Déverin, Edouard (1881-1946)

1. Le témoin

Appartenance 48e BCP (mention de cette unité p 139). Soldat d’origine parisienne. Devient téléphoniste dans le courant de l’année 1915. Aucun élément dans le témoignage ne permet de déterminer l’origine sociale du témoin qui paraît plutôt être un intellectuel et peut-être même un homme de plume. Termine sa guerre à partir de fin 1917 – sans que le témoignage ne dise le moindre mot des raisons de cette affectation – au G.Q.G. à Compiègne (« Mais simplement un hasard s’est présenté que je n’ai pas repoussé. », p 159) puis à Provins où il fait partie de l’équipe chargée de la rédaction des communiqués. Semble terminer définitivement sa guerre à Metz (Pierrefeu évoque ce déplacement critiqué du G.Q.G dans GQG Secteur 1, tome 2, Edition française illustrée, 1920, p. 241-242). N’évoque ni les conditions ni les termes de sa démobilisation.

2. Le témoignage

Du Chemin des Dames au G.Q.G. R.A.S. 1914-1918, Les Etincelles, 1931, 169 p. constitue la réédition enrichie de Feuillets (1914-1918), Maison d’Art et d’Edition, 1919, 124 p., ouvrage tiré à 500 exemplaire qui n’eut qu’une diffusion restreinte auprès des amis et camarades du front de l’auteur. Elle fut donc assez rapidement épuisée.

C’est la seconde édition que nous analyserons ici, faute d’avoir pu consulter la première et donc d’avoir pu mesurer la part de réécriture de cette édition revue et augmentée.

Selon l’auteur, la première édition était constituée de « notes directes et volontairement non romancées [qui] ne sont et ne veulent être qu’un choix de souvenirs et d’images, de la retraite à l’armistice, en passant par les tranchées de l’Aisne et la Somme. »  (préface de la seconde édition, p. 13). Elle semble donc naturellement trouver sa place dans la collection de témoignages des Etincelles, maison d’édition qui accepta en 1929 la publication du controversé Témoins de Jean-Norton Cru. La préface de cette seconde édition rend compte de l’accueil dans la presse de l’édition de 1919 (pp 14-16).

Une dédicace : « A mes camarades des 26e et 48e B.C.P. je dédie ce choix de souvenirs et d’images. »

Illustrations en tête de chapitre par Richard Maguet.

3. Analyse

Ouvrage elliptique qui, comme l’indiquent sa dédicace et sa préface, privilégie « un choix de souvenirs et d’images. »

Evocation de la guerre de la mobilisation jusqu’à l’armistice. Des va-et-vient chronologiques (évocation du plateau de Craonne en août 1914, p 35) montrent à l’évidence que si ces souvenirs ont été écrits à partir d’un carnet de route, celui-ci n’interdit pas à l’auteur de toujours privilégier une vision récapitulative de l’ensemble de la guerre (voir également p. 111-112).

Les têtes de chapitres possèdent parfois des indications spatio-temporelles mais la chronologie et la topographie de l’ensemble demeurent parfois assez lacunaires, comme il en est souvent pour le genre rétrospectif. Ces souvenirs sont, sous la plume de Déverin, également empreints d’une certaine forme de nostalgie. L’auteur évoque assez peu sa personne ou son ressenti face à la guerre. Ses descriptions portent sur ce qu’il voit ou ceux qui l’entourent directement. Seules les pages narrant un projet d’attaque de la ligne Hindenburg en mars 1917 et, par la suite, son affectation au G.Q.G. laissent entendre un jugement critique à l’égard du haut commandement.

Des groupes de chapitres forment des parties distinctes de l’ouvrage à partir du chapitre 7 : L’Aisne (1915-1916), chapitres 7 à 12 ; la Somme (juin-octobre 1916), chapitres 13 à 17 ; Des abords de Saint-Quentin à Metz (1917-1918), chapitres 18 à 25.

pp 23-29 : chapitre 2 : Le pillage et la pagaye (Noisy-le-Sec, 3-5 août 1914)

Mention du carnet de notes qui servit à la rédaction de l’ouvrage (p 17).

Evocation du saccage d’une laiterie Maggi par des civils en août 1914 (liée à des rumeurs d’empoissonnement d’enfants par les Allemands). « Ebahis, mais impassibles comme des Parigots qui se respectent, nous assistons à ce saccage-pillage – preuve évidente de l’imbécillité et de la passivité populaire. » (p 24)

Départ par la gare du Bourget : « Nous n’avons guère envie de chanter la Marseillaise ou le Chant du Départ. » (p 28)

pp 31-37 : chapitre 3 : Chimay et la retraite (août 1914)

Arrivée en Belgique : « Jusqu’ici, ce n’est qu’une impression de manœuvres, un optimisme certain ; beaucoup d’insouciance juvénile, le vague plaisir de l’aventure et de l’inconnu. » (p 32) A Chimay, premier contact avec les réalités de la guerre : les trains de blessés. Pas d’engagement de son unité dans la bataille de Charleroi, repli immédiat sur Vervins, Orbais, Villiers-Saint-Georges puis Montmirail.

pp 39-44 : chapitre 4 : Reims (13-14 septembre 1914)

Départ de Château-Thierry pour Reims où l’unité de l’auteur cantonne. Début des bombardements de la ville.

pp 45-48 : chapitre 5 : T.S.F.

pp 49-54 chapitre 6 : la maison des cercueils

Description d’une menuiserie à Jonchery-sur-Vesles (Marne) servant à fabriquer les cercueils pour l’hôpital de cette localité.

pp 57-61 : chapitre 7 : Au créneau (Soupir)

Séjour au pied du Chemin des Dames en période calme, sans doute au printemps 1915.

pp 63-67 : chapitre 8 : réglage de tir

Promu téléphoniste dans le même secteur, apparemment à la même période.

Un camarade, Letourné, évoque une trêve entre Français et Allemands pour aller ramasser les cadavres entre les lignes. Cette scène qui confine à une fraternisation (deux majors de chaque camp se seraient serré la main) est interrompue par un officier observateur qui en rend compte à la brigade.

Du fait de sa nouvelle affectation, l’auteur est amené à régler par téléphone le tir de batteries

pp 69-73 : chapitre 9 : 14 juillet devant la ferme Saint-Victor

Evocation du secteur de la ferme de Saint-Victor dans l’Oise.

pp 75-79 : chapitre 10 : nocturne

Evocation d’un secteur agité – où les bombardements par artillerie de tranchée coupent régulièrement les lignes téléphoniques (les bombardements sporadiques mais intenses par torpilles d’artillerie de tranchée sont l’une des caractéristiques du secteur des environs de la ferme de Confrécourt).

pp 81-88 : chapitre 11 : relève à Confrécourt

« Saison funèbre. Tout s’écroule sous la pluie éternelle, les talus eux-mêmes s’éboulent. On ne peut désirer et réaliser qu’une chose : ne pas vivre absolument dans un cloaque. » (p 82)

Evocation des difficultés à maintenir les liaisons téléphoniques dans un tel bourbier. Une évocation de ce secteur à la p. 111 la situe en décembre 1915.

pp 89-92 : chapitre 12 : secteur calme

« Chaque jour est un jour de gagné sur le risque de la mort – même dans ce secteur en apparence tranquille – et le rythme se déploie, impitoyablement régulier. Trop de petites choses quotidiennes enserrent les soldats pour qu’ils puissent s’offrir le luxe de remuer des idées. » (pp 89-90) Sur « le luxe de remuer des idées », on trouve une évocation toute à fait opposée à celle qui est exprimée ici chez Etienne Giran (Parmi les Zouaves, Edition du Nouveau Monde, 1923) dont l’unité se trouve dans le même secteur et à une période immédiatement postérieure à celle évoquée ici, visiblement matériellement beaucoup moins pénible.

Evocation des loisirs des combattants : parties de cartes, rédaction de la correspondance. La guerre et son spectacle rompent parfois la monotonie et « animent » le paysage : « Plus loin, au faite de la colline, un spectacle attire : les arrivées des gros noirs. Combien risible paraît l’étonnement des gens d’en face sur un inoffensif repli de terrain. Puissance de l’assimilation : j’éprouve un étrange mais réel plaisir, à voir monter avec un sifflement plaintif les trombes de fumée, de terre et les morceaux d’acier. » (p 92)

pp 95-99 : chapitre 13 : l’espoir de la Somme

Après avoir transité par le Valois, l’unité de Déverin rejoint la Somme (Rosières, Marcelcave). Les préparatifs d’offensive semblent prometteurs : « Pourquoi ne serait-ce pas le dernier acte, le commencement de la ruée finale ? » (p 96)

pp 101-104 : chapitre 14 : Le « 105 » devant Belloy

Engagé dans l’offensive, l’auteur subit les effets d’un bombardement dont il ressort miraculeusement indemne : « A distance, on remâche mieux cette idée de mort. Cela fut proche. Mais pourquoi faire tant d’histoires ? Nous reposerions en un cimetière sans faste. Il resterait deux noms sur les croix de bois noir ; cela ne serait même pas le tragique lamentable du papier dans la bouteille des premiers temps de guerre. Et l’oubli serait fait si vite. Un homme remplace un autre homme. » (p 104)

pp 105-109 : chapitre 15 : En réserve, au « Chancelier »

Evocation de la mort « voici déjà deux mois (…) [de] ce charmant Marcel Etévé » (l’auteur des Lettres d’un combattants (août 1914-juillet 1916), Hachette, 1917, cf. J.N. Cru, Témoins, Les Etincelles, 1929, pp 516-518) dans cette même tranchée des Chanceliers reconquise par l’unité de Déverin.

« Quant aux prisonniers, adolescents pour la plupart, nous les regardons sans haine, mais sans indulgence. Physique ingrat, l’air absent, abruti par la prodigieuse rafale d’acier qui, depuis plusieurs jours, s’abat sur eux. Ils défilent, identiques. Je leur dis : « Kriegsende ! » Ils s’épanouissent largement (…) Ce qui nous frappe, c’est leur mine humble et souvent sournoise, sous cet affreux calot. A l’un d’eux, un biffin arrache violemment sa patte d’épaule. Pas un geste, ni un mot de révolte. » (p 107)

Evocation d’un blessé allemand, dans ce contexte particulier à l’offensive : « Pauvre type, il est bien amoché ; on devine des moignons sanglants sous la toile de tente tachée de grandes plaques rouges. On le plaint un peu. « Oui, c’est dommage, dit Pernin, mais ils ont fait le sale coup si souvent de faire semblant de se rendre et de nous balancer une « citron » dans le blair ! » Chacun est devenu assez dur ; la pitié ne se prodigue plus qu’à bon escient. Et d’ailleurs toute sensibilité s’émousse. Il faut, pour la toucher, que l’horreur atteigne un certain degré, soit proche et directe. Combien de fois avons-nous devisé gaiement le long de tombes inconnues. » (p 108)

pp 111-115 : chapitre 16 : Benoît, téléphoniste

Evocation rétrospective de tous les secteurs parcourus et des camarades de combats rencontrés (des téléphonistes). Evocation – là encore rétrospective – de la mort d’un camarade proche : Benoît.

pp 117-120 : chapitre 17 : Faune

Evocation rétrospective des animaux croisés pendant la guerre, qu’ils soient aimés ou détestés : chevaux, chats, rats, poux, chiens, ânes.

pp 123-124 : chapitre 18 : Le repli (mars 1917)

Après une période de repos, avance sur Lassigny : « Partout des entonnoirs, partout les routes sont barrées par les arbres coupés, les poteaux renversés. » (p. 126)

« A Guiscard, à Guivry, ce qui reste de la population – des vieillards et des femmes – nous regarde défiler, sans manifester d’ailleurs aucun enthousiasme. Ces gens là semblent encore plongés dans une certaine hébétude. Un seul geste émouvant : à l’entrée d’un village, des gamins blêmes, au visage osseux, accourent nous prendre les mains. » (p 127)

pp 131-132 : chapitre 19 : Benay

Occupation de nouvelles positions, particulièrement inconfortables du fait de l’avance.

pp 135-140 : chapitre 20 : La ferme Lambay

Installation un peu moins précaire dans une ferme détruite. Le projet d’attaque de la ligne Hindenburg au niveau de Saint-Quentin est jugé comme une « folie ». Un lieutenant du 48e déclare : « Vous voyez Déverin, les généraux qui préparent froidement des attaques aussi ridicules, tout en sifflant une bonne fine, au coin du feu, ce sont des assassins. » (p 139)

pp 141-144 : chapitre 21 : Pernin – dit « le petit »

Portrait-épitaphe  du « parigot » Pernin, sergent-fourrier débrouillard : « C’est l’homme-bricole ; il sait tout faire, hormis les écritures. D’ailleurs il affiche un profond mépris des papiers et des bouquins. Quand il nous voit manier la pelle ou la pioche, il regarde avec condescendance, puis tout à coup, enlevant sa vareuse : – Vous me faites mal au ventre. Passez-moi ça. » (p 142)

pp 145-149 : chapitre 22 : Chemin des Dames

Ce chapitre évoque un moment de la bataille dite des observatoires, à l’été 1917 : « Comme je gagnais le secteur par ces chemins sinueux où, de place ne place, des avis intiment : « Passage dangereux. Faites vite », j’ai rencontré un blessé, conduit au poste de secours le plus proche. Ensemble nous fîmes halte en un endroit moins exposé. Il me dit : « J’suis de la 9e ; c’est infernal là-haut. Pour ainsi dire plus de sapes, plus de boyaux. Tout le temps des coups de main, des bombardements. On ne roupille quasi plus. Tant qu’à la soupe, on se met souvent la bride (…) On en a déjà vu, mon poteau, mais pas comme ici. Et soi-disant la division ne démarrera que quand elle aura atteint un certain chiffre de pertes… » (p 146)

La sortie de ce secteur difficile est vécue comme une libération miraculeuse : « (…) j’atteins une première étape, Villers-en-Prayères, où les roulantes stationnent sous les arbres frais (…) La zone des privilégiés, de ceux que le sort a touché du doigt, commence ici. » (p 149)

pp 151-155 : chapitre 23 : Le communiqué (G.Q.G.)

Affectation au G.Q.G. de Compiègne, probablement vers fin 1917. Membre de l’équipe chargé de la rédaction des communiqués (mais ne donne aucune description détaillée des services de Pierrefeu).

pp 157-163 : chapitre 24 : Les derniers jours de Compiègne

« Chose singulière, j’ai eu de la peine à m’accoutumer à ce milieu nouveau. On sent qu’ici on a perdu le contact et cela crée comme un malaise. Par instants, il vous manque la rude camaraderie, l’insouciance parfois gaie de front et aussi ce partage émouvant de tout ce qui est quotidien, du tabac aux pensées. Il y a bien un fossé entre ceux qui ont connu la tranchée, et tous les autres. » (p 158)

L’offensive allemande sur Noyon et les fréquentes alertes aériennes entraînent un déménagement complet du G.Q.G. pour Provins.

Pp 165-169 : chapitre 25 : Metz (la farandole et les prisonniers)

La journée du 11 novembre est décevante : « Mais quel manque d’émotion en ce Provins assoupi, en ce Grand Quartier sans flamme et sans cohésion. Car nous ne connaissons ici ni la gravité recueillie du front, ni le délire de Paris. Cette journée unique nous paraît morne et vide. Je l’avais rêvée toute autre. » (p 166) Pierrefeu, quant à lui, en dit tout le contraire : « Le jour de l’armistice fut, à Provins, un jour de folie comme dans toute la France. » (GQG Secteur 1, tome 2, p 238)

Départ pour la Lorraine. Cantonne à Metz et participe aux festivités de la ville libérée.

La dernière vision de guerre évoque gravement le retour de prisonniers français : « Ah ! ceux-là n’avaient pas le droit aux fleurs et aux musiques, à l’accueil triomphal. Pas de défilé pompeux, pas de sympathie. Encadrés militairement, ils semblaient plutôt un troupeau de suspects ou de condamnés. Hâves, le regard fixe, ils allaient, chargés de ballots et de caisses. Etrange théorie où tous les uniformes se mêlaient, où certains soldats – ceux du début – portaient encore des pantalons et des képis d’un rouge éteint. » (pp 168-169)

J.F. Jagielski, décembre 2008

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Tremblay, Thomas-Louis (1886-1951)

1.   Le témoin

Thomas-Louis Tremblay est né le 16 mai 1886 à Chicoutimi (Québec) ; père capitaine de navire ; pendant ses études secondaires, Thomas-Louis Tremblay  est simple soldat dans la milice de Lévis. En 1904, choix plutôt rare de la part des Canadiens français, il s’inscrit au Collège militaire royal de Kingston (Ontario), dont la fonction est de fournir à la fois des officiers et des ingénieurs ; après trois ans d’études, il obtient en 1907 le diplôme d’ingénieur civil. Il devient alors employé par le chemin de fer Transcontinental ; en 1913, il est arpenteur-géomètre auprès de la province de Québec. Pendant toutes ces années, il demeure très actif dans la milice.

