Jacquelin, Henri (1884-1918)

Son grand-père était instituteur ; son père, cadre dans l’administration des finances ; sa mère, catholique, baptisa ses sept enfants en cachette du père. Né le 15 décembre 1884 à Largentière (Ardèche), Henri est l’aîné. Il fait de solides études, entre à l’ENS en 1905, est agrégé de lettres en 1910. Professeur au lycée, il est élu maire SFIO de Quimper en 1912, mais abandonne ses fonctions en 1914 avant de s’engager alors qu’il avait été réformé pour myopie (il écrit, le 10 mai 1914 qu’il a « conscience d’avoir fait pendant deux ans du service public en compensation du service militaire que j’ai manqué, d’avoir pendant deux ans servi mes idées, d’avoir construit quelques bâtisses qui ne périront pas et qui seront de quelque utilité à des gens misérables, et d’emporter pour la moudre dans ma retraite une ample moisson d’idées tristes et de mépris »). Il est alors marié depuis 1909 à une enseignante à l’école normale de jeunes filles, et ils ont un enfant. Sa guerre est interrompue par une longue convalescence à Quimper du 27 septembre 1914 au 19 mars 1916, pour fièvre typhoïde et graves complications. Il meurt avec le grade de sous-lieutenant, le 26 septembre 1918 à Auve (Marne).
Au front, il constate qu’il a des maladresses d’intellectuel et qu’il n’arrive pas à faire respecter son autorité aux hommes. Il faut dire que ces Bretons sont souvent ivres, ainsi au repos, début août 1916 : « Depuis cinq jours, tous mes héros sont saouls ; ils courent les villages voisins, raflent le pinard, tombent dans les fossés […] Ils sont là, gisants, recroquevillés, les bras en croix, le nez dans les feuilles sèches, poussiéreux, inertes et trois fois morts. C’est la rosée du matin qui les réveille vers 3 heures, ils rentrent se coucher en marchant sur les dormeurs. Se réveillent à la soupe, retournent au pinard, s’endorment, se réveillent, boivent encore, vomissent, retombent et recommencent et continuent. » L’intellectuel est heureux lorsqu’il peut retrouver sa « pauvre chère solitude » et ses lectures sérieuses pendant que les hommes font inlassablement la manille. Il remarque que la guerre n’est glorieuse que dans la tête de certains intellectuels : « Grande douleur, ardent patriotisme, haute vertu, il y faut du génie. On gravit une des plus hautes pentes de l’histoire, mais l’homme reste toujours près de sa bête : amour, vin, argent, sommeil et manille. C’est la pauvre vie qui continue, sous le grand ciel » (19 mars 1916). Et, le même jour : « Dans la France d’aujourd’hui, au bout de deux ans, la guerre ne rayonne plus. Elle est devenue une tranquille habitude pour ceux qui la lisent et pour ceux qui la font. »
« La guerre est devenue pour tous ces hommes un métier qu’ils se piquent de faire proprement. On a sa conscience de mitrailleur, on a sa conscience de canonnier. Ce n’est pas le sentiment de la patrie qui soutient ces simples âmes, ni à plus forte raison celui du droit ou de la justice, ni même la haine des Allemands, « de pauvres bonshommes qui ont la même misère que nous », mais c’est le souci du travail bien fait. […] Le bon soldat, c’est un bon ouvrier et le bon chef ne brandit pas une épée : c’est un bon économe, un bon comptable, un bon entrepreneur de voirie. S’il y joint quelque mépris du danger, et de la bonté, il peut aspirer à tout » (25 mars 1916). La réflexion sur le rôle du chef se poursuit : « Causer avec les hommes, c’est le devoir essentiel. Je ne cherche pas à leur donner du courage : le courage est une improvisation de la bataille. Ni à leur remonter le moral : ils n’en ont point. Je cherche à les tenir en gaîté. Je leur parle de leur permission, du Noël prochain. Je leur promets de la paille pour leur literie, du papier goudronné pour empêcher la pluie de tomber sur leur gourbi à travers les rondins de la toiture » (25/12/1916). Il ne faut pas « s’éterniser au bridge pendant qu’ils piochent dans la boue et sous la pluie », remarque le chef de section. Mais il n’hésite pas, revolver au poing, à faire le serre-file lors d’une attaque (13 décembre 1916) : « Les obus rugissaient, assenaient leur choc formidable, éclataient à droite, à gauche, devant, derrière, partout. On était suffoqués par la fumée et le phosphore, assourdis par ce déchaînement de tumulte, criblés par les paquets de terre, éblouis par les flammes, bousculés par des poussées d’air chaud, soulevés, jetés en bas, cent fois tués, toujours vivants. J’allais à travers cette fin du monde, ayant fait mon deuil et poussant toujours, mon pistolet à la main, les moins valeureux de mes moutons. »
En contraste, voici l’évocation d’une permission (24 janvier 1917) : « J’ai retrouvé ma maison de Quimper dans l’immobilité des choses heureuses. J’ai fait avec douceur le tour de chez moi et il me semblait reprendre une vieille vie juste à la minute où la guerre m’en a arraché. La paix verte de mon cabinet, la chambre claire qui sent l’eau de Cologne, mes livres que je reconnais, que je salue et qui me tentent, moi qui à la tranchée n’arrive plus à terminer une revue. Sur ma table, les lettres intimes de Renan, les cahiers de Wagner sur mon pupitre, et dans mon tiroir les brins de balai pour déboucher ma pipe. La chanterelle même de mon violon ne s’était pas rompue, mes pantoufles avaient l’air de se moquer de mes bottes, mon feu flambait et je me laissais aller jusqu’au fond de mon grand fauteuil, assoupli et mis au point par mes vieilles lectures. »

RC (d’après les notes de Nicolas Mariot)
*Claire Jacquelin, De la rue d’Ulm au Chemin des Dames. Histoire d’un fils, trajectoire d’un homme, 1902-1918, Paris, L’Harmattan, 2000

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Drieu La Rochelle, Pierre (1893-1945)

