Écrire… Publier… Réflexions sur les témoignages de 1914-1918 (par Rémy Cazals) (suite)

Découvrez la nouvelle contribution de Rémy Cazals dans le cadre de ses réflexions sur le témoignage sur le site Studium (site rattaché à l’université Toulouse Jean-Jaurès et au CNRS) : ci-dessous le sommaire de la troisième partie, dont le texte est accessible ici.

IV. Carnets de non professionnels de l’écriture

            Revenons sur la lettre que m’adressait Jacques Meyer le 6 février 1979. Le lieutenant Meyer a sa place dans la première catégorie des auteurs classés par Jean Norton Cru en fonction de la valeur du témoignage. Officier en 14-18, agrégé de l’université, il n’a pas attendu longtemps après la publication en novembre 1978 du livre du caporal Barthas, titulaire du certificat d’études primaires, pour approuver ce qui était dit « avec grande justesse de la différence de l’horizon du simple soldat ou du caporal avec celui de l’officier, même très subalterne et bien qu’il ait vécu très près des hommes qu’il commandait ». Ces simples soldats, qui n’étaient même pas tous titulaires du certif, savaient lire et écrire. On a signalé plus haut leur large participation à l’échange de lettres. Beaucoup ont également tenu un carnet de route. Qu’est-ce qui les a poussés ? Quand et comment ont-ils fait œuvre d’écriture ? (…)

1. Pourquoi tenir un journal ?

2. De quelques cas particuliers

3. Moments d’écriture

4. Les carnets dans la famille

A propos de « Le Feu de Barbusse et les récits de la guerre en Artois, Souchez 1915 », dans les Mémoires de la Commission départementale d’histoire et d’archéologie du Pas-de-Calais, tome XLI, 2021

Yves Le Maner vient de faire paraître le livre intitulé Le Feu de Barbusse et les récits de la guerre en Artois, Souchez 1915, dans les Mémoires de la Commission départementale d’histoire et d’archéologie du Pas-de-Calais, tome XLI, 2021, 176 pages très illustrées, ISBN 978-2-916601-60-1. Pour présenter ce livre sur le site du CRID 14-18, Yves m’a autorisé à reproduire le texte de mon avant-propos à son ouvrage :

En 1978, lorsque François Maspero a publié les Carnets de guerre de Louis Barthas tonnelier dans sa collection « Actes et mémoires du peuple », avec le concours de la section audoise de la Ligue de l’enseignement, cette association a reçu une lettre d’un lecteur enthousiaste, se terminant ainsi : « Dans ma première lettre, je taxais les Carnets de guerre de Louis Barthas d’émouvants, en fait il s’agit de tout autre chose : c’est d’une lecture qui vous prend aux tripes ! Aussi vous dire si je voudrais en connaître davantage sur ce que fut la vie de Louis Barthas dont les Carnets de guerre figurent à la place d’honneur dans ma bibliothèque. Vous avouerais-je ? Même avant Le Feu de Barbusse. »

Première constatation : ce lecteur motivé a préféré l’authenticité du témoignage direct à l’ambiguïté du Feu, livre que sa couverture présente à la fois comme « journal d’une escouade » et comme « roman ». Ce n’est pas que Barthas était dépourvu de talent littéraire naturel, reconnu par exemple par François Mitterrand1, mais le titulaire du certificat d’études primaires n’a pas cherché à rajouter des effets chargés d’appâter le public comme l’a fait l’écrivain professionnel.

Deuxième constatation : jusque là l’auteur numéro 1 de ce lecteur d’ouvrages sur 14-18 était Barbusse. Le prix Goncourt qu’il a obtenu en 1916, les nombreuses rééditions, le chiffre impressionnant du tirage confirment que Le Feu est un livre marquant, maintes fois étudié sous ses multiples facettes par les universitaires de diverses disciplines.

