Kern (famille : 3 témoins)

1. Les témoins

Eugène Kern (1882-1915) ; Lucien Kern (1889-1920) ; Aimé Kern (1891-1954)

Eugène Kern à Epinal le 19 janvier 1915                             Lucien et Aimé Kern à Saint-Aubin-sur-Mer le 28 novembre 1915

Eugène Kern, Alsacien né le 3 avril 1856 à Rammersmatt (Haut-Rhin), épouse le 18 juillet 1881 à Moyenmoutier Constantine Cuny, née à Anould (Vosges) le 20 juin 1862. Tous deux sont ouvriers papetiers. Ancien combattant français de la guerre de 1870, il s’installe en Lorraine avec plusieurs membres de sa famille comme « optants » pour la France après l’annexion de l’Alsace en 1871. De leur union naissent trois fils et une fille, Marguerite (le 4 février 1888). Après la mort du père à l’hôpital de Senones (Vosges), à la suite d’un accident du travail le 19 mars 1900, Constantine et ses enfants s’établissent en 1906 comme colons dans le Manitoba, au centre du Canada. Famille aux racines alsaciennes catholiques, il semble qu’ils soient très bien acceptés par la communauté canadienne, participant activement à la vie religieuse de Saint-Léon. « Engagés dans les activités de la paroisse et dans les efforts déployés pour la sauvegarde de la langue française, Eugène (sous le nom de Lorrain) et Lucien sont aussi devenus correspondants pour le journal La Liberté (…), hebdomadaire catholique de langue française fondé en 1913 par Mgr Adélard Langevin, archevêque du diocèse de Saint-Boniface » (page 11) indique Claude de Moissac, historien, présentateur des lettres des trois frères Kern.

Eugène Léon Kern naît à Moyenmoutier (Vosges) le 4 mai 1882. On ne sait rien de son enfance, manifestement élevé dans une profonde culture religieuse, le présentateur nous indique qu’à l’âge de 23 ans, il est « séduit par la publicité faisant l’éloge des terres disponibles au Manitoba » (page 9), au Canada, et qu’il traverse l’Atlantique en 1905 pour prendre la mesure de cette aventure. En 1906, il convainc toute la famille qui s’établit à Saint-Léon, petite paroisse canadienne, dans la région de la Montagne Pembina, et deviennent ainsi agriculteurs. Eugène, 2ème classe au 170ème régiment d’infanterie d’Epinal (Vosges), est porté disparu au nord de Mesnil-lès-Hurlus (Marne) en Champagne le 21 mars 1915.

Lucien Kern naît également à Moyenmoutier le 13 février 1889. Il est le premier des trois frères à aller au front en novembre 1914, est blessé en 1915, fait Verdun et reste au front jusqu’en mars 1917, date à laquelle il obtient une permission pour retourner au Canada. Dans des circonstances non précisées, mais très certainement dues à son état de santé très dégradé par la guerre, il ne retournera jamais en France. On sait qu’il épouse au Manitoba Corinne Pellerin le 8 janvier 1918 et qu’il succombe de la grippe espagnole à Saint-Léon le 8 mars 1920.

Aimé Kern, le cadet, nait dans la même commune le 3 octobre 1891. En 1915, il est « blessé par une balle française tirée derrière lui » (page 101) près de Soissons. Convalescent, il est finalement réformé pour un an en juillet 1917 mais en fait ne retournera jamais au feu. Aimé épouse à Lons-le-Saunier (Jura) à cette date Marie-Thérèse Boulet, nièce du curé Manitobin de Saint-Léon. Il s’établit dans cette ville et y décède le 15 août 1954 sans jamais être revenu au Canada.

2. Le témoignage :

Kern, Lucien, Eugène et Aimé, Lettres de tranchées. Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la Première Guerre mondiale. Montréal, éditions du Blé, 2007, 238 pages, collection Les Cahiers d’histoire de la Société historique de Saint-Boniface[1].

Ayant laissé mère et sœur au Canada, les trois frères Kern multiplient les correspondances, expédiant ainsi plus de 300 lettres et cartes postales de 1914 à 1917, leur prodiguant des conseils pour tenir la ferme en leur absence. Ils s’échangent également leurs impressions du front. Leur première lettre témoigne de leur voyage vers la France, via Montréal et New-York, et de leur traversée commune sur l’Espagne, un navire qui les débarque le 14 septembre 1914 au Havre, où ils se séparent pour rejoindre leurs dépôts respectifs. Eugène est incorporé à la 31ème compagnie du 170ème R.I. d’Epinal et ne quitte la caserne qu’à la mi-février 1915. Sa dernière lettre, adressée de Somme-Tourbe à sa mère le 11 mars 1915, lui décrit le fourmillement du front et l’état d’esprit de ce qu’« endurent ces fils de France » (page 91). Lucien est affecté quant à lui dans l’autre régiment d’Epinal, le 149ème, après un entraînement de 2 mois au camp de Rolampont, près de Langres. Il rejoint le front en novembre 1914. C’est lui qui rédige le plus grand nombre de lettres, généralement didactiques, de ce qu’il vit au front. Après les combats d’Artois et la terrible affaire du Fond de Buval, il est affecté le 29 juillet 1915 à une compagnie de mitrailleuses. Il est gravement blessé par un obus en septembre 1915 dans le secteur de Souchez et se retrouve dans des formations sanitaires de Normandie, Caen et Saint-Aubin-sur-Mer, où il va retrouver Aimé, lui aussi en convalescence. Ils vont d’ailleurs se trouver à Barfleur une marraine de guerre. Aimé a en effet enfin rejoint le 44ème R.I. de Lons-le-Saunier après une formation au Valdahon. Il est alors incorporé au 5ème B.C.P. et arrive sur le front en janvier 1915. Il est blessé aux fesses début mai par un tir ami dans l’Aisne et transporté à l’ambulance Carrel de Compiègne dans l’Oise. Il revient à son dépôt à Lons-le-Saunier pour ne plus en ressortir avant sa réforme en 1917. Lucien poursuit seul maintenant la guerre. Après une nouvelle période de formation de mitrailleur à Chaumont, il revient au front dans les Vosges, secteur du Violu et de la Tête des Faux, le 27 mai 1916, après avoir été affecté au 163ème R.I. de Nice. Il fait une demande de permission pour rentrer au Canada au début de février 1917, qu’il obtient le mois suivant. Le 25 avril 1917, « il est reçu en héros à Saint-Léon » (page 221) et c’est vraisemblablement du fait d’une santé très altérée par la guerre qu’il ne reviendra jamais en France pour la terminer.

3. Analyse

Publié au Quebéc, le fonds Kern est particulièrement éclairant sur le parcours singulier des français mobilisés hors du territoire et rappelés par la Patrie. Les trois frères Kern, Alsaciens d’origine, nés dans une commune frontalière avec la province perdue, et farouchement catholiques, entrent en guerre bellicistes et volontaires. Lucien surtout est le plus virulent dans ce sentiment. Il est heureux de son affectation dans une compagnie de mitrailleuses : « à mon grand plaisir, car depuis longtemps, j’aimais, si on peut appeler ce beau mot à cette arme, j’aimais, dis-je cet engin de destruction, pour les services qu’elle est appelée à fournir, pour la terreur qu’elle inspire à l’assaillant, et la confiance illimité qu’elle donne au soldat, se sachant protégé par son feu meurtrier » (page 129). Il y revient plus loin (page 184), allant jusqu’à l’équivoque : « Souvent je lui rends visite ma mitrailleuse et je la caresse et je l’essaie pour voir si elle fonctionne comme il faut » (page 205). Alliant didactisme et introspection permanente, Lucien ne tait pas grand chose de l’horreur de son expérience, malgré la censure qui le frappe parfois (voir le caviardage des toponymes sur une reproduction d’une de ses lettres page 192) ; nombreuses sont les pages où la violence de la pulvérisation des corps (pages 104, 107 ou 212) le dispute à la folie (pages 99, 125 ou 217). Lucien prodigue aussi quelques belles descriptions, telle celle de la vie souterraine de la réserve de 1ère ligne (page 209) ou de la cagna (page 214). Il ne cache pas non plus sa lassitude de la guerre, dès février 1916 : « Plus de discipline chez les blessés, des paroles de révolte et de dégoût montent de ces cœurs meurtris. Des inscriptions séditieuses s’écrivent partout. C’est la paix qu’ils veulent. Et puis l’autorité veut aussi se montrer trop dure, pas assez d’égards et de reconnaissance envers les pauvres qui ont tant souffert, versé leur sang pour le pays. On les laisse croupir dans les dépôts de longs mois, des mutilés, des béquillards ; c’est honteux. Soumis à la dure discipline de l’armée, astreints à obéir à des pleutres officiers trop lâches pour aller au feu. Je m’arrête ; j’en ai même trop dit déjà » (p. 167-168). Car il constate que la guerre est aussi sociale ; alors qu’il apprend qu’il retourne au front malgré ses blessures, Lucien fustige ceux qui « ont des influences sur lesquelles ils peuvent s’appuyer ou ce sont des capitalistes ou des pleutres. Ce sont toujours les mêmes qui vont au front, le cultivateur, l’ouvrier, l’artisan, le petit commerçant. Voici les castes qui en France comme partout portent le plus gros poids de la guerre » (page 175). C’est en fait la caserne qui le
déprime : « La vie de dépôt n’a rien de ressortissant, plutôt monotone, embêtante. Vous êtes traités comme des gosses ou comme des êtres privés de volonté ou de raison ; c’est révoltant. Tous sont unanimes à le proclamer et légion sont les préventions en conseil de guerre, où la prison est toujours pleine et c’est identique dans toutes les garnisons » (page 175). Apprenant son retour au front, il en vient comme nombre de poilus, à espérer la fine blessure : « Je tâcherai de me comporter vaillamment sans toutefois faire d’imprudence mais je ne serai pas lâche non plus. Ce n’est pas en se cachant ni en tirant au flanc que l’on évite d’être touché par les projectiles, mais s’il m’était accordé une bonne petite blessure oh ! c’est cela qui serait du bonheur tout plein » (page 186, mais il y revient également pages 213 et 217). Découragé, l’ancien belliciste veut être évacué : « Nous ne sommes pas construits en fer. L’enthousiasme des premiers jours a depuis longtemps disparu déjà » (page 211). En août 1916, il place une nouvelle charge contre les officiers : « Plus nous allons dans la guerre, pire c’est ; plus de service, plus d’ennuis. Des seigneurs ne seraient pas plus autoritaires et méprisants pour leurs serfs qu’un nombre respectable de ceux qui ont charge de nous commander. Jamais à ce que je puis voir ici, ils ne prêchent l’exemple ; au contraire ils sont très loin en arrière à l’abri des obus et au meilleur confortable. Naturellement il y a exception et il y en a de vraiment bons et dignes de ce nom d’officiers. Voilà déjà plus de deux ans que ça dure ; deux années de souffrances ininterrompues » (page 202). En fait, la guerre a détruit sa personnalité ; il s’en confie à sa sœur Marguerite le 5 mars 1917 : « Je ne suis plus comme avant ; il me semble que je deviens fou, comme tous les soldats du front d’ailleurs. Je rêve toujours ; je ne vis que de rêves et de pensées. Je suis neurasthénique. La guerre m’aura brisé et transformé. J’ai trop souffert et ce n’est pas fini. Il me semble que la vie est finie pour moi ; mon avenir est compromis ; l’ambition est morte en moi » (page 217). L’ouvrage s’achève sur la reproduction d’un article de presse « La Liberté » du 25 avril 1917, sur le retour en héros au Manitoba de Lucien, qui démontre la réalité francophile du Canada (page 226).