Au moment où débute la guerre, Tremblay rejoint l’active ; d’abord adjudant de la 1ère Colonne de munitions divisionnaire, il rejoint en mars 1915 le 22e bataillon (canadien français) en tant que commandant en second, avec le grade de lieutenant-colonel. Après plusieurs mois d’entraînement, départ du Canada pour l’Angleterre en mai 1915 où se prolonge la préparation ; le 15 septembre 1915, départ de Folkestone pour Boulogne. Arrivée en secteur de tranchées le 20 septembre, près de Kemmel, dans le saillant d’Ypres. Secteur de Flandres jusqu’à la fin août 1916 ; puis transfert dans la Somme et préparation d’attaque à partir du 10 septembre 1916 entre Albert et Bouzincourt ; 15 septembre, attaque de Courcelette grand succès des Canadiens français (p. 151) ; évacué pour maladie (hémorroïdes) et subir une opération, le 22 septembre 1916 ; après 4 mois d’absence, il retrouve son bataillon le 14 février 1917 en secteur  à Neuville-Saint-Vaast. 1er juillet 1917, secteur de Liévin. 15 août 1917, attaque de la cote 70 qui domine Lens. 18 octobre, transfert sur Ypres et Randhoeck, secteur qu’a déjà occupé le bataillon lors de son arrivée en France. 6 novembre 1917, force d’appui et de réserve durant l’attaque de Passchendaele dans un océan de boue ; 17 novembre 1917 retour sur Neuville-saint-Vaast ; durant l’offensive allemande d’avril 1918, le bataillon est déplacé pour boucher des brèches dans le dispositif anglais ; nouvelle évacuation de Tremblay pour raisons médicales du 15 avril au 31 mai et du 3 juin au 25 juillet 1918. Dans le secteur d’Amiens, préparation avec l’appui de chars (31 juillet-début août 1918) et participation à l’offensive générale ; entrée dans Cambrai le 9 octobre 1918 ; etc.

Il devient Brigadier-général à la 5e Brigade d’infanterie du 10 août 1918 au 9 mai 1919,  à la veille de l’embarquement pour le voyage de retour ; les hommes du bataillon sont démobilisés dix jours plus tard.

Après la guerre (1922), Tremblay retourne à la vie civile et occupe le poste d’ingénieur en chef et de directeur du Port de Québec jusqu’en 1936. Depuis 1931 jusqu’à sa mort en 1951, il est colonel honoraire de son régiment. Il reprend du service actif pendant la Seconde Guerre mondiale en tant qu’inspecteur-général pour l’est du Canada. Il décède à l’âge de 64 ans.

2.   Le témoignage

Thomas-Louis Tremblay commence son journal au moment de son affectation au 22e bataillon, le 11 mars 1915 et le clôt à la date du 20 décembre 1918 alors que son unité est stationnée à Bonn, en Allemagne.

Le document original est constitué d’une double série de carnets écrits en parallèle, sans doute pour des raisons de sécurité ; pour l’essentiel, les deux versions coïncident et, lorsqu’elles diffèrent, l’éditrice identifie le texte supplémentaire par un astérisque.

Conservé aux archives du Musée du Royal 22e Régiment, ce journal était resté inédit jusqu’à sa publication par Marcelle Cinq Mars, archiviste au Musée du 22e Royal Régiment, sous le titre : Thomas-Louis Tremblay, Journal de guerre (1915-1918), texte établi et annoté par Marcelle Cinq Mars, Outremont (Québec), Athéna éditions, 2006. L’éditrice précise que ce Journal n’a pas été rédigé pour être publié : « il le fait pour se remémorer et non pour expliquer » (p. 11). Cette caractéristique explique pourquoi un certain nombre d’annotations sembleront au lecteur un peu laconiques. D’autres silences sont en revanche un peu plus surprenants. Fort heureusement, l’édition de ce témoignage d’officier canadien est enrichie par le croisement d’éléments du Journal avec des extraits d’autres témoignages provenant de combattants ayant appartenu à la même unité, ainsi que par une mise en contexte à l’aide d’extraits d’ouvrages d’historiens.

Par ailleurs, le lecteur français s’étonnera peut-être du grand nombre de termes ou d’expressions anglais dans le texte ; cela témoigne de la prédominance de la langue anglaise dans l’armée canadienne.

3.   Analyse

Jusqu’à l’arrivée sur le sol français en septembre 1915, le Journal relate les préparatifs des Canadiens. L’arrivée de ces « Britanniques » parlant et chantant français à Boulogne suscite l’étonnement puis l’enthousiasme de la population. Ce débarquement « épatait les gens » dit sobrement Tremblay… « Le 22e bataillon fait sensation » écrit un autre acteur-témoin, Joseph Chaballe (p. 61). Les relations avec les civils sont globalement excellentes.

Au fil des mois les liens noués avec les civils dans les cantonnements sont forts : « Le pays où nous sommes est très familier aux anciens du bataillon ; nous renouvelons de vieilles connaissances parmi la population civile. […] Ces endroits nous rappellent de vieux souvenirs ; il reste un bien petit nombre des anciens. La population civile, surtout des femmes, est anxieuse de savoir où est un tel… tel autre… ces pauvres personnes pleurent en apprenant qu’au cours des deux dernières années, leurs vieux amis se sont fait tuer les uns après les autres en défendant leur liberté » (3 novembre 1917, p. 245).

L’honneur des Canadiens francophones : un enjeu spécifique du chef du 22e bataillon (et au-delà du premier ministre canadien, Cf. p. 283) ; un but de guerre…

L’un des premiers soucis de Tremblay, outre la bonne santé de ses hommes, consiste dans la « bonne tenue » de son unité ; faire honneur au Canada francophone ici placé sous le regard des Britanniques et des Canadiens anglophones est un des principaux buts de guerre des volontaires québécois : 20-21 septembre 1915 ; nommé officiellement Lieutenant-colonel le 26 février 1916, Tremblay est fier du comportement de son bataillon : « Mon bataillon représente toute une race [N.B. « race » est ici employé au sens de nation], la tâche est lourde » (p. 100)

Quelles que soient les situations, tout vaut mieux que de paraître flancher : à la veille de l’attaque de Courcelette Tremblay note dans son Journal : « Nous comprenons très bien que nous allons à la boucherie, la tâche paraît presque impossible avec si peu de préparation dans un pays que nous ne connaissons pas du tout. Cependant le moral est extraordinaire, et nous sommes déterminés de prouver que les « Canayens » ne sont pas des « slackers » [paresseux]. […] C’est notre première grande attaque, il faut qu’elle soit un succès pour l’honneur de tous les Canadiens français que nous représentons en France. Je peux facilement voir sur la figure de mes hommes ce qu’ils ne peuvent dire : leur enthousiasme, leur détermination. Tous mes officiers sont remplis d’ardeur, et il y a parmi eux des entraîneurs [meneurs] d’hommes parfaits » (15 septembre 1916, p. 153) ; voir également sur ce thème notes du 18 septembre 1916, p. 166 ; celles du 27 septembre 1916, du 12 octobre 1916, 27 novembre 1917 ; le 1er de l’an 1918 il écrit encore : « comme l’année dernière et l’année précédente, je leur souhaite de passer le nouvel an dans leur famille ; les anciens ont un sourire d’incrédulité ; ils se rappellent mes souhaits des années passées. Ces vieux soldats sont encore parmi les plus solides, ils sentent que l’honneur du bataillon repose surtout sur leurs épaules. Bah ! ils ont tellement sacrifié pour le bataillon, que le sacrifice est devenu une seconde nature chez eux. Leurs compatriotes comprendront-ils jamais la tâche pénible, dangereuse qu’ils se sont imposée afin que leur race ne soit pas considérée par les peuples au niveau ignominieux prêché par Lord Beaverbrook » (1er janvier 1918, p. 259) ; au moment où se joue la phase ultime de la guerre, Tremblay se plaint du rôle assigné à son bataillon : « Notre bataillon ne fait que suivre l’attaque, il est en réserve. Alors que nous devions être à l’attaque. […] La situation pratique au pays est peut-être la cause de ce désappointement ! ! » (5 août 1918, p. 281) Tremblay fait ici allusion à l’opposition violente des Québécois envers la loi instituant la conscription en mars 1918 (Cf. p. 283)

Autre facteur important dans la conduite des hommes, le sens de l’honneur viril : deux éclaireurs du bataillon ont placé des explosifs sous les barbelés allemands : « deux canayens (canadiens) avec du poil aux pattes » (1er mars 1916) ; l’un d’eux est ensuite décoré par un général français ; après avoir été félicité par Tremblay, il se serait écrié : « Colonel y a pu rien à faire, y faut que je me fasse casser la gueule », une phrase que le colonel considère digne d’être consignée dans son carnet.

Tremblay est un chef respecté et admiré ; sa bravoure n’est pas mise ne doute par ses hommes ; de fait, il est très attentif à leurs conditions de vie et à leur moral : Tremblay visite régulièrement les tranchées ; il organise les travaux de mise en état de défense des tranchées ; il alterne visites des tranchées et travaux de bureau. Il proteste par exemple contre la mise en mouvement de ses troupes qui, venant d’être vaccinées contre la paratyphoïde, sont malades et pour beaucoup en proie à la fièvre ; il fait observer qu’ « il n’est pas humain de demander aux hommes une marche semblable. Ces démarches de ma part n’ont pas de succès…. » (2 avril 1916) ; il fait alors en sorte que des autobus et des ambulances suivent le bataillon durant sa marche ; il montre constamment l’exemple : « j’ai marché moi-même en tête du bataillon suivi de mon cheval… » (3 avril 1916) ; lors de l’attaque de Courcelette, il guide ses hommes jusqu’à leurs positions de départ sous le barrage allemand (15 septembre 1916, p. 152). Visite plusieurs fois par jour ses hommes qui tiennent les tranchées sous une avalanche d’obus asphyxiant (29 avril 1917, p. 208)

Cependant en tant que chef, d’autres préoccupations sont présentes : l’esprit de compétition et la course à la gloire règne parmi les commandants, Cf. notes du 27 mars 1917, p. 199 ; celles du 1er juillet 1917, p. 219 ; les soucis de promotion sont également exprimés : « Je crois que la raison pour laquelle Ross me passe par-dessus est qu’il y a trois bataillons anglais dans la brigade contre un seul bataillon de Canadiens français. La Franc-maçonnerie a aussi dû jouer une grande influence… » (23 juillet 1917, p. 225)

Alliés : frictions entre Anglais et Canadiens : des rixes fréquentes opposent des soldats des deux nations, Cf. notes du 24 octobre 1915 ; idem, 17 juillet 1916.

Au Havre, du 24 janvier au 11 février 1917, Tremblay voit arriver le contingent portugais : « j’ai vu un grand nombre de ces Portugais, et ils ne m’inspirent pas confiance : ce sont généralement de tous petits hommes chétifs ; sales, hautains ; qui se réclament beaucoup de leur histoire militaire, et qui sont destinés à gagner la guerre. Je me demande quelle tenue ils auront sous une avalanche de Bertha Krupp. Pauvres diables ils ne savent pas encore ce que c’est que la guerre ! ! » (p. 189)

L’absence de remarques et de commentaires concernant les autres secteurs du front, à l’exception de celui tenu par les Britanniques est notable. Ainsi, alors que la prise de Vimy le 9 avril 1917 est décrite et saluée comme un grand succès canadien, on ne trouve aucun écho de l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames.

La lutte contre l’eau et la boue qui envahissent les tranchées et les rend intenables (novembre 1915) ; boue jusqu’au ventre (12 mars 1917) ; début novembre 1917, attaque de Passchendaele dans une mer de boue ;

Premier Noël sur le front : « Après cette messe, les hommes ont leur réveillon dans leurs quartiers respectifs, et les officiers au couvent de Locre » (24 décembre 1915) ; « Les hommes ont reçu aujourd’hui leurs cadeaux de Noël, et tous sont heureux comme des princes » (25 décembre) ; troisième Noël : « […] Les nouveaux hommes sont bruyants, les anciens plus ou moins moroses ; ils commencent à croire que cette maudite guerre ne finira jamais. Comme l’année dernière et l’année précédente, je leur souhaite de passer le nouvel an dans leur famille ; les anciens ont un sourire d’incrédulité… » (1er janvier 1917) ; la lassitude est perceptible et perçue chez les volontaires des premiers jours.

Les différences pouvant exister entre les secteurs sont parfois importantes : « Le bataillon que nous avons visité (des Ecossais) perd en moyenne 80 hommes par tour de tranchée : nous sommes habitués à n’en perdre que cinq ou six. L’avenir ne s’avère pas brillant… » (19 mars 1916)

Description du secteur de Saint-Eloi durant la bataille des cratères : tranchées quasi inexistantes ; plus de végétation ; « air saturé d’une odeur qui prend  à la gorge, en raison de tous ces morts que l’on voit partout, et qui sont déjà en décomposition… » (10 avril 1916)

L’effet des informations sur le moral des troupes : « […] les Russes ont remporté une grande victoire en Galicie […]. La joie est dans le camp, toutes nos fatigues sont oubliées. » (12 juin 1916) ; à noter que la bataille de la Somme engagée le 1er juillet n’est pas mentionnée avant le 25 août 1916 : « nous nous préparons maintenant à notre départ prochain pour la Somme où les hommes se font tuer par milliers ». (p. 143)

Pratique sportive : matchs de base-ball entre officiers de plusieurs bataillons (22 juin 1916).

Gaz : à cause des vents fort changeants, Tremblay doit renoncer à lancer les gaz accumulés dans sa tranchée : « […] avec regret, car elle promettait bien. Tous les soirs il y a une centaine d’Allemands qui travaillent à « Picadilly Farm » : nous aurions gazé tous ces gens-là et aurions dû faire un bon nombre de prisonniers » (14 juillet 1916) ; mais le port prolongé du masque « aigrit les hommes » (p. 208)…

Combinaisons infanterie-aviation (16 août 1916) grâce à des chandelles allumées dans des trous de la tranchée (p. 140)

Violence et sur-violence

Plusieurs cas de shell-shock (8-10 juin 1916) ; 19 septembre 1916 ; 1er mai 1917 ; 24 septembre 1917 ;

Combat rapproché ; patrouille dans le no man’s land : « La patrouille du Sgt. Pouliot a rencontré une patrouille allemande de la même force dans le No Man’s Land en face du cratère N°1. Sans hésitation nos hommes ont attaqué les Allemands à coups de grenades et de revolvers, leur prenant deux prisonniers et en blessant une couple d’autres qui ont réussi à se sauver » (4 juillet 1916) ; décorations et primes pour les hommes de la patrouille (p. 132, note 74) ; attaque de Courcelette : « Nous avons presque immédiatement rencontré des Boches, qui n’ont pas souffert longtemps. [un autre témoin relate que les Allemands qui se rendent sont systématiquement massacrés, Cf. note 100, p. 155] Les hommes ont la rage au cœur et pour cause. N’avons-nous pas vu hacher le tiers du bataillon, nos camarades, au cours de la dernière demi-heure… » (15 septembre 1916, p. 155) ; il faut relever le lien établi entre un taux de pertes extrêmement élevé subi par cette unité durant son approche sous le barrage allemand et la fureur destructrice qui suit immédiatement la prise de contact ; ce combat est la première véritable attaque des hommes de Tremblay ; la terreur emmagasinée durant une approche particulièrement meurtrière se libère et conduit de nombreux hommes à massacrer des hommes désireux de se rendre ; cependant, ce moment de paroxysme dépassé, on fait à nouveau des prisonniers (Cf. p. 156-157, 159 et photographie p. 159) ; voir aussi p. 232. À noter que lors de la libération de Valenciennes : « la population civile est tellement montée contre les Boches qu’elle bat les prisonniers au passage » (5 novembre 1918, p. 303)

Prisonniers allemands bombardés par leur artillerie alors qu’ils transportent des blessés canadiens : « Afin de protéger nos blessés, j’ai donné [précise Tremblay] un pavillon de la Croix-Rouge à un sergent-major allemand avec instruction de le porter haut afin qu’il soit bien vu. Comme escorte, il y a deux messagers à la tête de la colonne et deux hommes fermant la marche. Ils n’étaient pas plutôt partis qu’ils ont été aperçus par les Allemands, qui ont raccourci leur barrage d’artillerie tuant ou blessant une trentaine de prisonniers et finissant plusieurs de nos blessés… » (bataille de Courcelette, 16 septembre 1916); que penser de cette action ? Les tirs sur les blessés et les antennes de la Croix Rouge sont souvent avancés pour attester de l’hyperviolence de la guerre structurée autour d’une haine profonde de l’ennemi. Dans le cas ici rapporté, il est peu probable que les artilleurs allemands aient déclenché ce tir en toute connaissance de cause, c’est-à-dire en sachant qu’ils tiraient sur leurs propres hommes. Plus en arrière, à l’hôpital de campagne, « le Sgt. Casgrain est en charge de l’hôpital où il y a plus de 200 blessés, il dirige très intelligemment ses subordonnés qui sont les deux docteurs allemands et dix brancardiers allemands que nous avons gardés avec nous… » (p. 160) ; Tremblay « fraternise » avec ces deux médecins (17 septembre 1916, p. 163).

Comme beaucoup d’autres témoins, il arrive à Tremblay de plaindre l’ennemi : « […] je plains presque les Boches qui se font massacrer, comme nous un jour… Ce trouble n’a cependant pas été de longue durée et nous avons suivi cette opération avec le plus grand intérêt… » (28 avril 1917, p. 207).

Autres contacts furtifs avec l’ennemi :

Saint-Sylvestre 1915 : « À minuit ce soir nous entendons chanter dans les lignes allemandes, et certains instruments de musique. Les Boches fêtent la nouvelle année, mais du moment qu’ils se montrent la tête pardessus le parapet, nous les saluons par une volée et avec nos mitrailleuses ».