Critique littéraire à la NRF, Albert Thibaudet a pu noter que dans l’après-guerre « on délégua à Montherlant et à Drieu la Rochelle, pour représenter dans le roman et ailleurs le combattant qui revenait, une sorte de fonction collégiale ». L’importance du conflit dans la production des deux auteurs, leur référence commune à une morale héroïque et élitiste, justifie ce rapprochement. La parole de Drieu se base toutefois sur un vécu plus large que celui de Montherlant dont la participation effective aux combats fut tardive et très limitée. Son rapport à l’événement s’avère plus complexe qu’il n’y parait. L’analyse de cette voix atypique suppose de situer Drieu au sein de la génération des « vingt ans en 1914 », de revenir sur son parcours militaire puis sur la postérité de cette expérience fondatrice dans son itinéraire littéraire et politique ultérieur.
Pierre Drieu la Rochelle est né le 3 janvier 1893 dans « une famille de petite bourgeoisie catholique, républicaine, nationaliste ». Son patronyme d’allure aristocratique remonte aux guerres de la Révolution et à son arrière-grand-père, le sergent Drieu « dit la Rochelle ». Les descendants du grognard ont accédé au monde de la petite notabilité : juges de paix, pharmaciens, avocats. La branche maternelle est de bourgeoisie plus récente mais plus fortunée. Incarnation des valeurs d’une classe moyenne travailleuse et excessivement prudente, le grand-père Lefebvre, architecte parisien, a accumulé une solide aisance. Il a marié sa fille Eugénie à Emmanuel Drieu la Rochelle avocat d’affaire qui se révélera rapidement un coureur de dot peu scrupuleux. Fruit de cette union, Pierre Drieu la Rochelle connaît une enfance lourde de tensions, marquée par la peur du déclassement social provoqué par les frasques du père. La famille reporte sur le jeune Pierre tous ses espoirs. Elève du lycée catholique Sainte-Marie de Monceau, envoyé à plusieurs reprises pour des séjours linguistiques en Angleterre, il intègre après le baccalauréat l’Ecole libre des sciences politiques, pépinière des élites politiques et administratives de la Troisième République. Jeune homme en recherche de soi, il fréquente des étudiants de gauche comme Raymond Lefebvre et Paul Vaillant-Couturier qui se rallieront l’un et l’autre à la révolution bolchévique, mais reste plus attiré par la prose violente de Maurras et de Sorel. Il suit avec intérêt la création en 1911 du cercle Proudhon qui se veut le point de convergence d’un socialisme « français » dégagé de l’influence marxiste et des partisans d’une restauration nationale . Il partage avec les Jeunes gens d’aujourd’hui décrits dans l’essai d’Agathon le goût de l’action et le culte de l’effort physique . Drieu reste par contre insensible au retour vers la foi de certains de ses condisciples. Eloigné depuis le lycée d’une religion catholique qu’il assimile à la faiblesse, il professe une vive admiration pour la philosophie nietzschéenne dont il retient le rejet des visions providentielles ou progressistes de l’histoire et du rationalisme hérité du XVIIIe siècle.
En 1913 il vit durement son échec à l’examen de sortie de Sciences-Po : ses espoirs d’une carrière diplomatique sont ruinés. Refusant la session de rattrapage, il devance l’appel en rejoignant le 5e RI en garnison à Paris. L’expérience n’est guère enthousiasmante. Drieu en vient à désirer une guerre qui briserait la routine dans laquelle il s’englue et lui donnerait l’occasion de se ressaisir. Se distinguant du modèle brossé par Agathon, il refuse pourtant de suivre le peloton des élèves officiers et reste caporal ce qui le fait apparaître aux yeux de ses chefs, selon ses propres mots, « comme un bourgeois frileux, tire-au-flanc et pessimiste ». Au vu des textes contradictoires rédigés sur le sujet, il est difficile de connaître avec précision son état d’esprit lors de l’entrée en guerre. Dans un article rédigé pour le vingtième anniversaire de la mobilisation, il insiste sur la touffeur de l’été 1914 et la difficulté pour les contemporains de réaliser l’impact de l’événement . Dans ses poèmes de guerre publiés en 1917, il se montre plus sensible aux élans patriotiques qui secouent la capitale. Dans Genève ou Moscou en 1928, il évoque enfin le sombre pressentiment suscité par le geste d’un paysan breton illettré qui, au matin du 3 aout, brise la crosse de son fusil. « Tous les deux seuls, nous ressentions quelle violence nous faisait cette folie collective, l’insensibilité imbécile de ce grand corps abstrait du régiment qui, gonflé d’emphase, allait se briser huit jours après, comme une métaphore démodée sur les mitrailleuses du Kaiser, elles-mêmes brisées par le 75 . » Ces différentes réactions – étonnement, ferveur patriotique, inquiétude – le montrent partagé entre les différents pôles d’aimantation agissant sur l’opinion publique.
Le jeune homme « dont on avait peint les jambes en rouge » – allusion aux célèbres pantalons garance – va dès lors se confronter à différentes facettes de l’expérience combattante. Le 5e RI est ainsi engagé dans la bataille des frontières. Quittant Paris le 6 aout 1914, le régiment s’achemine vers la frontière belge au terme d’éprouvantes étapes de marche forcée sous un soleil de plomb. Lors d’une halte à proximité de Charleroi, Drieu dit avoir éprouvé une forte pulsion suicidaire. L’irruption d’un camarade dans la grange où il s’était retiré pour retourner contre lui son arme aurait interrompu son geste. Le jeune nietzschéen attendait que la guerre le hisse vers un idéal héroïque bien éloigné du piétinement des jours précédents au milieu des milliers de conscrits anonymes. Le baptême du feu du jeune soldat a lieu dans la plaine de Charleroi deux jours après. C’est à cette occasion que le caporal Drieu, soudain débarrassé de toutes ses inhibitions, dit avoir connu l’expérience la plus forte de son existence. Chargeant le fusil à la main, il entraine dans son sillage plusieurs de ses hommes aimantés par sa détermination. L’assaut le porte vers un moment de grâce qu’il comparera à l’extase des mystiques. L’illumination est pourtant fugitive. Les coups de buttoir de l’artillerie allemande précédent une vigoureuse contre-offensive qui disloque le dispositif français. Le 5e RI est contraint à la retraite. Les pertes sont lourdes. André Jéramec, le meilleur ami de Drieu depuis la rue Saint-Guillaume, fait partie des disparus. Drieu lui-même, blessé à la tête par un shrapnel, est évacué vers un hôpital militaire de Deauville.
Lorsqu’il repart pour le front, la guerre de mouvement a cédé la place à la guerre de position. Nommé sergent le 16 octobre 1914, Drieu est envoyé en Champagne, dans le secteur d’Hermonville. Blessé au bras le 28 octobre, Drieu rejoint l’hôpital militaire de Toulouse. En 1915, il est volontaire pour la campagne des Dardanelles. Embarqué à Marseille dans le 176e RI au début du mois de mai 1915, il passe cinq semaines sur l’île de Lemnos qui sert de base arrière au corps expéditionnaire. L’inutilité d’une opération mal conçue lui apparaît très tôt. Le séjour lui laisse un souvenir cuisant. « Etre pauvre, c’est être sale. J’ai des morpions que ma crasse engraisse. J’ai pioché et j’ai des ampoules. Mes muscles me font mal. J’ai soif tout le temps. Tondu et barbu, je suis laid. Je ne reçois pas de lettres. Je mourrai totalement oublié » écrit en 1934 le narrateur de la nouvelle Le voyage aux Dardanelles . A la fin du mois de juin, l’unité de Drieu est envoyée relever les troupes du camp retranché sur la presque-île de Gallipoli. Soumis au pilonnage d’artillerie d’un ennemi qui les surplombe, les combattants croupissent dans des conditions d’hygiène déplorables. La chaleur exacerbe la puanteur de l’air due à la décomposition des victimes des différentes vagues d’assaut que l’on n’a pu évacuer. La dysenterie gagne de jour en jour. Dans la nouvelle évoquée plus haut, la participation du narrateur à la campagne des Dardanelles s’achève avec la bataille du Kérévès-Déré qui allait tenter – vainement – de bousculer le dispositif ottoman. La correspondance de Drieu avec sa fiancée Colette, sœur de son ami André Jéramec, indique qu’atteint par la dysenterie il a été évacué avant l’assaut puis rapatrié à Toulon . Cette entorse à la chronologie vient rappeler qu’un texte littéraire, même quand il voisine avec l’autobiographie, s’inscrit dans un registre qui n’est pas celui de la simple déposition de témoin.
Le retour du front d’Orient a laissé Drieu dans un état de délabrement physique et moral avancé. Sa convalescence s’étend tout au long de l’automne 1915. Lorsqu’éclate la bataille de Verdun, il vient d’être versé dans la 9e Compagnie du 146e RI commandée par l’historien catholique Augustin Cochin. Son régiment rejoint le secteur des combats le 25 février 1916, le jour de la chute du fort de Douaumont. Son bataillon est à la pointe de la contre-attaque du lendemain. Le sergent Drieu découvre la guerre moderne dans toute son horreur. « Je m’étais donné à l’idéal de la guerre et voilà ce qu’il me rendait : ce terrain vague sur lequel pleuvait une matière imbécile. Des groupes d’hommes perdus. Leurs chefs derrière, ces anciens sous-lieutenants au rêve fier, devenus de tristes aiguilleurs anxieux chargés de déverser des trains de viande dans le néant… », notera-t-il dans la nouvelle Le lieutenant des tirailleurs . En fin de journée Drieu et ses camarades refugiés dans un abri bétonné endurent le déluge d’artillerie, les nerfs à vif, les pantalons souillés par la colique. L’arrivée d’un obus qui s’écrase sur la redoute tire à Drieu un hurlement qui épouvante ses camarades. Sérieusement blessé au bras, le tympan crevé, il est évacué vers l’arrière. Déclaré inapte au combat, il est affecté en décembre 1916 auprès de la 20e section des secrétaires de l’Etat Major à l’hôtel des Invalides. Il épouse le 15 octobre 1917 Colette Jéramec. Richement doté par son épouse qui lui a consenti une donation de 500 000 francs, Drieu s’étourdit un temps dans la vie de plaisir de l’arrière qu’il décrira de façon saisissante dans la première partie du roman Gilles intitulée « La permission ». Honteux de cette position d’embusqué, il passe à sa demande à la fin de l’année 1917 devant une commission qui le déclare apte à servir. Disposant d’importants soutiens – sa belle-famille est proche d’Alexandre Millerand – son retour au front se fait toutefois dans des conditions choisies. Il est ainsi affecté à la fin de l’été 1918 comme interprète auprès d’un régiment américain – il qualifie lui-même sa position de « demi-arrière ».
Les marques de la Grande Guerre seront durables dans le corps et dans l’esprit de Drieu. Il décrira avec précision médicale dans le roman Gilles les séquelles irréversibles de la « blessure sournoise au bras qui avait enfoncé son ongle de fer dans les chairs jusqu’au nerf et qui avait là surpris et suspendu le courant de la vie . » La frénétique quête des plaisirs à laquelle il se livre dans les années vingt procède visiblement d’une volonté de compensation par rapport aux souffrances endurées. Une partie importante de sa production littéraire tentera, par approches successives et parfois contradictoires, de dire au plus juste son expérience de la guerre. Dès l’automne 1917 il a publié chez Gallimard un recueil de poèmes Interrogation. La plaquette a été bien reçue par les milieux nationalistes qui retiennent surtout la célébration du combattant d’élite trouvant dans le conflit la jouissance supérieure du dépassement de soi. La censure s’alerte pourtant de deux poèmes « A vous Allemands » et « Plainte des soldats européens » dont le ton est jugé trop fraternel à l’égard de l’adversaire. L’écrivain ne cache pas non plus le cri d’horreur poussé lors du pilonnage de Verdun. Dans les textes de la maturité il accorde une importance croissante au versant tragique de l’événement. En novembre 1929, il envoie une lettre ouverte au critique Benjamin Crémieux qui l’avait cité dans un compte rendu du roman A l’ouest rien de nouveau d’Erich-Maria Remarque afin de reprocher à l’écrivain allemand d’ignorer tout ce que la guerre avait eu de noblesse . Drieu refuse qu’on l’oppose à Remarque : leur expérience n’est pas la même et ses propres écrits témoignent de l’ambivalence d’une expérience faite d’exaltation et de souffrances mêlées. Publié en 1934, le recueil La comédie de Charleroi lui permet d’unifier sa vision du conflit. La nouvelle éponyme paraît en prépublication dans la revue Europe alors dirigée par Jean Guéhenno. Dans ce texte, le narrateur, devenu secrétaire de la mère d’un camarade mort à Charleroi, revient à ses côtés sur le site du combat. La vanité d’une mère tyrannique désireuse de tirer un bénéfice moral et social de son deuil transforme en comédie ce retour sur les lieux de la tragédie. Si l’extase de la charge et l’idéal du chef ne sont pas oubliés, c’est le désenchantement qui l’emporte dans les textes rassemblés ici : les hommes « ont été vaincus par cette guerre. Et cette guerre est mauvaise, qui a vaincu les hommes. Cette guerre moderne, cette guerre de fer et non de muscles. Cette guerre de science et non d’art. Cette guerre de bureaux. Cette guerre de journaux. Cette guerre de généraux et non de chefs. (…) Cette guerre de civilisation avancée . »
Les recherches politiques de Drieu la Rochelle procèdent également des leçons tirées de la guerre. Dans l’essai Mesure de la France, publié en décembre 1922, il dénonce ainsi les faux semblants d’une victoire. Affaiblie par plus d’un siècle de malthusianisme et saignée par la Grande Guerre, la France n’est plus qu’une puissance déclinante, au cœur d’un continent fatigué. Le dépassement des patries est dès lors le seul moyen d’éviter le retour à la guerre et d’assurer un avenir aux peuples du vieux continent. Dans Genève ou Moscou en 1928 il soutient « l’effort admirable et fécond » d’Aristide Briand. A cette date, Genève, siège de la SDN et des organisations de coopération européenne, constitue de son point de vue la seule alternative à une intégration sous la tutelle autoritaire de Moscou. La grande crise des années trente et la montée des totalitarismes l’amènent à des révisions radicales. En 1933 dans une pièce de théâtre Le Chef il décrit la montée du fascisme dans un petit Etat d’Europe centrale. Il semble encore s’interroger : la force nouvelle est-elle une juste émanation du mouvement ancien-combattant ou une exploitation de celui-ci par des leaders démagogues ? Au lendemain du 6 février 1934 ses doutes disparaissent. Il est l’un des premiers intellectuels français à proclamer son adhésion au fascisme. Spectateur enthousiaste du congrès de Nuremberg de 1935, il adhère au comité France-Allemagne piloté par l’habile Otto Abetz. En 1936 il voit en Doriot l’homme fort capable de réveiller la société française et met sa plume au service du PPF dont il épouse la radicalisation en se ralliant à un discours antiparlementaire, xénophobe et antisémite. Au lendemain de l’armistice de 1940, il prend la direction de la NRF et, encouragé par son ami Abetz, en fait une tribune de la collaboration intellectuelle. Le souvenir de la Grande Guerre est invoqué dans ses plaidoyers pour une intégration de la France dans une Europe continentale rassemblée autour de l’Allemagne. « Après le retour d’une ancienne guerre, j’ai découvert que la force ne pouvait plus s’épanouir dans aucun peuple, que ce temps n’était plus celui des peuples séparés, des nations mais celui des fédérations, des empires », note-t-il ainsi dans le numéro d’avril 1942 de la NRF. Il s’émeut, lors d’une soirée à l’Institut allemand, de découvrir qu’à l’automne 1914 l’écrivain Jünger servait dans le même secteur du front que lui. Refusant de renier ses choix, il tente une première fois de se suicider quelques jours avant la Libération de Paris. Sauvé par ses proches, il renouvelle son geste, cette fois avec succès, le 16 mars 1945. François Mauriac qui fut son adversaire au cours de l’occupation publie un article dans lequel il dénonce la fascination pour la force de Drieu mais souligne le destin paradoxal de l’ancien combattant de l’autre guerre « ce garçon français qui s’est battu quatre ans pour la France, qui aurait pu mourir aux Dardanelles ».

