Antoine Pébernard est né le 9 avril 1886 à Saint-Hilaire (Aude), d’un père charpentier. Il exerce le même métier. Service militaire au 5e Génie de 1907 à 1909. Campagne contre l’Allemagne du 3 août 1914 au 6 mars 1919. Il se marie à Limoux le 11 décembre 1916. Après la guerre, il est domicilié à Luchon. Il meurt à Salies-du-Salat à l’âge de 90 ans.
Son témoignage de guerre est un manuscrit sur cahier d’écolier (60 pages) conservé aux Archives départementales de l’Aude, cote 3J-1358, transcrit par Guilhem Delon dans son mémoire de maîtrise 1914-1918. De l’arrière au front : l’arrondissement de Limoux dans la tourmente, Université de Toulouse Le Mirail, 1997.
Quelques notes dans l’ordre chronologique sur les activités du 5e Génie qui vit en grande partie dans des trains :
– 2 août 1914 : « Grand enthousiasme. Pleurs. Chants. Cohue dans les gares. »
– 21 août : « Je fais une table pour les officiers. »
– 26 août : dans la retraite, faire sauter un pont.
– 4 septembre : des blessés démunis de tout. « On leur porte nos gamelles. »
– Marche en avant après la Marne. Reims, Soissons.
– 19 novembre : Secteur de Braisnes. Fabrication de fascines, claies, piquets pour les tranchées.
– 17 décembre : construction de radeaux avec des demi-muids.
– 29 février 1915 : en gare de triage de Dijon, construction de voies.
– 12 juillet : première permission.
– 26 juillet : construction d’un voie ferrée à Cuperly
– 1er septembre : Auve. « Les premiers trains de munitions et de ravitaillement sont arrivés, ainsi que de nombreuses troupes. On prépare une offensive. Je travaille à la construction des gares. Plus de cent wagons de bois à employer. »
– 22 février 1916 : Bar-le-Duc. Réparation d’aiguillages et construction de voies de garage pour le Meusien. « On travaille quelquefois jusqu’à 2 h du matin. C’est l’attaque de Verdun et le travail est très pressé. »
– 15 mai : Alsace. Construction d’une ligne « en pays conquis ».
– 29 avril 1917 : « Retour de permission. Le 16 avril a commencé l’offensive prévue, elle n’a pas réussi. Le secteur est devenu très mauvais. On a réparé la voie sur la ligne de Mourmelon à Reims, jusqu’à 1500 mètres des tranchées. »
– 15 mai : « Départ pour Saint-Hilaire-au-Temple. On répare les dégâts que font les avions. »
– 11 août : Vers Daucourt : « 1200 mètres de voie par jour. Nourriture exécrable. »
– 24 janvier 1918 : Même secteur. Capitaine détesté pour sa dureté et ses brimades imposées aux Malgaches qui travaillent avec le Génie.
– 27 mars : Châlons bombardé de nuit par les avions. « Les gens vont tous les soirs passer la nuit dans les champs et rentrent au matin. Et le Génie répare les dégâts et rétablit la circulation.
– 8 août : Vers Montdidier. « Des milliers de prisonniers arrivent par les boyaux. »
– 11 août : Remise en état de la gare de Montdidier. « Le plus beau spectacle de destruction qu’on puisse voir. Tout est pulvérisé. Pas un arbre, pas une maison debout. La gare, immense, n’est qu’une succession d’entonnoirs, quelquefois énormes, obstrués par des traverses déchiquetées et des rails tordus. C’est le vrai chaos. On rétablit les deux voies principales sous un soleil impitoyable et une poussière terrible. »
– 22 août : Vers Daucourt. « Capitaine sérieusement blessé par une mitrailleuse boche, en avant de la ligne. Quelle perte heureuse pour nous ! […] Plus on va, plus le pays est désolé. Les gaz ont brûlé même l’herbe. […] Des cadavres plein les fossés. »
– 16 septembre : Vers Ham, travaux de déminage.
– 6 novembre : Vers Bohain. « La voie du train est minée partout, nous habitons sur un volcan. »
– 11 novembre : « Date mémorable. L’armistice a été signé. Les Anglais manifestent leur joie, feux d’artifice avec les fusées boches qu’on trouve partout. Pour nous, pas de changement. On travaille sur un appareil miné qui peut sauter d’un instant à l’autre. »
– 8 décembre : « A voir le dénuement qu’ils ont laissé, on comprend qu’ils ne pouvaient plus tenir la guerre dans ces conditions. C’est la misère et la famine dans les armées boches qui en ont déterminé l’effondrement. »
– Février 1919 : « J’ai trouvé, le 5, à mon arrivée, mon petit Louis, né la veille. »
Rémy Cazals, septembre 2017
Je remercie Claude-Marie Robion, Archives de l’Aude, de m’avoir communiqué les documents suivants concernant Antoine Pébernard :
– 5E 344-017 Acte de naissance.
– 5E 206-187 Acte de mariage.
– RW 00559-132 Fiche matricule.
Laffitte, Jules
Originaire d’Aigues-Vives (Ariège, canton de Mirepoix). Son père, Sévérien, est un propriétaire aisé, maire de la commune. Jules a un bon niveau scolaire. Interné en Suisse de 1915 à 1917, il entreprend des études de droit.
En août 1914, Jules faisait son service militaire au 80e RI ; il obtient le grade de sergent. Les documents conservés par la famille sont principalement des lettres de Jules, de Sévérien, et de diverses personnes, notamment des lettres de condoléances aux parents dans la période où on le croit mort. Comme la plupart des combattants, Jules accorde une grande importance au courrier qui maintient les relations avec la famille. Les colis sont également les bienvenus.
Au front
Le 2 août 1914 : « Hier j’étais de garde à la Brigade et j’ai su un des premiers que la mobilisation était décrétée ; vous pouvez penser que cette nouvelle ne m’a pas rendu joyeux, bien au contraire ; enfin, que voulez-vous, il faut avoir du courage et si on doit partir il faut avoir l’espoir de revenir ; n’ayez pas de chagrin car tout le monde ne reste pas sur les champs de bataille. » Lors de la marche en avant après la Marne, il est plein de sentiments de vengeance contre les Allemands qui ont pillé les villages ; il songe aussi à venger son oncle tué en 1870. Il répercute la rumeur selon laquelle, avant 1914, les Allemands avaient acheté des creutes de l’Aisne, et les avaient fortifiées en vue de la guerre (18 octobre 1914).
Il demande l’envoi d’une « paire de pantalons bleus, comme ceux des charpentiers, pour mettre sur les rouges » (moins pour éviter d’être visible que parce que les rouges sont en loques, 25 novembre 1914). Il se plaint de « toujours marcher et dormir peu » et du froid de fin novembre.
La blessure
Le 3 décembre 1914, il est gravement blessé près d’Ypres et laissé pour mort sur le terrain. Une balle lui a traversé la bouche d’une joue à l’autre et a atteint le système auditif. Il est ramassé par les Allemands qui avancent, et soigné à Tourcoing, puis à Lille. Un de ses camarades écrit qu’il l’a vu tomber, et la famille le croit mort. Elle reçoit des lettres de condoléances patriotiques : « Votre fils a eu la plus belle mort qu’un soldat puisse rêver : il est tombé mortellement frappé par une balle au front en combattant pour son pays. Puisse cette pensée adoucir votre peine. » Une autre, cependant, remarque que l’annonce n’est pas officielle : « Du courage, il n’est peut-être pas mort. »
En effet, après plusieurs semaines, un avis de la Croix Rouge arrive, puis c’est une lettre de Jules lui-même. Il est prisonnier au camp de Göttingen jusqu’en mai 1915. Il écrit à ses parents que le colis de ravitaillement qu’ils lui ont envoyé l’a sauvé.
En Suisse
Dans le cadre d’accords franco-allemands (voir la notice Gueugnier), il est évacué d’Allemagne et interné en Suisse, près de Montreux, jusqu’en juillet 1917. Là, « les pics recouverts de neige » lui rappellent « la pittoresque silhouette des Pyrénées » ; il croit voir les montagnes du Saint-Barthélémy. Il pleut, il fait froid, mais : « Quand on a un bon gîte, sans fissures aux parois, une nourriture confortable assurée, on ne doit pas redouter les intempéries qui peuvent s’abattre sur le pays » (30 septembre 1916).
Venant de l’étranger, la correspondance de Jules avec ses parents est étroitement surveillée, comme le montrent, dans le fonds familial, les enveloppes ouvertes par la censure. Mais il peut lire la presse de son « pays » (13 janvier 1917) : « Dans une demi-heure, je descendrai au Foyer des Internés où je vais prendre, de temps en temps, des nouvelles du pays, La Dépêche, édition de l’Ariège, y étant expédiée directement de Toulouse. »
Ses parents, aisés, peuvent se payer le voyage de Suisse, et ils viennent le voir une fois. Cependant, la séparation pèse. Jules évoque avec nostalgie les fêtes de Noël en famille et la foire de Saint-Maurice (7 octobre 1916).
Retour en France
Il peut revenir en France en juillet 1917. Il est toujours militaire et il doit accomplir certaines tâches à l’arrière, dans l’auxiliaire. Il n’apprécie pas et souhaite être purement et simplement réformé : « Il valait bien mieux que je reste en Suisse » (4 octobre 1917). Il doit garder des prisonniers allemands : « Les Boches sont très humbles, ils n’ont pas l’air dominateur que possédaient mes anciens gardiens ; je trouve un peu drôle de les commander après avoir vécu sous leur joug » (18 décembre 1917).
