Bernardin, Joseph-Auguste (1882-1949)

1. Le témoin

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Joseph-Auguste Bernardin est né le 4 juin 1882 dans une famille de cultivateurs du hameau des Granges à Plombières-les-Bains (Vosges). Son père, Amé-Auguste, s’est remarié avec Marie-Joséphine Jeanvoine ; aussi, le couple a eu, en plusieurs lits, 11 enfants. Joseph épouse dans sa commune le 14 avril 1909 Marie-Joséphine Bernardin, avec laquelle il aura des enfants. A. Raffner, présentateur des carnets en avril 1978 ne nous éclaire pas sur la vie de ce combattant mais précise que sa famille, domiciliée a Herblay (Seine) à légué ses carnets au Mémorial du Linge. L’allégation par les présentateurs du fait qu’il soit devenu lieutenant après la guerre semble être inexacte et pourrait provenir d’une homonymie d’un soldat né un an auparavant à Onans dans le Doubs. Joseph-Auguste décède le 8 avril 1949 à Argenteuil (Val-d’Oise).

2. Le témoignage

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Bernardin, Joseph-Auguste (Sgt), Dans la fournaise du Linge avec le 5e B.C.P. (Juillet – août 1915). Colmar, Mémorial du Linge, 1978, 77 pages. Portrait en frontispice, 17 photographies, 2 cartes et 3 croquis.

Sergent à la 4e section de la compagnie Bernin du 5e BCP, parti en renfort de Bussang (Vosges) le 24 juin 1915, Bernardin témoigne de cette date jusqu’à son admission à l’hôpital le 6 août suivant. Après la guerre, il recopie ses notes en y apportant de rares ajouts (mention page 33) et reprend son texte en 1943 puis une nouvelle fois en 1944 (mentions page 25). Il conserve toutefois la datation de son récit jour par jour. Très sommairement présenté, le carnet du sergent Bernardin couvre avec densité une courte période, l’une des plus dures passées sur le « tombeau des chasseurs ». Ce ne sont que deux mois de guerre, mais quelle intensité narrative dans ce témoignage particulièrement édifiant et horrifiant, maître pour l’étude de cette partie des Vosges. Témoignage brut, transcrit sèchement, sans introduction ni rappel d’antériorité – le carnet commence-t-il à cette date ? -, à la biographie éthique et aux notes parfois incompréhensibles (cas de la note 3 page 9, peu clarifiée page 24), il n’en est pas moins l’un des plus haletants connus sur la guerre dans les Hautes-Vosges. Sa lecture, vertigineuse, fait toucher du doigt « la Fournaise du Linge » et c’est bien la récurrence de l’horreur qui transpire de ces pages et renseigne l’Historien. Bernardin est un témoin efficace et précieux, alliant à la qualité de la description une intensité dramatique narrative qui perce le lecteur.

Une courte relation (3 pages) de souvenirs de Marcel Lagneau, du 63e B.C.A, complète ce récit : il a été témoin des attaques du Linge depuis la Tête des Faux et a subi les terribles bombardements de ces sommets, principaux ennemis individuels du soldat.

3. Analyse

Joseph-Auguste Bernardin arrive sur le front des Vosges le 24 juin 1915. Les jours qui suivent sont un avant-goût de l’enfer sur le Hilsenfirst mais c’est au Linge, le 28 juillet, que va se révéler pour lui toute l’horreur et la terreur de la guerre de montagne. Il n’y tiendra lui-même que quelques jours, blessé dès le 4 août par un minen. Après une rapide préface qui rend hommage aux descendants du héros pour la communication de ses mémoires et introduit les lieux et les hommes, le carnet de guerre du sergent prend naissance le 24 juin 1915, à la gare de Bussang. Il monte à l’Hilsenfirst subir le bombardement incessant, qui écrase hommes et pierres. Il n’y reste que quelques jours, relevé le 4 juillet et envoyé au repos à Kruth pendant deux semaines, le temps d’une revue passée par Joffre lui-même. Le 17, « procession de corps chargés, suants, haletants » en direction cette fois-ci du Linge par Mittlach, le Nislissmatt et le Reichackerkopf, en empruntant « le fameux boyau n°6 ». La montée est déjà un enfer et la mort ou la blessure décime la cohorte, par l’obus ou la balle des tireurs d’élite. Le 29 juillet, c’est l’attaque manquée, que l’on doit reprendre le 1er août et les jours suivants. Il parvient à prendre pied – ou plutôt dégringole – dans la tranchée ennemie et multiplie les prisonniers avant de creuser de passables tranchées. Le 5 août, une contre-attaque allemande le plonge dans le néant. Il se réveille à la nuit, bercé par le brancard qui l’éloigne de l’enfer. Miraculé deux fois, il est gravement blessé à la tête mais sort vivant de l’enfer. De l’H.O.E. de Bruyères, il arrive à l’hôpital 104 de Dôle : « Je vais pouvoir dormir ! Je suis sauvé ! ».

Plusieurs citations sont frappées au coin de son expérience de guerre. N’ayant pas le droit de déplacer sa section sous le tir d’artillerie, il résume : « la guerre de position n’est pas la guerre de mouvement ; il faut se faire pilonner sur place » ! (page 16), ou « A la guerre, on ne fuit pas la mort ; c’est souvent en voulant l’éviter qu’on la rencontre » (page 20). En effet, échappant à la mort en exécutant « simplement les ordres reçus », il en nourrit une certaine superstition (page 25), qui se transforme en conviction d’être divinement protégé (p. 51). Il dépeint également la vie quotidienne des villages « unisexuels » (p. 30) ou l’alcool, pourtant contrôlé entraîne des « Chasseurs ivres enchaînés à une cagna d’officier » (page 29). Il s’étonne aussi quand « les Boches (…) n’ont pas la blessure silencieuse » (page 47).

Yann Prouillet, juillet 2008

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La conversation {1 commentaires}

  1. maget {Jeudi 18 septembre 2008 @ 9:27 }

    A rapprocher des « lettres d’un Officier de Chasseurs Alpins » du Capitaine Ferdinand BELMONT (Plon 1916) sur les mêmes lieux vosgiens,
    tué à l’Hartmannwillerkopf (Vieil Armand) le 18 décembre 1915.

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