Banquet, Emile (1879-1944)

1. Le témoin
Emile, Léon, Philippe Banquet est né à Albi le 22 septembre 1879 dans une vieille famille de petits entrepreneurs briquetiers, sur la rive droite du Tarn, avenue de Carmaux, exploitant également quelques terres. Lorsque la guerre éclate, il est marié et a deux fils nés en 1913 et 1914. La famille est catholique. Sa femme prie pour son retour ; lui-même n’est pas dévot : il attribue la brimade d’un départ retardé en permission au fait qu’il a manqué une messe. Sa mère lui a fait faire le service militaire dans l’artillerie. En novembre 1915, il l’en remercie : sans cela, il serait dans la boue des tranchées comme les « pauvres malheureux de fantassins » qui subissent un « carnage », une « boucherie ». Il est maréchal des logis au 56e RAC, et précisément à la section des munitions dont le rôle est de ravitailler les échelons qui se trouvent eux-mêmes à 8 km derrière les batteries. Cette vie cesse en juillet 1917 lorsque la section est dissoute. On l’envoie à Carcassonne, au dépôt du 3e RAC jusqu’en janvier 1918. Il se considère alors comme un embusqué : « Aujourd’hui je suis planton de service à la gare, travail assez amusant, d’abord je n’ai rien à faire si ce n’est me trouver là, au départ et à l’arrivée des trains. […] Hier soir je suis allé voir la Cité, c’est curieux, et il y en a qui viennent de loin pour l’admirer. Enfin je me promène ! Ici on ne risque rien des obus et c’est déjà beaucoup… » (11 juillet 1917). En janvier 1918, il remonte vers le front avec le 10e RAC, « au milieu de Bretons ou Normands », « un tas d’ivrognes, ce n’est pas un c’est TOUS !! Ils sont pleins du matin au soir. Si je dois rester là je suis fichu ! » Son souhait de tomber malade se réalise et, entre permissions et stages, il arrive au 11 novembre, puis à la démobilisation le 18 janvier 1919 : « Fini le cauchemar, on dirait un beau rêve. » Pendant la guerre, sa femme et son père ont fait marcher tant bien que mal la briqueterie. « Je t’assure que si on a la joie du retour, écrivait-il le 16 novembre 1916, on saura mieux goûter la vie dont on jouissait avant sans crainte et sans arrière-pensées. » L’après-guerre est cependant assombri par la mort de son fils aîné âgé de 10 ans en 1923 et par la cessation d’activité de la briqueterie vers 1929. Emile Banquet meurt accidentellement le 17 juin 1944.
2. Le témoignage
Il a écrit régulièrement à sa femme, du 3 août 1914 au 18 janvier 1919, comme une « conversation » à laquelle Angèle répondait. Le 2 mars 1915, il annonce qu’il a dû brûler 190 lettres de sa femme car il n’avait plus la possibilité de les transporter avec lui. On apprend aussi, le 16 juillet 1915, qu’Angèle lui a envoyé le journal qu’elle tenait au début de la guerre. Mais il n’a pas été conservé. Par contre, les lettres d’Emile figurent encore dans les archives familiales de son petit-fils Dominique qui en a transcrit une large sélection qui forme un volume de 272 p. de format A4.
3. Analyse
La principale préoccupation : la fin de la guerre
Dès les premiers jours, Emile Banquet note son manque d’enthousiasme : « Je me remets peu à peu au courant de toutes ces conneries et je t’assure que je me fais des cheveux blancs en songeant à tout le travail que je vous laisse. […] Surtout ne vous inquiétez pas, je ferai mon devoir, sans plus […] Certains souhaitent aller en Allemagne ; moi je souhaite revenir parmi vous et qu’ils me fichent la paix » (8 août 1914). Il voudrait que la victoire arrive avant les grands froids. Mais « combien cela va-t-il encore durer ? » demande-t-il le 1er septembre en décrivant le champ de bataille (« des Allemands, des Français, des chevaux, viande abandonnée, tout empeste l’air »), les maisons détruites par les obus, les récoltes piétinées. Le 11 septembre, les nouvelles sont excellentes et il espère être de retour « pour le vin nouveau ». Mais, deux semaines plus tard, il craint que la guerre dure jusqu’à Noël. De nombreux événements sont perçus comme annonçant peut-être la fin. Lors de l’offensive de mars 1915, il note : « nous sommes contents de nous fatiguer, et que ça finisse », mais c’est un échec : « l’effort que l’on a fait n’a abouti qu’à faire tuer des hommes ». « Je vous assure que si on me laissait filer, je m’en irais à pied » dit-il en avril. L’entrée en guerre de l’Italie hâtera-t-elle la fin ? Dès le printemps 1915, il est effrayé par la perspective de « passer un autre hiver en guerre » et ajoute : « Je crois que vous, les femmes, serez obligées de vous révolter pour faire finir la guerre. » Ou bien, tout pourrait finir faute d’argent (6 juillet). Le 9 juillet encore : « Je crois que nous finirons tous par perdre la tête ; les généraux et le gouvernement sont unanimes à dire que la campagne durera encore un an. La paix ne serait donc signée que l’été prochain, cela nous désespère ! Surtout ces malheureux fantassins. Je crois que d’ici là quelqu’un se lassera, tout aussi bien le peuple allemand que le peuple français, ou bien il manquera de l’argent, car les dépenses sont fabuleuses. » Et le 1er décembre : « Ce que je désire, c’est la FIN, mon retour définitif, mon chez moi tranquille, vivre de mon labeur. » Le 25 février 1916 : « D’après le journal d’aujourd’hui, les Allemands ont attaqué fortement du côté de Verdun. Serait-ce le prélude d’heureux événements si l’on peut dire ? Que cela finisse enfin pour le bien de l’humanité tout entière. » Le 26 mars : « Combien de fois ai-je souhait être blessé pour pouvoir me tirer de leurs mains et courir auprès de vous. » Le 17 septembre : « Que l’on fasse la paix d’une manière ou d’une autre. Nous sommes tous des sauvages : Français, Anglais, Allemands, on devrait trouver une solution pour le bien de tous, pour l’état d’esprit général et conclure la paix. La leçon devrait nous être salutaire. Pareil fait ne devrait jamais plus se reproduire. Nous ne sommes pas des bêtes féroces et il me semble qu’en rabattant un peu d’orgueil on pourrait parvenir à s’entendre. Plus nous irons, plus nous y perdrons tous. » Le 27 janvier 1917 : « Ah ! je t’assure que si ceux qui ne veulent pas de paix sans victoire y étaient, ils en auraient bientôt soupé. » Le 30 mars : « Si on demandait son avis à chacun, tout le monde serait prêt à rentrer chez soi. » Le 11 avril, peu avant l’offensive Nivelle : « Depuis hier au soir nous entendons le bruit sourd du canon sur notre gauche et assez loin, sans doute en Champagne ; ce doivent être les préludes d’opérations ; que ça craque enfin d’un côté ou de l’autre ce ne serait pas trop tôt. Cette vie commence à peser quand on est près de la quarantaine, ce n’est plus un amusement de gosse. Celui qui n’a que vingt ans dit : « ce n’est rien à condition que je revienne », mais nous, notre vie sera à moitié flambée. » Peu après, à propos des Russes : « Du jour que la Révolution a éclaté chez eux, j’ai bien compris qu’ils allaient se retirer, que c’était pour en finir et qu’ils en avaient assez de servir de cible à canons. Quand je pense à papa qui s’en va tout seul à la terre, à son âge, je ne peux m’empêcher de pleurer ; jamais nous ne serons capables de faire ce qu’ils [les Russes] ont fait. Dire que nous sommes ici à ne rien faire et penser à eux là-bas, qui sont vieux et qui travaillent pour nous à la limite de leurs forces, je finis par ne plus pouvoir le supporter. Qu’ils en finissent bon dieu ! Qu’ils traitent d’une façon ou d’une autre. C’est toujours du monde qu’on fait tuer. » Comme beaucoup d’autres poilus, il se demande si l’on va revivre la guerre de cent ans (25 avril 1917), et il note : « Les nouvelles de la guerre ne m’intéressent que médiocrement, je ne demande qu’une seule chose, assez de guerre, LA PAIX. » Le 10 mai : « Les attaques sont à peu près arrêtées et les résultats obtenus sont minces. Nous en sommes toujours au même point, il n’y a pas de raison que cela ne dure dix ans de plus. Les journaux reparlent de paix, le congrès socialiste de Stockholm revient sur le tapis. Peut-être finira-t-on par reconnaître qu’on ne pourra rien obtenir par les armes et se décidera-t-on à de mutuelles concessions. Assez, assez de morts, assez d’infirmes et de blessés. » Le 16 mai : « Tu me dis que tout est cher. C’est naturel, personne ne cultive la terre, en temps de paix on suffisait à peine à la consommation. Dans peu de temps on manquera de tout, si seulement ça pouvait faire finir la guerre, j’en serais très heureux car il y a de quoi en avoir soupé de ce métier. […] On change nos chefs tous les jours. Si seulement on finissait par en trouver un bon, un qui soit assez fort pour en finir. Hier c’était NIVELLE, aujourd’hui c’est PÉTAIN, et demain ? »
L’ennui loin du pays
Une des caractéristiques de ce témoignage c’est la fréquente expression de l’ennui, et cela dès le début : « Je m’embête. Si au moins on était utile, qu’on nous fasse travailler ! » (14 octobre 1914). « C’est dimanche, c’est ce qu’on m’a dit, nous avons de la peine à distinguer un jour de l’autre » (27 juin 1915). « On ne fait rien, on ne voit rien, on ne sait RIEN ! » (27 juillet). Alors il demande à sa femme de lui raconter « tout ce qui se passe à la maison ». Car la guerre est l’occasion de (re)découvrir l’amour et l’affection : « Ma femme, mes enfants, mes parents, voilà ma vie, mon existence ». « Comme j’aimerais être là-bas et rentrer le soir de mon travail, prendre les enfants sur mes genoux, jouer avec eux au milieu de ceux que j’aime » : les phrases contredisant la théorie de la « brutalisation », c’est-à-dire de la transformation des soldats en brutes, sont ici fort nombreuses. La rencontre de quelques Albigeois est comme un rayon de soleil dans ces pays du Nord et de l’Est, en Lorraine où la population est hostile, en Flandre où « on a de la peine à se faire comprendre ». « Dans ma vie, précise-t-il en janvier 1916, je n’avais guère voyagé, mais je vais connaître le Nord de la France mieux que nos régions. » Mais la conclusion est nette : « Je t’assure qu’aucun des pays où je suis passé ne vaut le nôtre. »
Des ennemis variés
Les Allemands sont, au début, considérés comme les auteurs d’atrocités, « une race de sauvages », et les expressions de « cochons » et de « brutes immondes » reviennent au vu des destructions opérées lors de leur repli de mars 1917. Entre temps, n’étant pas en contact avec eux, il en avait peu parlé, mais il avait éprouvé des sentiments de compassion devant des rangées de tombes (en janvier 1916) : « une simple croix et comme mention : allemand, français, tous de pauvres malheureux dont personne ne s’occupera ». La condamnation des « responsables de la guerre » est totale et fréquente, mais sans préciser leur nationalité. Le gouvernement français est critiqué, ainsi que les officiers au comportement personnel honteux et qui « embêtent » les hommes en leur faisant faire des « conneries » absurdes : « Même si c’est plus fatigant, ce serait plus lucratif de faire des briques ou des tuiles à treize francs le cent, cela me ferait en tout cas plus plaisir que de faire le pitre par ici. » Les embusqués, « pleins de vie et de santé », forment une autre catégorie d’ennemis : ils font la noce à Paris en criant « jusqu’au bout ! », mais « qu’ils y viennent un peu, patauger dans la boue jusqu’au ventre », « et l’infanterie, le génie, ceux qui sont aux premières lignes, à la veille de claquer à tout moment… c’est affreux ». « Il ne reste que les couillons… Les ouvriers métallurgistes sont à l’usine, les mineurs à la mine. Que reste-t-il ? le petit propriétaire, l’agriculteur, les enseignants laïques. » Le bourrage de crâne, enfin, est dénoncé dès juillet 1915 : « On nous tient le bec hors de l’eau par des mensonges. » Et le 8 décembre : « Nous ne croyons plus un mot de ce que racontent les journaux. »
Photo d’Emile Banquet et de sa femme dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 47.