Pour se faire réformer, il cherche un piston : « Que papa parle sérieusement à Pédoya pour qu’il arrive à un résultat le plus tôt possible. Il faut le remuer car lui ne s’est pas gêné pour pousser papa à lui donner le maximum de voix, par conséquent il doit se montrer un peu reconnaissant » (16 décembre 1917).
Rémy Cazals, septembre 2017
Notes :
Gustave Pédoya (1838-1938), général de division, député radical de l’Ariège de 1909 à 1919.
Lorsque Nathalie Dehévora a consulté le fonds Laffitte pour son mémoire de maîtrise Quatre combattants de 14-18 (Université de Toulouse Le Mirail, 2005), il était conservé par la famille. A-t-il été déposé aux Archives de l’Ariège dans le cadre de la Grande Collecte ? Si une réponse est donnée à cette question, elle sera ajoutée à cette notice ; on aimerait aussi connaître les dates de naissance et de décès de Jules Laffitte, ainsi que sa profession.
Martin, Roger (1892-1958)
Roger Marie Joseph Martin est né à Cahors (Lot) le 28 avril 1892 dans une famille de notables catholiques. Son père était avocat. Pendant la guerre, Roger va à la messe et communie ; il joue de l’harmonium à l’église. Etudes de droit. Mariage en 1931.
Sa fille a conservé huit carnets de guerre, tenus d’avril 1915 à juillet 1918, et les a retranscrits. Quelques photos.
Caporal au 207e RI, il fait un passage à Saint-Cyr de mai à septembre 1916 et devient sous-lieutenant, puis lieutenant. Il joue au bridge avec les officiers.
Ses carnets disent l’importance du courrier reçu de la famille et les sentiments d’affection pour celle-ci, ainsi que la solidarité avec les camarades venant de la même région.
Il décrit la nourriture, les cantonnements, avec un véritable souci de s’installer le moins inconfortablement possible. Ainsi le 6 août 1915, dans une ferme abandonnée : « Le coin que j’ai aménagé est très bien. Bizac, Monteil, Arnaudie et moi, nous nous y installons. Un nid d’hirondelles accroché au mur est plein de petites hirondelles que la mère vient alimenter de temps en temps. Une pompe tout près est très commode pour se laver. J’écris sur un bureau et je suis sur une chaise, c’est un moment de luxe. » Même ironie lorsqu’il baptise sa cagna « Villa Mon Rêve ».
Il décrit aussi, longuement, la pluie en Artois en 1915, les pieds abîmés par la marche et le froid ; évocation de quelques attaques.
Le témoignage de Roger Martin est utilisé par Nathalie Dehévora dans son mémoire de maîtrise Quatre combattants de 14-18, Université de Toulouse Le Mirail, 2005. Peut-on savoir si les documents originaux ont été apportés dans un dépôt d’archives publiques du département du Lot ? Une réponse éventuelle sera ajoutée à cette trop brève notice.
Rémy Cazals, septembre 2017
Lefort, Edouard (1896-1963)
1 – Le témoin
Né à Paris, Édouard Lefort est l’aîné de quatre enfants. Son père tient une confiserie-chocolaterie, rue Notre-Dame-de-Lorette. Après son certificat d’études, le jeune Édouard travaille dans le magasin de son père comme ouvrier chocolatier-confiseur.
Pendant la guerre, son parcours va connaître diverses étapes : la sécurité hors des champs de bataille (avril 1915 – janvier 1917), l’armée d’Orient (janvier – avril 1917), et trois années d’hospitalisation en tant que « gueule cassée » (avril 1917 – mars 1920).
Mobilisé en avril 1915, Édouard Lefort commence son instruction militaire dans la Nièvre, au 79e RI. À partir de décembre 1915, il continue sa formation d’élève caporal dans un bataillon du 113e RI cantonné dans la Meuse, à trente kilomètres de la ligne du front, et regrette d’être désigné grenadier. Il creuse des tranchées dans le secteur de Vauquois en avril 1916, et dans le secteur de Verdun en juin-juillet.
Fin juillet 1916, il intègre le 311e RI et s’apprête à monter au Mort-Homme (région de Verdun) en étant grenadier, mais un écoulement à l’oreille lui permet d’être évacué le 5 août et d’être hospitalisé jusqu’en octobre. Après un temps de caserne dans le sud-est de la France et un bref passage au 35e RI, il est versé au 3e régiment de zouaves en janvier 1917.
Cinq jours plus tard, il devient zouave au 2e RMA (régiment de marche d’Afrique), un régiment disciplinaire et régiment d’attaque qui rejoint l’armée d’Orient. Les troupes débarquent à Salonique fin janvier, vont en Albanie sur le front qui fait face aux Bulgares, reviennent en Grèce, partent en Serbie sur le front situé près de Monastir face aux Allemands. Pendant l’attaque du 19 avril, Édouard Lefort est grièvement blessé aux mâchoires.
D’abord soigné en Grèce, puis sur un navire-hôpital faisant partie d’un convoi qui ramène 4000 blessés en France, il est hospitalisé à l’Hôtel-Dieu de Marseille pendant un peu moins de deux ans et au Val-de-Grâce à Paris pendant une année.
À sa sortie d’hôpital en mars 1920, il a retrouvé un visage presque normal après treize opérations et grâce au port de la barbe. L’armée le déclare réformé et l’État lui accorde une pension. Il reprend sa place à la confiserie et se marie. Plus tard, lorsque la confiserie doit fermer, il devient encaisseur de primes d’assurance à Paris, pour la compagnie « l’Urbaine Vie ». Devenu veuf en 1937, il se remarie l’année suivante. Il décédera en 1963 lors d’un accident de voiture.
2 – Le témoignage
C’est à la demande de sa famille qu’Édouard Lefort a rédigé ses Souvenirs de guerre entre 1930 et 1931. Vingt ans plus tard, il a ajouté des remarques sur son état de santé. L’ensemble est édité par son petit-fils, Benoît Lefort, auteur de la préface, tandis que Pierre Lefort, le fils d’Édouard, fournit en fin de volume de brèves informations sur la vie de son père.
L’édition se veut fidèle au cahier manuscrit en reproduisant les photographies, les cartes postales, les plans géographiques, trois lettres d’amis ayant lu ce témoignage en 1932 et 1933, des extraits de journaux recopiés dans le cahier, ainsi que le tableau établi par Édouard Lefort pour récapituler ses cantonnements militaires, ses séjours en hôpitaux et ses treize opérations. Deux pages du cahier sont visibles.
3 – Analyse
L’intérêt de ce témoignage, c’est bien sûr celui d’une « gueule cassée », mais aussi celui d’un soldat quittant l’infanterie pour rejoindre l’armée d’Orient avec les « joyeux » ou les « têtes brûlées » (p. 98), que sont les zouaves.
En 1915, Édouard Lefort part à l’armée plein d’enthousiasme, désirant être un soldat modèle. Évoquant ses premiers mois, il écrit : « Je fus heureux le jour où j’ai tenu pour la première fois un fusil. Mais ma joie ne fut complète que lorsque je tirai ma première balle véritable » (p. 32).
En février 1916, Édouard Lefort regrette la spécialité qui lui est attribuée : « Me voilà promu pour être grenadier. Ce n’est pas précisément un filon. On parle de couteau de tranchée, vrai couteau de boucher, fixé dans une gaine, à la ceinture du grenadier ; pour se battre au corps à corps, quand les grenades font défaut » (p. 47). Il ajoute plus tard : « Nanti de ces engins [un petit obusier lance-grenade, une cuirasse abdominale], je suis pris d’un véritable cafard, le travail du grenadier est vraiment du sale boulot, pourtant je n’ai rien de ce que l’on appelle un < nettoyeur de tranchées ! > » (p. 78).
En juillet 1916, après son passage dans la région de Verdun, où il a vu au matin l’arrivée des corps des soldats tués pendant la nuit, il écrit : « Il me semble que je sors d’un cauchemar, et pourtant qu’ai-je vu ? Ayant à peine frôlé cette terrible région de Verdun » (p. 67).
En janvier 1917, Édouard Lefort découvre le 2e RMA : « J’arrivai dans un régiment de… forçats ! Tous mes nouveaux camarades étaient passés en conseil de guerre. Mon caporal avait dix ans de travaux forcés, un autre cinq ans, un autre dix, etc. » (p. 150). Un camarade lui explique : « Pas en Albanie, mais sur d’autres secteurs, les zouaves sont toujours en avant pour attaquer, résultat : de grosses pertes. La guerre se prolongeant, il n’y a plus assez de ces vieux zouaves de métier pour alimenter le régiment. Obligation de puiser dans l’infanterie, nous avons été pris au hasard dans un groupe de 400 pour compléter le 2e RMA » (p. 150-151). Mêlé aux anciens de Biribi (établissements pénitentiaires d’Afrique du Nord), il note : « Le soir, au cantonnement, j’ai eu maintes fois l’occasion d’entendre les récits de la vie des bagnards. La vie que nous menions en Orient était pénible, ce n’était rien paraît-il avec Biribi, tous les condamnés demandaient à partir au front » (p. 152-153).
