouard Jeanneret évoque les bombardements de Paris et les raids de Gothas : « Il est tombé une bombe tout près de mon bureau et aussi tout près de mon domicile » (page 436). Cet évènement sera pour lui, et de manière récurrente, y compris pour les soldats en ligne, l’occasion d’un spectacle « saisissant » (page 436) vu en bravant l’alerte sur le Pont des Arts. Il y revient à plusieurs reprises, décrivant la nuit totale de la ville lumière (12 mars 1918 – pages 442-443) et il dit agir quasiment par bravade devant cette menace : « Or donc on a des bombes par-dessus la tête, c’est-à-dire que les femmes n’ont pas la tête solide. Ce qu’elles s’en font ! Moi, je suis inconscient. Pourtant j’ai décidé de zigzaguer nuitamment du côté des caves, après les évènements de ces jours qui furent plus démonstratifs que d’autres. Je le répète il y a chez moi l’inconscience du danger et cela dans tout, dans les affaires aussi ; je ferai un fort bon troupier » (16 mars 1918 – page 444). Loin du danger, en effet, il estime : « La mort ne m’effraye pas, la mienne ou celle des autres » (16 mars 1918 – page 444). Il semble trahir ici le comportement général des Parisiens, souvent rapporté, et qui n’est pas uniquement l’image d’Epinal d’une littérature patriotique. Ainsi, évoque-t-il les tirs du Pariser Kanon, le 24 mars 1918 : « Les Boches ont cru nous embêter avec leur nouvel ustensile à rallonge. S’ils avaient pu voir les Parigots pendant tout ce dimanche de printemps alors que tous les quarts d’heure ils crachaient un pruneau, ils auraient écarquillé les yeux. En tous cas, ces cochons-là ont de l’ingéniosité, mais nous autres, on a du cran » (page 451). En effet, répondant aux lettres angoissées venant du pays, il relativise l’effet du « Kâânon » comme il l’appelle dans une lettre 11 avril 1918 (page 452) : « Le canon ! Le canon a fait parler les commères et les journalistes, ces salauds. Alors vous avez cru, que Paris était bombardé comme les tranchées, estimant que la ville prenait jour après jour l’aspect d’Arras, d’Ypres, de Reims. Cent obus de réussis, c’est probablement le total. Une moyenne de cinq à six victimes par jour. Vous êtes-vous jamais alarmé à l’idée que cinq incendies avaient éclaté en Suisse, chaque jour, et que cinq personnes étaient mortes. Et avez-vous eu la vision d’un pays dévasté, et de gens « aux nuits agitées », « au corps brisé », « à la pauvre tête fatiguée » ? Je vous défie, débarquant à Paris, et sans guide, après dix jours de recherches, de trouver, de dénicher un seul trou d’obus. Vous n’avez pas vu Paris faire la nique au Kaanon, et s’en foutre, mais s’en foutre jusqu’à la gauche ! Voilà pour le canon qui n’existe plus » (14 mai 1918 – page 462). Certes Paris n’est pas tout de crânerie, où l’« on compte beaucoup de gens assommés par la guerre » (17 février 1918 – page 439) mais globalement, Jeanneret comme Paris ne subissent pas la guerre. Le 8 novembre 1918, il écrit à se parents : « Victoire, ici drapeaux, canons, la fin, Boches bouclés. C’est fabuleux ; ville calme archi calme » (page 498) et le 18 : « Et la Victoire hein ? Il y a eu des jours d’enthousiasme. Enfin Paris s’est réjoui et a pavoisé. Paris est une gerbe de drapeaux. Par-dessus tout une dignité impressionnante, la même que sous les godasses. Paris a du cran » (page 499). Il communique le 18 novembre à toute sa famille la liesse de la victoire, y compris fêtée par les citoyens helvétiques de Paris (page 500). La guerre terminée, Jeanneret ne l’évoque plus que comme d’autres préoccupations ; la grippe espagnole (page 499), « le prix de la vie [qui] devient fabuleux, la question ouvrière insoluble » (5 novembre 1919 – pages 564), et les problèmes économiques de l’après-guerre : « Vous n’imaginez pas ce qu’est l’époque actuelle et quel ressort elle exige. Sans un courage invincible et un optimisme inaltérable, on est foulé, roulé, écrasé » (13 juillet 1920 – page 593). Car son après-guerre parisien est économiquement terrible : « Vous n’imaginez pas ce qu’est la lutte à Paris. Il faut y avoir posé sa candidature pour s’en apercevoir » (10 novembre 1920 – page 603). « L’industrie est donc à peu près tuée ici, pour laisser bien des cadavres et des mois ou des années de lutte » (15 décembre 1920 – page 604). Sa participation à la reconstruction du pays est gênée par sa nationalité suisse ; le 30 janvier 1921, il rapporte : « Plusieurs, à la Renaissance des Cités, m’avaient désigné pour établir les plans du village modèle qui va être construit dans le Nord à Pinon, mais on s’est aperçu que j’étais étranger et çà n’a pu coller » (page 612). De fait, il fait rechercher par son père ses origines françaises afin de parer à « un mouvement « ultra », de droite, royaliste, etc., nationaliste par-dessus tout [car on] projette des lois coercitives contre les étrangers, celle par exemple d’interdire à un étranger de posséder une affaire en France » (4 avril 1923 – page 650). Est-ce à cette date qu’il faut rechercher la volonté d’être naturalisé français, ce qu’il parviendra à obtenir en 1930 ? Toujours est-il qu’il se sent profondément parisien : « (…) Paris est le seul endroit où puissent s’affiner, s’aiguiser, cette esthétique, cet esprit qui sont ma préoccupation. Je serais effroyablement déraciné s’il fallait partir » (4 avril 1923 – page 650). Mais c’est l’autre guerre qui va ériger Charles-Edouard Jeanneret en un Le Corbusier à la renommée mondiale.

Yann Prouillet, avril 2012.

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Krémer, Louis (1883-1918)

1.   Le témoin

Louis Krémer est né en 1883 à Étampes ; d’origine fort modeste, il effectue des études classiques dans sa ville natale, puis son droit à Paris avant d’entrer dans une étude de notaire ; toutefois, le jeune homme « se rêvait homme de lettres, érudit, critique littéraire… », fréquente les salons artistiques et les musées, lit les poètes et s’essaie lui-même à l’écriture et à la poésie. « À l’été 1914, écrit Laurence Campa, Krémer n’avait pas encore atteint sa maturité littéraire »…

Mobilisé après quelques semaines de dépôt, il rejoint le 231e R.I. au nord de Soissons, le 7 décembre 1914. Le 9 décembre, il est aux avant-postes à Cuffies ; après avoir été blessé par obus, à Crouy, en janvier 1915, il se rétablit rapidement et intègre en février 1915 la compagnie Hors rang de son régiment où il assure successivement les fonctions de téléphoniste puis de secrétaire (lettre du 22 juillet 1915). Cela le place dès lors à une certaine distance du danger ; cependant, ses nouvelles fonctions ne le mettent pas totalement et définitivement hors de danger (Cf. lettre du 3 juin 1915); de la mi-mai au début décembre 1915, il est dans le secteur de Souchez ; en août 1915, il y partage la popote avec notamment plusieurs personnalités du monde artistique : Robert Marvini, ténor de l’Opéra-Comique, Le Feuve, violoniste, l’illustrateur Auguste Vallée et Henri Barbusse (Lettre du 22 août 1915)…

Fin mars 1916, Krémer stationne dans le bois de Beaumarais (Chemin des Dames) ; après la dissolution de son régiment, Krémer est versé au 276e R.I. qui, entre juillet 1916 et mai 1917, alterne entre la cote 304 en Argonne et la région de Verdun.

En septembre 1917, le 276e R.I. est dissous et refondu. Krémer est alors versé dans un corps d’instruction divisionnaire à Essey-les-Nancy ; il connaît alors la vie de l’arrière-front mais ce filon ne dure qu’un temps ; en effet, à la mi-avril 1918, au plus fort de la grande offensive allemande sur le front ouest, Krémer est remis dans le rang au sein du 12e R.I. ; blessé à nouveau dans le secteur de Montdidier en juin 1918 à la bataille du Matz. Il meurt de ses blessures à l’hôpital de l’École de Polytechnique, annexe du Val-de-Grâce, le 18 juillet 1918.

2.   Le témoignage

Le témoignage du poète nous est livré grâce à la correspondance adressée à son ami d’enfance Henry Charpentier, de six ans son cadet, poète lui aussi, mais réformé. Au fil des échanges épistolaires, Charpentier devint ainsi le dépositaire d’un « volumineux dossier de guerre » composé de lettres, de cartes, de textes divers, d’esquisses, de dessins, etc. À l’instar d’un Barbusse, d’un Dorgelès (par ex., Roland Dorgelès, Je t’écris de la tranchée. Correspondance de guerre, 1914-1916, préface de Micheline Dupray, introduction par Frédéric Rousseau, Paris, Albin Michel, 2003), Krémer rassemblait ainsi les matériaux censés nourrir sa littérature une fois la paix revenue (Cf. Lettres du 1er avril 1915, 18 décembre 1915 ; d’ailleurs, ses projets d’écriture se précisent dans la lettre du 21 janvier 1918).

Cette correspondance est aujourd’hui publiée sous le titre : Louis Krémer. Lettres à Henry Charpentier (1914-1918). D’encre, de fer et de feu, présentation et notes de Laurence Campa, Paris, La Table ronde, 2008. Les indications d’ordre biographique sont empruntées à l’excellente et savante présentation de Laurence Campa. L’ouvrage, d’une facture très soignée est assortie de reproductions de lettres, de cartes, de dessins, de photographies.