RC

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Leleu, Louis (1892-1967)

Originaire de Beuvry,  petit village du Nord de la France, Louis Leleu s’engage en mars 1913 à 21 ans au le 102e RI de Versailles après l’obtention du certificat d’études et une expérience de clerc de notaire, afin d’intégrer la musique militaire, musique qu’il pratique depuis l’enfance. Il entre ainsi en guerre comme « musicien militaire » attaché au poste de brancardier qu’il conservera comme soldat de 2e classe jusqu’en juillet 1919, date de sa démobilisation.

Ses souvenirs, écrits tardivement après l’événement, font montre à la fois d’un certain style et d’un recul bienvenu dont il prévient le lecteur et qu’il garde en permanence : « Je veux seulement décrire ce qu’a vu un simple soldat dans son horizon fort restreint », écrit-il comme une sorte de préambule. Et justement Louis Leleu s’astreint à replacer sa petite histoire dans la grande, avec le souci de bien écrire son expérience avec « son » 102e, d’en faire un récit vivant, soulignant lorsqu’il le faut, franchement les lacunes de sa mémoire. Le témoignage de Louis Leleu est à rapprocher de celui du musicien-brancardier Léopold Retailleau, écrit celui-ci « sur le vif ». Même ton, et similitudes dans les tâches et l’organisation du temps et de la sociabilité des musiciens-brancardiers chez les deux témoins, qui traversent la guerre dans des groupes stables. L’un, mort avant la fin de la guerre, tient un carnet non retouché alors que le second reprend ses souvenirs plusieurs dizaines d’années après le conflit pour les livrer aux lecteurs.

Evoquant ses jours de caserne d’avant août 1914 et l’organisation de la « carrée » (il confond d’ailleurs alors l’origine de l’expression « Sou du soldat »), l’auteur reconnaît la « naïveté » avec laquelle il aborda le conflit, comme nombre de ses jeunes camarades soucieux de sortir de l’enfermement militaire. Louis Leleu circule durant la guerre entre la Somme, la Marne, la Champagne et le front de Verdun qui prend d’entrée un caractère d’exception. Les musiciens-brancardiers sont essentiellement chargés de récupérer les cadavres sur le champ de bataille, soulignant les  moindres contraintes de l’autorité en première ligne, en proportion des dangers vécus. Il raconte les combats, le quotidien et les anecdotes de guerre sans toujours bien dater les faits. Mais il tente dans ses souvenirs de s’opposer une histoire mythifiée de la guerre, dénonçant l’aveuglement des chefs, rappelant utilement à travers la description empreinte encore de beaucoup d’émotion à plusieurs dizaines d’années de distance, de deux exécutions auxquelles assiste la Musique, que la justice militaire a sévi pendant toute la durée du conflit. La première se déroule dans la Somme fin 1914 : « La troupe, selon le rite, défila devant le cadavre avec notre Musique en tête » (p. 69). La seconde, à Verdun, est particulièrement traumatisante (p. 126).

Son témoignage met en valeur l’importance des rituels de socialisation, l’accueil des bleus, l’arrogance parfois des anciens, l’élaboration enfin de différentes strates de sociabilité dont celle du groupe de la Musique. Ce dernier trouve dans cette activité, celle du secours aux blessés, un solide ferment de solidarité d’autant que la fonction particulière « fait » groupe et séparent les musiciens-brancardiers des autres protagonistes. Ils s’appellent entre eux « les quatre mousquetaires », « les «bonshommes de la 1ère escouade » (p. 66 avec photographie de groupe page suivante) : « La première sera toujours la première » devient leur devise. Il souligne également la possibilité continuelle de nouvelles affectations et ses conséquences : « Quitter les copains, c’était pour moi une catastrophe, outre que la mission n’avait rien d’affriolant » (p. 134).

La circulation des régiments fait revenir les soldats dans les mêmes secteurs, retrouver les liens avec les civils, les régiments jumeaux. Peu  sensible aux distinctions qui se multiplient, mais qui permettent surtout des occasions festives et des jours de permission en plus. L’auteur fait montre d’un certain talent de conteur avec quelques brins d’humour (p. 134 sur le double sens du mot « coureur »), rappelant les bons mots échangés souvent entre les hommes dans les moments les plus difficiles. Il s’attarde également à souligner les liens noués avec les jeunes filles de l’arrière, et les « idylles » dont il semble écrire qu’elles furent nombreuses, débouchant parfois sur des mariages (p. 163). Les musiciens deviennent d’ailleurs au dire de Leleu de fervents catholiques pratiquant uniquement pour approcher le « cœur » des demoiselles (p. 157).

L’édition du texte de Louis Leleu est accompagnée de photographies de l’auteur ou de l’un de ses camarades, Deblander, intrépide photographe qui risque sa vie pour des photos (p. 138) réalisées au front et viennent heureusement apporter : portraits, groupes, à des dates différentes avec le nom des protagonistes.

Originaire d’un village d’un département situé à « 5 ou 6 kilomètres » de la ligne du front fin 1914, Louis Leleu évoque à plusieurs reprises la situation de ses parents qui tiennent un commerce : liens avec les régiments anglais, peur des bombardements et des pillages, évacuation en 1918 et perte de la maison familiale devant la violence des engagements. Pourtant, malgré cette situation, Louis Leleu écrit : « Ma mère avait reçu d’une commission administrative une sommation de payer immédiatement un impôt spécial sur les bénéfices de guerre ! » (p. 167).

Des Flandres aux Vosges. Un musicien-brancardier dans la Grande Guerre, texte transcrit par Danièle Percic, Saint-Cyr-sur-Loire, Éditions Alan Sutton, 2003, 192 p.

Avril 2012 – Alexandre Lafon

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Voivenel, Paul (1880-1975)

1. Le témoin
Son père, d’origine normande, était capitaine de gendarmerie dans les Hautes-Pyrénées, ce qui explique la naissance de Paul Voivenel à Séméac, le 24 septembre 1880. Il fait des études de médecine à Toulouse et se spécialise dans les maladies mentales, montrant aussi un vif intérêt pour la littérature et le rugby. Lors des manœuvres de 1913, il sauve la vie de l’attaché allemand von Winterfeldt, victime d’un accident, ce qui lui vaut une décoration prussienne qu’il renvoie lors de la déclaration de guerre. Pendant la guerre, il devient médecin de bataillon au 211e RI de Montauban, puis au 220e. Il connaît les premiers échecs de 1914, la Marne, les attaques stériles de 1915, puis deux engagements à Verdun, en février et septembre 1916. Il est alors nommé médecin chef de l’ambulance 15/6, puis d’une ambulance Z, spécialisée dans les soins des victimes des gaz.
Après la guerre, il reprend son activité de médecin neuropsychiatre à Toulouse, rédigeant de nombreuses chroniques médicales, littéraires et sur le rugby (il est président d’honneur de la Fédération française de ce sport). Le monument aux morts de son village d’adoption, Capoulet-Junac (Ariège), dû au ciseau de son ami Bourdelle, est inauguré par le maréchal Pétain en novembre 1935. Grand notable, ses sympathies le portent vers le maréchal au pouvoir. Ses œuvres du début des années 40 en témoignent, mais il n’est pas inquiété après la chute du régime.
2. Le témoignage
Jean Norton Cru donne à Paul Voivenel une place dans Témoins. Il cite quatre livres de réflexions, écrits en collaboration : Le courage (1917) qui ignore les meilleurs témoins, cite quelques bons et beaucoup de médiocres ; La psychologie du soldat (1918), plus concret, mais marqué par un nationalisme superficiel ; Le cafard (1918), affaibli par la prise en compte des héros de romans ; La guerre des gaz (1919), journal d’une ambulance Z, étude émaillée de souvenirs personnels sur le service de santé en général. Jean Norton Cru estime que Voivenel a eu raison de publier ces volumes, mais qu’il n’a pas fait montre d’assez d’esprit critique, qu’il s’est laissé prendre aux pièges d’une littérature verbeuse et irresponsable. Sa conclusion : « Nous aurions beaucoup gagné, et Voivenel aussi, à ce qu’il s’en tînt à sa 67e division et à son poste de secours. »
Voivenel s’est félicité des remarques positives de JNC et a admis ses critiques : « Il fait à mes livres de guerre les reproches que précisément je leur ferai moi-même. » Mais il avait tenu un carnet personnel et, piqué au vif par la conclusion de JNC, il le publie entre 1933 et 1938, en quatre volumes faisant un total de 1256 p., sous le titre Avec la 67e DI de réserve (Paris, Librairie des Champs Elysées), recueillant les appréciations favorables de Genevoix, Dorgelès, et Pétain. Gérard Canini en a donné les passages concernant Verdun, tirés des tomes 2 et 3, dans Paul Voivenel, A Verdun avec la 67e DR, Presses universitaires de Nancy, 1991, 186 p.
3. Contenu
Le docteur Voivenel décrit les illusions des premiers jours, puis l’adaptation à la guerre des tranchées. En plein accord avec Jean Norton Cru et tant d’autres bons témoins, il note qu’il n’a pas observé de blessure par baïonnette. Pour médecins et infirmiers, les périodes calmes alternent avec l’afflux de blessés qu’on ne peut soigner que sommairement (voir Albert Martin et Prosper Viguier). Il note la distribution de gnôle avant l’attaque et le fait qu’à ce moment-là, « ne pas obéir serait se déshonorer ». Il critique les attaques stupides pour alimenter le communiqué : « Pour ne rien obtenir on s’est entêté à sacrifier des hommes. » Voivenel s’en prend aux officiers d’état-major « tirés à quatre épingles » et aux décorations distribuées de manière scandaleuse. Le fantassin, quant à lui, « veille, il creuse, il va en patrouille, il vit en permanence au milieu des dangers qui excitent l’imagination des autres. Il ne se croit pas héroïque, mais il plante des piquets en avant de la tranchée, installe des réseaux de fil de fer, porte sur le dos d’énormes rondins, le charbon, la chaux, va au ravitaillement à une heure de marche par tout temps, se fait par surcroît tuer dans des assauts dont le pourcentage de pertes est presque connu à l’avance, et… passe devant le Conseil de guerre à la moindre vétille. » Le docteur note des blessures ou maladies « bidon » quand ça se gâte, mais il admet la « peur morbide » et défend toujours les soldats : il est fier qu’aucun n’ait été fusillé au sein de la 67e division.
Il critique les embusqués (notamment certains confrères toulousains, ainsi que les journalistes) et le bourrage de crâne, donnant à Barrès le titre de « littérateur du territoire ». Il partage la mauvaise appréciation de Jean Norton Cru sur Barbusse et Remarque, mais épargne son ami Dorgelès. D’ailleurs, les légendes peuvent avoir l’utilité de maintenir le moral. Se retrouver entre Méridionaux, et parler occitan, cela peut avoir le même effet. Mais, au final : « De près, c’est ignoble. C’est affreux la guerre. »
Rémy Cazals