Le 19 avril 1917, après la blessure qui vient de le défigurer, Édouard Lefort marche vers le poste de secours et croise d’autres soldats : « Oh, avec quels yeux ils me regardent ! des yeux d’épouvante, faut-il que je sois si affreux ? Et de fait, je sens qu’à chaque pas mon menton balance, des lambeaux de chair sanguinolente pendent lamentablement. Ma capote est rouge de sang jusqu’en bas » (p. 179). Il a perdu 19 dents, presque tout le maxillaire inférieur, ne peut plus parler, ni manger. Il est nourri au biberon avec du « lait de poule » (voir l’explication p. 204) et ses nuits sont hantées de cauchemars. Il écrit : « Je trouve absolument monstrueux les gens qui osent prétendre la guerre… nécessaire pour punir les peuples trop ambitieux. […] La guerre est un terrible fléau, il faut y passer pour s’en rendre compte » (p. 184).
À bord du navire-hôpital qui le ramène en France, il apprend ce qu’il advient des blessés décédés pendant le voyage : « L’enterrement ou plutôt l’emmerment est, paraît-il, vite fait : à la nuit, on les jette par-dessus bord pour le grand régal des poissons. Quelques jours de plus de voyage et c’était le sort qui m’était réservé… » (p. 215).
Relatant son débarquement à Marseille, il note : « Je ne suis plus qu’une loque humaine » (p. 220). Cependant, quatre mois après sa blessure, une greffe de chair lui permet de fermer la bouche, de retenir sa salive et de parler, mais son alimentation restera principalement liquide. Édouard Lefort décrit les traitements reçus et parle de ses compagnons de chambre, tous mutilés de la face. Il mentionne Auguste, qui n’a plus de visage et sera interné dans un asile d’aliénés (p. 241-244). En mars 1919, Édouard Lefort est transféré au Val-de-Grâce, à Paris. Cet hôpital infecté de rats est surnommé « Le Val-de-Crasse » par tous les malades.
Édouard Lefort se souvient également des femmes rencontrées : la première à exercer le métier de barbier en avril 1916 (p. 58), les premières conductrices des tramways de Besançon en janvier 1917 (p. 96), des Grecques entièrement voilées (p. 131), des Albanaises miséreuses cassant des pierres au bord des routes (p. 134) ; puis, ce sont les infirmières, celle qui le soigne en Grèce et qu’il appelle « ma petite maman d’Orient » (p. 189 et s.), et la jeunesse joyeuse du personnel féminin de Marseille (p. 229).
À la fin de son cahier, Édouard Lefort a inséré une photo du colonel Picot, le président des « Gueules cassées », et quelques cartes du château de Moussy-le-Vieux en Seine-et-Marne, devenu le domaine des « Gueules cassées ». En 1951, il écrit : « J’appartiens à l’Association des mutilés de la face n° 135. De la guerre 14-18, nous étions 7000. À l’heure actuelle, il en manque déjà la moitié, tous fauchés vers la cinquantaine… » (p. 302).
Édouard Lefort, Souvenirs de guerre d’un gueule cassée, 1915-1920, Préface de Benoît Lefort, Éditions Société des Écrivains, Saint-Denis, 2015, 308 pages.
Isabelle Jeger, septembre 2017
Cozic, Louis (1894-1915)
1 – Le témoin
Louis Cozic est né en novembre 1894, le 28 (p. 5 : Présentation ; p. 137 : Acte de décès) ou le 22 (p. 143 : Photo ; et fiche « Louis, Auguste, Jean, Marie Cozic » sur www.memoiredeshommes.sga.defense.org).
Il grandit à Lannion (Côtes-d’Armor, anciennement Côtes-du-Nord), dans le pays du Trégor en Bretagne, où ses parents tiennent un commerce de quincaillerie. Sa sœur Anna est plus jeune de deux ans. En 1904, leur père décède ; leur mère restera veuve.
Louis est mobilisé en septembre 1914, l’année de ses vingt ans. Il commence sa formation militaire à Brest (Finistère) dans un régiment d’artillerie, mais se voit rapidement affecté au 2e RIC (régiment d’infanterie coloniale), également cantonné à Brest, un régiment décimé dont il faut recomposer les effectifs. Nommé caporal en décembre, il assume diverses fonctions dans une compagnie du 2e RIC cantonnée à Saint-Renan (Finistère) jusqu’en avril 1915, en ayant conscience d’être « embusqué » (lettre du 07.03.1915).
En mai, Louis quitte la Bretagne avec une compagnie du 2e RIC ; les hommes arrivent à Puget-sur-Argens (Var) pour être incorporés au 2e RMC (régiment mixte colonial), un régiment en cours de constitution. Sous la chaleur méridionale, les soldats accomplissent des marches d’entraînement avec des Sénégalais plus performants qu’eux. Seuls les Bretons font preuve de résistance physique.
Début juin, le 2e RMC stationne au camp de Mailly (Aube), puis rejoint le front en Champagne. Le 16 août, le 2e RMC devient le 52e RIC et part occuper le secteur de Souain (Marne), pour y préparer la prochaine offensive. Le 25 septembre, la deuxième bataille de Champagne commence. Louis disparaît. Son corps ne sera pas retrouvé. L’acte de décès indique que le caporal Louis Cozic fut tué le 25 septembre 1915 à Souain.
2 – Le témoignage
Le courrier de Louis a été retrouvé dans la maison de famille à Lannion, par Herve Corbel son petit-cousin. Celui-ci s’est chargé d’éditer les 89 lettres ou cartes envoyées par Louis à trois femmes : sa mère (principale destinataire), sa sœur Anna et sa grand-tante Lucie, lesquelles habitaient ensemble. Le courrier est daté du 11 septembre 1914 au 25 septembre 1915. Bien que datée du 25, la dernière lettre a été écrite le 24 septembre, la veille de l’offensive.
L’édition est enrichie de photos, de la reproduction de quatre lettres écrites par Louis, ainsi que du courrier reçu par Madame Cozic après la disparition de son fils. Ayant entrepris des démarches pour retrouver la trace de Louis, qui pouvait être blessé ou prisonnier, Madame Cozic reçut des réponses échelonnées entre octobre 1915 à octobre 1916 provenant : d’un sergent du 52e RIC, de l’agence des prisonniers Les Nouvelles du Soldat, de l’ambassade d’Espagne (ce pays resté neutre disposait d’une ambassade à Berlin), d’un gestionnaire d’ambulance et d’un ami de Louis.
3 – Analyse
Le courrier de Louis Cozic contient de nombreuses petites informations sur la vie quotidienne, ainsi que des réflexions personnelles.
Ce qui apparaît tout d’abord, c’est la fierté de porter l’uniforme et, de préférence, un bel uniforme comme celui des artilleurs (22.09.1914). Il sera fêté lors du premier retour dans la famille : « J’aurais bien voulu voir Ernest Merer et Pierre-Marie le jour de leur arrivée à Lannion : je pense que la place devait leur paraître étroite, car il fallait faire voir l’uniforme et aussi l’arroser avec le cidre de Lannion. » (09.03.1915). D’où l’importance de la photographie en tenue militaire, que l’on envoie à toute la famille (31.10.1914).
En novembre, Louis est fier d’avoir été reçu caporal, le seul de sa compagnie : « […] aussi j’attendrai maintenant de les avoir reçus [les galons] pour aller à Lannion. » (29.11.1914). En mars, il espère devenir sergent : « […] je dois, moi aussi, être nommé sergent ; j’en remplis déjà les fonctions et il se pourrait que dimanche quand j’irai à Lannion je n’aie plus mes galons rouges […] » (02.03.1915). À quoi s’ajoute l’esprit de compétition : « […] comme Alexandre a eu la médaille militaire, j’espère bien que je l’aurai aussi. » (11.04.1915).
Dans son courrier, Louis s’exprime parfois sur la guerre et l’on peut suivre l’évolution de ses propos. En octobre 1914, croyant bientôt rejoindre le front, il déclare hardiment : « Nous sommes tous contents de partir et je t’assure que, lorsqu’on reviendra, on pourra dire en nous voyant < Voilà ceux qui ont foutu la pile aux Boches > car je t’assure qu’on va leur apprendre à vivre, à ces animaux-là (ou plutôt à mourir) ! » (31.10.1914). Cependant, le mois suivant, il note : « Ceux qui étaient avec moi à l’artillerie et avec qui j’aurais dû partir, sont presque tous tués ou blessés. […] Heureusement que je ne suis pas parti cette fois-là. » (27.11.1914).
Pendant son séjour dans le Var, il écrit : « Nous ne demandons que deux choses l’une, la paix ou le front. » (12.05.1915). Arrivé au camp de Mailly, il exprime de l’indifférence : « Nous devons partir pour le front dans quelques jours. Je ne sais ce que j’ai, mais cela m’est bien égal : je crois que je ne fais qu’un voyage et que, dans quelque temps, je retournerai encore en Bretagne. » (05.06.1915) ; mais il dit également : « Moi aussi, j’étais pressé de commencer [le service militaire] et maintenant je suis pressé de finir. Heureusement que nous allons voir les Boches pour nous distraire. » (11.06.1915).
Après son premier séjour au front, il déclare : « C’est terrible, la guerre : on ne s’imagine pas ce que c’est, que lorsqu’on l’a vu. Hier, en revenant au repos, nous chantions, et les femmes qui nous regarder [sic] passer pleuraient, probablement parce qu’on chantait, mais, en allant au repos, tu comprends si on a le cœur gai ! » (04.07.1915). Il ajoute plus tard : « Je t’assure que je suis pressé de voir la guerre finie. » (06.09.1915).