Yann Prouillet – février 2013


[1] L’ensemble de la correspondance et des archives de la famille Kern a été déposé au centre du patrimoine de la Société historique de Saint-Boniface, consultable sur http://shsb.mb.ca/en/node/1912.

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Rocacher, Emilien (1882-1915), et Marie

Né le 29 juin 1882 à Cambon-les-Lavaur (Tarn) dans une famille paysanne, il était lui-même cultivateur à Marzens, marié et père de deux fillettes lorsque la mobilisation le prit au 8e RIC. Arrivé sur le front en octobre 1914, il resta dans le secteur de la Main de Massiges où il fut tué le 3 février 1915, sans avoir pu revoir sa famille. Il a adressé de nombreuses lettres à sa femme, Marie, et lui a renvoyé les siennes en lui demandant de conserver le tout comme souvenirs.
Le premier centre d’intérêt est la poursuite de la vie civile : le soldat interroge sur la vente du mulet, des cochons ; l’épouse décrit les vendanges, la récolte du maïs, la foire de Puylaurens. Elle lui envoie des curbelets (sortes de gaufrettes), du foie d’oie, un pâté de lapin sauvage… Émilien tente de décrire ses conditions de vie et le danger que représentent les marmites, mais Marie doit avouer : « Je m’évertue de comprendre dans quelle situation tu dois être, et malgré toutes mes réflexions je ne peux absolument pas y arriver » (15-11-14). Elle remarque cependant, le 1er décembre : « Je pense que tu as beaucoup de choses dans la tête qui t’ennuient, et il me semble que tu montrais au début beaucoup plus de courage pour tout. » Le soldat trouve la guerre plus longue que prévu : « Je commence bien d’être fatigué d’entendre tout ce mal qui se fait et de voir que personne ne parle de fin, au contraire » (6-12-14). Marie prie « la Vierge protectrice de la France » ; Émilien pense que, prisonnier, il pourrait sauver sa vie, ou bien il aspire à la fine blessure : « Si on pouvait conduire une bonne balle qui nous blesse sans gravité, on la ferait bien venir » (16-1-15).
La guerre est l’occasion de redécouvrir l’amour et l’affection. Émilien termine une de ses lettres par : « En attendant toujours de tes nouvelles qui me renaissent quand j’entends appeler mon nom » (11-12-14). Marie évoque la fin : « Alors nous n’écouterons plus rien, et nous irons à la hâte l’un vers l’autre » (24-1-15). Mais : « On nous dit que nous en avons pour jusqu’à la fin juillet, époque où nous ne pourrons jamais arriver car nous sommes trop dans la souffrance. Il faut espérer que les Chambres se réunissent et que les diplomates fassent cesser les hostilités, sans cela nous n’en sortirons pas. » Le corpus contient les dernières lettres de Marie, marquées : « Retour à l’envoyeur : le destinataire n’a pu être atteint en temps utile. »
RC
*Philippe Bloqué, « La guerre d’Émilien Rocacher », in Revue du Tarn, n° 196, hiver 2004, p. 636-657.

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Delfaud, Marc (1887-1962)

Le livre :
Marc Delfaud, Carnets de guerre d’un hussard noir de la République, Editions italiques, 2009, 680 p., cahier photo de 8 p., publié sous la direction du général André Bach qui fournit de nombreuses notes explicatives. Photo de Marc et de son épouse, Jeanne, dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 177.
Texte établi par Jeanne Delfaud, fille de l’auteur, qui a également donné à la fin quelques pages de biographie : né en 1887 à Saint-Denis-du-Pin en Charente inférieure, Marc Delfaud était fils de maréchal-ferrant ; devenu instituteur, il s’est marié en 1911 et le couple a eu un poste double à la campagne ; après la guerre, il enseigne dans les classes élémentaires du lycée de Rochefort, puis du lycée Voltaire à Paris, jusqu’à sa retraite en 1951 ; il est l’auteur d’un manuel d’arithmétique ; révolté par la guerre, il a fait un bref passage au PCF et il restera toujours un syndicaliste ; ses carnets sont au nombre de 18.

Préface d’Antoine Prost :
– pour connaître la guerre, il faut comprendre le vécu des combattants : qui d’autre qu’eux a vraiment su ce qu’était la guerre ? ; chacun l’a décrite avec ses convictions antérieures, sa personnalité
– la situation de téléphoniste explique d’aussi bonnes conditions d’écriture
– MD a montré la solidarité du petit groupe ; le commandement ne sort pas grandi de son témoignage
– antimilitariste, son texte ne contient pas de considérations patriotiques
– il souligne le caractère précoce du mécontentement qui aboutira aux mutineries
– les chefs seraient épouvantés s’ils savaient ce que pensent les hommes ; à demi-voix ils s’entretiennent de leur hâte d’en finir par tous les moyens

« Un instituteur dans la tourmente », par André Bach
– les témoignages sont irremplaçables car le corpus échappe au discours dominant imposé et récusé par les combattants ; leur publication est un phénomène de société ; AB critique ceux qui ont parlé de « dictature du témoignage »
– on n’a pas basculé en 1914 dans un unanimisme qui aurait gommé tous les débats de société antérieurs

Carnet 1 (11 septembre – 24 décembre 1914) [les numéros en tête de ligne renvoient aux pages]
Soldat au 206e RI de Saintes
20. « Quoi que nous éprouvions, il nous faut partir en beauté »
21. blessés allemands : « les malheureux paraissent épuisés » (12/09/14)
24. pillage : orgie succédant à la fièvre du combat, aux angoisses, privations
27. en Lorraine, population à moitié boche
31-32, puis 54, 57, 64, 79. types de chefs : idiot, adoré, mauvais sujet…
36. content quand artilleurs français restent tranquilles (25/09/14)
48. tombes embellies
49. panique
55. recherche du confort
70. déserteurs allemands : ils en ont assez (11/11/14) ; mutilation volontaire
76. Nancy : promeneurs oisifs élégants
81. patrouilles françaises et allemandes font en sorte de ne pas se rencontrer
82. poilus épuisés parlent de tirer sur les gradés, sauf le capitaine qui est aimé (28/11/14) ; aussi 87, 200.

Carnet 2 (25 décembre 1914 – 6 mars 1915)
109. encouragement à avion français au combat
111. prostitution généralisée
120. comme des gosses, combat de boules de neige (entre Français)
126. angoisse à l’arrivée d’une marmite
133. pillage d’un village pour le confort des officiers

Carnet 3 (7 mars – 30 juillet 1915) Saint-Mihiel
157. fraternisations interdites
165. Bavarois préviennent qu’il vont être relevés par des Prussiens
166-167. autres cas de fraternisations
167. embusqués autour du colonel
171. concours de tir entre Français et Allemands qui tourne mal
177. hommes devenus fous sous bombardement
182. le 78e a refusé de marcher (longue note : il s’agit en fait du 63e, et c’est le drame de Flirey)
187. population civile se demande si la révolution ne va pas éclater (30/04/15)
195. exercice ridicule : attaque avec clique et drapeau
210. les Allemands voient les travailleurs, mais ne tirent pas

Carnet 4 (30 juillet – 16 septembre 1915) Lorraine
228. indigné/correspondances ouvertes (08/08/15) ; mesure rapidement suspendue
236. ennui mortel en attendant permission
239. le général demande des patrouilles ; les soldats se débinent au premier coup de feu

Carnet 5 (24 septembre 1915 – 26 février 1916)
251. permission, détresse au moment de repartir
258. les nettoyeurs ont touché un grand couteau de boucher, arme ignoble (19/10/15)
269- 272. distractions : chasse, collets, luge, football ; essai de passer dans l’auxiliaire pour myopie
275. tranchées inondées, fraternisations (31/12/15)
278. cafard, années gâchées
291. autre trêve tacite

Carnet 6 (26 février – 2 avril 1916) Verdun
306. bombardement infernal, gros calibres, dégâts, souhait de la fine blessure ; All. et Fr. en ont assez
308. prisonniers sans résistance, enchantés de leur sort
310. les Fokker maîtres des airs
312. Fr. se rendent ; All. se rendent
326. l’usure des tubes d’artillerie fausse le tir et provoque accidents

Carnet 7 (3 avril – 18 juin 1916) Hauts de Meuse
Ecrasement sous déluge de projectiles ; réparer lignes téléphoniques sans cesse rompues ; tâche dérisoire immédiatement remise en question ; et la boue…
334. désertions
361. les 75 nous tirent dessus
366. encore un refus de marcher (29/05/16)
369. bombardement formidable, pas un blessé
372. la peur de retourner à Verdun

Carnet 8 (26 juin – 21 septembre 1916)
382. trêve tacite, accords, gare aux officiers
385. attend la maladie comme une délivrance
385-387. fraternisation ; envoyez grenades à telle heure car le vieux doit venir
386. action stupide et représailles coûteuses
395. injustice en faveur des officiers pour les permissions
401. chez tous : haine pour galonnés, désespoir, souci de sauver sa peau
405. Mangin : mangeur d’hommes
407-408. cortège de blessés, horreurs
417. démoralisation de tous, même les officiers (08/09/16)
423. je ne souhaite qu’être blessé ou mourir

Carnet 9 (22 septembre – 3 décembre 1916)
435. un officier qui ne sort pas de son trou
436. joie de se trouver dans un bois verdoyant, loin du canon
444. ceux qui ont tenu depuis deux ans sont usés jusqu’à la corde