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Prud’homme, René (1894-1972)

« Je me rends parfaitement compte que les choses vont mal pour nous, pourtant préparés à aller toujours de l’avant » (22 août 1914 – Virton Belgique). Cet écrasement des hommes, le caporal puis sergent René Prud’homme, ayant devancé l’appel en 1914, le rencontre dès l’entrée en guerre et à plusieurs reprises dans son expérience combattante au 124e RI de Laval.

La première épreuve du feu, intense et déstabilisante, se déroule ce même 22 août 1914. Le soldat-combattant subit plus qu’il n’agit lors de cette journée fondatrice. Puis la retraite au milieu des civils s’apparente pendant plusieurs jours à une longue plage de combats marquée par le manque d’informations qui démoralise. Cet anonymat du combat, souligné par nombre de témoins, René Prud’homme le décrit après son retour au front suite à une première blessure lors des dures journées de février 1915 dans la Marne. Après avoir été à cette occasion évacué plusieurs mois pour maladie et suite à un stage de mitrailleur, il reprend le chemin des tranchées en février 1916 comme chef de section. Ce sera Verdun en mai 1916, et un autre épisode difficile, d’autant que les combats peuvent être ici directs, rapprochés, au fusil et à la grenade. Les fantassins sont parfois pleinement acteurs, ce que souligne un lieutenant blessé près du fort de Vaux : « Je me suis bien battu ». Mais ce sont aussi les « douches de mort » et l’attente impuissante (juin 1916) sous la mitraille, les cadavres qui s’agglutinent, la peur des hommes qu’il faut conduire tout de même en première ligne. L’expérience se durcit et la remobilisation constante paraît plus difficile. Le 124e RI reste ensuite cantonné à partir du printemps 1917 au Nord de Mourmelon dans le secteur du massif de Moronvilliers. Le témoin décrit alors la multiplication des combats rapprochés mais aussi la guerre de matériel et de techniciens (il est devenu sergent-grenadier). L’équipement et la logistique générale bien meilleurs soutiennent le moral malgré la violence des combats et des duels d’artillerie.

Ce carnet originellement intitulé En première ligne en partie publié, offre un témoignage personnel où n’apparaissent que peu de noms propres, mais parfois les termes « camarades » ou « amis » que l’auteur perd souvent au fil du temps de guerre. Il s’applique surtout à décrire la « petite guerre interne » qui mine les rapports humains au front en parallèle aux souffrances ressenties. Ainsi, on retrouve des échos des carnets de Louis Barthas dans ce témoignage qui n’a pourtant rien d’engagé lorsque l’auteur dénonce les officiers zélés et rancuniers, les petits arrangements et les abus de pouvoir.

René Prud’homme évoque l’importance du « devoir » de combattre. Il veut bien « chasser l’ennemi mais ne pas mourir pour rien » (pp. 79 et 125). Et ceux qui l’entourent, à l’exception de quelques officiers téméraires, sont à son image : « J’ai vu des départs où il fallait traîner les hommes ivres comme des bêtes, et les jeter dans les wagons. »

Le témoignage de René Prud’homme, sans doute composé dans l’immédiat après-guerre, met en relief quelques éléments intéressants : l’utilisation par l’auteur de deux planches sur le torse en 1914 pour se prémunir des coups de baïonnettes (abandonnées en 1915),  l’utilisation de mitrailleuses en bois pour l’entraînement des futurs spécialistes encore en 1916, le desserrement des liens d’autorité en première ligne, notamment à Verdun. Les descentes vers le cantonnement de l’arrière se font ainsi souvent individuellement ou par petits groupes sans aucune pression coercitive : il s’agit pour les hommes de trouver enfin, un coin pour boire, dormir, manger. René évoque aussi « les chemins de fer aériens » et ces obus sur trois qui n’explosent pas, les morts et les blessures dans les secteurs calmes causés le plus souvent par des accidents.  Il faut encore une fois à travers ce témoignage noter le faux rythme du front, entre monotonie des secteurs calmes et les temps de combat ? Ces derniers se transforment avec les progrès techniques réalisés – aviation, microphone, lance grenade Vivien-Bessières, camion-automobile -, les nouvelles formations de combat aussi à partir de la fin 1917. Ce qui n’empêche pas le 124e RI d’effectuer encore 200 km à pied en 12 jours pour aller prendre le cantonnement dans la Somme en novembre-décembre 1917. Des exemples de « vivre et laisser vivre » parsèment ce témoignage comme cet épisode relatant la découverte d’un puits d’aération d’une tranchée souterraine allemande en Champagne : « Mon lieutenant me promet de garder pour lui ce que je lui fais voir, car un rapport à l’arrière pourrait déclencher un tas de catastrophes » (p. 135). Il s’agit, quand c’est possible, de garder la « tranquillité », même si les « boches restent les boches » (p. 136), et que des « cartons » peuvent être faits sur les « kamarades » d’en face (p. 163). De ce point de vue, l’année 1918 est bien présentée comme une année meurtrière, René Prud’homme perdant sept soldats de sa section lors d’une relève après de difficiles combats en face du mont Cornillet en 1918 : « J’ai besoin de pleurer car ce sont des amis que je perds » (p. 182). En septembre, désireux de « ficher le camp » après avoir bien servi, René obtient un stage pour passer chef de section, mais refusera ensuite au lendemain de l’armistice toute promotion. Il quittera définitivement l’uniforme en 1919.

Des aquarelles de l’auteur et des photographies  d’un autre soldat du 117e RI (pas toujours bien utilisées) illustrent ces souvenirs de guerre, ainsi que des extraits utiles du Journal des Marches et Opérations qui viennent nous rappeler le discours dominant de l’autorité militaire durant le conflit, discours très orienté qui fait de l’unité un corps « brave », dynamique et volontaire sans nuance, usant d’un vocabulaire largement déréalisant.

Le fusil et le pinceau. Souvenirs du Poilu René Prud’homme 124e R.I., Saint-Cyr-sur-Loire, Editions Alan Sutton, 2007.

Alexandre Lafon, février 2012

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Pergaud, Louis (1882-1915)

« Ça continue, je lâche le crayon et vive la France ! » (8 octobre 1914). Ce passage illustre à lui seul l’état d’esprit dans lequel l’écrivain Louis Pergaud, prix Goncourt 1910 avec La Guerre des boutons, a rédigé son carnet de guerre. Ce dernier  témoigne en tout cas, à travers une écriture directe, et grâce à la présentation critique de son édition par Françoise Maury, de l’expérience d’un homme de lettres appelé par la conscription au combat, soucieux de noter fidèlement sur son petit carnet marron ce qu’il vit, avec un certain talent de narrateur. Mobilisé dès l’entrée en guerre d’août 1914 au 166e RI cantonné à Verdun, il restera avec son unité dans le secteur au Sud-Est de cette ville jusqu’à sa disparition en avril 1915.

Pergaud retient d’abord l’incorporation et l’intégration au groupe des camarades de l’escouade du peloton des futurs sous-officiers, et à celles encore plus restreintes des camarades choisis (« la vie à trois s’organise ») à la caserne, mais qui partent à tour de rôle dans des directions différentes. Stéréotypes énoncés envers les Méridionaux, échos des « atrocités allemandes » et des « batailles » se succèdent dans les notes de l’écrivain jusqu’au départ au front en octobre 1914 après une courte formation. D’emblée, les « mots » de guerre de Louis Pergaud montrent un soldat investi dans son rôle de cadre combattant et une adaptation vitale aux conditions de vie et de combat. Il nous rappelle la violence des engagements de l’automne, ici autour de Verdun, chacun des deux armées ayant encore la perspective de prendre rapidement l’avantage.

L’intellectuel entre en contact avec toutes les composantes sociales et régionales de la société, intégrant l’argot de caserne et des tranchées qui s’installent avec la fixation de la ligne de front et en parallèle, le brassage et de la mobilité des hommes de secteurs en secteurs. Arrivé dans les tranchées, Louis Pergaud conserve son « métier » d’écrivain et rédige la préface du journal de son capitaine de compagnie, tout en s’incorporant au groupe des sous-officiers dont il narre le quotidien. Le rôle du sous-officier d’infanterie paraît difficile puisqu’il s’agit de régler en guerre la vie en communauté, sous les ordres d’officiers parfois peu altruistes : distribuer équitablement abris, postes et nourriture, surveiller et punir, régler les litiges entre les hommes et avec les civils, et sermonner les « poilus » qui « pissent » littéralement sur leurs camarades endormis (9 novembre). La guerre racontée par Pergaud est donc celle « au ras du sol », qui évite les grandes tirades et les réflexions panoramiques, pour s’attacher aux détails signifiants. Il trouve dans son nouveau « métier » à la fois une communauté, celle des sous-officiers « dans la tranchée » avec qui il partage les tâches, les corvées, les colis. C’est pour lui le cadre de la camaraderie masculine construite aussi par l’autorité militaire (appel des morts de la compagnie – 31 décembre 1914) qui ne va pas d’ailleurs toujours de soi, tant le camarade militaire peut être un « puant individu », ou porteur d’une identité de « caste » (p. 70).