Dans le livre de Benjamin Gilles sur les lectures des poilus2, Le Feu est de très loin le plus souvent cité (21 fois contre 5 pour l’ensemble des livres de Genevoix et 2 pour Dorgelès). Dans l’ouvrage collectif 500 témoins de la Grande Guerre, on peut trouver des poilus qui n’ont pas aimé Le Feu. Mais, dans l’ensemble, le livre a reçu un accueil plutôt favorable des soldats. Le capitaine Paul Tuffrau écrivait : « Lu Le Feu de Barbusse. Un livre très fort, très juste, systématiquement tragique : je l’ai lu la gorge serrée, et tout le cafard de l’Artois m’est revenu3. » Dans la lettre à sa femme du 26 mai 1917, Jules Isaac notait : « Le Feu est décidément un livre admirable, je dirai un livre sacré, tant il est l’image fidèle de la réalité4. »

Camille Rouvière appartenait comme Barbusse au 231e RI. Dans son Journal de guerre, il évoque son illustre camarade5 : « Un bonhomme sec et sombre, vieux ou vieilli. » Puis il donne son opinion sur son œuvre qui est pour lui le livre des soldats : « Vive Le Feu qui incinère l’officiel mensonge ! » Aux officiers qui se plaignent que Barbusse les ignore, Rouvière répond : « À vous, messieurs les officiers, tous les académiciens, tous les évêques du bon Dieu, et tous les historiens. » Parmi ces derniers, beaucoup de contemporains de la guerre, comme Gabriel Hanotaux par exemple. Jean Norton Cru, sévère critique des erreurs contenues dans Le Feu et des effets rajoutés par l’auteur, a sans doute bien résumé la situation en rapportant les propos d’un capitaine : « Un jour au front en 1917 je discutais des mérites du Feu avec un capitaine, officier de carrière, un vrai poilu et, comme tel, peu liseur et fervent admirateur de Barbusse. Je lui citai plusieurs des absurdités présentées ici [dans Témoins]. « Sans doute, dit-il, c’est inexact, mais voilà assez longtemps qu’on bourre le crâne aux gens de l’arrière sur notre vie d’ici et Barbusse dit exactement le contraire de tous ces articles et récits qui nous donnent sur les nerfs ; ce n’est pas malheureux qu’on entende à la fin un autre son de cloche. » Je lui parlai d’autres livres de combattants déjà parus à cette époque, en choisissant les meilleurs, ceux de Genevoix, Lintier, Roujon, Vassal, Galtier-Boissière. Il n’en connaissait aucun6. »

Mais voici un cas étonnant cité dans le dictionnaire des témoins en ligne sur le site du CRID 14-18 (www.crid1418.org). Le poilu Marx Scherer a laissé à sa famille un livre relié portant sur la tranche un titre en lettres dorées : Le Feu, et deux noms d’auteurs : H. Barbusse et M. Scherer. Le cœur du volume est constitué par le fameux prix Goncourt dans son édition « J’ai lu » de 1958. Scherer a souligné des passages ; il a ajouté des annotations dans les marges ; il a enfin rédigé quelques pages manuscrites qui ont été insérées dans le livre et reliées avec lui. Il explique que son collègue Poupardin, comme lui acheteur pour les Nouvelles Galeries après la guerre, avait connu Barbusse (il est mentionné dans Le Feu), et il avait attiré son attention sur le livre. La division dans laquelle servait Scherer (du 41e RIC) se trouvait immédiatement à la gauche de celle de Barbusse en Artois en septembre 1915 et notre témoin avait repéré de nombreuses similitudes de situations à souligner mais aussi des divergences.

Parmi les notes de Scherer sur le livre de Barbusse, je n’en retiens que trois ici :

– Il décrit un officier faisant un discours violent, menaçant, insultant, devant un groupe assez nombreux pour que ne soit pas repéré celui qui lance : « Vivement qu’on monte aux tranchées pour qu’on lui apprenne à vivre. »

– Quand Barbusse parle de « la bonne blessure », Scherer ajoute : « Des camarades auraient volontiers donné un bras ou une jambe ; moi, j’ai toujours voulu tout ramener ou rien. »

– Au printemps, Barbusse écrit que « le haut de la tranchée s’est orné d’herbe vert tendre », et Scherer ajoute en marge « et parfois de coquelicots ».