Carnet 10 (11 décembre 1916 – 8 avril 1917)
451. Propositions de paix de l’Allemagne : nous sommes étourdis, grisés ; mais les Alliés vont refuser
471. les coups de main n’ont pour but que de maintenir l’esprit offensif de la troupe

Carnet 11 (16 avril – 21 mai 1917)
Retour de permission
494. critique de Nivelle = première sincérité de la presse (02/05/17)
498. le je m’en fichisme du commandement

Carnet 12 (22 mai – 24 juillet 1917)
511. permissionnaires font état d’effervescence sur le parcours
514. au 234 on chante l’Internationale, série d’incidents
527. échos de nombreuses rébellions
529. finalement, la peur des sanctions et l’amour-propre l’emportent

Carnet 13 (3 – 27 août 1917)
551. un troupeau morne et triste, mais surveillé de près
555. des Russes, ivres

Carnet 14 (28 août – 30 octobre 1917)
578. nouvelles d’Italie (Caporetto)

Carnet 15 (11 novembre 1917 – 16 février 1918)
583. à Libourne, on ne se croirait pas en guerre
588. une femme évacuée raconte que les Boches ont coupé les mains de tous les jeunes enfants
598. comment les hommes peuvent-ils tenir ? (16/01/18)

…. Carnet 18 (31 octobre 1918 – 30 janvier 1919)
657. c’est la puissance matérielle qui permet de gagner la guerre
658. le 11 novembre 1918 : ravissement extatique
660. soldats californiens n’ont qu’une pensée : rentrer chez eux

Postface par André Bach :
Les derniers carnets montrent la lente usure morale et physique. Rescapé de Verdun, Marc Delfaud se referme sur lui-même ; il est comme en hibernation.

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Bonneton, Armand (1885-1969)

Armand Antonin Bonneton est né à Sète (Hérault) le 22 mars 1885 d’un père employé du chemin de fer et d’une mère sans profession. Lorsqu’il s’est présenté devant le conseil de révision, il était employé de commerce. Ajourné en 1906, il a été exempté pour faiblesse générale en 1907. Il s’est marié à Sète en juin 1913. En novembre 1914, il s’est engagé pour la durée de la guerre « dans le service automobile exclusivement » et il est resté à Lyon pour une période d’exercices jusqu’en mars 1915. Il monte alors dans le Nord (Ypres, puis Artois) au 14e Train, où les camions transportent des hommes, des vivres ou des munitions. Chauffeur, il est parfois désigné comme cycliste ou comme cuisinier, cette dernière fonction étant beaucoup moins pénible et beaucoup plus appréciée. Tous les soldats de la Grande Guerre n’ont pas connu le feu. Le 7 avril 1915, Armand Bonneton et quelques camarades font une « excursion » aux tranchées. Le 25 juillet 1916, quelques marmites ayant coupé la route devant le convoi de camions, il note qu’il a vécu son « baptême du feu ». Par contre, les conditions de vie des chauffeurs sont souvent très dures. Ils subissent la pluie, le froid, les ordres stupides qui provoquent des fatigues inutiles, l’absence de ravitaillement. Faute de cantonnement, ils dorment parfois dans des hamacs suspendus dans le camion. Voici le récit du 22 octobre 1915 : « Durant toute la nuit, la pluie n’a cessé de tomber avec force et, dans notre camion, l’on aurait dit des cailloux qui tombaient du ciel sur notre bâche. À notre réveil une belle lune se montrait et qui a favorisé notre marche jusqu’à l’aurore. La route est grasse, nombreux dérapages. Les camions marchent comme des crabes et font la valse. J’ai mal aux poignets de tenir le volant et avec mon compagnon nous nous remplaçons souvent. Près de Barlin un camion, le n° 1, a glissé dans un fossé, à nous de l’en tirer car nous sommes les derniers de notre convoi. Nous y arrivons après l’avoir remorqué sur un parcours de 100 mètres, ce n’est pas malheureux. Nous reprenons la route et à une descente le derrière menace de passer devant ; ça y est, c’est la danse. Enfin nous arrivons à Nœux-les-Mines et le soleil qui ressemble ici à la lune s’est enfin montré. Où est le soleil du Midi doré et brillant ? Une heure d’attente au four à chaux de Nœux et la relève des tranchées de Loos arrive ; c’est du 77e d’infanterie de Cholet. Tout le monde est embarqué et en route. Toujours des dérapages et la valse continue. […] Je ne suis plus maître de ma direction et les roues arrière commencent le patinage et finalement glissent dans le rebord de la route. Les poilus rouspètent et se cognent les uns contre les autres. Pour ma part je tempête plus qu’eux. Pas moyen de me dégager et je continue la descente par côté. En bas je finis par m’arrêter et tout le monde descend ; ça y est, je vais être engueulé. Non, pas du tout, tous rient. Un Poilu me dit à l’oreille : « Dis, vieux, tu n’aurais pas pu nous blesser ? » »
Ce catholique fervent ne rate aucune occasion d’exercer ses talents d’organiste dans les églises du pays, d’assister à la messe y compris celle « dite par un aumônier militaire dans une voiture chapelle » le 13 juin 1915. Quelques jours plus tard, ému par la proximité de l’anniversaire de son mariage, il écrit : « Ce n’est point par pure dévotion que je me dirige avec mes compagnons vers ce clocher qui tous les jours dans ses sons d’airain annonce pour moi une victoire prochaine, mais, comme à Sète, j’y retrouve les mêmes chants, les mêmes airs et les mêmes idées, le tout orné et fait au même moule. L’on y voit également la même main qui y est passée, et pour Qui cela a été fait. Tout cet ensemble, dans son architecture simple et quoique pourtant bien loin de ceux qui me sont chers, me fait un peu oublier mon éloignement et semble me rapprocher de mon pays natal. » À cette même date (20 juin 1915), il souhaite « que cette maudite guerre d’extermination soit terminée le plus promptement possible avec notre succès final ». Plus tard (1er janvier 1916), lui et ses camarades souhaitent « que 1916 nous apporte la victoire et la paix surtout ».
Le Cercle occitan de Sète conserve le « carnet de route » d’Armand Bonneton qui se termine curieusement : « Le 25 sept. 1916. Départ pour Amiens à 5 h 20 le soir. Fini permission. Adieu le bonheur, etc., etc., jusqu’à la démobilisation le 7 avril 1919. » On comprend qu’il a survécu. On comprend aussi qu’il a recopié ses notes (en les illustrant de quelques photos). On ne sait pas pourquoi il s’est arrêté à cette date : avait-il cessé de prendre des notes pendant la fin de la guerre ? a-t-il renoncé à en poursuivre la transcription ? Sa fiche matricule (Archives de l’Hérault 1R 1186) nous apprend qu’il a quitté le front en octobre 1916 et qu’il a été classé « service auxiliaire » en décembre 1917 pour des problèmes de santé non liés à une blessure de guerre.
RC

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Vonet, Bertrand (1895-1976)

Ce jeune homme qui arrive sur le front à 20 ans en 1915, au 412e RI, est né à Céré-la-Ronde (Indre-et-Loire) le 5 juillet 1895 dans une famille de vignerons. On a retrouvé les lettres qu’il adressait à sa sœur et à son beau-frère, horticulteurs à Montrichard (Loir-et-Cher). Elles contiennent les aspects qui reviennent habituellement dans les correspondances des fantassins non-gradés : la boue et les marches épuisantes ; les rats et les poux ; les exercices stupides à faire au « repos » ; la nourriture qui laisse parfois à désirer (« je suis bien sûr que les cochons chez nous mangent des meilleures pommes de terre »). Il déteste les embusqués, et les discours patriotiques lui donnent le cafard : « Vous pouvez dire au voisin Masset qui est si patriote qu’il y a de la place pour lui, car depuis deux jours, il a dû en tomber quelques-uns. » Il évoque « la bonne blessure » et la « tranquillité » de ceux qui sont morts : « On s’aperçoit que ceux morts sont bien tranquilles, puisqu’il faut y passer tous les uns après les autres, il vaut mieux de suite que plus tard ; moi je n’ai espoir qu’à une bonne blessure pour pouvoir tirer quelques mois à l’intérieur. » Le rapport au « pays » reste fort : « il faudra que vous me disiez si les vignes sont belles » (6 juillet 1915) ; et cette évocation même fait grincer des dents : « Et au pays, que se passe-t-il ? Les vignes doivent commencer à pousser ; tâchez de nous faire du pinard un peu meilleur que celui qu’ils nous donnent en ce moment, je ne sais pas où ils le fabriquent mais il est presque imbuvable » (28 avril 1917).
On les aura !
Dans ce registre de la révolte, Bertrand Vonet a des expressions originales. Dès octobre 1915, il pense que le manque de pain va peut-être entraîner la fin de la guerre et il s’en réjouit. Le 15 février 1916, il félicite ses correspondants de la naissance d’une nouvelle petite nièce : « Heureusement que c’est une fille, au moins comme ça on ne pourra pas l’envoyer à la Boucherie quand elle aura 20 ans. » En juin 1917, il signale qu’il lit de « petits bouquins néo-malthusiens » que son lieutenant lui conseille de cacher : « comme il vient souvent des officiers supérieurs, c’est pas la peine qu’ils nous jugent mal. » Il emploie systématiquement le pronom « ils » pour désigner ceux qui commandent : « De la façon que ça va, ils veulent faire tuer tout le monde. Car, vous savez, à présent pour gagner 2 à 3 km de terrain c’est la perte de plusieurs milliers d’hommes ; il y a que celui qui le voit tous les jours qui peut s’en rendre compte. » Ce comportement est une véritable trahison : « Depuis le début, il n’a pas été un seul jour où nous avons pas été trahis. On nous a fait massacrer comme des mouches pour l’avancement de nos grands officiers supérieurs, et encore en ce moment [26 novembre 1917] plus un général fait zigouiller de Poilus, plus il a de succès. Si tous les sacrifices que nous avons faits depuis le début avaient été bien exploités, les Boches ne seraient plus chez nous, mais tout au contraire quand l’on voyait qu’ils voulaient fléchir, on s’empressait bien vite de ne pas leur faire trop de mal car on a beau dire, les Boches sont des hommes comme d’autres et il a été un certain moment qu’on aurait bien pu les trouer d’un côté ou de l’autre. » Il joue à plusieurs reprises sur l’expression « On les aura ». Le classique « On les aura… les pieds gelés » (20 février 1916) est suivi de « On les aura… les poux dans la chemise » (25 février), « On les aura… les jambes coupées » (4 juillet), « On les aura ? mais si c’est quand tout le monde aura la gueule cassée, ce n’est pas la peine » (16 juillet), etc. En mars 1917, Bertrand envoie le texte de la « chanson du 412e d’infanterie », qui a pour titre « On en a marre » et qui réclame « vivement la paix » après avoir critiqué « les embusqués de l’arrière » qui « n’ont pas peur de faire la guerre » : « Ils n’ramènent pas leur sale gueule au créneau / Ils n’font pas les corvées dans tous ces sales boyaux. »
Si la révolte est l’aspect dominant de ce témoignage, il est également riche de notations diverses. On peut dire ce que l’on veut de la frugalité et de l’endurance du monde paysan d’avant 1914, mais c’est à la guerre que plusieurs ont découvert la faim : « On est souvent obligé de se mettre une belle ceinture. Je ne croyais jamais venir à 20 ans et être obligé bien souvent d’aller me coucher avec la faim » (13 octobre 1915). L’information sur les divers secteurs circule d’un régiment à l’autre. Au moment de partir pour la cote 304, le 22 mai 1916 [voir aussi Louis Barthas], les poilus du 412 savaient « qu’il n’y avait plus de tranchées, tout était démoli par le bombardement et que l’on était obligé de se fourrer dans les trous d’obus ». Et les survivants allaient pouvoir, à leur tour, transmettre le renseignement : « C’est avec un grand soulagement que je vous fais ces deux mots aujourd’hui [16 juin 1916] car vraiment je viens d’une fournaise où je ne croyais pas en sortir. […] Nous sommes revenus morts de fatigue. Nous avons fait 7 jours de 1ère ligne sous la pluie, et comme tout est retourné par les obus il fallait être du matin au soir allongés dans la boue. » Mais il peut y avoir aussi quelques « filons », ainsi fin 1916, lorsqu’il devient « tampon » d’un lieutenant, et surtout lorsque celui-ci, désigné pour suivre un stage, l’emmène avec lui : « Où je suis, j’y tiendrais jusqu’à la fin de la guerre » (28 avril 1917). Au repos, en août 1917, il rencontre des Américains « qui arrivent avec les poches pleines de pognon [et] sont bien vus partout ».
Il reste que l’expérience de la guerre fut terrible pour Bertrand Vonet, et que sa réflexion le conduisit à s’intéresser au journal L’Humanité et aux réunions syndicales, l’année de sa démobilisation (lettres des 29 juin et 18 juillet 1919). Marié en avril 1920 avec une couturière, fille de cultivateurs, il eut deux filles qui ne participèrent donc pas aux combats de 1940. Il est mort dans son village natal le 3 mai 1976.
RC
*Lettres conservées par Jacques Moriceau.