Jacques Cantier, MCF Histoire Contemporaine, Université Toulouse le Mirail

Bibliographie :

Pierre Andreu, Frédéric Grover, Drieu la Rochelle, Paris, Hachette, 1979.
Jean Bastier, Pierre Drieu la Rochelle, soldat de la grande guerre 1914-1918, Paris, Albatros, 1989.
Jacques Cantier, Pierre Drieu la Rochelle, Paris, Perrin, 2011.
Jean-Baptiste Bruneau, Le cas Drieu la Rochelle entre écriture et engagement : débats, représentations, interprétations de 1917 à nos jours, Paris, Eurédit, 2011.
Julien Hervier, Deux individus contre l’histoire : Pierre Drieu la Rochelle, Ernst Jünger, Klincksieck, 1978.

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Tisserand, François (1897-1979)

1. Le témoin

François Tisserand est étudiant clerc de notaire à l’étude Benoist de Bourg-en-Bresse (Ain), ville où son père est cordonnier et sa mère couturière en chaussures. Il évoque un frère plus âgé mais lui a 17 ans quand il s’engage dans les chasseurs alpins le 22 août 1914 « pour la durée de la guerre », avec insouciance mais également un peu aussi à cause de l’ennui de son métier et d’une émulation de jeunesse. Sur la fin de sa vie, il sera président d’Honneur de l’association « Le Mémorial du Linge » et sera nommé chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur le 24 novembre 1977. Il décède deux ans plus tard, le 13 septembre 1979 et est inhumé à Bourg-en-Bresse.

2. Le témoignage

Tisserand, François, Le Linge, tombeau des chasseurs. Un sanglant épisode de la tourmente 1914-1918, Bourg-en-Bresse, Poncet, 1969, 278 pages.

Le chasseur François Tisserand, dit Tyrand, a 17 ans quand, reconnu bon pour le service malgré un âge un peu bas et une constitution physique un peu faible, il est affecté au 70ème Bataillon de Chasseurs Alpins, réserve du 30ème B.C.A. Il rejoint Grenoble pour sa formation qui durera un mois et demi et prend le chemin du front. Il débarque au début d’octobre 1914 à Rambervillers et prend corps avec la guerre en passant, en direction des premières lignes, au col de la Chipotte. Affecté à la 5ème escouade de la 10ème compagnie, il arrive à Celles-sur-Plaine, secteur calme, où il prend rapidement les tranchées. Dès lors, la guerre pour lui est placide, entre les patrouilles et l’organisation du front dans un casernement bien peu militaire. Son baptême du feu est cocasse et imprudent, à l’image de la bleusaille qu’il représente au milieu de soldats déjà aguerris. La guerre se passe ainsi, attentiste et erratique jusqu’aux premières semaines de février 1915.

Après une montée des périls et une intensification parallèle de l’organisation des sommets, les Allemands attaquent la Chapelotte, point de contact de la rive droite de la vallée de la Plaine, en Meurthe-et-Moselle, le 27 février 1915. François Tisserand y est en première ligne et subit de plein fouet l’impressionnante attaque « à la baïonnette ». Après une défense acharnée, il retraite ; la Chapelotte est perdue.

Après un repos mérité et la reprise d’une relative tranquillité, le 70ème B.C.A. est muté dans les Hautes-Vosges, secteur du Lac-Noir, à la veille de l’été 1915. Il y est rapidement, et à sa grande surprise, affecté au poste d’agent de liaison, « coureur de Brigade ». Là, fasciné, il assiste au bombardement préliminaire à l’attaque française du piton du Linge, le 20 juillet. Il est au bord du cratère, « sommet tragique où les chasseurs n’en finissent pas de se faire massacrer » (page 187), et décrit les héroïsmes des hommes comme des chefs. Mi-août, le 70ème descend au repos à Plainfaing, qu’il quitte aux premiers jours de septembre pour revenir au « Tombeau des Chasseurs ».

Le 12 octobre, une escarmouche sur le « Schratz » impose du renfort. Tisserand part dans la nuit, baïonnette au canon et marche vers le sommet quand il est couché à terre par une attaque à la grenade. Touché à la jambe d’une « fine blessure », il est transféré, le 14, dans un hôpital de Gérardmer ; Tisserand a fini sa guerre.

3. Résumé et analyse

Les souvenirs de guerre du chasseur François Tisserand trouvent leur intérêt dans la zone de front occupée, relativement méconnue de la littérature de guerre. Intégrant le secteur de la vallée de Celles-sur-Plaine et le front de La Chapelotte d’octobre 1914 à la fin de juin 1915. Ce témoignage, relativement superficiel car composé de tableaux successifs peu chronologiés, nous permet d’appréhender la genèse et l’organisation de cette partie du front des Vosges ainsi que l’attaque allemande du 27 février. Si l’ouvrage pêche ainsi par une datation chronologique peu détaillée, il est précis sur les lieux occupés et les noms des hommes que le chasseur côtoie. Il fournit également de précieux renseignements sur son environnement et le déroulement des combats. Les combats du Linge sont également décrits, bien que vus en spectateur.

Le tout, bien que semble-t-il rédigé ou remis au clair avant février 1968, est écrit avec naturel et talent et son auteur s’adresse parfois au lecteur. Le récit est vivant, agréable, imagé, largement anecdotique voire humoristique et d’une grande valeur testimoniale et ethnographique, notamment sur l’argot et le parler poilus. François Tisserand est un soldat jeune qui se place le plus souvent en exergue de sa propre histoire. Engagé volontaire, il en donne d’ailleurs quelques raisons de l’être (page 43). Ainsi, il raconte sobrement son baptême du feu, le ponctuant d’humbles « j’ai peur ». De même, le chapitre relatant de sa blessure, l’éloignant semble-t-il, définitivement du front n’est pas axé sur sa propre blessure mais sur la disparition du commandant Julliard. Sa blessure répond en tous cas au destin des chasseurs pour lesquels, selon Tisserand, la seule alternative est d’ « être tué ou blessé » (page 255). Il avoue souvent sa peur et sa tristesse. Il parle également de choses plus intimes, révélant des pans psychologiques peu étudiés par la littérature testimoniale des soldats de la Grande Guerre. Il en est ainsi de l’évocation peu commune de sa permission ou de relations sexuelles, parfois fortuites (page 133), contées avec candeur, humour (notamment sa description très imagée d’une relation pages 222 à 224) et détachement. Il tendrait d’ailleurs à démontrer que les femmes de l’arrière ne sont pas les mêmes que celles de l’avant (page 221). Les tableaux montrant les jours précédant et suivant la déclaration de guerre à Bourg-en-Bresse et son engagement à l’armée méritent également l’intérêt. Plusieurs autres sont également à conserver : l’image d’une montée en ligne de nuit dans les ténèbres des bois en utilisant le fourreau de la baïonnette (page 67). En guerre, le premier Noël l’a marqué au créneau (page 100) et du fait des cadeaux reçus (page 102). Son parler imagé permet quelques définitions illustrées : la mitrailleuse est la « machine à secouer le paletot » (page 119), le bombardement est une « foire à la ferraille » (page 200). Il décrit le poilu ; de quoi il parle, du pays et pas de politique ou de guerre (page 92), expose le stratagème de ravitailleurs pour garder la soupe chaude, à l’aide de tonnelets à poissons protégés avec des sacs en toile de jute (page 124) et rend hommage aux territoriaux (page 177). Il rapporte que les Allemands surnomment les soldats en pantalons rouges les « carottes » (page 175). Il rapporte ce que pense le civil (page 220) et ce qu’il en pense lui-même au retour d’une permission : « et je m’embarquais, ma musette pleine de bonnes choses que l’avaient préparées ma mère, et ma tête bourrée de méchants échos et des relents du bourbier de l’arrière » (page 226).

Cet ouvrage apparaît donc comme un élément essentiel du témoignage sur la guerre dans les Vosges moyennes, peu évoquées par la littérature de guerre, et dans les Hautes-Vosges.

Si la qualité exceptionnelle des souvenirs du chasseur Tisserand est évidente, la présentation et l’absence d’enrichissement d’une édition minimaliste minorent l’intérêt de l’ouvrage. La datation chronologique est à reconstituer sans garantir la précision d’une continuité, surtout sur la période nord-vosgienne, l’occupation du Linge étant un peu plus datée. Il manque au lecteur une notice biographique destinée à encadrer le récit et à le renseigner sur son auteur, personnage manifestement attachant. Celle-ci eut pu être l’objet des attentions d’A. Raffner, préfacier. Que devient le soldat « Tyrand » après la guerre ? La fin de son récit est brusque, comme la blessure, fatalité qu’il ne pensait peut-être pas atteindre. Aussi, le dernier chapitre, en forme de conclusion pseudo-philosophique, apparaît comme un bien futile ultima verba. Toutefois, l’on regrette que toute la guerre du soldat Tisserand, s’il revint jamais au feu, et même son parcours après sa blessure ne fut pas décrits aussi.

L’ouvrage est préfacé par A. Raffner, « chroniqueur de la tourmente de 1914-18 dans les Vosges » qui rappelle la place du Linge « montagne tragique » et confirme l’intérêt anecdotique du récit. L’ouvrage est illustré d’iconographies intéressantes malgré une qualité médiocre, autre carence dans cette édition minimaliste.

Index des localités et datation du parcours suivi par l’auteur (page) :

1914 : Bourg-en-Bresse, 13 juillet-22 août (23-46), Quartier Bayard de Grenoble, 23 août (47), vers le 10 octobre, la Chipotte (53), 11 octobre-24 décembre, Celles-sur-Plaine (58-100), la Halte, 24 décembre (100)

1915 : La Chapelotte, janvier – février (109) – Le Linge, 20 juillet-13 octobre 1915 (164).

Yann Prouillet, CRID 14-18, décembre 2011

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Suhubiette, Jean (1888-1971)

1. Le témoin
Né le 28 octobre 1888 à Behasque, canton de Saint-Palais (Basses-Pyrénées), dans une famille pauvre, Jean Suhubiette émigre en Argentine où il trouve un emploi dans une maison de notables (cuisinier selon un passeport). Célibataire, il a 26 ans en 1914 lorsqu’il répond à la mobilisation et s’embarque pour une « traversée mouvementée » de 25 jours. De Bordeaux, il est dirigé sur Bayonne, écrivant : « Je rentre chez moi avec un congé de trois jours. » C’est également « chez lui » qu’il se rendra en permission pendant la guerre, et il y retrouvera d’anciens camarades d’école, allant avec eux au marché de Mauléon et à la foire de Navarrenx. Au front, jusqu’au 5 mars 1916, il exerce les fonctions de téléphoniste au 234e RI en Lorraine dans les Vosges et à Verdun. Puis il entre au service du colonel, poste qu’il ne définit pas, mais qui est en rapport avec sa profession dans le civil. Il semble cependant que s’il avait été chargé de faire la cuisine cela apparaîtrait dans son carnet. Après la guerre, il retourne en Argentine où il est majordome, homme de confiance, dans une famille traditionnelle de propriétaires fonciers de la province de Buenos Aires, effectuant plusieurs voyages en France. Il est mort à l’âge de 83 ans.
2. Le témoignage
En mars 1919, Jean Suhubiette recopie au propre sur 50 pages d’un carnet les notes prises pendant la guerre. Le document a été retrouvé par Ana-Maria Lassalle, professeur à l’université nationale de la Pampa, à Santa-Rosa, République argentine. Les notes sont malheureusement peu développées. Par exemple, à propos de Verdun, le 28 février 1916 : « Dans ce secteur, le R. ne subit aucune attaque sérieuse, mais le bombardement est terrible, le ravitaillement presque impossible et la température est extrêmement rigoureuse. Les troupes sont très fatiguées. »
3. Analyse
Dans ces conditions, le témoignage de Jean Suhubiette apporte peu. Faisant partie des services du colonel, il le suit de château en château, mais aussi chez un notaire, un vétérinaire retraité, une rentière, un curé, et plus rarement dans une grotte ou une cagna. En fait, il s’agit des colonels successifs dont l’un est « merveilleux », un autre « incapable et égoïste ». Il ne peut que raconter indirectement les exploits du régiment. Il exprime rarement des sentiments personnels. Le 5 août 1917, il note cependant, au Chemin des Dames : « Jamais permission ne fut plus souhaitée qu’en ce moment. » Le 11 novembre 1918, en permission dans son village : « Soudain les cloches sonnent à toute volée. Tout le monde est en extase. C’est du délire. Chacun ne peut y croire. » Il faut l’intense émotion de la démobilisation, le 13 février 1919, pour le faire sortir de sa réserve, et son carnet se termine ainsi : « À 11 heures, je suis rendu à la vie civile. Enfin !!! Quel soulagement que de pouvoir s’alléger de ce fardeau. Que n’a-t-on roulé sa bosse durant cinquante-six longs mois. Chacun a fait son devoir ; la France peut être fière de ses enfants. Elle peut à son tour nous être reconnaissante. Gloire aux immortels héros qui ont versé leur sang pour la liberté des peuples. Dieu dans son royaume leur aura donné ce que les puissants de cette terre ne peuvent disposer. »
Rémy Cazals, juillet 2011