Yves Le Maner a réalisé une œuvre exhaustive sur la troisième bataille de l’Artois en septembre 1915. D’abord il a analysé le texte de l’écrivain professionnel en soulignant ses erreurs, l’absence de dates, ses inventions littéraires.Les lettres adressées par Barbusse à sa femme durant cette même période sont un témoignage plus authentique, et Yves Le Maner en reproduit de larges extraits dans l’annexe n°1. Ces lettres, qui ont l’avantage d’être datées, décrivent la situation du soldat dans les tranchées et au cantonnement, et nous renseignent sur le grand nombre de colis reçus et la variété de leur contenu7. Elles constituent un éclairage précieux sur la construction du roman. Elles révèlent la découverte par l’intellectuel de l’argot populaire dont il va truffer son livre, au-delà du vraisemblable.

Yves Le Maner examine ensuite toutes les sources disponibles sur la bataille. Il confirme les falsifications « héroïques » contenues dans les historiques de régiments, les JMO (journaux de marches et d’opérations) paraissant plus fiables. Surtout, il a tenu à retrouver les nombreux témoignages de combattants, certains présentés dans Témoins de Jean Norton Cru, beaucoup d’autres découverts plus récemment et analysés dans le livre collectif 500 témoins de la Grande Guerre. Ces témoignages sont reproduits dans l’annexe n°2.

Pour rassembler les sources, il ne fallait pas oublier la photo. L’auteur de cette somme y a évidemment pensé, rappelant la difficulté de prendre des clichés de combat, juxtaposant les photos officielles de l’ECPAD et celles prises par les soldats, regrettant que Barbusse n’ait pas conservé les siennes.

On connaissait bien l’année de la Marne, celles de Verdun et du Chemin des Dames ; 1915 et l’Artois retrouvent ici, grâce à Yves Le Maner, toute leur place dans l’histoire de la Première Guerre mondiale.

Rémy Cazals, novembre 2021

1 Propos rapporté dans l’édition de poche des Carnets de guerre de Louis Barthas tonnelier 1914-1918, La Découverte, 2013.

2 Benjamin Gilles, Lectures de poilus 1914-1918, Livres et journaux dans les tranchées, Éditions Autrement, 2013.

3 Voir la notice Tuffrau dans 500 témoins de la Grande Guerre, sous la direction de Rémy Cazals, Éditions midi-pyrénéennes et Edhisto, 2013.

4 Jules Isaac, Un historien dans la Grande Guerre, Lettres et carnets 1914-1917, Armand Colin, 2004.

5 Camille Rouvière, Journal de guerre d’un combattant pacifiste, Atlantica, 2007.

6 Jean Norton Cru, Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Les Étincelles, 1929.

7 Voir la liste datée et détaillée en annexe du livre de Thierry Hardier et Jean-François Jagielski, Oublier l’apocalypse ? Loisirs et distractions des combattants pendant la Grande Guerre, Imago, 2014.

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Découvrez les nouvelles contributions de Rémy Cazals dans le cadre de ses réflexions sur le témoignage sur le site Studium (site rattaché à l’université Toulouse Jean-Jaurès et au CNRS) : ci-dessous le sommaire de la troisième partie, dont le texte est accessible ici.

III. Les œuvres des familiers de l’édition

Je pense que les œuvres les plus intéressantes sont celles des non-familiers des maisons d’édition. Toutefois la littérature de témoignage doit être abordée dans ses divers aspects. Dans cette partie, on commencera par les mémoires des chefs militaires et des hommes politiques importants de 1914-1918 et de ceux qui allaient le devenir par la suite. On évoquera les cas des romanciers célèbres Barbusse et Duhamel, les écrivains britanniques, l’Allemand Remarque et le Hongrois Latzko, les Italiens Lussu et Gadda. Puis, en France, il sera question des notables profitant du marché éditorial favorable, et de la figure très particulière de Maurice Barrès. Pour terminer seront présentés les meilleurs témoins à la date de 1929 d’après Jean Norton Cru.