Lorsque Madame Cozic reçoit les lettres de son fils engagé sur le front, que peut-elle comprendre ? Respectant les consignes, Louis ne mentionne aucun lieu, hormis « Champagne ». En juin, il écrit : « Nous sommes à 6 km de la ligne de feu […] » (14.06.1915), ou : « Nous sommes assez loin des Boches» (17.06.1915). Quant aux tranchées, il dit : « Ici nous ne sommes pas très exposés : les tranchées sont à l’abri […] » (19.06.1915). En juillet, il parle de repos : « […] étant au repos pour longtemps maintenant […] » (14.07.1915). En août, c’est la fabrication des bagues en aluminium qui occupe son courrier. En septembre, c’est la perspective d’une permission.
Cependant, quelques phrases laissent apparaître le danger : « En chargeant à la baïonnette j’ai tout perdu […] (04.07.1915), ou : « Maintenant, du chocolat, on en trouve sur les morts et dans les sacs boches. » (08.07.1915), ou bien : « J’ai failli être blessé l’autre jour, une balle a traversé ma capote, mais elle ne m’a pas touché, heureusement ! » (23.08.1915). En septembre, il confie : « Je viens de passer six jours à quelques mètres des Boches […]. Cette fois-ci, nous avons été marmités en règle, je t’assure qu’ils ne nous ont pas laissé un jour tranquille. » (12.09.1915). Mais, le 24 septembre, la veille de la grande offensive, Louis dit simplement à sa mère : « Ce soir, je dois retourner passer quelques jours dans les tranchées […] ».
Ce témoignage évoque aussi la Bretagne : ce sont les colis de nourriture (joskenn, andouille, boîtes de sardine), le lit dans une armoire bretonne (23.12.1914), les hommes qui sont des pêcheurs de sardines (14.01.1915) ou d’anciens marins (07.04.1915), le désir de boire du cidre avant de quitter la Bretagne (07.05.1915), la nostalgie des fêtes annuelles comme le pardon de Kerauzern (06.06.1915) ou les fêtes de Callac (23.07.1915) ; c’est aussi la solidarité entre soldats lannionnais pour acheter un cercueil à leur compatriote tué (07.08.1915).
Louis Cozic, Je t’embrasse bien fort. À bientôt. Correspondance de guerre d’un Lannionnais 1914-1915, Préface de Roger Laouénan, Présentation d’Herve Corbel, Editions Herve Corbel & an Alarc’h embannadurioù, Lannuon (Breizh), 2016, 151 pages.
Isabelle Jeger, juin 2017
Courouble, Adolphe (1883-1915)
1. Le témoin
Adolphe Courouble appartient à une famille de la moyenne bourgeoisie catholique; il est à la mobilisation brasseur à Etroeungt (Nord), marié, a deux jeunes enfants. Incorporé à Cambrai, il est embarqué au Havre le 8 septembre 1914 et débarqué à La Palice le 11 ; Il rejoint Mourmelon puis les tranchées de Champagne avec le 126ème RI en octobre 1914. Passant dans la Woëvre d’avril à juin 1915, il est en secteur près d’Arras en juillet. Il est tué à Neuville-Saint-Vaast le 25 septembre 1915, premier jour de l’offensive (3ème bataille d’Artois). Né dans une famille de 10 enfants, il est le seul de 7 frères à avoir été tué.
2. Le témoignage
Un premier témoignage est constitué par un carnet, renvoyé par un camarade à la famille, et qui raconte sommairement la campagne d’A. Courouble. Disponible sur le site « chtimiste » (journal n° 10), le document a été retranscrit par Etienne Courouble et présenté par Michel Decaux, deux des petits-fils de l’auteur, et il occupe environ 18 pages A4. M. Decaux nous a fourni un second document plus dense, de 187 pages, achevé en septembre 2005 pour le 90ème anniversaire de la mort d’Adolphe. Il regroupe le carnet, une correspondance conséquente échangée avec la famille, et un dossier de lettres lié à la recherche du corps du soldat tué, déclaré disparu par son unité. Adolphe Courouble recopiait soigneusement au revers de son carnet de campagne toutes les lettres reçues, et les lettres envoyées furent gardées par la famille et regroupées dans ce recueil. Un exemplaire numérisé a été remis aux A.D. du Nord. Il existe aussi le témoignage de sa femme Lucienne Courouble, civile en territoire occupé, qui a tenu un journal pendant toute la guerre, et celui de son frère Alphonse Courouble, qui a laissé une chronique de l’occupation au Quesnoy pour les années 1914 à 1916 (voir ces deux notices).
3. Analyse
Adolphe Courouble consacrait son temps de liberté surtout à sa correspondance, et son journal tenu au 126ème RI est assez succinct. Ce qui transparaît le plus est la mention répétée de la souffrance de ne pas avoir de nouvelles de sa famille laissée en zone occupée, comme en novembre 1914, p. 7 : « Toujours pas de nouvelles de Lucienne, que c’est long ! » On trouve des mentions de lieux, de relèves. Il signale le 15 octobre 1914 : (p. 7) « Jeudi 15. Beau. On fusille un soldat. Triste événement. Partons pour les tranchées. » Le journal décrit un quotidien fait de boue et de lassitude. Le 18 mars 1915, l’auteur mentionne avoir reçu, après 7 mois d’attente, des nouvelles des siens : «Quelle joie débordante en tout mon être ! Oh ma chérie, combien je t’aime et te remercie d’avoir pu arriver à me donner ainsi de tes nouvelles. Que ne puis-je faire de même ? Tu dois être bien anxieuse de mon sort. » Au total, les carnets montrent qu’il aura en un an 3 fois de courtes nouvelles de sa femme et de ses enfants (2 ans et 6 mois en août 1914) : le 18 mars 1915, une petite carte le 20 juin et on sait que fin-août, il est en permission chez des amis qui ont pu recevoir du courrier de la zone occupée : il y a pu voir une photographie récente de ses enfants. Il est tué à Neuville-Saint-Vaast le 25 septembre 1915 (erreur de date sur la fiche « Mort pour la France»), et un mois plus tard, Lucienne écrit dans son journal le 25 octobre 1915 : « bonnes nouvelles d’Adolphe: a passé 6 jours chez les Fabre au 15 septembre, a reçu portrait des enfants. »
Si les carnets sont succincts, les courriers échangés nous donnent beaucoup plus d’éléments, les lettres nous montrant à la fois le ressenti et les préoccupations d’Adolphe au front, mais aussi, à travers les nombreux correspondants, l’habitus d’une famille de la moyenne bourgeoisie en guerre.
Un sang d’encre
Les poilus des régions occupées par les Allemands n’ont souvent aucune nouvelle des leurs, c’est une souffrance profonde, mais qui laisse en général peu de traces dans les sources. Le riche corpus de lettres permet ici de montrer l’inquiétude qui ronge A. Courouble et les solidarités qui s’organisent avec ses multiples correspondants. Cette angoisse sur le sort des siens est liée à la situation militaire, la dernière mention des siens étant une perte de contact, fin août, dans les désordres liés à la fuite devant les uhlans: l’inquiétude est évidemment renforcée par la relation dans les journaux des « atrocités allemandes ». Une lettre de mars 1915 décrit bien cet état d’esprit: 6 mars 1915, d’Adolphe à Monsieur Gilbert «Pourtant, il me serait si doux d’avoir quelques nouvelles de mes chers petits. Tous les jours, je me demande si tous ils n’ont pas trop à souffrir de l’invasion ou de quelques mauvais procédés de la part des Allemands. Et que de privations ne doivent-ils pas endurer ? Parfois, je pense à leur sort et le compare au mien et je vous assure que la comparaison n’est pas en mon honneur. Ne suis-je pas plus heureux qu’eux tous ? Je ne manque de rien en somme. (…) Mais eux, n’ont-ils pas trop à souffrir de la méchanceté germanique ? Mes enfants, ne les ont-ils pas fait souffrir directement ou indirectement ? Quand on a la relation de la cruauté allemande, ne faut-il pas s’attendre à tout ? Enfin je prie Dieu et j’espère qu’il aura pitié des miens. » Sa famille s’organise pour le soutenir: « Ecrivons-lui et tâchons de le consoler du mieux que nous pouvons. » (de son frère Géry à la famille)» et sa belle-sœur Marie-Thérèse essaye de le rassurer, en lui disant que l’absence de nouvelle est partagée par tous et que certaines atrocités citées par la presse ont été démenties depuis (p. 39).