Un grand nombre de lettres se caractérisent par un humour et une ironie mordante non exempts d’un certain cynisme (Voir la lettre à son ami « embusqué » du 12 avril 1915 ; ou encore le post-scriptum de celle du 8 juillet 1916).

La correspondance proprement dite est ponctuée d’un certain nombre « d’impressions » d’une grande profondeur et surtout d’une très grande force d’évocation, mélange de textes descriptifs du champ de bataille (« Le soir tombe sur la forêt des croix », 27 mai 1917), et de réflexions sur la guerre, sur l’humanité ; le poète, comme tant d’autres artistes mobilisés sait voir et faire voir. Ses « charniers » sont d’une précision chirurgicale sans concession. S’il avait vécu, nul doute que Barbusse aurait eu avec Krémer un sérieux concurrent. Et Jean Norton Cru, un bon témoin.

3.   Analyse

Encore un témoignage d’artiste, de bourgeois ? Oui, et alors ? Précisément, nous ne sommes pas de ceux qui rejettent les témoignages ; nous n’opposons pas non plus témoignages des élites et témoignages populaires ; nous pensons au contraire que les historiens ont encore beaucoup à apprendre de tous les témoins, qu’ils soient « d’en haut » ou « d’en bas ». Peu à peu, à mesure que les témoignages livrent, page après page, leurs multiples traces, l’extraordinaire complexité de la guerre et des hommes qui l’ont vécue se dévoile. L’enquête continue…

Une mobilisation à reculons :

Première surprise : contrairement à nombre de ses confrères qui abordent l’entrée en guerre avec une vraie curiosité pour le grand événement qu’est la guerre, Krémer accueille sa mobilisation avec une profonde angoisse : « Mon cher ami, Tu t’es réjoui pour moi beaucoup trop tôt. Je ne suis en effet ni à Corbeil, ni à Melun, mais cantonné à Voisenon, petit village des environs de Melun et désigné pour partir incessamment sur les lignes du feu. Je vis les derniers jours d’un condamné à mort… » (lettre du 29 août 1914) ; rappelons que son ami Charpentier est réformé.

On retrouve la même teneur dans une lettre du 7 octobre : « Je me reprends à espérer. Le bataillon est bien parti hier, sur les premières lignes du feu – mais je suis resté ! Il n’y a plus à Melun que 80 hommes environ – je suis du nombre. Évidemment, je puis encore partir – dans une heure, dans 15 jours, dans 2 mois, qui sait ? – mais c’est une chance de plus et dans la très bizarre vie que je mène, une chance de plus, un jour de plus, une heure de plus, c’est quelque chose ! […] À Melun, casernes vides. […] Puissé-je y couler des jours paisibles, jusqu’à l’avènement de la Paix. » Cette lettre s’achève sur cette information : « Un des réservistes du bataillon s’est tué lundi, en apprenant le départ pour le combat. Il est mort de suite. »

Et le 3 novembre 1914 : « Hélas, c’en est fait ! Je suis officiellement avisé que nous quittons Melun… » ; le 19 septembre 1917, Krémer annonce à son ami sa prochaine affectation dans un nouveau régiment : « Le Régt où je vais passer est un régiment actif et d’assaut. C’est te dire l’avenir qui m’attend… » Dès lors, il entame, et son ami fait de même de son côté, des démarches pour tenter de s’extraire de la guerre (Lettre du 26 septembre 1917) ; « Mon cher ami Candide, Je vois toujours en toi l’indécrottable optimiste qui annonce, imperturbable, la fin du marasme pour le trimestre suivant. Cependant, cette fois, j’en accepte l’heureux augure et j’incline également à penser (contrairement à mes prévisions d’il y a six mois) que cette année sera la dernière. Il me semble discerner un certain nombre d’indices. Mais je pense aussi qu’il y aura encore beaucoup de casse d’ici là au Printemps et en Eté. Il s’agit donc de ne pas être compris dans les dernières fournées… » (Lettre du 12 janvier 1918) ; ainsi, après plus de 4 ans de guerre, Krémer se montre toujours aussi indifférents aux enjeux nationaux, politiques de la guerre.

Une lettre du 15 avril 1918 nous apprend que Krémer a perdu son « filon » : « Je suis en ce moment complètement dans le rang […]. Je n’ai aucune possibilité immédiate d’échapper au sort qui m’attend (mon envoi dans une compagnie de l’avant)…. » D’ultimes tentatives d’embusquage sont tentées auprès de Barrès… (8 mai 1918) ; « jamais ma situation ne fut plus critique qu’à l’heure actuelle (sauf peut-être à Crouy) » écrit-il le 29 mai 1918. Le 2 juin : Mauvais pressentiment : « Tournant dangereux ! Je suis arrivé à une période éminemment critique de mon existence… » Krémer est blessé le 13 juin devant Compiègne… et meurt des suites de ses blessures trois jours plus tard.

Le poète éprouve le plus profond mépris pour ses confrères patriotards (lettre du 27 avril 1915) ; trouve les chansons patriotiques de Botrel « ineptes » (Lettre du 13 décembre 1915)

L’ennemi : « Les sentinelles sont debout, cibles vivantes, à la merci du moindre coup de feu et généralement à 50 ou 100 mètres de l’ennemi, dans certains endroits même à dix mètres. Les tranchées adverses se touchent presque : on se voit, on s’entend parler et même depuis quelques jours on se parle, entre Français et Allemands : c’est incroyable, mais c’est vrai » (Lettre du 13 décembre 1914).

Krémer n’éprouve aucune haine pour l’ennemi ; il décrit la souffrance commune des capotes bleues et des capotes grises.

Critiques de l’arrière : comme de nombreux poilus, Krémer n’a pas de mots assez forts pour dénoncer l’insouciance de Paris et des Parisiens qui paraissent si bien s’accommoder de la guerre : « […] Paris qui dort, chante, se promène, circule, s’amuse, avec la rassurante sensation d’une centaine de kilomètres et de centaines de milliers de poitrines humaines interposées. Tout cela derrière moi, la France entière, si égoïste, où des humanités intactes continuent à vivre, à aimer, à dormir – et devant moi la fragile ceinture des porteurs d’armes, en lutte avec le feu ! Navrante disproportion… » (p. 41)

Krémer éprouve de la rancœur vis-à-vis de ses collègues, mieux embusqués que lui (Lettre du 8 mai 1915) ; « […] Pergaud n’est peut-être que prisonnier. J’ai lu le récit très détaillé de sa disparition dans le Bulletin des écrivains que reçoit Henri Barbusse et qui, avec quelques autres publications analogues, donne les adresses de tous les artistes – en majorité embusqués ; les exceptions sont infimes » (Lettre du 20 septembre 1915) ; critique acerbe des « embusqués » des Sections de Transport de Matériels et de Transport de Personnels (20 juillet 1916) ; voir sur ce sujet le livre de Charles Ridel, Les Embusqués, Paris, Armand Colin, 2007.

Comme souvent, c’est à l’arrière-front que se crée un « journal de tranchée » ; ainsi naît Le Tuyau de la Roulante, auquel Krémer collabore en tant que secrétaire de rédaction (un fac-similé figure page 105 suivi par un certain nombre d’articles de Krémer). Voir sur ce thème le livre de Marcelle Cinq-Mars, L’Echo du front. Journaux de tranchées (1915-1919), Outremont (Québec), Athéna Editions, 2008. Le 29 mai 1918, Krémer a encore ces mots acerbes pour un faux témoin de la guerre des fantassins : « Dans un livre héroïque, Binet-Valmer narre ses campagnes magnifiques d’officier auto-mitrailleur, de chevalier de l’escorte divisionnaire, etc. Quelle dérision ! » Jean Norton Cru partage son jugement : Cf. Témoins, Presses universitaires de Nancy, [1929] 2006, p. 275 : « Binet-Valmer a été un véritable mousquetaire, il a voulu courir toutes les aventures de la guerre, et il y a réussi, sans vouloir s’astreindre cependant à l’aventure la plus commune, la plus essentielle : celle du fantassin. S’il faut avouer qu’il s’exposa plus que Barrès, il faut se rendre compte qu’il y a loin entre le sort d’un porte-fanion divisionnaire et celui d’un capitaine ou un soldat de compagnie. Je dirai maintenant, qu’en somme, Binet-Valmer s’est assez bien tiré de sa tâche d’approvisionneur de la presse, que ses récits sont infiniment plus vrais que ceux que l’on écrivait à Paris… »

La pression sociale pesant sur les jeunes hommes ne portant pas l’uniforme apparaît au détour d’un extrait d’une lettre adressée par Charpentier à Kremer : « Hier, en me rendant chez Me Legay, je passai sur le boulevard de la Madeleine, rasant les murs, et poursuivi par les quolibets des vaillants permissionnaires, par le mépris des femmes odorantes et par l’hostilité des bourgeois héroïques… » (Lettre du 19 mars 1916) ; un certain nombre de femmes suspectent la virilité de ces hommes réduits par leur non-participation à la « Grande tuerie ». (Cf. Nicoletta F. Gullace, « The Blood of Our Sons ». Men, Women, and the Renegotiation of British Citizenship During The Great War, London, Palgrave Macmillan, 2002)

Le premier mort : « Vision sans égale ! Une pauvre charogne boueuse, infecte, souillée de terre et d’ordures, sans tête (un tas de chiffons pleins de sang, une boule à la place de la tête, les mains couleur de cire, recroquevillées. J’ai assisté à la mise en terre de ce misérable, devant un prêtre soldat et une centaine d’hommes. Les maisons démolies, les usines incendiées, les arbres fracassés, les ponts rompus ne se comptent plus. Et tout cela dans la boue, dans la pluie, dans l’ordure, les détritus, la pourriture, les excréments, les vieux linges, les vieux meubles, l’infection » (Lettre du 13 décembre 1914) ; Le pourrissement des cadavres (lettre du 3 juin 1915) ; celle du 27 mai 1917 ;

C.H.R.