La sanction positive devient un des horizons d’attente : devenir adjudant et coudre l’écusson du grade ou acheter après cette nomination sa gaine de revolver ; être proposé sous-lieutenant, autant de perspectives notées avec régularité dans le carnet de Pergaud qui témoigne de la force d’attraction de la hiérarchie : il s’agit aussi de briller et se rapprocher du monde des décideurs.

En février 1915, Pergaud n’a pas perdu son coup de plume et témoigne des échos de la bataille des Eparges. Les 18 et 19 mars, il connaît la violence décuplée des assauts devant Marchéville-en-Woëvre qui monte d’un cran, avec l’écrasement des hommes présentés comme spectateurs. L’écrivain n’hésite pas à noter l’horreur de la situation : « Le soir, la 1ère compagnie seule doit recommencer l’opération. C’est ridicule et odieux ! Et le 75 nous a tapé dessus achevant les blessés de P3 » ; « Danvin manque de se noyer dans un trou plein de boue, de sang, de pissat et de merde. » Il semble que Louis Pergaud ait été blessé dans la nuit du 7 au 8 avril 1915, pulvérisé ensuite sur le champ de bataille par les mêmes tirs des canons français.

Bibliographie :

. Pergaud Louis, Carnet de Guerre, Paris, Mercure de France, 2011, 158 p.

. Les Tranchées de Louis Pergaud, Connaissance de la Meuse, 2006.

Alexandre Lafon, février 2012

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Gaulle, Charles de (1890-1970)

À l’instar de la grande majorité de la génération du début des années 1890, Charles de Gaulle est directement concerné par la Première Guerre mondiale. Né à Lille le 22 novembre 1890, le futur chef de la France Libre et fondateur de la Ve République appartient à un milieu de la petite noblesse par son père Henri et de la bourgeoisie du Nord par sa mère Jeanne, née Maillot. Charles de Gaulle est élevé dans un milieu qui allie attachement nostalgique à la monarchie, fidélité à la foi et à l’Église catholique, passion pour la France et son Histoire. « Mon père, homme de pensée, de culture, de tradition, était imprégné du sentiment de la dignité de la France. Il m’en a découvert l’Histoire. Ma mère portait à la patrie une passion intransigeante à l’égal de sa piété religieuse. Mes trois frères, ma sœur, moi-même avions pour seconde nature une certaine fierté anxieuse au sujet de notre pays », écrit de Gaulle au début de ses Mémoires de guerre. Élève des pères jésuites qu’il suit en exil en Belgique à la suite de l’expulsion des congrégations, lecteur assidu de Péguy, Barrès et Bergson, le jeune de Gaulle passe le concours d’entrée à Saint Cyr où il entre comme élève-officier en septembre 1909. Surnommé « Le Connétable » par ses camarades, il est classé 13e de sa promotion sur 211. Un de ses supérieurs, le futur maréchal Alphonse Juin, note : « A été continuellement en progressant depuis son entrée à l’école ; a beaucoup de moyens, de l’énergie, du zèle, de l’enthousiasme, du commandement et de la décision. Ne peut manquer de faire un excellent officier. » Nommé sous-lieutenant le 1er octobre 1912, il est affecté au 33e régiment d’infanterie d’Arras que commande le lieutenant-colonel Pétain. Après un an de service dans cette unité, il est promu lieutenant.

Au début de la guerre, le 33e RI est engagé en Belgique. Le lieutenant de Gaulle est blessé le 15 août au péroné, sur le pont de Dinant, à proximité de Charleroi. Soigné à Paris, il rejoint son unité stationnée dans l’Aisne en octobre, puis en décembre près de Châlons-sur-Marne. Croix de guerre le 18 janvier 1915, il est nommé capitaine à titre temporaire le 10 février et à titre définitif le 3 septembre. Blessé à la main gauche le 10 mars, la plaie s’infecte ce qui nécessite une évacuation. Il retrouve son régiment en juin, devient un des officiers adjoints du colonel Émile Boud’hors et prend le commandement de la 10e compagnie. Le capitaine de Gaulle est envoyé avec son régiment à Verdun le 28 février 1916, alors que les Allemands ont entamé leur grande offensive une semaine plus tôt. Le 2 mars, il est blessé d’un coup de baïonnette à Douaumont. Fait prisonnier, il est soigné à Mayence avant d’être interné au camp d’Osnabrück en Westphalie, puis à Neisse en Silésie et à Sczuczyn en Lituanie. En octobre, il est transféré au fort d’Ingolstadt en Bavière, puis au camp de Rosenberg en Franconie en juillet 1917 et à nouveau à Ingolstadt en novembre. Il est à nouveau transféré en mai 1918 à Wülzburg en Bavière avant de terminer la guerre aux prisons de Tassau et de Magdebourg. Il est vrai que le capitaine de Gaulle n’est pas un prisonnier facile. Il tente cinq fois de s’évader mais sa très grande taille ne facilite pas le passage inaperçu. Au total, Charles de Gaulle est puni de 120 jours d’arrêt de rigueur pour ses diverses tentatives d’évasion. Libéré à la fin du conflit, il rejoint les siens début décembre 1918.

Charles de Gaulle a un intérêt pour l’historien de la Grande Guerre, non pas tant par sa carrière durant les combats qui est comparable à bien des officiers français, que pour les témoignages et réflexions qu’il a laissés. Grâce aux écrits du jeune officier, nous pouvons suivre son état d’esprit, ses sentiments, ses occupations en particulier lors de sa captivité. Du début des hostilités au 16 août, il tient un carnet de bord. Entré en Belgique le 13 août, de Gaulle note : « Accueil enthousiaste des Belges. On nous reçoit comme des libérateurs. » Le surlendemain, c’est l’épreuve du feu : « À six heures du matin, boum ! Boum ! La danse commence, l’ennemi bombarde Dinant avec fureur. Ce sont les premiers coups que nous recevons de la campagne. Quelle impression sur moi ? Pourquoi ne pas le dire ? Deux secondes d’émotion physique : gorge serrée. Et puis c’est tout. Je dois même dire qu’une grosse satisfaction s’empare de moi. Enfin ! On va les voir ? » Un peu plus loin, il témoigne de sa première blessure. « J’ai à peine franchi la vingtaine de mètres qui nous séparent de l’entrée du pont que je reçois au genou comme un coup de fouet qui me fait manquer le pied. Les quatre premiers qui sont avec moi sont également fauchés en un clin d’œil. Je tombe, et le sergent Debout tombe sur moi, raide mort. Alors c’est pendant une demi-minute une grêle épouvantable de balles autour de moi. » Il reprend les notes d’un carnet personnel le 15 octobre 1914. Le 20 novembre, Charles de Gaulle écrit : « Un shrapnell éclate juste sur notre tête. Il nous est évidemment destiné. Mais nous voici partis au trot vers le bois, non sans en recevoir encore un autre. Nous entrons dans un abri. Il était temps, une dégelée de 105 s’abat sur la lisière. Ce qui m’ennuie c’est qu’ils ont blessé mon adjudant Dubois. »

Dans le courrier adressé à ses parents, il arrive à Charles de Gaulle d’analyser la situation générale avec une certaine lucidité, en particulier sur les effets d’une propagande quelque peu exagérée. Ainsi dans une lettre du 14 décembre 1914 adressée à sa mère : « L’arrêt des Russes ne doit ni nous étonner, ni nous inquiéter. Si l’on voulait d’après leur Histoire définir leur caractère militaire, on dirait qu’ils sont très lents et très tenaces. Encore une fois leurs ressources sont illimitées et celles de leurs adversaires s’épuisent peu à peu. Je vous accorde qu’on s’est trop hâté de célébrer leur triomphe : cela a causé à l’opinion publique une désillusion inutile. De même que l’on a le plus grand tort de parler de l’héroïsme des Belges, des millions d’hommes que l’Angleterre met soi-disant sous les armes et de la famine imminente en Allemagne. » Il lui arrive également de décrire les conditions de la vie quotidienne dans les tranchées. Ainsi dans une nouvelle lettre à sa mère le 11 janvier 1915 : « Nous sommes ici dans une mer de boue, aussi y a-t-il pas mal de malades. » Le 24 février 1916, alors que les Allemands ont attaqué le front français dans le secteur de Verdun trois jours auparavant, de Gaulle écrit à sa mère son sentiment sur la bataille qui débute. « Ma conviction, au début de la furieuse bataille qui s’engage, est que l’ennemi va y éprouver une ruineuse et retentissante défaite. Sans doute, il nous prendra des tranchées et des positions un peu partout, quitte à les perdre plus tard (…) mais notre succès n’est pas douteux, pour ces bonnes raisons que nous sommes bien résolus à vaincre, quoi qu’il doive nous en coûter, et que nous en avons les moyens. » La rancœur contre le pouvoir politique est également présente. Elle éclate même dans un courrier du 23 décembre 1915. « Le Parlement devient de plus en plus odieux et bête. Les ministres ont littéralement toutes leurs journées prises par les séances de la Chambre, du Sénat, ou de leurs commissions, la préparation des réponses qu’ils vont avoir à faire, la lecture des requêtes ou des injonctions les plus saugrenues du premier marchand de vins venu que la politique a changé en député. Ils ne pourraient absolument pas, même s’ils le voulaient, trouver le temps d’administrer leur département, ou l’autorité voulue pour galvaniser leurs subordonnés. Nous serons vainqueurs, dès que nous aurons balayé cette racaille, et il n’y a pas un Français qui n’en hurlerait de joie, les combattants en particulier. Du reste l’idée est en marche, et je serais fort surpris que ce régime survive à la guerre. »

Les circonstances de la capture ont été racontées par de Gaulle dans une relation écrite. « Notre feu me paraissait avoir dégagé de boches un vieux boyau écroulé qui passait au sud de l’église. N’y voyant plus personne, je le suivis en rampant avec mon fourrier et deux ou trois soldats. Mais, à peine avais-je fais dix mètres que, dans un fond de boyau perpendiculaire, je vis des boches accroupis pour éviter les balles qui passaient. Ils m’aperçurent aussitôt. L’un d’eux m’envoya un coup de baïonnette qui traversa de part en part mon porte-cartes et me blessa à la cuisse. Un autre tua mon fourrier à bout portant. » Sa captivité, entre deux tentatives d’évasion, est surtout faite d’exercices physiques, de lectures, voire de conférences données devant ses compagnons d’infortune. Le 15 juillet 1916, de Gaulle précise non sans humour à son père : « L’interdiction de sortir me détermine à travailler mon allemand et à relire la plume à la main l’Histoire grecque et l’Histoire romaine. »