La solitude au milieu du groupe
L’auteur a évoqué souvent dans son journal sa solitude, parmi ceux de ses camarades qui ont un contact régulier avec leurs proches : « On se tient prêt pour une attaque générale. Tous les copains écrivent chez eux. Que ne puis-je faire de même ?» (20 décembre 1914, p. 10) Il explicite ce sentiment dans une lettre à Madame Gilbert en mars 1915 (p. 81) « Mais l’épreuve est parfois dure surtout certains soirs où je vois les camarades ouvrir les lettres de leur femme ou quand ils me montrent des cartes où la main incertaine de leurs babys a tracé quelques mots. » Lorsqu’il a enfin des nouvelles des siens, il les partage et pense à ceux de ses camarades, nombreux, qui n’en ont pas : (p. 89) « Il me fallut faire part de la bonne nouvelle à mes officiers qui s’intéressent à moi, à mes camarades dont beaucoup, moins heureux, sont encore sans nouvelles de leurs aimés. »
La religion
Le secours principal apporté à Adolphe, outre la chaleur du courrier familial, « C’est si bon de se lire en famille ! On n’apprécie guère l’affection en temps ordinaire, mais il faut être éloigné, exposé pour le comprendre. » (Marie-Thérèse, p. 36), repose dans la religion, aide naturelle pour une famille catholique qui compte un frère prêtre. L’insistance vient souvent des femmes, comme en témoigne son frère Paul (p. 20) « Soyons comme Marie-Thérèse qui a laissé son mari [Alphonse, au Quesnoy] et sa sœur, elle a confiance et bon espoir, mais dit-elle, prions beaucoup. » L’implication passe aussi par des vœux familiaux, ainsi de Marie-Louise, femme de Jules, un autre frère prisonnier (p. 30), « Tu sais que Jules et Alphonse ainsi que Paul ont promis de faire bâtir une chapelle à la Sainte-Vierge si les 7 frères se retrouvaient après la guerre. ». Lorsque la famille apprend qu’Adolphe a enfin eu des nouvelles, Marie-Louise lui demande (p. 90) : « Aurais-tu fait une neuvaine efficace ? Si oui, dis-le moi et j’en rendrai compte au Directeur de l’oeuvre. ». La protection divine est aussi assurée par la prière des enfants : (de Marie Thérèse, p. 101) « Chaque soir mes petits enfants prient pour leurs oncles et tu as droit à un « ave » de plus puisque ton régiment est davantage en danger. »
Passer des nouvelles
On essaye sans succès de contourner les obstacles, d’activer des « réseaux » (ordres religieux, consulats, notaires, comités de réfugiés…). Des cartes de l’Union des femmes de France, en lien avec la Croix-Rouge, passent en juin 1915. Jules, un des frères prisonnier de guerre, voit ses cartes acheminées, mais elles ne contiennent que quelques mots et peuvent mettre 3 mois à arriver. Si on ajoute les nouvelles apportées par les réfugiées expulsées par la Suisse (cartes cachées ou messages appris par cœur), on voit qu’en 1915 certains biais peuvent permettre de donner un minimum de nouvelles (« allons bien ») dans le sens Nord occupé – France. L’autre direction est plus difficile, mais les occupés peuvent espérer recevoir des nouvelles indirectes s’ils ont un proche prisonnier de guerre, les communications sont ainsi relativement aisées entre Jules, le frère prisonnier en Allemagne, et sa belle-sœur Lucienne à Etroeungt.
Disparu : mort ? (1915 – 1931)
Ils étaient trois amis du 126ème RI à s’être promis mutuellement d’écrire à leur famille s’il leur arrivait quelque chose. La lettre de Désiré Dubroux, camarade d’Adolphe, à Paul Courouble, frère référent, a une formulation non exempte d’ambiguïté : « malheureusement notre pauvre Adolphe est resté sur le champ de bataille ». Le dépôt du 126 déclare Adolphe disparu. Paul finit par réussir à rencontrer D. Dubroux, blessé et évacué pendant l’action (décembre 1915) et en rend compte : « Ce n’est qu’hier que j’ai pu voir son camarade. Il a pour ainsi dire la conviction [il ne l’a pas vu directement] qu’Adolphe est mort frappé d’une balle au front entre la 3ème et la 4ème tranchée que les Français avaient pris. (…) « Quoique Dubroux n’ait plus d’espoir, je dirai : conservez-en un peu, l’on ne connaît pas les secrets de la providence. » p. 160. Après l’armistice, une lettre à Lucienne, envoyée par un ami de la famille, montre qu’il faut clore le temps long de l’absence de certitude (8 décembre 1918) p. 162 : « Malheureusement le temps a passé sans apporter aucune nouvelle rassurante et je t’avoue que je finis par ne pas oser conserver une lueur d’espoir. Aujourd’hui, sans pouvoir rien affirmer, je crois que tu dois courageusement t’attendre au pire. Nous avons bien souvent pensé à toi dans ton malheur et nous te plaignons beaucoup. Heureusement, nous te savons courageuse et croyante ; cela te donnera la force de supporter les calamités qui t’accablent. Tu t’appuieras sur tes enfants qui paraissent beaux et intelligents, et sur tes parents.» La recherche de la tombe se traduit par de nombreux courriers aux autorités françaises puis anglaises, les réponses négatives s’accumulant. Ce n’est qu’en 1931 que Lucienne apprend que le corps d’Adolphe repose au cimetière « Nine Elms » à Thélus, à son emplacement primitif, mais de 1918 à 1921 il portait le nom de « Couroubi » sur les registres, ce qui fait que les Anglais ont toujours donné des réponses négatives. Lorsqu’ils ont modifié le nom en « Courouble» en 1921, ils ne l’ont pas signalé à la famille.
Adolphe Courouble appartenait au groupe de la moyenne bourgeoisie catholique, ensemble surreprésenté dans nos sources régionales, à cause de l’aisance à l’écrit qui s’y rattache, et de l’importance attachée à une riche correspondance ou à la tenue d’un journal. Cet ensemble de lettres, qui permet une microstoria de l’intime, illustre bien ce thème spécifique de l’angoisse du combattant sans nouvelles des siens laissés dans les territoires envahis (voir aussi G. Castelain) ; il serait aussi intéressant de connaître sur ce point ce qu’ont pu éprouver des groupes de la région moins à l’aise avec l’écrit, mineurs et ouvriers par exemple.
Vincent Suard, juin 2017
Courouble, Lucienne (1885-1956)
Le témoin
Lucienne Courouble, née Mercier (1885-1956), a deux jeunes enfants (2 ans et 6 mois) au moment de l’occupation d’Etroeungt (Nord) en 1914. Elle est l’épouse du brasseur mobilisé Adolphe Courouble (voir ce nom), tué en 1915, et qui a lui-même laissé un journal de guerre et un recueil de correspondance. Elle fuit l’arrivée des Allemands avec son père et ses enfants du 26 août 1914 au 5 septembre, mais rattrapée par le front, elle revient à Etroeungt où elle restera en zone occupée toute la guerre. Veuve de guerre, elle tiendra ensuite une épicerie-mercerie au village dans l’entre-deux-guerres.
Le témoignage
Lucienne Courouble a tenu un journal de guerre et d’occupation pendant tout le conflit; il a été retranscrit par Michel Decaux et Etienne Courouble, ses petits-fils, et est disponible sur le site « Chtimiste » n°169. Mentionnant les mouvements de troupes, c’est un document dangereux pour sa rédactrice et les originaux ont été recouverts de papier-peint et perforés, ce qui laisse à penser qu’ils ont été dissimulés. La version retranscrite sur papier occupe 60 pages format A4. Les notations journalières sont importantes en août- septembre pour raconter la fuite devant les Allemands, puis à l’automne 1914 (combats – espoirs de libération). A partir de 1915 et jusqu’à la fin, les notations se font plus brèves, en général de 2 à 5 lignes par jour.
Analyse
Après la narration de sa fuite et de son retour, Lucienne Courouble tient avec minutie la chronique journalière de l’occupation d’Etroeungt, en consignant toute une série d’informations, qui concernent les Allemands et leurs exigences, la vie quotidienne, des anecdotes locales ou encore les espoirs et les craintes de la population occupée. L’auteure, habitant au bord d’une route nationale passante, consigne tous les mouvements de troupes, d’automobiles ou de prisonniers auxquels elle assiste; elle note l’intensité du son du canon, l’apparence des troupes qui reviennent du front. Elle décrit la mise à l’heure allemande du village (au propre comme au figuré) et tient aussi la chronique précise des réquisitions de l’occupant, en bétail, denrées agricoles, mais aussi en taxes et corvées de travail. Après l’évocation du démontage de la brasserie, chaque nouvelle exigence est décrite, les plus récurrentes concernant les métaux, mais pouvant aussi être des bouteilles en cave ou une lourde taxe sur les chiens : « C’est fait, Folette n’est plus. Mieux vaut la tuer plutôt que leur donner 60 francs. Jusqu’à nouvel ordre, les chiens à attelage sont exemptés de taxe (31 juillet 1915) ». La chronique recopie les exigences de l’occupant affichées au bourg, et insiste sur les préoccupations alimentaires (état de la farine, pénuries, livraisons sporadiques). Informée par les communiqués allemands et la Gazette des Ardennes, L. Courouble rapporte les nombreux bruits, en général porteurs d’espoir, qui circulent dans une population sevrée de nouvelles vérifiables. Certaines rumeurs sont récurrentes (la reprise de Lille), fantaisistes, « On prétend que 4000 Anglais débarquent tous les jours à Hambourg mais nous n’y croyons pas. (février 1915)», mais présentent aussi parfois une confusion intéressante, 13 décembre 1914, « les facteurs de Lille disent y avoir vu des collégiens allemands de 15 et 16 ans, vêtus de leurs uniformes, recouverts d’un manteau et munis d’un casque, venus, leur-a-t-on dit, étudier à Paris. 5000 de ces pauvres gosses auraient péri à Ypres. » L’auteure évoque aussi souvent les « évacués », et cette désignation concerne deux groupes bien distincts. Ce sont d’abord les civils, femmes, enfants et hommes âgés, incités assez tôt par l’occupant à repartir vers la France non-occupée par la Suisse. Les autres évacués sont des populations françaises de l’arrière-front allemand (Somme, Oise, Aisne) expulsées plus loin vers l’intérieur. La publication en 2013 du journal de guerre de Virginie Pottier (Guillaume A. et Hardier T., Edhisto) nous montre cette évacuée de l’Oise relogée à Etroeungt. La teneur de ses écrits (bruit du canon, mouvements de troupes, problème de ravitaillement) est très proche de celle de L. Courouble. Les deux journaux évoquent aussi ensemble, par exemple, la mention début mars 1917 de plusieurs apparitions de la Vierge à des enfants à Liessies (Nord), cette dernière annonçant une fin des hostilités imminente, prévue pour le 20 avril 1917.