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Maréchal, Maurice (1892-1964)

1. Le témoin
Il est né le 3 octobre 1892 à Dijon où son père était receveur des postes. Sa mère est présentée dans le livre cité ci-après une fois comme institutrice, une fois comme professeur à l’Ecole normale d’institutrices de Dijon. Maurice est reçu au Conservatoire de Paris en novembre 1905 ; il devient violoncelliste soliste en 1911. Il fait le service militaire à Rouen à la musique du 74e RI et, en temps de guerre, dépend alternativement du 274e et du 74e. Il ne combat pas les armes à la main, mais se trouve exposé comme brancardier et agent de liaison cycliste. Dès mars 1915, il fait « de la musique plus que jamais » et, en février 1916, il vient compléter le quatuor de Durosoir (voir cette notice) après avoir reçu cette invitation : « Ne vous frappez pas, vous ne serez pas malheureux, il nous manque juste un violoncelliste pour faire de la musique devant le général Mangin. » Son instrument, fabriqué à partir de bois de caisse, est surnommé « le Poilu ».
Il est évacué pour faiblesse générale le 6 juillet 1918, vers l’hôpital de Dijon. Il se marie après la guerre, entreprenant une carrière internationale de violoncelliste. Après la Deuxième Guerre mondiale, il est professeur au Conservatoire de Paris.
2. Le témoignage
Maurice Maréchal a rempli pendant la guerre 9 carnets de petit format dont le contenu a été reproduit en quasi totalité dans le livre : Maurice Maréchal, Lucien Durosoir, Deux musiciens dans la Grande Guerre, Paris, Tallandier, 2005, 358 p., photos. La plupart des coupures sont les longues citations faites à partir de ses lectures. Dans ces carnets, il se parle à lui-même et il leur livre des confidences sur ses amours et ses ruptures, sur son vice, le jeu, qui lui coûte cher et qu’il se promet de surmonter (31 décembre 1914) pour entrer dans l’année nouvelle « pur comme on doit entrer au séjour éternel ». Une confidence étonnante (17 septembre 1914) : « Jamais je n’ai senti autant d’antipathie contre moi. A part quelques-uns, les brancardiers me détestent. Oh, petite mère que j’aime, comme tu serais contente de me consoler ! »
3. Analyse
Le premier jour de la mobilisation, malgré le spectacle d’un commandant abruti et des réservistes saouls qui se vautrent sur le trottoir, il note de belles pensées : « Un artiste doit se dévouer pour la plus noble cause, et la plus noble, en temps de guerre, n’est-ce pas de mourir pour le drapeau ? » Quelques jours plus tard, il précise : « Je vais faire tout ce que je pourrai pour quitter cette compagnie où, comme cycliste, je suis vraiment trop exposé. Si j’étais à la Croix Rouge, je serais du moins plus sûr de revenir. Je ne suis pas, je ne veux pas être lâche, mais l’idée que je pourrais, pour une balle idiote qui ne prouvera rien ni pour le Droit ni pour la Force, gâcher tout mon avenir et surtout briser tout l’édifice édifié péniblement par ma chère petite mère au prix de tant et tant de sacrifices, je suis pris d’un tremblement d’angoisse qui me tord. »
Il connaît alors l’épuisante retraite d’août et les horribles visions de guerre. Il compatit sur « la malheureuse infanterie » dont « la tâche est bien facile à résumer : se faire tuer le moins possible par l’artillerie ». En septembre et octobre, il note que la cathédrale de Reims crie « Vengeance ! » ; mais il trouve stupides « les articles haineux des journaux de Paris » contre les œuvres des artistes allemands. Dès février 1915, on apprend qu’il travaille son violoncelle en Champagne, puis en Artois ; le 9 août, il écrit trois fois « je m’ennuie ».
Le 24 septembre 1915, à la veille de la grande offensive, installé à l’observatoire du colonel, il pense que « le sort de la guerre va se jouer ». Le 27, il décrit un poste de secours encombré de blessés : « Je ne peux plus y tenir, odeur de sang caillé, chaud, mêlée de l’odeur des intestins ouverts. Les blessés sont partout dans tous les coins, les brancards s’empêtrent. » Le 28 : « Résumé de l’attaque jusqu’à aujourd’hui : pertes formidables. » Et le 1er octobre : « Mon avis est que notre victoire est une bûche puisque, même en y mettant le prix, on n’est pas parvenu à passer. »
Peu de temps après, il faut constater que « la musique ouvre bien des portes ». Maurice passe plusieurs semaines au château de Mme de F. ; il répète, il joue devant les officiers, il reçoit même la visite de sa mère. Fin décembre, retour en ligne pour retrouver la boue, les rats, les ruines, les morts. A Verdun, en avril 1916, c’est à nouveau une vision d’enfer, les arbres déchiquetés, les trous d’obus, les cadavres, les trop nombreux blessés. Mais c’est pour peu de temps. La musique reprend ses droits et, le 2 mars 1917, partant pour Paris afin de faire réparer son instrument, il note : « Retourner en permission parce qu’on a cassé son violoncelle, quelle chose plus naturelle ? »
Plus tard, c’est un nouveau constat d’échec à propos de l’offensive Nivelle du 16 avril. Son carnet personnel n’étant pas redevable de la censure, il peut livrer un témoignage sur les mutineries, mais il ne se trouve pas vraiment au cœur de l’action. Le 29 mai, il signale l’influence des permissionnaires retour de Paris et, à propos du capitaine Lebrun, il écrit : « Il paraît qu’il a voulu parler aux types et on ne l’a pas écouté. Quelques-uns l’ont traité d’ordure, d’embusqué, de con, etc. Il a l’air anxieux lui aussi. Tout à l’heure sont passés des manifestants des trois régiments. Ils sont calmes, crient à peine. Quelques cris seulement de  « A bas la guerre », « Vive la grève ». Les officiers sont tous rentrés un peu précipitamment, m’a-t-il semblé, au château, et n’ont soufflé mot. On s’endort avec la sensation bien nette que la situation devient grave. » Le 30 mai, il décrit encore quelques troubles, des cris contre un officier, mais il conclut de curieuse façon, peut-être influencé par son entourage de gradés : « N’est-ce pas le gouvernement qui fomente tout cela pour dégager sa responsabilité ? »
Rémy Cazals, 17 novembre 2011

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Buffereau, Alrhic (1896-1985)

Alrhic Buffereau en mai 1915

1. Le témoin

Alrhic (ou Alric) Armel Onésime Buffereau est né le 17 novembre 1896 à Naveil (Loir-et-Cher) de Anatole et de Lucie Norguet, cultivateurs possédant également des vignes. Ayant un frère, Alcide, né trois ans après lui, il est issu d’une famille modeste, dans un milieu rural où « peu de gens lisaient les journaux locaux. Bien des ménages et jamais sortis du « pays » (page 9). Il sort de l’école à 14 ans avec le certificat d’études primaires mais dit de son avenir : « Sans ambition à la sortie de l’école, ma place est toute trouvée : je devais remplacer à la maison le domestique que mon père embauchait tous les ans de la Chandeleur à la Saint-Martin » (page 9). Le 15 décembre 1914, l’appel de la classe 16 le mène au conseil de révision qui le déclare bon pour le service. S’il rejoint le 15 avril 1915 le 46ème R.I. de Fontainebleau et fait son instruction de guerre à Estissac, dans l’Aube, il n’arrive au front qu’en novembre 1916, à Oulchy-le-Château dans l’Aisne. Là, il fait de nouvelles classes pour intégrer une compagnie de mitrailleuses, stage qui le tient éloigné des premières lignes encore quelques mois à l’issue desquels il entre dans la 3ème compagnie de mitrailleuses du 53ème R.I. de Perpignan, en ligne au Mont Têtu, en Champagne. En octobre, il gagne Dommiers, dans l‘Aisne jusqu’au début de 1917 où il monte dans le terrible secteur des Eparges. Il y connaît la guerre de tranchées dans un secteur bouleversé par les mines et sous le bombardement permanent des minenwerfer. A l’été 1917, il occupe à nouveau le secteur des Monts de Champagne et c’est à Verdun qu’il échoue au début de septembre, au tunnel de Tavannes, pour quelques jours. Il retourne en Champagne quand la situation alliée défaille sur la Somme. Il arrive en pleine bataille à Ailly-sur-Somme le 3 avril 1918. Constatant que « je n’ai que 21 ans et je suis le plus ancien de la compagnie » (page 60), il répond alors une demande de volontaires pour le poste de mitrailleur aérien. Contre toute attente, il part le 8 mai pour le 1er groupe d’aviation de Dijon commencer sa formation. Il change radicalement de condition, travaille correctement et est désigné « bombardier de jour » au camp de Châteaudun. Mais avant qu’il y parvienne, au cours d’une « épreuve de hauteur », l’avion, touché par un éclat d’obus au-dessus des lignes, atterrit en territoire ennemi. Buffereau est fait prisonnier avant même d’avoir été combattant aérien, le 28 septembre 1918. Il est interné au camp allemand de Bernau puis à celui de Lechfeld où il apprend la fin de la guerre le 25 novembre seulement. Le lendemain, les portes du camp sont ouvertes et il parvient à rentrer en France le lendemain de Noël 1918. Après guerre, de 1921 à 1967, il épouse Louise Toussaint et tient pendant 46 ans un café-restaurant dans sa commune de naissance, Naveil. C’est à sa retraite qu’Alrhic Buffereau décide de se remémorer sa terrible guerre et en rédige 200 pages de notes, adjointes de lettres, cartes postales, documents ou photos. Il décède à Naveil le 13 novembre 1985.