Krémer voit son versement dans la Compagnie Hors Rang comme une véritable « amélioration » de son sort : « Milieu beaucoup plus intelligent, mieux traité, mieux soigné. Rapports constants avec les officiers, le colonel, les secrétaires. Plus de corvées fastidieuses, ni de gardes, et même, pour le moment, plus de tranchées. Séjour dans une ville toujours bombardée, où les dégâts vont croissant. Dans une seule journée, il tombe des centaines d’obus qui font un bruit affreux. On y fait à peine attention… » (Lettre du 28 février 1915) ; on peut renvoyer ici au journal d’Octave Bouyssou (Cf.  sa notice dans ce dictionnaire)

Cependant, Krémer retrouve les tranchées à plusieurs reprises en juin 1915 (deuxième bataille d’Artois). Quand le régiment participe à la bataille, le métier de téléphoniste s’avère même des plus dangereux : « […] J’ai passé ces 4 jours sous terre, dans un trou aussi petit qu’une niche à chiens, sous le fossé d’une grande route transformée en volcan. De la poussière, des mouches par grappes, par monceaux, des cadavres ! ! du sang. Et il faut souvent sortir, courir réparer les fils par les boyaux et les tranchées, risquer la mort cent fois. Ni sommeil, ni appétit, ni calme. C’est l’ensevelissement avant le tombeau. Quelle guerre ! Je viens d’être cité à l’ordre du régiment et de la brigade (plus rare) pour m’être spontanément proposé il y a 3 semaines, pour porter un pli au colonel et avoir réparé les lignes sous un pareil bombardement. Cela me donne droit à la Croix de la Guerre » (Lettre du 14 juillet 1915). On notera à ce propos que l’on peut haïr la guerre, ne pas cesser de craindre d’y laisser sa peau et faire, malgré tout, acte de bravoure et d’esprit de sacrifice. Complexité de l’homme…

Krémer a pleine conscience des différences de situation existant entre l’avant et l’arrière-front : « […] suis actuellement dans une cabane confortable, sous terre, garnie d’une litière de paille, d’une table, de 2 bancs rustiques, pourvue d’une lampe, de livres, de journaux, d’encre, de papier – tout le confort moderne ! C’est analogue aux photos publiées par Le Matin ou autres journaux ejusdem farinae, et représentant des abris soit-disant situés sur le front, en réalité à 5 ou 7 km en arrière et réservés au commandement, aux officiers d’artillerie, à l’administration, etc. Jamais, je n’avais connu un tel luxe. Évidemment, il y a encore des ombres au tableau : beaucoup de rats (furieuses batailles, toutes les nuits, entre ces rongeurs qui se livrent, par bandes, des assauts effrayants !), beaucoup de parasites, dont je n’arrive pas à me débarrasser ; quand il y a de l’orage, quelques petits filets d’eau sur « mon lit ». Tout cela n’est rien en comparaison des souffrances endurées dans les tranchées… » (Lettre du 30 août 1915)

Pas d’euphémisation chez ce témoin : « Un obus tombe en pleine route sur une des sections de mon régiment, 8 hommes sont tués du coup ; on n’a jamais pu retrouver leurs cadavres Rien que des viandes déchiquetées, carbonisées, éparses, certaines collées au talus de la route, d’autres fichées sur des poteaux de télégraphe, à 200 m de là – les hommes avaient été, littéralement, volatilisés » (Lettre du 22 juin 1915) ; « […] Au-delà de cette route [de Béthune], c’est l’affreuse horreur de la Mort, la vision de tous les carnages et de toutes les épouvantes, ce sont, parmi les râles et les hoquets, les blessés geignants, aux visages décomposés, mouillés de sueur, aux voix suppliantes, avec leurs loques boueuses ou poussiéreuses, leurs capotes ouvertes, que l’on transporte, tendus sur les brancards ou qui se traînent, tâtonnant par les boyaux, soutenus par les brancardiers ou des camarades. Et ce sont les cadavres raidis, les cadavres aux mains crispées, aux yeux vitreux, aux joues blêmes mangées par des barbes sales, couverts de linges sanglants, de torchons infects, empesés par un caillis de sang noirâtre, les cadavres à moitié ensevelis, couverts d’insectes voraces, assiégés par un remous de vers et de mouches. […] C’est l’épouvante des bipèdes frissonnants, suant la peur, en proie à toutes les révoltes des instincts affolés, sursautant aux vacarmes et aux chocs, terrés au plus profond de leurs abris ou s’efforçant au courage sous la grêle des averses… » (Impressions adressées à Charpentier le 9 septembre 1915). Jean Norton Cru eut apprécié ce témoignage sur la peur qui règne sur le peuple de l’avant.

Charnier : « […] Il y a dans tous les replis de ce chemin creux une collection de membres putréfiés, des jambes coupées dont les tibias effilochés sortent de bottes intactes, des pieds dans des chaussures, des casques de guetteurs (casques énormes en blindages d’acier) complètement criblés de trous, autant de choses abjectes qui évoquent l’intensité de la bataille passée et la rage, et la puissance formidable des explosifs […]. Il y a, à dix mètres environ de l’entrée de ma sape, deux cadavres allemands à demi enterrés, sur lesquels on marche toute la journée… » (lettre du 6 avril 1917)

Krémer a côtoyé Barbusse : « […] Il n’a, au demeurant, bien que vice-président de la Société des Gens de Lettres, rien d’un artiste et les seules pellicules qu’il porte sur lui sont des pellicules photographiques, car il manie volontiers le Kodak. C’est un grand, grand homme maigre, jaune, malade, ridé – l’air d’un long Don Quichotte souffreteux, très taciturne, très flegmatique, terne – est-ce volontairement ? Il remplit les fonctions de brancardier et a été l’objet d’une citation à l’ordre de la brigade pour avoir été relever des blessés au péril de sa vie, car il fait, je crois, très noblement son devoir » (Lettre du 22 août 1915) ; il lit avec une particulière attention les premières pages du Feu publiées dans l’Œuvre ; voir les lettres du 20 septembre 1915 ; du 4 août 1916 : « Henri Barbusse commence dans l’Œuvre la publication de son roman sur le 231e, Le Feu. » ; du 21 août 1916 : « Oui, le roman de Barbusse est bien plat et déplorablement populaire par moments. Cela me confirme dans l’opinion que je m’étais faite de l’auteur » ; à mesure que la guerre dure, l’appréciation se fait de plus en plus positive : « Au cas où vous auriez été tentés de croire à quelque exagération de ma part sur les Champs de Bataille de l’Artois, en 1915, voici la vision de Barbusse, contemporaine de la mienne… » (lettre du 16 avril 1917) ; « Et je me glisse à nouveau sous les blocs effondrés du béton, dans l’ombre sordide de la casemate – et je relis Le Feu de Barbusse (je l’apprécie mieux en volume. L’épisode du poste de secours, le sergent infirmier, le tir de barrage sont beaux)… » (Lettre du 27 mai 1917) ; un peu plus tard, Krémer compare Le Feu à La Guerre, Madame de Paul Géraldy : « Quelle différence, et quel contraste avec Le Feu, dont ce livre est exactement à l’antipode – et comme il est curieux de comparer, sur un même sujet, les visions de deux professionnels de la Littérature, justes sur bien des points, l’une dans son optimisme, l’autre dans son pessimisme… » (Lettre du 19 octobre 1917)

La censure du courrier : Cf. Lettre du 7 août 1915 ; Barbusse évoque lui aussi les nouvelles dispositions dans une lettre à sa femme en date du 8 août 1915 (Cf. Barbusse, Lettres à sa femme, Paris, Buchet-Chastel, 2006).

Sexualité : « la chasteté des combattants » (Lettre du 28 décembre 1915) ; « […] Le héros [lui-même] n’a pas délacé sa cuirasse d’airain ni abdiqué sa chasteté. Mais il y a des jours où il souffre bien cruellement parmi toutes ces femmes… » (Lettre du 2 janvier 1916) ; « il a fallu la guerre pour que le chaste Héros vînt échouer dans cet antre, sorti d’on ne sait quelle Claudine à l’école. J’ai quitté la jeune Germaine et les juments de la Grande Ferme, après quelques inoffensifs jeux de mains » (lettre du 10 janvier 1916) ; les marraines de guerre (Lettres du 29 janvier et 7 février 1916.) ; fantasmes sexuels (lettre du 27 février 1916) ; la prostitution dans les villages de l’arrière-front (7 juillet, 4 août 1916) ; encore page 142 ;

La situation en Russie n’est commentée qu’en ce qu’elle peut hâter ou non la fin de la guerre : « Les événements actuels (Russie, Briand, etc.) nous permettent peut-être d’entrevoir une fin – lointaine il est vrai – mais tout de même perceptible » (lettre du 19 mars 1917) ; « […] La Révolution russe – mérite-t-elle bien ce nom ? N’est-ce pas le remplacement d’un parti par un autre parti ? Et la Russie est-elle vraiment capable d’avoir une influence sensible sur notre sort ? J’en doute. » (lettre du 24 mars 1917) ; à nouveau, on ne peut que constater une totale indifférence aux enjeux nationaux de la guerre.