Sur le plan personnel, le journal de L. Courouble est très sobre, les mentions concernent soit un progrès d’un des enfants (marche, dent…), soit l’inquiétude à propos de son mari. Si elle indique le 11 août 1915 : « un an aujourd’hui qu’Adolphe est parti et un an sans nouvelles. », à la fin du mois elle a enfin des nouvelles par des prisonniers, dont son beau-frère Jules. Son moral va mieux à l’automne et alors qu’Adolphe a été tué le 25 septembre 1915, porté disparu à son unité, elle écrit un mois plus tard : « bonnes nouvelles d’Adolphe, a passé 6 jours chez les Faure au 15 septembre, a reçu le portrait des enfants. ». Par la suite, des mentions témoignent de l’attente et de l’incertitude, comme le 21 octobre 1916 (deux ans de séparation, un an après sa disparition) : « Dépêche Fabre : ne dit rien. Encore besoins, santé, nouvelles. Que penser ? », ou en juillet 1917, « pas de nouvelles d’Adolphe, ils cachent la vérité sûrement ! » En effet si les frères d’Adolphe sont à peu près sûrs que le disparu a été tué, l’éloignement et la difficulté de communication avec la zone occupée leur permettent de rester évasifs avec leur belle-sœur. Le journal montre bien par ailleurs que si les communications par-delà le front sont sporadiques, il n’y a pas d’étanchéité absolue : 2 juillet 1917 « Arrive une soixantaine de dépêches certaines vieilles d’un an. Beaucoup disent à leur femme de partir. » (c’est-à-dire de se faire évacuer par la Suisse).
L. Courouble réside dans une zone de combat active à l’extrême fin des hostilités, mais ne veut surtout pas être chassée vers la Belgique, dans une ambiance de cohue aggravée par la grippe espagnole, avec le flot des réfugiés repoussés vers l’arrière par la retraite allemande: 20 octobre 1918, « Nous sommes maintenant 5000 personnes [au bourg]. Les évacués meurent sans cesse : 4 enterrements à la fois demain. » Elle réussira à rester à Etroeungt jusqu’à l’Armistice.
Vincent Suard, juin 2017
Courouble, Alphonse (1880-1955)
1. Le témoin
Alphonse Courouble (1880 – 1955), né à Villers Guislain (Nord), est fils de brasseur et brasseur lui-même dans la ville du Quesnoy. Huitième d’une famille bourgeoise de dix enfants, il est membre de la Croix-Rouge et organiste de l’église paroissiale. Réformé à la suite d’une blessure à la jambe, il reste au Quesnoy (Nord) alors que sa femme et ses enfants quittent la ville à l’arrivée des Allemands. Le journal s’interrompant en août 1916, on sait seulement qu’il est évacué en Belgique à la fin du conflit et qu’il ne reprend pas sa brasserie complètement ruinée. Il sera ensuite directeur d’école catholique à Croix (Nord) puis à Orchies (Nord).
2. Le témoignage
Michel Decaux, son petit-neveu, a retranscrit le « journal de guerre d’Alphonse Courouble, brasseur au Quesnoy », dans une version non éditée de 65 pages, illustrées de photographies familiales. Le document se présente sous la forme de notes journalières de quelques lignes, écrites entre le 21 août 1914 et le 2 août 1916. Le ton du récit, très hostile aux Allemands, en fait pour son rédacteur une possession dangereuse. Ce document nous a été signalé par M. Decaux, qui possède l’original, à l’occasion du travail sur le journal du poilu Adolphe Courouble, frère d’Alphonse.
3. Analyse
Le journal de guerre d’Alphonse Courouble est un récit fait par un civil de l’occupation d’un gros bourg du Nord par les troupes allemandes, avec la description du comportement des occupants, des événements quotidiens et des diverses misères, pénuries et humiliations endurées par les civils. L’auteur est à la fois brasseur, infirmier civil et organiste à l’église, c’est une petite notabilité locale. Si son sort paraît au départ moins pénible que celui d’autres habitants, et surtout que celui des réfugiés et déplacés, la réquisition des cuivres de sa brasserie finit par le ruiner comme les autres (voir la notice Denisse Albert). Après avoir longtemps espéré être épargné : « Va-t-on brasser chez moi ? Ou tout me prendre plus tard, ou encore bien peut-être ne touchera-t-on à rien. Après tout ce ne serait pas la peine d’être calotin si on devait être traité comme le commun du vulgaire. » (p. 29), son matériel de brasseur est entièrement démonté et emmené : p. 49 « Dieu l’a voulu, je suis ruiné, que sa volonté s’accomplisse. », il est à la fois résigné et indigné, « 1125 kg de cuivre. Avec cela les cochons pourront encore tuer quelques-uns des nôtres. Tas de salauds ! » Le quotidien des occupés est rythmé de bruits les plus divers, de nouvelles invérifiables, comme en octobre 1914, p. 17, « Le docteur Duginant confirme la prise de Metz et Strasbourg et le suicide de 9 officiers allemands, 3 liés entre eux. », ou en janvier 1915, p. 25, « On dit que Douai est repris par les Français. On dit qu’une armée bavaroise se serait rendue au roi des Belges ; Que croire de tout cela ? On en dit tant et on en a tant dit qui n’est jamais arrivé ! Quand je verrai les cheminées et les toits voler en éclat, peut-être commencerais-je à croire à l’approche des Français. ». L’évocation de la défaite prochaine des Allemands revient aussi souvent, il s’agit de se rassurer et de s’encourager mutuellement: 15 novembre 1915, p. 53, « Paraît que les Boches sont inquiets sur leur sort. Tant mieux pour nous. Paraît aussi que réellement ils commencent à claquer de faim chez eux, du moins leurs journaux ont l’air de le dire et les soldats le disent tout carrément : « Oh, malheur la guerre ! femmes, enfants, beaucoup fort faim ! » Heureusement que nous avons le ravitaillement américain !». A. Courouble n’aura de nouvelles de sa femme et de ses enfants, indirectement, qu’en mai 1915, soit 9 mois après leur départ du Quesnoy. Jules Courouble, un frère fait prisonnier à la chute de Maubeuge, permet à la famille de garder contact malgré la ligne de front; il peut communiquer, avec des délais assez longs, avec la zone occupée, il a droit à des cartes de la Croix-Rouge pour écrire en France. Alphonse apprend en juin 1916 la mort de son frère Adolphe tué en Artois en septembre 1915 (p. 62) « reçu une carte de Jules m’annonçant une triste nouvelle : la disparition d’Adolphe (…) sans cesse je pense à lui, à cette pauvre Lucienne et à ses enfants. Quelle situation pour elle… Quelle vie. »
Il déteste ses occupants depuis le début : 18 octobre 1914, p. 16, « le drapeau prussien flotte sur le beffroi. Quelle honte pour nous quand il faut passer en face. Sale loque ; si je pouvais te foutre au fumier. Les Boches chantent à la messe de 9 heures. Je ne veux pas y aller pour ne pas me mêler avec ces gens-là. Alice revient tout en pleurs de cette fameuse messe. » Son journal est sujet, suivant les événements, à des bouffées de colère, par exemple à l’occasion de l’annonce de civils tués en février 1916 à Villers-Pol et Orsinval (p.58) « Grattez le peu de civilisation qui recouvre ces salauds-là et l’on retrouve la brute dans sa hideuse sauvagerie. Il n’y a pas de mots assez forts pour les qualifier. » En face de cette forte hostilité se pose pour lui la question du pardon chrétien, par exemple lorsqu’il évoque l’état de la maison d’une proche évacuée, après le logement de troupes allemandes (p. 58) «Quel tableau ! (…) Toutes les boiseries des placards ont été brûlées, saccagées, les portes elles-mêmes sont défoncées, les serrures arrachées (…) Oh ces Allemands, comme je les hais de les avoir vus de près ! Ah non, cent fois jamais de paix avec ces êtres-là ; une haine éternelle, oui, et rien que cela. Et pourtant, je dois leur pardonner ! Voilà qui est dur, quasi-impossible. »
La réquisition, dès le début de 1915, de tous les jeunes gens de la ville pour servir comme prisonniers civils est durement ressentie, ceux-ci étant d’abord enfermés pendant un mois dans la caserne du Quesnoy, puis affectés à des travaux extérieurs. A. Courouble essaie d’aider Fernand, un jeune protégé de 18 ans, et s’inquiète pour lui « Pauvre enfant ! Heureusement qu’il est pieux ; cela le consolera un peu dans ses peines. » (p. 27). Les victimes des Allemands ne sont pas égales en terme de traitement, ceci tenant au statut social, élément parfaitement intégré par l’auteur mais aussi par les occupants : 8 janvier, p. 24, « Je reprends un peu courage, les docteurs allemands laissent entendre qu’ils réformeraient le plus possible de jeunes gens bien élevés, ne voulant pas qu’ils restent mélangés à toute cette clique. » Cette différence de traitement se concrétise par la promotion de trois jeunes hommes de la bourgeoisie locale à la direction du reste du contingent des requis : « Une petite consolation au milieu de ce deuil général c’est de savoir 3 de mes gens mieux que les autres. Le Commandant a dit à Fernand de choisir 2 jeunes gens pour l’aider [il a été nommé « adjudant des jeunes »]. Celui-ci aussitôt a pris M. Dutrieux et M. Demessine. Ils sont à trois dans une chambre et ont du feu et un lit alors que les autres sont sur la paille, les malheureux ! On vient chez eux chercher leur manger. C’est un soldat allemand qui leur sert d’ordonnance.» (p. 23)
On a vu les sentiments d’hostilité de l’auteur, mais il sait aussi composer : il se rapproche des sous-officiers qui gardent enfermés les jeunes gens, rappelant ainsi «que les relations entre occupants et occupés ne peuvent se réduire au couple victime – bourreau », pour reprendre la formule de P. Salson dans L’Aisne occupée. A cet égard, on peut citer pour finir quelques extraits qui concernent les relations avec le sergent Moltz, responsable des jeunes civils:
14 janvier 1915 « Le soir rebanquet chez les Cossart avec les deux sergents allemands. »
15 janvier 1915 «Re rebanquet ce soir chez Demessine. (…) Le sergent Moltz en profite pour s’épancher le cœur dans celui de tante Alice »
Dimanche 17 janvier 1915 « Bonne surprise en rentrant de la grand’messe. Je trouve mes 3 jeunes gens installés chez moi en compagnie du sergent Moltz. Ils ne devaient venir qu’une ½ heure mais, tout compte fait, le sergent leur permet de rester pour dîner. (…) Bonne journée qui console un peu nos jeunes gens de la vie de prisonniers. »
18 février 1915 « Moltz et Bollinger doivent partir dimanche. C’est dommage pour nous tous car ils étaient on ne peut plus serviables. »
Dimanche 21 février 1915 « Alice remet à Moltz leur photo prise la veille. Il a bien gros cœur en nous disant adieu. On voit qu’il en a plein le dos de la guerre ainsi que tous ses congénères du reste. »
Vincent Suard, juin 2017
Chabos, Henri (1890-1965)
Le livre qui fournit les informations sur ce soldat de 1914-1918 est : Jean-François P. Bonnot & Sylvie Freyermuth, De l’Ancien Régime à quelques jours tranquilles de la Grande Guerre, Une histoire sociale de la frontière, Bruxelles, Peter Lang, 2017, 473 p. (index des noms de personnes, des noms de lieux, index des notions, abondante bibliographie).