2. Le témoignage

Alrhic Buffereau, Carnets de guerre, 1914-1918, Vendôme, Libraidisque, 1983, 91 pages.

D’un indéniable intérêt, ces « carnets de guerre » en forme de souvenirs recomposés par leur auteur soixante années plus tard – si le présentateur parle de 1967, la dernière date notée est 1974 –, pêchent par leur minimalisme. Où sont les 200 pages de notes et de lettres évoquées par M. Ferrand, présentateur, tant il ne reste qu’une soixantaine de pages éditées sur cette masse. Comment s’est opérée la réduction ou l’épuration ? Dès lors, comment partager l’optimisme du préfacier sur la réalité du « mérite de l’auteur (…) d’avoir parfaitement réussi à coordonner les notes qu’Alrhic Buffereau portait sur des cahiers, lorsque les combats le permettaient, rendant ainsi plus sensibles la cohésion et l’unité du livre » (page 7). Il n’en reste hélas que trop peu pour conclure à un témoignage référentiel. En effet, si les différents épisodes de la guerre de Buffereau sont abondants quoique survolés, l’ensemble manque de précision et de délayage. Toutefois, on peut deviner en filigrane les évocations peu rencontrées par ailleurs de la misère sexuelle dont s’épanche épisodiquement l’auteur, exhaussant quelque peu l’intérêt de ces trop courtes notes. Mal introduit, l’ouvrage est ponctué de trop nombreuses fautes et erreurs toponymiques qui dénotent une absence de rigorisme de vérification (cf. la Loi Dalbiesse page 46 ou Cormontreuille page 28) et les noms de personnes sont caviardés.

3. Analyse

Ses premiers souvenirs concernent le climat de mobilisation : « Je me rappelle avoir passé la première nuit à garder un carrefour, à Naveil, un fusil de chasse à la main. Nous avions l’ordre d’arrêter tout le monde et de demander le mot de passe : « Cambronne », car soi-disant, le pays était infesté d’espions » (page 18). Suivent une vision intéressante de la classe 16 à l’arrière avant sa mobilisation : « Sachant que les femmes ont besoin de nous, nous jouons aux caïds. (…) Personne pour nous réprimander, nous en profitons. Les distractions étant toutes supprimées (bal, cinéma, fête foraine…), le dimanche, nous nous réunissons dans les caves, et buvons, buvons, pour oublier. » (page 20). Il fustige les pistonnés, amis d’un député influent, qui parviennent à se faire réformer et participe, le 12 janvier 1915, à une « chasse aux réformés » (page 23). Enfin arrivé au front, il assiste à la vision traumatique de l’exécution d’un jeune soldat : « C’est pénible à voir. (…) Lorsque nous revenons au campement, tous écoeurés, nous n’avons échangé aucune parole. Pauvre gars fusillé à vingt ans pour avoir eu peur. Ce spectacle reste gravé dans notre esprit pour toujours » (page 34). Tout aussi traumatique est l’impression dégagée par une permission, à l’été 1917 : « Les quelques civils du train nous fuient. (…) Dans les cafés, la clientèle se compose uniquement d’ouvriers réformés ou retirés de l’armée pour travailler dans les usines comme spécialistes ou des galonnés qui font l’instruction dans les centres mobilisateurs. Moi j’appelle ces messieurs des « embusqués ». En uniforme fantaisie, ils paradent et parlent de la guerre comme s’ils savaient ce qui se passe au front. (…) Je vais rendre visite à une cousine de Villiers. Pour me remonter le moral, elle me dit : « T’es donc encore pas mort ! » (…) Mes dix jours écoulés, il faut reprendre le chemin du retour. Ecœuré par toutes les réflexions entendues, fatigué par une journée entière passé dans le train, c’est le cœur gros que je retrouve mes camarades qui, comme moi, ont été déçus par les propos tenus par « l’arrière » (page 42). Il n’est pas non plus tendre avec les officiers ; en repos vers Vitry-le-François : « Les officiers se font voir, ils n’ont plus peur, même à l’exercice » (page 45). Il relate aussi sa misère sexuelle. Dans un café, il parvient « en cachette à embrasser la bonne » (page 46) ; « Il est vrai que le soldat trouve toutes les filles belles » (page 69). Y revenant ponctuellement, il constate que « les maisons publiques regorgent aussi de soldats, surtout de gradés en uniforme fantaisie qui dansent avec de belles filles maquillées, presque nues (…). Lorsque nous entrons là-dedans avec nos brodequins, bandes molletières, capotes et ceinture, personne ne fait attention à ces pauvres poilus. Nous nous contentons de regarder une demi-heure en sirotant un demi. C’est là tout le plaisir que nous avons. » (page 46). Il revient sur ces bordels car « un beau jour, [s]a section doit assurer un service de garde à la maison close » où « assis sur un banc, nous contemplons le défilé, un défilé incessant qui permet de regarder tous les régiments possibles et imaginables, même des tirailleurs sénégalais. Parfois il y a de la bagarre tant ils sont pressés (…) C’est l’abattage (cent clients par jour). (…) C’est pire qu’à l’usine : 9 heures-midi et 14 heures-20 heures, sans arrêt, ni buvette, ni musique. » (page 53). Buffereau rapporte aussi quelques rumeurs ; « J’ai entendu des choses incroyables qui se colportent : des Sénégalais avec des oreilles ennemies embrochées tout au long de leurs baïonnettes, des gendarmes pendus à des crocs de boucher à Verdun… » (page 54). Enfin, dans les souvenirs de sa captivité ressortent plus particulièrement une nourriture invariable, « pas de travail (…) rien à lire, aucun jeu. Nous restons avachis sur nos lits et parfois l’on s’amuse à « brûler des pets » ! (page 75).  L’ouvrage s’achève sur un rappel chiffré du bilan, d’une conclusion de Buffereau, d’une chanson, « La valse des réformés » et d’une lettre sur l’hécatombe de sa section.

Liste des communes citées (date – page) :

1914 : Naveil (Loir-et-Cher) (17-25).

1915 : Fontainebleau, Estissac (26-27).

1916 : Oulchy-le-Château, Grisolles (avril – 28-29), Cormontreuil, Oulchy-le-Château (juin – 29), Dampierre-le-Château, mont Têtu, Ville-sur-Tourbe, bois d’Auzi (26 juin – 1er octobre – 30-34), Mareuil-en-Dole, Dommiers (octobre – décembre – 35-36).

1917 : Nançois-Tranville, colline des Hures, Rupt-en-Woëvre, les Eparges, Point C (janvier – juillet – 37-42), Mont Haut (12-27 juillet – 43-45), repos à Saint-Amand-sur-Fion (28 juillet – 8 septembre – 45-46), Verdun, caserne Marceau, ravin de Hassoule, ravin des Rousses, tunnel de Tavannes (9-20 septembre – 47-51), Epernay, Flavigny, Avize (repos) (22 septembre – 19 novembre – 51-52), Prosne, ferme de Constantine, Mourmelon (20 novembre 1917 – 20 mars 1918 – 53-55).

1918 : Bois de la Pyramide, Sept-Saulx (20-27 mars – 54), Ailly-sur-Noye, Mailly-Raineval, Amiens, Estrée-Saint-Denis (3-9 avril – 55-58), Champagne, Sept-Saulx, les Marquises, Mont Cornillet, Mont Blon, Mont Haut, Mont Perthois, Mont Sans-Nom, la Cage à Poule (mai – 59-60), école d’aviation de Cazeau, La Teste, Arcachon, Le Crotoy (mai – septembre – 61-65), Allemagne, camp de Bernau, camp de Lechfeld, retour en France (septembre 1918 – février 1919 – 65-82).

Yann Prouillet, CRID14-18, septembre 2011

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Marquand, Albert (1895-1938)

1. Le témoin

Albert Marquand est né le 13 décembre 1895 à Troyes où son père était directeur de la fabrique de papier Montgolfier. Il a 3 ans lorsque la famille s’installe à Aubenas (Ardèche) pour gérer une librairie-papeterie. Il aura deux frères plus jeunes, Georges et Henri, à qui il donnera, pendant la guerre, le conseil de choisir l’artillerie en devançant l’appel de leur classe. La famille, de moyenne bourgeoisie, est cultivée et pratique la musique ; les jeunes sont membres actifs d’une association de gymnastique. Au front, Albert se fait envoyer de la lecture, en particulier la presse d’Aubenas qu’il critique, et Le Canard enchaîné, ce qui est peu banal.

Pendant la guerre, au 55e RI, puis au 149e, il connaît quatre courtes périodes infernales : au Bois de la Gruerie en Argonne en juin 1915 ; à Verdun en avril 1916 ; à Laffaux et à la Malmaison en juin et octobre 1917. Entre temps, il a été évacué pour blessure en juin 1915, et pour maladie en octobre ; il a connu des secteurs calmes, des périodes de stage ou de cantonnement en réserve. Devenu sergent, il préfère abandonner ses galons pour entrer dans un groupe de radio-télégraphie, au 8e Génie, en février 1918. Après le 11 novembre, il fait partie des troupes d’occupation en Rhénanie, puis devient élève interprète auprès de l’armée américaine.

Libéré, il rentre à Aubenas, puis il va tenir une librairie-papeterie à Sedan où il meurt en 1938. Il semble qu’il soit resté célibataire.

2. Le témoignage

Il est publié sous le titre « Et le temps, à nous, est compté », Lettres de guerre (1914-1919), présentation de Francis Barbe, postface du général André Bach, aux éditions C’est-à-dire, Forcalquier, 2011, 416 p., nombreuses notes, annexes, illustrations. Le fonds, conservé par la nièce d’Albert Marquand, est constitué de 459 lettres, de quelques rares pages de carnet personnel, du récit de la bataille de la Malmaison, repris au repos, et de photos. Les lettres sont adressées à différentes personnes de la famille, son père, sa mère et ses deux frères, l’auteur sachant bien qu’il en serait fait une lecture collective. Il lui fallait donc tenir compte des sentiments conformistes des parents. Albert Marquand évoque le désir de son père de le voir gagner du galon (p. 31), et il promet « de faire honneur à la famille » (p. 49). Mais l’expérience de la guerre réelle le conduit d’une part à pratiquer une stratégie d’évitement systématique (voir ci-dessous), d’autre part à ne pas accepter les remarques moralisatrices sur le désir des soldats en permission de « profiter du restant qui nous reste à vivre » (p. 153). Accusé littéralement de mener « une vie d’orgie », Albert répond à son père que celui-ci n’a pas l’expérience de l’enfer des tranchées et ne peut donc parler en connaissance de cause. Les quelques moments d’incompréhension et d’opposition n’interrompent cependant pas une correspondance suivie et les sentiments d’affection au sein de la famille, marqués aussi par l’envoi de nombreux colis.

Quelques coupures ont été effectuées par l’éditeur qui n’en dit pas la raison.