1. Dirigeants politiques et militaires

2. Futurs « grands »

3. Des prix Goncourt

Traces rupestres de combattants (1914-1918) par Thierry Hardier

Ouvrage de 448 pages comprenant 580 illustrations couleur

Pendant la Grande Guerre, les combattants occupent durablement des carrières souterraines dans l’Aisne et dans l’Oise qui leur servent d’abris et de cantonnements. Ils réalisent sur leurs parois calcaires des milliers de graffiti, gravures et bas-reliefs. Cent ans plus tard, notre recherche entendait interroger cet énorme gisement de témoignages rupestres qui nous autorise à l’élever à la fois au rang de phénomène et de source directe.

Quelle est la nature de ces traces, leur intérêt, leur originalité mais aussi leurs limites ? Contribuent-t-elles à porter un regard nouveau, dans les domaines de l’histoire sociale et culturelle qui questionnent les combattants de la Grande Guerre ? Et dans ces domaines, mettent-elles en lumière des différences significatives entre Français, Allemands et Américains ?

De nombreux auteurs de traces furent d’abord animés par une préoccupation de nature existentielle en s’identifiant dans la guerre, dans le temps, dans l’espace ou dans la société, essentiellement par le biais de graffiti linguistiques identitaires.

Des combattants s’affirmèrent également dans la guerre en l’illustrant ou en montrant le sens et les ressorts de leur engagement dans le conflit. Les traces rupestres apportent aussi des éléments de réponses à l’une des questions que pose la Première Guerre mondiale : comment expliquer que des hommes aient « tenu » pendant quatre ans malgré des conditions de vie et des expériences souvent pénibles voire épouvantables ? Ces témoignages mettent ainsi en évidence le recours à « des béquilles » qui ont parfois aidé les hommes à traverser les difficiles épreuves du conflit. Il s’agit des liens sociaux tissés avec les camarades au sein des groupes primaires, de l’esprit de corps qui exalte la fierté d’appartenir à une communauté d’armes, du patriotisme et du recours à une foi parfois teintée de superstition.

Une dernière grande préoccupation a été, pour une partie des auteurs, de chercher une échappatoire à la guerre, d’oublier pour quelques instants leurs difficiles conditions de vie. S’échapper de la guerre s’oppose a priori à une volonté de s’affirmer à travers elle, mais cette échappatoire peut également contribuer à comprendre comment ces combattants ont réussi à traverser les difficiles épreuves qu’ils rencontrèrent. Des combattants exprimèrent sur les parois des creutes leurs rêves, leurs fantasmes, leurs frustrations ou une simple façon de se détacher de la réalité vécue, sans doute aussi pour mieux l’accepter et la supporter.

bon de commande et dossier de presse

Thierry Hardier est docteur en histoire, enseignant et membre du CRID 14-18

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Découvrez les nouvelles contributions de Rémy Cazals dans le cadre de ses réflexions sur le témoignage sur le site Studium (site rattaché à l’université Toulouse Jean-Jaurès et au CNRS) : ci-dessous le sommaire de la suite de la deuxième partie, dont le texte est accessible ici.

II. Les correspondances

5. Quelques cas particuliers de fonds et de types de lettres

6. L’autocensure pour rassurer

7. L’autocensure pour éviter la censure

8. Comment contourner la censure ?

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Découvrez les nouvelles contributions de Rémy Cazals dans le cadre de ses réflexions sur le témoignage sur le site Studium (site rattaché à l’université Toulouse Jean-Jaurès et au CNRS) : ci-dessous le sommaire de la deuxième partie, dont le texte est accessible ici.

II. Les correspondances

1. Quelques évidences

2. Une écriture différente selon les correspondants

3. Dire l’intime

4. Les langues régionales

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Découvrez les nouvelles contributions de Rémy Cazals dans le cadre de ses réflexions sur le témoignage sur le site Studium (site rattaché à l’université Toulouse Jean-Jaurès et au CNRS) : ci-dessous le sommaire de la première partie, accessible ici.