Dans le premier volume de ses Mémoires de guerre, intitulé L’Appel, Charles de Gaulle ne s’attarde pas beaucoup sur la période de la guerre et sa propre expérience. « Puis, tandis que l’ouragan m’emportait comme un fétu à travers les drames de la guerre : baptême du feu, calvaire des tranchées, assauts, bombardements, blessures, captivité, je pouvais voir la France, qu’une natalité déficiente, de creuses idéologies et la négligence des pouvoirs avaient privée d’une partie des moyens nécessaires à sa défense, tirer d’elle-même un incroyable effort, suppléer par des sacrifices sans mesure à tout ce qui lui manquait et terminer l’épreuve dans la victoire. Je pouvais la voir, aux jours les plus critiques, se rassembler moralement, au début sous l’égide de Joffre, à la fin sous l’impulsion du Tigre. Je pouvais la voir, ensuite, épuisée de pertes et de ruines, bouleversée dans sa structure sociale et son équilibre moral, reprendre d’un pas vacillant sa marche vers son destin, alors que le régime reparaissant tel qu’il était naguère et reniant Clemenceau, rejetait la grandeur et retournait à la confusion. » Tableau de la France, critiques envers le personnel politique de la IIIe République mais pas de détails sur les opérations auxquelles il a participé. Il semble d’ailleurs qu’il ne se soit jamais répandu en public comme en privé sur son expérience de la Grande Guerre. Son fils Philippe témoigne : « Mon père n’a jamais été de ceux qui racontent leurs campagnes. Dans son milieu, comme dans beaucoup d’autres, les hommes qui revenaient du front gardaient le silence sur les souffrances et les horreurs qu’ils avaient vécues pour ne pas choquer les femmes et les enfants. (…) En ce qui concerne les combats, lorsqu’il les évoquait avec ses trois frères Xavier, Jacques et Pierre, avec son beau-frère Jacques Vendroux ou quelques parent ou ami, ce n’était souvent qu’en passant sur quelques péripéties opérationnelle à laquelle ils avaient incidemment participé. »

Par contre, nous disposons d’ouvrages de réflexion historique sur la guerre de 1914-1918 écrits durant l’entre-deux-guerres. Outre une conférence donnée à l’école de Saint Cyr en 1921 sur l’année 1915 qui donne l’occasion à de Gaulle de fournir une analyse militaire, géopolitique, diplomatique et économique de la situation à ce moment-là, il y a d’abord La discorde chez l’ennemi, livre rédigé pendant l’été 1923 et publié chez Plon l’année suivante. Il s’agit d’une étude, sans doute la première du genre, de l’Allemagne en guerre et des raisons de sa défaite. De Gaulle n’y fait pas preuve d’une animosité aveugle envers les Allemands. La première phrase de l’ouvrage est éclairante à cet égard : « La défaite allemande ne saurait empêcher l’opinion française de rendre à nos ennemis l’hommage qu’ils ont mérité par l’énergie des chefs et les efforts des exécutants. » Selon de Gaulle, la défaite allemande s’explique à la fois par la progressive domination du Grand État-Major sur le pouvoir civil, du chancelier voire du Kaiser lui-même. Ainsi, la décision de la guerre sous-marine à outrance du 1er février 1917 est avant tout un choix des militaires qui finissent par l’imposer à un chancelier Bethmann-Hollweg peu favorable. À la suite de la démission de ce dernier, la domination du duo Hindenburg-Ludendorff est totale sur le pouvoir exécutif et mène l’Allemagne à la défaite. Autre leçon de cette étude gaullienne sur la Grande Guerre : l’art militaire n’est pas une doctrine préétablie. « À la guerre, à part quelques principes essentiels, il n’y a pas de système universel, mais seulement des circonstances et des personnalités. »
Ensuite, Vers l’armée de métier, ouvrage publié chez Plon en 1934 au moment où l’Allemagne nazie commence à inquiéter les plus lucides. De Gaulle y défend le développement d’un corps mécanisé susceptible d’agir rapidement au service d’une politique réactive vis-à-vis des éventuelles initiatives allemandes et dans le cadre d’un système d’alliances. Cette stratégie se détache du modèle de celle qui avait permis la victoire en 1918, basée sur une défensive efficace en attendant une supériorité numérique et matérielle permettant d’enfoncer le front ennemi en soutenant l’effort de l’infanterie par les chars d’assaut. Charles de Gaulle prêcha dans un désert et seul Paul Raynaud, dans le monde politique, y prêta une oreille attentive.
Enfin, La France et son armée, livre repris d’un projet jamais abouti demandé par le maréchal Pétain à Charles de Gaulle en 1925 mais que le vieux soldat abandonna. Le travail, amplement remanié, est publié en 1938 malgré l’opposition du prestigieux maréchal à qui celui qui commandait alors le 507e régiment de chars à Metz adresse un courrier respectueux mais ferme. « Du point de vue des idées et du style, j’étais ignoré, j’ai commencé à ne plus l’être. Bref, il me manque, désormais, à la fois la plasticité et l’incognito qui seraient nécessaires pour que je laisse inscrire au crédit d’autrui ce que, en matière de lettres et d’histoire, je puis avoir de talent. » Qu’en termes choisis ceci est dit ! Véritable panorama de l’histoire militaire française, l’ouvrage débute à l’époque médiévale pour aboutir à un hommage appuyé à la France de 1914-1918. « Tandis qu’elle endurait plus cruellement qu’aucun autre peuple les souffrances de la guerre et de l’invasion, hécatombes de ses meilleurs fils, terre blessée jusqu’aux entrailles, foyers détruits, amours sombrées, plainte des enfants mutilés, elle se forgeait un instrument de combat qui, pour finir, l’emporta sur celui de tous les belligérants. Au total, de trois Allemands tués, deux l’ont été de nos mains. Quels canons, quels avions, quels chars, ont valu mieux que les nôtres ? Quelle stratégie triompha, sinon celle de nos généraux ? Quelle flamme anima les vainqueurs autant que l’énergie de la France ? » Sans doute, le de Gaulle de la France Libre se forgea-t-il des certitudes en réfléchissant à la Grande Guerre.
Philippe Foro

Sources et bibliographie.

-Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets (1905-1941), collection Bouquins, Robert Laffont, 2010 ; Le fil de l’épée et autres écrits, Plon, 1990 (cet ouvrage rassemble les écrits de l’entre-deux-guerres : La discorde chez l’ennemi, Le fil de l’épée, Vers l’armée de métier, la France et son armée) ; Mémoires de guerre, La Pléiade, Gallimard, 2000.
-Philippe de Gaulle, De Gaulle, mon père, entretiens avec Michel Tauriac, Plon, 2003.
-Jean Lacouture, De Gaulle. Le rebelle (1890-1944), Seuil, 1984.
-Éric Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard, 2002.
Charles de Gaulle soldat (1914-1918), album de l’exposition de l’Historial de Péronne, 1999.
Charles de Gaulle : du militaire au politique (1920-1940), colloque des 28 et 29 novembre 2002 à l’École de guerre, Institut Charles de Gaulle, 2004.

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Llobet, Gabriel de (1872-1957)

Né à Perpignan le 19 janvier 1872 dans une famille de gros propriétaires terriens très catholiques, il a fait ses études au Caousou de Toulouse où on lui présenta la République « sous des aspects rien moins qu’attirants » (Gérard Cholvy). Il allait rester attaché à l’Action Française.
Devenu prêtre, il fut en 1899 secrétaire particulier de Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, catholique légitimiste, puis en 1907 vicaire général du diocèse de Perpignan, et en 1915 évêque de Gap. Appelé au service auxiliaire en février 1916, il était un des deux évêques assez jeunes pour être mobilisés. Il obtint d’être envoyé au front comme aumônier volontaire, rattaché au Groupe de Brancardiers du 30e Corps. Une photo le représente dans sa « cagna », qui semble relativement confortable, et où il arbore un drapeau tricolore marqué du Sacré-Cœur. Au cours de ses permissions, il revenait s’occuper de son diocèse.
Après la guerre, il participa à une mission au Levant de décembre 1919 à mars 1920 pour affirmer la présence et le rayonnement de la France. En 1928, il devint archevêque d’Avignon.
Les nouvelles de l’évêque, données par La Quinzaine religieuse du diocèse de Gap, constituent une sorte de carnet de guerre, qui n’a pas été retenu dans la publication des documents réunis et présentés par (un autre) Gabriel de Llobet, membre de sa famille. Le petit livre donne des extraits des lettres de l’évêque à sa sœur, puis les souvenirs du front de l’Aisne de mai à septembre 1918, rédigés en 1922. L’évêque signale la boue et les rats et il comprend les souffrances des soldats : « Ceux qui parlent de la guerre, dans les articles de journaux, sans en avoir jamais rien vu, feraient bien de s’inscrire pour un hiver ici. Et notre cas n’est rien à côté du pauvre poilu de la tranchée ! » Mais il revient bientôt à ses positions politiques : « Le régime s’enlise dans la boue et il ne faut attribuer à autrui les maux dont il est cause. »
* Un évêque aux armées en 1916-1918, Lettres et souvenirs de Mgr de Llobet, documents réunis et présentés par Gabriel de Llobet, préface de Gérard Cholvy, Limoges, Pulim, 2003, 133 p.
Rémy Cazals

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Gabard, Ernest (1879-1957)

L’acte de témoigner explicitement peut se matérialiser sous différentes formes. Ernest Gabard, âgé de 35 ans lors de l’entrée en guerre, ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts à Paris, versé au 270e RI, est l’un de ces artistes qui ont utilisé leur talent au service de leur mémoire de guerre. Il choisit ainsi de fixer son expérience du conflit à travers la production d’aquarelles, prolongeant après-guerre son activité artistique par les sculptures ornant une quinzaine de monuments aux morts érigés dans le Sud-ouest de la France dans les années 20, dont beaucoup seront de facture pacifiste.

Les 42 aquarelles publiées avec soin dans le cadre des missions éducatives du CDDP des Pyrénées-Atlantiques ont été réalisées sur des feuilles de petit format, reliées entre elles par un anneau, facilement transportable dans la musette. Le régiment de l’auteur oscille alors entre les différents secteurs du front de l’Argonne, entre La Harazée et la rive gauche de Verdun. La confrontation avec le Journal des Marches et Opérations de son unité montre que le témoignage reste fidèle à l’expérience de l’auteur.