3. Analyse

On peut résumer l’apport de ce témoignage en trois points.

a) Des notations émanant d’un vrai combattant :

– Le départ plein d’illusions (21/05/15 : « dans la guerre de tranchées il y a un nombre infime de victimes »), puis la découverte des réalités (4/07/15 : « ce n’est plus une guerre, c’est une boucherie »), la condamnation du bourrage de crâne par les journaux (18/05/16 : « ne tablez pas sur les journaux pour les communiqués ; c’est des bourdes ! »), par le conférencier Marc Sangnier qui délivre « le bourrage de crâne officiel » (15/07/18), par Botrel, « ce triste Monsieur qui porte la croix de guerre avec ostentation » (30/11/18). Parmi les autres embusqués, figurent « la prêtraille » et « les rupins » (8/11/15). Si les poilus en ont assez, il en est de même des Boches, aux dires des prisonniers (18/09/15). Son régiment est touché en 1917 par le mouvement des mutineries, mais c’est un sujet qu’il ne veut pas aborder dans son courrier du fait de la censure (11/06/17).

– Et encore : les ravages de l’artillerie amie et les détrousseurs de cadavres (récit de la bataille de la Malmaison, p. 384), les rats (22/05/15), les simples satisfactions de pouvoir se laver, se raser (30/05/16), la pêche à la grenade et la chasse au Lebel (3/04/17), les mercantis et leurs prix exorbitants (4/07/17), la lecture du Feu de Barbusse, livre sur lequel il émet quelques réserves, mais qu’il considère comme « le seul bouquin qu’on ait fait de potable sur les Poilus » (16 et 19/09/17).

– Deux remarques plus rares : le général Sarrail, ayant constaté que « beaucoup d’hommes portent au képi des insignes religieux », interdit cette pratique (19/06/15) ; la rencontre dans les rues de Metz, après l’armistice, de soldats lorrains en uniforme allemand (20/11/18).

b) Une stratégie d’évitement systématique :

– Mobilisé avec la classe 15, en caserne à Digne, il remplit les fonctions d’instructeur qui lui permettent de retarder son départ pour le front (mars-avril 1915).

– Blessé, soigné à l’hôpital de Chaumont, il souhaite ne pas remonter là-haut de sitôt, essayant de persuader les médecins qu’il n’est pas rétabli (juillet 1915).

– Lors de toutes ses permissions, il prend plusieurs jours de « rabiot ».

– En septembre 1915, il essaie de se faire réclamer par son oncle comme ouvrier métallurgiste ou dessinateur dans son usine. Il revient à l’assaut à plusieurs reprises : « cela ferait mon affaire car j’en ai assez de cette vie et tous sont comme moi » (4/09/15). Il sollicite l’appui de son frère : « Parle de ma demande de métallurgie au Papa » (7/09/15) ; de sa mère : « Encore aujourd’hui, il en part un de mon escouade pour la métallurgie, il était cultivateur ! Tu vois d’ici les résultats du piston ! » (13/09/15).

– La tentative métallurgique ayant échoué, Albert joue la carte de l’agriculture. Il demande à son père de lui procurer un certificat de viticulteur afin d’obtenir une permission agricole (6/01/16). Il reçoit le certificat, mais craint de ne pas obtenir la permission car, sur les 480 hommes de la compagnie, « il y en a au moins la moitié qui demandent » (12/01/16).

– Immédiatement après, selon son expression : « j’ai bondi me faire inscrire » pour devenir moniteur d’éducation physique de la classe 17, mais le « filon de moniteur a échoué » (janvier 1916). Et encore, il paraît qu’on accorde une permission à ceux qui s’engagent à aller chez eux pour en rapporter de l’or pour la Défense nationale (27/01/16)…

– Chance ou piston, le voilà en juillet 1916 affecté au dépôt divisionnaire : « Je ne sais combien de temps je vais passer là mais c’est toujours autant de pris. » Il y est encore en octobre : « Tout de même je m’estime plus heureux que les camarades du régiment qui vont attaquer. »

– En juin 1917, il va faire un stage de mitrailleur à l’arrière : « ça me fera toujours louper une période de tranchées. »

– Enfin, en février 1918, ayant intégré une équipe de radio-télégraphie, il constate que « le temps s’écoule avec une monotonie désespérante », mais qui ne lui « fait pas regretter les heures tragiques d’autrefois ». Il éprouve « la satisfaction du voyageur arrivant au port après une affreuse tempête » (8/06/18). Avec un certain cynisme, il ajoute, le 31 août : « Mon ancien régiment, le 149, a sa 4e citation à l’Armée et attend la fourragère verte et jaune. Grand bien lui fasse !! »

– Le 12 novembre 1918, il écrit : « Pour moi, je considère une chose : c’est que je suis arrivé à traverser la tourmente, les membres à peu près intacts. »

c) Le problème soulevé par les textes : a-t-il tué ?

– Un soldat, à la guerre, est là pour tuer l’ennemi, et il est armé pour cela. Cependant, le fantassin, avec son fusil et sa baïonnette, est plutôt la victime de l’artillerie. Lors de la bataille de la Malmaison, Albert Marquand note le « peu de frayeur qu’inspirent les balles » : « Leur musique est une simple sensation désagréable pour des hommes accoutumés aux plus violentes commotions, aux bombardements prolongés qui vident les organismes et transforment les plus courageux en loques humaines. » Il a aussi décrit les effets terribles d’un obus lorsqu’il tombe au milieu d’un groupe d’hommes (p. 63 et p. 384).

– Lors d’une avancée aux dépens de l’ennemi, les abris, qui pourraient servir de « repaires » aux défenseurs, sont nettoyés à la grenade, et Albert trouve cela normal (p. 381). Par contre, les prisonniers ne sont pas abattus, mais envoyés à l’arrière ; les blessés ennemis sont parfois réconfortés (p. 382).

– Mais voilà le problème. Dans sa lettre du 6 novembre 1917, écrite au lendemain de l’attaque de la Malmaison, après avoir montré comment la mort l’avait « frôlé de son aile macabre », comment un obus avait tué devant lui le camarade avec qui il parlait, tandis que lui-même ne recevait qu’un éclat minuscule dans le nez, comment sa compagnie avait eu 40 % de pertes, il termine ainsi : « Mais il y avait des cochons dans le tas ; ils n’ont pas été épargnés ; pour ma part j’en ai abattu 2 comme au tir au lapin : ces salauds, en se débinant, tiraient sur nous en passant leur arme sous le bras ! Ça n’a pas traîné. Ah, mais non ! Donc, je termine là, mes bien chers. Je vous embrasse de tout cœur. PS Admirez le papier boche ! Excusez le décousu de mon style, j’écris les idées comme elles arrivent. » Or, dans son récit structuré de la bataille de la Malmaison, qui occupe les pages 368 à 385 du livre, il n’est plus question de ces deux Allemands tués. Par contre, on trouve le passage suivant, après la fin des combats (p. 383) : « Décidément, le bois se peuple, car, peu après, deux silhouettes viennent à ma rencontre… Ce sont des Boches ; je tâte la crosse de mon pistolet automatique, bien décidé à tirer au moindre geste, mais je n’ai pas à en faire usage… Ils portent le brassard à croix rouge. Arrivés à ma hauteur, ils s’écartent presque avec crainte ; l’un d’eux est affublé de grosses lunettes rouges ; ils me lancent un regard atone et continuent leur marche sans un mot. »

On peut envisager deux hypothèses : ou bien Albert Marquand a dit à chaud la vérité à ses parents, puis, pris de remords et dans un souci « d’aseptisation », a voulu « refouler » ce geste dans son récit écrit à froid ; ou bien, dans l’excitation du lendemain de bataille, il a inventé un acte viril, exagération abandonnée par la suite. Les arguments en faveur de cette deuxième hypothèse sont qu’il n’hésite pas à signaler la violence du nettoyage des abris, et que, si les Allemands avaient eu le comportement de se débiner en tirant, on comprend mal pourquoi il n’en aurait pas fait état dans son récit. Mais aucune preuve décisive n’emporte l’adhésion en faveur de l’une ou de l’autre hypothèse. Il faut donc mentionner les deux.

– Au-delà, les descriptions de la violence et des horreurs montrent que les théories farfelues sur « l’aseptisation » de la guerre dans les récits de combattants ne résistent pas à un examen bien simple : lire les récits des combattants.

Rémy Cazals, avril 2011

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Auvray, Lucien (1896 – ?)

  1. Le témoin

Né le 8 août 1896. Il n’est encore qu’étudiant quand il part pour l’armée le 12 avril 1915 comme 2e classe d’infanterie. Il rejoint son régiment, le 82e RI, à Montargis. Le 20 mars 1916, il est intégré au 119e RI, qui se trouve alors à Verdun, où il restera jusque janvier 1917 (un passage dans le secteur de Saint-Mihiel entre novembre et décembre). Auvray sert comme 2e classe pendant deux ans avant d’être nommé caporal, le 28 mai 1917. Fin mars de cette année, il arrive sur le Chemin des Dames. Son régiment fait partie de l’armée d’exploitation et de poursuite du général Duchène. Il ne sera pas engagé le 16 avril (attente près de Fismes, marches et contre-marches). Du 19 avril à la fin du mois de mai, il effectue des marches et manœuvres dans la région de Château-Thierry. Le 30 mai, il note une impression de malaise mais affirme que tout est calme au régiment (ne dit rien sur l’entrevue de Tigny par exemple). Il participe aux combats de juin et juillet (secteur Ailles-Paissy) : « Comment est-il possible que nous soyons encore en vie, ce jour, à bien peu, il est vrai ? » (p.105). Son régiment part ensuite dans la Somme, dans le secteur de Saint Quentin. Promu sergent puis chef de section en mars 1918, il est dirigé sur un centre d’élèves-aspirants à Issoudun. Il retourne aux armées le 17 octobre 1918 et participe à l’offensive finale. Rendu à la vie civile après 4 ans et ½ de service (démobilisé en septembre 1919), il partira vingt ans plus tard, comme capitaine au 113eRI. Pendant les deux guerres, il aura passé 11 ans et demi sous l’uniforme. Il sera fait lieutenant-colonel honoraire d’infanterie.

Après la Première Guerre mondiale, Lucien Auvray doit s’occuper de sa santé pendant trois ans (effets retardés d’une intoxication au gaz ?), et reprend sa licence de droit pour intégrer la cour d’appel d’Orléans comme avocat, début 1924. Il est l’auteur d’un autre ouvrage : Du désastre à la victoire. Souvenirs de guerre de 1939-1945, La Pensée Universelle, 1980.

2. Le témoignage

Les souvenirs de Lucien Auvray ont été rédigés tardivement, à partir de ses carnets de route, et publiés sous le titre : Sous le signe de Rosalie. Souvenirs d’un garçon de 20 ans. Guerre 1914-1918. Verdun – Chemin des Dames et la suite, Orléans, 1986. La publication de ses souvenirs procède de la volonté de l’auteur de rétablir une vérité qu’il pense bafouée : « Si j’ai envisagé de les faire éditer c’est que, révolté par la fantaisie, les erreurs grossières et la partialité de certains commentateurs mal informés ou de mauvaise foi, j’avais entendu apporter un témoignage vécu sur la dramatique aventure de certains régiments d’infanterie… » (p.7-8).

3. Analyse

Témoignage intéressant, notamment pour Verdun et le Chemin des Dames.