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Tisserand, François (1897-1979)

1. Le témoin

François Tisserand est étudiant clerc de notaire à l’étude Benoist de Bourg-en-Bresse (Ain), ville où son père est cordonnier et sa mère couturière en chaussures. Il évoque un frère plus âgé mais lui a 17 ans quand il s’engage dans les chasseurs alpins le 22 août 1914 « pour la durée de la guerre », avec insouciance mais également un peu aussi à cause de l’ennui de son métier et d’une émulation de jeunesse. Sur la fin de sa vie, il sera président d’Honneur de l’association « Le Mémorial du Linge » et sera nommé chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur le 24 novembre 1977. Il décède deux ans plus tard, le 13 septembre 1979 et est inhumé à Bourg-en-Bresse.

2. Le témoignage

Tisserand, François, Le Linge, tombeau des chasseurs. Un sanglant épisode de la tourmente 1914-1918, Bourg-en-Bresse, Poncet, 1969, 278 pages.

Le chasseur François Tisserand, dit Tyrand, a 17 ans quand, reconnu bon pour le service malgré un âge un peu bas et une constitution physique un peu faible, il est affecté au 70ème Bataillon de Chasseurs Alpins, réserve du 30ème B.C.A. Il rejoint Grenoble pour sa formation qui durera un mois et demi et prend le chemin du front. Il débarque au début d’octobre 1914 à Rambervillers et prend corps avec la guerre en passant, en direction des premières lignes, au col de la Chipotte. Affecté à la 5ème escouade de la 10ème compagnie, il arrive à Celles-sur-Plaine, secteur calme, où il prend rapidement les tranchées. Dès lors, la guerre pour lui est placide, entre les patrouilles et l’organisation du front dans un casernement bien peu militaire. Son baptême du feu est cocasse et imprudent, à l’image de la bleusaille qu’il représente au milieu de soldats déjà aguerris. La guerre se passe ainsi, attentiste et erratique jusqu’aux premières semaines de février 1915.

Après une montée des périls et une intensification parallèle de l’organisation des sommets, les Allemands attaquent la Chapelotte, point de contact de la rive droite de la vallée de la Plaine, en Meurthe-et-Moselle, le 27 février 1915. François Tisserand y est en première ligne et subit de plein fouet l’impressionnante attaque « à la baïonnette ». Après une défense acharnée, il retraite ; la Chapelotte est perdue.

Après un repos mérité et la reprise d’une relative tranquillité, le 70ème B.C.A. est muté dans les Hautes-Vosges, secteur du Lac-Noir, à la veille de l’été 1915. Il y est rapidement, et à sa grande surprise, affecté au poste d’agent de liaison, « coureur de Brigade ». Là, fasciné, il assiste au bombardement préliminaire à l’attaque française du piton du Linge, le 20 juillet. Il est au bord du cratère, « sommet tragique où les chasseurs n’en finissent pas de se faire massacrer » (page 187), et décrit les héroïsmes des hommes comme des chefs. Mi-août, le 70ème descend au repos à Plainfaing, qu’il quitte aux premiers jours de septembre pour revenir au « Tombeau des Chasseurs ».

Le 12 octobre, une escarmouche sur le « Schratz » impose du renfort. Tisserand part dans la nuit, baïonnette au canon et marche vers le sommet quand il est couché à terre par une attaque à la grenade. Touché à la jambe d’une « fine blessure », il est transféré, le 14, dans un hôpital de Gérardmer ; Tisserand a fini sa guerre.

3. Résumé et analyse

Les souvenirs de guerre du chasseur François Tisserand trouvent leur intérêt dans la zone de front occupée, relativement méconnue de la littérature de guerre. Intégrant le secteur de la vallée de Celles-sur-Plaine et le front de La Chapelotte d’octobre 1914 à la fin de juin 1915. Ce témoignage, relativement superficiel car composé de tableaux successifs peu chronologiés, nous permet d’appréhender la genèse et l’organisation de cette partie du front des Vosges ainsi que l’attaque allemande du 27 février. Si l’ouvrage pêche ainsi par une datation chronologique peu détaillée, il est précis sur les lieux occupés et les noms des hommes que le chasseur côtoie. Il fournit également de précieux renseignements sur son environnement et le déroulement des combats. Les combats du Linge sont également décrits, bien que vus en spectateur.

Le tout, bien que semble-t-il rédigé ou remis au clair avant février 1968, est écrit avec naturel et talent et son auteur s’adresse parfois au lecteur. Le récit est vivant, agréable, imagé, largement anecdotique voire humoristique et d’une grande valeur testimoniale et ethnographique, notamment sur l’argot et le parler poilus. François Tisserand est un soldat jeune qui se place le plus souvent en exergue de sa propre histoire. Engagé volontaire, il en donne d’ailleurs quelques raisons de l’être (page 43). Ainsi, il raconte sobrement son baptême du feu, le ponctuant d’humbles « j’ai peur ». De même, le chapitre relatant de sa blessure, l’éloignant semble-t-il, définitivement du front n’est pas axé sur sa propre blessure mais sur la disparition du commandant Julliard. Sa blessure répond en tous cas au destin des chasseurs pour lesquels, selon Tisserand, la seule alternative est d’ « être tué ou blessé » (page 255). Il avoue souvent sa peur et sa tristesse. Il parle également de choses plus intimes, révélant des pans psychologiques peu étudiés par la littérature testimoniale des soldats de la Grande Guerre. Il en est ainsi de l’évocation peu commune de sa permission ou de relations sexuelles, parfois fortuites (page 133), contées avec candeur, humour (notamment sa description très imagée d’une relation pages 222 à 224) et détachement. Il tendrait d’ailleurs à démontrer que les femmes de l’arrière ne sont pas les mêmes que celles de l’avant (page 221). Les tableaux montrant les jours précédant et suivant la déclaration de guerre à Bourg-en-Bresse et son engagement à l’armée méritent également l’intérêt. Plusieurs autres sont également à conserver : l’image d’une montée en ligne de nuit dans les ténèbres des bois en utilisant le fourreau de la baïonnette (page 67). En guerre, le premier Noël l’a marqué au créneau (page 100) et du fait des cadeaux reçus (page 102). Son parler imagé permet quelques définitions illustrées : la mitrailleuse est la « machine à secouer le paletot » (page 119), le bombardement est une « foire à la ferraille » (page 200). Il décrit le poilu ; de quoi il parle, du pays et pas de politique ou de guerre (page 92), expose le stratagème de ravitailleurs pour garder la soupe chaude, à l’aide de tonnelets à poissons protégés avec des sacs en toile de jute (page 124) et rend hommage aux territoriaux (page 177). Il rapporte que les Allemands surnomment les soldats en pantalons rouges les « carottes » (page 175). Il rapporte ce que pense le civil (page 220) et ce qu’il en pense lui-même au retour d’une permission : « et je m’embarquais, ma musette pleine de bonnes choses que l’avaient préparées ma mère, et ma tête bourrée de méchants échos et des relents du bourbier de l’arrière » (page 226).

Cet ouvrage apparaît donc comme un élément essentiel du témoignage sur la guerre dans les Vosges moyennes, peu évoquées par la littérature de guerre, et dans les Hautes-Vosges.

Si la qualité exceptionnelle des souvenirs du chasseur Tisserand est évidente, la présentation et l’absence d’enrichissement d’une édition minimaliste minorent l’intérêt de l’ouvrage. La datation chronologique est à reconstituer sans garantir la précision d’une continuité, surtout sur la période nord-vosgienne, l’occupation du Linge étant un peu plus datée. Il manque au lecteur une notice biographique destinée à encadrer le récit et à le renseigner sur son auteur, personnage manifestement attachant. Celle-ci eut pu être l’objet des attentions d’A. Raffner, préfacier. Que devient le soldat « Tyrand » après la guerre ? La fin de son récit est brusque, comme la blessure, fatalité qu’il ne pensait peut-être pas atteindre. Aussi, le dernier chapitre, en forme de conclusion pseudo-philosophique, apparaît comme un bien futile ultima verba. Toutefois, l’on regrette que toute la guerre du soldat Tisserand, s’il revint jamais au feu, et même son parcours après sa blessure ne fut pas décrits aussi.