Chaque aquarelle porte, comme un album photographique construit, date et légende permettant de localiser scènes et paysages. La production conservée et publiée couvre la période de novembre 1915 à avril 1916.

Les aquarelles d’Ernest Gabard se rapprochent des productions et du trait de Mathurin Méheut, notamment lorsqu’il s’agit de dessiner les hommes du front (voir en particulier pp. 11 et 57 dans MÉHEUT Maturin, 1914-1918, des ennemis si proche, présenté par Elisabeth et Patrick Jude, Rennes, Éditions Ouest-France, 2001). Dans le cas de la production d’Ernest Gabard, le spectateur se trouve face à une succession de sujets propres à l’expérience de fantassin vécue par l’auteur, à l’image de cette aquarelle datée du 23 mars 1916, réalisée à Villers-les-moines et portant la légende : « La loge à cochon… que j’habite ! » L’auteur croque ainsi des scènes du quotidien : « Nubécourt, Noël 1915 à la veille de « prendre les tranchées » le lieutenant réunit les offs et s/offs du bataillon. Réunion des plus gaies et des plus cordiales. Le s/lt Allain chante « Chargez ! » On retrouve les thèmes classiques de la littérature de témoignage : la vacuité du temps long de l’attente, les jeux, les tranchées, les abris, le matériel et les armements auxquels doivent faire face les combattants, l’arrivée des premiers casques et des masques à gaz… Ernest Gabard choisit un cadrage ressemblant à la photographie sépia usant d’une riche variation de teintes. Ses œuvres décrivent un univers guerrier et masculin, comme une sorte de « huis-clos » dont les civils sont absents, empreints d’une certaine douceur qui rompt avec la réalité de la violence de la guerre de siège. Cet univers est marqué par l’adaptation continue de ses occupants, à l’image de la transformation de l’autel d’une église en pleine air qui « devient salon de coiffure et bureau où chacun va faire sa correspondance ». Le « regard » de l’artiste offre alors à l’historien une porte d’entrée supplémentaire pour appréhender la guerre de tranchée, propice à la production d’un tel témoignage.

Il reste à souligner la qualité de l’édition qui propose lexique et appareil critique utile et complet, et surtout la mise à disposition d’un site Internet qui permet d’avoir accès aux aquarelles : http://sites.crdp-aquitaine.fr/gabard/

Carnet de guerre. Aquarelles. Novembre 1915-avril1916, Pau, CDDP des Pyrénées-Atlantiques, 1995.

Alexandre Lafon

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Bronchart, Léon (1896-1986)

Le témoin
Né en 1896, à Bapaume, Léon Bronchart grandit dans les villes ouvrières du Pas-de-Calais et du Nord. Fils d’une dévideuse en soie et d’un tailleur de pierre, il suit si bien l’enseignement élémentaire qu’il obtient le certificat d’études primaires à onze ans. Mais, alors qu’il espérait poursuivre des études, la maladie de son père prive la famille de revenus et le jeune Léon doit trouver du travail. D’abord teneur de moule dans une verrerie blanche, il change plusieurs fois de fonction et d’employeur, travaille notamment dans le bâtiment, avant d’être embauché par la compagnie des chemins de fer du Nord. Influencé par son père, syndicaliste et coopérateur, mais aussi par sa mère, fervente catholique, il s’intéresse très tôt au débat public et le curé de sa paroisse lui fait fréquenter un milieu catholique engagé où il « dévore » les brochures de Marc Sangnier dont la condamnation des idées par le Vatican, en 1910, est un « coup de masse » qui éloigne Bronchart de la religion.
Après la Grande Guerre, il reprend son travail dans les chemins de fer, où il acquiert une qualification de mécanicien (qui lui permet de conduire les locomotives à vapeur), et s’engage dans le mouvement socialiste, à la SFIO et à la CGT. Opposé à la division syndicale, il est localement un des précurseurs de la réunification au début des années 1930, ce qui ne l’empêche pas d’être en 1923 volontaire pour l’occupation de la Rhénanie où il contribue à briser la grève des cheminots allemands. Il part pour le Maroc deux ans plus tard, au moment de la guerre du Rif, et s’y insurge à propos des inégalités que subissent les cheminots marocains par rapport à leurs collègues métropolitains (p. 65-69). Dans ses mémoires, il dit avoir été le seul de son site ferroviaire à faire grève en février 1934 (p. 105). En 1939, à la déclaration de guerre, bien qu’âgé de 44 ans et père de trois enfants, il tente d’intégrer dans une troupe combattante mais ne parvient qu’à être affecté à une section de chemins de fer de campagne. Son engagement dans la Résistance (à Combat, notamment dans les NAP, puis dans les MUR) est ensuite la cause de son arrestation par la Gestapo puis de sa déportation, à Oranienburg-Sachsenhausen, puis Buchenwald et Dora. De retour après la Libération, il retourne à la SNCF jusqu’à sa retraite, en 1947. Après avoir été honoré par de nombreuses décorations (il est notamment commandeur de la Légion d’Honneur), il meurt en 1986.
Le témoignage
Publié en 1969, Léon Bronchart… Ouvrier et soldat, un Français raconte sa vie (Vaison-la-Romaine, imprimerie H. Meffre, 204 p.) est le récit autobiographique d’un homme qui explique que, « depuis toujours, [s]es amis [lui] demandaient d’écrire, de raconter [s]a vie ». Organisé en cinq parties, l’ouvrage est structuré par les deux guerres mondiales, ce que reflète le choix de leurs titres : « Avant 1914 » (20 pages), « La guerre 1914-1918 » (34 pages), « Entre deux guerres » (20 pages), « La guerre 1939-1945 » (104 pages) et « Après 1945 » (29 pages). C’est la Seconde Guerre mondiale qui constitue l’élément le plus important de ce récit : plus de la moitié du livre y est consacré. En dehors même du récit des deux guerres et des captivités de l’auteur, nombre de passages correspondent à un témoignage original, tel le subterfuge de son premier employeur qui fait sonner la cloche de la verrerie avec un timbre particulier « quand un inspecteur du travail se présente, afin que les gosses qui n’ont pas l’âge prennent la fuite et se cachent » (p. 19). Sa description de la solidarité dont bénéficie un enfant de gréviste à la Belle Epoque est particulièrement intéressante (p. 16-17) tandis que le rôle éminent qu’il prête à un de ses instituteurs recoupe les nombreux écrits de jeunes gens scolarisés sous la Troisième République (notamment le roman inachevé d’Albert Camus). Comme tout témoignage, cet ouvrage est une œuvre de mémoire et nous en apprend beaucoup sur la perception d’événements et de dynamiques par son auteur au moment de la rédaction sans qu’il faille espérer y trouver une relation rigoureuse de faits. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, il évoque « l’excommunication de Marc Sangnier » (p. 24-25) alors qu’il s’est agi en réalité de la condamnation par le pape Pie X de la « fausse doctrine du Sillon ».
S’il est longtemps resté peu connu, ce livre a néanmoins a été diffusé parmi les anciens déportés (ceux de Dora notamment). C’est au début du XXIe siècle, dans le contexte d’un intérêt manifesté au rôle des chemins de fer dans la politique nazie de destruction des juifs d’Europe (Christian Chevandier, « Le grief fait aux cheminots d’avoir, sous l’Occupation, conduit les trains de la déportation», Revue d’histoire des chemins de fer, Actes du colloque de Paris -décembre 2005-, Les cheminots dans la Résistance. Une histoire en évolution, n° 34, printemps 2006, p. 91-111.), que le livre acquiert une certaine notoriété. Son auteur consacre une demi-page (p. 100-101) à son refus d’assurer le 31 octobre 1942 la traction d’un train comprenant deux voitures de prisonniers politiques, suivi quelque temps plus tard par celui de conduire un train de troupes allemandes. Mis en avant comme le témoignage du « seul refus de conduire un train de déportés », alors qu’il s’agit plus précisément du seul témoignage connu à ce jour d’un refus de conduire un train comprenant des voitures d’internés (politiques dans ce cas), il a notamment donné lieu à une recherche dans les Archives de la SNCF qui ont permis d’approfondir la connaissance de cet épisode : Marie-Noëlle Polino, « Léon Bronchart, ouvrier, soldat… et cheminot : un destin, une figure », Revue d’histoire des chemins de fer hors-série, n°7, 2e édition, août 2004, p. 160-172 (cet article ne figure pas dans l’édition initiale de novembre 2002).
Analyse
Le premier souvenir de l’armée que raconte Léon Bronchart est celui d’une confrontation entre celle-ci et la population de la paroisse à l’occasion de l’inventaire de l’église de la Madeleine, dans la banlieue de Lille, lorsqu’il rentre de l’école alors qu’il a une dizaine d’année : « Tout cela bouleverse ma conscience d’enfant » (p. 15). Sa participation lorsqu’il est adolescent à la société scolaire de tir « à la carabine Lebel » et à la société de gymnastique et de préparation militaire, parmi d’autres activités (il est ainsi baryton à l’Harmonie municipale et joue également dans l’équipe de football), lui permet d’être assez familier de la chose militaire. Cela, à en croire ses mémoires, n’empêche pas une vision critique de l’institution. Les souvenirs de son grand-père maternel, ancien soldat du Second Empire qui a gardé un souvenir aigu de la campagne du Mexique, sont souvent sollicités par le petit-fils qui apprécie « le récit des faits d’armes, des actes héroïques ». Mais l’aïeul « termin[e] toujours en essayant de [lui] faire comprendre les atrocités de la guerre » (p. 26). Ce qui le conduit, avec un ami adjudant de réserve, à exprimer à l’été 1914 « [leurs] craintes sur les malheurs d’une guerre et [leur] désir de voir la paix maintenue ». Tous deux sont alors traités « de lâches et d’antipatriotes » par leur auditoire. « Notre avenir fut notre réponse », conclut-il en évoquant la mort de son ami Raymond Quette « à la tête de sa section » pendant la bataille de la Marne.
Tout comme il a intitulé le chapitre II de son ouvrage « Ouvrier à 11 ans », il dénomme le suivant « Soldat à 17 ans », la précocité de ses expériences étant une des caractéristiques de la vie de l’auteur. C’est que, dès le 28 août 1914, il doit, avec ses parents qu’il quitte à cette occasion (notamment son père, qui s’engage également et qu’il ne reverra plus), évacuer leur région. Il se joint alors à une compagnie du 60e régiment d’infanterie qu’il accompagne dans sa retraite : « J’ai ramassé un fusil, récupéré les munitions que j’ai pu trouver ; je suis devenu l’agent de liaison du lieutenant » (p. 30). Lorsque son unité est près de Paris, il se rend au bureau de recrutement de la Porte de la Chapelle. En dépit de l’absence de divers documents (notamment une autorisation paternelle), son engagement est accepté et il part de la gare de Lyon pour rejoindre à Annecy, comme engagé volontaire, le 11e bataillon de chasseurs alpins. C’est « quelque part vers Péronne » qu’il est, très vite, fait prisonnier. Il est alors transféré en Allemagne en un « voyage » de huit jours assez éprouvant : « Dans les gares, les sarcasmes des hommes, les lazzis des enfants, les poings tendus des femmes » (p. 35). En captivité, il demeure alors à Wittenberg, à Stendal où il est employé à l’extraction de la tourbe dans les marais avoisinants, à Orhdruf, Soltau, Rubeland, Mannheim, Kürnbach, Rheinau, etc. Ses nombreuses tentatives d’évasion ne l’empêchent pas de sympathiser parfois avec ses geôliers ; c’est ainsi qu’à la prison de Pforzheim, il a de longues discussions avec le gardien-chef auquel il explique que « si les Allemands avaient écouté Liebknecht comme les Français écoutent Jaurès, la guerre n’aurait pas existé » (p. 43). A Kirchheim, il prépare une nouvelle évasion lorsqu’il est libéré, début novembre 1917, dans le cadre d’un échange par la Suisse. Après un mois de permission au cours duquel il apprend la mort par tétanos de son père blessé dans un combat, il essaye de rejoindre son frère cadet, engagé dans le régiment de marche de la Légion étrangère. Bien qu’il estime qu’il n’a pas tenté de s’évader pour « devenir un «embusqué» », il est affecté comme infirmier à l’hôpital Sébastien-Gryphe de Lyon. Alors qu’il est prévu qu’il se rende à Salonique, il insiste avec la force de caractère dont il fait preuve tout au long de sa vie pour être affecté sur le front français. C’est ainsi qu’il devient brancardier au 1er bataillon du régiment de marche de la Légion étrangère, assiste à des assauts de chars, subit des bombardements : « Nous avons traversé un champ de bataille où pas un cadavre n’avait été bougé. […] L’horreur dans toute son ampleur. Sur tout cela, planait une odeur pestilentielle, qui nous prenait à la gorge et dont il nous a fallu un certain temps pour [se] défaire » (p. 52). C’est à cette occasion qu’avec d’autres soldats il croise une automobile. Un légionnaire « regarde à l’intérieur », reconnaît le général Mangin et « crie d’une voix très forte » à ses compagnons : « Connaissez-vous le boucher ? » Il (p. 53). Léon Bronchart participe ensuite à des combats au Chemin des Dames (notamment à Terny-Sorny, Juvigny, Margival, Laffaux) avant de retrouver son frère, qui est gazé : « Ce n’est peut-être pas désespéré, mais très-très grave. J’ai pensé à lui, à Maman » (p. 55). Il assure le commandement de l’infirmerie du bataillon (« Tous mes camarades ont été tués ou blessés ») lorsque est signé l’armistice. C’est après la fin des hostilités qu’un jeune lieutenant-médecin avec lequel il avait sympathisé est tué accidentellement lors d’une séance de pêche à la grenade : « Lorsque je me suis penché sur lui, il a juste remué les yeux. Moment le plus atroce que j’ai vécu de toute la guerre » (p. 59). Avant d’être démobilisé, il participe à l’occupation du Palatinat et en profite pour rendre visite à Rheinau au directeur de l’institution à laquelle était rattaché son kommando et des mauvais traitements duquel il avait été victime durant sa détention. L’ancien prisonnier lui rend alors « la monnaie du compte qu’il [lui] avait si largement ouvert » (p. 59).
A partir de 1918, le souvenir de sa Grande Guerre obsède Léon Bronchart, et les références explicites et implicites y sont courantes dans son récit de la Seconde Guerre mondiale. Il présente l’engagement au sein de la Résistance comme étant dans la logique d’une vie d’ancien combattant (sans qu’il faille y supposer une connotation religieuse, il parle de « même foi » à propos d’un de ses amis ancien de 1914-1918 et participant à l’action d’un mouvement de Résistance). Cela est d’ailleurs assez commun et si la « manifestation patriotique » à laquelle il participe le 11 novembre 1942 est organisée le jour anniversaire de l’armistice de 1918, beaucoup de démonstrations populaires de la Résistance ont, sous l’Occupation, lieu ce jour-là (ainsi que les 14 juillet et les 1er mai). Lorsqu’il passe en conseil de discipline à la suite d’un refus de conduire, le président des cheminots anciens combattants de Tours propose, en vain, de le défendre. Il parvient cependant à déstabiliser le conseil de discipline en situant son geste dans la continuité de son action pendant la Grande Guerre et il n’a qu’une sanction minime (p. 105-107). Mais, s’il cite des courriers qu’il a reçus et où il est question de « Boches » et de « Bochie », l’on ne trouve jamais sous sa plume le moindre propos germanophobe.
Christian Chevandier