Fils de douanier et de couturière, Henri Chabos est né à Saint-Hippolyte (Doubs) en 1890. Le livre retrace d’abord une généalogie d’employés de l’État ayant conservé leurs attaches à la montagne (forêt, élevage, horlogerie) dans une région frontière. Sous le Premier Empire, l’ancêtre Jean Ferréol Chabod, douanier, a fabriqué de faux papiers pour échapper à la conscription et continuer à faire vivre sa famille.
La famille d’Henri est très catholique. Lui-même est classé premier au certificat d’études en 1901. Ses courriers montrent un lexique varié, une maîtrise de la syntaxe. Commis des postes, il épouse Marcelle Laclef, institutrice, le 5 novembre 1917. Les auteurs insistent sur la nécessité de comprendre « l’individu préexistant à la guerre » et approuvent les travaux en ce sens des historiens du CRID 14-18.
Service militaire au 8e Génie, caporal en 1913, sergent en novembre 1918. On n’a pas de témoignage sur les premières années de guerre ; on a des photos sur son séjour à Salonique d’où il est rapatrié pour paludisme. Il est soigné à Nice d’où il envoie des cartes postales à sa fiancée. En février 1918, il écrit de Marseille où il va s’embarquer pour Beyrouth, préférant rester en vie dans l’éloignement à une participation plus active à la guerre. Beyrouth jusqu’au printemps 1919. Il est démobilisé en été. Nommé quelque temps à Paris dans son métier, il revient à Montbéliard jusqu’à sa retraite comme contrôleur principal.
Les lettres d’Henri à sa fiancée, puis sa femme, ont été détruites par leur fille à cause des passages intimes qu’elles contenaient. Mais les cartes postales ont été conservées, considérées comme des images. Le texte au dos est donc resté.
Les auteurs du livre se réfèrent à plusieurs reprises aux travaux des historiens du CRID 14-18. Dès le début (p. 15), ils font référence à la date de la publication de Barthas, importante pour la recherche de témoignages inédits ; référence aussi à 500 Témoins de la Grande Guerre et au dictionnaire en ligne sur le site du CRID 14-18. Ils critiquent les théories excessives (consentement à la guerre, culture de guerre, notion de brutalisation). Pour Henri Chabos, comme pour tant d’autres soldats, la guerre est maudite, l’armée est détestée. Henri Chabos écrit (p. 194) : « J’en veux haineusement à tous les auteurs de la guerre… C’est au régime militaire en entier qu’il faut en vouloir… » Pas de haine pour l’ennemi, pas d’exaltation de la Patrie, mais un attachement à la petite patrie. Jamais de cartes postales patriotiques.
De la petite patrie, viennent les lettres de Marcelle dont Henri a un grand besoin : « Je me demande comment je pourrais vivre sans ma lettre à peu près quotidienne. » Loin de toute brutalisation, il ajoute : « Je deviens sentimental de plus en plus. » La séparation est comblée par des projets de vie familiale dans la paix retrouvée. L’écriture se modifie un peu après le mariage : elle devient plus libre ; Henri n’hésite plus à utiliser des mots d’argot. Il exprime à plusieurs reprises son désir et fait allusion à des « rêves roses ».
On a quelques informations sur ses lectures. Celles d’avant la guerre ont construit un jugement plutôt dévalorisant sur l’Orient. Pas d’allusion à la lecture de livres de guerre. Henri essaie de lire Les Métèques de Binet-Valmer, par ailleurs auteur d’un témoignage analysé par Jean Norton Cru. Mais le livre lui tombe des mains après quelques pages. [Cette mésaventure est arrivée aussi à l’auteur de cette notice.]
Les auteurs du livre ont éclairé le témoignage d’Henri Chabos par une abondante documentation. Puis-je signaler une erreur ? Page 188, ils reprennent à leur compte cette affirmation d’Evelyne Desbois : « La majorité des lettres envoyées par les soldats ne passait pas par la voie réglementaire ; ils trouvaient toujours quelqu’un pour les poster civilement. » Une fréquentation assidue des lettres de combattants montre que le passage par la poste civile était exceptionnel.
Rémy Cazals, juin 2017
Tanquerel, André (1895-1916)
Le témoin
André Tanquerel est né en Tunisie où son père dirigeait une exploitation agricole. En 1914, il vit loin de sa famille, travaillant dans une imprimerie à Levallois. Il tisse des liens d’amitié avec les Thibault chez qui il loge à Colombes. Incorporé (classe 15) en novembre 1914 à Bourg-en-Bresse (Ain) au 23e RI, il y est instruit jusqu’en juin 1915. Passant au 158e RI, il monte au front en Artois en juillet 1915. Il participe à l’offensive de septembre 1915 devant Souchez (combats du Bois en Hache). En Champagne en février 1916, après une première hospitalisation, il combat à Verdun en mars-avril 1916. Transféré dans la Somme en août 1916, il est tué à Ablaincourt le 7 novembre 1916.
Le témoignage
Dominique Carrier, arrière-petite fille de Madeleine Thibault, la marraine de guerre d’André Tanquerel, a fait publier grâce à l’aide de l’universitaire François Crouzet, dans la collection « Histoire de la Défense » chez L’Harmattan, « On prend nos cris de détresse pour des éclats de rire », André Tanquerel, Lettres d’un poilu, 2008, 329 p. Il s’agit d’un recueil de lettres et de documents divers échangés entre André et la famille Thibault. Isolé et venant de Tunis, ces gens de confiance sont devenus pour lui une sorte de famille de substitution. Ainsi, même s’il lui donne le titre affectueux de « marraine », Madeleine n’en est pas une au sens classique car ils se connaissent bien (les marraines de guerre sont souvent « recrutées » par petites annonces dans la presse). Outre Madeleine, les correspondants sont Joseph, son mari, dans la territoriale à Rodez, et leur fille Hélène, avec laquelle André se fiance à l’automne 1916. Il existe quelques lettres de ces personnes mais la grande majorité du corpus repose sur des lettres du front d’André, avec aussi des extraits d’un journal rapidement abandonné, quelques essais littéraires d’une page (prose) et de courts fragments d’un projet de livre. Une introduction historique inégale et une utile série de présentations familiales restituent le contexte de l’échange.