Lucien Auvray a repris ses carnets en insérant, par endroits, des remarques et réflexions générales, formulées a posteriori, qui sont toujours clairement signalées comme ajout au texte original. La chronologie est suivie, quelquefois troublée par des sauts et allers et retours que s’autorise l’auteur, et la prise de notes est très régulière. Auvray nous livre un riche témoignage sur son expérience au front, aussi bien d’un point de vue « événementiel » que d’un point de vue plus intime. L’auteur met une application particulière à mieux faire connaître le fantassin au lectorat civil et ses souvenirs abondent de détails pratiques ou techniques. Doté d’une bonne instruction, le style est fluide, et les observations sont attentives et fines. Auvray ne s’interdit pas les critiques à l’encontre de l’armée et du commandement, au contraire, et livre ses impressions de soldat et les leçons tirées de son expérience.

Notons quelques points intéressants de ce témoignage :

–  Lucien Auvray est de ces hommes qui préfèrent se porter volontaire pour les coups de main plutôt que de subir sans pouvoir riposter. Plus qu’une haine prononcée pour l’ennemi ou le désir d’assouvir une pulsion meurtrière, l’auteur invoque le motif suivant : « Encaisser sans riposter est démoralisant, aussi je me suis fait inscrire volontaire pour être du groupe de patrouilleurs » (p.45). Il intégrera par ailleurs un des groupes francs constitués pour mener des coups de mains.

– évoque des moments de « trêve tacite », dans le secteur de Saint-Mihiel, en novembre-décembre 1916 : « Il m’a été dit qu’avant notre arrivée, entre ce dernier ? trou français” et celui des Allemands (de l’autre côté) s’était instaurée une espèce de trêve et même de modus vivendi » p.57.

– martèle un réel agacement face à l’incompréhension des civils à laquelle il est confronté à l’occasion des permissions. En décembre 1916 par exemple, il note : « Le fossé se creuse entre l’avant et l’arrière là on s’installe confortablement dans la guerre ; sauf famille heureuse de retrouver les siens, l’accueil des permissionnaires est désinvolte ; formule rituelle, un tant soit peu goguenarde de bienvenue » (p.59). De même, il s’emporte contre la propagande de l’arrière « stupidement faite » (p.99) et ne cache pas une certaine amertume à l’encontre des ouvriers travaillant dans les usines de l’arrière.

– fait partie des auteurs qui réfutent l’alcoolisation des hommes avant l’assaut. Pour lui, la consommation d’alcool vise avant tout à soutenir les hommes dans les moments d’effort et d’inconfort : « L’eau-de-vie, distribuée avec une certaine générosité lors des grandes épreuves, en période d’efforts surhumains, d’attaques et de contre-attaques, sous des intempéries (plus que déplaisantes : pluie battante, neige ou grand froid, quand le sol semblait vous aspirer) était la bienvenue. De mauvais esprits ont tenté d’accréditer ce mensonge, que sa distribution était un moyen pour doper les hommes, les enivrer au moment de les jeter à l’assaut. Personnellement je n’en ai jamais vu administrer  l’instant de sauter le parapet ; d’ailleurs, avec les tirs de contre-préparation ennemie, cela eut été impossible » (p.138).

– Intéressant également dans sa description des sentiments ressentis par certains jeunes hommes à la sortie de la guerre, cette « peur » du retour à la normale : « De quoi notre avenir sera-t-il fait ? […] Comment nous reconvertir, quand nous serons renvoyés ”en nos foyers” ? » (p.178).

Dorothée Malfoy-Noël, novembre 2010

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Cocordan, Lucien (1893-1962)

1. Le témoin

Né le 6 octobre 1893 à Paris. Famille de religion protestante. Le père, Georges, était conducteur de bus hippomobile ; la mère, Louise Cottart, était passementière. Les parents seront plus tard épiciers à Fontainebleau. Avant la guerre, Lucien était apprenti chapelier. En mars 1913, il s’engage pour trois ans au 22e Dragons de Reims, ayant vraisemblablement l’intention de faire une carrière militaire (l’expérience de 14-18 va l’en dissuader). Il obtient le grade de brigadier. Il fait toute la guerre de 1914-1918 dans la cavalerie, combattant alternativement à cheval et à pied. Il se marie le 16 septembre 1919 à Viroflay, Seine-et-Oise, avec une infirmière qui l’a soigné en mars 1917 à l’hôpital d’Orléans. Deux enfants : Pierre, né en 1920 ; Monique, née en 1925. Il devient représentant de commerce en chapellerie et chemiserie à Paris, puis à Charleville. Il se réfugie en 1940 à Toulouse. Il meurt le 22 mai 1962 à Chaum, Haute-Garonne.

2. Le témoignage

La famille (qui a fourni les renseignements ci-dessus) a conservé six petits carnets ou agendas correspondant aux périodes suivantes : (1) du 25 juillet au 10 novembre 1914 ; (2) de novembre 1914 au 10 août 1915 (+ quelques pages détachées pour août-octobre de la même année) ; (3) d’octobre 1915 à décembre 1916 ; (4) 1917 ; (5) 1918 ; (6) 1919. Un cahier format écolier reprend le texte « au propre » du début de la guerre jusqu’au 31 janvier 1917.

3. Analyse

Dès le début, Lucien Cocordan exprime des sentiments d’amour pour la patrie pour laquelle le devoir est d’accepter de mourir. Il faut « fiche une bonne volée aux Boches ; tous on a hâte de marcher au feu pour en finir avec cette race et après l’on sera tranquille ».

Départ vers le nord. Entrée en Belgique le 6 août. « Vallée de la Semois. Sur tout le parcours, ce n’est que des drapeaux représentant les nations alliées. On nous chante La Marseillaise. Ovations monstres sur tout le parcours. L’on nous donne des tartines, tabac, boisson, œufs, médailles de sainteté, souvenirs en masse. Accueil touchant et inoubliable. L’on nous appelle leurs frères. Quels braves gens ! »

Les dragons font des reconnaissances, toujours en alerte (« nous dormons bride au bras »). Ils affrontent des tirailleurs allemands. Repli vers Paris, puis poursuite début septembre. Période confuse au cours de laquelle des Français tirent sur des Français, des Allemands sur des Allemands. Divers bobards présentés comme des faits : arrestation d’espions allemands « la plupart déguisés en prêtres » ; infirmières allemandes sur lesquelles on trouve « revolvers et poignards cachés dans leurs corsages ».

Le 25 septembre à Bouchavesnes, « l’escadron fait une charge stupide contre fantassins et mitrailleuses ennemis, qui crachent une véritable pluie de mitraille sur nous. Rebroussons sous une pluie de balles. » Le 11 octobre en Artois, c’est un combat à pied toute la journée. Vers la Belgique (17 octobre) : « Nous passons par Vieux-Berquin. Plus une seule maison est debout. Les habitants sont revenus, pleurent dans les rues. Pays complètement détruit, partout des cadavres de bestiaux, des maisons qui achèvent de se consumer. Quel spectacle inoubliable ! Quelles visions de barbarie, quels sauvages et quelle nation infecte que cette race porcine que l’on nomme la nation allemande ! Bailleul est également ravagé. Nous passons la frontière à 11 h 30. Loker, premier village belge. » Le 20 octobre, durs combats entre Staden et Langemark : « Quelle scène qu’un champ de bataille, on entend le râle des blessés. De voir ceux qui tombent à nos côtés en poussant un râle, l’on songe à quand notre tour, et lorsque l’on sort de cette fournaise l’on se demande comment l’on est sans blessure lorsque tant d’autres sont tombés ! »

Suivent une période de repos et un bref séjour à l’hôpital d’Abbeville. Sa demande pour passer dans l’aviation est refusée. Après une permission en août 1915 (« Joie indescriptible à se sentir sur le macadam après 13 mois passés dans des patelins plus ou moins vaseux »), le voici en Champagne à la veille de l’offensive de septembre. « 27 septembre. Arrivons le matin dans les bois de Suippes, bivouaquons en plein feuillage. Croyons être tranquille pour quelque temps mais départ à 11 heures. Le colonel nous rassemble et nous fait un discours concernant : offensive, heure venue, etc. Arrivons à 2 h de l’après-midi à Suippes en pleine bataille. Cela, paraît-il, marche très bien. Poussons plus loin et nous nous installons sans desseller près de Souain. La pluie tombe, nous sommes trempés. 28, 29, 30, 1er octobre. Que dire pendant ces jours sinon que nous avions tous fait le sacrifice de notre existence. A toute minute pendant ces jours nous nous attendions à charger, et charger dans quelles conditions ? sur quoi ? une ligne de mitrailleuses ou un fortin. Nous sommes restés pendant tous ces jours, les 22e et 16e, brigade d’avant-garde. Gare à la réputation que nous avons, et nous pouvions dire que nous étions sacrifiés. Nous nous sommes trouvés jusqu’à 300 à 400 mètres de la ligne. Si l’escadron n’a eu comme perte qu’un cheval, cela tient du miracle. Jamais je n’ai vu les marmites tomber si près en terrain découvert. Une est tombée à 3 pas, nous enterrant complètement, moi et un cycliste. Nous étions couverts de terre. Nous avons souffert non seulement de la fatigue, mais principalement de la faim. Cette offensive n’a pas réussi comme nous le voulions. Des compagnies entières restaient sur le terrain. Nos escadrons à pied partis à l’attaque, sur 220 sont revenus à 40, et tout cela pourquoi ? C’est du terrain payé bien cher. »

Période calme d’octobre 1915 à janvier 1916. Le 6 octobre, près de Cuperly, il note qu’il a 22 ans. Le 1er janvier : pas un coup de canon. Les choses se gâtent en février. Dès le 22 février : « Une offensive extraordinaire se fait du côté boche sur Verdun. » Cela a pour conséquence un retard pour les permissions. Il ne peut partir qu’en mai : « Cafard monstre à la fin. 20 mai. Le cafard me tient bien et ne me quitte pas. Vite la fin. J’en ai assez. » La fin approcherait-elle ? « 28 juin. Les Russes, en offensive depuis 8 jours, marchent merveilleusement. Offensive sur tous les fronts. Anglais dans le Nord,  Français à Verdun, Italiens et Russes à leur front respectif, attaquent avec avantage. Nous croyons très fermement à une fin avant l’hiver. Quelques pronostics nous annoncent la fin pour août ou septembre. Chic alors ! » Août en Lorraine, à Lunéville : « Nous nous installons dans un quartier de cavalerie. Quel cafard se revoir là-dedans après 2 ans de guerre. L’ancienne vie de quartier reprend, les corvées, l’appel, etc. Tout le monde est dégoûté. » Et en secteur calme : « C’est un vrai secteur de rentier. Pas un coup de fusil ni de canon. Nous couchons dehors, pas d’abris. Nous installons des couchettes sous une ancienne tuilerie presque écroulée. Nous restons 5 jours ici et 5 en réserve. »

Janvier 1917 : « En pleine chaîne des Vosges, région merveilleuse, mais quel froid ! et la neige ne cesse de tomber. Très bien reçus par les habitants. » Mais, de l’autre côté de la frontière, à Traubach : « L’heure est restée l’heure allemande. Ici l’on parle un javanais incompréhensible et qui n’est pas l’allemand mais un patois alsacien. L’on rencontre dans les maisons beaucoup de photos de soldats allemands. »

En permission en février 1917. Visite médicale pour mal à la gorge. Il est envoyé à l’hôpital d’Orléans : « 17 février. Très bien soigné. Georges vient me voir tous les jours. Infirmières charmantes. 6 mars. Je crois m’apercevoir que l’affection que je portais à ma petite infirmière, qui après avoir été ma marraine est maintenant ma grande amie, se change en amour. Elle m’en rend mon amour largement du reste. »

