Houard, Etienne (1888-1950)

Fils de tailleur de limes, né le 19 juin 1888 à Varennes-lès-Narcy (Nièvre), Étienne Houard a repris à son tour le même métier. Durant son service militaire effectué de 1909 à 1911, il a été nommé caporal. Marié, ayant un fils de six mois en août 1914, il habitait alors à Sourdes et travaillait à Saint-Hilaire, près de La Charité-sur-Loire. Pendant la guerre, il a tenu un calepin dont il a recopié au propre le contenu sur trois cahiers que son arrière-petite-fille a montrés à son professeur d’histoire de 3e. Celui-ci, J.-C. Gilquin, les a publiés en 1982. Une brève mention (p. 127) indique que l’ouvrier Houard était un homme « de gauche », sans plus de précision. Le contenu des carnets de guerre du fantassin du 4e RI d’Auxerre (104 pages pour une année) et de captivité (70 pages pour trois ans et demi) n’est pas particulièrement original, mais il rend compte des principaux aspects de l’expérience vécue.
Après avoir appris à faire la carapace avec les sacs pour se protéger des bombardements, exercice considéré à juste titre comme absurde, le 4e RI monte vers la Belgique, se heurte au feu des mitrailleuses qui provoque de lourdes pertes, et commence la retraite de Charleroi. Étienne Houard décrit des spectacles macabres, et n’approuve pas l’assassinat d’un Allemand prêt à se rendre par une sorte de « bandit » portant en permanence un long coutelas. Le 4e RI, qui n’est pourtant pas un de ces régiments du Midi, alors stigmatisés, a connu deux phases de « Sauve qui peut ! ». Début septembre, Condé-en-Barrois est le point extrême de la retraite ; désormais ce sont les Allemands qui reculent et qui laissent sur le terrain toutes sortes de trophées. Mais Étienne Houard ne conserve pas le casque qu’il a ramassé car « il est troué d’une balle, la cervelle est encore à l’intérieur ».
Il refuse le grade de sergent qui lui a été proposé comme récompense de sa débrouillardise, dont il nous donne des exemples, que ce soit pour se procurer de la nourriture (p. 54), pour placer et surveiller les sentinelles (p. 74), pour approuver la fabrication d’un fourneau à l’aide de baïonnettes et de calottes d’acier (p. 95). À Vauquois, notamment au ravin des Meurissons, le 4e RI combat avec la brigade Garibaldi. Les attaques françaises sont clouées au sol par les mitrailleuses allemandes ; les contre-attaques allemandes subissent le même sort. Au repos, les fantassins ne sont « pas copains avec ces artilleurs bien nourris, bien cirés, bien rasés » et souhaitent qu’on les envoie aux tranchées. Une période de calme, jusqu’à Pâques 1915, est suivie des préparatifs d’attaque. Alors, la voix du lieutenant tremble, le capitaine se dit malade, un frisson parcourt le corps des soldats. « Les sections parties à l’attaque sont arrêtées net par les fils de fer barbelés et couchées par les mitrailleuses ennemies » ; les survivants se cachent dans des trous qu’ils approfondissent ; on creuse un boyau, de nuit, pour les rejoindre. Le caporal Louis Barthas a décrit des scènes identiques. À Vauquois, la guerre de taupes se développe alors : « mines, grenades, crapouillots, fusées ne cesseront pas, ce sera l’enfer continuel ». Lorsqu’une mine saute, on croirait voir l’éruption d’un volcan.
Arrive l’été de 1915 ; Étienne a l’espoir de partir en permission pour revoir son fils qu’il connaît à peine, mais une attaque allemande, le 13 juillet, déborde toutes les défenses. De nombreux Français sont capturés ; d’autres leur tirent dessus ; Étienne est capturé à son tour : « Un Boche me met en joue. On me fait signe de me rendre. Comme mes camarades, je suis fait prisonnier. » Le mot « Kamarades » est également employé par les Allemands pour envoyer leurs prisonniers vers l’arrière ; il faut alors échapper au tir des 75, mais cela n’empêche pas Houard de constater la supériorité du système de tranchées de l’ennemi. Plus loin, le Kronprinz lui-même vient dire en français que les prisonniers seront bien traités. Plus loin encore, un gamin allemand qui veut jeter une pierre contre les prisonniers français en est empêché par sa mère.
Voici les prisonniers au camp de Schneidemühl, encore en construction. Les premières semaines sont terribles à cause d’une nourriture « claire et infecte ». Mais bientôt arrivent lettres et colis et les choses s’améliorent. Il faut alors aller travailler hors du camp. Cela commence par un séjour dans la grande propriété d’un junker où notre Nivernais récolte les pommes de terre et les betteraves, et apprend à faire la choucroute. Les relations sont plutôt bonnes avec les gardiens, de « bons amis » qui se demandent pourquoi il faut aller « s’entretuer sans savoir pourquoi ». C’est ensuite dans une sucrerie où Étienne est fasciné par les différentes opérations qu’il décrit ; puis dans l’exploitation forestière où les plaintes des prisonniers sont immédiatement examinées par la hiérarchie qui leur donne raison. Houard note ensuite que les échanges de prisonniers via la Suisse favorisent systématiquement les nobles et les classes dirigeantes. À la fin, il travaille seul dans une petite ferme où il partage les fruits de son braconnage avec ses patrons qui lui annoncent, le 11 novembre 1918 que la guerre est finie et que l’Allemagne est kaput. Atteint d’une maladie pulmonaire qui lui vaudra ensuite 10 % d’invalidité, Étienne est rapatrié par bateau de Stettin à Cherbourg.
Rémy Cazals
*Étienne Houard, Ma campagne de guerre 14-18, Paris, La Pensée universelle, 1982, 183 p.
*Merci à M. Thomas Roche, directeur des Archives départementales de la Nièvre pour m’avoir communiqué, avec une grande efficacité, les documents d’état-civil et de matricule militaire concernant l’auteur de ce témoignage.

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