1er janvier 1916 : « L’artillerie a été assez active, cependant l’infanterie n’a pas tiré un seul coup de feu. Le soldat Brunelle qui fait de l’observation pour la brigade a traversé le No Man’s Land froidement en plein jour. Il a causé pendant quelques instants avec les Boches, il nous est revenu chargé de boutons, badges, etc. ce qui identifie l’ennemi en face de nous. Son but était de reconnaître un endroit dans la tranchée ennemie que nous soupçonnons près du Petit Bois. Il rapporte l’entrée d’un puits à  cet endroit probablement une mine. Brunelle a été très hardi, il l’a fait dans un bon but ; cependant, il est sous arrêt ce soir. Il lui fallait une autorisation… »

Un propos désabusé sur la guerre : « On me rapporte que la brigade compte à peine la valeur d’un bataillon. Enfin une ère de folie règne en Europe : il est impossible de raisonner les causes de tels sacrifices. On se fiche tout simplement de la logique, on ne raisonne pas. » (26 octobre 1916, p. 178) ; d’autres notations contredisent ce je m’en foutisme.

Révolte contre les attaques « criminelles » : ce matin, nous avons été témoins d’une scène terrible, criminelle… Il y a des centaines de morts, et de blessés dans la No Man’s Land et jusque dans les fils barbelés allemands. Les survivants de ce massacre nous racontent qu’ils ont subi un bombardement terrible avant l’attaque, et que pendant l’attaque, ils ont marché sous un feu intense de mitrailleuses. Ceux qui ont réussi à se rendre aux tranchées allemandes les ont trouvées remplies de Boches prêts à les recevoir au bout de la baïonnette. Vers les 10 heures du matin, un colonel Bavarois a offert un armistice de quelques heures qui a été accepté afin de permettre l’évacuation des blessés. Les Allemands transportent nos blessés jusqu’au milieu du No Man’s Land où nos hommes vont les chercher… » (28 février 1917, p. 194)

La discipline : après Courcelette, et pendant son congé de maladie, Tremblay ne cesse de prendre des nouvelles de son bataillon ; il s’inquiète à plusieurs reprises d’un relâchement de la discipline attribué aux renforts venus combler les pertes causées au bataillon et à la présence de « femmes légères » (14 novembre 1916, p. 179) : « Le nouveau bataillon a dans ses cadres un trop grand nombre d’hommes plutôt dégénérés, qui n’ont pas l’esprit de corps que nous avions développé chez nos hommes jusqu’à Courcelette » ; le bataillon est alors à Bully-Grenay à quelques milles au nord de Lens. Ce secteur est très tranquille et les pertes sont légères. Fosse 10 où le bataillon va cantonner quand il est en réserve a trop d’attraction et cause toujours beaucoup d’ennui » (20-31 décembre 1916, p. 185)

« Le 9 janvier [1917] j’ai passé mon deuxième examen médical et me suis fait déclarer « fit » [apte au service] quoique je ne sois pas complètement guéri, étant encore sous traitement. Il y a beaucoup d’absences sans permission au 22e et le général Turner est anxieux que je retourne en France au plus vite » (p 187). Une lettre qui valut à son auteur 4 mois de travaux forcés apporte d’autres éléments d’explication : le soldat exprime le sentiment d’abandon ressenti par les hommes quand des chefs comme Tremblay s’absentent durablement du bataillon ; les nouveaux chefs n’ont pas l’aura ni la réputation de compétence de leurs prédécesseurs ; enfin, la colère contre les Anglais est toujours là ; les Canadiens ont le sentiment d’être systématiquement sacrifiés aux missions les plus meurtrières par le commandement britannique (Cf. extrait de lettre, p. 192).

Reprise en mains du bataillon : « inspection minutieuse du bataillon, qui n’est pas du tout satisfaisante, suivie d’instructions sévères sur la tenue, la discipline, l’équipement, les absences sans permissions. L’esprit de corps si remarquable au 22e avant la Somme n’existe pas, il faut de toute nécessité le ressusciter » (2 mars 1917) ; « Exercices toute la journée en vue de raidir la discipline. Inspection… […] Réunion spéciale des officiers […] Instructions sévères rappelant aux officiers le devoir de chacun, attirant leur attention sur l’état pitoyable du bataillon, leur indiquant les moyens à prendre pour remédier à cet état de choses et les avertissant que des mesures sévères seront prises contre les officiers ne remplissant pas leurs fonctions pleinement » (3 mars 1917) ; deux soldats exécutés le 3 juillet 1917 (on peut noter le silence de Tremblay sur ce point) ; la reprise en mains continue : « Messe à 11 hrs ce matin sur la lisière du bois de Riaumont. Le sermon est fait par le major Fortier qui, sur ma demande, traite des absences sans permission qui sont encore nombreuses. Après la messe, je parle au bataillon moi-même sur ce sujet indiquant aux hommes la gravité de cette offense, et les peines terribles encourues par ceux qui s’absentent sans permission. À l’avenir tous les absents sans permission seront traduits devant une cour martiale pour la première offense. Trop de braves gens ont sacrifié leur vie pour l’honneur de leur bataillon pour qu’aujourd’hui on permette à quelques insoumis de le déshonorer. Le sermon du père Fortier a créé une forte impression sur tous les membres du bataillon. Un grand nombre de femmes de mœurs très légères sont la cause du mal : la grande majorité du bataillon se comporte très bien. C’est le petit nombre qui nous cause tous ces ennuis » (15 juillet 1917, p. 222-223). Autres silences sur l’exécution de deux soldats le 3 juillet 1917, jugés coupables de désertion ; et sur celle d’un autre (exécuté le 15 mars 1918) ;

En permission à Paris : « Nous n’avons pas tous le même sort. Quel contraste entre la vue d’ici et celle du front. Même en temps de paix, je ne désirerais rien de mieux que de passer ma vie ici au grand Opéra ce soir. » (26 mai 1916) ; Tremblay passera plusieurs permissions à Paris, ville qu’il affectionne particulièrement. Tremblay assiste aux funérailles de Galliéni (1er juin 1916) ; nouvelles notes sur les Parisiens, le 24 novembre 1916 : « J’avoue que j’ai été grandement surpris, et que je n’aurais jamais cru que les Français aient pu devenir si froids… » (p. 182). Apprenant le succès de Verdun : « Le peuple lisait les placards sur les boulevards, et tout naturellement, sans la moindre émotion visible, témoignait froidement de son contentement. « On les aura », était le dicton populaire… « Un corps d’armée de moins », disaient d’autres… et ainsi de suite Réellement j’aime bien les Français » (p. 182)

Tremblay poursuit ce qu’il appelle son analyse du moral des Parisiens qu’il assimile aux Français : « Les Français suivent la guerre de très près, ce qui est bien naturel car chaque jour des centaines des leurs se font hacher par la mitraille. Ils réalisent [comprennent] qu’ils leur faut gagner cette guerre ou devenir les esclaves des Allemands. Les Français préfèrent la mort, si […] la ruine totale de leur pays, à l’esclavage… » ; on se gardera de tirer des conclusions générales de ces affirmations ; comme de nombreuses autres du même type, cette analyse ne vaut que pour l’étroit milieu fréquenté par Tremblay durant sa convalescence et nous renseigne assez peu sur le moral et les sentiments des Français ; dans quelques mois, de nombreux Français vont d’ailleurs apporter un cinglant démenti à l’affirmation selon laquelle ils « préfèrent la mort ».

Femmes : « Les hommes sont cantonnés la majorité dans des granges couchant sur la paille. Les officiers sont dans des maisons couchant dans des lits. Quel luxe ! ! On sent que tout le monde est heureux et il fait tellement beau ; nous sommes dans la pleine campagne, et jouissons de la plus grande tranquillité sans responsabilité etc., etc. Les jeunes femmes et les jeunes filles sont très recherchées. Elles sont presque toutes très laides, cependant nous sommes aveuglés, nous les trouvons très bien ! ! Elles nous rappellent de si bon souvenirs… ne reverra-t-on jamais le pays ! ! ! ! C’est très amusant de voir l’empressement de tous ces hommes à vouloir rendre service, se rendre utiles à nos cousins de France ; attraper un regard, un sourire… Enfin ils sont comme le chien fidèle qui regarde son maître prêt à tout faire pour lui procurer son attachement. Ces sentiments sont bien compréhensibles ; car ces hommes ont vécu une vie qui n’est pas humaine et le contraste est tellement grand… » (2 juin 1917, p. 213)

Maladies vénériennes (9 août 1917, p. 227) ;

Femmes fantasmées : « […] presque toutes nos tranchées portent le nom des actrices les plus populaires en Angleterre. J’ai visité aujourd’hui Piggy-Gaby-Gladdys-Doris-Dorothy-Doris […] Les dug-outs sont remplis de photos, de ces fameuses artistes, dans leurs poses les plus populaires ; ce sont des reines muettes qui se font faire la cour par les centaines d’hommes qui se succèdent sans interruption jour et nuit… » (21 septembre 1917, p.240)

Début novembre 1917, attaque de Passchendaele dans une mer de boue ; de nombreuses pertes mais le 22e bataillon ne prend pas part à l’attaque; Tremblay visite un hôpital : « Plusieurs officiers [blessés] me souhaitent la chance qu’ils ont eue « un beau blighty » [équivalent de la fine blessure, suffisante pour être évacué, mais à la gravité modérée] » (6 novembre 1917, p. 247)

Tir « ami » de l’artillerie (p. 265)

Angoisse perceptible lorsque se déclenche l’offensive allemande : « l’avance allemande est phénoménal » (23 mars) ; « leur offensive a été formidable, elle a pratiquement annihilé la 5e Armée anglaise. La situation est grave ; nous nous attendons de partir d’un moment à l’autre pour le théâtre où se joue probablement la partie décisive » (25 mars 1918)

Propagande : prises de vues scénographiées pour les actualités cinématographiques (2 juin 1918, p. 278).

Frédéric Rousseau, octobre 2008.

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Bernardin, Joseph-Auguste (1882-1949)

1. Le témoin

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Joseph-Auguste Bernardin est né le 4 juin 1882 dans une famille de cultivateurs du hameau des Granges à Plombières-les-Bains (Vosges). Son père, Amé-Auguste, s’est remarié avec Marie-Joséphine Jeanvoine ; aussi, le couple a eu, en plusieurs lits, 11 enfants. Joseph épouse dans sa commune le 14 avril 1909 Marie-Joséphine Bernardin, avec laquelle il aura des enfants. A. Raffner, présentateur des carnets en avril 1978 ne nous éclaire pas sur la vie de ce combattant mais précise que sa famille, domiciliée a Herblay (Seine) à légué ses carnets au Mémorial du Linge. L’allégation par les présentateurs du fait qu’il soit devenu lieutenant après la guerre semble être inexacte et pourrait provenir d’une homonymie d’un soldat né un an auparavant à Onans dans le Doubs. Joseph-Auguste décède le 8 avril 1949 à Argenteuil (Val-d’Oise).

2. Le témoignage

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Bernardin, Joseph-Auguste (Sgt), Dans la fournaise du Linge avec le 5e B.C.P. (Juillet – août 1915). Colmar, Mémorial du Linge, 1978, 77 pages. Portrait en frontispice, 17 photographies, 2 cartes et 3 croquis.

Sergent à la 4e section de la compagnie Bernin du 5e BCP, parti en renfort de Bussang (Vosges) le 24 juin 1915, Bernardin témoigne de cette date jusqu’à son admission à l’hôpital le 6 août suivant. Après la guerre, il recopie ses notes en y apportant de rares ajouts (mention page 33) et reprend son texte en 1943 puis une nouvelle fois en 1944 (mentions page 25). Il conserve toutefois la datation de son récit jour par jour. Très sommairement présenté, le carnet du sergent Bernardin couvre avec densité une courte période, l’une des plus dures passées sur le « tombeau des chasseurs ». Ce ne sont que deux mois de guerre, mais quelle intensité narrative dans ce témoignage particulièrement édifiant et horrifiant, maître pour l’étude de cette partie des Vosges. Témoignage brut, transcrit sèchement, sans introduction ni rappel d’antériorité – le carnet commence-t-il à cette date ? -, à la biographie éthique et aux notes parfois incompréhensibles (cas de la note 3 page 9, peu clarifiée page 24), il n’en est pas moins l’un des plus haletants connus sur la guerre dans les Hautes-Vosges. Sa lecture, vertigineuse, fait toucher du doigt « la Fournaise du Linge » et c’est bien la récurrence de l’horreur qui transpire de ces pages et renseigne l’Historien. Bernardin est un témoin efficace et précieux, alliant à la qualité de la description une intensité dramatique narrative qui perce le lecteur.

Une courte relation (3 pages) de souvenirs de Marcel Lagneau, du 63e B.C.A, complète ce récit : il a été témoin des attaques du Linge depuis la Tête des Faux et a subi les terribles bombardements de ces sommets, principaux ennemis individuels du soldat.

3. Analyse

Joseph-Auguste Bernardin arrive sur le front des Vosges le 24 juin 1915. Les jours qui suivent sont un avant-goût de l’enfer sur le Hilsenfirst mais c’est au Linge, le 28 juillet, que va se révéler pour lui toute l’horreur et la terreur de la guerre de montagne. Il n’y tiendra lui-même que quelques jours, blessé dès le 4 août par un minen. Après une rapide préface qui rend hommage aux descendants du héros pour la communication de ses mémoires et introduit les lieux et les hommes, le carnet de guerre du sergent prend naissance le 24 juin 1915, à la gare de Bussang. Il monte à l’Hilsenfirst subir le bombardement incessant, qui écrase hommes et pierres. Il n’y reste que quelques jours, relevé le 4 juillet et envoyé au repos à Kruth pendant deux semaines, le temps d’une revue passée par Joffre lui-même. Le 17, « procession de corps chargés, suants, haletants » en direction cette fois-ci du Linge par Mittlach, le Nislissmatt et le Reichackerkopf, en empruntant « le fameux boyau n°6 ». La montée est déjà un enfer et la mort ou la blessure décime la cohorte, par l’obus ou la balle des tireurs d’élite. Le 29 juillet, c’est l’attaque manquée, que l’on doit reprendre le 1er août et les jours suivants. Il parvient à prendre pied – ou plutôt dégringole – dans la tranchée ennemie et multiplie les prisonniers avant de creuser de passables tranchées. Le 5 août, une contre-attaque allemande le plonge dans le néant. Il se réveille à la nuit, bercé par le brancard qui l’éloigne de l’enfer. Miraculé deux fois, il est gravement blessé à la tête mais sort vivant de l’enfer. De l’H.O.E. de Bruyères, il arrive à l’hôpital 104 de Dôle : « Je vais pouvoir dormir ! Je suis sauvé ! ».

Plusieurs citations sont frappées au coin de son expérience de guerre. N’ayant pas le droit de déplacer sa section sous le tir d’artillerie, il résume : « la guerre de position n’est pas la guerre de mouvement ; il faut se faire pilonner sur place » ! (page 16), ou « A la guerre, on ne fuit pas la mort ; c’est souvent en voulant l’éviter qu’on la rencontre » (page 20). En effet, échappant à la mort en exécutant « simplement les ordres reçus », il en nourrit une certaine superstition (page 25), qui se transforme en conviction d’être divinement protégé (p. 51). Il dépeint également la vie quotidienne des villages « unisexuels » (p. 30) ou l’alcool, pourtant contrôlé entraîne des « Chasseurs ivres enchaînés à une cagna d’officier » (page 29). Il s’étonne aussi quand « les Boches (…) n’ont pas la blessure silencieuse » (page 47).

Yann Prouillet, juillet 2008

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Delabeye, Benoît (1888-1962)

1. Le témoin

L'auteur lieutenant
Benoît Delabeye est né le 7 avril 1888 à Pont-de-Beauvoisin (Savoie), de Jean et de Clotilde Millon. Après avoir fait ses classes au 140e R.I. de Grenoble, d’où il sort au grade de caporal, il parvient à revenir à ce régiment à la mobilisation malgré des problèmes de vue. Nommé sergent sous le feu, le 27 août 1914, il est affecté à l’instruction des jeunes soldats en mars 1915 et est lieutenant en 1916. Affecté ensuite au 89e puis au 131e R.I., il continue la campagne aux confins algéro-marocains, dans le Sahara. En 1918, il est nommé chef du 2e bureau de l’état-major des territoires du Sud. Démobilisé en août 1919, il reste en Algérie, où il s’est marié le 1er mars 1919, avec Renée Juliette Marie Moureau. Il est encore domicilié à Alger, où il tient un commerce de vins et alcools à son nom, en 1952, date à laquelle il reçoit la Légion d’Honneur. Il avait déjà été cité à deux reprises en juillet et septembre 1919 et décoré de la Croix du Combattant Volontaire en 1931. Il semble avoir terminé sa carrière après 23 années de services et campagnes comme lieutenant d’artillerie. Il décède le 14 septembre 1962 à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise).

2. Le témoignage

Delabeye, Benoît (Lt), Avant la ligne Maginot. Admirable résistance de la 1ère armée à la frontière des Vosges. Héroïque sacrifice de l’infanterie française. Montpellier, Causse, Graille & Castelnau, 1939, 278 pages, non illustré, portrait en frontispice.

L'ouvrage

Sous le nom d’auteur de l’ouvrage est ajouté « combattant volontaire de l’infanterie ». L’ouvrage de souvenirs, très précis, car basé sur un carnet de route dont il est fait mention en dernière page, comporte une datation épisodique. La chronologie peut toutefois être aisément reconstituée jour par jour du 3 août au 12 septembre 1914, période concernée par le témoignage. Bien que rédigée en 1934, la retranscription des souvenirs du caporal n’a pas été déformée par les apports anachroniques de l’Histoire, postérieurs aux sentiments spécifiques de 1914, comme pourrait le laisser présager le titre. Toutefois, l’auteur ne se prive pas de quelques analyses a posteriori. Benoît Delabeye annonce en fin d’ouvrage un deuxième volume, reprenant le reste de sa campagne. Ce livre n’a jamais été publié à notre connaissance.