Permissions : « il est formellement interdit à l’homme de troupe permissionnaire, et sous les peines les plus sévères, de passer par Paris » (Lettre du 13 juin 1917) ; cela est à mettre en relation avec les mesures prises par le Haut commandement pour réduire le mouvement des mutineries. Sur cette question se reporter à l’ouvrage suivant : André Loez, Nicolas Mariot (dir.), Obéir-Désobéir, Les Mutineries de 1917 en perspective, Paris, La Découverte, Coll° Recherche, 2008. En revanche, dans la correspondance de Krémer on ne trouve aucun mot concernant les mutineries de 1917 sauf une brève allusion, peut-être, dans une lettre du 12 juillet 1917 lorsque sont passés en revue les événements susceptibles d’amener la paix : « Offres de paix par l’Allemagne (bien improbables, et puis nous les repousserions pour jouer au plus malin) ; écrasement des Empires centraux par les armes… hum, hum !… Ecrasement des Alliés par les armes (tout aussi improbable). Défection d’un des Alliés (par ex. la Russie). Les événements actuels sont contraires. Et même, cela n’imposerait pas du tout la paix. Défection de plusieurs alliés simultanément (impossible). Evénements intérieurs graves en Allemagne (très possible, mais j’y compte peu étant donné la mentalité de ce peuple). Idem en France. La situation s’éclaircit sérieusement sous ce rapport. Eventualité à rejeter. Famine et usure générales (ne se produiront pas d’une façon impérieuse et critique avant quelques années)… » Krémer a été impressionné par ce qu’il a vu durant sa permission à Quiberon : nombreux aménagements portuaires et ferroviaires en cours, nombreux transports transatlantiques, et arrivée des premiers américains… A noter que cette énumération reste effectuée avec un ton très distancié, froidement ; les mots victoire, défaite, sont absents du raisonnement et de l’expression ; seul intéresse la fin de la guerre… quel que soit la manière d’aboutir à ce résultat attendu depuis le premier jour.

« Si rien de nouveau se produit d’ici-là, je ne prendrai vraisemblablement pas encore ma prochaine permission à Paris. Cette ville-bazar, repaire de goualeuses et de marlous, me répugne… » (Lettre du 27 août 1917)

Gaz : « […] Ce sont des produits à base de bichlorure de méthyle, très volatiles et qui irritent et brûlent toutes les muqueuses : bouche, gorge, nez, intérieur des cuisses, surtout les parties génitales ( !). Des cloques énormes surgissent sur la peau aux endroits atteints, les vêtements s’en imprègnent et jouent le rôle de la tunique de Nessus. Toutes les nuits, vers minuit, le cri fatal retentit : « Alerte aux gaz, préparez les masques »… » (Lettre du 27 août 1917)

Frédéric Rousseau, 6 janvier 2009

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Tremblay, Thomas-Louis (1886-1951)

1.   Le témoin

Thomas-Louis Tremblay est né le 16 mai 1886 à Chicoutimi (Québec) ; père capitaine de navire ; pendant ses études secondaires, Thomas-Louis Tremblay  est simple soldat dans la milice de Lévis. En 1904, choix plutôt rare de la part des Canadiens français, il s’inscrit au Collège militaire royal de Kingston (Ontario), dont la fonction est de fournir à la fois des officiers et des ingénieurs ; après trois ans d’études, il obtient en 1907 le diplôme d’ingénieur civil. Il devient alors employé par le chemin de fer Transcontinental ; en 1913, il est arpenteur-géomètre auprès de la province de Québec. Pendant toutes ces années, il demeure très actif dans la milice.

Au moment où débute la guerre, Tremblay rejoint l’active ; d’abord adjudant de la 1ère Colonne de munitions divisionnaire, il rejoint en mars 1915 le 22e bataillon (canadien français) en tant que commandant en second, avec le grade de lieutenant-colonel. Après plusieurs mois d’entraînement, départ du Canada pour l’Angleterre en mai 1915 où se prolonge la préparation ; le 15 septembre 1915, départ de Folkestone pour Boulogne. Arrivée en secteur de tranchées le 20 septembre, près de Kemmel, dans le saillant d’Ypres. Secteur de Flandres jusqu’à la fin août 1916 ; puis transfert dans la Somme et préparation d’attaque à partir du 10 septembre 1916 entre Albert et Bouzincourt ; 15 septembre, attaque de Courcelette grand succès des Canadiens français (p. 151) ; évacué pour maladie (hémorroïdes) et subir une opération, le 22 septembre 1916 ; après 4 mois d’absence, il retrouve son bataillon le 14 février 1917 en secteur  à Neuville-Saint-Vaast. 1er juillet 1917, secteur de Liévin. 15 août 1917, attaque de la cote 70 qui domine Lens. 18 octobre, transfert sur Ypres et Randhoeck, secteur qu’a déjà occupé le bataillon lors de son arrivée en France. 6 novembre 1917, force d’appui et de réserve durant l’attaque de Passchendaele dans un océan de boue ; 17 novembre 1917 retour sur Neuville-saint-Vaast ; durant l’offensive allemande d’avril 1918, le bataillon est déplacé pour boucher des brèches dans le dispositif anglais ; nouvelle évacuation de Tremblay pour raisons médicales du 15 avril au 31 mai et du 3 juin au 25 juillet 1918. Dans le secteur d’Amiens, préparation avec l’appui de chars (31 juillet-début août 1918) et participation à l’offensive générale ; entrée dans Cambrai le 9 octobre 1918 ; etc.

Il devient Brigadier-général à la 5e Brigade d’infanterie du 10 août 1918 au 9 mai 1919,  à la veille de l’embarquement pour le voyage de retour ; les hommes du bataillon sont démobilisés dix jours plus tard.

Après la guerre (1922), Tremblay retourne à la vie civile et occupe le poste d’ingénieur en chef et de directeur du Port de Québec jusqu’en 1936. Depuis 1931 jusqu’à sa mort en 1951, il est colonel honoraire de son régiment. Il reprend du service actif pendant la Seconde Guerre mondiale en tant qu’inspecteur-général pour l’est du Canada. Il décède à l’âge de 64 ans.

2.   Le témoignage

Thomas-Louis Tremblay commence son journal au moment de son affectation au 22e bataillon, le 11 mars 1915 et le clôt à la date du 20 décembre 1918 alors que son unité est stationnée à Bonn, en Allemagne.

Le document original est constitué d’une double série de carnets écrits en parallèle, sans doute pour des raisons de sécurité ; pour l’essentiel, les deux versions coïncident et, lorsqu’elles diffèrent, l’éditrice identifie le texte supplémentaire par un astérisque.

Conservé aux archives du Musée du Royal 22e Régiment, ce journal était resté inédit jusqu’à sa publication par Marcelle Cinq Mars, archiviste au Musée du 22e Royal Régiment, sous le titre : Thomas-Louis Tremblay, Journal de guerre (1915-1918), texte établi et annoté par Marcelle Cinq Mars, Outremont (Québec), Athéna éditions, 2006. L’éditrice précise que ce Journal n’a pas été rédigé pour être publié : « il le fait pour se remémorer et non pour expliquer » (p. 11). Cette caractéristique explique pourquoi un certain nombre d’annotations sembleront au lecteur un peu laconiques. D’autres silences sont en revanche un peu plus surprenants. Fort heureusement, l’édition de ce témoignage d’officier canadien est enrichie par le croisement d’éléments du Journal avec des extraits d’autres témoignages provenant de combattants ayant appartenu à la même unité, ainsi que par une mise en contexte à l’aide d’extraits d’ouvrages d’historiens.

Par ailleurs, le lecteur français s’étonnera peut-être du grand nombre de termes ou d’expressions anglais dans le texte ; cela témoigne de la prédominance de la langue anglaise dans l’armée canadienne.

3.   Analyse

Jusqu’à l’arrivée sur le sol français en septembre 1915, le Journal relate les préparatifs des Canadiens. L’arrivée de ces « Britanniques » parlant et chantant français à Boulogne suscite l’étonnement puis l’enthousiasme de la population. Ce débarquement « épatait les gens » dit sobrement Tremblay… « Le 22e bataillon fait sensation » écrit un autre acteur-témoin, Joseph Chaballe (p. 61). Les relations avec les civils sont globalement excellentes.

Au fil des mois les liens noués avec les civils dans les cantonnements sont forts : « Le pays où nous sommes est très familier aux anciens du bataillon ; nous renouvelons de vieilles connaissances parmi la population civile. […] Ces endroits nous rappellent de vieux souvenirs ; il reste un bien petit nombre des anciens. La population civile, surtout des femmes, est anxieuse de savoir où est un tel… tel autre… ces pauvres personnes pleurent en apprenant qu’au cours des deux dernières années, leurs vieux amis se sont fait tuer les uns après les autres en défendant leur liberté » (3 novembre 1917, p. 245).