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Cuzacq, Baptiste dit « Germain » (1886-1916)

1. Le témoin

Baptiste Cuzacq (ou Cuzac) dit Germain est né au lieu-dit Lagraulet à Geloux dans les Landes. Il est le 4e de neuf enfants d’une famille de métayers gemmeurs d’origine plébéienne et dont le père est analphabète. Il quitte l’école de son village à 11 ans mais continue sa scolarité par des cours du soir et acquiert ainsi une bonne instruction primaire, l’enrichissant d’une passion pour la lecture encouragée par les instituteurs du village. Il travaille donc très tôt au champ et à la forêt avant, en 1906, de faire deux ans de service militaire au 144e RI à Bordeaux, puis deux périodes de réserve en 1910 (28 jours) et en juin 1914 (17 jours). Vers 1910, il reçoit de son père la direction de la métairie et se marie en octobre 1912 avec Anna Labarrère, née en 1893. Il a une fille, Julia, née en octobre 1913, qui vient agrandir un foyer où se côtoient déjà 11 personnes pour trois générations d’une même famille. Le 6 août 1914, il quitte sa ferme et rejoint le 234ème R.I. de Mont-de-Marsan où il est affecté et meurt le 3 septembre 1916 à Fleury-devant-Douaumont.

2. Le témoignage

Cuzacq, Germain, Le soldat de Lagraulet. Lettres de Germain Cuzacq écrites du front entre août 1914 et septembre 1916. Toulouse, Eché, 1984, 156 pages.

Baptiste Cuzacq, dit Germain, a 28 ans à la déclaration de guerre et se voit affecté à la 22e compagnie du 234e R.I. de Mont-de-Marsan, réserve du 34e d’active. Ce 13 août 1914, après un voyage en train depuis les Landes, il débarque à Nancy sous les vivats de la foule et prend à pied le chemin du front, vers son baptême du feu dont il ne témoignera pas « à chaud ». Pourtant, la prise de contact du 234ème avec les réalités d’une guerre qui tue est terrible. Jeanty Dupouy, autre  « pays » rapporte « une certaine émotion » à défaire les paquets de cartouches devant Delme, en Lorraine allemande. Après avoir essuyé quelques balles, c’est la retraite jusqu’au Grand Couronné de Nancy où les poitrines se redressent et font à nouveau face à l’ennemi. Germain quant à lui écrit sa première lettre le 9 septembre. Les grands affrontements de la bataille des frontières sont passés et aucun sentiment ni aucune nouvelle alarmiste ne transpire alors. Il va rester sous les monts du Grand Couronné jusqu’au 18 juin 1915 et n’envoyer à sa famille que des nouvelles apaisantes d’un front calmé dans lesquelles il tente d’exercer malgré les distances son rôle de chef de famille. Ce premier hiver de guerre est rude dans la forêt de Champenoux ; la santé se maintien mais les tranchées sont humides et sentent mauvais. L’hiver passe, les beaux jours reviennent, monotones sous la voûte d’artillerie.

Le 18 juin 1915, le régiment quitte le secteur de Champenoux pour celui, plus terrible, du bois du Zeppelin dans le secteur de Lunéville. Le 28, il écrit : « il y a dix jours que nous sommes sous un bombardement continuel ; nous occupons des bois et des marais où, nuit et jour, il faut se retrancher et se battre sans jamais avoir de repos afin de se garantir un peu des projectiles. Nous avons aussi fait une attaque. Le hasard m’a sorti encore sain et sauf jusqu’ici » page 63). C’est enfin l’aveu des souffrances de guerre. Le 7 juillet, il avoue « je vous assure que j’ai bien eu besoin ces jours-ci de ce que vous m’avez envoyé ; autrement, je ne vivrais plus » (page 65), le bombardement et la maladie transparaissent enfin de ces lettres jusqu’alors familiales et presque détachées de la guerre.

Le 11 juillet, il regagne le secteur de Laneuvelotte, plus calme, avant de faire une courte apparition dans les Vosges, du côté de Fraize, jusqu’au 3 août, et de revenir aux avant-postes devant Nancy à l’entrée de l’hiver.

Le 13 janvier 1916, il part pour sa première permission au cours de laquelle il retrouve les siens, dont sa fille Germaine qu’il n’avait pas vue depuis 17 mois.

En février 1916 s’allume à quelques dizaines de kilomètres de Nancy la formidable bataille de Verdun. Le 28 février, le 234e reçoit l’ordre d’occuper le Bois Chenu entre Châtillon et Moulainville. Les tranchées sont « des trous que nous avons faits dans la terre sans être recouverts. Nous sommes toujours sous l’ouragan de feu et d’acier et les Allemands nous envoient aussi des gaz suffocants » (page101). De plus, Germain Cuzacq souffre à nouveau de diarrhées, accentuées par un temps épouvantable. Il tient grâce au renfort moral de sa famille et des colis, nombreux, qui sont le lien entre l’arrière et l’enfer. Le 22 juin, après une courte période de repos, le régiment remonte en première ligne au Réduit d’Avocourt, sur la rive gauche de la Meuse. Ce séjour va dépasser en épreuve ce qu’il a connu jusqu’alors de la guerre. Exténué de fatigue lors de la « simple » montée en secteur, pataugeant dans 20 centimètres de boue au fond de la tranchée, paysage lunaire constamment arrosé de tout ce que l’artillerie prodigue en projectiles, le soldat de Lagraulet voit tomber autour de lui les copains, morts, blessés ou malades. La bataille de Verdun ne cesse pas d’intensité et le 29 août, le 234e est engagé devant Douaumont, dans ce que fut Fleury, autre fournaise. Pressent-il sa mort le 27 août, lorsque arrivé en secteur il prend toute disposition pour que les copains préviennent sa famille : « Alors par les uns ou par les autres, vous pourrez toujours avoir des nouvelles en cas d’accident… » (page 138).

