Gaymard, Henri (1884-1963)

Ce cultivateur de Grâne (Drôme) avait 30 ans en 1914 ; sa femme se prénommait Léa, et sa fillette Henriette ; sa mère, Marie Arsac, et le père de celle-ci, un des insurgés grânois de 1851, vivaient aussi à la maison. Henri part dans l’artillerie pour la Lorraine et les Vosges ; en septembre 1915, il participe à l’offensive de Champagne. En octobre, c’est l’embarquement pour Salonique : « Après avoir roulé toute la France, fallait aller encore au diable. » Atteint de paludisme, il est rapatrié, le 16 janvier 1917, à bord du navire hôpital France. La famille n’a pas conservé ses lettres, mais deux versions successives de son journal de guerre, la première au crayon sur deux petits carnets, la deuxième mise au propre avec des compléments sur deux cahiers d’écolier. Il semble qu’il ait dicté cette dernière après sa démobilisation.
Le témoignage d’Henri contient les éléments habituels sur les conditions de vie et les dangers affrontés. Près de Saint-Dié, le 6 septembre 1914, il décrit le champ de bataille : « les arbres tous cassés par les obus ; les fusils cassés en deux ; des vestes de Boches ensanglantées ; çà et là quelques cadavres qu’on n’avait pas pu enterrer ; beaucoup de tombes le long de la route, marquées par de petites croix. » Plus tard, à Montdidier, il note, souvenir scolaire, qu’il a vu la maison de Parmentier. De même, en 1916, dans l’armée d’Orient, il rencontre « un convoi de réfugiés grecs et serbes qui s’en allaient dans la direction de Salonique. […] C’est leurs attelages qui sont à voir aussi, ils ont des buffles avec des cornes très longues. J’avais vu ça il y a quelques années sur le Petit Journal pendant la guerre des Balkans, mais je me serais jamais figuré de le voir de mes propres yeux. » Un peu plus tôt, il avait décrit le caractère cosmopolite de la grande ville de Grèce du nord : « Que de monde à Salonique : des Turcs et des Grecs, voilà ce qui domine, puis des soldats français, anglais, grecs, serbes. Il y a un mouvement extraordinaire. La ville n’est pas mal surtout avec la mer. Nous avons bu du vin de Samos qui est épatant. »
Pendant ce temps, sa mère préparait sur un cahier de brouillon les lettres qu’elle allait envoyer à ses deux fils et à d’autres personnes, et c’est ce brouillon qui a été conservé. Elle signale qu’il faut à la fois accomplir le travail de l’absent (« Léa laboure au Grand Fonds », « Léa est au Plot ramasser la luzerne ») et accélérer son retour (« si tu voyais comme [Henriette] sait bien faire ses prières, surtout pour son papa Henri, qu’il revienne de la guerre »). En avril 1915 : « Cette semaine nous avons bien travaillé, on a charrié le fumier, labouré et semé les pommes de terre au Plot et je te réponds que c’est fait. Il y a encore un coin de colverts à semer, mais nous le ferons cette semaine. Hier, avec Chastan, nous sommes allés labourer au Grand Fonds pour enterrer un peu l’herbe et, un de ces jours, il va charrier le fumier et labourer afin de semer les betteraves. Les blés sont très jolis. Petit à petit, le travail se fait mais combien se fait sentir ton absence. »
Il semble que, dans sa correspondance, Henri ait pratiqué l’autocensure. Mais il a envoyé son premier carnet personnel et la famille l’a lu. Marie écrit à son autre fils, Louis : « Nous qui nous figurions qu’il n’était pas en danger. Eh bien il en voit de dures. Espérons que le bon Dieu le protège encore » (27 décembre 1914). Le fils aîné, Louis, était prêtre. Marie écrit, le 16 mars 1915, à une certaine Élise : « Mon curé soldat est très content à Lyon ; il est parti ravi d’être soldat et de pouvoir faire son devoir comme les autres. […] Il est à la Brasserie du Parc transformée en ambulance. […] Il est surtout occupé au bureau et accompagne le major dans sa tournée aux malades et prend note de tous les malades en traitement pour transcrire cela sur un registre. […] Il a l’autorisation de dire sa messe tous les matins. »
On peut citer en conclusion cet extrait de lettre de Marie en avril 1915 : « La vie est bien triste ici et la liste des victimes de la guerre s’allonge à Grâne, le pays est très éprouvé, il y a aussi bien des disparus et des mutilés. Quand finira cet horrible cauchemar ? On se le demande avec effroi car il n’a pas mine de s’arrêter, nous aurions bien besoin que le bon Dieu y mette la main. »
Rémy Cazals
*Je suis mouton comme les autres…, 2002, p. 395-437. Photo d’Henri Gaymard dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 224.

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