L’honneur des Canadiens francophones : un enjeu spécifique du chef du 22e bataillon (et au-delà du premier ministre canadien, Cf. p. 283) ; un but de guerre…

L’un des premiers soucis de Tremblay, outre la bonne santé de ses hommes, consiste dans la « bonne tenue » de son unité ; faire honneur au Canada francophone ici placé sous le regard des Britanniques et des Canadiens anglophones est un des principaux buts de guerre des volontaires québécois : 20-21 septembre 1915 ; nommé officiellement Lieutenant-colonel le 26 février 1916, Tremblay est fier du comportement de son bataillon : « Mon bataillon représente toute une race [N.B. « race » est ici employé au sens de nation], la tâche est lourde » (p. 100)

Quelles que soient les situations, tout vaut mieux que de paraître flancher : à la veille de l’attaque de Courcelette Tremblay note dans son Journal : « Nous comprenons très bien que nous allons à la boucherie, la tâche paraît presque impossible avec si peu de préparation dans un pays que nous ne connaissons pas du tout. Cependant le moral est extraordinaire, et nous sommes déterminés de prouver que les « Canayens » ne sont pas des « slackers » [paresseux]. […] C’est notre première grande attaque, il faut qu’elle soit un succès pour l’honneur de tous les Canadiens français que nous représentons en France. Je peux facilement voir sur la figure de mes hommes ce qu’ils ne peuvent dire : leur enthousiasme, leur détermination. Tous mes officiers sont remplis d’ardeur, et il y a parmi eux des entraîneurs [meneurs] d’hommes parfaits » (15 septembre 1916, p. 153) ; voir également sur ce thème notes du 18 septembre 1916, p. 166 ; celles du 27 septembre 1916, du 12 octobre 1916, 27 novembre 1917 ; le 1er de l’an 1918 il écrit encore : « comme l’année dernière et l’année précédente, je leur souhaite de passer le nouvel an dans leur famille ; les anciens ont un sourire d’incrédulité ; ils se rappellent mes souhaits des années passées. Ces vieux soldats sont encore parmi les plus solides, ils sentent que l’honneur du bataillon repose surtout sur leurs épaules. Bah ! ils ont tellement sacrifié pour le bataillon, que le sacrifice est devenu une seconde nature chez eux. Leurs compatriotes comprendront-ils jamais la tâche pénible, dangereuse qu’ils se sont imposée afin que leur race ne soit pas considérée par les peuples au niveau ignominieux prêché par Lord Beaverbrook » (1er janvier 1918, p. 259) ; au moment où se joue la phase ultime de la guerre, Tremblay se plaint du rôle assigné à son bataillon : « Notre bataillon ne fait que suivre l’attaque, il est en réserve. Alors que nous devions être à l’attaque. […] La situation pratique au pays est peut-être la cause de ce désappointement ! ! » (5 août 1918, p. 281) Tremblay fait ici allusion à l’opposition violente des Québécois envers la loi instituant la conscription en mars 1918 (Cf. p. 283)

Autre facteur important dans la conduite des hommes, le sens de l’honneur viril : deux éclaireurs du bataillon ont placé des explosifs sous les barbelés allemands : « deux canayens (canadiens) avec du poil aux pattes » (1er mars 1916) ; l’un d’eux est ensuite décoré par un général français ; après avoir été félicité par Tremblay, il se serait écrié : « Colonel y a pu rien à faire, y faut que je me fasse casser la gueule », une phrase que le colonel considère digne d’être consignée dans son carnet.

Tremblay est un chef respecté et admiré ; sa bravoure n’est pas mise ne doute par ses hommes ; de fait, il est très attentif à leurs conditions de vie et à leur moral : Tremblay visite régulièrement les tranchées ; il organise les travaux de mise en état de défense des tranchées ; il alterne visites des tranchées et travaux de bureau. Il proteste par exemple contre la mise en mouvement de ses troupes qui, venant d’être vaccinées contre la paratyphoïde, sont malades et pour beaucoup en proie à la fièvre ; il fait observer qu’ « il n’est pas humain de demander aux hommes une marche semblable. Ces démarches de ma part n’ont pas de succès…. » (2 avril 1916) ; il fait alors en sorte que des autobus et des ambulances suivent le bataillon durant sa marche ; il montre constamment l’exemple : « j’ai marché moi-même en tête du bataillon suivi de mon cheval… » (3 avril 1916) ; lors de l’attaque de Courcelette, il guide ses hommes jusqu’à leurs positions de départ sous le barrage allemand (15 septembre 1916, p. 152). Visite plusieurs fois par jour ses hommes qui tiennent les tranchées sous une avalanche d’obus asphyxiant (29 avril 1917, p. 208)

Cependant en tant que chef, d’autres préoccupations sont présentes : l’esprit de compétition et la course à la gloire règne parmi les commandants, Cf. notes du 27 mars 1917, p. 199 ; celles du 1er juillet 1917, p. 219 ; les soucis de promotion sont également exprimés : « Je crois que la raison pour laquelle Ross me passe par-dessus est qu’il y a trois bataillons anglais dans la brigade contre un seul bataillon de Canadiens français. La Franc-maçonnerie a aussi dû jouer une grande influence… » (23 juillet 1917, p. 225)

Alliés : frictions entre Anglais et Canadiens : des rixes fréquentes opposent des soldats des deux nations, Cf. notes du 24 octobre 1915 ; idem, 17 juillet 1916.

Au Havre, du 24 janvier au 11 février 1917, Tremblay voit arriver le contingent portugais : « j’ai vu un grand nombre de ces Portugais, et ils ne m’inspirent pas confiance : ce sont généralement de tous petits hommes chétifs ; sales, hautains ; qui se réclament beaucoup de leur histoire militaire, et qui sont destinés à gagner la guerre. Je me demande quelle tenue ils auront sous une avalanche de Bertha Krupp. Pauvres diables ils ne savent pas encore ce que c’est que la guerre ! ! » (p. 189)

L’absence de remarques et de commentaires concernant les autres secteurs du front, à l’exception de celui tenu par les Britanniques est notable. Ainsi, alors que la prise de Vimy le 9 avril 1917 est décrite et saluée comme un grand succès canadien, on ne trouve aucun écho de l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames.

La lutte contre l’eau et la boue qui envahissent les tranchées et les rend intenables (novembre 1915) ; boue jusqu’au ventre (12 mars 1917) ; début novembre 1917, attaque de Passchendaele dans une mer de boue ;

Premier Noël sur le front : « Après cette messe, les hommes ont leur réveillon dans leurs quartiers respectifs, et les officiers au couvent de Locre » (24 décembre 1915) ; « Les hommes ont reçu aujourd’hui leurs cadeaux de Noël, et tous sont heureux comme des princes » (25 décembre) ; troisième Noël : « […] Les nouveaux hommes sont bruyants, les anciens plus ou moins moroses ; ils commencent à croire que cette maudite guerre ne finira jamais. Comme l’année dernière et l’année précédente, je leur souhaite de passer le nouvel an dans leur famille ; les anciens ont un sourire d’incrédulité… » (1er janvier 1917) ; la lassitude est perceptible et perçue chez les volontaires des premiers jours.

Les différences pouvant exister entre les secteurs sont parfois importantes : « Le bataillon que nous avons visité (des Ecossais) perd en moyenne 80 hommes par tour de tranchée : nous sommes habitués à n’en perdre que cinq ou six. L’avenir ne s’avère pas brillant… » (19 mars 1916)

Description du secteur de Saint-Eloi durant la bataille des cratères : tranchées quasi inexistantes ; plus de végétation ; « air saturé d’une odeur qui prend  à la gorge, en raison de tous ces morts que l’on voit partout, et qui sont déjà en décomposition… » (10 avril 1916)

L’effet des informations sur le moral des troupes : « […] les Russes ont remporté une grande victoire en Galicie […]. La joie est dans le camp, toutes nos fatigues sont oubliées. » (12 juin 1916) ; à noter que la bataille de la Somme engagée le 1er juillet n’est pas mentionnée avant le 25 août 1916 : « nous nous préparons maintenant à notre départ prochain pour la Somme où les hommes se font tuer par milliers ». (p. 143)

Pratique sportive : matchs de base-ball entre officiers de plusieurs bataillons (22 juin 1916).

Gaz : à cause des vents fort changeants, Tremblay doit renoncer à lancer les gaz accumulés dans sa tranchée : « […] avec regret, car elle promettait bien. Tous les soirs il y a une centaine d’Allemands qui travaillent à « Picadilly Farm » : nous aurions gazé tous ces gens-là et aurions dû faire un bon nombre de prisonniers » (14 juillet 1916) ; mais le port prolongé du masque « aigrit les hommes » (p. 208)…

Combinaisons infanterie-aviation (16 août 1916) grâce à des chandelles allumées dans des trous de la tranchée (p. 140)

Violence et sur-violence

Plusieurs cas de shell-shock (8-10 juin 1916) ; 19 septembre 1916 ; 1er mai 1917 ; 24 septembre 1917 ;