Le  2 septembre, il écrit : « Ma santé est toujours bonne (…). Sommes ici pour le quatrième jour ; nous ne savons pas quand nous serons relevés, nous avons toujours des pertes énormes » (page 142). Le lendemain, Baptiste Cuzacq meurt à son tour dans le charnier perpétuel, laissant à sa femme et à ses deux enfants la dernière lettre comme ultime souvenir d’un mari et d’un père.

Deux annexes commentent certaines des lettres de Germain Cuzacq telle celle faisant référence à une volonté gouvernementale de favoriser la natalité, soulevant pour les soldats l’indignation du spectre de la chair à canon et de la débauche des femmes restées au pays ou celle semblant parler de fusillés énigmatiques au 234e RI. Enfin, l’histoire du trésor que représentent ces quelques 400 lettres rappelant au lecteur comme à l’historien la possibilité de verser au patrimoine commun et à l’immortalité les histoires intimes de chacun de ces héros.

3. Résumé et analyse

Pierre et Germaine Leshauris, la fille de Germain, présentent cette histoire du jeune Landais de Lagraulet dans une courte notice biographique qui démontre l’origine plébéienne de ce fils de métayers-gemmeurs passionné de lecture. Ils commentent et enrichissent 400 lettres en les amorçant pour la période du 1er au 13 août 1914. Une correspondance intime, très personnelle, entre un mari et sa femme où la guerre, si elle est omniprésente, est secondaire et peu décrite par ce métayer-gemmeur très soucieux de ses affaires et de sa famille restées au pays. C’est également l’édition de témoignages également rares des soldats landais, discrets et besogneux qui sont venus mourir aux frontières du nord, pays si lointains dans une guerre incompréhensible pour ces paysans, comme l’est la signification du glas qui sonne à l’église de Geloux le 1er août 1914 (page 11).

L’ouvrage est opportunément présenté et enrichi par Pierre et Germaine Leshauris de témoignages de quelques autres soldats du 234e RI tels les extraits du journal, intéressant et intense, de Jeanty Dupouy du Meysouet, le témoignage oral de Jean Sady et la correspondance d’autres membres de la famille Cuzacq qui comblent les vides épistoliers et annoté de quelques commentaires généraux ou techniques. Ceux-ci portent sur des sujets aussi divers que le repeuplement et le sentiment du soldat, qui le voit comme une incitation à la débauche des femmes restées à l’arrière (page 145), la légende des gendarmes pendus à des crocs de boucher à Verdun (page 146) ou l’histoire de Herduin et Millan, fusillés sans jugement (page 147). Ce livre représente au final un exemple correct de présentation de ces archives familiales indispensables pour parfaire la connaissance sociologique de la Grande Guerre.

Le livre est aussi abondamment illustré de clichés généraux mais également de photographies tirées d’archives iconographiques présentant le 234e en secteur. Elles sont reportées hors pagination. Quelques cartes précisent les lieux d’affectation de l’unité mais, dessinées à main levée, leur précision est discutable (dans les Vosges, le col de la Chipotte est par exemple confondu avec le col du Haut-Jacques (page 69).

L’ensemble présenté est d’honnête qualité, quelque peu desservi par une illustration médiocre. Le régime d’annotation avec renvoi en fin de chapitre est peu clair et fastidieux à la recherche, page à page, car non indiqué. Celles-ci eurent pu être reportées en bas de page, présentation plus lisible. On note également de nombreuses fautes typographiques et de relecture, surtout vers la fin de l’ouvrage et également quelques erreurs géographiques dans l’étude des parcours de l’unité. Malgré ces errements, « le Soldat de Lagraulet » peut apparaître comme un ouvrage d’intérêt pour l’étude des soldats landais dans la Grande Guerre au cours de la période d’août 1914 à septembre 1916.

Plusieur éléments sont à retirer de l’étude de cette correspondance majoritairement consacrée aux relations familiales et civiles de Germain Cuzacq et de sa famille et à la survivance quotidienne. L’auteur replace dans le contexte les mille petites choses et actes du quotidien du soldat. L’ouvrage en est ainsi riche d’enseignements sociologiques sur la vie du poilu. Le 12 août 1914, lors du trajet vers le front, Germain écrit : « En cours de route, des officiers nous annoncent que la guerre a déjà fait beaucoup de blessés mais peu de morts » (page 16). Il rapporte ainsi d’emblée le bourrage de crâne, qu’il connaît avant même l’arrivée au front et l’espionnite, avec l’arrestation d’une femme qui faisait des signaux aux Allemands (page 21). Il est aussi confronté à la sévérité disciplinaire de ses cadres (pages 35 et 36) dont il ne partage pas les mêmes conditions de vie : « Il ne faut pas comparer notre existence à celle des officiers parce qu’ils ont tout ce qu’ils veulent. Vous ne pouvez pas vous figurer les tenues fantaisies qu’ils ont à leur disposition et don t ils se servent jusqu’aux postes les plus avancés. Quant à leur nourriture, la plupart de ces messieurs n’ont jamais été aussi bien nourris avant la guerre » (page 95). Il confessera plus loin qu’il en profite un peu toutefois (page 113). S’il mange de la « viande congelée depuis 10 ans » (page 37) au début de la campagne, il trouve anormal de devoir jeter du pain, délivré en trop grande quantité (page 54). Il évoque aussi le « singe », « viande de bœuf cuite assaisonnée dans de petites boîtes en fer battu de 300 grammes » (page 64). La nourriture restera une préoccupation permanente tout le long des courriers. Le colis est primordial ; celui du premier noël de guerre vient des « familles riches » (page 38), les autres auront une telle importance dans le moral des hommes qu’il en dit : « autrement je ne vivrais plus » (page 65). Par contre, Cuzacq fustige l’alcool, le « Chicogno » (page 134). Le sac est aussi important ; la perte du sien, pulvérisé par un bombardement est un petit drame qui touche à l’intime comme au fonctionnel (page 85).

Comme beaucoup, il s’étonne du peu de malades en regard des conditions climatiques à la tranchée (page 41). Il parle beaucoup de son uniforme, du pantalon rouge râpé (page 40) bientôt remplacé, le 6 février 1915, par la tenue bleu horizon dite « grise » ainsi que le képi (page 43), nouvelle tenue dont il déplore la médiocre qualité (page 48). Il trouve moins cher et moins fastidieux de donner ses vêtements à laver (pages 44 et 50). L’hygiène et la maladie font également partie de ses préoccupations et les petits trucs sont rapportés comme le camphre respiré dans un mouchoir contre les épidémies (page 45) ou sa lutte contre la boue par l’adjonction d’une tige tibiale en cuir, serrée à la cheville (page 112). Cette boue « que personne ne peut se figurer ce que c’est que celui qui s’y trouve, c’est abominable » (page 127).

Il raconte finalement peu ses combats, redoutant l’attaque « à la fourchette », la baïonnette, (page 49) et parle peu de l’ennemi. Le 7 1915, il en dit : « Nous avons le droit d’envoyer certains objets allemands comme souvenirs mais comme ils sentent si mauvais, je ne m’en suis pas occupé » (page 65).

Index des localités, dates (et page) du parcours suivi par l’auteur :

1914 : Mont-de-Marsan, 1er août (11), Tours, 11 août (16), Troyes à Nancy, 12 août (16), Villers-les-Nancy, 13 août (17), Lenoncourt, 15 août (19), Cercueil, Velaine, Brin-sur-Seille, forêt de Gremecey, Fresnes, Delme, Puzieux, 19 août (20), Donjeux, forêt de Gremecey, 20 août (21), Pettoncourt devant Moncel, Mazerulles, Laneuvelotte, Seichamps, Vandœuvre, 21 août (22), Plateau de la Rochette, Ecuelle (ferme de Quercigny, ferme du Cheval Rouge), lycée de Bosserville, Faulx, 22 août -14 septembre (23), Dommartin, 18 septembre (29), Laître-sous-Amance, 5-9 octobre (30), Lay-Saint-Christophe, 15 octobre (30), forêt de Champenoux, 18 octobre (31), Lay-sous-Amance, 28 octobre (32), Velaine-sous-Amance, 3-14 novembre (32), Lay-sous-Amance, 14 novembre (33), Laneuvelotte, 3-14 décembre (35), Brin-sur-Seille, 18 décembre (36), forêt de Champenoux, 19 décembre (36), Laneuvelotte, 20 décembre (37), Etang de Brin-sur-Seille, 21 décembre (37).

1915 : Laneuvelotte, 3 janvier (38), Mazerulles, 21 janvier-10 avril (41), Réméréville, 11 avril (49), Champenoux-Mazerulles, 21 avril-2 juin (50), Laneuvelotte, 2 juin-16 juin (55), Courbesseaux, 17 juin (61), forêt de Mondon (sud-est de Lunéville), 18 juin (61), Bois du Zeppelin, 20 juin (62), Reillon, 21 juin (62), Bois Sans Nom-Bois Noir, 23-30 juin (62), Domjevin, 1er juillet (64), Veho-Leintrey, 2-7 juillet (64), Marainviller-Laneuvelotte-Bouxières-aux-Chênes, 8-18 juillet (66), Fraize, 22 juillet-1er août (68), Laneuvelotte, 4-9 août (70), Quercigny, 9 août-4 septembre (71), Bouxières, 5 septembre (74), Mazerulles, 10 septembre-18 octobre (75), Bouxières, 24 octobre-6 novembre (79), Velaine-sous-Amance, 7-28 novembre (80), Quercigny-Lanfroicourt-ferme Candale, 29 novembre-14 décembre (83), Laneuvelotte, 16 décembre-11 janvier (86).

1916 : Bouxières, 12 janvier-25 février (89), Bouxières-Silmont (Meuse), 27 février (99), Bois-Chenu-Chatillon-sous-les-Côtes-Moulainville-camp de la Béole, 28 février-5 mars (100), Camp de la Chiffour, 6-29 mars (102), Moulainville-Basse, 29 mars-25 avril (106), Canal de l’Est entre Dieue et Haudainville, près de Dugny, 26-30 avril (113), camp de la Chiffour, 30 avril-11 mai (114), entre Eix et Damloup, 12-21 mai (116), camp de la Chiffour, 22 mai-7 juin (117), Réduit d’Avocourt-camp de la Verrière, 27 juin-19 août (125), Triaucourt-camp de Jubécourt, 19 août (137), Riancourt, 21 août (138), camp d’Avoust, 27 août (138), Fleury-devant-Douaumont, 29 août-4 septembre (138).

Yann Prouillet, CRID14-18, janvier 2012.

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