3. Analyse

Le 3 août 1914, le caporal Delabeye se voit signifier qu’il ne pourra faire la campagne qui s’annonce du fait d’une myopie particulièrement incapacitante. Loin d’agréer à cette décision, il va user d’un stratagème pour faire son devoir et, au quatrième jour de la mobilisation, intégrer le 140e R.I. Le lendemain, le train va l’emmener de Grenoble à Bruyères, dans les Vosges, pour un cantonnement à Lépanges-sur-Vologne où le régiment défile devant le général Dubail. Dès lors, le 140e va marcher vers l’Alsace et faire halte à Fraize, au pied du Bonhomme le 11 août. Le baptême du feu, terrible, aura lieu le 14 au col de Sainte-Marie, où l’auteur est pris dans la tourmente d’un déluge d’artillerie qui fera ses premiers tués et blessés. Le régiment toutefois peu de jours plus tard à Sainte-Marie-aux-Mines, libre de l’ennemi qui a retraité devant les troupes françaises. Deux jours d’accalmie précèdent vite un reflux allemand, contenu, mais qui va porter le régiment vers d’autres cimes vosgiennes par Provenchères-sur-Fave et le col de Saales dans la vallée de la Bruche. Le 22 août, Delabeye reçoit l’ordre de retraite sur le massif du Donon, entre les cols du Hantz et de Prayé. La 27e division toute entière recule et descend lentement la vallée du Rabodeau et Delabeye fait halte à La Petite-Raon. Cette retraite se poursuit alors que s’engage le 25 août la bataille de la Meurthe. A cette date, il gravit le massif de la Haute-Pierre au dessus de Moyenmoutier et regarde sans agir la bataille de Saint-Blaise qui coûtera la vie à de nombreux cadres et soldats du 140e. La retraite se poursuit le long de la Meurthe, traversée près de La Hollande et qu’il faut mettre en état de défense. Nous sommes le 27 août et dans l’action, le caporal est nommé sergent et le bataillon rejoint Saint-Michel-sur-Meurthe qui va très bientôt être la cible de l’artillerie ennemie. La 28e D.I. se situe elle vers Saint-Dié quand va s’engager la bataille de « la Combe de Nompatelize » et que la compagnie de Delabeye ne compte plus que 148 fusils sur 232 embarqués à Grenoble. « Je croyais entendre le glas sonner au clocher des villages de ceux qui gisaient là… » (page 130). Cette défense de Saint-Michel, le sergent y participe à sa manière, par une fuite éperdue sous le feu de l’ennemi qui presse et qui le suit jusqu’au massif de la Mortagne, vers la Croix Idoux. « Engourdis, courbaturés, épuisés par la dure épreuve, les anciens roulent plutôt qu’ils ne marchent… » Les deux divisions décimées du 14e Corps d’Armée mettent les crêtes du massif de la Mortagne en état pour l’ultime défense sur la route d’Epinal. Mais la grande bataille ne survient pas, l’ennemi a décroché au cours de la nuit du 9 au 10 septembre. Les Français peuvent souffler et parcourir à nouveau le terrain laissé libre par un ennemi que l’on croit en retraite, vision d’un champ de bataille d’après l’Apocalypse. Delabeye découvre alors que toutes les divisions ont été durement éprouvées et que le 21e Corps a subi d’énormes pertes dans le massif de la Chipotte. Pourtant, toute la 1ère Armée sort victorieuse d’avoir soutenu et résisté aux coups de butoirs allemands dans ces journées terribles. A 15 heures le 11 septembre 1914, le 2e bataillon du 140e R.I. s’engage dans la vallée du Rabodeau en reconnaissance vers Senones. Il découvre que l’ennemi ne s’y est pas installé et rebrousse chemin, faute de combat. Le régiment fait alors une pause, laissant l’ennemi souffler comme lui-même. Delabeye fait alors le constat douloureux du petit nombre des officiers restants après la tuerie. Le bilan, tragique, est de 19 officiers tués, 12 blessés, 4 disparus soit 35 sur 58 et 1 500 hommes sur 3 400 arrivés de Grenoble ont été mis hors de combat. Il découvre également que depuis 6 jours s’est engagée, de Paris à Verdun, une formidable rencontre qui tourne actuellement à l’avantage des Français mais qui révèle que les Allemands ont été à Meaux et Châlons-sur-Marne, « dans les plaines de France« . L’ordre de bataille qui vient d’être signifié par le colonel rappelle notre caporal à la dure réalité. L’ennemi doit être rejeté au-delà des Vosges et la bataille annoncée pour le lendemain risque de proroger l’hécatombe. Mais en même temps que survient la nouvelle d’une future nomination au grade de sous-lieutenant de notre héros lui arrive, le 11 septembre 1914 à minuit, l’ordre de repli qui précède le départ vers l’autre bataille qui s’amorce ; la Course à la Mer.

Un ouvrage formidable à tous les points de vue et dans tous les domaines. D’abord le style, que l’auteur a voulu naturel et sans emphase. Il démontre par sa spontanéité et sa simplicité tous les aspects d’un simple combattant de première ligne parmi des millions d’autres, certes lettré, mais éloigné de toute connaissance stratégique d’ensemble. Dès lors, Delabeye regarde, non pas avec ses yeux de myope, mais avec sa petite connaissance de l’humain et son souci d’une vie qu’il tient à garder. Et dans l’ouvrage de rapporter fidèlement non seulement ses faits d’armes, bien petits dans l’immense tourmente qui l’entoure, mais aussi et surtout les détails qui peuvent paraître futiles mais qui rendent le récit si vivant et expressif que sa lecture en est  particulièrement fluide. Parfois tragi-comique, le caporal Delabeye a fourni à l’historien un des récits de souvenirs de combattants les plus attrayants et les plus vivants. L’auteur nous décrit assez précisément les lieux traversés, les combats auxquels il prend part (ou qu’il subit), les personnes qu’il côtoie (les noms ne sont pas occultés), avec une belle dévotion pour les officiers qu’il envie, et enfin les actes qu’il exécute. Ceci dans un soucis de détail qui, loin d’apporter de la lourdeur inutile, anime l’ouvrage. Ainsi, il est possible de suivre Delabeye chronologiquement et géographiquement de manière précise, ce qui permet de vérifier et de confronter cette richesse de renseignements avec les autres textes existant sur le même sujet. Sans conteste, l’ouvrage de Delabeye est une référence première dans le témoignage sur les opérations de la 1ère armée dans la Haute Meurthe. Sa qualité exclut de surcroît les clichés habituels repris par les mauvais témoins qui allèguent les cruautés allemandes achevant les blessés, les espions de tous poils et les milliers de morts qui tapissent les champs de batailles. Même si ces sentiments et ces craintes sont réels chez le combattant d’août-septembre 1914 et que Delabeye en fait une allusion rapide (voir page 274 pour les habitants d’Etival) à la fin de l’ouvrage.

Sur les enseignements à tirer dans l’étude détaillée des combats et des faits de guerre du 140e R.I., Avant la ligne Maginot fait également référence en ce domaine par la relative précision des dates (sans être toutefois un carnet de route) voire des heures et l’excellente précision des lieux parcourus. Une multitude très riche de renseignements d’ensemble ou de détails sont donc à puiser de ces pages. Ainsi la mention d’une notice pour la distribution de pain et de café aux premiers prisonniers allemands, ceci pour tuer les légendes des prisonniers maltraités (page 125). Enfin, la présentation, classée en parties (mobilisation – concentration, baptême du feu – combats en Alsace, repli – bataille d’arrêt sur la Meurthe – repli de l’armée allemande) divisées en 32 chapitres courts (4 pages en moyenne) rend la lecture rapide et claire. L’ouvrage n’est pas illustré (sauf le portrait de l’auteur) ni doté d’une table des matières. Toutefois, le recadrage des évènements par les dates oblige le lecteur à suivre le texte de très près, les faits décrits étant souvent à prendre dans une continuité temporelle longue (plusieurs jours décrits heure par heure) et ininterrompue. Aucun flou ni imprécision préjudiciables n’ont été décelés sauf l’affaire du général Stenger, appelé Stanger, placée anachroniquement le 12 août 1914.

Avant la ligne Maginot est donc à classer dans le panel très restreint des ouvrages dont l’utilisation pour l’étude est indispensable tant les enseignements sont à retirer dans l’ensemble de cet ouvrage qui offre un témoignage de tout premier ordre sur les opérations d’Alsace et la bataille de la Haute Meurthe.

4. Autres informations

L’ouvrage est à rapprocher de Franck Roux, Ma campagne d’Alsace-Lorraine. 1914. (Les sapins rouges). Lacour-Redividia (Nîmes), 1997, 47 pages, qui fournit les déplacements et des caractéristiques similaires, bien que nettement plus sommaires, dans la description du 52ème R.I., régiment frère du 140ème en août et septembre 1914.

Delabeye est revenu après guerre sur les lieux de ses combats de la Meurthe et a fait poser une plaque commémorative sous le porche de l’église de Saint-Michel-sur-Meurthe, elle porte les inscriptions suivantes : « Le Lieutenant Delabèye a offert cette plaque en mémoire & à la gloire de ses 620 camarades du 140e Rég. d’inf. Alpine (27e division), SAVOYARDS, DAUPHINOIS, tombés au Champ d’Honneur  dans les sanglants combats du 27 Août au 7 Septembre 1914 pour la défense de Saint Michel sur Meurthe où ils ont arrêté et fixé l’invasion Allemande sur ce point. Puisse leur exemple inspirer aux générations à venir l’Amour du Sacrifice et le Culte de la PATRIE. Requiescant in pace. En frontispice du texte est placé une croix latine surmontant de deux palmes entrecroisées et l’inscription DIEU HONNEUR PATRIE. »

Yann Prouillet, juillet 2008

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Lacombe de La Tour, Bon (1889-1940)

1) Le témoin

Né le 19 novembre 1889 à Paris (18e arrondissement). Père : Alphonse Eugène Elie Lacombe de la Tour, militaire de carrière ; chef d’escadron de hussards puis commandant de l’Ecole de Guerre puis commandement d’une division de cavalerie pendant la Grande Guerre. Gouverneur militaire de la province de Luxembourg après la guerre. Mère : Marie-Madeleine Martelet.

Différentes affectations dues à son statut de militaire de carrière. 21 septembre 1910, 2e classe au 21e Régiment de Chasseurs à cheval. Brigadier puis maréchal des logis en 1911. Entre à Saint-Cyr le 12 décembre 1911. Sous-lieutenant le 10 juillet 1913. Affecté au 3e Chasseur à cheval. A la déclaration de guerre, appartient au 4e Chasseur à cheval. Nommé lieutenant le 1er octobre 1914.

Appartient au 10e BCP durant la guerre. Le corps franc est constitué d’éléments hétérogènes provenant du Centre d’instruction divisionnaire et de différentes unités constituant la 170e D.I. (3e et 10e B.C.P., 17e et 116e R.I.). L’auteur mentionne des « chasseurs », des « cavaliers » et même des territoriaux lorsqu’il est chargé d’occuper et diriger le centre de résistance de la Renière (le front est tenu de façon discontinue grâce à ces multiples C.R. du côté français comme du côté allemand). Pour une opération particulière, le corps franc peut être renforcé par des pelotons d’élite d’autres unités (voir, par exemple, p 20) ou des unités ayant des compétences particulières (sapeurs du Génie pour destruction des réseaux, p 21).

Nommé capitaine le 26 juillet 1918.Marié le 17 décembre 1934 à Cécile Ker-Saint-Gilly. Campagne en Syrie et au Levant. Affecté au 1er Régiment de Spahi Marocain puis au 21e Spahi en 1921. En 1932, est nommé chef d’escadron au 6e Régiment de Spahis algériens. Rentre en France en 1939, prend le commandement d’un groupe de légionnaires volontaires du 1er Régiment Etranger de Cavalerie. Mortellement frappé au combat le 9 juin 1940 dans le bois de Noroy (Oise).

2) Le témoignage

La Vosgienne 1917-1918. Une compagnie franche dans la Grande Guerre. Souvenirs du lieutenant-colonel Bon De la Tour, Société philomatique vosgienne (collection « Temps de Guerre »), 2000, 104 p.

Présentation et préface : Jean-Claude Fombaron et Yann Prouillet.

3 cartes, photos, 3 annexes.

3) Analyse

Décembre 1917 – janvier 1918 : patrouilles spatialement très restreintes dans le secteur de la ferme de la Planée (ouest de la forêt communale de Celles-sur-Plaine) puis, dans un premier temps, prudentes patrouilles aux lisières du « bois Neutre ». Occupe et dirige parallèlement le centre de résistance dit de la Renière (avec P.C « au château d’eau »). L’exploration du bois Neutre est faite lors d’ « une vaste opération » sans aller jusqu’au lignes allemandes.Cantonne au village de Nompatelize (lieu qu’il connaît déjà pour y avoir combattu en 1914).

Février 1918 : patrouilles dans le secteur de Launois et du Ban-de-Sapt.

Mars 1918 : à partir du 1er, préparation d’un coup de main d’envergure dans le secteur de Saint-Jean-d’Ormont. Répétitions et entraînements dans le secteur de Nompatelize. L’opération prévue pour la nuit du 8 au 9 est finalement déclenchée puis annulée face aux difficultés techniques. L’auteur part vers le Moulin de Frabois pour continuer la préparation du coup de main qui a échoué. Le projet de coup de main est reprogrammé pour la nuit du 12 au 13. Les choses ne se passent pas comme à l’entraînement et on ne parvient pas à mettre en place les charges allongées avant le déclenchement des tirs de l’artillerie.

21 au 31 mars : région de la Faite, cote 604, pour la préparation d’un autre coup de main visant à faire des prisonniers. L’opération qui échoue dans la nuit du 31 au 1er est remontée la nuit suivante et réussit.

Avril 1918 : du 7 au 15 avril, préparation d’un coup de main sur le bois de Laitre (Ban-de-Sapt). L’opération initialement prévue pour la nuit du 15 au 16 est abandonnée du fait d’un orage. L’opération est accomplie le 15, de jour, à la faveur d’un brouillard. Entre temps, Bon de La Tour a modifié ses plans et obtenu l’aval du général Rondeau.

Nuit du 15 au 16 : constatant que l’unité allemande qui est face à lui n’a pas encore opéré de patrouille, il préfère tendre une embuscade à cette éventuelle patrouille (secteur Saint Jean d’Ormont – Vercoste). Une patrouille allemande sort de la tranchée de la Sane par le point 53-36 mais échappe à l’embuscade française qui n’a pas su respecter les plans initiaux. Le coup de main est reprogrammé pour le 17 au soir dans le même secteur, avec soutien d’artillerie. Il réussit et permet de ramener 3 prisonniers.

19 avril : La Vosgienne doit épauler un autre corps franc sur le secteur de la Chapelotte mais la 170e D.I. est avisée qu’elle doit changer de secteur. L’opération est annulée.

Mai 1918 : déplacement de la 170e D.I. dans la région d’Epinal puis transport jusque dans la région de Senlis (Fleurines). Le corps franc est entraîné comme troupe de choc en vue d’une offensive ou contre offensive.

Septembre 1918 : mention de la dissolution de « la Vosgienne ».

Les souvenirs du lieutenant colonel Bon de La Tour constituent un témoignage d’une belle tenue et d’une grande précision chronologique pour appréhender le fonctionnement d’une compagnie franche dans les Vosges en 1917-18. Le premier mérite de ce témoignage est sans doute de montrer combien il est délicat et complexe de monter un coup de main afin de ramener des prisonniers. Pénétrer dans les lignes adverses défendues par des réseaux atteignant par endroit plusieurs dizaines de mètres d’épaisseur et gardés par des petits postes n’est pas chose simple. Parvenir à capturer des prisonniers qui ont reçu l’ordre de se replier en cas d’attaque, dans des lignes très faiblement occupées l’est encore moins. Les objectifs des premières patrouilles sont donc modestes mais permettent à la troupe et à son commandement de s’aguerrir. Pour un type d’opération plus ambitieuse, une préparation minutieuse s’impose. Les membres du corps franc passent bien plus de temps à observer les habitudes de l’ennemi, préparer et répéter l’opération qu’à l’accomplir. Ils se construisent patiemment un savoir-faire technique : analyse du renseignement pris au contact de l’ennemi, neutralisation des réseaux et coordination de l’action avec l’artillerie.

Le second mérite de ce témoignage est de montrer que l’échec est un paramètre incontournable de ce genre d’entreprise : l’action respecte rarement les scénarios répétés au cours des entraînements. L’imprévu fait partie intégrante de l’opération et menace sans cesse ses chances de réussite. Les échecs sont au cœur de ce témoignage. C’est l’analyse de leurs causes qui permet d’améliorer la préparation de l’opération suivante.Loin des clichés littéraires (Capitaine Conan de Vercel), Bon de la Tour montre aussi que les corps francs ne sont pas exclusivement constitués de soldats d’élite et que les défaillances de certains soldats ne sont pas si exceptionnelles que cela. La compagnie franche ne s’aguerrit qu’avec le temps et chaque échec permet d’en éliminer les maillons les plus faibles. Et même lorsque le corps franc ne sera plus constitué que d’éléments triés, notre témoin montre qu’il tolère chez ses hommes une défaillance ponctuelle. Tolérance d’autant plus naturelle que l’auteur de ces souvenirs sait également objectivement mesurer les siennes (cf. p 62).

Soulignons enfin combien l’existence de ces compagnies atypiques est précaire : leur longévité au sein d’une division est souvent liée à leur capacité à réussir les difficiles missions qui leur sont confiées.

J.F. Jagielski, juin 2008

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Carossa, Hans (1878-1956)

1. Le témoin

Né le 15 décembre 1878 à Bad Tölz, en Haute Bavière. Fils d’un médecin réputé d’origine italienne. Après des études de médecine, s’installe à Nuremberg puis à Munich.