Combat rapproché ; patrouille dans le no man’s land : « La patrouille du Sgt. Pouliot a rencontré une patrouille allemande de la même force dans le No Man’s Land en face du cratère N°1. Sans hésitation nos hommes ont attaqué les Allemands à coups de grenades et de revolvers, leur prenant deux prisonniers et en blessant une couple d’autres qui ont réussi à se sauver » (4 juillet 1916) ; décorations et primes pour les hommes de la patrouille (p. 132, note 74) ; attaque de Courcelette : « Nous avons presque immédiatement rencontré des Boches, qui n’ont pas souffert longtemps. [un autre témoin relate que les Allemands qui se rendent sont systématiquement massacrés, Cf. note 100, p. 155] Les hommes ont la rage au cœur et pour cause. N’avons-nous pas vu hacher le tiers du bataillon, nos camarades, au cours de la dernière demi-heure… » (15 septembre 1916, p. 155) ; il faut relever le lien établi entre un taux de pertes extrêmement élevé subi par cette unité durant son approche sous le barrage allemand et la fureur destructrice qui suit immédiatement la prise de contact ; ce combat est la première véritable attaque des hommes de Tremblay ; la terreur emmagasinée durant une approche particulièrement meurtrière se libère et conduit de nombreux hommes à massacrer des hommes désireux de se rendre ; cependant, ce moment de paroxysme dépassé, on fait à nouveau des prisonniers (Cf. p. 156-157, 159 et photographie p. 159) ; voir aussi p. 232. À noter que lors de la libération de Valenciennes : « la population civile est tellement montée contre les Boches qu’elle bat les prisonniers au passage » (5 novembre 1918, p. 303)

Prisonniers allemands bombardés par leur artillerie alors qu’ils transportent des blessés canadiens : « Afin de protéger nos blessés, j’ai donné [précise Tremblay] un pavillon de la Croix-Rouge à un sergent-major allemand avec instruction de le porter haut afin qu’il soit bien vu. Comme escorte, il y a deux messagers à la tête de la colonne et deux hommes fermant la marche. Ils n’étaient pas plutôt partis qu’ils ont été aperçus par les Allemands, qui ont raccourci leur barrage d’artillerie tuant ou blessant une trentaine de prisonniers et finissant plusieurs de nos blessés… » (bataille de Courcelette, 16 septembre 1916); que penser de cette action ? Les tirs sur les blessés et les antennes de la Croix Rouge sont souvent avancés pour attester de l’hyperviolence de la guerre structurée autour d’une haine profonde de l’ennemi. Dans le cas ici rapporté, il est peu probable que les artilleurs allemands aient déclenché ce tir en toute connaissance de cause, c’est-à-dire en sachant qu’ils tiraient sur leurs propres hommes. Plus en arrière, à l’hôpital de campagne, « le Sgt. Casgrain est en charge de l’hôpital où il y a plus de 200 blessés, il dirige très intelligemment ses subordonnés qui sont les deux docteurs allemands et dix brancardiers allemands que nous avons gardés avec nous… » (p. 160) ; Tremblay « fraternise » avec ces deux médecins (17 septembre 1916, p. 163).

Comme beaucoup d’autres témoins, il arrive à Tremblay de plaindre l’ennemi : « […] je plains presque les Boches qui se font massacrer, comme nous un jour… Ce trouble n’a cependant pas été de longue durée et nous avons suivi cette opération avec le plus grand intérêt… » (28 avril 1917, p. 207).

Autres contacts furtifs avec l’ennemi :

Saint-Sylvestre 1915 : « À minuit ce soir nous entendons chanter dans les lignes allemandes, et certains instruments de musique. Les Boches fêtent la nouvelle année, mais du moment qu’ils se montrent la tête pardessus le parapet, nous les saluons par une volée et avec nos mitrailleuses ».

1er janvier 1916 : « L’artillerie a été assez active, cependant l’infanterie n’a pas tiré un seul coup de feu. Le soldat Brunelle qui fait de l’observation pour la brigade a traversé le No Man’s Land froidement en plein jour. Il a causé pendant quelques instants avec les Boches, il nous est revenu chargé de boutons, badges, etc. ce qui identifie l’ennemi en face de nous. Son but était de reconnaître un endroit dans la tranchée ennemie que nous soupçonnons près du Petit Bois. Il rapporte l’entrée d’un puits à  cet endroit probablement une mine. Brunelle a été très hardi, il l’a fait dans un bon but ; cependant, il est sous arrêt ce soir. Il lui fallait une autorisation… »

Un propos désabusé sur la guerre : « On me rapporte que la brigade compte à peine la valeur d’un bataillon. Enfin une ère de folie règne en Europe : il est impossible de raisonner les causes de tels sacrifices. On se fiche tout simplement de la logique, on ne raisonne pas. » (26 octobre 1916, p. 178) ; d’autres notations contredisent ce je m’en foutisme.

Révolte contre les attaques « criminelles » : ce matin, nous avons été témoins d’une scène terrible, criminelle… Il y a des centaines de morts, et de blessés dans la No Man’s Land et jusque dans les fils barbelés allemands. Les survivants de ce massacre nous racontent qu’ils ont subi un bombardement terrible avant l’attaque, et que pendant l’attaque, ils ont marché sous un feu intense de mitrailleuses. Ceux qui ont réussi à se rendre aux tranchées allemandes les ont trouvées remplies de Boches prêts à les recevoir au bout de la baïonnette. Vers les 10 heures du matin, un colonel Bavarois a offert un armistice de quelques heures qui a été accepté afin de permettre l’évacuation des blessés. Les Allemands transportent nos blessés jusqu’au milieu du No Man’s Land où nos hommes vont les chercher… » (28 février 1917, p. 194)

La discipline : après Courcelette, et pendant son congé de maladie, Tremblay ne cesse de prendre des nouvelles de son bataillon ; il s’inquiète à plusieurs reprises d’un relâchement de la discipline attribué aux renforts venus combler les pertes causées au bataillon et à la présence de « femmes légères » (14 novembre 1916, p. 179) : « Le nouveau bataillon a dans ses cadres un trop grand nombre d’hommes plutôt dégénérés, qui n’ont pas l’esprit de corps que nous avions développé chez nos hommes jusqu’à Courcelette » ; le bataillon est alors à Bully-Grenay à quelques milles au nord de Lens. Ce secteur est très tranquille et les pertes sont légères. Fosse 10 où le bataillon va cantonner quand il est en réserve a trop d’attraction et cause toujours beaucoup d’ennui » (20-31 décembre 1916, p. 185)

« Le 9 janvier [1917] j’ai passé mon deuxième examen médical et me suis fait déclarer « fit » [apte au service] quoique je ne sois pas complètement guéri, étant encore sous traitement. Il y a beaucoup d’absences sans permission au 22e et le général Turner est anxieux que je retourne en France au plus vite » (p 187). Une lettre qui valut à son auteur 4 mois de travaux forcés apporte d’autres éléments d’explication : le soldat exprime le sentiment d’abandon ressenti par les hommes quand des chefs comme Tremblay s’absentent durablement du bataillon ; les nouveaux chefs n’ont pas l’aura ni la réputation de compétence de leurs prédécesseurs ; enfin, la colère contre les Anglais est toujours là ; les Canadiens ont le sentiment d’être systématiquement sacrifiés aux missions les plus meurtrières par le commandement britannique (Cf. extrait de lettre, p. 192).

Reprise en mains du bataillon : « inspection minutieuse du bataillon, qui n’est pas du tout satisfaisante, suivie d’instructions sévères sur la tenue, la discipline, l’équipement, les absences sans permissions. L’esprit de corps si remarquable au 22e avant la Somme n’existe pas, il faut de toute nécessité le ressusciter » (2 mars 1917) ; « Exercices toute la journée en vue de raidir la discipline. Inspection… […] Réunion spéciale des officiers […] Instructions sévères rappelant aux officiers le devoir de chacun, attirant leur attention sur l’état pitoyable du bataillon, leur indiquant les moyens à prendre pour remédier à cet état de choses et les avertissant que des mesures sévères seront prises contre les officiers ne remplissant pas leurs fonctions pleinement » (3 mars 1917) ; deux soldats exécutés le 3 juillet 1917 (on peut noter le silence de Tremblay sur ce point) ; la reprise en mains continue : « Messe à 11 hrs ce matin sur la lisière du bois de Riaumont. Le sermon est fait par le major Fortier qui, sur ma demande, traite des absences sans permission qui sont encore nombreuses. Après la messe, je parle au bataillon moi-même sur ce sujet indiquant aux hommes la gravité de cette offense, et les peines terribles encourues par ceux qui s’absentent sans permission. À l’avenir tous les absents sans permission seront traduits devant une cour martiale pour la première offense. Trop de braves gens ont sacrifié leur vie pour l’honneur de leur bataillon pour qu’aujourd’hui on permette à quelques insoumis de le déshonorer. Le sermon du père Fortier a créé une forte impression sur tous les membres du bataillon. Un grand nombre de femmes de mœurs très légères sont la cause du mal : la grande majorité du bataillon se comporte très bien. C’est le petit nombre qui nous cause tous ces ennuis » (15 juillet 1917, p. 222-223). Autres silences sur l’exécution de deux soldats le 3 juillet 1917, jugés coupables de désertion ; et sur celle d’un autre (exécuté le 15 mars 1918) ;

En permission à Paris : « Nous n’avons pas tous le même sort. Quel contraste entre la vue d’ici et celle du front. Même en temps de paix, je ne désirerais rien de mieux que de passer ma vie ici au grand Opéra ce soir. » (26 mai 1916) ; Tremblay passera plusieurs permissions à Paris, ville qu’il affectionne particulièrement. Tremblay assiste aux funérailles de Galliéni (1er juin 1916) ; nouvelles notes sur les Parisiens, le 24 novembre 1916 : « J’avoue que j’ai été grandement surpris, et que je n’aurais jamais cru que les Français aient pu devenir si froids… » (p. 182). Apprenant le succès de Verdun : « Le peuple lisait les placards sur les boulevards, et tout naturellement, sans la moindre émotion visible, témoignait froidement de son contentement. « On les aura », était le dicton populaire… « Un corps d’armée de moins », disaient d’autres… et ainsi de suite Réellement j’aime bien les Français » (p. 182)

Tremblay poursuit ce qu’il appelle son analyse du moral des Parisiens qu’il assimile aux Français : « Les Français suivent la guerre de très près, ce qui est bien naturel car chaque jour des centaines des leurs se font hacher par la mitraille. Ils réalisent [comprennent] qu’ils leur faut gagner cette guerre ou devenir les esclaves des Allemands. Les Français préfèrent la mort, si […] la ruine totale de leur pays, à l’esclavage… » ; on se gardera de tirer des conclusions générales de ces affirmations ; comme de nombreuses autres du même type, cette analyse ne vaut que pour l’étroit milieu fréquenté par Tremblay durant sa convalescence et nous renseigne assez peu sur le moral et les sentiments des Français ; dans quelques mois, de nombreux Français vont d’ailleurs apporter un cinglant démenti à l’affirmation selon laquelle ils « préfèrent la mort ».