I. Définitions et remarques préalables

1. Le témoin oculaire

2. Le témoin doit avoir laissé une trace

3. Subjectivité et sincérité

4. La mission de témoigner ?

5. Retour sur Jean Norton Cru

6. De faux témoins livrent de vrais témoignages

7. Faire de la littérature

8. « Faire de la littérature »

9. Sur quelles bases quantitatives reposent ces réflexions ?

La playlist Metal du Crid 14-18 (#1) (par François Bouloc)

Cette nouvelle rubrique du site Crid 14-18 vous propose de découvrir à chaque fois un morceau de musique metal traitant de la Première Guerre mondiale. Assez peu reconnue et diffusée en France, la musique metal est apparue il y a environ une cinquantaine d’années, elle est basée sur un son de guitare lourd et nanti d’une très forte distorsion, d’une batterie puissante et souvent rapide et de vocaux aigus ou gutturaux (pour faire bref). Ses thématiques de prédilection gravitent notamment autour de la mort, la destruction, la souffrance, l’horreur ou la guerre, et l’histoire est souvent convoquée à travers des personnages ou des périodes liées à ces dernières. Par suite, la première Guerre mondiale est abordée par de très nombreuses formations du genre, et en tant qu’historien de ce conflit et amateur de longue date de cette scène musicale, je me propose ici d’expliciter un morceau particulier dans chaque nouvelle chronique.

Vous pouvez voir la vidéo du morceau en cliquant sur son titre ci-dessous.

#1 — 1914, « … And a Cross Now Marks His Place » (2021)

Le groupe 1914 constitue un choix incontournable pour démarrer cette série de textes. La formation, d’origine ukrainienne, existe depuis 2014 et, comme son nom le laisse deviner, se consacre exclusivement à la Première Guerre mondiale dans ses chansons. Son dernier album en date, The Blind Leading The Blind, est sorti à 11h le 11 novembre 2018… La ville d’origine du groupe, Lviv, qui s’est aussi appelée Lvov ou Lemberg au gré de l’histoire européenne, symbolise de fait à elle seule l’intérêt et l’attachement des membres du groupe à l’histoire en général, et au premier conflit mondial en particulier. Nous aurons l’occasion d’évoquer d’autres morceaux de ce groupe au fil de ces chroniques, mais j’ai ici choisi leur dernier single en date, publié en août 2021 pour plusieurs raisons : le morceau en lui-même est d’excellente facture, et dans l’idée de créer un pont entre histoire et musique, le choix du texte est tout à fait approprié, puisque les paroles du morceau sont la reprise d’une véritable lettre de condoléances envoyée par l’officier d’une compagnie britannique à la mère d’un soldat mort au combat.

Le texte et sa mise en musique fournissent une riche matière pour l’explicitation de l’expérience combattante dans les tranchées, bien illustrée par les images d’archives proposées. Une simple recherche nominative concernant le soldat tué permet de retrouver une page sur greatwarforum.org où une descendante dudit Arthur George Harrison donne tous les éléments retranscrits à la fin de la vidéo, et précise qu’il a été tué le 20 mai 1918 à Ploegsterr en Belgique, dans le cadre de la dernière offensive du printemps 1918. Comme le fait remarquer un autre contributeur du même forum, la date ne correspond pas à un engagement majeur du régiment selon son journal de marche, aussi tout laisse penser que Harrison a pu être victime d’un tir d’artillerie isolé, son poste de mitrailleuse ayant été repéré par l’ennemi. La lettre de condoléances peut donc « enjoliver » le contexte de la mort du soldat en la faisant résulter d’une attaque décisive alors qu’il ne s’agissait certainement que d’une action très locale, un « coup de main » selon les termes de l’époque. Quoi qu’il en soit, le processus décrit dans le texte est très intéressant en ce qu’il retrace bien le flux et le reflux structurant la guerre de positions :

– attaque (ici des Britanniques) contre des positions ennemies (allemandes) : « the company was taking part in an attack and your son’s gun team was one of them which advanced against the enemy » / la compagnie prenait part à une attaque and le groupe de mitrailleurs de votre fils faisaient partie de ceux qui progressaient contre l’ennemi

– gain de nouvelles positions, souvent évacuées préalablement d’ailleurs par les troupes ennemies : « the attack was successful and all guns reached and established new positions » / l’attaque réussit et tous les groupes atteignirent et établirent de nouvelles positions

– contre-attaque quelques heures (plus tard) déclenchée comme il est décrit ici par un tir ciblé d’artillerie. C’est très judicieusement le point de basculement dramatique de la chanson, les mots « later in the night, the enemy shelled our position » / plus tard dans la nuit l’ennemi bombarda nos positions s’accompagnant d’une accélération du tempo et d’une utilisation très figurative de la double grosse caisse pour rendre l’intensité du bombardement.