Parallèlement à ses activités médicales, il écrit des poèmes ; un premier roman : La Fin du docteur Bürger (1913) ; ce « journal intime d’un médecin qui, confronté aux limites de la science, choisit de se suicider, sera remanié en 1930 » sous le titre : le Docteur Ghion (1931) ; puis en 1955 : la Journée du jeune médecin.

2. Le témoignage

L’édition originale de cet ouvrage a été publiée en 1924 par Inzel Verlag, à Leipzig sous le titre : Rumänisches Tagesbuch. Traduit en français en 1938 par Jacques Leguèbe, et publié une première fois aux éditions Grasset et Fasquelle. Publié en 1999, sous le titre Journal de guerre, aux éditions Bernard Grasset, coll° Les Cahiers Rouges, 196 pages. Avant-propos de Jacques Leguèbe.

« Ce Journal de guerre consigne d’octobre à décembre 1916, parfois heure par heure, l’expérience de l’auteur, alors médecin dans l’armée allemande, parti de la baie de somme pour rejoindre le front roumain avec son régiment » (Cf. Présentation, p. III)

3. Analyse

Relations cordiales avec des civils occupés : Libermont (France du Nord) : « Le 4 octobre 1916, je brisai le petit miroir de ma table de toilette. Je voulus m’en excuser auprès de la vieille Mme Varnier et lui proposer une indemnité. Bien qu’elle en fut certainement contrariée, elle n’en voulut rien laisser paraître et me répondit en souriant que ce n’était qu’une bagatelle ; […] Par bonheur je venais de recevoir de Münich un colis de macarons au chocolat que je lui offris. Elle le prit sans façons et l’emporta dans ses mains tremblantes.

Plus tard, en retour elle plaça sur ma fenêtre un arbuste, une sorte d’araucaria qui faisait songer à un pin… »

Départ le 9 octobre 16 : « […] Les vieux Varnier étaient déjà levés et habillés lorsque je vins à la cuisine les remercier et leur faire mes adieux. Ils se défendirent, « on remplit son devoir » me dit avec courtoisie Mme Varnier. Cependant, nous nous sommes cordialement serré les mains. »

Le repos : « 5 oct. 16 : Tous nous maudissons déjà ce prétendu repos avec sa nourriture chiche, ses inspections incessantes, ses exercices, ses appels, ses alertes, et les marques de respect que nous devons donner à des uniformes trop neufs. Beaucoup appellent déjà de tous leurs voeux la vie du front, plus rude et plus dangereuse mais plus digne et plus libre.. »

Censure du courrier par le lieutenant : « (8/10/16) il ne fallait laisser partir aucune lettre qui puisse laisser supposer l’imminente relève… »

Prisonniers français : « (9/10/16) Des Français en long manteau sombre, les épaules frileusement serrées, s’en vont en captivité. Quelques-uns de nos jeunes lourdaux s’approchent d’eux, rassemblent les rares mots français qu’ils connaissent et voudraient bien savoir ce qu’on mange là-bas en face, quelle est la solde, si la paix sera bientôt signée et d’autres choses semblables. Les étrangers ne paraissent pas comprendre, leurs pâles visages se durcissent, impénétrables sous la lune. Je ne m’étonne vraiment pas qu’ils ne répondent guère à la naïve affabilité de nos Allemands du sud, tels que je les vois, au milieu de leur pays dévasté… » (p. 14)

Mauvais esprit : 12/10/16 : après la découverte de fromages pourris et immangeables : « […] le fantassin Kristl décharge encore cette fois la mauvaise humeur qui le ronge sans cesse : il propose d’envoyer les fromages à Spa, pour la table de la cour Impériale. Il a parlé assez haut pour être entendu par le commandant mais le commandant sait depuis longtemps combien Kristl aimerait à être engagé dans l’imbroglio d’une poursuite judiciaire et regagner la patrie par le détour de la prison. Il fait mine de ne pas avoir entendu la remarque insolente. » (p. 17)

Pendant une marche, un homme crie « Halte » ; cela crée un incident, le chef exigeant de connaître le nom du coupable : « Si l’on cherche à voir clairement ce que signifie cet incident on sent que ce n’est que l’accès aigu d’un mal qui nous travaille depuis longtemps déjà. La guerre entre dans sa troisième année. Le soldat, souvent sans vocation, nourri maigrement, mal vêtu, mal chaussé, perd sa résistance nerveuse et sa discipline. Les officiers le savent et laissent, surtout les jeunes, beaucoup de choses aller à l’abandon, font mine de ne pas entendre des réflexions punissables, se disant qu’elles n’ont pas été pensées méchamment et que près de l’ennemi elles se tairont d’elles-mêmes… » (p. 52)

4/11/16 : « Nous sommes restés à observer par une petite éclaircie la hauteur de Lespedii que le bataillon doit attaquer pendant les prochaines journées. […] et le lieutenant K. exprima mon propre sentiment lorsqu’il demanda s’il y avait une utilité tactique quelconque à sacrifier le sang allemand pour ces misérables masses de pierre. Au nom de Dieu qu’on les laisse donc aux Roumains ! L’officier d’ordonnance regarda le jeune camarade d’un air scandalisé… » (p. 78-79)

La colonne s’égare dans la nuit : « Par place nous pataugions dans l’eau qui entrait avec des gargouillis dans nos bottes éculées. La 6e compagnie se détacha de la colonne et s’égara dans une vallée affluente : au bout d’une demi-heure, la liaison était reprise par les cris des coureurs et des signaux lumineux. Une fatigue infinie pourrissait les âmes. Plus d’un se mit à rugir sa rage et son désespoir : « Donnez-nous au moins des bottes entières si vous voulez faire une guerre ! » murmura une voix. « Ceux qui continuent sont des clowns ! Je reste ! » brailla une autre. Les officiers ne s’inquiétaient pas de ces appels au désordre. Ils étaient eux-mêmes trop occupés de leurs souffrances. Ils savaient bien aussi que les crieurs suivraient quand même car il y a moins de fatigues et de dangers en effet pour pour celui qui quitte la colonne sans raison valable, mais de nouvelles souffrances plus déshonorantes commencent pour lui.

Dans le lointain obscur deux flammes bleuâtres. On entend des détonations, un bruit strident et, coup sur coup, deux obus éclatent sur le gravier. Un homme s’affaisse. Le lieutenant S. est blessé. Nous le pansons aussi bien que nous le pouvons dans l’obscurité Ce sont nos signaux qui ont dû attirer les coups. La défense absolue de faire de la lumière est donnée. C’en est fini des cris séditieux. Ramenés à la discipline par l’ennemi lui-même, les hommes parlent entre eux à voix basse. Une sorte d’accord résolu, cohérent, s’est établi… » (p. 138-139)

Hongrie (Roumanie après la guerre): secteur de Parajd (Transylvanie), 19 octobre 1916 ; Szentlelek, 21 octobre ; Ottelve, 24 octobre 1916 : « Autour de la ville a poussé une couronne de tombes nouvelles. Beaucoup de maisons ont été détruites et pillées, en bien des endroits on a fait sauter avec des grenades à main les rideaux de fer des boutiques. Les Roumains en fuite ont détruit les ponts de l’Aluta. Maintenant les pionniers prussiens jettent en quelques heures un pont de fortune en bois, hardi, presque élégant… »

Koczmas, 25/10/16 ; Esztelnek, 30/10/16 ; escalade du Bako Tetö le 1er novembre 16 ; manque d’équipement hivernal ; soldats aux orteils gelés (p. 70) ; montagne de Kishava, 2 nov. 16

Tuer ou ne pas tuer : 2 novembre 1916 « […] Je vois dans la lunette une petite colline rocheuse couverte de beaucoup de broussailles et de quelques arbustes. Tout à coup je découvre un groupe entier de Roumains en train de construire un obstacle derrière un buisson de genévriers. Je vais avertir l’observateur lorsque je ressens une contrainte et je me tais. Je me trouvais pour la première fois devant le devoir de tuer, car l’ennemi qu’on épargne risque l’instant d’après de menacer les nôtres. Et pourtant, ces hommes, j’avais l’impression de les tenir dans ma main. J’en voyais un bourrer sa pipe, un autre boire son bidon. Ils étaient sûrs de n’avoir rien à craindre et tant qu’en effet je me tairais il ne leur arriverait rien. Situation étrange pour un homme qui n’est pas soldat et qui vit à peu près en paix avec lui-même… » (p. 72-73)

Nouvelles de Vienne : 2 novembre 1916 : « Il paraît que la Hofburg à Vienne est assiégée jour et nuit par des foules affamées qui supplient l’Empereur de faire le premier pas pour la paix… » (p. 73)

Bosniaques (p. 75); (p. 90) ; Russes (p. 145)

Indices du moral et de l’ambiance au sein d’une armée multinationale : 12/11/16 : […] Des troupes autrichiennes traversent la montagne, faisant halte parfois. J’ai vu, un peu à l’écart de la forêt, un jeune officier polonais, le visage pâle, frapper avec son poing fermé aux épaules et à la tête un Bosniaque plus âgé qui ne paraissait pas comprendre ses ordres. De telles scènes ont dû se produire par-ci par-là depuis peu de temps dans les armées alliées. Cette armée est tellement disparate et tous se haïssent les uns les autres. Le chef ne sait pas parler et ne comprend pas la langue de sa troupe et il se juge trop distingué pour l’apprendre… » (p. 91-92)

29/11/16 : Chefs autrichiens et allemands se sont disputés pour une question de logement : « A midi, pendant que nous, allemands, isolés et hostiles, nous mangions cette viande de conserve dont nous étions saturés, du pain dur et buvions un café amer, dans la même salle, à la table de nos alliés le vin coulait et les ordonnances autrichiens, les yeux fixés sur nous avec une indifférence et une fixité commandées, faisaient passer devant nous de beaux rôtis et des crêpes… » (p. 135)

4/11/16 : « […] Soudain nous nous trouvons devant un mort et comme s’il nous avait ouvert les yeux, nous voyons maintenant que la forêt est pleine de cadavres. La plupart sont des Roumains, les Autrichiens ayant été ensevelis. Ils ont été abattus en rangs, autour des hauteurs de Lespedii. Ils portent une casquette à deux pointes. […] Ils ont tous des uniformes entièrement neufs, des demi-bottes taillées dans un seul morceau de cuir et tenues en haut par de forts lacets verts qui font dans des oeillets le tour de la jambe… »

Ramassage de trophées : « […] Nous voyons des blessés légers allemands descendre au milieu de la zone mortelle, les uns pâles et battus, d’autres pleins de jactance, attifés comme à Carnaval de ceintures, de vestes et de décorations prises sur les morts ennemis. L’un d’eux rapporte de la position roumaine un gramophone qu’il lui vient maintenant l’idée d’ouvrir et de poser sur un rocher. Figaro entonne un grand air et la chanson de Mozart retentit comme la voix d’un fou dans ce monde bouleversé… »

Au poste de secours :

Odeurs : « […] dans l’abri, la vapeur de sang devient de plus en plus épaisse. Cette puanteur animale et gluante exaspère et attriste les nerfs, on court sans cesse respirer un peu d’air pur… » (p. 108)

Blessé revenu à lui : « […] Le fantassin Pirkl, après être resté pendant deux jours sans connaissance dans le poste de secours a repris aujourd’hui un pouls vigoureux, à sa dixième piqûre camphrée. Il a recommencé à respirer profondément. Complètement revenu à lui, il a bu un dernier bidon de thé et mangé de la viande de conserve. Couché dans ses propres excréments, il se sentit gêné à la fin et, sortant aussitôt pour se nettoyer, il aperçut brusquement la croix que son frère lui avait taillée. Il y lut attentivement son nom, regarda ensuite dans la fosse ouverte et se frotta longuement les yeux. Puis il se mit à rire… » (p. 117)

Un soldat commotionné (p. 146-147)

« […] sans cesse des imprudents s’offrent aux tireurs ennemis intrépides qui sont cachés dans les arbres et restent des demi-journées entières à l’affût, avec une patience animale, attendant que quelqu’un des nôtres s’oublie et quitte son abri. C’est une tactique féline pour laquelle aucun soldat au monde n’est si mal fait que l’Allemand » (p. 118)

22 novembre 1916 : relève par la Landwehr prussienne. Repos à Kezdi-Almas ; « […] La journée s’est passée tranquillement bien que plusieurs hommes fussent venus me trouver, se plaignant d’avoir la poitrine oppressée. A l’auscultation, je découvris de nombreuses stases du coeur. Aucun ne veut aller à l’hôpital car chacun compte sur des semaines de repos et se contente de gouttes de valériane » (p. 120)

Femmes : « […] Elle désirait avant tout savoir si les maisons de Hosszuhavas avaient été détruites. Elle parut joyeuse lorsque je lui dis que non. Elle me demanda ensuite qui nous avions comme adversaires. Lorsque je lui dis que c’étaient des Russes, elle sourit. Elle me raconta que, dans ce cas, c’est à peine s’ils auraient eu à fuir car les Russes ne faisaient aucun mal aux petits paysans et ils avaient plus de respect pour les femmes que les Roumains… » (p. 158)

La pression du groupe :

« […] En haut, pendant une courte halte sur un large champ de neige, un fantassin se fit porter malade, – une des recrues qui nous ont rejoints à Palanka. Pendant qu’il s’approche il doit essuyer les mots cruels des gens de sa section ; l’un d’eux fait mine de lui barrer la route et ne recule que sur mon ordre.

« J’ai attendu vingt-huit mois une permission », s’écrie le vieux Lutz. – Je suis devenu gris et tordu à la guerre et toi tu veux te sauver dès le deuxième jour, poule mouillée !  » Un autre raille : « Tiens bon, camarade, tiens bon. »

Le jeune homme, une petite figure d’enfant gâté sous un casque d’acier bien trop grand, explique, en pleurant presque, qu’il est engagé volontaire pour le front et qu’il reviendra aussitôt qu’il sera guéri mais qu’il n’en peut vraiment plus. On se moque de lui. Son souffle précipité lance une vapeur blanche dans le froid et ses yeux luisent de fièvre ; mais à cela les autres ne prennent plus garde. Exaspérés par la fatigue et leur destinée incertaine, ils haïssent comme un damné celui qui cherche à fuir l’enfer commun… » (p. 168)

Frédéric Rousseau, avril 2008.

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Barruol, Jean (1898-1984)

1.   Le témoin

Né en 1898 à Apt (Vaucluse) dans une famille dauphinoise établie au Revest-du-Bion (Alpes de Haute-Provence), sur le plateau d’Albion, depuis la fin du XVe siècle. Son père, Gabriel, est médecin, installé à Apt en 1896. En 1914, Gabriel Barruol dirige l’hôpital militaire auxiliaire créé à Apt jusqu’à son décès survenu le 19 décembre 1917, à l’âge de 47 ans.

Jean Barruol, orphelin de mère à l’âge de 11 ans, effectue ses études au collège catholique d’Aix où il passe son baccalauréat ès-lettres en 1914 et 1915. En 1916, poussé par sa famille, il effectue une année de médecine à Marseille. Sa mobilisation, la guerre, le décès de ses parents le détournent finalement de cette profession (lettre du 13 janvier 1919).

La mobilisation : classe 1918, il est affecté le 15 avril 1917 (il a 19 ans) au 112e R.I. de Toulon pour y faire son instruction ; du 1er juillet à la mi-octobre, sa compagnie est à Eygières, près de Salon (Bouches-du-Rhône) ; puis au 9e bataillon d’instruction du 112e dans la zone des armées, à Toul (Meurthe-et-Moselle) ; nommé infirmier le 31 octobre au fort du Vieux-Canton (Toul) pour y assurer le service de santé. Le 8 janvier 1918, son bataillon est transféré à Mirecourt (Vosges).

Le front : le 23 mars 1918, son unité est dissoute ; ses éléments sont affectés au 411e R.I., à Saulxures près de Nancy. Le 30 mars, première montée en ligne entre Bioncourt (Moselle) et Moncel-sur-Seille (Meurthe-et-Moselle).

Début juin 1918, en renfort en Champagne puis sur le front de la vallée de l’Oise près de Compiègne ; à partir du 10 juin, en première ligne durant deux mois ; 10 août, blessé et gazé à Vignemont ; évacué sur l’hôpital de Montmorillon (Vienne).

21 septembre, cité à l’ordre du régiment avec Croix de guerre avec étoile de bronze (p. 176).

1er septembre 1918, retour au dépôt du 411e à Jaux, près de Compiègne ; retrouve son régiment en ligne le 23 à Fonsommes près de Saint-Quentin (Aisne) ; le 4 novembre, près d’Etreux (Aisne), son régiment fait 900 prisonniers et libère Le Nouvion. Le 11, pénètre en Belgique à Robechies près de Chimay.

5 décembre 1918-25 janvier 1919, le 411e R.I. se rend en Alsace à pied. Barruol est secrétaire à l’état-major du général commandant l’infanterie divisionnaire.

Occupation de l’Allemagne de juillet 1919 jusqu’à sa démobilisation en avril 1920 à Neustadt, puis Trèves (Palatinat)

Nommé caporal le 10 octobre 1919.