Femmes : « Les hommes sont cantonnés la majorité dans des granges couchant sur la paille. Les officiers sont dans des maisons couchant dans des lits. Quel luxe ! ! On sent que tout le monde est heureux et il fait tellement beau ; nous sommes dans la pleine campagne, et jouissons de la plus grande tranquillité sans responsabilité etc., etc. Les jeunes femmes et les jeunes filles sont très recherchées. Elles sont presque toutes très laides, cependant nous sommes aveuglés, nous les trouvons très bien ! ! Elles nous rappellent de si bon souvenirs… ne reverra-t-on jamais le pays ! ! ! ! C’est très amusant de voir l’empressement de tous ces hommes à vouloir rendre service, se rendre utiles à nos cousins de France ; attraper un regard, un sourire… Enfin ils sont comme le chien fidèle qui regarde son maître prêt à tout faire pour lui procurer son attachement. Ces sentiments sont bien compréhensibles ; car ces hommes ont vécu une vie qui n’est pas humaine et le contraste est tellement grand… » (2 juin 1917, p. 213)

Maladies vénériennes (9 août 1917, p. 227) ;

Femmes fantasmées : « […] presque toutes nos tranchées portent le nom des actrices les plus populaires en Angleterre. J’ai visité aujourd’hui Piggy-Gaby-Gladdys-Doris-Dorothy-Doris […] Les dug-outs sont remplis de photos, de ces fameuses artistes, dans leurs poses les plus populaires ; ce sont des reines muettes qui se font faire la cour par les centaines d’hommes qui se succèdent sans interruption jour et nuit… » (21 septembre 1917, p.240)

Début novembre 1917, attaque de Passchendaele dans une mer de boue ; de nombreuses pertes mais le 22e bataillon ne prend pas part à l’attaque; Tremblay visite un hôpital : « Plusieurs officiers [blessés] me souhaitent la chance qu’ils ont eue « un beau blighty » [équivalent de la fine blessure, suffisante pour être évacué, mais à la gravité modérée] » (6 novembre 1917, p. 247)

Tir « ami » de l’artillerie (p. 265)

Angoisse perceptible lorsque se déclenche l’offensive allemande : « l’avance allemande est phénoménal » (23 mars) ; « leur offensive a été formidable, elle a pratiquement annihilé la 5e Armée anglaise. La situation est grave ; nous nous attendons de partir d’un moment à l’autre pour le théâtre où se joue probablement la partie décisive » (25 mars 1918)

Propagande : prises de vues scénographiées pour les actualités cinématographiques (2 juin 1918, p. 278).

Frédéric Rousseau, octobre 2008.

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Gallieni, Joseph (1849-1916)

1. Le témoin

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Joseph Simon Gallieni est né le 24 avril 1849 à Saint-Béat, en Haute-Garonne. Militaire de carrière ayant laissé une profonde empreinte dans les opérations de colonisation menées par la France en Afrique avant la Grande Guerre, il est rappelé sous l’uniforme le 26 août 1914 comme gouverneur militaire de Paris, ville qu’il organise en camp retranché. Ayant eu une influence certaine dans le revirement des armes au cours de la bataille de la Marne, il est nommé ministre de la Guerre sous le ministère Briand. Il meurt le 27 mai 1916 à Versailles et est inhumé à Saint-Raphaël après des obsèques nationales. Joseph Gallieni est fait maréchal de France à titre posthume en 1921.

2. Le témoignage

Joseph Gallieni, Les carnets de Gallieni. Paris, Albin Michel, 1932, 317 p., non illustré. Portrait en frontispice.

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Texte présenté par Gaétan Gallieni, son fils et annotés par Pierre-Barthélemy Gheusi, son officier d’ordonnance, qui donne quelques éléments sur la démarche d’édition, autorisée par « la mort des uns » et justifiée par « les commentaires tardifs ou entachés d’erreurs (…) de quelques autres » (page 10). Gheusi indique que Gallieni « notait, chaque jour (…), sur un agenda in-octavo, le résumé succinct des heures qu’il venait de vivre. Il y a trois carnets. Les deux premiers – 1914 et 1915 – sont entièrement remplis. Celui de 1916 s’arrête, en avril, la veille de la première opération qu’il devait subir (…) à Versailles » (page 10). Le corpus d’écriture représente ainsi 850 pages.

3. Analyse

Le général Gallieni débute son journal de guerre le 1er janvier 1914 alors qu’il occupe les fonctions de commandant d’armée. Peu versé dans la politique, qu’il a en horreur, il se contente de noter jour par jour ses impressions et ses activités journalières. Le 17 mars 1914, il est, selon ses supérieurs, atteint par la limite d’âge et remercié par le Gouvernement. Toutefois, c’est l’Histoire qui va le rappeler vers la capitale où les bruits de guerre de l’été vont se concrétiser le 2 août 1914. Dès lors, Gallieni est rappelé par lettre de Commandement lui confiant les fonctions d’adjoint à titre de successeur éventuel du général Joffre, commandant en chef du groupe des Armées de l’Est. Toutefois, le mois d’août se passe pour lui sans emploi effectif et le G.Q.G. le tient même particulièrement à l’écart en le privant des nouvelles dont sa fonction aurait dû le rendre destinataire. Le 26 août, il est nommé commandant du Camp Retranché et des Armées de Paris et lui est dévolue la charge d’organiser de la défense de la capitale. Il remplace en cela le général Michel, dont l’incurie n’a rien permis d’effectuer pour cette organisation alors que la menace d’invasion se précise. Gallieni va devoir tout mettre en œuvre pour sauvegarder la ville et en défendre les murs, pierre par pierre. Ainsi, à force de travail et de demandes, il va réaliser les travaux nécessaires à cette mise en état de défense de Paris ainsi que la mise en place d’une armée de réserve susceptible de prêter main forte à celles déjà engagée dans la bataille de retraite qui se poursuit au nord. Le 1er septembre, le jour se fait sur la situation militaire de l’ensemble des armées alliées : c’est l’invasion par la marche forcée vers le sud et les Allemands aux portes de la capitale. Le même jour, le gouvernement quitte Paris pour se rendre à Bordeaux, laissant à Gallieni les clés de la ville à défendre coûte que coûte. Celui-ci proclame le 3 septembre qu’il remplira son mandat jusqu’au bout et donne à Maunoury ses dispositions afin de couvrir le nord du Camp Retranché. Cette disposition se révélera primordiale et sera complétée, le 4 par l’ordre n°11 qui va déterminer la « manœuvre hardie qui devait sauver la capitale« . Le 6, Maunoury s’avance vers l’Ourcq et le lendemain, 600 taxis réquisitionnés pour transporter les troupes vont lui prêter main-forte et menacer sérieusement le flanc droit de la 1ère armée allemande. Si gravement que le recul général des armées ennemies sera la seule façon de les sauver de l’encerclement. « Le miracle de la Marne » vient de s’amorcer et la gloire devra en revenir à Gallieni seul ou l’Histoire mentira ! (d’où sa question « Y a-t-il eu bataille de la Marne » ? page 201 et son analyse de la répartition des rôles). Nos armées ayant repris l’offensive, la situation générale s’améliore le 12 septembre 1914 et Gallieni peut être tout à sa tâche de réorganisation du Camp Retranché et traiter les affaires intérieures dans la capitale. Il réorganise d’ailleurs la Presse le 20 (page 99) et contribue à l’état moral général du « cœur » de la France. Le danger écarté, le Gouverneur va dès lors également s’apercevoir des manœuvres du G.Q.G. et de l’hostilité à peine voilée de Joffre qui ne lui sait pas gré du retournement salvateur. En fait, il a du mal à cacher à l’esprit clairvoyant de Gallieni sa propre confusion dans la tenue des opérations générales. Mais Gallieni continue sa tâche malgré ces dissensions et surtout la maladie qui le ronge. Il veut toutefois obtenir un poste plus actif, maintenant que le front s’est cristallisé et que le danger immédiat d’investissement semble définitivement écarté. Il n’obtiendra pas cette fonction, Joffre voulant l’écarter et disposant d’assez de pouvoir devant le gouvernement pour cela. Le 12 mars 1915, Maunoury est blessé et Joffre offre à Gallieni le commandement de sa 6ème armée, ce que refuse le Gouverneur de Paris. Cela va également contribuer à révéler à cet homme intègre les coteries et les jeux politiques cumulés aux incuries de commandement et d’organisation touchant à la défense nationale. Poussé par tout son entourage et malgré son désir farouche de ne point toucher à la politique, Gallieni accepte sous conditions le poste de ministre de la Guerre en remplacement de Viviani, « n’ayant pas réussi« . Ce poste ne satisfera jamais le militaire qui va dès lors se retrouver en première ligne des coups montés et de la bassesse politique. Mal à l’aise et parfois naïf dans l’arène, il va tenter toutefois de faire œuvre utile pour la cause commune et ce dévouement sera tantôt fébrilement reconnu par tous, tantôt traduit par une volonté de pouvoir qui n’aurait jamais aucun fondement dans la volonté même du personnage, profondément intègre. Palabres, débats, temps perdus et dégoût que l’on peut ressentir à chaque page vont accélérer chez Gallieni les soucis d’une maladie qui le tenaille depuis le début et qui ne lui laisse aucun repos. Le 10 mars 1916, à bout de force et vidé de son énergie, il obtient du Gouvernement l’agrément de sa démission et quitte ses fonctions pour intégrer l’hôpital de Versailles afin d’y subir des opérations qu’il n’aurait jamais dû remettre. Il ne quittera plus cet établissement et s’éteindra le 27 mai 1916.