L’ouvrage est préfacé par A. Raffner, « chroniqueur de la tourmente de 1914-18 dans les Vosges » qui rappelle la place du Linge « montagne tragique » et confirme l’intérêt anecdotique du récit. L’ouvrage est illustré d’iconographies intéressantes malgré une qualité médiocre, autre carence dans cette édition minimaliste.

Index des localités et datation du parcours suivi par l’auteur (page) :

1914 : Bourg-en-Bresse, 13 juillet-22 août (23-46), Quartier Bayard de Grenoble, 23 août (47), vers le 10 octobre, la Chipotte (53), 11 octobre-24 décembre, Celles-sur-Plaine (58-100), la Halte, 24 décembre (100)

1915 : La Chapelotte, janvier – février (109) – Le Linge, 20 juillet-13 octobre 1915 (164).

Yann Prouillet, CRID 14-18, décembre 2011

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Guichard, Henri (1897-1982)

1. Le témoin

Né le 14 décembre 1897 dans la Drôme, Henri Guichard est issu d’un milieu paysan, domicilié à Combovin. En janvier 1916, à 19 ans, il intègre le 111ème R.I. d’Antibes et ne retourne à son foyer que le 2 septembre 1919. En février 1921, il épouse Alice Combe et le couple s’installe à Châteaudouble puis à Montmeyran comme agriculteurs. Trois fils naîtront de leur union. Sa petite-fille, présentatrice des carnets, indique qu’il devint après-guerre un « pacifiste acharné, un écologiste actif et un citoyen du monde convaincu » et que, en 1972, il se rend à Gross Bieberau en Allemagne, ville jumelée à Montmeyran, où il « serre fraternellement, non sans émotion, la main de quelques poilus d’en face ! ». Il meurt le 1er mai 1982.

2. Le témoignage

Henri Guichard, Guichard-Dahl Eliette (prés.), La Grande Guerre du soldat Guichard. Itinéraire peu commun d’un poilu. Carnets de route 1916-1919, Charenton-le-Pont, Presses de Valmy, 2000, 243 pages.

Le soldat Henri Guichard est mobilisé le 1er juin 1915 au 111ème R.I. d’Antibes. Malade, il va d’abord connaître les hôpitaux puis les camps d’entraînement avant d’être débarqué comme divisionnaire à Froidos dans la Meuse le 20 avril 1917. Ce n’est qu’un mois plus tard qu’il arrivera en ligne, à la 15ème compagnie. Il restera sous Verdun jusqu’au grand repos de fin septembre.

Deux mois s’écoulent quand, alors qu’il se prépare à remonter au front, il apprend que son régiment est de ceux qui vont devoir aider l’Italie bousculée par l’offensive autrichienne. Le 31 octobre, il arrive dans les plaines alliées pour un mois d’arrière front avant l’approche vers la zone de combat dans les montagnes du nord. Mais en fait, cette approche est avortée par une permission qui ne rendra le soldat Guichard à la guerre italienne que mi-janvier 1918, où, sur le Monte Tomba enneigé, il est placé en réserve. Au front pendant un petit mois, il est relevé par les chasseurs. Il redescend dans la vallée jusqu’au 26 mars 1918, date à laquelle « personne n’est content de quitter ce beau pays, nous avons passé de si bons jours et nous savons que si nous allons en France, c’est pour nous battre… » (page 65).

On le retrouve dans la Somme, à 11 kilomètres d’Amiens, secteur de Prouzel, le 5 avril, où il connaît l’enfer des tranchées et de la boue. Avril se poursuit en ligne, sous les gaz, le bombardement et les attaques partielles et mai la relève pour un secteur plus calme de Lorraine, devant Pont-à-Mousson.

Le 11 juin, après un retour de permission, il apprend sa nomination pour le « groupe franc » du bataillon. Non volontaire, il attribue cette « guigne » à sa jeunesse et à sa condition physique. Il inaugure quelques patrouilles sur la Seille, dans ce secteur réputé calme où il tente de monter des embuscades, parfois tragiques pour les camarades. Peu de résultats au final pour ce groupe qui sera relevé (et dissous) le 5 août par l’arrivée en secteur des Américains. Août l’envoie donc à l’ouest de Soissons où il participe aux attaques d’août devant Epagny. Frôlant la mort plusieurs fois, il est finalement blessé au pied par un éclat d’obus le 29 et échoue à Paris dans un hôpital.

Là, il renoue quelque peu avec le culte protestant dont il était par force éloigné. Il restera à l’arrière jusqu’à ce que les bruits d’armistice laissent espérer une fin prochaine de la guerre. Son retour au front l’a amené dans l’Oise mais il ne retournera pas de suite en secteur combattant car, grippé, il entre à l’infirmerie en cette fin d’octobre. Le 30, les ultimes attaques alliées le trouvent à l’est de Saint-Quentin. C’est de là qu’il participe à la marche en avant et franchit le canal en avant de Guise, sous les balles et le gaz. Les Allemands, s’ils reculent, ne sont pas encore à genou. Pourtant, il repart vers l’arrière, son bataillon étant relevé et apprend l’Armistice, le 11 novembre 1918 en matinée à la sortie de la ville de Nesle, loin du front. La guerre est terminée et Henri Guichard escompte sa démobilisation. L’heure n’a pourtant pas encore sonné et de nombreuses heures de marches vont se succéder avant l’entrée en terre reconquise qui se fera pour le soldat Guichard le 23 décembre 1918 à Saales, dans le Bas-Rhin, aux opinions très francophiles. Dès lors, il parcourt les villages d’Alsace et s’achemine au nord de Strasbourg où il voit enfin le Rhin. Il poursuit son « itinéraire touristique » quand, le 4 mars 1919, il apprend son changement d’affectation pour intégrer le 10ème bataillon indochinois qui part vers l’Orient.

Après une permission, il embarque sur le « Vinh-Long » le 19 avril et accoste le 3 mai dans le port Roumain de Constanza. Il visite Constantinople, la Bulgarie, Bucarest et échoue dans le port de Varna où il devient manutentionnaire. Le 23 août, il apprend la démobilisation de sa classe, la 17. Il va rentrer alors en France, à Combovin où il retrouve son père le 2 septembre 1919.

3. Résumé et analyse

Le soldat Guichard entre en guerre tardivement et par à-coups et il reste le plus souvent le spectateur de sa propre guerre et même l’Armistice n’est pas vécu au front. Pourtant, le soldat Guichard aurait pu fournir un témoignage de premier ordre sur un parcours particulièrement intéressant et singulier. Le début de sa guerre, en 1917 est similaire à la masse mais il participe à la campagne d’Italie où il agit peu. Il rentre en France, retrouve les tranchées et est affecté dans un groupe franc, dont peu de soldats évoqueront le rôle et les caractéristiques exactes. La fin de 1918 l’entraîne à la poursuite d’une Allemagne agonisante et son témoignage se poursuit bien au-delà de l’Armistice. Là encore, cette singularité aurait pu apporter beaucoup ; il parcourt une Alsace libérée et paysanne et surtout intègre la seconde période d’Orient qui lui fait parcourir la Roumanie et la Bulgarie. Malheureusement, son parcours de guerre est trop secondaire ; il témoigne « en touriste » et sans renseigner le lecteur sur sa formation et son rôle exacts en Roumanie. Enfin, de religion protestante, il apporte sur ce point une autre singularité dans les témoignages de guerre dans la masse de témoignages d’autres obédiences.

Comment expliquer la constance d’une telle faiblesse dans le témoignage ? Est-ce dû à l’origine plébéienne du soldat Guichard ? Son évidente découverte du monde en même temps que de la guerre trahit son manque de culture, de vocabulaire et d’à-propos pour décrire les heures extraordinaires et les expériences vécues. Ayant manqué totalement d’un élémentaire sens de la description, son texte manque ainsi globalement d’intérêt. L’auteur écrit avec une simplicité naïve sans s’attacher au véritable intérêt des situations qui l’entourent. Trop peu fouillé, il s’agit souvent d’un étalage de banalités et de menus faits quotidiens. Sa passivité même nous laisse à penser qu’il ne participe jamais aux attaques et certaines de ses expressions sont incompréhensibles (voir page 125 « Je trouve en arrivant un assez bon trou où je couche avec un camarade. Ce trou est recouvert d’un trous d’obus, ce qui fait que s’il pleut, nous ne mouillons pas » !). Même si le personnage est touchant (il ne haï pas l’Allemand sauf quand celui-ci coupe les arbres fruitiers, page 135), il ne capte pas l’intérêt du lecteur. Il donne pourtant une bonne définition d’un secteur tranquille « car l’herbe pousse partout où nous sommes » page 23. Il décrit le 11 novembre à Nesle (Somme) et passe l’ancienne ligne de front dans les Vosges (vallée de la Fave) et l’Alsace recouvrée (vallée de la Bruche dans la Bas-Rhin) en décembre 1918, y notant une zone dévastée de faible largeur, « 5 ou 6 kilomètres au plus » (page 143) et dont la forêt a été par place surexploitée (page 147). Il découvre une Alsace plus moderne et plus jolie que la France (page 149) où il règne toutefois « un peu d’hostilité » à l’égard des Français (page 147), même si, sur le pont de Kehl à Strasbourg, il indique que ce sont les Alsaciens eux-mêmes qui chassent les Boches de la ville.

Ainsi, le texte, naïf, est, par le style et par la présentation, destiné au néophyte. Les annotations complétives du glossaire d’Eliette Guichard-Dahl, présentatrice des carnets, apportent peu et sont superficielles. L’introduction et la postface se veulent un hommage mais se révèlent inutiles et lacunaires pour la véritable appréhension du personnage. On peut toutefois se reporter à ce témoignage pour quelques tableaux de la fin d’année 1918 et quelques lignes sociologiques sur l’Alsace libérée. L’édition présente une erreur de numérotation dans le glossaire et une typographie trop aérée. Il n’est pas illustré ni cartographié.