Nous avons donc ici une description en peu de mots du fonctionnement de la guerre de positions, soit la convergence de la violence extrême atteinte grâce à l’utilisation des armes de l’âge industriel et la stagnation stratégique (personne n’ayant  réellement avancé au terme du cycle flux-reflux que l’on vient d’évoquer).

La violence de guerre est aussi crûment mise en lumière avec là encore une grande économie de mots : Harrison est tué par un obus qui tombe là où il se trouve, blessant aussi le camarade à ses côtés (« and one shell fell on your son’s gun, killing him and wounding a comrade »). La phrase suivante dit l’intensité de la destruction des corps sur les champs de batailles de la Grande Guerre : « It was impossible to get his remains away » / il n’a pas été possible de ramener ses restes, euphémisme pour dissimuler un peu le fait que le corps a été intégralement broyé par l’explosion, et qui explique que seul l’emplacement de son décès a été marqué : et une croix indique sa place, comme le dit le titre du morceau.

Enfin, les mots que l’officier formule à la fin de sa lettre ouvrent le champ du deuil familial, nouvelle phase de la vie de ses proches que le registre patriotique incontournable en la circonstance peine forcément à compenser : « votre fils a toujours fait son devoir, il a même donné sa vie pour la patrie, Nous honorons tous sa mémoire, et j’ai l’espoir que vous trouverez un peu de consolation en gardant ceci en mémoire ». De fait, si la mort du private Harrison fut « instantanée et sans souffrance », il n’en sera pas de même de l’ombre portée de son absence, et les expressions de visage de l’officier fictionnel qui écrit la lettre dans la vidéo montrent qu’il en a d’ailleurs pleinement conscience. Les derniers mots, froidement ironiques, détournent le texte original de la lettre, qui est signée non de l’officier, mais de la guerre elle-même (« In true sympathy, yours faithfully, War », soit : En toute sympathie, fidèlement votre, la Guerre…).

Écrire… Publier… Réflexions sur les témoignages de 1914-1918 (par Rémy Cazals, partie II)

Le site Studium (*) accueille un ensemble de réflexions sur le témoignage par Rémy Cazals, que vous pourrez suivre sous forme de feuilleton au fur et à mesure des publications successives, qui seront relayées sur le site du Crid mais aussi sur sa toute neuve page Facebook.

(*) STUDIUM est un atelier de recherche universitaire créé en 2014, dédié à l’histoire de l’éducation, de la culture et aux sciences studies, en forte interaction avec les autres disciplines. Il est rattaché à l la thématique IV – Corpus du laboratoire Framespa (UMR 5136) de l’Université Toulouse Jean Jaurès/CNRS et à l’INU Champollion (Groupe de recherche TCF). Co-animation : Caroline Barrera (INU Champollion), Jacques Cantier (UT2J), Véronique Castagnet-Lars (INSPé Toulouse Occitanie-Midi-Pyrénées).

(Cliquer sur le titre de l’encadré ci-dessous pour accéder au texte)

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(*) STUDIUM est un atelier de recherche universitaire créé en 2014, dédié à l’histoire de l’éducation, de la culture et aux sciences studies, en forte interaction avec les autres disciplines. Il est rattaché à l la thématique IV – Corpus du laboratoire Framespa (UMR 5136) de l’Université Toulouse Jean Jaurès/CNRS et à l’INU Champollion (Groupe de recherche TCF). Co-animation : Caroline Barrera (INU Champollion), Jacques Cantier (UT2J), Véronique Castagnet-Lars (INSPé Toulouse Occitanie-Midi-Pyrénées).