« Imprégné par une éducation chrétienne très traditionnelle, dans un milieu très protégé, Jean Barruol n’était en rien militariste, tout au plus patriote comme on pouvait l’être alors (lettre du 23 janvier 1917), avec le sentiment très fort, et la fierté, d’appartenir à une vieille et solide famille rurale, qui se doit de faire son devoir et de remplir sa mission (21 nov. 1917 ; 21 juillet 1918 ; 26 sept. 1920). Dans les moments les plus difficiles, il sollicite les prières de sa famille, s’en remet à la Providence… » (Cf. présentation de Guy Barruol, p. 8)

2.   Le témoignage

D’une correspondance fort abondante, l’ouvrage (Un Haut-Provençal dans la Grande Guerre : Jean Barruol. Correspondance 1914-1920), présentation par Guy Barruol, Forcalquier, Les Alpes de lumière, coll° Les Cahiers de Haute Provence. 1., 2004, 256 pages) ne présente que des extraits soigneusement choisis par son fils, Guy Barruol. Cependant, même si l’essentiel de la correspondance concerne la période consécutive à la mobilisation, l’éditeur y a fort judicieusement adjoint quelques lettres adressées aux siens par le jeune étudiant de 1914 à 1917. Quelques reproductions de lettres.

3.   Analyse

La guerre au travers des yeux et des oreilles d’un adolescent :

Témoin de la mobilisation à Aix-en-Provence où il est alors pensionnaire au collègue catholique : « parfaite et exemplaire » (3/8/14) ; constitution d’une garde civile : « ils ont un brassard rouge, un revolver et 25 balles. Ils gardent les ponts et le viaduc nuit et jour » ; (22/8/14), « Aix est rempli de territoriaux et surtout de turcos, car il y a le dépôt de deux régiments de turcos. Ils rient, ils abordent les gens. La plupart ont des médailles de la Ste. Vierge épinglées sur la poitrine, quoique de religion musulmane. Ils disent que c’est le « marabout » qui les leur a donné, c.à.d. le prêtre… ».

La mobilisation des esprits au collège catholique d’Aix :

24-8-1914 : « M. le supérieur nous lit toujours les communiqués. De même on affiche les lettres et cartes des professeurs à l’ennemi, à la grande étude, et là nous pouvons les lire à loisir ainsi que le petit Marseillais, aussi affiché. Nous avons même dans notre étude, devinez quoi !… Un hideux béret de soldat allemand. Il est gris avec un liseré rouge, et porte sur le devant une horrible cocarde aux couleurs de la Germanie !… »

1er/11/14 : « M. le supérieur nous a demandé, il y a quelques temps, la liste de nos parents à l’armée, pour en faire une statistique : je vous ai envoyé la liste que je lui ai remise à ce sujet : elle est éloquente et nous pouvons être fiers ! […] Avez-vous vu d’ailleurs la façon dont on a fait déguerpir les Prusses, près d’Ypres ? Ça a été fort comique : on a ouvert les digues, qui ont inondé leurs taupières. Ils en ont été réduits à fuir précipitamment sous le feu de nos canons, tout en barbotant comme de parfaits canards.

Voulez-vous que je vous raconte une histoire d’Allemands ? la voici. Nous avions avant la guerre, comme professeur d’allemand, un prussien, un vrai prussien : « Herr professor Butmann » ! Bien entendu la guerre déclarée, on n’a plus entendu parler de lui à Aix : figurez-vous que ce matin, M. le Supérieur reçoit une lettre du dit Butmann, officier dans l’armée teutonne, dans laquelle il assure à M. le supérieur qu’il retournera, une fois les hostilités finies, apprendre sa belle et sublime langue aux élèves du Collège Catholique (sic). On a lu cette lettre en cours, au milieu des cris et de huées, et M. le supérieur a dit qu’il y répondrait de la belle façon… » [N.B. Cf. reproduction de la lettre p. 18: sous la signature, Jean a dessiné deux petits drapeaux français…]

29/11/14 : « […] Sur une pétition des élèves, il a été décidé qu’on lirait des articles se rapportant à la guerre au réfectoire. Ce sont les philo qui lisent. Comme on a commencé par ordre alphabétique, j’ai eu l’insigne honneur de lire le premier. »

13/12/14 : « […] Nous avons depuis qqes. jours ici un bénédictin anglais d’Oxford « brother Stiven Marhood ». On l’a applaudi frénétiquement car comme le dit M. le Supérieur « il incarne ici la glorieuse Angleterre notre alliée »…

L’état de guerre suscite une profonde pression sociale qui s’exerce sur tous les jeunes gens ayant ou approchant l’âge d’être mobilisé : pour cette raison, le fait d’être déclaré « bon pour le service » soulage le jeune homme ; cela permet notamment de couper court aux rumeurs d’embusquage systématique des fils de bourgeois (lettre du 23/1/17).

Jean est donc soldat ; pour autant, il ne rejoint pas immédiatement le front ; grâce à son niveau d’études (bachelier, première année de faculté de sciences), grâce aussi à l’entregent de son père, docteur, il réussit à devenir infirmier : (lettre du 5/8/17). Une fois cette situation acquise, toute la difficulté est ensuite de conserver une telle affectation. 13/11/17 : « […] j’espère qu’on me laissera infirmier, toutefois, tout danger n’est pas conjuré. Je suis à la merci du premier ordre venu…. » ; pour autant, Jean est parfaitement conscient du caractère enviable de sa situation. 30/11/17 : « […] Comme vous le voyez, en somme mon service est pénible et me fait faire plus de gymnastique que si j’étais dans le rang. Mais on passe ainsi de bons moments lorsque le travail est fini. On n’est pas ennuyé par les revues incessantes et la foule des gradés. On est chauffé et dans une bonne chambre. On ne fait plus de marches éreintantes. On ne porte plus le sac, on ne connaît plus le fusil. Aussi c’est le « filon ». Mais, il faut que je vous dise bien, dès que ma Comp. partira, je serai sûrement reversé dans le rang. […] Le lieut. Bonnet peut me pistonner ici, mais il ne le pourra plus quand je partirai d’ici. Voilà exactement où en est la question. Il convient d’envisager ma place d’infirmier, comme devant durer simplement tant que je serai ici. Le hasard seul pourrait la faire devenir définitive. Aussi, je crois qu’il serait sage et prévoyant de toujours s’occuper de l’aviation. Il arrive des accidents : c’est vrai… mais dans la tranchée !… »

Dans la correspondance de Jean, est perceptible la tension permanente entre les attentes de l’arrière (notamment au lendemain du décès de son père qui fait de lui, l’héritier et le nouveau chef de famille, les femmes de sa famille s’inquiètent particulièrement) et son sens du devoir à accomplir, compte tenu de sa naissance et de son rang social. 5/2/18 ; 20/2/18 : « Le renfort dont je vous ai parlé hier s’est confirmé officiellement, et je suis inscrit sur la liste des partants. […] au moins, après la guerre, les gens ne pourront pas me reprocher de ne pas avoir défendu mes propriétés ! » ; 20/3/18 : « […] C’est pour le 411e que nous sommes désignés. […] Je compte en avril, faire une demande pour les élèves aspirants ; j’ai qques chances qu’elle soit agréée à cause de mes examens (bacc. Et faculté de sciences). Si ma demande est agréée, je suis à l’abri pour quatre mois. Sinon je tâcherai de faire mon devoir comme mes devanciers l’ont fait : le mieux possible…. » ;

Jean devient combattant : 2/4/18 : « […] Depuis que je suis monté en ligne, le bataillon n’a pas eu un seul mort ni un seul blessé. […] Inutile de vous dire que je me prépare à faire tout le nécessaire pour être admis au cours d’aspirant. Je suis en train de prendre des renseignements. Blondel d’Aix, qui était au collège, mon excellent ami, est ici paraît-il, aspirant au 411. Je le cherche nuit et jour, mais je n’ai pu savoir encore où il se trouve. Si je réussis à être admis à suivre les cours de St-Cyr, ce sera un filon épatant, c’est surtout une affaire de piston… Si le général de Lestrac ou le colonel d’Izarny écrivait à mon colonel (colonel Chaillot), je serais à peu près sûr d’obtenir ma demande. Et le commandant Stephani ? J’y songe beaucoup en ce moment. C’est le seul moyen de se tirer de cet enfer. Après, quand je serais gradé, la vie de tranchées sera cent fois plus douce pour moi, je m’en rends compte en ce moment ; ce ne sera plus que le purgatoire… »

Toutefois, à mesure que Jean se rapproche du front et des tranchées, son esprit évolue nettement ; devenu combattant au printemps 1918, et tout en continuant de rassurer ses chères parentes, son patriotisme devient de plus en plus actif et assumé en conscience : « Noblesse oblige » écrit-il… En cela, Jean se distingue certainement de nombreux autres témoins. 6/4/18 : « […] je vois aussi dans le lointain nos chers pays d’origine, […] L’idée que je défends tout cela, ou tout au moins que je souffre pour la défense de tout cela, me soutient dans l’accomplissement du très rude devoir de chaque jour, et j’en éprouve, quand j’y pense, une joie infiniment douce. Oui, la souffrance est bonne, je le sens… » ; 10/4/18 : « […] Si nous allions dans l’Oise et la Somme vous ne recevrez plus rien de moi, de 8 jours, car paraît-il que là-bas, tous les courriers son arrêtés. Je ne souhaite pas d’ailleurs effectuer ce petit voyage d’agrément. D’un autre côté j’aurai beaucoup de chances d’être blessé, et vous savez, une blessure c’est le meilleur filon maintenant… » ; 29/4/18 : « […] il est certain, que d’une façon ou d’une autre, si la bataille du Nord se prolonge, nous irons y coopérer. […] Il est naturel aussi, que les divisions si éprouvées qui retournent de là-bas, soient envoyées dans un secteur calme comme le nôtre, tandis que nous, troupes fraîches nous irons les remplacer…. » ; 3/6/18 : « […] On entrera dans la bataille vers le 9 ou le 10 juin, pas avant. On va défendre Paris et livrer la seconde bataille de la Marne, qui espérons-le sera la dernière ? Je suis avec l’abbé Sarrabère. Plus que jamais courage et confiance inébranlable en nos saints protecteurs du Ciel. Je suis fier de collaborer à la plus grande bataille du monde où vont se jouer les destinées de la France !… » ; 9/7/18 : « […] Très grosse déception ! ! Notre fameuse relève n’a pas eu lieu à la date annoncée ; ce soir nous montons en ligne… c’est la guerre ! la guerre et sa répétition quotidienne de sacrifices innombrables. J’accepte de tout coeur ce gros sacrifice, pour notre victoire et ma propre conservation. Et j’espère que cette acceptation docile sera agréable au Sacré Coeur et à tous ceux qui du haut du ciel me protègent !.. ». Sa foi, profonde, procure indéniablement à Jean un soutien véritable et alimente le lien qui le relie à sa famille. Ainsi, durant les éprouvantes journées de la bataille de l’Oise, il porte « le sacré coeur sur la poitrine » (12/6/18) que ses parentes lui ont adressé (lettre du 22/2/18 : « dès que je serai en ligne j’en couvrirai ma poitrine, tels les soldats de Charette ! »); d’une façon générale, les considérations d’ordre religieux abondent dans toute la correspondance (messe, prières, dévotions, voeux, mais aussi déclarations de principe en faveur du catholicisme, etc.).

Parallèlement, Jean se montre particulièrement intéressé et préoccupé par les nouvelles en provenance de Russie ; il craint une extension du bolchévisme ; dans une lettre du 15/3/17 à son père, il établit un lien entre les événements de Russie et ceux qui secouent alors Paris : « […] voilà qu’à Petrograd, comme à Paris, des mouvements intérieurs menacent de tout gâter. Quelle chose affreuse si l’on abandonnait la partie au moment de toucher au but ! Je ne suis pas pessimiste, mais je trouve la situation grave. Tout le monde ici à Marseille est assez énervé par toutes ces nouvelles. Des discussions troubles etc. ont lieu fréquemment dans les rues. L’esprit populaire est très surexcité. Les nouvelles réglementations pour les vivres, et les incommodités des communications y sont pour beaucoup.. » ; dès lors, l’inquiétude de Jean ne va plus cesser de croître à propos des événements de la Russie (11/11/17) et de leurs répercussions en France, notamment dans l’armée ; 27/11/17 ; 29/11/17 ; 1er/12/17 : « […] devant l’anarchie russe je ne puis m’empêcher de penser ceci : sous les tsars, Broussiloff fait 400 000 prisonniers, sous le « gouvernement de la république russe » comme dit Lénine, l’armée russe se rend, et rend ses prisonniers. Que pensez-vous de tout ceci ? Qu’en dit-on là-bas ? Qu’en faut-il penser ? Ici, je ne vous dis pas ce qu’on raconte sur tout cela, car c’est terriblement démoralisant ! La troupe admire la Russie et veut la paix à tout prix ! Et je ne peux vous en dire plus… Il y aurait à en dire encore. Ah ! si on avait écouté les suggestions de paix de Benoit XV ! Elles étaient honorables pour nous, et nous donnaient l’Alsace-Lorraine… » ; 11/12/17 ; 11/12/17 (p. 85) : « […] Puissions-nous récolter la récolte de 1918 ! Car l’esprit de la Révolution souffle partout. En Europe, en France et dans tous les milieux français. Jamais les esprits n’y ont été mieux préparés. Attention ! attention ! ! Vous n’ignorez pas qu’en Russie toutes les propriétés foncières et bâties sont à tout le monde depuis 15 jours. Attention pour nous. Il vaut mieux prendre ses précautions à l’avance. L’exemple est contagieux… » ; 22/5/18 : « […] A l’heure actuelle, un patriotisme bien entendu consiste à manœuvrer diplomatiquement pour la paix et à joindre son effort à celui du Pape pour cela. Si la guerre se poursuit un an, qu’arrivera-t-il ? 1 000 000 d’hommes hors de combat en plus, cent milliards de perdus, encore. Le tout pour une paix absolument identique à celle que nous pourrions faire maintenant. Je ne crois pas que le temps travaille pour nous, car il aiguille plutôt le troupier vers l’exemple… de la Russie ! C’est triste, mais c’est frappant. Pour le moment, évidemment on ne doit avoir qu’une pensée : repousser la ruée boche dans le Nord, mais après, qu’on arrête, sinon… » ; 10/2/19, Ferrette : « […] Le très grand danger, je le répète, c’est le bolchévisme. Je vous dirai de vive voix pourquoi, je vous répète souvent cela… » ; 2/4/19, Mulhouse : « […]voilà quatre jours, le Ministre des Affaires Etrangères a déclaré formellement qu’on enverrait personne en Russie, et que notre action anti-bolchevik se bornerait à fournir des subsides, des armes, des vivres à nos alliés, les Roumains et les Polonais. Du côté de la France, on parle moins de bolchévisme.. mais je puis vous assurer que le Commandement français s’en occupe énormément, et que c’est un de ses grands soucis de l’heure présente : je suis tenu au secret professionnel, mais n’ayez crainte, je puis toujours vous dire que l’on prend d’excellentes mesures… »

La profonde solitude morale ressentie par Jean Barruol, soldat chrétien et monarchiste :

Au Camp d’Eyguières : 9/8/17 : « J’ai reçu hier et aujourd’hui les Croix [le journal] et les lettres de Can. Continuez toujours à m’écrire ainsi, dans la mesure du possible naturellement, même si vous n’avez rien de nouveau à m’apprendre, et cela me fera grand bien en chassant le « cafard » parfois trop persistant.

Je vous l’ai dit souvent : une de mes plus grandes épreuves ici est ma solitude morale complète. Sans cesse j’entends bafouer et blasphémer ce que j’ai appris à craindre, à respecter, aimer. Sans cesse on ravale l’idéal dans lequel j’ai été élevé, l’idéal que je me suis fait de la vie. Je sais bien que j’ai pour moi l’Ordre éternel et immuable et que nos idées en matière religieuse et morale finiront bien par être confirmées avec éclat. Mais il est dur néanmoins de voir le peuple dont on ne voudrait que le bonheur, déchirer lui-même les possibilités de ce bonheur. Il n’aspire qu’à l’anarchie dans tous ordres établis et ne voit pas qu’ainsi il ne fait qu’accentuer sa misère ! Dire que ce soir il m’a fallu être éloquent pour persuader un soldat aptésien que M. Petitcolas n’avait pas voulu la guerre ! Lui qui a donné un de ses fils pour la patrie ! Et ce soldat ne parlait rien moins que « de le pendre à un bec de gaz » après la guerre pour le punir… d’avoir voulu la guerre.