Parcours géographique de l’auteur (avec datation et pagination entre parenthèses) :

1917 : Froidos (20 avril) (16), Fleury (15 mai) (17), Auzéville, Brabant-en-Argonne, Vraincourt, Boureuilles (15 mai – 16 juin) (17-26), Neuvilly, Clermont-en-Argonne, Auzéville, Granges-le-Comte, Vraincourt, Aubréville, Parois, Avocourt (15 mai – 16 juillet) (26-30), Vauquois (27 juillet – 3 septembre) (30-32), Avocourt, camp Marquet (3-25 septembre) (33-35), camp de Saint-Ouen (27 septembre – 17 octobre) (35-36), Blacy à Sommessous (18-29 octobre) (36-38), Embarquement ferroviaire, Italie, retour dans la Somme) (29 octobre 1917 – 5 avril 1918) (38-70).

1918 : Reuil, Tillé, Beauvais, Pouseaux, Saint-Omer-en-Chaussée, Marseille, Poix, Conty, Prouzel (5 avril) (71), Rumigny, Grattepanche (8-10 avril) (71-72), Estrées-Saint-Denis, Guyencourt, Remiencourt, bois Sénécat (10 avril – 1er mai) (72-88), Dommartin, Cottenchy, bois d’Enfeuil (1er mai) (88-89), Estrées-Saint-Denis, Grattepanche, Saint-Sauflieu, Nampty (4 mai) (90), Loeuilly, Conty, Belleuse, Lavacquerie (5 mai) (90), Mesnil-Conteville, Hamel, Grez (6-9 mai) (90-91), de Grez à Autreville (Meurthe-et-Moselle (10-21 mai) (92-96), Flammechamps, Morville, Sainte-Geneviève, Port-sur-Seille, Millery (23 mai – 7 août) (96 – 107), Millery à Epagny (Aisne) (8-22 août) (107-110), Vassens (23-29 août) (111-116), Paris (convalescence), retour au front (30 août – 16 octobre) (116-120), Mesnil-Saint-Georges, Montdidier, Warsy (16-30 octobre) (120-123), de Warsy à Grand-Verly (Aisne) (30 octobre – 1er novembre) (123-125), Grand-Verly (1er-7 novembre) (125-131), Lesquielles, Grougis, Aisonville, Boukincamp, Montigny, (8 novembre) (131) Fieulaine, Fontaine-Notre-Dame, Homblières, Saint-Quentin, Holnon, (9 novembre) (132), Savy, Etreillers, Vaux, Germaine, Foreste, Douilly, Matigny, Y, (10 novembre) (133), Béthencourt, Mesnil-Saint-Nicaise, Nesle, Rethonvillers, Sept-Fours (11 novembre) (134-135), Crémery, Fresnoy, Damery, Andechy, Guerbigny, Warsy, Davenescourt, Hamel-Contoire, Pierrepont (12-13 novembre) (135-136), Hargicourt, Malpart, Grivesnes, Le Plessier, Coullemelle, Rocquencourt, Tartigny, Caply, Troussencourt, Maisoncelle (Oise) (14 novembre) (136-137), de l’Oise à l’Alsace (17 novembre – 23 décembre) (137-143), Fraize, anould, Saint-Léonard, Saulcy-sur-Meurthe, Sainte Marguerite (22 décembre) (143), Coinches, Vanifosse, Neuvillers, Frapelle, l’Alsace (Vallée de la Bruche à Strasbourg) (23 décembre 1918 – 28 février 1919) (143-162).

1919 : Lorraine mosellane à l’Orient (28 février – 19 avril) (163-171), Roumanie et Bulgarie (19 avril – 1er septembre) (171-230).

Yann Prouillet, CRID14-18, décembre 2011

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Verly, Félicien (1893-1980) et Henri et Léon Verly

1. Les témoins

Les Verly, originaires de Flandre belge, se sont fixés à Herlies, département du Nord, où le père de six enfants exerce la profession de tailleur d’habits, ayant, par un travail intense, acquis suffisamment d’aisance pour envoyer ses fils au collège. Le principal témoin est l’aîné des fils, Félicien (1893-1980). Ajourné pour faiblesse en 1913, il décide en 1915, avec son frère Henri, de devancer l’appel de la classe 15 et des ajournés des classes précédentes afin de pouvoir choisir l’artillerie. Le 11 novembre 1915, au dépôt du 15e RAC, les deux frères écrivent (p. 154) : « Je remarque que bientôt nous aurons 6 mois de service ! Je crois n’avoir pas eu tort en poussant à la roue pour nous engager dans l’artillerie. Je parie que nous sommes encore au dépôt pour à peu près autant de temps. Tandis que ceux qui sont dans la Bif… » Léon, classe 18, qui a commencé une carrière d’enseignant dans un collège catholique, ne parvient pas à suivre ses aînés. Mobilisé dans l’infanterie, il recevra les conseils donnés à un bleu : jouer sur les horaires des trains ; respecter les anciens, mais surveiller son porte-monnaie ; éviter les piliers de bistrot ; résister au découragement ; faire de son mieux et se laisser engueuler par les gradés sans protester (p. 449-458). Quant à la famille, le père et les deux filles ont dû fuir devant l’avance allemande. La mère est restée et n’a pu rejoindre la France, via la Suisse, qu’en décembre 1915. On ne dispose pas de récit de sa part, seulement d’allusions indirectes dans la correspondance : elle aurait subi beaucoup de tracasseries administratives en France même.

Félicien, brigadier en novembre 1916, maréchal des logis en août 1917, resta jusqu’à la fin de la guerre dans l’artillerie. Il se maria ensuite, et eut trois enfants. En 1941, il dirigeait l’agence du Crédit du Nord dans un village ; on nous dit qu’il admirait le maréchal Pétain. Henri, blessé le 4 septembre 1916, se débrouilla pour se faire réformer. Il deviendra photographe à Strasbourg et participera à la Résistance.

2. Le témoignage

Le corpus comprend un millier de lettres de divers membres de la famille et de proches ; 558, numérotées, sont données dans le livre qui s’appuie aussi sur les souvenirs rédigés par Léon à l’âge de 76 ans, et sur quelques notes de celui-ci portées sur des livres qu’il a lus. Marc Verly, petit-fils de Félicien, qui a préparé le livre, fait une intéressante remarque. Il a lui-même 36 ans lorsqu’il découvre ces phrases de son grand-père (30 mars 1916) : « Nous jouons matin et soir à la balle… C’est amusant. On passe le temps. Sache que des vieux de 36 ans jouent avec nous. » Les éditions Anovi ont publié en 2006 le livre de 656 pages avec un cahier de photos : Félicien, Henri et Léon Verly, C’est là que j’ai vu la guerre vraie, Correspondance et souvenirs des années de guerre 1914-1918. Les lettres sont données sans retouches, mais on a procédé à une sélection et à des coupures. On trouve en annexe l’inventaire mobilier de la famille en vue de l’indemnisation d’après-guerre (p. 635) et la description d’une batterie d’artillerie de campagne (p. 645). Marc Verly a rédigé les pages d’accompagnement qui replacent les lettres dans le contexte de la guerre. Il montre assez bien comment la lassitude et les aspirations à la paix coexistent avec le loyalisme et la docilité, mais parler de patriotisme « résolu » paraît un peu forcé (p. 479). La conclusion s’achève sur la fameuse citation d’un ancien combattant sur le plaisir de tuer, publiée par Antoine Prost, reprise par nombre de manuels scolaires pour illustrer le thème non moins fameux de la violence consentie et pratiquée avec jouissance. Or, d’une part, on ne voit pas le rapport entre ce récit de coup de main de fantassins rampant vers la tranchée ennemie et la guerre des artilleurs qui est le sujet du présent livre ; d’autre part, Antoine Prost a montré plus tard le caractère suspect de ladite citation (dans son article : « Les limites de la brutalisation : tuer sur le front occidental, 1914-1918 », Vingtième siècle, Revue d’histoire, n° 81, janvier-mars 2004).

3. Analyse

Dès leur arrivée au régiment, les frères Verly recherchent les « pays », plus tard, ils découvriront leurs tombes ; ils mentionnent le coup de grisou de Barlin du 16 avril 1917 et s’étonnent qu’on n’en parle pas dans les journaux (p. 459). Le système D règne à la caserne où ils sont mal nourris, « juste un peu mieux que les cochons » (p. 108). Comme André Aribaud (voir notice), ils décrivent les terribles chevaux qui mordent, ruent et ne se laissent pas monter (p. 120). Ils utilisent des codes très simples pour indiquer où ils se trouvent. Ils ont la chance d’échapper à Verdun puisqu’ils ne rejoignent leur unité sur le front qu’après qu’elle y ait été très éprouvée et qu’on l’ait envoyée au repos dans la partie d’Alsace conquise en 1914, le pays de Dominik Richert (voir notice). Ils espèrent ensuite que l’offensive de la Somme sera décisive ; ils y découvrent la boue et le manque d’eau potable, et bientôt « la guerre vraie dans toute son horreur » (p. 286). Voyant ce que coûte une avance de quelques kilomètres, Henri estime qu’on ne gagnera pas la guerre de cette façon (p. 294). Félicien souhaite la fine blessure, « un petit éclat dans un bras ou une cuisse » (p. 296), mais c’est Henri qui est touché lorsque les deux frères, détachés pour suivre l’avance de l’infanterie et dérouler une ligne téléphonique, sont sortis de la tranchée. « Félicien qui était avec moi m’a fait le premier pansement, puis je l’ai quitté », écrit Henri à ses parents depuis l’ambulance. Soigné à l’hôpital du Grand Palais, à Paris, il se plaint de la nourriture et des infirmiers, mais estime que c’est « une grande chose » d’échapper à la campagne d’hiver. Plusieurs lettres évoquent l’espoir de devenir le filleul de guerre d’une dame de la Haute, mais cela n’aboutit pas. Par contre, sa ténacité lui fait obtenir d’être réformé.

Resté dans la Somme, Félicien en a marre (30/09/16). Plus tard, le calme front de Champagne lui fait écrire : « Ici on ne se croirait pas à la guerre, il fait bon, pas d’obus qui tombent, enfin c’est le rêve, la guerre de cette façon, c’est chic ! » (4/12/16). En ce mois de décembre, les soldats entendent parler des propositions de paix allemandes : « Ici les poilus sont tous d’accord, ils demandent la paix à grands cris. » Désormais, Félicien parle sans arrêt de la paix ; il demande à sa famille si les civils s’en préoccupent. La guerre est qualifiée de « calamité », « terrible fléau » ; elle est « horrible », « maudite ». « Que la guerre finisse d’une façon ou d’une autre c’est tout notre désir, et que cela aille vite » (17/03/17). « Il est grand temps que tout cela finisse et que la paix vienne nous remettre dans le calme de la vie d’avant guerre » (3/04/17). « Quand finira cette guerre, je l’ignore, mais je voudrais que cela finisse de suite » (10/07/17). « Que la guerre finisse, on n’y pensera plus et adieu au métier des idioties » (7/01/18). Il lui faudra cependant subir encore, avec le 215e RAC, les durs combats de 1918 sur lesquels la documentation épistolaire est plus réduite.