Le journal de guerre de Gallieni est incontournable à plus d’un titre : d’abord par la personnalité et les fonctions de son rédacteur mais aussi par la richesse des détails et des impressions qu’il contient. Cet ouvrage est de surcroît doublé par de nombreuses et pertinentes annotations, véritable livre dans le livre de l’officier d’ordonnance Gheusi. Ainsi tout au long de ces pages se font jour des renseignements incontournables sur les opérations militaires de la bataille de la Marne et des indications précises sur la vision globale des décisions prises à ce moment, ainsi que sur le commandement, mais également une multitude de détails sur la vie politique et militaire au plus haut degré des responsabilités (G.Q.G. exclu). Ce journal, qui couvre donc la période du 1er janvier 1914 au 10 mars 1916 dépeint fidèlement les jeux des intrigues et des ragots tant politiques que militaires.

4. Autres informations

Eléments bibliographiques de et sur l’auteur

Bernhard Jacques Gallieni. Le destin inachevé. Gérard Louis, 1991, 364 pages.

Brulat Paul Histoire populaire du général Gallieni (1849-1916). Albin-Michel, 1936, 123 pages.

Cahisa Raymond Joffre, Foch, Gallieni, Fils des Pyrénées. Pyrénéa (Villeneuve-de-Rivière), 1943, 238 pages.

Charbonnel Henry (Col) De Madagascar à Verdun. Vingt ans à l’ombre de Gallieni. Karolus, 1962, 459 pages.

Charles-Roux F. – Grandidier G. Lettres du général Gallieni de 1896 à 1905. Société d’Editions Maritimes et Coloniales

Cladel Judith Le général Gallieni. Berger-Levrault, 1916, 129 pages.

D’Esme Jean Gallieni. Plon, 1965, 320 pages.

Gallieni Joseph (Cdt) Voyage au Soudan français. Haut Niger et pays de Ségou : 1879-1881. Hachette.

Gallieni Joseph (Cdt) Mission dans le Haut-Niger et à Segou. Société de Géographie, 1885.

Gallieni Joseph (Col) Deux campagnes au Soudan français (1886-1888). Hachette.

Gallieni Joseph (Col) Sénégal et dépendances. Pénétration au Soudan. Société de Géographie, Toulouse.

Gallieni Joseph (Gal) La pacification de Madagascar (1896-1899). Chapelot.

Gallieni Joseph (Gal) Trois colonnes au Tonkin (1894-1895). Chapelot, 1899.

Gallieni Joseph (Gal) Neuf ans à Madagascar (1896-1905). Hachette.

Gallieni Joseph (Gal) Mémoires du maréchal Gallieni. Défense de Paris (25 août – 11 septembre 1914). Payot 1920, 269 pages.

Gallieni Joseph (Lt-col) Une colonne dans le Soudan français (1886-1887). Baudouin.

Gheusi P.-B. La gloire de Gallieni. Comment Paris fut sauvé. Le testament d’un soldat. Albin Michel, 1928, 253 pages.

Gheusi P.-B. Guerre et théâtre. Mémoires d’un officier du général Gallieni pendant la guerre. Berger-Levrault 1919, 374 pages.

Gheusi P.-B. Gallieni. 1849-1916. Charpentier-Fasquelle, 1922, 249 pages.

Gheusi P.-B. Gallieni (1849-1916). Fasquelle, 1922.

Gheusi P.-B. Gallieni et Madagascar. Petit Parisien, 1931.

Gheusi P.-B. La vie prodigieuse du maréchal Gallieni. Plon, 1939, 127 pages.

Klein Charles-Armand Avec Gallieni, portraits varois. Equinoxe, 2001.

Laval Edouard La maladie et la mort du général Gallieni. Perrin, 1920.

Leblond Marius-Ary Gallieni parleEntretiens du « Sauveur de Paris », ministre de la Guerre avec ses secrétaires. Albin Michel, 1920, 316 pages.

Liddell Hart Basil-Henry (Cpt) Réputations. Joffre. Falkenhayn. Haig. Gallieni. Foch. Ludendorff. Pétain. Allenby. Liggette. Pershing. Payot, 1931, 269 pages.

Lyet P. (Cpt) Joffre et Gallieni à la Marne. Berger-Levrault, 1938, 160 pages.

Marcellin Marcellus Gallieni, Grand de France. Paris, Spes, 1932, 189 pages.

Mayer Emile (Lt-col) Trois maréchaux : Joffre, Gallieni, Foch. Paris, Nouvelle Revue Française, 1928, 235 pages.

Michel Marc Gallieni. Fayard, 1989, 363 pages.

Percin Alexandre (Gal) Deux hommes en guerre. Sarrail et Gallieni. Fournier, 1919.

Pilant Paul Le rôle du général Gallieni (août-septembre 1914). Paris, La Renaissance du Livre, 1922, 132 pages.

Vetty Louis Joffre. Foch. Gallieni. Toulouse, Chantal, 1942, 216 pages.

Weiss René L’hommage de Paris à Gallieni, son sauveur. Imprimerie Nationale, 1927, 102 pages.

Yann Prouillet, juillet 2008

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Wannenmacher, Sylvain (1896-1986)

Cette nouvelle notice remplace l’ancienne qui était incomplète et entachée d’une erreur sur le lieu de naissance.

Né à Digoin (Saône-et-Loire) le 7 février 1896. Études musicales à Paris. Après la guerre, il devient professeur de violoncelle à Saint-Étienne. Marié, sans enfant. Mort à Firminy à 90 ans. Il a mis au propre ses notes de guerre d’avril 1915 à avril 1919 (semble-t-il en les lissant) en 1968 pour le cinquantenaire de l’armistice, illustrées de quelques photos. La source est la propriété de Mme Antoinette Mazeau. La première moitié du manuscrit a été publiée dans Lettres comtoises, n° 10, septembre 2005, p. 121-158, présentation de Marie-Thérèse Dupuis ; la deuxième partie reste inédite.

Mobilisé en avril 1915 au 109e RI de Chaumont. Dans le Pas-de-Calais en décembre. Il fait partie d’un contingent qui vient renforcer le 170e RI à Verdun en mai 1916. Il décrit l’arrivée parmi les hommes de son escouade : « Je suis très impressionné par la gravité de leurs regards et de leur comportement. » Au
lieu de monter en ligne, le régiment quitte le secteur en camions, ce que les poilus arrosent au pinard. En juin, comme musicien, il est affecté à la CHR. Il
est brancardier devant le fort de la Pompelle. En juillet, dans la Somme, il admire l’équipement et l’organisation des Anglais. Il nous livre les descriptions classiques des bombardements, des corvées, de l’arrivée difficile du ravitaillement, du plaisir quand enfin on peut se laver et changer de linge…
Après la prise d’une tranchée, « les prisonniers filent au pas de course vers l’arrière ». Le travail du brancardier : « Nous continuons toute la nuit à transporter nos blessés, ensuite les blessés allemands, puis les morts. » En septembre, devant le talus de la route de Bouchavesnes, toute une vague de camarades de la classe 16 a été fauchée par les mitrailleuses, marquant le terrain de ses capotes bleues. Fin septembre, lors d’une permission, en passant à Paris, il rage devant l’indifférence des civils « qui prennent paisiblement leur apéritif », devant les « embusqués fringants, bien astiqués ». Quelques jours en famille, mais il faut sans cesse répondre à l’instituteur qui demande dans quelles circonstances est mort son fils : « Il a sans doute été tué devant la route de Bouchavesnes, et dans la nuit où nous relevions nos blessés, je suis sans doute passé près de cette capote bleue, étendue parmi tant d’autres. »

Avant l’offensive du 16 avril 1917, stationnant près d’un terrain d’aviation, il peut recevoir le baptême de l’air. L’offensive Nivelle est bien perçue comme un échec, une boucherie inutile. Il assiste à la fuite d’une division de l’Est, dite d’élite, à la mutinerie d’un régiment, à la décision de chasseurs de partir de leur propre initiative « en permission ». Commandés pour s’opposer au passage de mutins, les hommes de son régiment refusent. Sylvain décrit encore les creutes humides dans lesquelles tout moisit, un secteur calme dans les Vosges, l’attaque allemande de 1918 sur le Chemin des Dames, les Américains au Bois Belleau. Il est blessé en juillet 1918 et évacué vers Albi (Tarn).

RC, 2013

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