On en rirait, et l’on en pleurerait aussi ! Et bien figurez-vous que de tels propos sont répétés toute la journée, et assaisonnés de mots affreux ! Et pas un seul homme ne pense comme moi ! Personne à qui se confier ! L’église seule est devenu le refuge où l’on retrouve la Paix et la consolation. […] L’autre grande consolation pour le soldat chrétien ce sont les lettres qu’il reçoit de sa famille, lettres qui le retrempent un peu, dans cette atmosphère de sentiments et d’idées, dont il est constamment privé. Aussi écrivez-moi, écrivez-moi ! Envoyez-moi des tracts, des articles, des lettres comme celles de Sr. Ste. Julie tout cela me fait beaucoup de plaisir… » ; 5/9/17 ; 15/4/18 : « […] J’apprends à connaître ce que c’est la solitude morale ! Mes nouveaux camarades sont gentils pour moi, mais ne me plaisent néanmoins pas du tout. On voit que les quatre ans de guerre qu’ils ont tous faits, les ont quelque peu abrutis. Ils sont tous du nord-ouest et ne pensent qu’à boire du pinard. D’ailleurs moi-même je ne me sens, je ne sais trop comment, je suis comme ébahi, par exemple je ne trouve plus très bien mes mots pour écrire ! Il n’y a rien d’étonnant avec la vie qu’on mène, à se rapprocher ainsi de la bête !… » ; 23/4/18 : « […] Je ne me suis pas gêné, il y a qqes jours, pour engueuler dur deux misérables soldats d’une trentaine d’années qui chantaient une Carmagnole dix fois plus épouvantable que celle que vous connaissez. Comme ils étaient ivres, ils voulaient me lyncher, mais je les ai fixés avec un tel regard et je leur ai parlé de la liberté de conscience avec de telles menaces (en référer au colonel puisque je sais qu’il y a des circulaires qui la garantissent au régiment) qu’ils n’ont pas oser me toucher, car ils sont lâches au fond ces gens-là. C’étaient deux « instituteurs laïcs ». L’adjudant a été témoin (il est prêtre), et cela a cimenté notre amitié. » ; 9/5/18 : « […] Plus que jamais je crois à une intervention divine pour la cessation de cette guerre, et la rédemption de la France, mais hélas !… Aujourd’hui, anniversaire de ma Première Communion, j’ai une discussion avec toute mon escouade… Eh bien, au point de vue religieux et moral la mentalité est effroyable ! Il n’y a pas d’autres mots pour l’exprimer ! L’imagination la plus dépravée ne pourra jamais concevoir les théories et les paroles que j’ai entendu énoncer froidement ! J’en connais cependant depuis un an que je suis avec les apaches marseillais ! C’est formidable comme ignorance, bêtise, grossièreté, cynisme et méchanceté ! Sachez que les élucubrations de la Taudemps, la déléguée de la franc-maçonnerie, sont bien peu de choses auprès de ce que la majorité ose soutenir ici ! Et ce sont des Bretons, des Vendéens ! ! ! Les petits fils de La Rochejaquelein ! Je sors de cette discussion avec cette idée, qu’après la guerre les catholiques ne devront s’imposer que par la force. La force de l’organisation, la force de la science, voire la force brutale. Est-ce terrible d’en arriver là ! »

Cette solitude est à rapprocher de ce qu’écrivait Robert Herz dans une lettre adressée à sa femme, le 1er janvier 1915 : « Vois-tu, les catholiques et les socialistes seuls savent pourquoi ils se battent. Les autres ont seulement un excellent fond de patience et de bonne humeur, mais leur raison paysanne proteste contre la guerre et refuse son assentiment… » (Cf. Un ethnologue dans les tranchées. Août 1914-Avril 1915. Lettres de Robert Hertz à sa femme Alice, présentées par Alexandre Riley et Philippe Besnard, préfaces de Jean-Jacques Becker et Christophe Prochasson, Paris, CN.R.S. éditions, 2002, p. 175.)

Discipline : au dépôt divisionnaire du 411e : 25/3/18 « […] Il y règne une discipline de fer. Deux de mes camarades de la classe 18 étant rentrés hier au soir 3 minutes après l’appel ont reçu 15 jours de prison, et ont été envoyés aussitôt en ligne, dans la Cie de discipline pour y purger leur peine… »

Prisonniers allemands : 26/5/18 : « […] Une de nos patrouilles a fait 4 boches prisonniers cette nuit, juste devant nous Savez-vous ce qu’ils faisaient ces boches là quand je les ai vus passer ? Ils dansaient tous les 4 de joie ! Ils ne pouvaient contenir leur bonheur ! C’est qu’ils en ont encore plus assez que nous, eux !… »

Alsace : 25/1/19 : Kotsingen, apprentissage du français aux enfants et aux adultes ; 2/2/19, Ferrette, expulsion des Alsaciens à sentiments germanophiles.

Occupation du Palatinat ; 28/2/20, Neustadt : « […] Ici rien de nouveau. Les boches crèvent de faim et de temps en temps ils essayent de piller quelques magasins comme cela s’est passé à Ludwigshafen récemment… »

Le 15 février 1919, Jean Barruol a rédigé le récit de sa guerre en 5 pages. On y trouve cette description d’un combat contre des porteurs de lance-flammes non relaté dans la correspondance : « Le 12 juin [1918] devant Antheuil, […] les Allemands nous attaquèrent à jets de liquides enflammés ! Ils projetaient la flamme à 40 mètres et provoquaient une fumée noire d’une épaisseur extraordinaire : notre fureur et notre acharnement se trouvèrent portés à leur comble, et tous les feux de nos fusils convergèrent vers les porteurs d’appareils à jets enflammés. J’affirme avoir vu un de ces porteurs griller tout vivant ; je le vis gesticuler tout enflammé sur la route de Villers à Vignemont et s’abîmer consumé par les flammes dans le fossé de la route ! »

Frédéric Rousseau, avril 2008.

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Granger, Ladislas (1885-1972)

1. Le témoin

Né le 28 janvier 1885 au village de Lancôme près de Blois, dans une famille de petits cultivateurs. Après des études primaires, obtint le certificat d’études. Devient horticulteur, travaille chez des maraîchers et chez des châtelains à l’entretien de parcs.

Service militaire du 1er octobre 1906 au 30 septembre 1908 au 113e R.I. à la caserne Maurice Saxe de Blois ; nommé caporal au bout d’un an.

À la sortie de son service militaire, s’installe dans l’Eure, comme jardinier. Il y épouse Lucie Rochard, cuisinière de château ; le 18 avril 1914 naît leur premier et seul enfant, Bernard.

Ladislas Granger est mobilisé à Blois au 313e R.I. le 4 août 1914. Il a 29 ans.

Il sert à la 18e compagnie du 5e bataillon du 313e R.I. d’août 1914 à décembre 1917. Il est alors versé au 4e Mixte de zouaves et de tirailleurs ; blessé, gazé en juin 1918 ; hôpital du Puy, puis convalescence jusqu’à fin octobre.

Au retour, après sa démobilisation le 20 mars 1919, il devient métayer, jardinier et régisseur du château de Fonthaute, à Cazoulès en Dordogne. Il meurt en 1972.

Note extraite de l’introduction : « Malgré le service de trois ans instauré en 1913 les régiments d’active n’étaient pas à effectif plein mais à la mobilisation les deux ou trois plus jeunes classes de réservistes suffisaient à les mettre sur pied de guerre et ils partaient aussitôt vers la frontière. Ensuite on « dérivait » de chaque régiment d’active un régiment « bis » dont le numéro était égal au sien augmenté de 200, d’où le 313e. Ces régiments incorporaient les réservistes plus anciens, jusqu’à la classe 1900 (et même 1899 en octobre 1914). […] on constate jusqu’à la fin que la majorité des soldats du 313e approchent de la trentaine ou souvent de la quarantaine, qu’ils sont pour la plupart mariés et pères de famille. Il faudra s’en souvenir pour comprendre l’ambiance du régiment. (p. 20-21)»

Les 2 245 soldats du 313e R.I. embarquent à la gare de Blois dans la nuit du 8 au 9 août 1914. Granger arrive à Saint-Mihiel dans la Meuse le 10 août. Concentration à Génicourt sur les bords de la Meuse entre Saint-Mihiel et Verdun. 21 août, Longuyon ; baptême du feu le 22, à Saint-Pancré près du Luxembourg belge.

Dès le 29 août, la retraite a conduit le 313e à Montfaucon ; le 2 septembre à Varennes. Après l’évacuation de l’Argonne, le régiment est à Villotte-devant-Louppy, au sud du massif. Une semaine plus tard, c’est au tour des Allemands d’évacuer l’Argonne ; le 313e reprend Clermont-en-Argonne, Vauquois et Varennes ; puis s’installe pour deux longues années dans cette région forestière (jusqu’en septembre 1916). L’Argonne fut, avec celui des Eparges, l’un des secteurs du front le plus touché par la guerre des mines et celle des gaz.

Sergent le 8 mars 1915, au retour de la bataille de Vauquois.

Secteur de Verdun : d’octobre à décembre 1916.

Chemin des Dames janvier-novembre 1917.

En novembre, les camarades de Granger sont envoyés en Italie pendant que celui-ci est en permission. Croix de guerre le 23 novembre 1917 (p. 194). Le 10 décembre 1917, le 313e R.I. est dissous ; Granger est versé au 4e Mixte de zouaves et de tirailleurs.

2. Le témoignage

Ces carnets ont été confiés par l’arrière petit-fils de Ladislas Granger à un enseignant en écho à une leçon consacrée à la Grande Guerre. Il s’agit de trois agendas 1915, 1916, 1917, remplis au jour le jour ; sont malheureusement portés manquants les agendas 1914 et 1918 ; à noter que ces carnets n’ont jamais été retouchés et probablement rarement, voire jamais, relus, ni par Granger, ni par ses proches.

Ces carnets ont fait l’objet d’une publication intégrale sous le titre : Carnets de guerre du sergent Granger 1915-1917, La Grande Guerre vécue et racontée au jour le jour par un paysan de France, présentés par Roger Girard, préface de Jules Maurin, Montpellier, E.S.I.D., U.M.R. 5609 du C.N.R.S., Université Paul Valéry, 1997.

Les lacunes peuvent être en partie comblées par les journaux de marche et d’opérations du 313e R.I. et du 4e Régiment mixte de zouaves et de tirailleurs.

En convalescence de juillet à octobre 1918. N’a pas participé aux offensives de la victoire.

3. Analyse

Combats :

À partir du 2 mars 1915, près de Vauquois (Argonne) : « 3 mars. Toute la nuit debout à veiller aux créneaux, nous sommes attaqués, mais soutenus par notre artillerie nous repoussons l’attaque, toute la journée, fusillade intense, pétard à main, grenade et crapouillots, c’est un vacarme épouvantable qui vous rend nerveux. Nous sommes bien approvisionnés, mais rien de chaud. Gniole en quantité. 4 mars. Toute la nuit en éveil et dans la journée nous attaquons après un terrible bombardement de notre artillerie ; un corps est projeté à 30 mètres de hauteur par un obus. Nous nous engageons dans un terrible corps à corps, mais nous revenons à nos positions, le terrain est couvert de cadavres. Quel terrifiant spectacle (page 35)» ; il s’agit du jour le plus meurtrier avec le 16 avril 1917.

Secteur de Verdun, octobre-décembre 1916. Janvier 1917, Champagne ; Hermonville près de Reims (3 janvier 1917) : ce séjour se distingue par sa tranquillité ; une note précise que le 313e bien qu’en ligne, n’a aucun tué du 1er janvier au 7 avril 1917 (p. 143). Voir le paragraphe sur l’offensive Nivelle.

À aucun moment, Granger n’exprime de haine pour l’ennemi ; bien que lisant régulièrement les journaux, ce paysan ne cède pas à l’hystérie vengeresse ; au contraire il plaint souvent ses vis-à-vis : « 5 avril 1915 : […] Nouvelle canonnade aussi intense qu’hier et les Boches ne doivent pas rire des 75 qui leur sifflent près des oreilles… (p. 41) » ; « 5 mai 1915. En première ligne, nous sommes assez tranquilles toute la journée, car les crapouillots ne voyagent pas, il est arrivé sans doute un accident chez les Boches, car il se produit une explosion et on entend des cris… (p. 45) » ; id. le 21 novembre 1915 (p. 75), le 22 décembre 1915 (p. 134) et le 9 février 1916 (p. 87) ; « 26 octobre 1916. […] Quel triste défilé de blessés que les brancardiers ont tant de mal à transporter à travers ce bourbier et ce terrain bouleversé par nos obus, les brancardiers boches volontaires aident les nôtres et se serrent la main après l’échauffourée passée ; quelle contradiction, c’est ainsi que la guerre dure puisque les prisonniers font la guerre encore (p. 130) » ; 29 octobre 1916 ;

Pas de grands mots non plus dans les notes quotidiennes : la patrie, la nation, la France, sont absents des carnets ; mais pas la famille pour laquelle l’attachement est si fort (p. 61, 85).

Homme de la terre, Granger est particulièrement sensible à la vie de la nature, aux ravages de la guerre portés aux arbres, aux paysages (p. 43) ; « 11 mai 1915. […] ces arbres si beaux ont péri silencieusement, le cœur traversé par la mitraille, sont restés insensibles au réveil du printemps (p. 48) ».

Comme beaucoup d’autres poilus, il vit la guerre comme un métier ; mais cela ne l’empêche pas d’être profondément traumatisé par les spectacles d’horreur auxquels il est exposé : « 2 mai 1915 : […] j’ai vu des travaux de terrassement formidables qui dépassent l’imagination, puis un Boche accroché dans un chêne, projeté et déchiqueté par l’explosion d’une mine, quel spectacle effrayant. (p. 44) » ; « 16 octobre 1916. [secteur de Verdun] […] Quel travail nous avons aujourd’hui ; il faut creuser un boyau au milieu des cadavres, c’est une infection. Quel charnier épouvantable, ce sont des morts couvert la terre, enterrés et déterrés successivement par les obus, l’air en est empoisonné. (p.129) »

Moral :

Une première notation négative à l’égard des chefs apparaît début 1916, indice d’une baisse du moral : « 3 janvier 1916. Aujourd’hui nous allons dans le ravin de 263 pour faire un réseau de fil de fer le long du ruisseau ; nous sommes près des Boches et ils nous envoient quelques coups de fusils ; il serait plus prudent d’y venir le matin ; mais nos chefs ne se rendent pas compte du danger car ils n’y viennent pas (p. 81-82) ». Plus largement, les notes quotidiennes permettent de suivre les ondulations du moral. Ainsi, avec les offensives de Champagne, grand est l’espoir d’en finir : « 22 septembre 1915. […] Nous sommes constamment en tenue d’alerte prêt à partir car la Grande Offensive est déclenchée et nous espérons être de la poursuite d’ici peu et nous irons de bon coeur ; quel soulagement de quitter l’Argonne. (p. 66-67) » ; mais très vite, le moral retombe : « 17 décembre 1915. […] toujours les mêmes occupations, les canonnades de jour et de nuit, et je me demande si ça finira un jour (p. 133) ; « 3 mars 1916. […] Journée sale et triste comme les conséquences de cette affreuse guerre… (p. 91) » ; « 29 avril 1916. […] le temps est beau et chaud et de nombreux aéros circulent en tous sens. Quel malheur de faire la guerre et de se tuer de ce beau temps, il ferait pourtant si bon vivre au pays près de ceux à qui nous pensons si souvent (p. 102) » ; « 11 juin 1916. […] Les musiques de tous les régiments viennent jouer près des lignes pour fêter la Victoire russe [en Galicie, Pologne autrichienne], quelle scène réconfortante, quel hourah dans la forêt (p. 109) » ; « 26 juin 1916. Le calme est revenu du côté de Verdun, mais hier toute la journée et surtout cette nuit, quelle canonnade, je ne me souviens pas avoir entendu pareil roulement ; quel acharnement, quelle boucherie se continue dans un acharnement sans nom… (p. 111) » ; « 7 décembre 1916. […] Les prisonniers boches de Douaumont travaillent avec nous à la réfection des routes, et nous songeons aux nôtres qui sont dans les mêmes conditions sous nos obus. Quelle cruelle et abominable guerre ; que d’atrocités (p. 136) » ; « 8 décembre 1916. […] Un obus tombe sur les Boches cantonnés dans les environs ; tués par leurs frères ; quelle guerre pleine d’horreurs (p. 137) » ; « 11 décembre 1916. […] Nous travaillons parmi les Boches à la réfection des routes, ils sont plus heureux que nous, mais c’est malheureux quand même d’être obligé de faire la guerre même étant prisonnier, il en est de même de l’autre côté (p 137) » ; « 14 décembre 1916. Nous sommes toujours terrés dans notre tranchée, les obus tombent et nous sommes enterrés plusieurs fois. C’est effrayant, et nous aspirons plus que jamais à la fin de cette guerre, de cette calamité sans nom. (p. 137) » ; « 18 décembre 1916. C’est toujours la même vie, nous faisons comme chaque nuit la corvée de ravitaillement des 1ères lignes et nous sommes bombardés chaque fois, des victimes à chaque instant. Quand finira cette terrible guerre qui dure depuis si longtemps, les 1ères atteintes de l’hiver nous font frémir en songeant à celles qui suivront. (p. 138) » ; « 13 mai 1917. Après avoir attendu avec une grande impatience une partie de la nuit, nous sommes enfin relevés et venons jusqu’à Roucy où nous passons 24 heures, nous sommes exténués de fatigues et nous dormons une partie du temps après avoir contemplé l’oeuvre de la nature, du printemps qui nous réjouit, nous égaye de sa verdure et de ses fleurs printanières ; quel dommage de faire la guerre, nous serions si heureux près des nôtres ; (p. 163-164) ». OBÉIR N’EST PAS CONSENTIR.

La mauvaise humeur à l’égard des artilleurs s’exprime à plusieurs reprises : « 28 mars 1916. […] les artilleurs ont trouvé un nouveau tir par rafales qu’ils appellent « tir de surprise » lesquels de ces tirs qui sont les meilleurs, en tous cas ils commencent à nous énerver avec leurs tirs, on est à moitié abruti, on va le devenir tout à fait.. (p. 97-98) » ; « 18 juillet 1916. […] Le soir un nouveau bombardement démolit nos tranchées à nouveau ; nous travaillons toute la nuit, nos artilleurs emm… les Boches sans relâches aussi ils se mettent en colère et nous envoient des gros calibres (p. 114.) »

Alcool : pour tenir dans les tranchées ; pour les oublier quand on est au repos ; « 4 avril 1916. […] Bonne santé, bon appétit ; nous avons du pinard acheté dans un pays à côté à 1.20 ; il y a quelques loustics ayant bu un quart de vin qui font le chahut (p 99) » ; 13 janvier 1917 : la gniole est supprimée aux armées ; approvisionnement par les permissionnaires. Cela n’empêche pas les soûleries ; voir ci-dessous le paragraphe consacré aux mutineries au lendemain de l’offensive Nivelle.