De son côté, le jeune Léon, en caserne en Limousin, assiste à la « victoire » du camp de La Courtine sur les troupes russes mutinées. Il ne prend aucun parti. Dans une lettre, Félicien traite ces Russes de « saligauds », mais il ne faut pas sur-interpréter cette expression : il qualifie aussi son capitaine de « salaud ».

Rémy Cazals, juillet 2011

 

 

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Lavy, Gaston (1875-1949)

1. Le témoin
Gaston Lavy est né le 9 août 1875 à Paris, le dernier de sept enfants d’un père plâtrier puis peintre en bâtiment. Lui-même exerce la profession de métreur en bâtiment. Marié en 1897, il a une fille unique âgée de 16 ans en 1914, lorsqu’il rejoint le dépôt du 20e RIT de Lisieux. Le 6 avril 1915, il arrive à Moranville, dans la plaine de la Woëvre. Débute une vie monotone de terrassier dans un secteur calme. Même s’il découvre la guerre comme un enfant, s’émerveillant de tout, Gaston Lavy évolue dans un monde lugubre et désincarné ; il souffre en Lorraine de la promiscuité et de l’incurie de ses chefs, monarques indifférents aux conditions de vie des hommes, des tâches ingrates à effectuer, dans une misère affective et relationnelle quasi complète. 1915 se déroule en corvées dans une vie de privations de toutes sortes, y compris d’une nourriture décente. Un poste de téléphoniste lui donne l’impression de l’indépendance et du bon filon, mais ses conditions de vie dégradent son moral déjà peu combatif. Quand l’offensive allemande sur Verdun se déclenche, il se retrouve plus fuyard que combattant, une vie rendue plus dangereuse encore par l’incompétence de ses chefs. Il est ensuite versé au 37e RIT et change de front pour échouer à Vého, dans le Lunévillois. Ayant perdu les camarades de son escouade, il se retrouve plus seul encore au milieu de « paysans de la Basse Normandie, croquants n’ayant jamais quitté leur glaise, épais, rustres, bornés, jaloux et méchants » (p. 260), et son état psychique se dégrade, lors du terrible hiver de 1916. Même ses permissions ne remontent pas son moral. Il multiplie donc les demandes pour s’extraire de cet enfer, souhaitant passer dans le repérage par les lueurs ou la section de camouflage auquel il envoie même un projet. C’est au retour d’une permission qu’il apprend sa délivrance, affecté à la section de camouflage du 1er Génie à Paris. Il quitte le front et cesse la relation de ses souvenirs, considérant que sa guerre est « virtuellement finie ».
Sa femme et sa fille périssent dans le terrible accident du tunnel des Batignolles, le 5 octobre 1921. Remarié en 1922, il est mort à Paris en 1949.

2. Le témoignage
Sa profession lui a donné l’habitude des constructions et le regard sûr du dessinateur. C’est donc par le dessin autant que par l’écrit qu’il va raconter sa guerre (notons encore la présence de quelques photos). L’ouvrage a été entrepris en novembre 1920, comme l’indique un court avant-propos : « Acteur infime de la grande tragédie, c’est sans esprit de littérature que j’ai couché sur ces pages mes modestes souvenirs. Heures cruelles, longuement vécues, vite oubliées, rarement bonnes, toujours dures, souvent tragiques. Nul s’il ne les a subies ne peut en comprendre toute l’horreur. Effort stérile pour nous qui en supportons toutes les charges. Puissent nos descendants en récolter le fruit dans la mesure de ce que nous aurons souffert. Novembre 1920 ». Sans doute l’auteur avait-il réalisé des croquis et pris des notes pendant la guerre, mais le récit manque de dates. La rédaction « enluminée » s’est poursuivie jusqu’à la veille de la Deuxième Guerre mondiale : une page datée de mars 1936 est révélatrice (p. 230) ; décrivant l’atmosphère ayant précédé les mutineries de 1917 (p. 238), Gaston Lavy cite longuement un article de Joseph Jolinon dans la revue Europe du 15 juin 1926. Le résultat donne un ouvrage illustré à la manière des livres pour enfants. Sous le titre « Un de la Territoriale 1914-1918 », le document en trois volumes a été acheté chez un bouquiniste par Laure Barbizet, conservateur du Musée d’histoire contemporaine, et il est conservé à la BDIC. Les éditions Larousse l’ont publié en fac-similé sous le titre Ma Grande Guerre 1914-1918, Récits et dessins, 2004, 335 p. (repris en 2005 par France Loisirs). Très richement présenté, l’ouvrage est un bel exemplaire pour bibliophile. S’agissant d’un fac-similé, aucune correction n’y a été effectuée et les nombreuses fautes ou imperfections du scripteur n’altèrent ni la lecture, ni l’intérêt du contenu de ces pages. L’auteur et l’éditeur sont bien excusables pour la confusion géographique entre ballon d’Amance et ballon d’Alsace (p. 258). Les notes et la postface de Stéphane Audoin-Rouzeau complètent et décryptent ce « témoignage singulier » sur la psychologie du soldat territorial au front. Audoin-Rouzeau avance le sens caché d’une écriture aussi noire, l’auteur ayant perdu dans des circonstances atroces sa femme et sa fille au début de son entreprise d’écriture ; il fait aussi l’hypothèse de l’irruption du pacifisme dans le texte par l’atmosphère des années 1930. Il est plus vraisemblable que la condamnation de plus en plus forte de la guerre provienne de la durée de l’épreuve elle-même et figure dans les notes prises sur le moment. On regrette que les souvenirs de Lavy ne se prolongent pas dans la section de camouflage et la fin du conflit.

3. Analyse
L’ouvrage fournit de nombreux éléments sur les deux secteurs lorrains de la Woëvre et du sud de la Meurthe-et-Moselle, la vie quotidienne au front des régiments territoriaux et les misères ordinaires du soldat. Parmi les plus beaux dessins, on peut citer la représentation de goumiers à cheval (p. 19), les soldats dans un paysage couvert de neige (p. 184-199), le feu d’artifice des fusées rouges, vertes et blanches, et des explosions d’obus, sur le ciel nocturne (p. 309), etc. Le dessin de la structure complexe du toit d’un abri (terre, béton, rails, bois) montre une réalité bien observée (p. 289).
Les descriptions évoquent la découverte du front (conditions de vie, rites, cantonnement, loisirs…), les sentiments de curiosité (p. 32) ; le cuisinier et les repas (p. 58) ; les privilèges des officiers, « petits monarques », leur mépris des conditions de vie des hommes (p. 88, 237-238, avec l’exception d’un vieux capitaine) ; la saleté et le manque d’eau (p. 113) ; le vin gelé, transporté dans une toile de tente (p. 311) ; les rats (p. 125) ; des cadavres de 1914 retrouvés (p. 132) ; un combat aérien (p. 189) ; l’ivresse d’un bataillon tout entier, qui s’est servi dans les caves de Vatronville (p. 191, voir aussi p. 254 et 285) ; l’artisanat de tranchées (p. 78) ; la bonne blessure représentée par la face hilare du soldat étendu sur un brancard (p. 273) et, par opposition l’horreur d’une corvée de brancardiers transportant des « corps broyés empilés à la hâte » (p. 296).
Les détails concrets sur le travail sont nombreux. Un chapitre est intitulé « Travaux forcés », mais « non jamais aucun forçat, aucun bagnard n’aura été soumis à un tel régime et dans de telles conditions » (p. 286). On trouve (p. 46) une « trêve de fusillade » entre ennemis pour laisser chacun effectuer les travaux de défense.
Les territoriaux n’auraient pas dû participer directement aux combats, mais les circonstances en décident autrement. Gaston Lavy a peut-être tué un Allemand. Comme beaucoup d’autres qui ont fait le coup de feu, il n’en a pas la certitude, mais il note son plaisir fiévreux de tirer, de participer à une chasse humaine. Un Allemand tombe : « Est-ce réellement ma balle qui l’a atteint je ne sais mais j’en éprouve une grande satisfaction. Quelle épouvantable chose que la guerre qui crée de telles mentalités. Je suis heureux d’avoir abattu un être humain. Un pauvre diable qui comme moi a souffert toutes nos misères, à qui depuis toujours on a inculqué la haine du voisin et qui se trouve né d’un côté de ce qu’on nomme la frontière et moi de l’autre et de ce fait nous sommes mis dans cette terrible alternative « tuer pour ne pas l’être ». »
Ses vœux du 1er janvier 1916 sont simples : « Vivement la fin oui voilà ce qu’il faut souhaiter. » En avril, il ajoute : « Nous en avons marre, c’est le refrain de tous. » Il y a déjà des bruits de mutinerie, courant 1916 (p. 238) : « Nous avons été pressentis par une unité voisine qui elle aussi est à bout… Une mutinerie… Pourquoi pas ? Nous sommes mûrs pour la révolte. Le découragement gagne chaque jour du terrain. Des groupes se forment, des conciliabules ont lieu en catimini. Des mots s’échangent à voix basse. On s’amuse là-bas à Paris, on se fout de nous, nous sommes bien les sacrifiés, les pauvres P.C.D.F. » C’est que, en effet, les séjours en permission sont démoralisants. La guerre enrichit les profiteurs ; à l’arrière on fait la nouba, ce sont les plaisirs, la débauche… « Dans cette capitale qui fut nôtre, comme on se sent étrangers, gênés, déplacés. » Et il faut encore subir le bourrage de crâne intensif de la presse, et les « boniments à la graisse de radis » tels que : Vous avez bonne mine, ou Dans les tranchées vous n’êtes privés de rien, ici c’est la pénurie, ou encore Qu’attendez-vous pour les sortir de France ?
Beaucoup désertent, soit en filant vers chez eux (p. 256), soit en passant à l’ennemi (« tous les jours il y en a qui se débinent », décembre 1916, p. 298). Atteint de bronchite, Gaston Lavy ne se soigne pas et cherche une aggravation qui ne se produit pas (p. 284), et même souhaite la mort (p. 287) : « Crever, crever une bonne fois et que ça soit fini […] »
Stéphane Audoin-Rouzeau a bien raison de conclure (p. IX de la postface) : « la guerre de l’homme de rang a ceci de particulier qu’elle est intégralement subie ». En remarquant deux choses : d’abord que l’homme de rang représentait la majorité de la population combattante ; ensuite que nous sommes loin, ici, de la théorie du consentement.