Avril 1917. Préparatifs de l’offensive : « 13 avril. Départ à 7 h 30. Après une étape de 45 km, faite plutôt lentement, nous arrivons à 4 h 30 dans un bois près de Fère-en-Tardenois. L’on pense rester ici deux ou trois jours. La région ici est remplie de troupes. Infanterie, cavalerie, etc. passent et repassent. Sur la ligne de chemin de fer de Fismes à côté de nous, les trains de troupes et de ravitaillement ne cessent pas de défiler. […] 15 avril, dimanche. Rien de nouveau. Nous partons le soir pour aller plus près du front. Passons une nuit inoubliable. Treize heures pour faire 12 km, c’est insensé. Nous avons mis à un moment trois heures pour faire 400 m. C’est pire qu’à Souain, et quel temps ! De l’eau, du vent et un froid glacial. 16 avril. Arrivons à 7 h du matin à 4 km des lignes. Un bombardement effroyable tape de Soissons à Reims. Quel carnage à une époque où le progrès et la civilisation nous gouvernent. C’est incroyable quand l’on pense à cette boucherie qui dure depuis plus de 2 ans ½. […] 18 avril. De la pluie, toujours de la pluie. Quel temps pour les malheureux fantassins ! 19 avril. Nous ne les percerons jamais dans de pareilles conditions. Pourquoi alors sacrifier tant de vies humaines si précieuses ? Quelle insouciance ! 20 avril. Quel changement dans mes idées politiques, et dans quel état d’esprit je me trouve ! J’en suis étonné moi-même, et pourtant je n’ai plus le cafard. 21 avril. Nous allons voir un camp de prisonniers tout près. Tous ont assez de la guerre et reconnaissent notre avantage et aussi que l’Allemagne ne peut plus tenir question alimentaire. »

Le pourcentage de permissionnaires est augmenté. Lucien pourra partir le 9 juin. En attendant, il a des nouvelles de Paris et il est confronté aux mutineries de l’infanterie : « 28 mai. A Paris, c’est un chambard du diable, ce n’est que grévistes, principalement chez les femmes, couturières, usines à munitions, alimentation, tout en grève. Où cela nous mènera-t-il ? 30 mai. A 4 h du matin, alerte. Il faut être prêt à partir dans une demi-heure. Quel chambard ! Rien n’est prêt et il manque un tas de choses. Nous partons à 6 h moins ¼ direction Attichy. A Breuil je reviens avec les chevaux de mains du régiment. Au retour, j’apprends que c’est deux régiments d’infanterie, qui venaient de passer 60 jours en ligne aux dernières attaques, et après 6 jours de repos remontaient en ligne. Ils ont refusé de marcher et marchent sur Compiègne. Nous devons les arrêter. Voilà où nous en sommes après presque 3 ans de guerre. S’ils résistent, nous devons tirer dessus, sur nos frères. Quelle honte ! Pour ma part, je suis heureux de me défiler d’un tel travail. Ils reviennent à 14 heures, sans avoir rien vu. 31 mai. Détails sur la journée d’hier. La révolte a commencé ainsi : un capitaine donnant un ordre à un caporal de monter aux tranchées avec son escouade, ayant refusé, le capitaine l’a tué d’un coup de revolver. Aussitôt les quelques hommes l’ont percé de coups de baïonnette et ont marché sur l’arrière, entraînant beaucoup d’officiers qui eux aussi en ont assez. Autre chose à remarquer : les officiers de chez nous, pendant l’instant où nous attendions les deux régiments, ont baissé pavillon et parlaient aux hommes avec une politesse à laquelle nous ne sommes pas habitués. Les mitrailleuses tenues par les officiers eux-mêmes nous tenaient en même temps sous leurs feux en même temps que le terrain devant nous. A ce sujet, aucun commentaire… Aujourd’hui, 2 h, présentation des gradés au colonel. 1er juin. A Paris, les grèves continuent ! Ce matin, alerte, ce n’est qu’un exercice car à l’alerte d’avant-hier beaucoup n’étaient pas prêts. 2 juin. Nous partons à 6 h 30 pour changer de cantonnement. Rassemblement à Breuil. Départ 7 h 30, allons à Blérancourt, même travail que mercredi dernier, et quel travail ! C’est honteux et il règne un état d’esprit déplorable et si les fantassins arrivent, beaucoup se mettront avec eux car nous leur donnons raison. Ils demandent un repos d’un mois et le tour de permission tous les 4 mois, ce qui est leur droit. Nous rentrons à Camelin pour cantonner. Le 360e y est. Cris à notre arrivée. Des imbéciles leur ont raconté que nous avions tiré sur un bataillon de chasseurs à pied. Altercation comique entre le colonel Retheny [?] et un fantassin. Finalement nous fraternisons avec tous et l’erreur est reconnue par eux-mêmes. »

La permission : « 9 juin. Je me couche à 9 h, à peine endormi l’on vient me prévenir que je pars en permission ce soir. 10 juin. Arrivons au lieu de départ à Vic-sur-Aisne à 5 h 30. Départ à 9 h. Arrivée à Creil à 12 h 30 où j’attends le train pour Montereau qui part à 4 h 45. Vraiment je commence à en avoir assez de ces changements de train et aussi des attentes de plusieurs heures dans les gares. Si ce n’était ma permission ! J’ai grande hâte à revoir tous ceux qui me sont chers et aussi ma chère petite fiancée. Que de bons jours heureux nous allons passer ! 11 juin. Arrivée à Montereau à 12 h 15, je vais chez Georges sans faire timbrer ma perm. […] 12 juin. Je repars à Montereau faire timbrer ma permission qui ne compte qu’à partir de demain. 22 juin. Je pars par le train civil avec le billet militaire pris par Georges […] Retour à Camelin […] temps affreux, cafard monstre, je deviens depuis quelque temps complètement anarchiste : une fin et le retour chez soi ! 30 juin. La relève se fait ce soir. Nous remplaçons le 11e cuir, l’on parle d’une division de cavalerie allant cantonner aux environs de Paris en cas de troubles dans la capitale. Ce serait notre tour, cela ne me déplairait pas car je pourrais aller à Paris et voir tous ceux qui me sont chers, mais malgré [tout] ce rôle de gendarme me répugne ! »

A partir de juillet, l’année 1917 compte plusieurs permissions, maladies, stages et séjours à Paris ou dans la région parisienne. Les notes de 1918 et 1919 sont très laconiques. Le 11 octobre 1918 : « Une autre grande offensive se prépare. Mais nous espérons qu’elle ne se fera pas. L’armistice viendra peut-être avant. Que de vies épargnées alors ! Attendons et espérons. » Le 28 décembre : « Quelle ironie : on demande des rengagés (et dire qu’ils en trouveront !) pour partir pour Salonique, mais je crois que c’est plutôt pour la Russie. » Le 24 juin : « Nous apprenons que les Boches ont signé le traité de Paix hier soir. A bientôt la démobilisation. A partir du 7 juillet, marqué 55, commence le compte à rebours, et le 22 août est marqué 0. Lucien part vers Paris. Il est démobilisé à Vincennes le 25 août : « Me voici enfin redevenu civil. »

Rémy Cazals, janvier 2009

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Poizot, Charles Henri (1891-1966)

1. Le témoin

Il est né à Saint-Quentin (Aisne) le 14 mars 1891 dans une famille catholique. A la déclaration de guerre, il est employé dans une petite entreprise de textile. Au 67e RI de Soissons, il est sergent dans l’équipe des téléphonistes. Démobilisé le 30 juillet 1919. Il se marie en 1920 à Tarare (Rhône) où il choisit de demeurer. Il aura deux filles. Il meurt en 1966.

2. Le témoignage

La famille a conservé six petits carnets d’une écriture fine et lisible, au crayon ou à l’encre. Les quatre premiers contiennent des notes assez brèves à la date du jour, encore plus brèves vers la fin de la guerre. La période couverte va du 28 juillet 1914 au 22 février 1919. Les deux autres contiennent diverses listes de noms et adresses, des comptes, le texte de ses deux citations, etc.

Les carnets ont été « retranscrits, commentés et préfacés par Dominique Bussillet », petite-fille de l’auteur, sous le titre Histoire d’un Poilu. Carnets de Charles-Henri Poizot du 67e RI, Parçay-sur-Vienne, Editions Anovi, 2003, 143 pages. Le livre est illustré de photos de l’auteur et de pages des carnets.

3. Analyse

– Au cours des premières semaines de guerre, Poizot revient à plusieurs reprises sur la puissance de l’artillerie allemande. Il signale un « acte de sauvagerie » des Allemands (22 septembre) mais il n’en a pas été le témoin. Le 13 octobre, il dit avoir assisté à l’exécution d’un soldat du 106, fusillé pour abandon de poste. Autres exécutions quelques jours plus tôt.

– Le 11 novembre 1914, malade depuis plusieurs jours, il se présente à la visite. Il est exempt de service avec « prière de ne pas revenir ». Il avait en fait la fièvre typhoïde, et il a quand même réussi à se faire évacuer le18 novembre. Il ne revient sur le front qu’en mai 1915, constatant que le régiment avait beaucoup souffert.

– L’offensive de Champagne en septembre 1915 est présentée aux soldats comme devant être décisive : « J’y vais de bon cœur car, maintenant que je suis rapproché de mon pays, j’ai l’espoir que je verrai bientôt mes parents libérés du joug des Allemands » (23 septembre). Le 67e est devant Souain, l’attaque est terrible, les résultats sont décevants. Nouveau « calvaire », « carnage », à Verdun en juin 1916. Et dans la Somme, près de Suzanne, en septembre : « 25 septembre. Et puis ça me dégoûte je ne dirai rien, nous avons passé 8 jours en première ligne, couchés dans la terre, la boue, la pluie, j’ai été enterré par un obus, la tranchée est nivelée, des copains tombés à côté de moi, quel carnage. » Aussi, le 12 avril 1917, à la veille de l’offensive Nivelle, sept points d’interrogation expriment son scepticisme : « On nous fait une conférence sur la grande attaque qui va avoir lieu. Cette fois on va les avoir ??????? A part ça, les Boches sont toujours à Saint-Quentin. Quel cafard. Vivement la fin. »

– L’originalité de Poizot, c’est d’être un soldat des « pays envahis », coupé de sa famille pendant presque toute la durée de la guerre. Il évoque à plusieurs reprises ses parents restés sous la domination allemande. Il n’arrive pas à leur donner de ses nouvelles. Il n’en reçoit, indirectement, qu’en mai 1916. Il ne peut aller chez lui en permission. Il passe sa convalescence à Paris après la typhoïde. Il va en permission dans le Gers, chez M. Cartan, hôtelier à L’Isle-Jourdain, qui l’accueille comme s’il était un membre de sa famille (13 janvier 1916), puis chez Mme Ducos à Gimont (16 août 1916). Tous les retours de permission produisent un « cafard intense ». Une brève éclaircie, lorsque le régiment débarque à Fère-en-Tardenois (19 juillet 1916) : « Nous sommes dans l’Aisne. Il me semble que les pays sont plus beaux et les gens moins arrogants. »

Rémy Cazals, juillet 2008

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