L’offensive Nivelle :

Un secret bien gardé ( !): plus de dix jours avant le 16, l’offensive fait l’objet de toutes les conversations ; « 12 avril 1916. Alerte à 4 heures, la Cie prend position dans les parallèles pour entreprendre en même temps que les autres compagnies une reconnaissance dans les lignes ennemies ; le régiment fait 40 prisonniers, mais les Boches nous en ramassent plus de 100. L’avantage est bien petit car ces prisonniers vont donner des renseignements sur nos projets d’attaque (p. 155) » ;

Le moral avant la bataille n’est pas aussi bon qu’on le lit souvent : « 7 avril 1917. […] quelques-uns ont des idées noires, d’autres se résignent à leur sort (p. 154) » ; « 11 avril 1917. Nous restons là jusqu’au soir puis à la nuit nous changeons d’emplacement et appuyons sur la droite ; la section est en réserve dans des sapes au fond desquels il y a 30 cm d’eau, il y fait un froid terrible ; c’est bien malheureux de vivre ainsi sous terre pendant qu’il fait un beau soleil dehors ; que d’idées noires nous passent dans la tête ; et nous maudissons la guerre de tout notre coeur, quelle affreuse et cruelle chose (p. 155) » ;

L’attaque du 16 avril se déroule entre Craonne et Berry-au-Bac ; 17 avril, reprise de l’attaque au Bois des boches, forêt de Ville-aux-Bois ; attitude typique des prisonniers qui ont le sentiment d’avoir terminé leur guerre : « 17 avril 1917. […] les prisonniers étaient heureux de se débiner ; ils disaient : guerre finie pour nous et ils nous donnaient des poignées de main en disant « Kamarad » Françauss bon soldat ; ils donnaient ce qu’ils avaient sur eux, tabac, couteaux, etc. (p. 159) » ;

Lendemains d’offensive : relève le 19 avril ; repos ( ?) au camp de Bourgogne : nourriture insuffisante ; exercices ridicules ; dégradation rapide du moral (p. 159-160) ; et expression de propos défaitistes : « 28 avril 1917. Pour une fois nous avons un jour de vrai repos ; seulement une revue en armes et rapport quotidien à 13 :30. Toilette ; correspondance ; lecture du journal qui n’est guère intéressant ; cette grande offensive est ratée, pourtant que d’espoirs elle avait fait naître. Aussi la confiance s’en va avec cette crainte qu’il en sera toujours ainsi et que nous ne les aurons pas par les armes (p. 160-161) » ;

1er mai, retour en ligne, dans la plaine en face de Juvincourt ; relève le 13 mai ; repos à Roucy puis à Brouillet ; citation du 313e à l’ordre de la Division (25 mai 1917, p. 165). Mutinerie : quelques lignes seulement sur ces événements dans lesquels le 313e a été fortement impliqué : « 26 mai 1917. A la suite de la revue repos pour le Régt et toutes les punitions sont levées. C’est toujours la vie de cantonnement de repos, bonne table, forts coups de pinard, c’est la liberté illusoire et bienfaisante ; […] 27 mai. Grasse matinée, déjeuner, toilette, messe. C’est la bonne vie ici, qui à notre regret touche à sa fin bonne santé ; chaleur tropicale. 28 mai. Le matin exercice de cadre pour le Régt ; puis brusquement on nous apprend notre départ pour demain matin ; tout le reste de la journée, préparatifs de départ, distributions de vivres et de cartouches, revues ; il faut se coucher de bonne heure car demain matin réveil à 3 heures. Manifestations par quelques poilus agissant sous l’influence du pinard ; nuit mouvementée, tout se calme avec un maigre résultat pour les auteurs de ce désordre ; ils s’en repentiront à bref délai. 29 mai. Départ de Brouillet à 4 heures, arrivés à la ferme de l’Orme près de Montigny à 11 heures, nous avons eu la chance d’avoir un temps couvert et favorable pour la marche, nous sommes pourtant contents d’être arrivés et de rattraper le sommeil perdu la nuit dernière ; nous sommes dans des baraquements. Des mesures sont prises pour que le désordre d’hier ne se reproduise pas, et les auteurs sont traduits immédiatement devant le conseil de guerre ; tout est calme, service de quart la nuit (p. 168)» [Le soldat Henri Valembras est condamné à mort et exécuté le 13 juin, à Roucy ; de la classe 8, cultivateur, célibataire, il a frappé un capitaine à coups de pieds et de poings] ; retour en ligne au Bois-des-Boches. Voir Denis Rolland, La Grève des tranchées. Les mutineries de 1917, postface de Nicolas Offenstadt, Paris, Imago, 2005, p. 100-101.

Surveillance des trains de permissionnaires (p. 173)

Filons :

Quitter la tranchée le temps d’un stage d’instruction est ressenti comme une aubaine : « 25 novembre 1915. Je suis désigné pour une quinzaine comme instructeur aux bombardiers de Lochères ce qui me fait bien plaisir. […] c’est un filon et quinze jours à être tranquille et à l’abri…. (p. 75) ».

Cours de signalisation à Nogent-l’Hartault du 17 septembre au 10 octobre 1917 : « 17 septembre 1917. […] après avoir rempli les formalités, je reconnais le logement et me couche content d’une 1ère journée de filon (p. 185) » ; « 19 septembre 1917. Toute la durée du cours nous faisons de la signalisation et des signaux à tour de bras. […] C’est l’école des Spécialités de la Xe Armée. La guerre ici n’est pas dure, il y a tout ce qu’il faut pour la continuer et pour tenir. (p. 185)» ; « 22 septembre 1917. […] Comme il fait bon la guerre dans ces conditions… (p. 187) » ; retour en ligne le 12 octobre dans les sapes occupées à la veille du 16 avril : « 13 octobre 1917. […] Quel dur métier ; quelle abominable chose que la guerre ; et je me couche en maudissant ceux qui l’ont déchaînée (p. 189)»

Autres notations utiles :

Première mention des gaz et des moyens rudimentaires pour s’en protéger, le 14 mai 1915 (p. 48) ; évasion d’un homme conduit au Conseil de guerre de Damery (mars 1917, p. 150-151). Bordel militaire : 28 décembre 1917 à Mourmelon (p. 199)

Pour l’Argonne, ce témoignage est à croiser avec celui d’André Pézard, Nous autres à Vauquois, Paris, La Renaissance du livre, 1918 ; réédition, Nancy, P.U.N. ; Pézard arrive dans le secteur de Granger en janvier 1915.

Frédéric Rousseau, mars 2008.

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Wannenmacher, Sylvain (1896-1986)

Cette nouvelle notice remplace l’ancienne qui était incomplète et entachée d’une erreur sur le lieu de naissance.

Né à Digoin (Saône-et-Loire) le 7 février 1896. Études musicales à Paris. Après la guerre, il devient professeur de violoncelle à Saint-Étienne. Marié, sans enfant. Mort à Firminy à 90 ans. Il a mis au propre ses notes de guerre d’avril 1915 à avril 1919 (semble-t-il en les lissant) en 1968 pour le cinquantenaire de l’armistice, illustrées de quelques photos. La source est la propriété de Mme Antoinette Mazeau. La première moitié du manuscrit a été publiée dans Lettres comtoises, n° 10, septembre 2005, p. 121-158, présentation de Marie-Thérèse Dupuis ; la deuxième partie reste inédite.

Mobilisé en avril 1915 au 109e RI de Chaumont. Dans le Pas-de-Calais en décembre. Il fait partie d’un contingent qui vient renforcer le 170e RI à Verdun en mai 1916. Il décrit l’arrivée parmi les hommes de son escouade : « Je suis très impressionné par la gravité de leurs regards et de leur comportement. » Au
lieu de monter en ligne, le régiment quitte le secteur en camions, ce que les poilus arrosent au pinard. En juin, comme musicien, il est affecté à la CHR. Il
est brancardier devant le fort de la Pompelle. En juillet, dans la Somme, il admire l’équipement et l’organisation des Anglais. Il nous livre les descriptions classiques des bombardements, des corvées, de l’arrivée difficile du ravitaillement, du plaisir quand enfin on peut se laver et changer de linge…
Après la prise d’une tranchée, « les prisonniers filent au pas de course vers l’arrière ». Le travail du brancardier : « Nous continuons toute la nuit à transporter nos blessés, ensuite les blessés allemands, puis les morts. » En septembre, devant le talus de la route de Bouchavesnes, toute une vague de camarades de la classe 16 a été fauchée par les mitrailleuses, marquant le terrain de ses capotes bleues. Fin septembre, lors d’une permission, en passant à Paris, il rage devant l’indifférence des civils « qui prennent paisiblement leur apéritif », devant les « embusqués fringants, bien astiqués ». Quelques jours en famille, mais il faut sans cesse répondre à l’instituteur qui demande dans quelles circonstances est mort son fils : « Il a sans doute été tué devant la route de Bouchavesnes, et dans la nuit où nous relevions nos blessés, je suis sans doute passé près de cette capote bleue, étendue parmi tant d’autres. »

Avant l’offensive du 16 avril 1917, stationnant près d’un terrain d’aviation, il peut recevoir le baptême de l’air. L’offensive Nivelle est bien perçue comme un échec, une boucherie inutile. Il assiste à la fuite d’une division de l’Est, dite d’élite, à la mutinerie d’un régiment, à la décision de chasseurs de partir de leur propre initiative « en permission ». Commandés pour s’opposer au passage de mutins, les hommes de son régiment refusent. Sylvain décrit encore les creutes humides dans lesquelles tout moisit, un secteur calme dans les Vosges, l’attaque allemande de 1918 sur le Chemin des Dames, les Américains au Bois Belleau. Il est blessé en juillet 1918 et évacué vers Albi (Tarn).

RC, 2013

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Faure, Elie (1873-1937)

1. Le témoin
Né le 4 avril 1873 dans une famille protestante de Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), il était fils de Pierre Faure, clerc de notaire, et de Zéline Reclus, fille de pasteur dissident, et le neveu d’Elisée Reclus. Etudes au collège de Sainte-Foy, puis au lycée Henri IV à Paris. Devenu médecin. Marié, père de deux garçons, il a 41 ans en 1914. Il avait écrit une lettre de soutien à Zola après « J’accuse » en 1898, il donna des cours d’histoire de l’art à l’Université populaire « La Fraternelle » en 1903. Dans l’entre-deux-guerres, il adhéra au Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes, et milita en faveur de l’Espagne républicaine contre Franco. Il mourut le 29 octobre 1937. Il est surtout connu comme auteur d’une Histoire de l’Art en plusieurs volumes.


2. Le témoignage

Elie Faure, La Sainte Face, édition préfacée par Carine Trevisan, Paris, Bartillat, 2005, 423 p. L’initiative de Carine Trevisan rend facilement accessible un texte publié pour la première fois en 1918 et dont Jean Norton Cru avait fait la critique dans Témoins…, p. 430-432. L’édition 2005 est complétée par une série de lettres d’Elie Faure à sa femme et à des amis, par une biographie chronologique détaillée, et par un index des noms de personnes.Elie Faure affirmait ne pas écrire ses « souvenirs » sur la guerre, mais des « idées suscitées en [lui] par la guerre ». Les descriptions directes sont cependant bien représentées. La 1ère partie, « Près du feu », écrite entre mai et juillet 1916, rend compte de la période d’août 14 à août 15 au cours de laquelle il est médecin en arrière des lignes. La 2e, « Loin du feu », évoque sa convalescence, après son évacuation pour neurasthénie, à Paris et sur la Côte d’Azur avec une visite à Cézanne (p. 184-187). La 3e, « Sous le feu », est rédigée dans la Somme entre août et décembre 1916. Le titre général, La Sainte Face, désignerait « la face de la France », d’après l’auteur lui-même, ou encore « la face grave et triste » des combattants. Son goût du paradoxe lui fit envisager de choisir La Sainte Farce, mais il y renonça par égard pour les souffrances produites par la guerre.

3. Analyse
Des pages d’anthologie :

L’ouvrage contient de nombreux passages qui sont des descriptions précises de moments, de situations, qui pourraient faire partie d’une anthologie de textes de témoins de la Grande Guerre comme celles établies par Jean Norton Cru et par André Ducasse :

– l’embarquement de blessés en gare de Dammartin, début septembre 14 (p. 63) ;

– le champ de bataille de la Marne après le recul allemand (66, 68) ;

– le tir du canon de 75 (94) ;

– les tranchées en décembre 1914 (114) ;

– l’arrière front, entre Paris et la Picardie (194), puis le front (195), le retour à la nature et aux activités primitives (196), la cagna (197), l’artillerie (200) ;

– les préparatifs d’attaque (208), la peur sous le bombardement (228) ;

– un camp de prisonniers allemands (277).

Des remarques judicieuses :

Plus brefs, certains passages recoupent le témoignage de bien d’autres acteurs, avec une touche spécifique :- le besoin de se donner des illusions (38) ;- les déplacements sans connaître la destination, les rumeurs (55) ;- les blessés joyeux d’avoir échappé au carnage (62) ;- un blessé français ne voulant pas se séparer d’un blessé allemand (70) ;- le courage sous le regard de l’autre (72) ;- le paysan qui maudit la guerre (125) ;- la ténacité de ceux de l’arrière qui « ont fait le sacrifice de la vie de ceux de l’avant » (141) ;- la guerre, un spectacle pour un Dieu qui y prend du plaisir (157) ;- une intéressante définition du soi-disant patriote (158) : « personnage religieusement attaché en temps de paix à tromper l’étranger et en temps de guerre à tromper le compatriote sur le compte de la patrie » ;- « la ronde échevelée des vaudevillistes et des académiciens proposant à la clientèle leur orthopédie patriotique et morale » (189) ;- la question à poser à Barbusse : « Veux-tu qu’il n’y ait pas eu la guerre, et n’avoir pas écrit Le Feu ? » (190) ;- « les journalistes trouvent très bon le moral des poilus, mais les poilus trouvent trop bon le moral des journalistes » (193) ;- lors d’un bombardement par l’artillerie française : que se passe-t-il là où tombe ce fer ? (201) ;- l’allégresse lorsqu’on peut enlever le masque à gaz (206) ;- la jubilation des prisonniers allemands, la camaraderie avec les poilus (210, 213) ;- « la solitude accroît l’épouvante car, à plusieurs, on se prête l’appui mutuel du mensonge qu’on fait aux autres pour se rassurer soi-même (227) ;- le bourrage de crâne (242, 323) ;- la « zone bâtarde » entre l’arrière et l’avant (271).

La tendance au paradoxe :

Romain Rolland avait noté à propos de La Sainte Face : « Tendance au paradoxe par orgueil de penser autrement que les autres ». Il est vrai que les pages et les paragraphes valorisés ci-dessus sont à cueillir au milieu d’autres pages qui témoignent plus sur la personnalité de l’auteur que sur la guerre. N’avait-il pas lui-même écrit qu’il cherchait à ramasser dans son livre « la plus grande masse possible d’enivrement intellectuel » ? On ne mentionnera pas tous les effets de style agaçants ou pénibles. Retenons cependant la dédicace : « Aux soldats qui ont vécu sous le fer, respiré le feu, marché dans le sang, dormi dans l’eau, je donne ce livre cruel, pour qu’ils le brûlent. »Plusieurs de ces effets, si on les prenait au pied de la lettre, aboutiraient à une sorte de justification de la guerre comme manifestation de vitalité des peuples jeunes. Ainsi les militaristes seraient plus révolutionnaires que les socialistes ; les actes de vandalisme attireraient la sympathie (« Ils sont jeunes. Ils cassent leurs jouets ») ; les généraux français auraient économisé trop de vies humaines… On s’en tiendra là.

Stéréotypes nationaux et régionaux :

Il est également surprenant qu’un homme d’une telle stature intellectuelle en vienne à des stéréotypes infantiles : l’Anglais sportif et flegmatique, l’Allemand solide et mécanique, le Français nuancé et subtil (p. 252) ; la Gascogne sceptique et le Languedoc fanatique, le Dauphiné recueilli, la gouailleuse Champagne (167). Et les constantes dans le temps : Paris est toujours identique depuis Lutèce (135) ; « on retrouve le Gaulois de César sous la capote du biffin » (276)… Le tout au premier degré. De même que l’évocation des tirailleurs sénégalais (104) ou cette page à glisser dans l’anthologie des « bienfaits de la colonisation » (105-106) dont je n’ose pas reproduire la conclusion. Plus utile est la description d’un antiméridionalisme très fort en 1914 : « de gros infirmiers bien nourris lancent des brocards virulents aux petits montagnards [Ariégeois d’un régiment réduit de moitié par les combats] qui sont restés toute une nuit sous le feu, à la même place, tandis qu’eux-mêmes ronflaient dans leur paille fraîche, à l’abri. » (52)

Père et fils :

Enfin, il faut remarquer chez cet homme, qui voit dans la guerre l’expression de la vitalité d’un peuple jeune, le souci d’en préserver son fils né en 1897. Il est « inutile » qu’il s’engage, écrit-il à plusieurs reprises à sa femme. Si on ne peut l’empêcher, qu’il attende la fin de la campagne d’hiver. Il faudrait trouver une situation « où il pourrait rendre le maximum de service avec le minimum de risques », cavalerie, artillerie… Alors, Elie Faure était-il un être humain, avec ses contradictions et ses faiblesses ? Sans doute. Et ce n’est pas dévalorisant de le dire. Mais, alors, c’est un peu fort d’écrire : « La guerre est une admirable école d’énergie et de fatalisme et j’espère que la France entière en profitera. Moi, je n’en ai pas besoin. Je suis celui dont Dostoïevski a dit : ‘Il viendra un homme nouveau, heureux et fier. Celui à qui il sera égal de vivre ou de mourir, celui-là sera l’homme nouveau.’ »

4. Autres informations
– Notice dans Jean Norton Cru, Témoins…, p. 430-432.

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