Yann Prouillet, Rémy Cazals, juin 2011

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Tanty, Étienne (1890-1970)

1. Le témoin

La famille Tanty, dreyfusarde, anticléricale, est originaire de la Creuse. Le père est professeur au lycée Hoche à Versailles. Étienne fait des études classiques à Henri IV puis à la Sorbonne, et se destine à l’enseignement comme son grand-père, son père et ses deux sœurs. Sa connaissance du grec lui permettra de faire passer des informations qui n’auraient pas plu à la censure, en particulier lorsqu’il dit regretter de ne pas s’être rendu aux Allemands au tout début de la guerre (p. 155, 174, et sur d’autres sujets p. 225, 432). Par contre, le 18 septembre 1915, il indique que, s’il connaissait le langage Morse au lieu du grec ancien, il pourrait trouver une planque.
Lorsque la guerre éclate, il est en train d’effectuer le service militaire au 129e RI du Havre, depuis octobre 1913. D’août 1914 à septembre 1915, il fait la guerre en Belgique, sur la Marne, dans l’Aisne et en Artois. Nommé caporal depuis peu, il est blessé le 25 septembre à Neuville-Saint-Vaast : « Je jouis de revivre, au sortir de la plus abominable fournaise où j’aie jamais pénétré », écrit-il à ses parents. Guéri, il revient au front au 24e RI ; il est au Chemin des Dames en avril-mai 1917 avant d’être à nouveau évacué ; il est fait prisonnier à Tahure en mars 1918, envoyé au camp de Giessen où il assiste en spectateur à la révolution allemande.
Démobilisé en 1919, il se marie en 1921 (il aura trois fils) et exerce son métier de professeur de lettres classiques en différents postes avant d’être nommé au lycée de Saint-Germain-en-Laye (1936-1955). Il n’appartient pas aux associations d’anciens combattants, mais lit beaucoup sur la Première Guerre mondiale, en particulier les ouvrages de Pierrefeu et du général Percin.

2. Le témoignage

La correspondance d’Étienne Tanty est considérable. La publication des 400 lettres d’août 14 à septembre 15 donne un livre de 606 pages. Le soldat a voulu écrire presque tous les jours : c’était comme une conversation avec sa famille. Les lettres contenaient parfois des fleurs aujourd’hui séchées, d’où le titre du livre : Les violettes des tranchées, Lettres d’un Poilu qui n’aimait pas la guerre, Paris, éditions Italiques, 2002. Claude Tanty, son fils, a rédigé une notice biographique et un texte complémentaire sur « l’esprit de la famille » ; il a ajouté quelques pièces annexes et deux cahiers de photos. Dans sa préface, Annette Becker dit des choses très justes, mais surprenantes sous sa plume, à propos du non-consentement à la guerre du personnage du livre : sa seule haine était pour la guerre ; il savait bien qu’il n’avait pas le choix ; il attendait la paix ou la planque représentée par la capture, la bonne blessure ou la maladie. Plus discutable de la part de la préfacière est l’affirmation que la guerre transformait les hommes en brutes : en effet, s’il est exact qu’Étienne Tanty décrit son escouade en août 14 formée de brutes, frappes ou gouapes, il est clair que ces gens étaient des malotrus dès avant la guerre ; d’autre part, si on lit le livre jusqu’à la p. 553, on découvre qu’au 24e RI il a vécu au milieu de « bons types » et que l’escouade du 129e était une exception.
Dans les annexes figure un extrait de l’historique du 129e qui note l’enthousiasme des soldats, leur esprit merveilleux, l’héroïsme d’hommes impatients d’aller de l’avant pour écrire d’immortelles pages de gloire et venger la cathédrale de Reims. La comparaison de ces expressions avec celles qui suivent, extraites de la correspondance d’un du 129e, permet de confirmer la méfiance quant à la fiabilité des sources officielles.

3. Analyse

– Le départ et la découverte de la guerre
Avant même de laisser la parole à Étienne Tanty, on peut citer une lettre du 4 août de son père, sans doute lecteur de Jean Jaurès, qui affirme que la guerre sera « épouvantable », « une guerre d’extermination » (p. 572). Étienne remarque que les femmes pleurent ; des hommes mariés pleurent aussi ; des troubles ont lieu au Havre (p. 43-48). Il n’éprouve aucun emballement, aucune idée de revanche ; il part « avec une résignation confiante et avec le sentiment de contribuer à la défense des gens et des choses [qu’il] aime ». Les « patriotes en chambre » applaudissent ; certains vont se saouler ; « nul ne saura jamais quelles sources de patriotisme recèlent les comptoirs des bistrots » (p. 55). Mais la semaine du 13 au 20 août est terrible. C’est l’horreur, un massacre. La réalité dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer. Dès le 25 septembre, il est « complètement démoralisé ».
– Les facettes de son non-consentement
C’est d’abord la condamnation de la guerre par principe. C’est une stupidité (p. 170, 182). On se bat contre des ennemis « sans savoir pourquoi ni comment » (p. 370). Le sentiment est largement partagé (29 janvier 1915) : « Tout le monde en a plein le dos de la guerre, on ne soupire plus qu’après la paix, quelle qu’elle soit. » C’est ensuite la condamnation des fauteurs de guerre, Guillaume certes, mais aussi Poincaré ; des grands chefs qui font massacrer les soldats pour obtenir « une vaine gloire ». Il faudrait tirer sur eux, « sans remords, sans scrupules et sans pitié » (p. 271) ; il faudrait que les artilleurs pointent « leurs pièces sur l’Élysée, la Wilhelmstrasse, les Parlements, les salons, les hôtels de journaux et cette vieille crapule de pape ». Sont condamnés aussi de façon véhémente les profiteurs de la guerre, les embusqués, et plus largement les civils jusqu’au-boutistes. Concrètement, les souffrances infligées à l’infanterie sont inadmissibles, que ce soit au feu, sous les bombardements et dans les attaques fauchées par les mitrailleuses, ou dans la vie quotidienne, la boue des tranchées, la soif, les cantonnements lamentables. Les fantassins sont des esclaves, du bétail parqué pour l’abattoir (p. 266, 340, etc.). Et en plus il faut subir le bourrage de crâne. Botrel est condamné dès le 2 octobre 1914, « ce crétin qui flâne paisiblement et vient vous poser au héros et vous sermonner dans un jargon sans nom, honte de la langue française ». L’Écho de Paris l’est quelques jours plus tard, ainsi que tous les « apologistes du carnage ». Des expressions très fortes comme « J’en ai soupé, de la patrie » (p. 395) reviennent fréquemment. Aussi cherche-t-il à s’échapper dans une sorte d’anesthésie générale, tandis que beaucoup d’autres choisissent l’alcool. Il souhaite la capture ou la blessure. Il exprime à plusieurs reprises le regret de ne pas s’être fait capturer à Courcy dès le début de la campagne.
– Quelques notations intéressantes dans un ensemble très riche
Pour notre combattant, comme pour beaucoup d’autres, le courrier a une importance capitale. Il éprouve un véritable soulagement à écrire ; il a besoin des lettres de la famille pour tenir. Il n’hésite pas à lancer à la Censure : « tu es aussi vieille que le monde car tu es fille de l’Impuissance et du Mensonge » (p. 475).
La guerre est une guerre moderne, celle du canon. Le fusil ne joue qu’un rôle secondaire : le 29 octobre 1914, après trois mois de guerre, Étienne signale qu’il n’a pas encore tiré 50 cartouches. « La balle blesse et tue, écrit-il (p. 241). L’obus torture. » Les outils ont une importance capitale car ils permettent de creuser la terre pour se protéger. Mais la guerre a aussi cet aspect de chaos (p. 333) : « La terre est semée de trous de percutants, les arbustes sont déchiquetés de balles de shrapnels ; des morceaux de marmites traînent çà et là ; un vieux bonnet de police boche, une capote boche en lambeaux, du fumier, des bouts de pain, un gros os de bœuf, encore plein de viande et rouge, ça traîne pêle-mêle dans les trous. »
Les fantassins portent un regard critique sur leurs officiers, bien logés, coutumiers de mauvais traitements, de véritables « petits seigneurs féodaux » (p. 311). Sur les artilleurs qui emmerdent les Boches, et les Français aussi parce qu’ils provoquent des tirs de représailles (p. 488, 541). Les « familiarisations » entre ennemis sont très précoces, puisqu’elles sont interdites par un ordre lu aux soldats le 5 décembre 1914. Notre combattant signale des trêves tacites (p. 262, 351). Son opinion des Allemands passe, durant la courte période du 22 mai au 7 juin 1915, par deux cris de haine : pas de pitié pour eux ! On n’en voit pas bien l’origine, mais c’est une preuve de la complexité des situations et des sentiments. Avant et après cette période, la position d’Étienne est de dire que « les Allemands sont comme nous » (p. 219, 266), de parler des « pauvres diables français ou boches qui râlent et crèvent sur les champs de bataille » (p. 504).
Étienne Tanty a assisté deux fois à des exécutions de soldats français, le 25 septembre 1914 et le 9 août 1915. Les annexes, lettres d’une sœur et du père d’Étienne, les 4 et 5 août 1915, révèlent une véritable émeute des parents de permissionnaires au Bourget (p. 577-581).
Les conclusions sont dans le texte des lettres : « Il y a des gens qui sont sous les crapouillots et d’autres qui n’y sont pas. Ceux qui n’y sont pas ne veulent pas y aller et ceux qui y sont voudraient bien s’en aller » (p. 478) ; « L’homme n’est rien, la chance est tout. C’est là le caractère démoralisant de la guerre des tranchées » (p. 518) ; « Se demander si chaque minute n’est pas la dernière, sentir d’imagination le choc d’un éclat… » (p. 548). Ce qui précède ne peut donner qu’un écho insuffisant d’un témoignage qui fait partie de ceux qu’il faut lire absolument. Par les situations décrites, la pensée, les expressions employées, il est très proche de celui de Louis Barthas.
Rémy Cazals, 8 mai 2011

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