Analyse
Le premier intérêt du recueil réside dans la liberté du ton, originale parmi les correspondances de poilus, c’est-à-dire dans l’absence de l’autocensure habituelle pour ce type de courrier: est-ce parce que ses interlocuteurs ne sont pas sa vraie famille ? Cela tient-il à l’indignation de l’auteur ? En effet l’apport le plus marquant de ce témoignage réside dans la tonalité très critique des écrits d’A. Tanquerel, dans la formulation marquée et répétée du caractère injuste et cruel de la guerre, d’une indignation contre les coupables et les profiteurs, d’une condamnation toujours plus appuyée qui finit par se rapprocher du désespoir. Les lettres sont souvent d’abord composées de propos légers, amicaux, parfois tendres, qui traitent de la famille Thibaut, s’intéressant à la vie à Colombes ou à Rodez, au paysage du front, au vécu dans la tranchée ou à l’arrière. A ce contenu classique sont associées quelques phrases extrêmement critiques sur la guerre, sa conduite, les embusqués et l’horreur des combats. Un bon exemple de ces deux tonalités mêlées (Artois septembre 1915) : « Et ceux qui écrivent chez eux des lettres épatantes, sont de sinistres farceurs ou des vantards. Il n’y a pas de nature humaine qui puisse résister au spectacle d’une telle boucherie. J’ai prié constamment la Vierge, suivant le conseil de mon confesseur. Je ne sais pas comment je suis encore là… (…) Merci au patron pour son petit mot, et bonne santé. Un baiser à toute la maisonnée. Votre André »
En effet A. Tanquerel est un catholique pratiquant, qui aime le son des clochers de village : 1er novembre 1915, p. 140, Artois, «Hier c’était dimanche. On s’arrange toujours de nous faire passer des revues quelconques, juste aux heures des offices, pour nous empêcher d’y aller. » Il collectionne les médailles pieuses qu’il perd régulièrement, Madeleine lui en renvoie : 28 septembre 1915 p. 124 « je vous renvoie un Sacré-cœur et une autre médaille qu’Hélène a fait bénir aujourd’hui. »
Après deux mois de front, la teneur de la correspondance témoigne déjà d’un manque d’entrain (p. 120) « Enfin tout cela est idiot, idiot, idiot. », mais une rupture plus nette se produit avec l’expérience traumatisante de l’offensive d’Artois. Une page résume la journée d’attaque au Bois de la Hache devant Souchez (p. 126) et le récit décrit son enfouissement par un obus sous deux cadavres français tués quelques instants avant. Seul, il réussit à se dégager puis erre, hagard, avant de retrouver les siens. Les lettres suivantes témoignent de l’expérience : 28 septembre « Ce qui se passe ici est affreux. Je me demande comment je ne suis pas mort ou devenu fou» ou (30 septembre) « Je me demande quel crime nous avons commis pour être si cruellement punis ? » L’expérience de cette bataille donne à l’auteur un ton très critique et sombre qui durera en s’accentuant jusqu’à la fin. Il brave la censure avec des propos récurrents que celle-ci qualifierait de « défaitistes » (29 novembre 1915, p. 152) : « On préfère attendre une victoire problématique et sacrifier encore des milliers d’existences, bêtement, pour quelques bandits assoiffés d’or ! Ah ! Je vous supplie de ne plus me parler de Patrie, non, jamais. », mais curieusement, il respecte scrupuleusement les interdictions d’indiquer les lieux précis où il combat : (p. 120) « Ceux qui seraient pris à donner des détails, sont passibles de conseil de guerre. Or nous sommes suffisamment embêtés comme cela pour ne pas chercher à nous procurer d’autres embêtements. » C’est la même chose en 1916 où le lieu Verdun n’est pas nommé, alors que ses descriptions ne sont pas de nature à rassurer l’arrière. En Artois, A. Tanquerel tient une position à 5 km de celle de L. Barthas et les conditions très éprouvantes de la fin de l’automne rappellent celles des Carnets de guerre : Bois en Hache, 29 novembre 1915, p. 152 « des glaçons flottaient et s’aggloméraient autour de nos jambes. 48 heures ainsi. »
Le ton de la presse, l’enthousiasme ou les mensonges des journaux révoltent l’auteur et il dénonce souvent les embusqués. A Verdun, il est révolté par la lecture des journaux qui annoncent la venue de Sarah Bernhard : 6 avril 1916 p. 188 « Oui c’est affreux (…) Et un sergent qui perd ses tripes, et un mitrailleur dont les pieds sont arrachés, et encore, encore, tant d’autres . (…) Et il continue avec une noire ironie : « Enfin ce qui me console c’est que Sarah Bernhard est venue ici pour nous encourager. » Il insiste beaucoup sur le fait que l’arrière ne connait pas la réalité de la situation du front, et que la guerre ne dure que grâce à cette ignorance.
D’après ses réponses à sa marraine, dont nous n’avons pas les lettres, on sent qu’elle lui fait des reproches, probablement pour le motiver, même si les divergences ne vont jamais jusqu’au conflit : Verdun 13 avril 1916 p. 200 « Non, Marraine, dites-moi que je suis ici, pour vous défendre vous, pour défendre Hélène et Jean (…) mais je vous en prie ne me parlez pas de grands mots, comme Droit, Liberté, etc., car ici on ne sait pas ce que c’est. » (…) « Nous ne souhaitons que la fin de la guerre. Pour nous, le « jusqu’au bout » et « on les aura » n’existe pas. » A. Tanquerel se défend d’être défaitiste, il ne veut pas qu’elle le prenne « pour un vilain révolutionnaire que je ne suis pas » (p. 226) et qu’elle pense qu’il est un lâche : « pourtant, si ma vie pouvait être le prix de la paix, je la donnerais avec joie pour faire cesser tout cela. » (p. 226) Evoquant très rarement les Allemands, il n’est pas politisé mais cite les propos prolétariens formulés par un camarade (septembre 1916 p. 263) « on cherche l’extermination de la classe ouvrière, qui commençait à devenir dangereuse, avec ses conceptions révolutionnaires…».
Sa conviction que la guerre est inutile est corrélée à des crises de cafard de plus en plus marquées ; en 1916, il s’écrie à Verdun (avril 1916 p. 201) : « La foi est morte. (…) Comprendra-t-on qu’il y en a assez ! Que le mot « Assez » pourrait s’écrire en lettres gigantesques dans le ciel, comme le cri suprême de l’armée ? » Ses fiançailles avec Hélène, la fille de Madeleine, améliorent un temps son moral, mais les crises de désespoir sont encore plus violentes dans la Somme (octobre 1916, p. 277), avec une page dramatique dont un extrait donne son titre à la publication « Autrefois je me révoltais, maintenant je n’en ai même plus la force. Le militarisme donne son fruit. Je suis abêti et abruti suffisamment pour me faire tuer sans rien dire. (…) Et c’est justement ce qui nous fait souffrir tous, c’est de penser que l’on prend nos cris de détresse pour des éclats de rire. » Le 7 novembre 1916 en début d’après-midi, lorsque sa compagnie est de soutien lors de l’attaque d’Ablaincourt, il est frappé par un obus et meurt sur le coup.
On a la chance, assez rare pour un simple soldat, d’avoir une citation des faits extérieure, glanée dans le récit du chef d’une autre section de la même compagnie du 158e RI (Carnets de Ferdinand Gilette, 7 novembre 1916, tranchée de Lethé, attaque d’Ablaincourt, site « chtimiste », Carnets de guerre, n° 151) : « Le canon fait rage et les obus passent et éclatent de tous côtés : nous sommes bien mal postés, car nous n’avons aucun abri. Un tombe dans la tranchée en plein dans la 2ème section, il tue 2 types : Tanquerel et Gardon et en blesse 2 autres. (…) Voilà un type : Tanquerel qui à chaque attaque se faisait évacuer et qui revenait ensuite nous rejoindre au repos, il a suffi qu’il vienne une fois dans la fournaise pour y rester. »
Le jugement est bien dur car l’aspirant Gillette n’est arrivé au 158e RI que le 25 avril 1916, et celui-ci néglige le fait que malgré ses trois évacuations (5 mois d’évacuation en 3 fois sur 2 ans de campagne) , A. Tanquerel a fait l’offensive d’Artois en 1ère ligne et surtout a supporté l’attaque sur le fort de Vaux à Verdun le 9 mars 1916.
A la fin de l’ouvrage D. Carrier, dont il faut souligner le travail précieux, a regroupé les documents (courriers privés, du maire, avis de citation à titre posthume [« soldat courageux…]) liés à l’annonce du décès. Sans nouvelles, Madeleine écrit au commandant de la Compagnie d’André, et celui-ci fait répondre par Aimé Desporte, un camarade : 26 novembre (p. 296) « Croyez que pour moi il est fort pénible de vous apprendre la triste réalité, et soyez assurée, Madame, que j’ai pleuré cet ami avec lequel je n’ai eu que de bonnes relations ; il fut regretté aussi bien de ses chefs que de ses camarades et tous nous aimions sa franche gaîté et son caractère ouvert. (…) Allons courage Madame et que Dieu vous garde.» Une lettre de l’aumônier, chargé de tenir le registre de l’emplacement des sépultures du régiment, termine le dossier : 16 janvier 1917 p. 301 « je vous adresse ci-joint le calque de la partie qui vous intéresse. (…) J’ai tout lieu d’espérer, le connaissant comme l’un de nous tous, qu’il était en règle avec le Bon Dieu. Abbé Friesenhauser ».
Donc un témoignage marquant, avec l’expression d’une intimité affective attachante, la formulation individuelle d’une profonde hostilité à la guerre et aussi – l’auteur soulignant souvent le fait que son indignation est partagée par ses camarades -, la formulation d’un ressenti collectif dans lequel le « nous » devient récurrent pour l’expression de cette souffrance.
Vincent Suard mai 2017